Quelquefois, vu le prix en production d'un disque, on se demande comment certaines pistes peuvent passer.
Ainsi l'air de Mitridate par Reinoud Van Mechelen dans son dernier disque avec son orchestre A Nocte Temporis – excellent ensemble qui s'est illustré, récemment, dans la tragédie en musique (magistrale version deCéphale & Procris d'Elisabeth Claude Jacquet de La Guerre, en concert puis parue chez Château de Versailles Spectacles il y a quelques semaines).
Ensemble d'un niveau particulièrement élevé, direction particulièrement attentive aux textures, aux couleurs, aux contrastes, à l'intensité dramatique. Leur série discographique autour des grandes hautes-contre françaises (Dumesny pour la génération LULLYste, Jéliote pour la génération ramiste, Legros pour la génération gluckiste) était aussi particulièrement passionnante, par le répertoire comme par l'engagement général – et le résultat, très beau.
Les fidèles de CSS pourraient penser que je n'aime pas (la voix de) Reinoud Van Mechelen. Ce n'est pas tout à fait vrai : j'ai été ravi de son disque de lieder du rare compositeur wallon Edouard Lassen, interprété dans une émission mixte souple et caressante, avec une diction précise, assez idéal pour du répertoire romantique. |À la réécoute, je trouve tout de même un désagréable manque de fermeté dans le médium comme dans la ligne – les descentes chromatiques soulignent vraiment cette faiblesse.] Et bien que très typé lyrique (pas très naturel, ferme ni mordant pour ce répertoire, donc), j'ai beaucoup apprécié l'élégance de ses chansons irlandaises semi-populaires dans les Dubhlinn Gardens.
En revanche il est exact que je trouve sa technique tout à fait inadaptée pour de la tragédie en musique : diction peu ferme, timbre uniforme, héroïsme impossible, couverture exagérée des sons, à titre plus personnel un timbre blanchâtre émis assez en arrière que je trouve très laid, et, si l'on veut raffiner la finesse, émission mixte qui n'existait pas à l'époque de ces rôles. Dans certaines œuvres, l'engagement indéniable peut me faire rendre les armes (en Céphale, c'était tout de même très convaincant, indépendamment de mon goût) ; pour autant, structurellement, je trouve sa technique problématique, en tout cas contradictoire avec le répertoire qui est le sien. (Et son omniprésence ces dernières années me gâche un peu mon plaisir, pour ne rien cacher. Passer du règne du superdiseur Auvity à une proposition aussi lisse, c'est un peu difficile.)
Au delà de la technique, mais conditionnée par elle, je suis également frustré par son approche esthétique, pas illégitime en soi ; et cependant qui me paraît assez à l'opposé des points forts de ces œuvres. Ainsi Mechelen tend à privilégier, lorsqu'il chante, la ligne mélodique continue, le flux musical, dans un répertoire dont l'essence repose sur l'asymétrie des métriques et sur le relief procuré par le texte. Frustrations à multiples niveaux, donc.
Voilà donc d'où je parle, pour situer. Je ne suis certes pas le public cible de cet album : je n'aime pas beaucoup les airs de concert de Mozart, et je n'attends pas beaucoup du ténor. J'imagine que cela peut tempérer ce que je vais dire.
Le disque est en réalité assez réussi, même si ce n'est clairement pas un premier choix lorsqu'on peut avoir Christoph Prégardien et L'Orfeo Barockorchester, mais la première piste, en principe le produit d'appel du disque, m'a interloqué.
D'abord, ce n'est pas un air de concert, contrairement à ce que promet le titre de l'album, mais un air d'opéra, tiré de Mitridate. On se figure donc que cet écart se justifie parce qu'il s'agit d'un air particulièrement virtuose et impressionnant, supposé saisir le public, et qui met en valeur le chanteur. [À moins que ce ne soit un réemploi d'un air de concert préexistant, je n'ai pas vérifié cette hypothèse.]
Première impression vive : l'acidité, la disparité des timbres, la discontinuité du spectre orchestral – comme si l'on avait demandé à l'orchestre de Monteverdi de jouer du Mozart. L'impression d'entrer dans la tête de tous ceux qui ont longtemps conspué le mouvement baroque comme jouant faux (ce n'est pas le cas ici, mais ça produit cet effet dépareillé), moche, strident. Aujourd'hui on sait pourtant confier les interprétations sur instruments anciens soit à des spécialistes de chaque période, soit à des musiciens suffisamment aguerris pour adapter leur mode de jeu au style interprété. (Et j'imagine que c'est le cas ici, mais je ne sais pas ce qui s'est passé.)
Pour autant, ce qui m'a le plus interpellé réside dans l'approche vocale : un disque aujourd'hui, dont on ne peut espérer aucune retombée financière, constitue un investissement destiné à crédibiliser un artiste ou un ensemble, en vue de susciter plus d'engagements en concert (subventionnés... car le concert classique n'est à peu près jamais rentable en billetterie, hors événements de prestige avec peu de musiciens et billets à quelques centaines d'euros), voire de faire négocier des cachets plus hauts lors de prochains engagements. Visibilité, notoriété. Et, pour un tel album, la première piste est supposée constituer une carte de visite, un point d'accroche, un promesse pour le reste du disque.
Or, ici, non seulement la première piste ne correspond pas à la promesse du titre, avec cet air de Mitridate qui n'est pas un « air de concert », tiré d'un opéra de jeunesse de Mozart ; mais surtout son exécution vocale laisse voir des faiblesses qui ne figurent que de façon bien moins saillante dans les autres pistes. Pourquoi l'avoir ainsi placé en démonstration ? Personne ne s'est-il rendu compte du problème ?
Car, enfin, sur un air aussi exposé, qui a été de multiples fois interprété par des artistes désormais emblématiques (on dispose par exemple, pour s'en tenir aux seules intégrales, de Schreier, Blake, Croft, B. Ford, Sabbatini, Spyres...), réputés pour leur agilité vocale, que ces airs étaient conçus pour mettre en valeur, personne n'a-t-il senti à quel point les difficultés de la partition plaçaient surtout en exergue les limites de la voix : peu de métal, une voix mixte omniprésente mais subie, qui ne permet pas d'alléger ou d'assouplir, avec pour résultat des couleurs uniformément livides, et surtout un aigu qui se serre dans la gorge, poussé, blanc. Et si l'on regarde du côté de l'italien, c'est pire, tout est invertébré, pas d'accentuation, aucune aperture vocalique n'est juste, tout est lissé dans une sorte de couverture uniforme, indifférenciée, idiomatique d'aucune langue. J'ai déjà dit que je n'aimais pas beaucoup son approche un peu uniforme de la prosodie français, mais ici, c'est tout de bon l'articulation qui est floue, et l'intention suit. Ce n'est pas catastrophique, en concert on trouverait même cela tout à fait bien – eu égards aux standards actuels d'une part (qui valorisent ces configurations vocales aberrantes sur le plan de l'efficacité sonore), et d'autre part considérant la difficulté notable de cette pièce. Toutefois, de là en faire la première impression d'un disque, qui peut se comparer à une concurrence riche et prestigieuse, je ne comprends pas le projet.
La mauvaise impression a été difficile à secouer pour moi : alors que le reste du disque m'a paru tout à fait correct, j'ai mis du temps à l'écouter sans point de vue négatif. Je ne dis pas que j'ai été séduit, les caractéristiques restent sensiblement les mêmes : je n'aime pas beaucoup ces airs, je n'aime pas beaucoup l'esthétique de Mechelen, je trouve l'orchestre étrangement grêle, et l'état de l'italien reste particulièrement déplaisant ; pour autant ce reste une proposition tout à fait décente, qui s'écoute sans déplaisir. Reste la question, lancinante : sélectionner une telle piste imparfaite pour débuter un disque, chez des musiciens professionnels habitués à l'exigence, et dont l'employabilité repose sur la réputation, quelle étrange fantaisie.
Je ne suis vraiment pas un zélote de la perfection – au contraire, même, les imperfections peuvent procurer de la tension, susciter, l'imagination, etc. (vous souvenez-vous de Katherine Fuge ?) –, mais dans un air de concert et de démonstration, exposer ainsi ses limites ne paraît pas raisonnable, et en tout cas probablement pas en accord avec les attentes du public ni le niveau habituel d'exigence professionnelle chez ces artistes, dont j'ai déjà admiré les hauts accomplissements (Mechelen inclus) à de multiples reprises dans la tragédie en musique.
Pourquoi ?
Je crois que la pochette nous donne une indication : Reinoud Van Mechelen est à la fois le chanteur, le chef d'orchestre, le fondateur, le recruteur, le directeur artistique de l'ensemble. Sur les labels indépendants (donc l'immense majorité de ceux qui n'appartiennent pas à Universal, Warner ou Sony…), le financement du disque est apporté par les artistes eux-mêmes (qui collectent subventions et mécénat), le label se comportant alors comme un prestataire technique (prise de son, réservation des studios, communication, parfois contenu éditorial...). Je ne sais pas comment fonctionne Alpha, mais la présence en gloire du chef-interprète sur la pochette accrédite cette hypothèse : il a dû avoir la main sur à peu près tout. Et, corollaire fréquent du pouvoir absolu, les mauvaises nouvelles ne lui sont pas nécessairement communiquées : on comprend bien que personne n'avait intérêt à souligner le fait que cette piste ne le mettait pas vraiment en valeur.
Mais tout de même, devant l'investissement humain et le coût d'un disque, qu'un choix aussi évidemment contre-productif ait passé toutes les strates de contrôle sans que personne n'émette de doute laisse assez perplexe. Je me suis laissé dire (de sources diverses mais concordantes) que notre héros avait plutôt un tempérament à être satisfait de lui, ce qui ne facilite peut-être pas ce genre de conseils – du moins pour ceux qui l'entourent et dépendent professionnellement des engagements qu'il donne ou des financements qu'il peut lever.
(Vous comprenez donc que je tiens ici le mauvais rôle du messager de malheur, alors même qu'il existe tant de disques formidables que je n'ai pas le temps de signaler plus proprement qu'en les empilant dans des playlists ! L'objectif est évidemment surtout de lancer ces questions au travers du prétexte de ce disque, à propos des logiques internes de ce type de produit. La notule aura aussi été, au passage, l'occasion de recommander à peu près tous les autres disques de l'ensemble, on ne peut pas dire que je leur fasse du mal, à part éventuellement à l'amour-propre, j'imagine qu'on est déçu quand on ne convainc pas avec son dernier disque.)
En réalité, ce n'est peut-être pas si infréquent que je le crois, et les gens plus introduits dans le milieu que moi confirmeraient peut-être que les fantaisies ou aveuglements des chefs ne sont guère contredits. (On me le raconte quelquefois, mais j'ignore le degré emblématique ou ponctuel de ces anecdotes.)
J'avoue attendre avec impatience et gourmandise que Reinoud Van Mechelen suive la voie de Jérôme Correas (inconsolable de l'avoir souvent entendu diriger, mais jamais chanter), vu le talent indiscutable que je lui trouve comme chef, et plus relatif, du moins dans les répertoires qu'il fréquente le plus, comme chanteur. [Pour être tout à fait honnête, je lui connais pas mal d'admirateurs. Je les tiens pour malavisés, il va de soi, car chacun a ses raisons d'avoir ses raisons, mais c'est tout de même le signe qu'il ne doit pas faire si mal que je le crois.]
Le projet de cette notule n'est donc pas de médire de la voix à partir d'une piste isolée quoique mise en valeur – ce n'aurait pas grand intérêt –, mais plutôt que pour partager ces interrogations sur les dynamiques artistiques invisibles de ce type de production.
À bientôt pour de nouvelles recommandations !
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Glottologie a suscité :
Au programme, beaucoup d'orchestres invités : Santa Cecilia, Milan, Ruisse Romande (première fois à Paris depuis longtemps !), Chambre de Lausanne, Zürich, LSO x2, Chamber Orchestra of Europe, National de Belgique, Amsterdam, Rotterdam (qui abandonne le TCE), Oslo, Opéra de Bavière, Radio Bavaroise, Berlin, Leipzig x2, Dresde, Budapest, Israël PO, Chineke! Orchestra.
À l'Orchestre de Paris, retour de Bychkov, Barenboim, P. Järvi, Harding, trois programmes Salonen (apparemment successeur pressenti de Mäkelä), et première invitation de Lorenza Borrani, formidable konzertmeisterin qui dirige désormais en propre.
Il y a des choses qui font un peu rigoler, comme le concert Bartoli / Lang Lang (ceintures et bretelles pour être sûr de remplir !) ou, comme chaque année, les trois cycles de Schubert par… Matthias Goerne (et Trifonov, cette fois). Autant son aura a longtemps été méritée, avec l'impression d'une voix qui sourd des murs, un legato infinie, une incarnation très intense et introspective à la fois, autant l'instrument s'est vraiment dégradé depuis quelques années et l'on entend désormais surtout la lutte contre une voix qui se dérobe de plus en plus. Clairement, pour un beau Winterreise, il y aura sans nul doute bien mieux dans des salles parisiennes plus adaptées. J'aimerais vous dire qu'il pourra reconvertir ses talents en devenant un formidable professeur, mais il n'a pas la réputation d'être très humble ni très bienveillant…
La grande bonne nouvelle provient de la riche saison vocale !
En sacré, un War Requiem de Britten avec la Maîtrise de Radio-France (direction Gražinytė-Tyla), une Solemnis de Beethoven par Mäkela (avec Reiss, Lehmkuhl, J. Préfardien, Finley !), deux Requiem de Verdi très prometteurs (Noseda-Zürich avec Rebeka et Calleja, ou Dresde Dani-Manolesta avec le chœur de l'OP, Buratto, Garanča, Bernheim, Pertusi), une saint Matthieu par Pygmalion, et un Requiem de Cherubini (celui en ut, j'imagine ?) par Herreweghe.
En opéra, Rigoletto sur crincrins et pouêt-pouêts (Cercle de l'Harmonie) et surtout une brassée de contemporain dans des styles extrêmement divers : ¶ Ramón Lazkano / Jean Échenoz : La Main gauche (mise en scène Chloé Lechat) ; ¶ Dusapin : Antigone (mise en scène Netia Jones), probablement dans sa langue habituelle, atonale mais lyrique (le livret se fonde sur la traduction de Sophocle par Hölderlin) ; ¶ Parra : Orgia (mise en scène Bieito), plutôt du côté rugueux ; ¶ Glass : Akhnaten, pour ceux qui aiment les quintes directes, les fausses relations de triton et les répétitions plates de formules déjà pas fort saillantes ; ¶ Stockhausen : Montag, toujours le spectacle le plus marquant de l'année. (Mise en scène de la profanatrice Silvia Costa.)
Pour les amateurs de tragédie en musique, Les Talens Lyriques donnent enfin (jamais repris depuis leur concert de Beaune en 2000 !) Cadmus & Hermione, l'étrange premier opéra de LULLY, qui contient quelques tubes immarcescibles – la chaconne des Africains !
Particulièrement riche et divers de côté, une excellente nouvelle lorsqu'on pouvait craindre que la programmation poursuivre son affadissement. (Je ne garantis pas qu'on ait autant de surprise en symphonique.)
Par ailleurs, poursuite du partenariat avec La Cité des Compositrices / Un Temps pour Elles / La Boîte à Pépites, et accueil de la Musikfest (série de programmes chambristes par des interprètes de haute volée) de Liya Petrova qui faisait jusque là les beaux jours de Cortot…
Source : Mickt/ Pécuchet qui a encore frappé [malgré les putti en bannière, nous ne sommes pas la même personne], et révélé sur mon forum préféré une bonne partie de la saison de la Philharmonie. Tour de force d'autant plus admirable qu'il l'obtient sans confidences haut placées…
2023 : BIS est racheté par Apple, le communiqué de presse annonce « conserver la même exigence » tout en « augmentant les moyens au service des artistes ». Apple va-t-il vraiment injecter des moyens pour amplifier les succès du label, ou simplement le désosser et l'utiliser comme enveloppe creuse ?
2025 : Robert von Bahr, le fondateur de BIS, a été viré (ou poussé au départ). On a simplement découvert que son adresse de courriel en @BIS.se ne répondait plus, et Apple a confirmé qu'il ne faisait plus partie des équipes.
Comme d'habitude.
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En 2013, à l'annonce du rachat d'EMI par Warner, je prophétisais que ça se passerait mal. Avec l'arrivée des plateformes de flux, il n'y a pas eu de rupture d'approvisionnement des disques historiques (au contraire), mais le label a bien disparu, ainsi que tous les plus petits réunis sous bannière Warner – Teldec, Erato, dont tous les projets ont été envoyés au pilon, dont des tragédies en musique par Les Arts Florissants, ce qui marque le dernier jalon du repli de l'ensemble sur un répertoire restreint.
La disparition de Decca, la baisse radicale de cadence dans les productions de Sony et de Deutsche Grammophon (certes, pour ce dernier, avec une ligne éditoriale hardie et passionnante, le label vit paradoxalement son âge d'or à mon sens !) nous ont aussi servi de leçon.
Robert von Bahr a-t-il été licencié, ou est-il parti par dégoût de perdre le contrôle artistique de son label, je ne le sais pas encore, mais dans les deux cas, il s'agit du résultat d'une politique qui ne va pas dans le sens du maintien des ambitions de BIS, avec un répertoire à la fois original et des exécutions de haut niveau servies par les meilleures prises de son du marché, que ce soit en musique de chambre ou en symphonique, toujours à la fois ample et particulièrement lisible et précis, l'impression d'entrer dans une grande bulle transparente au milieu des musiciens – on entend mieux en écoutant leurs disques qu'en allant au concert, en vérité.
On peut s'attendre, hélas, à la baisse du nombre de publications et à la réutilisation du label pour quelques invités de prestige.
Pour rappel, BIS, c'était ça :
(en commençant par les plus indispensables)
Des disques pionniers pour le répertoire symphonique nordique : les symphonies de Tubin, la première intégrale Alfvén avec des moyens de captation modernes (il y a eu mieux depuis, je ne l'ai pas représentée ici), la seule archi-intégrale Sibelius (Naxos y est peut-être ensuite parvenu en dépareillé ?), dont l'unique version originale de la Cinquième Symphonie – très différente de l'état final, les Cygnes du final sont moins réussis mais l'arrivée des deux thèmes du premier mouvement est complètement inversée, je crois que je le trouve encore plus beau, et en tout cas complètement différent. De même pour le mouvement central, plus complexe que les variations très lisibles de la version définitive. Dans cette intégrale Vänskä, on trouve aussi toute la musique de scène, avec chanteurs, un ensemble extraordinairement persuasif – par ailleurs bien joué et très bien capté. À cela, on peut ajouter une des meilleures intégrales Nielsen disponibles, pas la plus spectaculaire, mais absolument réussie pour chacune des symphonies.
En musique de chambre suédoise (ou assimilée), une intégrale du piano de Sibelius aussi, peu donnée en concert, peu enregistrée, et pourtant à partir de l'opus 40 les pépites se succèdent, des pièces courtes « caractéristiques » très contrastées, évocatrices et intensément inspirées. Et les Quatuors de Stenhammar, une sorte de langage Mendelssohn à peine plus moderne, avec tous les potentiomètres poussés à fond, d'une fièvre et d'une classe folles, somptueusement exécutés et captés avec une ampleur et une clarté inégalées.
On retrouve ces qualités pour les œuvres chambristes non nordiques, comme l'album Robert de Visée définitif (écouté en boucle), la Première Sonate de Brahms par Kantorow, les Quintettes à cordes de Mendelssohn d'un élan irrésistible (là encore, quelle captation !). Et puis de très grands artistes : Thedéen, Poltéra (oui, les violoncellistes de BIS ont forcément un accent aigu), Pöntinen dans des Brahms difficilement égalables…
Place toute particulière pour le récital Fanny Mendelssohn-Hensel + Clara Wieck-Schumann + Alma Schindler-Mahler, totalement pionnier dans ces années 90, qui permettait de découvrir le caractère majeur de ces compositrices (en particulier les deux dernières) par une très belle sélections de leurs plus beaux lieder, et une interprétation d'une force poétique qu'on n'a pas retrouvée par la suite dans les quelques intégrales de leurs œuvres qui ont paru ces dernières années.
Si vous doutez du caractère exceptionnel des prises de son BIS, vous devez écouter l'Alpensinfonie : on n'attend rien de São Paulo ici, et on peut imaginer qu'en réalité ce n'est pas tout à fait le meilleur orchestre du monde – pourtant non seulement ils sont excellents, mais par-dessus tout ce que font les ingénieurs du son produit le plus bel enregistrement de tous les temps pour cette symphonie, sans le moindre doute. L'impression de les écouter jouer dans un espace aussi vaste que la montagne elle-même, avec à la fois une radiographie des détails et une qualité des fondus qu'aucun emplacement dans la meilleure salle de concert ne peut offrir.
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Merci beaucoup BIS pour tout ce que tu nous as offert. Attends-nous, on te retrouvera bientôt de l'autre côté du miroir.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Discographies a suscité :
2024 s'achève, et tout occupé à mes méditations autour des concerts, à mes enregistrements d'inédits
et à diverses notules futiles ou profondes, j'ai manqué de temps pour conseiller
des disques,
que ce soient mes compagnons réguliers, mes belles découvertes, ou les
nouveautés.
Comme j'ai tout de même pris la peine de sélection 514 albums parus en
2024 et d'en écouter 276, je peux au moins vous proposer, classés par
genre (puis par ordre chronologique approximatif), les quelques-uns qui
me paraissent particulièrement remarquables.
¶ LULLY, Armide – Le Poème Harmonique
¶ Jacquet de la Guerre, Céphale& Procris– A Nocte
Temporis
¶ Destouches, Télémaque
& Calypso – Les Ombres
¶ Duval, Les
Génies– Il
Caravaggio
¶ Blamont, Les Feſtes Grecques &
Romaines – Les Ambassadeurs
¶ Mondonville, Le Carnaval du
Parnasse– La Chapelle
Harmonique ¶ Gluck, Iphigénie en Aulide – Le Concert de
la Loge Olympique
Côté tragédie en musique (LULLY,
Jacquet de La Guerre, Destouches, plus tard Gluck) et opéra ballet à entrées
(Duval, Blamont, Mondonville), c'était faste !
On gagne quelques versions de haute volée pour Armide, Céphale & Procris (l'une
des meilleures tragédies pessimistes de la génération post-LULLYste,
dont il n'existait qu'une version, en mauvais français et difficile à
trouver) et Iphigénie
en Aulide, et surtout on documente pour la première fois deux
opéras ballets musicalement très intéressants – en particulier Les Feſtes Grecques
& Romaines qui pétarade très généreusement dans ses
ensembles triomphaux.
Et surtout, découverte de bijoux : Télémaquequi s'enflamme de plus en plus,
finissant par atteindre le meilleur de l'école post-LULLYste,
tout en urgence déclamatoire ; Les Génies,
un ballet où l'absence d'intrigue permet à la compositrice,
l'énigmatique Mlle Duval, de déployer une vaste fantaisie d'effets très
prenants – dans l'esprit du Destin
du Nouveau Siècle de Campra, mais avec un aspect un peu plus
tardif / galant / Louis XIV.
¶ Bellini, I puritani – Oropesa, Brownlee,
Frizza – chez EuroArts
¶ Borgstrøm, Der Fischer –
Opéra d'Oslo, Terje Boye Hansen
¶ Erlanger, La Sorcière – Tourniaire
¶ Messager, Coups de Roulis –
Les Frivolités Parisiennes
¶ Yvain, Yes ! – Les
Frivolités Parisiennes
¶ Samaras, Tigra – Sofia
Amadeus Orchestra, Fidetzis
Deux opérettes (Messager, Yvain)
qui ont circulé en tournée avec les Frivos, pleines d'invention… la
musique s'en soutient remarquablement au disque, il faut juste tolérer
les résumés mal faits et mal dits, qui partent d'une bonne intention
mais rejettent loin de l'action… des dialogues raccourcis auraient été
beaucoup plus agréables.
aire sorciaire
Des opéras romantiques inattendus : une nouvelle version des Puritains
chantée par la crème des belcantistes, et s'incarne très bien ; l'autre
opéra du critique Borgstrøm
(dont je tiens Thora på Rimol pour
l'un des plus beaux opéras de tous les temps), cette fois en allemand,
très dramatique et réussi, quoique nettement moins saisissant et coloré
que Thora (Der Fischer imite beaucoup les
invariants de l'opéra du XIXe siècle) ; une sorte d'opéra verdien grec
du XXe siècle (Samaras) ; et surtout le premier opéra d'Erlanger officiellement publié,
très bien chanté (Borras !), mâtiné d'influences tristaniennes, d'une
grande richesse musicale et orchestrale, bâti sur des caractères forts,
bien balancé dramatiquement, le grand choc d'opéra post-1800 de
l'année. (J'ai dans mes projets de déchiffrer et mettre
à disposition d'autres Erlanger, mais ce ne sera jamais pareil que
Tourniaire avec un excellent orchestre et plein de grands chanteurs.)
J'ai inclus dans ma sélection (souvent, je m'en suis rendu compte a posteriori)
certaines rééditions (ou premières éditions en numérique) de disques
qui étaient parfois difficilement disponibles ou peu visibles
auparavant. J'ai fait des choix, parfois arbitraires, pour ne pas
saturer ma liste de nouveautés de non-nouveautés – mais clairement,
l'entrée de Château de Versailles Spectacles et d'Hyperion au catalogue
des plateformes de flux, ce fut pour moi comme un déversoir soudain de
nouveautés !
En l'occurrence, la meilleure musique de scène de Mendelssohn après le Songe, que j'aime beaucoup et qui
se pare ici d'urgence et de couleurs que je n'avais pas soupçonnées
jusqu'ici.
3. Oratorio
¶ Ziani, La morte vinta sul
Calvario – Dagmar Šašková, Les Traversées Baroques
¶ Franck, Les Béatitudes – Madaras
Un assez inventif oratorio du XVIIe siècle (toujours beaucoup plus
variés que ceux de l'époque de l'opera
seriatriomphant),
à la forme assez souple (mais où l'on sent l'arrivée de plus en plus
forte des numéros clos), et une révélation pour une œuvre de Franck qui m'avait
paru platement sulpicienne, et qui se révèle ici contrastée, débordant
d'ambition et de tension totalement insoupçonnées !
4. Musique sacrée
¶ YULE – Trio Mediæval
¶ LULLY, Te Deum – Les Épopées
¶ Desmarest, Te Deum de Lyon – Les Surprises
¶ Haendel, Dixit Dominus – Les Argonautes
¶ Zelenka, Missa Gratias agimus tibi –
Barockorchester Stuttgart, Bernius ¶ Mozart, Requiem – Pygmalion
¶ Beethoven, Missa Solemnis – Le Concert des Nations ¶ Fauré, Requiem & Gounod,
Messe de Clovis – Le Concert Spirituel
¶ Lloyd, A Symphonic Mass – Bournemouth SO & le compositeur
¶ Briggs, Hail Gladdening Light – Trinity College Cambridge, Layton
Une version totalement repensée du Te Deum de LULLY,
une lecture cinglante du Dixit
Dominus de Händel, le
plus beau et personnel Requiem
de Mozart entendu depuis…
(Currentzis ? mais Pichon me paraît à la fois plus consensuel et plus
abouti), de même pour un Requiem
de Fauré particulièrement
déclamé et animé. J'y ai
adjoint la Messe Symphonique
de Lloyd, grand format aux
belles idées musicales.
Par ailleurs le grand organiste David
Briggs (auteur notamment d'une transcription tétanisante de la Cinquième Symphonie
de Mahler) propose des œuvres pour chœur radieuses, à la fois riches
harmoniquement et tournées vers des atmosphères qui évoquent davantage
l'espérance.
Dernière pépite arrivée, des hymnes en
bokmål, suédois, anglais et latin par le Trio Mediæval, des épures
d'une grande beauté, avec quelques mélodies très entraînantes( Det hev ei rosa sprunge !).
Mendelssohn excelle dans l'écriture chorale, mais ses œuvres
profanes pour chœur d'hommes sont très peu données, et à peine plus
enregistrées. Le meilleur spécialiste du compositeur (qui a tout
enregistré de sa musique sacrée, et à très degré d'inspiration) propose
ici l'une des plus vastes anthologies disponibles, suprêmement
articulée de surcroît.
6. Récitals d'opéra avec orchestre
¶ Nahuel Di Pierro – Fra l'ombre e
gl'orrori
¶ Christopher Purves – Handel:
Finest Arias for Base Voice vol.1 (2012, réédition numérique)
¶ Michael Spyres – In the Shadows
¶ Pene Pati – Nessun Dorma
¶ Roberto Alagna – 60
Deux disques baroques pour basse, trois disques romantiques pour ténor.
Le marché est ainsi fait.
Clairement pas la gamme de disques la plus exaltante… et pourtant on y
rencontre quelques pépites : le disque de Nahuel Di Pierro mêlant recitar cantando et opera seria met une diction affûtée
au service d'extraits judicieusement choisis. Le disque de Christopher Purves, pas du tout une
nouveauté mais paru en dématérialisé cette année, quoique exclusivement
consacré à du seria haendelien,
a tourné en boucle pendant deux mois pour accompagner mes moments de
délassement…
Un Méhul tubesque, un Meyerbeer italien, un Marschner méconnu, le jeune
Wagner… une très originale sélection par le versatile et électrique Michael Spyres, accompagné par les
Talens Lyriques. Beaucoup de standards au contraire pour le second
album solo de Pene Pati, mais lorsqu'on l'a entendu en salle,
l'aisance surnaturelle de la voix et la générosité de l'acteur se
perçoivent – de près en studio, on entend aussi le détail de charpente,
moins joli que de loin (et l'on peut aussi comparer avec les chanteurs
morts, ce qui diminue le caractère exceptionnel du disque). Enfin
l'album des soixante ans de Roberto
Alagna, le ténor-sapin (moins à cause de Noël que de sa morphologie),
dont la diction impeccable et la belle patine sont un délice à écouter
dans ce florilège improbable : chansons américaines, italiennes et
espagnoles, airs de Gounod, Verdi, Wagner, Sadko de Rimski-Korsakov en
français mais Onéguine en
russe et Halka de Moniuszko
en polonais…
Il faut aimer le style un peu sanglotant, mais la générosité emporte
mon adhésion, et c'est pour le coup un ensemble… original.
7. Lieder avec orchestre
¶ Samuel Hasselhorn, « Urlicht »
– Philharmonique de Poznań, Łukasz Borowicz
¶ Strohl, mélodies orchestrales
– Marie Perbost, Lucile Richardot, ONDIF, Case Scaglione
¶ Schoeck, Nachhall – Stephan
Genz, Symphonique de Berne, Graziella Contratto
Émerveillé en découvrant le naturel de Samuel
Hasselhorn
dans le lied et la mélodie lors de ses deux ans au CNSM de Paris, avant
de remporter le Concours Reine Élisabeth, cette clarté si singulière
qui se répand au gré de couleurs changeantes, ce sens du texte, je suis
aussi conscient depuis toujours des limites de cette voix, fragile
techniquement. Ce qui la rend très touchante est aussi ce qui la perd
dès qu'il s'éloigne de son répertoire prédilection : en anglais, le
timbre devient soudain tout gris ; et avec orchestre, l'orchestre
concurrence impitoyablement cette voix très peu métallique. Je suis
donc ravi qu'il ait réussi à se faire connaître dans le seul créneau où
il pouvait réellement faire carrière. Les derniers disques montrent
qu'il a épaissé et charpenté son timbre, ce qui doit grandement lui
faciliter la vie mais lui a fait perdre, dans sa Meunière
par exemple, pas mal de charme et de singularité. Ce disque le présente
quelque part entre ces deux mondes, robuste mais sensible, pour un
répertoire de décadents :
Humperdinck, Mahler, Zemlinsky, Braunfels, Pfitzner, Korngold, Berg !
Encore plus incroyable, une nouvelle version très aboutie avec, là
aussi, un orchestre de niveau exceptionnel et précisément spécialiste
de Schoeck (Mario Venzago lui
a fait jouer en enregistrer trois de ses opéras et des lieder
orchestraux, notamment). Stephan Genz
semble inaltérable, toujours aussi splendidement chanté et dit après
une carrière déjà vaste.
La grande découverte, ce sont les mélodies orchestrales (sur Rodenbach,
Louÿs, Baudelaire) de Rita Strohl,
d'un romantisme généreux mais très personnellement orchestré – on
dirait qu'elle a entendu pas mal de Sibelius, des effets de nappes très
différents mais très marquants. Avec Lucile Richardot et l'ONDIF, c'est
de la dynamite.
8. Mélodies & lieder
¶ Wonder Women – Capezzuto,
L'Arpeggiata, Pluhar
¶ Doux silence – Roset,
Richardot, Les Musiciens de Saint-Julien, Lazarevitch
¶ Contes mystiques – de Hys,
Beynet
¶ Mélodies sur des poèmes de Ronsard – Mauillon, Le Bozec
¶ Cycles de Louis Beydts – C. Dubois, Raës
Énorme coup de cœur pour le parti pris très bienvenu, chez Pluhar de
faire chanter un spécialiste de la chanson italienne, Vincenzo Capezzuto
(dont la voix semble à s'y méprendre féminine, j'ai vraiment dû opérer
des vérifications tant je n'y croyais pas), pour interpréter en
particulier la bouleversante Canzone di Cecilia,
œuvre anonyme des Pouilles du XVIIIe siècle, exhumée par Leonard García
Alarcón, qui l'a fait chanter à nombre de ses interprètes (à commencer
par la magnétique Francesca Aspromonte – et ici plus officiel avec traduction).
Chaque inflexion est particulièrement juste pour raconter cette
histoire terrible. Par ailleurs album chatoyant à la manière de
l'Arpeggiata, largement consacré aux compositions féminines du XVIIe
siècle italien (Barbara Strozzi, Francesca Caccini, Isabella Leonarda,
Antonia Bembo).
Les pistes chantées de Doux silence,
des airs de cours français, sont très réussies, avec des choix
d'alliages et de coloris très spécifiques aux Musiciens de
Saint-Julien. Malgré son ton très homogène (uniquement des prières) de Contes mystiques,
la variété des compositeurs et les qualités des musiciens proposent un
album passionnant – un récital parmi les plus intelligents qu'on puisse
trouver : parmi toute une époque de la musique française, une
collection de prières ou de scènes édifiantes, servies par une
collection de grands compositeurs. Le résultat est, forcément, un peu
ressemblant, mais offre un camaïeu de sentiments mystiques qui
ressemble à un acte de recherche, illustrant la sensibilité de chacune
de ces figures tutélaires. (Et évidemment chanté au cordeau.)
De même, pour les mélodies sur les poèmes de Ronsard, la diversité des
compositeurs et les qualités de conteurs des interprètes constituent
l'essentiel de ce témoignage précieux.
À l'inverse, pour Louis Beydts,
l'intérêt provient en premier lieu du corpus : bonheur d'entendre D'ombre et de soleil,
déchiffré avec plaisir (et c'ce fut un étonnement, Beydts étant surtout
connu comme compositeur d'opérettes, certes raffinées…) il y a plus de
dix ans, renaître ainsi. Tout le disque se révèle à la hauteur : ce
sont des mélodies très travaillées musicalement, sans mettre le texte
au second plan ni se contenter de support à des poèmes ou de jolies
mélodies… de véritables œuvres d'art total, finement calibrées, dans un
langage qui doit à Fauré mais qui semble aussi regarder vers Schmitt.
Et la bonne surprise est que Cyrille Dubois, que je trouve d'ordinaire
très opératique dans le lied (tout est chanté à pleine voix, sans
beaucoup de variété de textures et de coloris, comme son intégrale
Fauré qui m'a très peu touché), parvient ici à une intimité et une
tendresse tout à fait adéquate, tout en conservant son verbe clair et
sa voix insolente. Grand disque de mélodie !
9. Chansons
¶ Sea Songs – Bryn Terfel
¶ Imants Kalniņš, Klusās dziesmas
- Līga Priede, Andrejs Grimms
Deux ambiances très différentes.
Je n'ai jamais trop aimé les autres cross
over de Terfel,
ses chansons galloises noyées sous un sirop de flonflons néoromantiques
qui standardisaient et affadissaient tout. Ici au contraire,
arrangements très bien pensés, comparses chanteurs de haute qualité, et
lui-même trouve un ton moins uniment opératique… le fameux Wellerman
trouve ici une des versions les plus probantes que je connaisse !
Album de bout en bout réjouissant, que j'ai pas mal réécouté à sa
sortie.
Imants Kalniņš est la grande
figure patrimoniale vivante de la Lettonie, sur un versant différent de
Vasks : toujours à cheval entre la chanson (comme ici) et le classique
– j'ai le souvenir émerveillé d'un Psaume 150 pour six voix de femmes,
chanté en letton, et d'une évidence mélodique miraculeuse. Très belles
mélodies très naturelles qui s'écoutent avec grand plaisir, même sans
le texte.
Musiques instrumentales
10. Symphonies
¶ Haydn, dernières symphonies
vol.3 – Chambre Danoise, Ádám Fischer
¶ Beethoven, intégrale des symphonies – Kammerakademie Potsdam,
Manacorda
¶ Ries, Symphonies 4 & 5 – Tapiola
Sinfonietta, Nisonen
¶ Bruckner 9 – Symphonique de Bamberg, Hrůša
¶ Brahms, intégrales des Symphoniques – Chamber Orchestra of Europe,
Nézet-Séguin
¶ Mahler 9 – Mahler Academy Orchestra, Philipp von Steinaecker
¶ Sibelius 4 – Göteborg, Rouvali
¶ Strohl, Symphonie de la Forêt – Orchestre National d'Île-de-France,
Scaglione
¶ Khatchatourian, Symphonie 1 – Philharmonie Robert Schumann, Beermann
¶ Adam Pounds, Symphonie n°3 – Sinfonia Of London, John Wilson
¶ Carlos Simon, A Folklore Symphony – National Symphony (Washington),
Noseda
Beaucoup de versions remarquables de symphonies déjà très documentées,
je ne m'attarde pas : non seulement j'ai réévalué très à la hausse
l'intelligence de l'intégrale Haydn
d'Ádám Fischer (les timbres ne sont pas fabuleux, les instruments pas
d'époque, mais tout est construit et phrasé avec une très grande
intelligence), mais ses dernières productions avec la Chambre Danoise,
qui ont le mordant des meilleures interprétations musicologiques, sont
d'une finition tout à fait extraordinaire. Une nouvelle (remarquable)
version des symphonies de Beethoven,
avec la vivacité de Manacorda. Une Neuvième de Bruckner
tendue et colorée par Bamberg & Hrůša (probablement l'association
orchestre-chef actuellement la plus révérée par les mélomanes
concertivores). Une lecture à la fois dégraissée et voluptueuse des
Symphonies de Brahms par
Nézet-Séguin (je redoutais une sorte de facilité cursive, mais pas du
tout). Une Neuvième de Mahler
sur instruments d'époque (des jeunes musiciens encadrés par des
instrumentistes des meilleurs orchestres d'Europe), aux timbres
particulièrement savoureux et captés avec un beau réalisme physique.
Surtout, une Quatrième de Sibelius
où Rouvali propose son concept révolutionnaire, jouant les infinies
transitions comme si elles étaient les thèmes, associé avec un train
instrumental saisissant, comme si le son sourdait de la terre même.
Je n’avais jamais aimé le tapage de Khatchatouriane
(Khachaturian en graphie
anglaise sur les disques), et ce davantage encore dans le redoutable Concerto pour violon que pour Gayaneh
(dont l’exubérance est le propos). Ses symphonies – pas toutes
écoutées, à la vérité – ne m’avaient pas non plus laissé un bon
souvenir. Sont-ce la direction plus carrée de l’excellent Frank Beermann (son
intégrale Schumann est une merveille d’équilibres intelligents), la
culture plus germanique de la Philharmonie
Robert Schumann
(orchestre de l’Opéra de Chemnitz) ? En tout cas je suis
émerveillé ici par les couleurs et la qualité du récit assez dramatique
de cette Première symphonie et de la Suite de danses qui suit (en
particulier les deux numéros ouzbeks), véritable musique de scène !
Le plus intéressant réside bien sûr dans les œuvres qui n'était pas
documentées ou peu mises en avant : ainsi l' « Elegie » de la Troisième Symphonie d'Adam Pounds servie par les couleurs
de Wilson (au sein d'un album lui-même original), les déhanchements
issus du gospel dans le
symphonisme consonant de Carlos Simon
(issu d'une communauté religieuse américaine où la musique profane
était bannie).
Impressionné par les qualités d’orchestratrice de Rita Strohl dans son album
symphonique. Pour la Symphonie,
au sein d’une forme rhapsodique, qui évoque les épisodes de vie de la
forêt (sous un prisme très romantique : âme en peine, marche funèbre…),
on entend une véritable touche singulière, proche des Nocturnes (parfois de façon
saisissante, comme ces appels de trompettes mystérieux très parents de
« Fêtes ») et de la Mer de
Debussy, mais aussi du roi Arthus
de Chausson pour les sections plus sombres, et, par touches, Shéhérazade de Ravel, Boris Godounov
de Moussorgski, (les doublures de piano pour des mélodies dégingandées,
comme pour le début de la scène du Couronnement), le jeune Scriabine,
la Sixième Symphonie de
Tournemire, l’horrible Richard Wagner (les bois seuls comme dans
l’interlude qui précède le dernier duo de Die Walküre).
Et cependant, le style en est tout à fait cohérent, c’est vraiment une
personnalité complète qui s’en dégage, avec ses parentés mais sans
impression de patchwork. J’aime assez ses effets bondissants (lutins),
la construction dramatique de l’épisode de chasse, avec les appels de
cuivres qui s’approchent et s’éloignent, se perdent, reviennent,
ambiance assez opéra. Harmoniquement aussi, il se passe de belles
choses, par exemple du côté de l’usage des quintes augmentées, ou
encore la façon dont la couleur de la chasse mute soudain (de Debussy à
Wagner), de l’épure plutôt lumineuse jusqu’à une atmosphère plus sombre
et menaçante, simplement en faisant bifurquer une résolution : elle
nous transporte soudain d’un univers calmement descriptif à un autre,
fantastique et terrible – comme un nuage, en voilant le soleil, révèle
immédiatement d’autres émotions enfouies.
Le plus gros choc symphonique de cette année : les symphonies de Ferdinand Ries.
J'avais déjà été frappé, en 2023, en découvrant ses opéras, d'une
qualité exceptionnelle – du romantisme allemand très animé, sans les
baisses de tension récurrentes chez Beethoven, Schubert ou Weber. Il en
va de même pour ses symphonies, qui complètent très bien le corpus
beethovenien, dans une belle interprétation qui n'est pas sur
instruments anciens mais conserve des équilibres très décents et fait
valoir une belle animation. Hâte de découvrir les autres !
11. Poèmes symphoniques
¶ « French Opera Overtures » –
National d'Estonie, Neeme Järvi
¶ Brahms-Sheng, « Black Swan » – Kansas City Orchestra, Michael Stern
¶ Fauré, Dolly – National d'Irlande, Tingaud
¶ Stanford, Verdun – Ulster Orchestra, Shelley (réédition numérique)
¶ Schmitt, La Tragédie de Salomé –
Radio de Francfort, Altinoglu
¶
Bliss pour Brass Band– Black
Dyke Band, John Wilson
¶ Gilse Kverndokk, Le Tour du Monde en 80 jours – Symphonique de
Trondheim, Peter Szilvay
¶ Crumb, Americascapes 2 – National Basque, Treviño
Parmi les œuvres symphoniques déjà connues, les ouvertures d'Auber et
Planquette, et surtout une suite tirée de Lecocq (La Fille de Madame Angot),
dans des interprétations très élancées du National d'Estonie – qui sans
adopter un équilibre « français », comprennent très bien l'enjeu de
cette musique. Ou encore cette version d'un équilibre suprême de la
suite Dolly de Fauré,
par Tingaud et le National d'Irlande, qui ont déjà livré des cycles
Franck et Fauré d'une qualité inattaquable. Plus original mais toujours
au sein du grand répertoire, les orchestrations de pièces de Brahms : Chorals
pour orgue par le grand symphoniste Virgil Thomson (la Symphonie n°2
vaut le détour !), une version très équilibrée et limpide du Premier
Quatuor piano-cordes (dans la célèbre orchestration de Schönberg), et
surtout cet inattendu Black Swann
orchestré par Bright Sheng, d'après les pièces tardives pour piano de
l'opus 118 !
Je n'ai en réalité pas été passionné également par tout le disque Stanford (qui documente cependant
des œuvres moins lisses que la majorité de son corpus), mais
particulièrement frappé par Verdun,
une orchestration de sa Sonate pour orgue n°2. La façon dont la Marseillaise
est sans cesse retravaillée et sourd çà et là, sans fanfariser, m'a
beaucoup séduit – un sens épique plein de dignité, qui ne cède rien au
clinquant.
Deux versions intégrales de La
Tragédie de Salomé de Florent
Schmitt
ont paru en quelques mois, très belles, mais celle de la Radio de
Francfort avec Altinoglu, où les pupitres de cordes sont renforcés,
fait valoir une évidence, une tension, un lyrisme assez merveilleux.
Grande version d'un des chefs-d'œuvre ultimes du symphonisme français
(et ce n'en est que la troisième intégrale).
Et puis les pièces les plus improbables : Americascapes 2 de George Crumb, beaux paysages
évocateurs dans une langue contemporaine ; uneréjouissante Suite de Gilse Kverndokk
(compositeur norvégien né en 1967), dans un style plaisant, bondissant
et pittoresque caractéristique du goût du premier XXe siècle) consacrée
à Phileas Fogg !
Pour finir, le bon, les suites de musiques d'accompagnement ou de
cérémonie d'Arthur Bliss
arrangées pour section de cuivres… je les ai abondamment écoutées, et
je les trouve sensiblement plus jubilatoires ainsi que les Suites bien
connues d'Adam Zero ou Checkmate dans leurs versions
originales !
12. Concertos
¶ « Venice » – Kobekina,
Kammerorchester Basel
¶ Vivaldi, « Norwegian Seasons » – Ragnhild Hemsing, Barokkanerne
¶ Mozart, Concertos piano n°20 & 23 – Pashchenko, Il Gardellino
¶ Antoine & Max Bohrer, Grande
symphonie (concertante) militaire, deux Concertos (violon, violoncelle)
– Eichhorn,
Hülshoff, Philharmonique de Jena (Iéna), Nicolás Pasquet
¶ Gershwin, Concerto en fa –
Trifonov, Philadelphie, Nézet-Séguin
¶ Thomas de Hartmann, Concerto
pour violon – Bell, Lviv, Stasevska
¶ Nather, Matthus, Kochan – Concertos
pour flûte d'Allemagne de l'Est – Frankfurt (Oder), David Robert Coleman
¶ Akhunov, Concerto pour violoncelle « Actus Tragicus » – Andrianov,
Orchestre Svetlanov, Zangiev
Bien qu'on puisse (à juste titre) considérer les concertos comme la lie
de la production musicale mondiale, je vais en toucher un mot, pour
quelques belles productions. Parmi les tubes : une version trépidante
du Concerto de Gershwin avec Trifonov et Philadelphie,
la plus marquante que j'aie entendue à ce jour – au sein d'un album de
raretés, mais beaucoup moins intéressant dans l'ensemble. Une version
mordante et méchante des
concertos-phares de Mozart,
sur piano ancien, qui renouvelle un peu l'écoute et fait valoir les
véritables équilibres pour lesquels cette musique a été pensée – même
si la prise de son met artificiellement en avant le pianoforte. Une
version hallucinée des Quatre Saisons
de Vivaldi par les Barokkanerne,
jouée comme de la musique populaire de plein air semi-improvisée, avec
quantité de notes de goût ajoutées, et volontiers mimétique de la
nature, beaucoup d'attaques par en-dessous, de raucités… à la fois d'un
niveau instrumental fulgurant et comme joué au débotté à un coin de rue
pendant un marché aux asperges. Très différente de toutes les autres
(ce qui fait du bien, vu la discographie pléthorique), et contre toute
attente très réussie.
La violoncelliste Kobekina a
toujours des programmes originaux et des arrangements intéressants,
cette fois-ci elle arrange des extraits d'opéras de Monteverdi et
Sartorio, au milieu de concertos de Vivaldi et d'autres pièces plus
inattendues (Britten, Kurtág, Eno…).
Dans le lot, quelques concertos beaucoup plus rares.
Le Concerto pour violoncelle « Actus Tragicus » d’Akhunov
a déjà bénéficié d’un enregistrement il y a quelques semaines :
généreux et riche, ça s’écoute très bien – que ce soit dans une
perspective romantique-lyrique ou soviétique-inventive.
Le Concerto pour violon de Thomas de Hartmann m'a
révélé une facette jusque là inédite du legs de ce compositeur
ukrainien, beaucoup plus sophistiqué et décadent que les pièces
postromantiques assez traditionnelles qui avaient paru au disque.
Première parution discographique des frères Bohrer,
et elle est particulièrement marquante ! Fils d'un trompettiste
(&
contrebassiste !) de la Cour de Mannheim, nés à Munich dans les années
1780 à deux années d'intervalle, ils sont violoniste et violoncelliste.
Leur langage évoque l'opéra comique du temps, avec une grammaire qui
reste marquée par le classicisme, mais aussi une versatilité émotive un
peu mélancolique, caractéristique du premier romantisme – on pense à
Rossini, Hérold et surtout, me concernant, à Pierre Rode ! Ce
n'est
pas absurde, Rodolphe Kreutzer fut le professeur de violon d'Antoine à
Paris. La symphonie (« militaire » surtout par sa caisse claire
liminaire et son ton décidé) est co-écrite par les frères (bien que
l'interaction des instruments reste très largement de jouer en
homorythmie à la tierce ou à la sixte !), tandis que chacun a écrit le
concerto pour son instrument fourni en couplage (très beaux, mais moins
prégnants à mon sens). Sur instruments modernes, mais le Philharmonique
d'Iéna a déjà enregistré avec les mêmes Eichhorn et Pasquet les
concertos de Pierre Rode avec beaucoup de présence, le résultat est
très probant ! Quant à Eichhorn,
toujours aussi exceptionnellement sûr, généreux et éloquent, je le
trouve vraiment extraordinaire.
Mais le clou de cette livraison concertante 2024, ce sont les concertos
pour flûte d'Allemagne de l'Est de Gisbert
Nather (en particulier), Günter
Kochan, Siegfried Matthus…
chacun dans un style propre, pas de facilité douceureuse ni de
complexités inaccessibles… de belles œuvres personnelles et qui
explorent la symbiose plutôt que l'affrontement entre soliste et
orchestre. Album très marquant pour moi.
13. Musique de chambre
¶ Coleridge-Taylor, Quintette
clarinette & quintette piano – Nash Ensemble (réédition numérique)
¶ Taneïev,
Quintette piano-cordes – Spectrum Concerts Berlin
¶ Donizetti, Quatuor à cordes 15,17,18 – Quatuor Delfico
¶ Debussy, Poulenc… « Impressions parisiennes – Quatuor Van Kuijk
¶ « Chopin Project » (via
Sabina Meck, Piot Moss, Leszek Kołodziejski) – Polish Cello Quartet
¶ Jeanne Leleu, Quatuor
piano-cordes – A. Pascal, Hennino, Luzzati, Oneto Bensaid
¶ Wolf-Ferrari, Trios à cordes – Trio David
¶ Brahms, intégrale des Trios – Trio Sōra
¶ Chaminade, Trio n°2 – Trio Aralia
¶ Strohl, Trios (et autres œuvres de
chambre) – les Moreau, Williencourt
¶ Melcer-Szczawiński, Trio – Apeiron
Trio
Du fait des moindres coûts impliqués (et du temps de préparation
maximisé), les parutions de musique de chambre contiennent
immanquablement mainte merveille.
Du côté des Quintettes, ceux de Coleridge-Taylor,
au sein de la série que je lui ai consacrée – j'ai été assez émerveillé
de la qualité de ce qu'il a produit dans tous les genres, et la
délicatesse de pensée de ces quintettes n'y fait pas exception. (Il en
existe beaucoup d'autres très belles versions.)
La version du Quintette piano-cordes de
Taneïev n'est pas aussi suprême que les Trios parus par le même Spectrum Concerts Berlin,
mais ce demeure une splendide interprétation d'une œuvre majeure,
alliant exigence du développement et abandon émotionnel.
Pour les Quatuors, si les versions de ceux de Donizetti
(très réussis, d'une densité musicale sans comparaison avec ses opéras)
sont nombreuses, elles ne sont pas toujours de très haut niveau, le
répertoire semble boudé par les meilleurs ensembles, aussi cette très
belle interprétation des Delfico
est particulièrement bienvenue, incluant deux de ses meilleurs opus (le
17 et le 18) ! J'ai été surpris d'être autant séduit par les
arrangements (Petite Suite de Debussy,
mélodies de Poulenc
sans chanteurs…) joués par le Quatuor Van Kuijk, d'une fraîcheur et
d'une vérité telle qu'on les croirait pensés d'emblée pour l'effectif à
cordes
De même pour les arrangements du Chopin Project, etite
merveille inattendue : des arrangements de Chopin pour quatuor de
violoncelles. Ce serait, a priori,
une très mauvaise idée – ajouter les pleurnicheries du violoncelle,
dans une zone très concentrée du spectre, aux interprétations déjà
dégoulinantes de Chopin… C'est tout l'inverse qui se produit.
1) Le choix des pièces est
particulièrement intelligent : il inclut évidemment des tubes (Préludes
n°4 et n°15, Nocturne opus posthume en ut dièse mineur, Nocturne Op.9
n°2, Valse op.18, Valse-Minute, Valse Op.64 n°2…), mais aussi des
œuvres beaucoup moins courues comme le Nocturne en sol dièse mineur (le
n°12) et trois Mazurkas – pas les plus célèbres d'ailleurs, mais toutes
parmi les plus belles à mon sens. L'occasion de se faire plaisir de
façons très différentes, qui ménage à la fois le plaisir de la
transformation de la chose connue et des (semi-)redécouvertes.
2) L'arrangement ne sonne pas du tout comme les horribles ensembles de
violoncelles (plus larges, il est vrai, octuor souvent) qui s'entassent
sur la même zone du spectre… on croirait entendre un véritable quatuor
à cordes, d'autant que les interprètes ont une technique et un son
merveilleux – l'impression d'entendre une contrebasse dans le grave, un
alto dans le médium, un violon dans l'aigu… Si bien que le résultat est
particulièrement équilibré et homogène. Les siècles d'expérience dans
l'écriture pour quatuor à cordes ont clairement été mises à profit, et
nous jouissons d'un festival de contrechants et pizz bien pensés. Les
arrangeurs (Sabina Meck, Piot Moss, Leszek Kołodziejski) ont fourni des
reformulations très abouties des œuvres originales.
3) Les interprètes sont formidables, on se repaît des couleurs sombres
et chaleureuses, des touches de lumière, de la précision immaculée.
4) Surtout, ce disque procure une rare occasion de réentendre Chopin
comme compositeur et non comme compositeur-pianiste. Non pas que
personne ait jamais pu considérer que Chopin n'était qu'un pianiste,
mais l'œuvre qu'il laisse est tellement liée au piano qu'on s'est
habitué à entendre des tics pianistiques, des traits (écrits, bien
sûr), et que l'instrument ou les modes pianistiques font quelquefois
écran à la musique telle qu'elle est écrite. On peut alors, grâce à
cette nouvelle proposition, s'abstraire des contingences pour en goûter
la substance pure, réinvestie dans d'autres truchements – qui ont aussi
leurs contraintes propres, évidemment. Et je dois dire qu'entendre
Chopin sans les aspects percussifs du piano, un Chopin caressant, un
Chopin plus harmonique (et polyphonique !) que jamais… m'a absolument
ravi. Car il est sans conteste, aux côtés de Berlioz (pour
l'orchestration) et de Meyerbeer (pour la pensée formelle) le musicien
le plus novateur des années 1830 ; personne n'est aussi avancé que lui
sur les questions harmoniques. Le libérer du seul piano lui rend
d'autant mieux justice.
Le Quatuor piano-cordes de cette sélection est dû à Jeanne Leleu,
compositrice encore moins documentée, s'il est possible, que les
précédentes publications du label La Boîte à Pépites (Sohy, Strohl).
Une véritable immédiateté des motifs dans un langage qui reste dans un
esprit français marqué par Debussy, élégant, épuré, recherché, mais
jamais élusif. Beaucoup de séduction à tous les étages ici, et des
interprètes particulièrement chaleureux. (Les mélodies sont
intéressantes mais la diction opaque et le timbre peu varié de
Marie-Laure Garnier ne permettent pas d'en prendre toute la mesure ; il
est à espérer que ces œuvres puissent vivre désormais, dans des
interprétations variées répondant à tous les goûts !)
Il faut vraiment attendre la fin du disque consacré à la musique de
chambre pour cordes (frottées) de Wolf-Ferrari
pour tomber sur quelque
chose d’intéressant, mais les trios à cordes à la fin
de l’album en valent la peine : larghetto du trio en si mineur, presto
fugué du trio en ut
mineur…
Et pour finir une belle brassée de trios piano-cordes. Une très belle
interprétation, épurée et incarnée, de tous les trios de Brahms (dont celui avec cor) par le Trio Sōra. Et de réelles
raretés.
Le Deuxième Trio de Cécile Chaminade,
d'une sensibilité dramatique très inattendue. (Avec la charismatique Iris Scialom au violon.)
Melcer-Szczawiński (1869-1928)
est quelquefois (et notamment pour ce disque) nommé plus simplement
Melcer (à prononcer « Mèltsèr »). Pourtant, il dispose d'atouts
proprement musicaux exceptionnels. Formé aux mathématiques et à la
musique à Varsovie puis à Vienne, il devient concertiste, comme
pianiste accompagnateur et soliste, tout en remportant pour ses
compositions le premier prix lors de la deuxième édition du Concours
Anton Rubinstein (1895). Je suis avant tout frappé par la générosité de
ses inventions mélodiques. Ce Trio, que je n'entendais pas pour la
première fois, développe quelque chose dans le goût la phrase slave
infinie, comme une chanson d'opéra inspirée du folklore, mais dont la
mélodie s'étendrait sur un mouvement entier. L'évidence, l'élan, mais
aussi la cohérence thématique sont immédiatement persuasifs, et le
rendent accessible à tous les amateurs de romantisme tardif, même sans
connaissance des normes en matière de structure – sans lesquelles il
est plus difficile d'apprécier d'autres figures comme Brahms, mettons.
J'ai vraiment pensé très fortement au Premier Trio et au Second Quatuor
d'Anton Arenski. Le reste du disque n'est pas beaucoup moins
intéressant, incluant une Rhapsodie en trio de Ludomir Różycki
(autre figure polonaise capitale, davantage tournée vers la modernité,
quelque part entre Melcer et Szymanowski), une très lyrique Romance en
duo (violon-violoncelle) d'Antoni
Stolpe, et 6 Bagatelles de Mikołaj
Górecki
(le fils de Henryk) pleines de simplicité. Un petit tour d'horizon
d'œuvres polonaises remarquables, qui élargissent le répertoire du
trio, dans une exécution à la fois maîtrisée et intense.(extrait)
Enfin, le clou du spectacle, la musique de chambre de Rita Strohl.
J'ai classé ici le disque sous le patronage des Trios, mais le
Quintette piano et le Quatuor piano sont aussi des merveilles !
Le feu qui se dégage de chaque mouvement est assez spectaculaire, avec
une qualité mélodique remarquable, des thèmes longs, très lyriques et
passionnés. Les mouvements lents, en particulier, sont d’une intensité
rare (je pense quelquefois à ceux de Taneïev, pas tant dans le style
que dans l’attitude exaltée !). Le Quatuor piano-cordes est sans doute
le sommet de tout cela, avec un Thème et variations final dont
l’incroyable surenchère (à tempo modéré) rappelle le second mouvement
du Trio de Tchaïkovski, ou encore son Andante dont le thème est très
apparenté à l’apothéose retrouvée des Contes
d’Hoffmann
(« Des cendres de ton cœur », réapparu à la fin des années 1980), mais
en plus varié dans les résolutions ; irrésistible. Ce thème se révèlre
assez parent, d’ailleurs, de celui du premier mouvement du Quintette.
Servi par une équipe de chambristes incroyables, parmi lesquels Héloïse Luzzati, Célia
Oneto-Bensaid, Alexandre Pascal, Edgar Moreau
et bien d’autres, particulièrement engagés (et d’un niveau individuel,
d’une singularité sonore plutôt extraordinaires). Clairement le type
d’anthologie dont on sent (dont on sait !) qu’elle a été mûrie – les
œuvres ont été données en concert, plusieurs fois –, et non
enregistrées en un après-midi pour compléter une intégrale économique
comme cela arrive quelquefois (et c’est déjà très bien en soi).
14. Sonates ou duos
¶ Schmelzer, Döbel, Biber : « Labyrinth
Garden » – Josef Žák, Ensemble Castelkorn
¶ Bruckner (arr. Hermann Behn), Symphonie n°7 (pour deux pianos) –
Julius Zeman, Shun Oi
Labyrinth Garden a tourné en
boucle pendant des semaines chez moi : répertoire mal connu (danses de Döbel de Gdańsk, sonates et danses
de Schmelzer, vice-Maître de
chapelle de la Cour de Vienne, une chaconne irrésistible de Biber…),
très inventif formellement, dense musicalement, et toujours prompt à
l’élan mélodique et à l’esquisse du pas de danse, davantage suggéré que
souligné. Vraiment ce que le baroque a fait de meilleur – pour moi le
plus beau disque de violon baroque de tous les temps, place enviable à
partager Il Sud de l’Ensemble
Exit (sur un autre grand pôle violonistique européen : Falconieri,
Montalbano, Pandolfi, Trabaci, Leoni…). Les danses sont vraiment
transfigurées en quelque chose de très musical et organique, sans
aucune rigidité formelle, sans l’impression d’un patron prévisible ; et
les sonates « représentatives » qui imitent les bruits de la nature
font valoir leur aînesse sur Les quatre Saisons, dont elles annoncent
hautement le principe – l’évocation se produit par le truchement d’une
virtuosité qui cherche d’abord la musicalité, tel ce Coucou de
Schmelzer, dont le chant se devine caché au milieu de traits très
habillés et lyriques du violon. L’ensemble porte le nom de l’évêque
d’Olomouc, qui fournit aussi le programme de ce concert via ses
archives de Kroměříž : des copies, parfois uniques, de la musique de la
Cour impériale. Quatre musiciens, parmi lesquels je remarque tout
particulièrement l’inventivité très juste de Felipe Guerra (clavecin
& positif) et bien Josef
Žák
au violon, fulgurant sur tous les registres : projection sonore
exceptionnelle pour du violon baroque, timbre toujours très charnu,
phrasés extrêmement variés, expressifs et dansants. Il est pour
beaucoup dans la qualité superlative du disque (et du concert vu peu
après).
¶ Bruckner (arr. Hermann Behn) – Symphonie n°7, version pour deux
pianos – Julius Zeman, Shun Oi (Ars Produktion) Absolument enchanté de
cette proposition, où les pianos scintillent. Tandis que l'Adagio
fonctionne très bien au piano seul (c'est même une œuvre officielle du
piano de Bruckner), les mouvements vifs, et en particulier le premier,
permettent d'atteindre une qualité vibratoire toute particulière qui
rend bien justice à l'œuvre – d'autant plus aidés par les très beaux
timbres de ces deux solistes.
15. Solos
Piano solo
¶
Mendelssohn, intégrale du piano – Howard Shelley ¶ Brahms, Sonate n°1 – Alexandre Kantorow
¶ Liapounov (Lyapunov) – Luca Faldelli
¶ Reger, Variations Bach Op.81 – Eden Walker
¶ Schmidt (arr. Kolly), Chaconne en
ut#m – Karl-Andreas Kolly
¶ Alkan, Erkin, Cowell, Ichiyanagi… « Hydropath »
– Işıl Bengi
¶ Cage², In the Name of the Holocaust
– Bertrand Chamayou
Dans le choix immense du piano, quelques albums se dégagent assez
nettement dans mes écoutes. Deux grandes versions de corpus très connus
: l'intégrale Mendelssohn de Howard Shelley,
remarquablement équilibrée et élégante, mettant en valeur y compris les
pièces moins courues. Même si le piano n'est pas le médium où
Mendelssohn a le plus fort exprimé sa puissance créatrice, cette somme
est l'occasion d'en découvrir d'innombrables facettes (129 pistes, 5h30
de musique !) dans les meilleurs conditions possibles grâce à
l'élégance et l'aisance de Howard Shelley, tête de pont du label
Hyperion, admiré à juste titre pour la vastitude de son répertoire et
la justesse de ses interprétations. J'ai pu entendre probablement pour
la première fois quelques pièces remarquables qui étaient passées sous
mon radar (Reiterlied,
certains Préludes…), réévaluer jusqu'à certaines Romances sans paroles, et dans des
interprétations qui ne réclament pas d'aller ensuite voir ailleurs
! Proposition salutaire.
Et contre toute attente, magnétisé par la Première Sonate de Brahms par Alexandre Kantorow,
suprêmement capté par BIS – comme tout chante et respire, un Brahms qui
a l'évidence de Schubert, sans rien perdre de sa majesté, simultanément
ample et intime. Je l'ai beaucoup réécoutée, j'en suis le premier
surpris. Le reste du disque, autour des transcriptions de lieder de
Schubert par Liszt (que je ne trouve pas très bonnes, comme souvent
chez Liszt on perd beaucoup de la saveur de l'original pour en faire
une pièce de concert beaucoup plus impersonnelle), est remarquablement
joué mais m'intéresse beaucoup moins.
De belles Variations Bach de Max Reger,
qui prévilégient l'atmosphère sur la pure virtuosité, tout y est très
phrasé et pudique. Un rare album de Franz Schmidt pour piano solo, avec en
particulier
deux pièces orchestrales arrangées par le pianiste : profiter avec de
la
Chaconneen ut dièse mineur avec ce luxe de
détail, c'est un rare
bonheur, se plonger dans les méandres de cette musique sans être
tributaire des équilibres d'orchestration, d'interprétation, de prise
de son !
Alkan, Massenet, Brahms, Moussorgski,
Beach, J. Scriabine, Cowell, Erkin, Augusta Read Thomas, Ichiyanagi…
Album particulièrement original et
intelligent d'Işıl Bengi, fondé sur l'exploration de figuralismes
aquatiques de nature
très différentes, autour de compositeurs variés. En termes
d'interprétation (quel timbre magnifique !), suprêmement joué et phrasé
comme à chaque fois.
Je n'attendais que de la curiosité de Cage,
en pensant à ses Préludes pour piano
préparé
(dont l'écriture, hors procédés timbraux, est très conservatrice
finalement), mais les effets de cloche déchirée pour commémorer le
génocide m'ont beaucoup impressionné, pièce en deux volets qui appelle
au recueillement plus qu'à la tristesse, quelque part entre le cri et
la prière. Le reste de l'album est beau aussi, et Chamayou révèle, comme dans
ses Messiaen, une ardeur et une intensité qui n'affleurait pas
lorsqu'il jouait le grand répertoire.
Théorbe solo
Visée,
suites pour théorbe – Jakob Lindberg
Visée, Hotman, du Buisson, Bousset, Lambert – Thibaut Roussel
Depuis que je l'ai entendu dans une cave (littéralement), il y a une
dizaine d'années, je me dis que Thibaut Roussel
est un très grand du théorbe… dans un instrument où il est difficile de
soutenir le son, peu parviennent à phraser avec sa précision et son
éloquence. Très bel album, qui mêle deux suites de Robert de Visée (dont la
célébrissime Suite en la, le
grand standard de l'instrument) à une Chaconne de Nicolas Hotman
(peut-être le plus intéressant des compositeurs de danse du XVIIe) et à
des airs de cour de la même époque, très bien chantés (Perrine
Devillers). Le disque, bien bâti, remarquablement joué, pâtit seulement
de la proximité de sa parution avec un banger absolu.
Un des disques que j'ai le plus écoutés cette année : les Suites de Robert de Visée par Jakob Lindberg,
qui jusque là avait plutôt enregistré du répertoire plus tardif et plus
léger (du type Gaspar Sanz, début du XVIIIe pour guitare baroque), où
il ne m'avait pas paru spécialement singulier. Ici, l'évidence,
l'éloquence, le léger déhanché, l'impression d'ampleur aussi (merci les
ingénieurs de BIS !), rendent chaque pièce absolument irrésistible ;
d'ordinaire, dans ce répertoire, le rythme se perd un peu dans les
contingences des doigtés et la faible durée du son, avec l'impression
un peu vaporeuse d'une danse qui ne danse plus vraiment… ici c'est tout
l'inverse, tout pulse, avec beaucoup de souplesse, et un chant d'une
très belle fermeté. Le plus beau disque de théorbe (archiluths compris)
de tous les temps, sans hésiter. Si vous ne devez n'en écouter qu'un
dans votre vie : celui-ci.
Guitare
solo
Porqueddu,
« The Impressionistic Guitar » – D'Alo, Pucci
Pour finir, un ravissement inattendu : Cristiano
Porqueddu est un interprète guitariste très bien représenté au
disque… mais aussi un compositeur. Et cet album, à travers trois Sonates, des Études, une série de Métamorphoses,
nous fait traverser un langage riche où miroitent beaucoup de belles
harmonies – rien de dissonant comme le laisse pressentir le titre de
l'album, mais beaucoup d'irisations, de recherches de coloris, et qui
ne s'y limite pas, avec un discours bien conduit. Vraiment magnifique –
transcrites pour piano, ces pièces auraient sans doute à espérer une
belle diffusion auprès d'un plus vaste public.
Les plus écoutés
Mon opinion est une bonne chose, l'épreuve des faits en est une autre…
lesquels de ces disques sont revenus le plus souvent dans mes écoutes ?
En réalité, les deux plus écoutés sont des cas particulier : le disque
Haendel de Christopher Purves est une réédition numérique d'une
parution Hyperion de 2012, tandis que, sur, Wonder Women, j'ai énormément
écouté la piste isolée de la « Canzone di Cecilia ».
Si je les écarte, ce sont donc deux disques de musique instrumentale
baroque – étonnamment, puisque ce n'est pas du tout le genre que je
fréquente le plus assidûment, étant plutôt tourné vers la musique
vocale baroque, ou alors la musique de chambre à partir de la fin du
XVIIIe siècle. D'une part Labyrinth
Garden de Castelkorn, d'autre part, vous l'aurez compris, le
disque Visée de Jakob Lindberg.
Très écoutés aussi, mais en de moindres proportions, les trios de
Strohl, les quintettes de Coleridge-Taylor, Bliss pour brass band et la Sonate de Brahms par
Kantorow – alors même qu'il s'agissait d'une parution assez tardive
dans l'année.
Les références
Je vous laisse ci-après les références plus complètes de ma sélection.
Nom de l'album
Nom(s) de l'artiste
Polish Piano Trios
Melcer-Szczawiński, Różycki, Stolpe, Górecki –
par l'Apeiron Trio – chez DUX
Beethoven: Missa Solemnis, Op. 123
Ludwig van Beethoven, Jordi Savall, Lina
Johnson, Olivia Vermeulen, Martin Platz, Manuel Walser, Le Concert Des
Nations
Franck: Les Béatitudes
César
Franck, Orchestre Philharmonique Royal de Liège, Gergely Madaras,
Hungarian National Choir, Csaba Somos, Anne-Catherine Gillet, Héloïse
Mas, John Irvin, Artavazd Sargsyan, Patrick Bolleire, David Bizic
Charpentier & Desmarest: Te Deum
Henri Desmarets, Ensemble les Surprises,
Louis-Noël Bestion de Camboulas, Jehanne Amzal, Jean-Christophe Lanièce
Stanford: A Song of Agincourt &
Other Works
Charles Villiers Stanford, Howard Shelley,
Ulster Orchestra
David Briggs, The Choir Of Trinity College\,
Cambridge, Stephen Layton, Harrison Cole
Schmidt: The Piano Album
Franz Schmidt, Karl-Andreas Kolly
Mademoiselle Duval: Les Génies ou
les Caractères de l'Amour
Mademoiselle Duval, Guilhem Worms, Camille
Delaforge, Ensemble Il Caravaggio, Chœur de l'Opéra Royal
Hjalmar Borgstrøm: Der Fischer
Hjalmar
Borgstrøm, Ketil Hugaas, Ingebjorg Kosmo, Terje Boye Hansen, Steffen
Kammler, The Norwegian Opera Orchestra, Norwegian National Opera
Orchestra
Coleridge-Taylor: Piano Quintet
& Clarinet Quintet
Samuel Coleridge-Taylor, Nash Ensemble
Ravel, Berkeley, Pounds: Orchestral
Works
Adam Pounds, Sinfonia Of London, John Wilson
Mendelssohn: Chöre für Männerstimmen
Felix Mendelssohn, SWR Vokalensemble Stuttgart,
Frieder Bernius
Handel: Finest Arias for Base (Bass)
Voice, Vol. 1
George Frideric Handel, Jonathan Cohen,
Christopher Purves, Arcangelo
Venice
Antonio Sartorio, Anastasia Kobekina,
Kammerorchester Basel
Mendelssohn, Felix: Athalie
Felix
Mendelssohn, Dirk Schortemeier, Anna Korondi, Sabina Martin, Ann
Hallenberg, Barbara Ochs, Chorus Musicus Köln, Neue Orchester,
Christoph Spering
Ronsard et la musique. Cueillez,
cueillez votre jeunesse !
Albert Groz, Marc Mauillon, Anne Le Bozec
Rita Strohl: Volume 2, Musique de
chambre
Rita Strohl, Raphaëlle Moreau, Edgar Moreau,
Tanguy de Williencourt
Roberto Alagna: 60
Richard Wagner, Roberto Alagna, Morphing Chamber
Orchestra, Giorgio Croci
Nessun dorma
Saverio Mercadante, Pene Pati, Orchestre
National Bordeaux Aquitaine, Emmanuel Villaume, Amitai Pati
Carlos Simon: Four Symphonic Works
Carlos Simon, Gianandrea Noseda, National
Symphony Orchestra\, Kennedy Center
Messager: Coups de Roulis (Live)
André Messager, Christophe Gay, Chœur des
Frivolités Parisiennes, Orchestre des Frivolités Parisiennes, Alexandra
Cravero
Impressions parisiennes
Claude Debussy, Quatuor Van Kuijk
Ries: Symphonies Nos. 4 & 5
Ferdinand Ries, Janne Nisonen, Tapiola
Sinfonietta
Gluck: Iphigénie en Aulide
Christoph Willibald Gluck, Le Concert de la
Loge, Julien Chauvin, Cyrille Dubois, Tassis Christoyannis
My American Story: North
George Gershwin, Daniil Trifonov, Philadelphia
Orchestra, Yannick Nézet-Séguin
Mozart: Requiem
Wolfgang Amadeus Mozart, Ensemble Pygmalion,
Raphael Pichon
Rita Strohl: Volume 3, Musique
orchestrale
Rita Strohl, Orchestre national d'Île-de-France,
Case Scaglione, Lucile Richardot
Vivaldi - The Norwegian Seasons
Antonio Vivaldi, Ragnhild Hemsing, Barokkanerne
Aram Khachaturian: Symphony No. 1 ·
Dance Suite
Aram Khachaturian, Robert Schumann Philharmonie,
Frank Beermann
Camille Erlanger: La sorcière (Live)
Camille
Erlanger, Andreea Soare, Joé Bertili, Chœur de la Haute école de
musique de Genève, Orchestre de la Haute école de musique de Genève,
Guillaume Tourniaire
East German Flute Concertos
Gisbert Nather, Claudia Stein, Brandenburgisches
Staatsorchester Frankfurt, David Robert Coleman
Americascapes 2: American Opus
George Crumb, Basque National Orchestra, Robert
Trevino
Alexandre Kantorow plays Brahms and
Schubert
Johannes Brahms, Alexandre Kantorow
Fauré: Orchestral Works
Gabriel Fauré, National Symphony Orchestra Of
Ireland, Jean-Luc Tingaud
Imants Kalniņš. Klusās dziesmas
Līga Priede, Andrejs Grimms
Dixit Dominus - Händel, Lotti
George
Frideric Handel, Les Argonautes, Jonas Descotte, Julie Roset, Camille
Allérat, Anthea Pichanick, Maxence Billiemaz, Ilia Mazurov
Fra l'ombre e gl'orrori
George Frideric Handel, Nahuel di Pierro,
Ensemble Diderot, Johannes Pramsohler
Robert de Visée: Suites à la
Mémoire d'un Poète
Jacques Du Buisson, Perrine Devillers, Mathilde
Vialle, Myriam Rignol, Thibaut Roussel
Hydropath
Ulvi Cemal Erkin, Işıl Bengi
Zelenka: Missa Gratias agimus tibi
Jan Dismas Zelenka, Hannah Morrison, David
Allsopp, Kammerchor Stuttgart, Barockorchester Stuttgart, Frieder
Bernius
Je ne pourrai pas faire un bilan de tout ce que j'ai aimé cette année
hors nouveautés, mais vous pouvez vous en faire une idée par les playlists
suivantes : liste de toutes mes écoutes (discographiques) de 2024, soit
1500 albums – ne me demandez pas comment ça entre, je lis juste les
chiffres et pourtant j'ai écouté nettement moins de musique que les
années précédentes, du fait de mon temps dévolu à la pratique musicale,
à la marche…. Surtout, la liste des 124 coups de cœur hors nouveautés – que ce soient des
découvertes pour moi ou des retrouvailles avec des disques déjà aimés.
Et bien sûr, je continue d'alimenter la liste (très incomplète) de mes
disques indispensables (les « doudous ») au fil des moments où ils reviennent
sur la platine.
Par ailleurs, énormément de playlists
(dernièrement, concertos pour flûte et concertos pour cor) qui
permettent d'explorer des genres par ordre chronologique. Du quatuor à
cordes à la musique d'orgue en passant par l'opéra. Même si vous
n'écoutes pas sur Spotify, il y a sans doute beaucoup d'idées d'écoutes
à glaner, selon vos goûts – sachant qu'à peu près tous les disques sont
désormais disponibles intégralement sur YouTube.
Beaucoup de projets de notules pour 2025, tous ne pourront pas être
réalisés… à bientôt pour la suite, estimés lecteurs !
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Discographies a suscité :
Cette notule s'appuie sur un concert singulier, mais explore de plus
vastes rivages susceptibles d'intéresser les lecteurs non concertomanes
: histoire des théâtres d'opéra à Paris, influence de la mort du duc de
Berry sur l'histoire de la musique (styles compositionnels y compris),
les loyautés partagées envers les visiteurs et les spectateurs,
l'impact cataclysmique des changements de programme non annoncés, et
surtout la Malédiction de Pierre Rode – connaissez-vous notre
Seigneur Pierre Rode ? Avez-vous une minute pour en parler ?
La lecture de cette petite page devrait vous emmener en des lieux
bien plus divers que la salle à manger de la Malmaison, un jour
spécifique, ne pourrait le laisser supposer.
Concert sur sol n°5 : Malmaison.
Dimanche 15 septembre 2024.
Cliquez sur la vignette pour lire avec la jolie mise en page. Sinon, la version brute mal ajustée est disponible ci-dessous.
Le CRR de Paris (souvent en partenariat avec le Pôle Supérieur Boulogne-Billancourt) est actuellement le lieu privilégié de la formation de haut niveau pour des artistes spécialisés dans la musique baroque, en particulier française.
En l'occurrence, les étudiants de Jean-Christophe Revel (professeur de basse continue), Jean Bregnac (professeur de traverso), Carole Bardot et Jérôme Correas (pour le chant) participent à un projet qui mêle plusieurs aspects importants de la pratique du chant baroque : une série de concerts dans des lieux aux acoustiques conformes aux salles où étaient à l'origine exécutées les œuvres. Airs de cour dans de petits espaces, motets dans la Sainte-Chapelle de Vincennes, ou ici cantates profanes dans des salons de musique d'hôtels particuliers (Hôtel de Noailles à Saint-Germain-en-Laye, Hôtel de Guines à Courbevoie) ! La démarche est importante pour prendre conscience du type d'approche vocale et théâtrale, du type d'émission sonore également, qui devait prévaloir dans de si petits espaces – et, pour renforcer mon dada, démontrer une fois de plus que l'usage de voix massivement couvertes dans ce répertoire est non seulement musicologiquement absurde mais très contre-productive d'un point de vue pratique. En effet l'essentiel dans ces petits espaces devient immédiatement la qualité du timbre, la clarté de la diction et des inflexions expressives. Le fondu et la puissance ne sont pas utiles ici.
Par ailleurs, l'exécution elle-même suit les préceptes de la recherche du juste style, notamment avec la formation permanente (et l'encadrement plus précisément sur ce projet) de Lisandro Nesis, professeur en déclamation, prononciation restituée et gestuelle baroque.
Si l'on sait peu de chose sur les modalités d'exécution de ces cantates, hors quelques détails glanés dans les partitions ou quelques allusions çà et là dans des témoignages de divers ordres, on peut tout de même établir une dichotomie entre composantes épique (le récit narratif) et dramatique (les paroles des personnages), exploitée en l'occurrence avec une mise en scène permettant l'application de la gestuelle baroque étudiée. Cela se fond particulièrement bien dans le dispositif de la cantate de Montéclair, qui prévoit un duo vocal, et suppose donc que certains chanteurs incarnaient bel et bien uniquement des personnages. Dans ce rare Pyrame & Thisbé (celui de Clérambault est bien plus fréquemment donné), on a ainsi confié le récit à une basse-taille et les deux amants à un dessus et une haute-contre (enfin, davantage une tessiture de taille à la vérité, je n'ai pas vérifié comment c'était noté). Le livret dit même tout de bon : « écoutons l'amant et l'amante ».
Ces concerts permettent ainsi non seulement aux étudiants de se confronter aux contraintes propres du genre, nourrissent une réflexion sur le style, mais participe aussi d'une expérimentation pour tester la viabilité d'hypothèse sur les modalités de représentation au début du XVIIIe siècle.
En l'occurrence, deux lieux choisis pour ce concert de cantates, dans des lieux privés : l'hôtel de Noailles à Saint-Germain-en-Laye, et l'hôtel de Guînes à Courbevoie. J'étais au second.
Quel étrange lieu ! Au cœur de la banlieue chic du XXe siècle, un hôtel particulier édifié sous Louis XV mais retravaillé dans le style Directoire / Consulat, avec de remarquables décors à la fois antiquisants, hiératiques et bucoliques sur la façade principale. Le salon de musique, à l'étage noble d'un escalier étroit, est encadré de grandes colonnes ioniques et ménage la part belle aux putti militaires et musiciens sur les corniches, sous une peinture de ciel bleu où seul une aigle émerge. Tout y respire l'élégance du temps, jusqu'au clavecin peint aux couleurs exactes de la décoration stuquée du salon (qui imite le marbre à la perfection).
Pourquoi ce lieu insolite, là où l'on n'attend que constructions récentes ? Pour la raison la plus simple du monde : il s'agissait d'une résidence de campagne, qui a été cernée par l'extension urbaine para-panaméenne. A partir de 1785 elle a été louée par le duc de Guînes, flûtiste émérite et commanditaire du Concerto pour flûte et harpe de Mozart (qu'il ne paya jamais), à l'intention de lui-même et de sa fille harpiste très douée, à qui Mozart donna des cours de composition (celui-ci confie son dépit de son absence d'imagination dans une lettre à son père). [Mozart ne s'est a priori jamais rendu dans ces murs, et le décor orné actuel date peu ou prou de 1800, après le rachat de la demeure par un bijoutier, mais l'anecdote vaut tout de même d'être racontée !]
Le projet, dirigé musicalement par Jean Brégnac, en collaboration avec David Brouzet (professeur à l'IESA) et Lisandro Nesis (pour la petite mise en espace et les essais d'intégrer la gestuelle baroque à l'exécution de ces cantates), permettait d'entendre de jeunes musiciens très aguerris, techniquement et plus encore stylistiquement.
Trois œuvres au programme : Orphée de Clérambault, la cantate la plus jouée et enregistrée du XVIIIe s. français – qui a la particularité de s'arrêter à la victoire du poète, sans explorer son retour raté vers le monde des vivants. Pyrame et Thisbé de Montéclair, beaucoup plus rare, qui a la particularité de sembler commencer par la moralité qui clôt Orphée ; un style plus lyrique, plus instrumental, plus italien, moins tourné vers la nudité de la déclamation – au sein d'un genre qui constitue déjà une manifestation de l'influence ultramontaine. Entre les deux, le Deuxième concert pour deux flûtes sans basse du même Montéclair, qui ménage de très beaux frottements de seconde ; dans un lieu si intiment, les deux flûtes remplissent totalement l'espace sonore, sans difficulté, le résultat en est acoustiquement (et émotionnellement) très probant ! Les flûtistes Anne Nautré et Victoria James Geiseler se révèlent par ailleurs d'une beauté de son et d'une intelligence de phrasé de très haute volée.
Dans les cantates, aux flûtes (en alternant) s'adjoignaient le violon (Armand Thomas), la viole de gambe très expressive de Manon Marmouset de la Taille et deux clavecinistes aux tempéraments très différents (Steve Bergeron & Andres Arzaguet) : en effet la marge de co-écriture est grande aux claviers, selon qu'on soit plutôt sobrement discret pour laisser s'épanouir les chanteurs, qu'on cherche des lignes en écho aux mélodies, qu'on soigne le contrepoint, ou simplement l'ampleur du tapis sonore d'arpèges (plus on active de notes au clavecin, plus le volume augmente).
Quant aux chanteurs, dont certains que je suis depuis un moment au CRR, la qualité de la préparation qui s'étend, au delà du projet, sur des années de pratique (et de concerts !) de ce répertoire, montre des effets très impressionnants : tous montrent une sensibilité au verbe et des qualités très précises dans la réalisation des gestes vocaux (et scéniques) expressifs. Si Julie Dollat (Thisbé) brille par la beauté de son instrument (un soprano éclatant), je suis tout particulièrement impressionné par Alexandre Jamar (Orphée) qui conjugue idéalement rondeur, clarté et intentions expressives. Gaël Lefèvre, déjà très apprécié pour sa netteté de trait et d'expression dans des tragédies en musique (Penthée de Philippe d'Orléans, récemment, où figurait aussi Sébastien Tonnel), propose des Pyrame et Pluton davantage centrés sur le juste poids du texte que sur la seule beauté vocale (voix franche et naturelle au demeurant, que j'aime beaucoup, idéale pour ces formats de proximité). Kyungna Ko (narratrice d'Orphée) confirme son abattage considérable, y compris dans un « rôle » de récitante : la voix est pourtant très fondue, assez mate et charpentée, mais l'engagement verbal fend spectaculairement cette armature technique peut-être plus typée XIXe que chez ses camarades, toujours impressionnante. Pour finir Sébastien Tonnel, narrateur pour Pyrame & Thisbé (basse-taille) manifeste aussi de belles intentions ; je serais assez tenté de l'entendre dans des tessitures plus hautes, vu la confidentialité des graves et la très belle clarté du médium, qui favorise par ailleurs ses élans expressifs.
Une aventure très singulière, qui rend avide de les réentendre dans le motet ou l'air de cour, pour la suite de ce cycle de musique in situ !
Nous arrivons au premier quart de l'année, l'occasion d'un petit point
sur les 25 nouveautés les plus marquantes de la période. Pour mémoire,
ma première sélection (impossible de tout relever !)
figure là, puis vous trouverez un premier filtrage avec les disques que
j'ai pu écouter (si jamais vous avez des questions sur
tel ou tel, je peux en parler), et ci-dessus voici donc ma sélection 2024. Pas d'équilibre entre les
sections, j'ai simplement mis de côté au fil des semaines les disques
auxquels j'aurai vraiment besoin de revenir pour mon plaisir dans les
prochaines années.
¶ Jacquet
de La Guerre – Céphale & Procris
– A Nocte Temporis, Mechelen (Château de Versailles Spectacles).
Une tragédie en musique parmi les plus
réussies de l'ère post-LULLYste, très intense
dramatiquement (avec une fin vraiment sombre), et d'une grande richesse
musicale. Je n'ai pas encore écouté le disque, mais il a été enregistré
au moment des représentations auxquelles j'assistais, très
convaincants, orchestre particulièrement frémissant et coloré, et
solistes impressionnants (Cachet, Mauillon !).
¶ album : Haendel – « Finest arias for base voice,
vol. 1 » – Purves, Arcangelo, J. Cohen (Hyperion 2012)
Quelques disques n'ont paru en flux
que très tardivement, et
apparaissent donc comme nouveautés chez les distributeurs. Je n'ai pas
inclus celles de Château de Versailles Spectacles (dont j'ai déjà
sélectionné plusieurs
belles nouveautés), mais j'ai tout de même cité 5 disques dans ma
liste (dont 3 Hyperion) plus anciens que 2024, car ils n'étaient
jusqu'ici disponibles qu'en support physique et, pour les abonnés des
plates-formes de flux, constituent donc une nouvelle parution.Ou, pour deux d'entre eux, étaient
présents mais trop confidentiellement annoncés, je ne les ai vus
qu'avec retard et trouverais bien triste de ne pas en faire état pour
des raisons aussi médiocrement contingentes.
Voix exceptionnelle (aussi bien dans Haendel que dans Verdi !), dans
des airs particulièrement savoureux, des sommets de Haendel que j'ai
rarement entendus chantés avec autant de virtuosité, de chaleur et
d'éloquence ! Le volume 2, paru en 2018, m'a moins intéressé –
airs comme interprétation.
¶ Mlle
Duval – Les Génies – Il
Caravaggio, Delaforge (Château de Versailles Spectacles)
Dans l'esprit du Destin du Nouveau Siècle de Campra,
ballet allégorique où le compositeur montre tout son savoir-faire, cet
autre opéra-ballet, par l'énigmatique Mademoiselle Duval (dont on sait
fort peu de chose), joue de toutes les possibilités musicales offertes
par un format peu soumis à l'intrigue. Tout y est délicieux, dans un
goût galant qui n'est pas encore tout à fait du Rameau, conserve
l'armature hiératique et héroïque de l'écriture post-LULLYste,
et culmine dans ces coloratures furieuses de Zoroastre accompagné de
chœurs, en plusieurs occasions.
¶album:
« In the Shadows » – Spyres, Les Talens Lyriques, Rousset
(Erato-Warner)
Michael Spyres, non content de
parcourir le répertoire le plus élargi de sa génération – en tout cas
pour les rôles de ténor très exposés vocalement –, et de conserver sa
voix en éclatante santé (elle a énormément évolué, mais ne s'est pas du
tout abîmée), propose un nouveau récital ambitieux passionnant :
parcourir en quelques airs (très marquants), plutôt rares (et certains
même très rares, comme ceux d'Agnes von Hohenstaufen ou Hans Heiling),
la distance qui sépare la fin du XVIIIe siècle français jusqu'aux
débuts de Wagner.
Des airs héroïques, aux sujets bibliques, historiques, fantastiques,
des contes aussi… qui montrent l'étendue du répertoire du premier XIXe
siècle (italien, français, allemand), mais aussi les points communs
dans la pensée récitative et déclamatoire.
Les Talens Lyriques merveilleux d'articulation, de couleurs, ravivent
absolument ce répertoire comme ils l'ont fait pour La Vestale ou les
Tragédienne II & III avec Véronique Gens.
¶ Mendelssohn – Athalie – Das Neue Orchester,
Spering (Capriccio 2010)
Musique de scène déjà particulièrement
intéressante en soi, mais servie ici avec la vivacité de geste et de
coloris récurrente chez Spering, tout paraît immédiatement plus
dramatique, et la musique révèle des qualités insoupçonnées, du grand
Mendelssohn qui sommeillait avant qu'on lui rende ses couleurs !
Publication d'une représentation qui a
une dizaine d'années, pour l'autre opéra du grand compositeur Hjalmar
Borgstrøm, dont le chef-d'œuvre Thora
på Rimol a souvent été évoqué dans ces pages. Der Fischer, un opéra de 1900
toujours dans un style assez parent du Vaisseau fantôme, perd un peu en
saveur en utilisant l'allemand (surtout qu'il est chanté ici avec un
très fort accent norvégien), mais conserve cette séduction mélodique,
cette nervosité du récitatif, cette fluidité entre scènes (que Wagner
devait lui-même à Meyerbeer) et cette tension qui ne se dément jamais.
Très belle œuvre, très bien chantée.
Attention cependant, Simax, pour une raison inexplicable, n'a pas
inclus le livret de l'opéra dans son coffret ! (Achetez donc en
priorité Thora qui dispose du
livret bokmål traduit – au moins en anglais et en allemand, de mémoire
je crois qu'il y avait aussi français.)
B. Musique sacrée
¶ LULLY
– Te Deum, Exaudiat te Dominus – Les Épopées, Fuget (Château de
Versailles Spectacles)
Quatrième volume du cycle consacré aux
grands motets de LULLY par Stéphane Fuget, commencé par
les motets funèbres, et qui culmine ici dans les motets de louange. Une
série qui permet de réentendre le corpus avec un instrumentarium, un
grain, des couleurs assez nouveaux ! La chaleur du résultat est
impressionnante – d'autant que les jeunes musiciens qu'il engage après
les avoir encadrés au CRR de Paris sont particulièrement aguerris et
investis.
Je ne tiens vraiment pas le Te Deum pour
le sommet de LULLY, mais force est d'admettre le
carctère jubilatoire du résultat dans ce disque !
¶ Desmarest – Te Deum de Lyon – Les Surprises,
Bestion de Camboulas (Alpha)
Première mondiale pour ce second Te Deum de Desmarest, animé, et
surtout bien pensé pour la déclamation et riche en couleurs harmoniques
(les deux points forts du compositeur). On disposait déjà d'un
magnifique Te Deum « de
Paris » enregistré par Le Concert Spirituel (Glossa), d'un caractère
assez différent – et surtout dans des options interprétatives
particulièrement distinctes. Couplé avec une belle version du Te Deum le plus célèbre de
Charpentier.
¶ Beethoven – Missa Solemnis – Le
Concert des Nations, Savall (Alia Vox)
Pour compléter l'intégrale, une Missa Solemnis dans le même goût :
mêmes couleurs très chaleureuses, et quasiment la même tension !
Pour un non spécialiste (et un chef d'orchestre occasionnel),
l'intelligence des choix de phrasé et des équilibres frappe. Délice que
j'ai réécouté à plusieurs reprises – alors même que j'ai dû écouter la
plupart des versions du commerce, où il existe beaucoup, beaucoup de
très belles propositions.
¶ Franck – Les Béatitudes – Chœur
National Hongrois, Philharmonique de Liège, Madaras (Fuga Libera)
Cet enregistrement constitue une petite
révélation, animant les tableaux naguère un peu hiértiques de cet
oratorio édifiant. On y entend une variété de situations et un drame
qui soutiennent l'attention de bout en bout.
¶ Briggs – Motets (album « Hail,
gladenning Light ») – Chœur du Trinity College de Cambridge, Stephen
Layton (Hyperion)
Briggs est un grand organiste,
titulaire à Gloucester, un arrangeur particulièrement inspiré (sa Cinquième Symphonie de Mahler
version orgue est d'une vérité assez stupéfiante), mais aussi un
compositeur de qualité, dans un langage typique des compositeurs
spécialistes des chœurs du Nord de l'Europe : fermement tonal, mais
osant de beaux accords enrichis, des frottements expressifs, des
progressions à la fois naturelles et sophistiquées. Ce disque en
témoigne avec vivacité ! (« Messe pour Notre-Dame », paru en 2010
chez le même label, faisait valoir les mêmes qualités.)
L'incroyable intégrale du Mendelssohn
choral, entreprise sur plusieurs décennies par Carus avec Bernius, est
parachevée ici (il ne doit plus rester beaucoup de choses à graver ?)
par ces deux disques de « lieder » choraux profanes – incluant
notamment une chanson à boire mettant en scène Diogène ! Ensemble
spécialiste du chant a cappella,
particulièrement souple et expressif ici, dirigé par celui qui est
probablement le meilleur spécialiste de Mendelssohn de tous les temps.
D. Musique
symphonique
¶ Antoine
& Max Bohrer – Grande symphonie militaire – Eichhorn, Hülshoff,
Philharmonique de Jena (Iéna), Nicolás Pasquet (Naxos)
Première parution discographique des
frères Bohrer, et elle est particulièrement marquante ! Fils d'un
trompettiste (& contrebassiste !) de la Cour de Mannheim, nés à
Munich dans les années 1780 à deux années d'intervalles, ils sont
violoniste et violoncelliste. Leur langage évoque l'opéra comique du
temps, avec une grammaire qui reste marquée par le classicisme, mais
aussi une versatilité émotive un peu mélancolique, caractéristique du
premier romantisme – on pense à Rossini, Hérold et surtout, me
concernant, à Pierre Rode ! Ce n'est pas absurde, Rodolphe
Kreutzer fut le professeur de violon d'Antoine à Paris.
La symphonie (« militaire » surtout par
sa caisse claire liminaire et son ton décidé) est co-écrite par les
frères (bien que l'interaction des instruments reste très largement de
jouer en homorythmie à la tierce ou à la sixte !), tandis que chacun a
écrit le concerto pour son instrument fourni en couplage (très beaux,
mais moins prégnants à mon sens).
Sur instruments modernes, mais le
Philharmonique d'Iéna a déjà enregistré avec les mêmes Eichhorn et
Pasquet les concertos de Pierre Rode avec beaucoup de présence, le
résultat est très probant ! Quant à Eichhorn, toujours aussi
exceptionnellement sûr, généreux et éloquent, je le trouve vraiment
extraordinaire.
Je n'ai en réalité pas été passionné
également par tout le disque (qui documente cependant un Stanford moins
lisse que la majorité de son corpus), mais particulièrement frappé par Verdun, une orchestration de sa
Sonate pour orgue n°2. La façon dont la Marseillaise est sans cesse
retravaillée et sourd çà et là, sans fanfariser, m'a beaucoup séduit –
un sens épique plein de dignité, qui ne cède rien au clinquant.
Absolument saisi par le grain,
l'animation sonore, la tension sourde et continue dans cette symphonie
que j'ai souvent entendue étale et morne. Ici, malgré ses longs
développements lents, l'œuvre déborde de vie et relâche jamais son
emprise. Séduit-saisi.
¶ Adam Pounds – Symphonie n°3 –
Sinfonia of London, John Wilson (Chandos)
John Wilson poursuit son incroyable
série d'explorations, dans des couleurs variées et des prises de son
très flatteuses. (Les volumes Bennett sont à connaître absolument.)
Cette Symphonie n°3 vaut
surtout pour son mouvement lent, une « Élégie » en hommage à Anton
Bruckner, et qui, dans son langage propre de britannique du XXe siècle
(la symphonie date de 2001 mais le style est plutôt celui de la
première moitié du XXe), réussit très bien à retrouver le sens de
l'instant long, de la plénitude et du contraste qui font le prix des
adagios du modèle autrichien.
Le reste des couplages me passionne moins : beau Divertimento de Lennox Berkeley et
Le Tombeau de Couperin de
Ravel.
Donizetti, le maître des ritournelles
plates, le paresseux de l'harmonie, l'ignare de l'orchestration… était
en réalité un compositeur très doté. Ses meilleurs opéras en témoignent
(L'Elisir d'amore pour la
versatilité sonore, Maria Padilla
pour le sens du geste dramatique, mais aussi Il Diluvio universale…), tandis que
ses quatuors attestent d'une réelle technicité de l'écriture, qui ne
sacrifie pas à la mélodie facile et ne néglige ni la progression du
discours, ni le contrepoint.
Ceux présents sur ce disque, parmi les meilleurs, notamment les 17
& 18 (j'aime beaucoup aussi les 4,5,8 et 14)
(notule d'origine)
Lourdement handicapé auprès de la postérité par un patronyme composé
peu exportable, Melcer-Szczawiński (1869-1928) est quelquefois (et
notamment pour ce disque) nommé plus simplement Melcer (à prononcer «
Mèltsèr »). Pourtant, il dispose d'atouts proprement musicaux
exceptionnels.
Formé aux mathématiques et à la musique à Varsovie puis à Vienne, il
devient concertiste, comme pianiste accompagnateur et soliste, tout en
remportant pour ses compositions le premier prix lors de la deuxième
édition du Concours Anton Rubinstein (1895).
Je suis avant tout frappé par la générosité de ses inventions
mélodiques. Ce Trio, que je n'entendais pas pour la première fois,
développe quelque chose dans le goût la phrase slave infinie, comme une
chanson d'opéra inspirée du folklore, mais dont la mélodie s'étendrait
sur un mouvement entier. L'évidence, l'élan, mais aussi la cohérence
thématique sont immédiatement persuasifs, et le rendent accessible à
tous les amateurs de romantisme tardif, même sans connaissance des
normes en matière de structure – sans lesquelles il est plus difficile
d'apprécier d'autres figures comme Brahms, mettons. J'ai vraiment pensé
très fortement au Premier Trio et au Second Quatuor d'Anton Arenski.
Je ne
dois la trouvaille de ce disque du Trio Apeiron qu'à mon exploration
systématique du catalogue de certains éditeurs, comme CPO ou, en
l'occurrence, DUX, parmi les labels les plus stimulants en termes de
découverte de répertoire (de qualité). Nouveauté relative, puisqu'elle
date déjà de janvier 2023, mais ne me blâmez pas si l'on ne met pas en
tête de gondole les merveilles les plus essentielles – d'autant qu'à
part la version chez Arte Préalable en 2020, je n'ai pas vu, à ce jour,
d'autre disque intégral pour ce trio, que j'ai simplement connu par son
Andante dans la collection « Moniuszko Competition » chez le même
éditeur DUX.
Le reste du disque n'est pas beaucoup moins intéressant, incluant une Rhapsodie en trio de Ludomir
Różycki (autre figure polonaise capitale, davantage tournée vers la
modernité, quelque part entre Melcer et Szymanowski), une très lyrique Romance en duo (violon-violoncelle)
d'Antoni Stolpe, et 6 Bagatelles
de Mikołaj Górecki (le fils de Henryk) pleines de simplicité.
Un petit tour d'horizon d'œuvres polonaises remarquables, qui
élargissent le répertoire du trio, dans une exécution à la fois
maîtrisée et intense.
¶ Coleridge-Taylor – Quintettes avec
clarinette & avec piano – Nash Ensemble (Hyperion 2007)
Hors pièces éparses, j'ai découvert
Coleridge-Taylor tout récemment, avec ses chœurs a cappella par le chœur du King's
College, publiés en fin d'année dernière chez Delphian. Et
ma découverte me ravit de corpus en corpus, à commencer par la musique
de chambre – ses Danses africaines
pour violon et piano sont très singulières, ni très romantiques, ni
très folklorisantes, dans une invention assez libre et véritablement ailleurs.
Parmi ces découvertes, le Quintette pour clarinette et cordes est en
bonne place ; il en existe de multiples versions au disque et sa
chaleur, la simplicité de son expression mêlée à une belle construction
formelle m'ont tout à fait ravi. Interprétation par ailleurs très belle
par le Nash Ensemble, désormais sur les sites de flux grâce à la
nouvelle politique d'Hyperion.
¶ Jeanne Leleu – Quatuor
piano-cordes, cycle Michel-Ange, etc. – A. Pascal, Hennino, H. Luzzati,
Oneto-Bensaïd (La Boîte à Pépites)
Compositrice encore moins documentée,
s'il est possible, que les précédentes publications du label (Sohy,
Strohl). Le Quatuor piano-cordes manifeste une véritable immédiateté
des motifs dans un langage qui reste dans un esprit français marqué par
Debussy, élégant, épuré, recherché, mais jamais élusif. Beaucoup de
séduction à tous les étages ici, et des interprètes particulièrement
chaleureux.
(Les mélodies sont intéressantes mais la diction opaque et le timbre
peu varié de Marie-Laure Garnier ne permettent pas d'en prendre toute
la mesure ; il est à espérer que ces œuvres puissent vivre désormais,
dans des interprétations variées répondant à tous les goûts !)
F. Mélodies
¶ album
« Contes mystiques » : mélodies de Paladilhe, Malibran, Viardot,
Holmès, Massenet, Fauré, Lecocq, Widor, Dubois, Diet, Lenepveu, Bonis,
Saint-Saëns, Ropartz, Hahn, Poulenc, Maréchal – Enguerrand de Hys, Paul
Beynet (Rocamadour)
Un récital parmi les plus intelligents
qu'on puisse trouver : parmi toute une époque de la musique française,
une collection de prières ou de scènes édifiantes, servies par une
collection de grands compositeurs. Le résultat est, forcément, un peu
homogène, mais offre un camaïeu de sentiments mystiques qui ressemble à
un acte de recherche, illustrant la sensibilité de chacune de ces
figures tutélaires.
(Et évidemment chanté au cordeau.)
¶ Beydts – D'Ombre et de soleil, Six Ballades
françaises, Le Cœur inutile, Quatre Odelettes, Cinq Humoresques,
Chansons pour les oiseaux… – Cyrille Dubois, Tristan Raës (Aparté)
Bonheur d'entendre D'Ombre et de soleil, déchiffré
avec plaisir (et étonnement, Beydts étant surtout connu comme
compositeur d'opérettes, certes raffinées…) il y a plus de dix ans,
renaître ainsi. Et tout le corpus se révèle à la hauteur : ce sont des
mélodies très travaillées musicalement, sans mettre le texte au second
plan ni se contenter de support à des poèmes ou de jolies mélodies… de
véritables œuvres d'art total, finement calibrées, dans un langage qui
doit à Fauré mais qui semble aussi regarder vers Schmitt.
Et la bonne surprise est que Cyrille Dubois, que je trouve d'ordinaire
très opératique dans le lied (tout est chanté à pleine voix, sans
beaucoup de variété de textures et de coloris, comme son intégrale
Fauré qui m'a très peu touché), parvient ici à une intimité et une
tendresse tout à fait adéquate, tout en conservant son verbe clair et
sa voix insolente. Grand disque de mélodie !
G. Piano solo
¶ Mendelssohn
– Intégrale du piano solo – Howard Shelley (Hyperion)
Même si le piano n'est pas le médium où
Mendelssohn a le plus fort exprimé sa puissance créatrice, cette somme
est l'occasion d'en découvrir d'innombrables facettes (129 pistes, 5h30
de musique !) dans les meilleurs conditions possibles grâce à
l'élégance et l'aisance de Howard Shelley, tête de pont du label
Hyperion, admiré à juste titre pour la vastitude de son répertoire et
la justesse de ses interprétations.
J'ai pu entendre probablement pour la
première fois quelques pièces remarquables qui étaient passées sous mon
radar (Reiterlied, certains
Préludes…), réévaluer jusqu'à certaines Romances sans paroles, et dans des
interprétations qui ne réclament pas d'aller ensuite voir ailleurs
! Proposition salutaire.
¶ Schmidt (arr. Kolly) – Chaconne
(arr.), Toccata, Romance, Prélude de Choral, Variations & Fugue sur
un thème original (arr.) – Karl-Andreas Kolly (Capriccio)
Un rare album de Franz Schmidt pour
piano solo, avec en particulier deux pièces orchestrales arrangées par
le pianiste. Profiter avec de la Chaconne
en ut dièse mineur avec ce luxe de détail, c'est un rare
bonheur, se plonger dans les méandres de cette musique sans être
tributaire des équilibres d'orchestration, d'interprétation, de prise
de son !
J'avais déjà beaucoup aimé le disque
concept français de Kobekina, « Ellipses » – mais en deux ans, elle est
passée de Mirare à Sony ! Ici à nouveau, indépendamment même des
qualités exceptionnelles de l'interprète, le programme se révèle
particulièrement riche et surprenant, quantité de transcriptions
d'œuvres vocales au milieu de quelques concertos et de pas mal de nos
contemporains de toutes obédiences, avec beaucoup de variété et de
goût.
¶ Chopin
(via Sabina Meck, Piot Moss, Leszek
Kołodziejski) – « Chopin Project » – Polish Cello Quartet (NFM)
Petite merveille inattendue : des arrangements de Chopin pour quatuor
de violoncelles. Ce serait, a priori,
une très mauvaise idée – ajouter les pleurnicheries du violoncelle,
dans une zone très concentrée du spectre, aux interprétations déjà
dégoulinantes de Chopin…
C'est tout l'inverse qui se produit. (notule d'origine)
1) Le choix des pièces est
particulièrement intelligent : il inclut évidemment des tubes (Préludes
n°4 et n°15, Nocturne opus posthume en ut dièse mineur, Nocturne Op.9
n°2, Valse op.18, Valse-Minute, Valse Op.64 n°2…), mais aussi des
œuvres beaucoup moins courues comme le Nocturne en sol dièse mineur (le
n°12) et trois Mazurkas – pas les plus célèbres d'ailleurs, mais toutes
parmi les plus belles à mon sens. L'occasion de se faire plaisir de
façons très différentes, qui ménage à la fois le plaisir de la
transformation de la chose connue et des (semi-)redécouvertes.
2) L'arrangement ne sonne pas du tout
comme les horribles ensembles de violoncelles (plus larges, il est
vrai, octuor souvent) qui s'entassent sur la même zone du spectre… on
croirait entendre un véritable quatuor à cordes, d'autant que les
interprètes ont une technique et un son merveilleux – l'impression
d'entendre une contrebasse dans le grave, un alto dans le médium, un
violon dans l'aigu… Si bien que le résultat est particulièrement
équilibré et homogène. Les siècles d'expérience dans l'écriture pour
quatuor à cordes ont clairement été mises à profit, et nous jouissons
d'un festival de contrechants et pizz bien pensés. Les arrangeurs
(Sabina Meck, Piot Moss, Leszek Kołodziejski) ont fourni des
reformulations très abouties des œuvres originales.
3) Les interprètes sont formidables, on
se repaît des couleurs sombres et chaleureuses, des touches de lumière,
de la précision immaculée.
4) Surtout, ce disque procure une rare
occasion de réentendre Chopin comme compositeur et non comme
compositeur-pianiste. Non pas que personne ait jamais pu considérer que
Chopin n'était qu'un pianiste, mais l'œuvre qu'il laisse est tellement
liée au piano qu'on s'est habitué à entendre des tics pianistiques, des
traits (écrits, bien sûr), et que l'instrument ou les modes
pianistiques font quelquefois écran à la musique telle qu'elle est
écrite. On peut alors, grâce à cette nouvelle proposition, s'abstraire
des contingences pour en goûter la substance pure, réinvestie dans
d'autres truchements – qui ont aussi leurs contraintes propres,
évidemment. Et je dois dire qu'entendre Chopin sans les aspects
percussifs du piano, un Chopin caressant, un Chopin plus harmonique (et
polyphonique !) que jamais… m'a absolument ravi. Car il est sans
conteste, aux côtés de Berlioz (pour l'orchestration) et de Meyerbeer
(pour la pensée formelle) le musicien le plus novateur des années 1830
; personne n'est aussi avancé que lui sur les questions harmoniques. Le
libérer du seul piano lui rend d'autant mieux justice.
¶ Bruckner (arr. Hermann Behn) –
Symphonie n°7, version pour deux pianos – Julius Zeman, Shun Oi (Ars
Produktion)
Absolument enchanté de cette
proposition, où les pianos scintillent. Tandis que l'Adagio fonctionne
très bien au piano seul (c'est même une œuvre officielle du piano de
Bruckner), les mouvements vifs, et en particulier le premier,
permettent d'atteindre une qualité vibratoire toute particulière qui
rend bien justice à l'œuvre – d'autant plus aidés par les très beaux
timbres de ces deux solistes.
Je n'ai pas,
par ailleurs, de fétiche particulier de la nouveauté – écouter par
thématique est plus stimulant ! – mais cette veille me permet de ne pas
laisser passer des enregistrements que j'attendais depuis des temps
immémoriaux (Fiskeren, je
l'espère depuis 2004 !) ou, plus encore, des compositeurs dont je ne
connais même pas le nom. Avec le système de recherche tel qu'il existe
sur le web, autant on peut trouver presque tout ce que l'on cherche,
autant il est impossible d'accéder à ce dont l'on n'a pas idée de
l'existence ! Il n'existe pas de moteur de recherche répondant à
« chouettes compositeurs du XVIIe siècle que je ne connais pas ». Il
faudrait aller chercher dans des listes puis entrer les noms un à un
dans les sites de flux, ce qui serait particulièrement fastidieux – et
supposerait que les bases de données concordent, ce qui n'est pas
toujours le cas (on exhume parfois des compositeurs sur lesquels il n'y
a quasiment pas de documentation aisément accessible).
Je ferai sans doute à un moment le bilan sur mes découvertes
discographiques personnelles de ces derniers mois, hors actualité. En
attendant, je continue la recension sur les playlists de mon compte Spotify, que vous pouvez librement
consulter (et sans doute écouter par fragments ?) avec ou sans
abonnement. Vous y trouverez quantité de playlists thématiques attachées à
des notules, à des podcasts ou à des genres musicaux, mais aussi la
compilation de mes dernières écoutes et de mes derniers coups de cœur (hors nouveautés, donc), et
même, lorsque je les remets sur la platine, quelques-uns de mes disques doudous.
Une œuvre qui faillit ne jamais être achevée… et ne jamais être
redonnée.
Joseph-François Duché de Vancy et Henry Desmarest commencent à écrire
une Iphigénie en Tauride en
1695, dans cette période particulière où LULLY
est mort, où le roi ne s'intéresse plus guère à la musique depuis
longtemps, et où le public boude la plupart des nouvelles tragédies en
musique – tandis qu'il s'enthousiasme pour la nouveauté du ballet à
entrées (chaque acte constitue une micro-intrigue avec une couleur
locale forte, sur le modèle de L'Europe
galante de La Motte & Campra). C'est pourtant le moment où
les livrets sont les plus ambitieux, osant des fins réellement tragiques,
et où la musique ose puiser à davantage d'italianité : contrepoint,
harmonies, solos virtuoses s'accumulent. Les opéras de Desmarest
restent assez nettement dans la filiation LULLYste,
mais ceux de Charpentier, Jacquet de La Guerre, Marais, Campra,
Destouches osent quantité de gestes nouveaux, avec une théâtralité
souvent beaucoup plus hardie.
1. Le livret
Ici, le sujet proposé par l'Académie Royale de Musique est inspiré par
le projet d'un Oreste & Pylade
commandé à François-Joseph de Lagrange-Chancel pour la Comédie-Française. Cependant
la pièce n'est livrée qu'en 1697, et les librettistes ne pouvaient donc
avoir une connaissance précise. Les choix dramaturgiques en sont aussi
différents que possible : dans la tragédie de Lagrange-Chancel, Thoas
s'est épris d'Iphigénie et délaisse la princesse scythe Thomiris à
laquelle il a promis le mariage – l'intrigue se dénoue par la mort de
Thoas dans la bataille qu'il livre aux Grecs venus dérober l'image de
Diane.
Dans la tragédie en musique écrite par Duché de Vancy (l'auteur du
livret de Céphale & Procris
de Jacquet de La Guerre) et achevée par Danchet (l'auteur du livret de
plusieurs grands Campra, comme Tancrède
ou Idoménée), le centre de
gravité est totalement différent. Certes, Thoas s'y trouve aussi au
centre, mais cette fois-ci, il soupire pour Électre, qui a fait le déplacement
avec Oreste et Pylade (auquel elle est fiancée) pour les protéger. La
princesse argienne feint ainsi d'accepter la main du tyran barbare pour
garantir la vie de son frère et de son amant – tout en projetant de se
donner la mort ensuite. Évidemment, elle est d'abord maudite par Oreste
pour s'être ainsi donnée, avant que de révéler son geste généreux. Les
deux duos de non-reconnaissance, puis de reconnaissance entre Iphigénie
et Oreste sont très touchants, mais Électre se trouve réellement au
pivot de l'intrigue, comme le personnage le plus entreprenant et le
plus courageux, celui qui peut réellement opérer des choix, tandis que
Thoas se trouve balloté par ses affects (et l'opposition des dieux,
avec une grande tempête qui interrompt la fête d'hyménée) et que les
Grecs se trouvent tout simplement… prisonniers.
Ce motif est à ma connaissance une
invention de Duché de Vancy, je ne l'ai vu nulle part (et en
tout cas pas chez Lagrange-Chancel) ; passé la surprise première, je le
trouve très astucieux, on réutilise un personnage connu (on précise
même qu'elle est née après le ravissement d'Iphigénie) tout en
conservant son tempérament volontaire, et en lui fournissant une
intrigue amoureuse secondaire – comme on en ferait pour Alcide ou
Achille. Il est assez inhabituel de rencontrer des héroïnes aussi
entreprenantes (ou alors ce sont des sorcières comme Armide, Circé, Médée ou Alcine), et celle-ci cadre assez
bien avec son profil mythologique. Je suis d'autant plus amusé qu'on
peut retrouver Électre à nouveau loin d'Argos dans une autre situation
– Danchet, dans Idoménée, la
place comme la promise délaissée d'Idamante (le fil du roi de Crète),
avec plusieurs scènes de dépit et de colère (dans le goût de l'Herminie
de l'Andromaque de Racine).
Le livret se termine de façon joyeuse pour pouvoir ménager la chaconne
finale, de façon pas très ambitieuse : après la scène de
reconnaissance, les Grecs sont trahis au moment d'enlever la statue de
Diane et la bataille menace de faire périr tout le monde… à ce moment,
les librettistes font le choix du grosdeus ex
machinabien gras et
pataud, avec l'apparition de Diane qui, exactement comme chez Guillard
plus tard (pour Gluck), fait la leçon aux Scythes de ne même pas bien
parler grec, et confie son image aux Grecs venus la voler.
Au demeurant, je trouve le livret très bien bâti, avec des actes bien
identifiés et utiles, ce qui n'est vraiment pas systématique dans la
tragédie en musique – où il est fréquent que des moitités d'action se
sépare entre des actes, et où les divertissements paraissent souvent
artificieux.
I : Iphigénie et Thoas se plaignent
(séparément) de leur situation.
[Divertissement : prières et danses
scythes.]
II : Tourments d'Oreste.
[Apaisement par Diane.]
III : Négociation d'Électre, rompue par l'oracle de l'Océan.
[Danses de mariage et tempête.]
IV : Préparation de la fuite par Iphigénie, sans reconnaissance.
[Rituel de purification.]
V : Reconnaissance et dénouement.
[Chaconne de réjouissance.]
2. La catastrophe
dans le monde réel
Seulement, voilà, Desmarest se remarie avec une jeune femme de dix-neuf
ans, certes consentante, mais sans l'aveu du père, médecin à la Cour.
Condamné par contumace en 1700, il est pendu
en effigie en place de
grève pour « séduction et rapt ». Louis XIV, très mécontent de son
inconséquence, ne fit lui fit jamais grâce, et Desmarest ne put revenir
en France que sous la Régence, sans pouvoir cependant obtenir aucune
charge à la Cour. Il est vrai que son style très LULLYste (en un peu
plus coloré) devait paraître tout à fait hors de saison en 1720, époque
à laquelle les galants ballets à entrée triomphaient, et où le style
italianisant beaucoup plus complexe et extraverti était en vogue avec
les cantates de Morin, la musique sacrée de Blamont, et même le début
de la carrière de Francœur & F. Rebel !
[Il nous a cependant laissé quantité de belles choses – sacrées en
particulier – issues de son séjour à la Cour de Lorraine.]
Et notre Iphigénie en Tauride
n'était pas achevée. Francine, le directeur de l'Académie Royale de
Musique (alors en grave difficulté financière, car il s'agissait d'une
entreprise privée) charge Campra d'achever ce qui doit l'être, quantité
de choses au sein de chaque actes, et le Prologue en entier. Succès
limité à la création de 1704, mais grand succès à la reprise de 1711.
La partition publiée par Ballard en 1711 indique explicitement ce qui appartient à chaque compositeur.
Globalement, Desmarest a composé les premiers actes (avec quelques
trous, comme les visions d'Iphigénie à l'acte I) et n'a pas achevé la
fin. Le Prologue, la fin de l'opéra, les deux duos entre frère et sœur
sont de la main de Campra. Mais je suis frappé du respect par celui-ci
du style général de l'œuvre : non seulement on n'entend pas nettement
de ruptures, mais jusque dans les parties totalement laissées à sa
fantaisie comme le Prologue, Campra adopte la manière de Desmarest –
davantage de place à l'écriture en accords et à la couleur, moins de
contrepoint et de virtuosité que chez Campra qui, quoique né à deux
mois d'écart, est en général beauccoup plus marqué par l'influence ultramontaine : harmonies sophistiquées, solos
instrumentaux, volutes vocales, travail sur le contempoint.
On a donc bel et bien l'impression d'entendre un opéra de Desmarest de
bout en bout – vraiment, j'aurais juré que le Prologue appartenait à
Desmarest avant que de lire les érudites précisions apportées par
Benoît Dratwicki dans le programme de salle.
[Mais vu que personne ne peut le vérifier, je vais plutôt me vanter du
contraire : faites-moi penser à corriger ce paragraphe et à écrire
plutôt « malgré la tentative d'imitation très réussie de Desmarest,
Campra n'a pu tromper un spécialiste génial et profond tel que moi, et
j'ai immédiatement relevé les quelques enchaînements caractéristiques
qu'il n'a pas eu la finesse de gommer ». Je compte sur vous pour me le
rappeler avant la publication, il en va de ma réputation.]
Seconde catastrophe : le Concert Spirituel devait déjà remonter l'œuvre
en 2007 au Festival de Montpellier, dans la foulée du succès
éclatant de Callirhoé
(recréée à Beaune en 2005 et donnée à Montpellier l'année suivante dans
une version mise en scène). Mais, pour une raison qui n'a jamais été
communiquée, le projet a été annulé et France Musique a diffusé le… Don Giovanni donné à la place.
Certes, les couleurs et l'urgence, du Concertspi, la tension de Cyril
Auvity en Ottavio constituaient un rare
bonheur, mais pour ce qui est de la découverte du répertoire, le compte
n'y était pas. J'ai attendu un an, puis deux, puis trois… et me suis
finalement résigné à ne peut-être la réentendre de ma vie. Ou alors un
jour où je n'y croirais plus. Et ce fut finalement le cas, inespéré,
par le même ensemble ! (mais pas du tout les mêmes artistes, évidemment)
3. Des surprises
musicales
De même que le livret, la partition est une réussite : quelques très
belles pièces comme les deux duos fraternels entre Iphigénie et Oreste,
beau livret et mise en musique assez lyrique et généreuse, mais aussi
et surtout beaucoup de gestes réellement originaux que je n'avais pas
entendus ou lus ailleurs, en tout cas pas dans cette génération-là !
¶ Les fureurs d'Oreste sont
écrites avec une grande variété d'intonations, ce n'est pas simplement
une scène homogène comme un air, toute la musique s'adapte à
l'évolution du texte de façon très plastique, le résultat en est très
impressionnant.
¶ Étonnant concertato familial à 4 (Électre, Iphigénie,
Pylade, Oreste qui chantent chacun une partie différente) lors du
dénouement du cinquième acte… ce type de situation est caractéristique
du grand opéra à la française au XIXe siècle (et auparavant des scènes
de stupeur dans le belcanto romantique italien, du type opéras bouffes
de Rossini ou grands ensembles comme dans Lucia di Lammermoor de Donizetti),
mais il est très rare que les personnages chantent simultanément à plus
de deux dans la tragédie en musique pré-ramiste ! (Et même chez
Rameau, ce n'est pas systématique du tout, je pense spontanément
surtout au quatuor « Tendre amour
» des Indes Galantes et au
Trio infernal avec chœur de Castor
& Pollux.) Rien de révolutionnaire musicalement, mais
ils chantent tous ensemble une réjouissance comme à la fin d'un opéra
de Haendel, et c'est surprenant.
¶ Malgré ses superbes récitatifs ambitieux, je crois que le sommet de
la partition réside dans les danses
! Pas nécessairement sa chaconne finale qui ménage de belles
ruptures, plutôt le paradoxal ballet
champêtre suscité par Diane pour apaiser les fureurs d'Oreste à
l'acte II, d'un ton très direct et campagnard, qui évoque davantage les
ballets aux aspects plus « populaires » réalisés dans plus loin dans le
XVIIIe siècle par Boismortier (Ballets
de village, 1734), Grétry ou Gossec (Le Triomphe de la République,
1793).
Et surtout, les danses scythes
de l'acte I, qui réussissent à conserver la grammaire du ballet de
tragédie en musique tout en trouvant réellement des accents sauvages de
barbares mal dégrossis. Tout à fait inattendu et particulièrement
jubilatoire !
Très belle découverte, qui valait assurément ma patience et ma
constance !
Cependant, je n'ai pas passé une très bonne soirée. « Pourquoi donc
Monsieur Sursol », me demandez-vous ébaubis après que vous passâtes dix
minutes à lire mes investigations passionnées et mes éloges
ininterrompus ?
Cela me donnera l'occasion d'explorer quelques autres aspects, du côté
des conditions pratiques de représentation.
4. Une technique vocale
d'un autre âge
La question est à entrées multiples, et il n'est pas évident d'y
répondre de façon ordonnée. J'ai souvent évoqué mon problème ici avec les voix à la mode dans la tragédie
en musique, mal calibrées par ce type d'œuvre, car constituées dès
l'origine pour chanter de l'opéra XIXe avec des tessitures tendues vers
l'aigu, une couverture vocale indispensable, une diction
secondaire et une émission souvent plutôt en bouche que dans les fosses nasales (qui permettent de mieux projeter et de résonner avec plus de clarté).
C'est un problème récurrent (et assez préoccupant pour moi), mais force
est d'admettre que, si la distribution ne me tentait pas beaucoup de
prime abord, tous tirent le meilleur de leur instrument – Véronique Gens (Iphigénie)
conserve une véritable clarté, son verbe haut, et plus d'assurance et
de projection que dans de précédentes soirées ; Reinoud Van Mechelen
(Pylade) a vraiment fini par se couler avec justesse dans la tragédie
lyrique des origines (le style et la voix ont vraiment beaucoup
progressé, davantage de mordant et de transparence) ; Thomas Dolié (Oreste)
couvre toujours beaucoup trop, mais la générosité et l'abandon qu'il
met dans ses mots emportent tout…
Pour Olivia Doray
(Électre), c'était peu intéressant du second balcon mais très bien
réalisé depuis le parterre ; quant à David Witczak (Thoas),
toujours une voix étonnante : elle sonne faiblement au parterre mais on
entend exactement le même volume tout au fond de la salle !
(l'émission manque quand même de liberté et les couleurs de variété
pour camper ce type de méchant charismatique, à mon sens)
Donc ce soir-là, pas le grand frisson de mes voix chouchoutes, mais
clairement une exécution engagée de la part des chanteurs, qui
permettaient de compenser assez largement mes préventions esthétiques /
le cahier des charges non totalement rempli / mon goût personnel.
Ce sont quatre autres problèmes qui ont vraiment pesé sur mon ressenti.
La disposition avec hautbois et bassons devant, les violons au
second plan et le « petit chœur » de la basse continue au centre de
l'arc de cercle,
perçue depuis la distance d'un théâtre à l'italienne du début
du XXe siècle.
5. Une salle du XXe siècle
Le premier problème tient clairement dans la salle. Depuis le second balcon, on entendait mal les
chanteurs, minuscules, écrasés par le grand orchestre. On entendait mal
les cordes aussi (disposition inspirée des connaissances
musicologiques, avec les vents de chaque côté du chef et les cordes en
arc de cercle plus au fond), sans doute parce que reculée derrière le
mur de vents et moins à l'avant-scène, le son devait rester bloqué dans
la cage de scène.
Au parterre, cette question-là se réglait d'elle-même, sans bien sûr
supprimer la question de la projection très faible des chanteurs. On
entendait les violons plus étouffés que d'ordinaire, les chanteurs plus
ténus, mais on entendait tout, raisonnablement.
La difficulté demeure au demeurant similaire dans l'Opéra Royal de
Versailles, qui date de 1770 et qui est adéquat pour des
accompagnements à l'orchestre complet et non – comme c'est le cas avant
la réforme gluckiste des années 1770 – pour de vastes parties de
l'opéra accompagnées au continuo seul, même avec un effectif renforcé
comme ce soir-là.
Je n'ai pas vraiment de solution pour cela, à part de jouer les œuvres
à perte dans de petits espaces rectangulaires dans des versions pour
orchestre réduit. Dans la Salle des Croisades ou dans le Salon
d'Hercule, c'est tout à fait bien ; dans la Galerie des Batailles,
c'est difficile – et aucun de ces espaces n'était prévu pour les
exécutions d'opéras. Je n'ai évidemment pas pu tester la salle de bal
de Saint-Germain-en-Laye (où fut créé notamment Atys), désormais encombrée par les
vitrines du Musée National d'Archéologie.
6. Attention,
peinture fraîche
Plus conjoncturellement, le concert a clairement manqué de répétitions – il est un fait que
depuis des années, les plannings sont toujours plus resserrés, avec la
double injonction (contradictoire) de remettre au théâtre des œuvres
inédites et de le faire avec moins de services
(séances de répétition) qu'auparavant. Avec, souvent, un disque à la
clef !
C'est ce qui permet à Château de Versailles Spectacles de sortir autant
de nouveautés extraordinaires, mais cela explique aussi
qu'occasionnellement, les délais soient un peu courts. Je ne crois pas
qu'il y ait de facteur Desmarest, mais pour la remise au théâtre de Circé, ça
avait été assez spectaculairement le cas.
Et en effet, pendant le Prologue et l'acte I, l'orchestre paraissait
sans cesse décalé – impression confirmée chez d'autres compères
habitués du répertoire et placés ailleurs –, au sein de ses propres
pupitres et surtout pour suivre les chanteurs, qui n'osaient pas
prendre beaucoup de libertés et qui étaient déjà un peu perdus… on
sentait que les deux parties avaient peu eu l'occasion de se
coordonner.
(Il ne faut pas leur jeter la pierre, encore une fois, sur un opéra de
2h40, s'il n'y a pas assez de services,
on ne peut pas tout mettre au point. C'est très différent lorsqu'un
ensemble réalise une tournée et peut répéter la même œuvre sur des mois
– mais j'ai l'impression que ce modèle a à peu près disparu pour la
tragédie en musique, et que tout se passe désormais à Paris et
Versailles, même les festivals reçoivent moins de représentations
qu'auparavant, et même les ensembles spécialistes locaux en font moins.
Je n'ai pas vérifié côté chiffres si mon impression est fondée.)
Le résultat était en tout cas une sorte de mollesse généralisée, tout
joué de la même façon (Niquet a l'habitude de tempi homogènes, mais d'ordinaire
au service de l'urgence trépidante… pas ce soir), du flottement, on se
regarde… on a même eu un gros moment de solitude des flûtes qui ne
savent pas trop où prendre et s'arrêter.
Globalement, cela s'améliore au fil de la représentation, mais c'est
forcément, côté public, un manque – pas pour les décalages en
eux-mêmes, mais pour le manque d'investissement émotionnel qui en
résulte, le manque de concentration sur les événements de l'action, les
chanteurs plus prudents, etc.
7. Orchestre
brucknérien historiquement informé
On en arrive aux deux sujets qui ont motivé cette notule, et qui sont à
mon sens les plus intéressants, car potentiellement deux angles morts
dans notre appréciation de cette musique. [Bien sûr, j'ai l'habitude de
dire un mot des tragédies en musique inédites que je vais voir, et
j'aurais sans doute un peu parlé de cette singulière place d'Électre et
de ces sauvages Scythes louisquatorziens !]
Les dernières recherches musicologiques conduisent à une compréhension
différente de ce qu'était l'orchestre de tragédie en musique, quasiment
à rebours exact de la façon dont on l'a pratiqué aux début du renouveau
baroque français dans les années 80 et 90 : en réalité, il faut un grand orchestre (on le savait, mais
ça coûte cher), et un continuo (instruments
de basse qui accompagnent les chanteurs) très fourni (pas une seule
viole de gambe, mais comme ici deux violes de gambes et deux basses de
violon, en plus des deux théorbes et du clavecin), qui ne joue pas
pendant les tutti. Alors que
nous étions habitués à de petits ensembles et à une basse continue qui,
comme son nom l'indique, ne s'interrompait jamais.
La basse continue qui se tait lorsque les violons jouent, pourquoi pas,
avec un grand orchestre de cordes avec doublures de quatre hautbois et
quatre bassons, il y a suffisamment de son et de couleurs pour ne pas
le requérir. En revanche, la basse continue à plusieurs, fatalement…
elle est moins précise, moins mobile, moins expressive… on peut moins
expérimenter d'effets, de coups d'archets qui fassent écho à la
situation. Et même si on le fait, le geste est gommé – c'est le
processus physique qui fait qu'un chœur de chanteurs moyens peut sonner
très harmonieusement… mais il fonctionne aussi à rebours, cela lisse
les intentions.
Par ailleurs, avec des chanteurs dotés d'une projection aussi ténue,
cela tend à les mettre encore plus en difficulté.
J'ai bien conscience que c'est l'état
de la science, et il faut bien sûr au moins l'essayer – on a
désormais adopté dans les orchestres les violons de la famille
française (dessus de violon plus petit, haute-contre, taille et quinte
plus grands), qui paraissaient moins convaincants à l'origine parce que
les musiciens les découvraient. De la même façon que l'approche sur
instruments anciens a d'abord déstabilisé la plupart des mélomanes, les
a privés d'aspects auxquels ils étaient attachés (le vibrato,
les tempéraments inégauxpar exemple) pour leur faire
découvrir un autre visage des œuvres qu'ils aimaient, plus cohérent
avec la façon dont elles étaient écrites… (Monteverdi ou LULLY
avec orchestre de cordes, vibrato,
tempo lent et tempérament égal, ça paraît vraiment très archaïque,
lisse et ennuyeux.)
Pour autant, une grande tristesse m'a envahi pendant ce concert : j'en
arrive au point où tout ce que j'ai passionnément aimé dans ce
répertoire me glisse entre les doigts.
→ Le théâtre ? Ce soir
tout le monde était en déchiffrage avancé, même les chanteurs faisaient
des fautes de texte ou de liaison.
→ La clarté des mots ?
Désormais la mode est aux voix rondes (et pâteuses), mal projetées,
trop couvertes, poussant des sons peu gracieux depuis l'arrière de la
bouche. On comprend très bien, en se concentrant, parce que l'orchestre
reste petit et sur instruments naturel, mais il n'y a pas l'émotion
directe du texte déposé avec une intention précise, une allusion, etc.
→ La précision de l'attaque
? Maintenant qu'ils sont nombreux même au continuo, un halo
enveloppe tout.
Considérant qu'en plus le langage de ces œuvres est très homogène,
aussi bien dans la poésie que dans la musique, j'ai la triste
impression d'en arriver au point où je peux surtout être déçu. (J'en
suis au point de me demander si je ne devrais pas arrêter d'en écouter
et uniquement en pratiquer pour pouvoir réaliser mes fantasmes au lieu
de déplorer qu'ils ne soient pas / plus réalisés.)
Je suis un peu gêné de me retrouver dans la situation du (presque)
vieux (quasiment) blasé qui voudrait que tout reste comme dans sa
jeunesse, mais en réalité je crains qu'il ne gise là une véritable
raison que je ne pourrai pas secouer si facilement. Autant pour les
instruments d'époque (bien que né assez tard pendant le mouvement de
renaissance musicologique), j'ai progressivement accepté de faire mon
deuil des Mozart ronds et de trouver autre chose (dont je ne saurais
désormais me passer) dans les nouvelles propositions des ensembles
spécialistes, autant j'ai toujours été attiré par le caractère directe
du un par partie. Je sais
qu'il est en réalité peu fréquent dans l'histoire de la musique (pour
Bach, où il a été largement expérimenté, il n'est en réalité pas très
bien fondé, ou en tout cas anecdotique numériquement dans les
exécutions de son temps, si j'ai bien compris la littérature sur le
sujet), mais concrètement, ce qui me touche, c'est d'entendre une voix
singulière d'instrument ou d'humain placer une inflexion précise… Pour
les voix, vraiment, même dans les chœurs, le un par partie ou à tout le moins
les petits effectifs changent tellement la donne en terme de précision
expressive, et donc d'émotions transmises !
C'est une provocation que je fais souvent, mais c'est davantage une
opinion impopulaire qu'une provocation : je voudrais entendre la Symphonie des Mille pour dix
musiciens, voire le Crépuscule des
Dieux par des chanteurs baroques accompagnés par un consort de
théorbes… Pour moi, le plaisir est infiniment plus intense avec des
émissions claires et antérieures, des effectifs réduits.
Or, je vois bien que ce répertoire, que j'ai tant aimé, glisse
inexorablement vers tout autre chose, avec des chanteurs qui, même
spécialistes, ont une technique
calibrée sur les exigences du répertoire du XIXe siècle, et des
effectifs instrumentaux qui tendent à s'étoffer. Je n'ai plus qu'à
espérer un effondrement économique (partiel, il faut viser juste) pour
retrouver des exécutions par des voix minuscules qui ne trouvent pas
d'engagements ailleurs et accompagnées par dix musiciens faute
d'argent.
8. Tout ça est trop
grave
Dernier élément, assez considérable car il remet en cause toute la
pratique historique informée.
Je ne sais quelle technique était utilisée par les chanteurs d'époque –
c'est très difficile, voire impossible à établir, les qualificatifs
sont trop vagues (on ne connaît la physiologie de la voix que depuis la
première moitié du XIXe siècle, et là encore, il n'est pas possible de
recréer précisément les techniques décrites), la voix est trop liée à
l'évolution de la langue, à la vie même… Cependant ils n'avaient aucune
raison de couvrir les sons (modifier les voyelles pour se
protéger dans l'aigu) – au contraire, les contemporains ont décrit des
voix plus proches du cri – vu les tessitures très basses.
Et de fait, on peine en voyant ces sopranos chanter des rôles qui
culminent au fa4 (sol sur la partition, mais au diapason à 392 Hz,
c'est un ton plus bas que notre diapason actuel), ces barytons qu'on
distribue dans des rôles où il faut réaliser des fa 1 (qui seraient un
mi bémol à 392 Hz !).
J'ai déjà posé la question des techniques utilisées : on peut imaginer
des voix émises plus en avant (ça c'est à peu près cetain), avec un larynx plus haut… Mais même dans ce cadre, à part
les aigles comme Marc Mauillon, peu parviennent à faire sonner le bas
de leur tessiture assez bien pour qu'on puisse imaginer un chanteur
réalisant toute sa carrière dans ces notes-là.
La question se pose moins pour les ténors, les rôles de haute-contre
sont plus confortables et même assez aigus, requérant du mécanisme
léger dans la musique sacrée. Mais pour les sopranos, les mezzos,
ténors graves (voix de taille),
les barytons et les basses, clairement le répertoire les sollicite dans
leurs mauvaises notes.
Je m'interroge donc sur la pertinence, les voix actuelles étant ce
qu'elles sont, de respecter absolument les hauteurs et diapasons. Bien
sûr, on est contraint par les instruments naturels dont l'ambitus et les bonnes tonalités sont limités, mais ce serait
au fond un moindre mal de ne pas respecter les hauteurs, si cela évite
de se retrouver avec des chanteurs étouffés et contraints, qui ne
reflètent pas du tout le but de cette musique. Question d'équilibre et
de priorités.
J'ai bien conscience de blasphémer, mais pour que le résultat soit
probant, je pense qu'il faut vraiment choisir entre une émission
adéquate – pourquoi ne confie-t-on pas de premiers rôles à Dagmar
Šašková, Blandine Staskiewicz, Gwendoline Blondeel, qui connaissent ce
répertoire par cœur et dont la voix se fond idéalement dans ses
contraintes de tessiture ? – et un changement de diapason ou une
transposition, en l'état ce n'est pas probant.
Une fois plus près, ça allait mieux…
9. Tous mes sens
égarés ne m'abusent-ils pas
Étonnante expérience, donc, que de découvrir une œuvre tant attendue,
de l'admirer intensément, et de se sentir si mélancolique, triste
peut-être. J'ai l'impression de faire le deuil d'un répertoire qui
s'est changé sous mes yeux sans que je puisse rien y faire – malgré
tous mes cris d'alerte.
Et si je compare autour de moi, je vois moins de fans des chanteurs que
lorsqu'on était confronté aux générations précédentes (où il y avait
les fans de Mellon, de d'Oustrac, d'Auvity…), avec beaucoup de
commentaires similaires sur les problèmes de projection – vraiment,
dans le même TCE à placement égal, l'impression générale que le volume
sonore a beaucoup diminué.
Bien sûr, tout ne va pas à vau-l'eau – j'ai été ébloui par l'Acis & Galatée des Talens
Lyriques, par exemple. Beaucoup d'autres étapes à venir cette saison :
l'Alceste de LULLY
par Les Épopées, l'Atys des
Talens Lyriques (dans une distribution assez différente du disque qui
vient de sortir), l'Atys des
Ambassadeurs (avec une application rigoureuse des dernières découvertes
musicologiques qui risque de me déplaire à nouveau, mais qui sera
passionnante et à coup sûr très différente de toutes nos habitudes)…
nous verrons tout cela sur le temps long.
Et je me réjouis, bien évidemment, qu'on n'ait pas totalement abandonné
la remise au théâtre de tragédies en musique de l'école post-LULLYste
où se trouvent les meilleures œuvres de ce répertoire !
Au Conservatoire Supérieur de Paris, cette semaine, Véronique Gens donnait deux journées de masterclass. Au programme pour les étudiants : un air du XVIIIe français (quelques exceptions avec du XVIIe français ou italien) et une ou plusieurs mélodies françaises.
Je me suis débrouillé pour m'y rendre : c'est une chanteuse dont je révère le galbe verbal, et j'étais curieux de la nature de ses conseils – plutôt techniques, plutôt esthétiques ? Vous allez le découvrir.
1. S'appuyer sur le texte pour chanter
Sans surprise, Véronique Gens reprend les chanteuses sur leur diction, leur demande de dire le texte en l'énonçant d'abord en parlant – pour reproduire les appuis sur les syllabes longues ainsi mises en évidence –, insiste sur la continuité du legato, certes, mais surtout sur celle la syntaxe (pas de césure entre sujet et verbe), souligne l'importance de l'arche créée par le du texte, félicite l'une pour la qualité de ses [on], dit très gentiment à l'autre qu'on ne comprend pas bien ce qu'elle dit… C'est une posture qu'on pouvait légitimement attendre d'elle, et elle ne déçoit pas de ce point de vue !
Je ne suis nullement capable de chanter comme Véronique Gens, mais je suis amusé de constater que lorsqu'il m'arrive de coacher des chanteurs, c'est en substance particulièrement proche de ce que je leur suggère : prendre en compte la logique propre du texte parlé, mettre en valeur ses appuis accentuels, se donner de l'élan grâce à l'articulation des consonnes, ramener la voix vers l'antériorité du « masque » en prononçant plus précisément et plus expressivement, toutes choses qui nous rapprochent de réflexes bien ancrés, et permettent d'approcher une émission plus naturelle, plus efficace, plus en phase avec le texte mais aussi plus facile et confortable pour le chanteur.
Ces principes ont de surcroît l'avantage d'être utiles aux chanteurs confirmés, manifestement – on entend bien la différence avant et après, ce qui n'est pas du tout systématique dans les classes de maître (je trouve même souvent que les jeunes musiciens y perdent en spontanéité sans y gagner tout de suite en pertinence / profondeur) – qu'aux chanteurs amateurs, voire débutants. C'est un bon point d'accroche, qui peut vraiment améliorer le confort du chanteur, et changer totalement l'expérience de l'auditeur – ce qui, à la fin des fins, est un peu le but de la manœuvre… S'appuyer sur les consonances de la langue en allongeant / timbrant les syllabes fortes du vers, respecter la logique de la syntaxe et y déposer la musique plutôt que de sortir le robinet à notes en suivant vaguement les mots (elle a gentiment repris la chanteuse que faisait ça), faire la démarche de dire son texte en parlant pour sentir les appuis, les couleurs, bref chanter un texte et non chanter des voyelles, tout cela est compréhensible quel que soit le niveau du chanteur (contrairement aux métaphores ou aux noms de muscules), et apporte réellement une différence.
Je suis toujours étonné qu'il faille l'expliciter à des chanteurs professionnels – mais ce n'est clairement pas du luxe, dans cette maison comme ailleurs.
Il est ensuite nécessaire, bien évidemment, équilibrer ces conseils avec les impératifs d'ambitus, de joliesse, de tension… mais Véronique Gens ne dit pas autre chose (elle laisse justement une soprane relâcher le texte dans des aigus inconfortables de Debussy, et en effet c'est là un sujet technique de longue haleine qu'on ne peut pas enseigner en trois quarts d'heure de conseils), et le principe premier demeure la mise à disposition du texte, en déposant ensuite la musique par-dessus. C'est réellement plus facile ainsi, surtout dans le baroque français, la mélodie ou le lied.
2. Les étudiants et la place du texte
Il faut dire qu'à part Thaïs Raï-Westphal (passée par le CRR de Paris, où la vibe baroque est intense avec l'enseignement d'Isabelle Poulenard et Howard Crook, les projets de Stéphane Fuget, les partenariats avec le CMBV…), qui est déjà présente dans des productions de tragédie en musique (et même au disque, avec Vénus et Dorine dans le Thésée de LULLY des Talens Lyriques), les chanteuses programmées ne sont pas du tout des spécialistes du répertoire classique français, ni du répertoire baroque en général.
Pis encore, leur tropisme est celui de leurs profs, et il est plutôt incompatible avec les attendus de ce répertoire : concentration en harmoniques du médium, mais beaucoup de rondeur, de fondu, de couverture – donc des voix très en bouche, peu puissantes, peu tranchantes, avec une diction toujours secondaire par rapport à la joliesse et l'homogénéité de l'instrument. C'est joli (enfin, moi je n'aime pas beaucoup, mais il y a clairement une finition de timbre…) ; en revanche ce n'est guère efficace pour la projection (ce qui limite en général leur carrière malgré l'énorme accélérateur que constitue le CNSM) ni pour la diction. 45 minutes de Véronique Gens ne suffiront évidemment pas pour régler tout cela, d'autant que pour certaines d'entre elles, la difficulté provient de choix techniques dans la construction de la voix, très en amont de tout ce qu'on pourrait leur enseigner sur la diction dans telle ou telle pièce.
J'ai toutefois entendu de belles voix aujourd'hui (j'aime assez Clara Penalva par exemple), mais aussi d'autres à la fois molles et stridentes, même pour celles qui disposent d'une carrière déjà bien engagée.
Pour répondre à ma propre interrogation, la dominante de l'enseignement de Gens a été, durant ces séances, surtout prosodique, davantage que stylistique (c'est un travail de plus longue haleine chez des non spécialistes) ou technique – comme le font Finley (legato, éclairage et assouplissement par le falsetto, qualité du [i]…) ou Hampson (équilibre musculaire), par exemple.
[Quand on est intéressé par la technique vocale, les masterclasses de Finley représentent une sorte de croisement entre le caractère utile d'un manuel de technique et la tension narrative d'une fiction policière, avec ses incroyables retournements de situation – de voix, je veux dire ! Je pourrais regarder ça en mangeant du popcorn et en m'agrippant à mon siège.]
J'ai aussi beaucoup aimé le positionnement d'enseignante de Véronique Gens dans cet exercice : elle ne tutoie pas les étudiants comme c'est souvent le cas, mais elle ne se pose pas en source unique de savoir, ne se met pas en vedette (rien de pire que les profs invités qui racontent leur carrière, donnent des exemples au lieu d'écouter et d'expliquer, bref qui voient la classe publique comme leur spectacle, quand ce n'est pas un support promotionnel…) Ça parle sérieusement du contenu des œuvres, pas de fanfreluches.
Surtout, elle s'assurait régulièrement du bien-être des étudiants (les remarques en public, ce peut vite être violent, surtout quand le prof a l'assistance dans la poche) : « ça te va si on fait comme ça ? », « tout va bien ? », et elle prenait beaucoup de précautions verbales pour que ses remarques ne paraissent pas des reproches, les amenait habilement en indiquant ce qu'elle voulait atteindre plutôt qu'en soulignant les faiblesses des chanteuses. Certes, elle ne fait pas copain-copain, mais je l'ai trouvée particulièrement respectueuse et très concentrée sur l'efficacité de son travail. Ça fait la différence avec beaucoup de masterclasses aussi prestigieuses qu'inutiles.
4. Les chanteurs, ces musiciens à part
Pour finir, cette pépite dans un récitatif de Gluck :
« On s'en f* du demi-soupir, c'est là pour avoir le bon nombre de temps dans la mesure, tu fais ce que tu veux. Personne ne joue en même temps que toi, tu peux prendre tes aises, le chef et l'orchestre t'attendront. »
Pas de toute, Véronique Gens est une chanteuse – et même une soprano.
La remarque m'a amusé, à cause du stéréotype (vérifié dans la réalité) du chanteur arythmique ou narcissique qui considère que l'orchestre est une contingence qui doit suivre et qui n'a pas de valeur autre que de le servir. Mais en réalité, en contexte, elle a raison : c'est un récitatif, l'orchestre ne fait que ponctuer tandis qu'elle ne chante pas et la nécessité première est de faire sonner le texte. Se préoccuper de tomber au bon moment est clairement un souci secondaire parmi les tâches qui incombent à un chanteur dans ce type de section.
Cela dit, à l'usage, je trouve que l'exactitude rythmique, y compris dans les scènes et récitatifs, dynamise beaucoup le résultat, et par ricochet le texte, tout rebondit bien mieux. Je ne suis pas très enthousiaste des alanguissements des récitatifs (Phaëton par Rousset m'avait un peu impatienté de ce point de vue, par exemple). Mais ce qu'elle dit, pour libérer l'esprit de la chanteuse et la concentrer sur l'essentiel, paraît tout à fait justifié.
Voilà pour ce retour qui, je l'espère, vous aura permis d'entrevoir par procuration ce qui se déroula salle Ravel !
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Glottologie a suscité :
L'exécution de Penthée de
Philippe d'Orléans par les Conservatoires d'Île-de-France (CMBV, CNSM,
Pôle Sup' Boulogne-Billancourt, les CRR de Paris, Rueil-Malmaison et
Versailles Grand Parc, CRD de Clamart) me donne d'occasion d'écrire la
notule que je n'avais pas commise en 2018, lorsque j'avais assisté à de
larges extraits de l'œuvre (actes III, IV, V !) jouée par les Chantres
du CMBV à l'occasion d'un jeudi musical.
L'œuvre pré-Régence
Avant qu'il ne devienne régent du royaume, Philippe d'Orléans a reçu
l'enseignement de Charpentier, peut-être Campra, puis Gervais et enfin
Bernier, c'est-à-dire la fine fleur des compositeurs français novateurs
/ influencés par l'Italie. (Car le style italien tel qu'il est perçu
par les Français et importé dans leur musique suppose plutôt la complexité du contrepoint et de
l'harmonie que la superficialité virtuose qu'on lui attribue
rétrospectivement.)
Il écrit ainsi trois opéras : Philomèle
dans les années 1690, qui est perdu, puis vers 1704 Penthée et La suite d'Armide
(pour lequel il existe déjà une notule).
Il existe toujours des spéculations sur la part de son professeur
Gervais dans la partition – Gervais en a réutilisé deux tambourins, qui
ont par ailleurs connu un grand succès, jusque dans les parodies
grivoises – la parenté des styles est patente, mais l'un étant élève de
l'autre, difficile de trancher sans meilleures sources. L'audace de la
partition peut aussi bien faire douter qu'elle soit l'œuvre d'un
amateur… que laisser penser que seul un amateur pouvait s'autoriser à
bousculer aussi fort le cadre attendu par le public !
Je racontais cette anecdote dans la notule précédente :
Philippe
d'Orléans n'a pas hésité, on le sait, à passer commande de motets (ou
de parties intermédiaires de motets ?) à Gervais pour les signer de son
nom. Un jour, un courtisan lui fait (respectueusement ou
malicieusement, je ne sais plus) remarquer que son motet comporte des
fautes. Philippe d'Orléans ne dit rien, descend voir Gervais, le giffle
devant ses gens et lui dit en substance : « Lorsque je vous charge
d'écrire un motet pour moi, j'attends que vous le fassiez en personne,
et non que vous le laissiez à vos apprentis ! ». Ce témoignage rend
donc d'autant plus vraisemblable la collaboration de Gervais, voire sa
participation à l'essentiel de l'œuvre.
Le livret, que je trouve très bon, est dû à… son capitaine des gardes
(et mauvais sujet !), le marquis de La Fare. Il culmine – et
l'inspiration musicale aussi – dans la fête bachique de l'acte V – où
le roi est massacré par sa propre mère.
Vous ne trouverez pas la partition en ligne dans vos crèmeries
habituelles (IMSLP, Gallica, etc.) : Philippe d'Orléans avait refusé
que l'œuvre soit donnée
publiquement ou imprimée, si bien que le matériel a dû être refabriqué
à l'occasion de ces représentations modernes.
La force de Penthée
J'ai été, lors des deux soirées, impressionné par le cinquième acte
paroxystique, qui enchaîne les scènes emportées et les trouvailles
musicales. Son ambiance festive crépusculaire manie le paradoxe
émotionnel d'une façon rare avant des époques beaucoup plus tardives.
(Voyez sur cette captation de 2018 manifestement réalisée par
les musiciens.)
Pour situer l'action : Penthée, petit-fils de Cadmus, est amoureux
d'Érigone (invention du librettiste), ancienne amante de Bacchus mais
qui le croit mort. Les fiançailles sont prévues (malgré une jalouse),
mais Bacchus revient. Penthée le fait enfermer, ne croyant pas à sa
naissance divine ou du moins à ses droits sur sa fiancée. Bacchus sort
miraculeusement de prison, et frappe change la mère du roi, Agave,
Agave, en ménade. Celle-ci tue son fils en croyant avoir vaincu un
lion, et vient l'annoncer sur une musique de
triomphe (et en chantant un arioso par-dessus, comme un air concertant
à l'italienne, très rare avec trompettes et timbales !) ; son crime lui
est révélé par son propre père, Cadmus (sur le modèle de la fin de Tancrède de Danchet & Campra),
mais la musique et le livret demeurent complètement joyeux
jusque là, subjectivité totale très troublante – le public partage le
délire de la ménade.
S'ensuit une série de tirades désespérées des femmes coupables, très
belles (celle d'Autonoé en particulier), qui se conclut abruptement,
comme c'est l'usage (Didon de
Desmarest, Callirhoé de
Destouches,
Pyrrhus de Royer… quand c'est
fini c'est fini), sur les dernières paroles d'Agave qui se tue.
Dans le mythe d'origine, Penthée refuse simplement de rendre les
hommages religieux à Bacchus, et Penthée est massacré par toutes les
ménades ensemble, dont les femmes les plus proches de lui.
Comme il se doit, on rencontre dans la musique débauche d'effets
étonnants – pas nécessairement frappants quand on pratique peu de le
genre, mais nuances remarquables lorsqu'on est habitué au modèle LULLYste
–, témoins de l'influence
ultramontaine du duc d'Orléans.
Par exemple :
√ à l'acte II, tuilage contre-intuitif
dans le duo d'amour, plus complexe que les duos habituels ;
√ notes de basse répétées, au moment de la révélation ;
√ fantaisie harmonique (chromatismes osés à la basse, mais aussi, plus
étrange encore, à la mélodie, comme du madrigal du début du siècle
précédent !) ;
√ accompagnement en trémolos à la fin du III, lorsque Agave appelle à
la fête de Bacchus (rare, hors tempêtes, avant Rameau et surtout la
génération gluckiste ; s'entend dans Atys
par Christie, mais je
n'ai pas vérifié dans les parties orchestrales complètes si c'était
écrit ; j'en doute) ;
√ de même, beaucoup de batteries de cordes, typiquement italianisantes
(cf. fureur de Corésus au II de
Callirhoé de Destouches) ;
√ le merveilleux chœur des prisonniers, (Bacchus est en effet
jeté en
prison !), presque religieux, avec beaucoup de contrepoint expressif,
écriture très inhabituelle à l'Opéra ;
√ autre moment particulièrement rare, un trio de vengeance, avec trois
parties vraiment simultanées. Il ressemble au duo de Campra composé un peu plus tard (1712)
pour Idoménée – mais
précisément, ce n'est pas un trio.
√ à la fin de l'acte III, pour la célébration de Bacchus, c'est même un
trio de femmes (bientôt rejointes par une quatrième !) avec des lignes
individualisées (jamais vu ça dans ce répertoire, personnellement).
√ le basson est apparemment explicitement requis (comme chez son maître
Charpentier) pour renforcer certains récitatifs ; et il est assurément
très virtuose !
Interprétations
d'étudiants
Malgré les voix peu puissantes, j'avais beaucoup aimé la version du
CMBV dans la Galerie des Batailles, un véritable effort de phrasé (et
une bonne élocution) chez les jeunes chantres, même si leur technique
est davantage celle de choristes que de solistes pour apporter un
impact sonore réel.
Résurrection
d'extraits de Penthée de Philippe d'Orléans (certes aidé de Gervais,
mais semble-t-il auteur de la plupart de l'ouvrage), sur un livret de
son capitaine aux gardes, le marquis de La Fare.
En dehors des Chantres du CMBV, très bien préparés (par le chef, Fabien Armengaud) et étagés dans les belles sections chorales qui évoquent la musique sacrée (dont ils sont spécialistes), j'ai été un peu plus mitigé sur la réalisation de la semaine dernière
présentée au CRR de Paris. D'ordinaire les représentations de tragédie
en musique (avec un orchestre formé de musiciens du CRR de Paris,
Versailles, Cergy et du Pôle Sup' de Boulogne) sont, concernant
l'orchestre, de niveau professionnel. Cette fois-ci, sans doute du fait
de la diversité de recrutement, les décalages étaient nombreux, et la
prudence / concentration n'était pas sans impact sur l'urgence
dramatique.
De même pour les voix, je ne vais pas refaire mon couplet, mais
lorsqu'un chanteur français interprète de la tragédie en musique sans
que du deuxième rang on comprenne ce qu'il dit, ou utilise une émission
lyrique et que sa voix est couverte par un orchestre sur instruments naturels… clairement il
faut repenser quelque chose dans la technique. Mais ce sont encore des
voix en formation, en l'occurrence ; ce qui m'alarme est qu'on entend
aussi cela, et très souvent, chez des professionnels de ce répertoire.
On entend cependant quelques voix très bien faites, comme Gaël Lefèvre (Thirésie) et Martin Barigault (Cadmus),
et je saluele soin du texte d'Alice
Marzuola (Érigone), dont je n'aime pas beaucoup l'émission très
ronde / en bouche mais qui sert impeccablement les vers (et c'est le
plus important), Manon
Sekfali (Agave), une véritable personnalité vocale lorsqu'elle
fend l'armure passé les premières scènes. Kyungna Ko (Ino), malgré
l'obstacle de la langue, se livre avec énergie, avec un instrument
mieux projeté que les autres. Marcos
Vinicius Almeida Costa (Arbas) a de très belles intentions
verbales, la voix peut encore mûrir mais a beaucoup d'atouts.
J'ai moins aimé Antoine
Ageorges en Bacchus, jolie voix équilibrée et diction limpide,
mais tempérament dramatique à construire, il ne se passe rien, et dans
un rôle qui est lui-même assez peu intéressant, tout paraît immobile.
Quant à Sébastien Tonnel,
son timbre et son expression sont très séduisants, mais il semble
vraiment embarrassé dans ses graves et projette très peu, n'y aurait-il
pas un baryton clair voire un ténor à tirer de cela pour pouvoir
l'épanouir ?
En somme, j'ai apprécié l'investissement individuel dans les rôles ;
c'est davantage le type de profil vocal commun à toutes ces voix qui me
préoccupe pour leur carrière, l'avenir du chant et le répertoire de la
tragédie en musique.
Cependant l'essentiel reste la contribution de ces représentations à la formation de ces jeunes d'une part, et d'autre part la mise au théâtre de l'œuvre entière peu ou prou pour la première fois ! Merci de laisser le public profiter de ces moments – gratuitement, qui plus est.
Envoi
Je termine en vous égayant par la citation de la note du
musicotéléologue Olivier Schneebeli dans le programme de 2018 :
«
Le sang suinte dans Penthée, jusque dans ses bacchanales, au sein même
de ses danses aux rythmes disloqués, aux chorégraphies boiteuses, comme
si, déjà, dans la folie des fêtes du Palais-Royal, dans leur démesure
orgueilleuse et ricanante, se devinait l'issue d'un siècle à peine
commencé. »
La phrase est jolie, mais il fallait oser la prophétie rétrospective –
le rapport entre les deux échappe, surtout. Il est vrai en revanche que
les danses de Penthée,
pourtant écrit de façon plus traditionnelle, à cinq parties (à la
française) et non à quatre (à l'italienne) comme La suite d'Armide, sont souvent
assez dégingandées et surprenantes dans leurs appuis.
(J'admire beaucoup au demeurant le travail accompli par Schneebeli au
CMBV !)
Parmi les brassées de nouveautés de ces dernières semaines,
et le nombre important de celles que j'ai écoutées, quelques pépites que je vous recommande
tout particulièrement – que ma consommation déraisonnable soit au moins
utile.
[[]]
J'évite autant que possible de prendre du temps de notule pour des
remarques un peu éphémères, mais cela vous évitera de rater l'essentiel
!
1. Disques
incontournables : les œuvres
Violon solo de Matteis père, Pisendel,
Guillemain (avec des paraphrases de la Passacaille d'Armide de LULLY et
de la Sicilienne de Pirame &
Thisbé de Francœur & Rebel !), Vilsmayr et Biber par Isabelle Faust. Des bijoux,
et toujours interprétés avec cette probité musicologique et cette
intelligence artistique.
Deux opéras comiques de Duni :
Le Peintre amoureux de son modèle et
surtout Les deux
Chasseurs et la Laitière par les meilleurs spécialistes du genre
(Orkester Nord / Martin Wåhlberg). J'ai
évoqué le sous-texte leste du second dans cette notule. La musique en est de plus fort
plaisante ; tandis que le Peintre
me paraît beaucoup plus conventionnel et conforme à ce que je
connaissais jusqu'ici de Duni, sans saillances particulières du livret
ni de la musique. On a le plaisir d'y retrouver quelques voix idéales
pour ce répertoire – Pauline
Texier et Jean-Gabriel
Saint-Martin, en particulier.
« Sturm und Drang, volume 3 »,
par The Mozartists.
Du Mozart (Adagio & Fugue) et du Haydn (Symphonie n°44 « Funèbre
»), mais surtout une scène dramatique d'Annibale in Torino de Paisiello, une trépidante symphonie
de Koželuch, et une page
totalement éperdue de l'Alceste
(en allemand) d'Anton Schweitzer
! Une très belle découverte, je n'avais pas vu passer les
précédents volumes chez Signum !
Troisième volume de la série consacrée aux ténors historiques de la tragédie en musique
par A Nocte Temporis
; ici Joseph Legros à
la fin du XVIIIe siècle : La Borde, Gluck, Piccinni, (Johann Christian)
Bach, Grétry, Legros lui-même, Berton, Trial… ! Passionnant
parcours dans lequel Reinoud
Van Mechelen (dont la voix assez couverte n'incarne pas a priori l'idéal d'époque) se coule
avec beaucoup de talent.
Les Quatuors pour harpe et cordes
d'Eugène Godecharle, compositeur belge de la seconde moitié du
XVIIIe siècle, révélés par le groupe Société Lunaire : des
œuvres pleines d'esprit, dont la variété et l'intérêt sans cesse
soutenu m'ont impressionné. À mettre au côté des Quatuors avec hautbois de Gassmann
ou des duos de violons de Lombardini-Sirmen.
La Messe
à double chœur de Rheinberger,
un chef-d'œuvre rarement donné, voluptueusement enregistré par
PentaTone, et servi par l'inhabituelle texture mate du toujours
excellent Chœur de la Radio
des Pays-Bas, jamais épais ni désagréablement tendu. Couplage
avec de très beaux motets de Mendelssohn.
The Nutcracker and
the Mouse King, un pot-pourri
Tchaïkovski pour servir une nouvelle version de Casse-Noisette, non pas en ballet,
mais pour accompagner le récit inspiré cette fois non de Dumas mais de
Hoffmann ! Œuvres sélectionnées par John Mauceri (à partir
d'œuvres moins célèbres : Hamlet, The Tempest, Snegourotchka, etc.), en
créant des leitmotive, en
choisissant les meilleures parties récitatives et dramatiques… ça
paraît du bidouillage sur le principe, mais c'est totalement réussi
! Très belle narration aussi par Alan Cumming.
Les œuvres pour violon & piano de
Mel Bonis (par Sandrine
Cantoreggi & Sheila
Arnold), dévoilant une part assez ambitieuse de son legs, du
calibre de sa Sonate pour violoncelle
et piano.
Coup de foudre pour deux albums Reger,
une anthologie Warner (apparemment
version abrégée d'une précédente anthologie) qui permet un panorama
très complet dans de très belles interprétations, et révèle un Reger
bien plus divers et coloré qu'on n'en a l'image.
Et en nouveauté, trois lieder
orchestraux qui révèlent un
Reger
romantique, mais pas postromantique épais comme ses poèmes
symphoniques, vraiment un Reger qui verse l'expression à grands flots,
à la frontière du décadentisme. Parmi ses toutes plus belles œuvres, et
d'un style que je ne lui connaissais pas. De surcroît, articulé avec
netteté sur instruments anciens avec Spering, et énoncés par
deux excellents spécialistes, Anke
Vondung et Tobias Berndt.
Les chants a cappella de Samuel Coleridge-Taylor, un
idéal d'élégance évocatrice dans ce répertoire, par l'excellent Chœur du King's College de Londres.
Pour la suite de la série consacrée au Brésilien Claudio Santoro chez
Naxos, la Symphonie n°8 est couplée avec le Concerto pour violoncelle.
J'y entends beaucoup l'influence de la musique soviétique, et ce n'est
pas nécessairement le meilleur volume de la série, mais il y a… les dix
minutes des Interactions
Asymptotiques, et là l'inventivité et la chaleur des timbres et
des strates me ravit absolument, un bijou à chérir.
Quatuors à cordes de compositeurs japonais : Yashiro, Nishimura,
Miyoshi, et les deux « tubes », les Landscape
de Takemitsu et Hosokawa – plutôt les pièces les moins abouties et
adaptées à la formation. Coup de cœur en particulier pour les Pulses of Light de Nishimura, de l'atonalité très
dynamique et conforme à son projet d'évocation !
2. Disques
incontournables : les interprétations
Le Requiem deCampra
particulièrement frémissant dans cette nouvelle version du Concert d'Astrée (à mon
sens la meilleure version discographique à ce jour).
Un Haendel qui est un tube (Dixit Dominus),
mais ici exécuté avec mordant (Chœur
de la Radio Flamande, Il Giardellino), incroyablement animé.
Encore une version deScylla & Glaucus de Leclair (la quatrième, et la
troisième en moins de 10 ans…), par Vashegyi, et il faut
admettre que c'est une proposition tout à fait électrisante, l'Orfeo Orchestra est animé
et coloré comme il ne l'avait pas été depuis longtemps, le plateau
rayonne (Wanroij, Gens, Dubois
qui sont dans un très bon jour, tous très en voix et très en mots). Et
l'œuvre, évidemment, très séduisante instrumentalement dans ses
nombreux divertissements, et particulièrement saisissante dans
l'invocation infernale de l'acte IV et le final rageur de l'acte V. Je
ne suis pas partisan de dépenser des subventions et du mécénat pour
réenregistrer une œuvre dont on disposait déjà de trois autres
excellentes versions, mais quitte à le faire, faites-le avec ce niveau
de finition !
Petits ensembles de Mozart avec vents
solos par l'électrisant Ensemble MidtVest (leur
intégrale Gade est fabuleuse).
Quatuor à cordes n°10 de
Beethoven par le Chiaroscuro
SQ,
d'une intensité rarement entendue, et dont les coloris font honneur au
nom de baptême ! Peut-être la plus belle version de ce quatuor
que j'aie pu écouter. Le n°13 en couplage (sans la Grande Fugue) est
moins singulier et moins superlatif, quoique excellent bien sûr.
Des Impromptus de Schubert épurés, droits et
finalement vraiment neufs par Ronald
Brautigam (sur pianoforte).
Suprême élégance sur les pianofortés cristallins de l'époque de
Schubert ; les limites techniques des instruments (par rapport aux Graf
des années 1820, comme ceux utilisés par Peter Serkin pour les
dernières sonates de Beethoven, parfaitement fonctionnels) permettent
très peu d'amplitude dynamique, et donnent l'impression que tout est
joué assez fort, mais Brautigam ménage un élan et des phrasés
magnifiques, qui renouvellent vraiment l’écoute… (Autre suggestions sur
piano d'époque, mais plus ancienne, Dähler, grand coloriste, poète,
rhéteur…)
Suite de l'intégrale des Symphonies
pour cordesde Mendelssohn,
très vive et affûtée (Dogma
Chamber Orchestra dirigé par Gurewitsch chez Gold MDG) :
le meilleur des deux mondes (tradi / informé). Tempi vifs, attaques tranchantes,
plénitude du sostenuto des
cordes, ces œuvres de prime jeunesse paraîtraient issues de la
meilleure maturité d'un grand compositeur.
Réédition des Debussyà quatre mains de J.-Ph. Collard et Béroff, lectures claires et
ciselées, avec en prime des arrangements orchestraux pour quatre mains (Symphonie en si) ou deux pianos (le
Faune, les formidables deux
premiers numéros des Nocturnes…).
Feu et couleurs que je trouvais
remarquables dans la Phantasie pour
trio de Bridge (qui ne
m'avait jamais paru aussi
passionnant), et feu d'artifice hallucinant dans le pourtant très couru
Premier Trio
de Mendelssohn ! C'est à
tel point que je ne suis pas sûr qu'on ait
entendu mieux au disque. Trio
Laetitia, avec Deljavan
au piano – chez Artalinna.
3. Pépites isolées
Certaines pistes, indépendamment de la sélection ci-dessus, font
dresser l'oreille et fascinent durablement.
Je pense par exemple au Thésée de LULLY par les Talens Lyriques
(œuvre inégale, mais qui comporte quelques très hauts sommets, tout son
acte I en particulier, et le premier enregistrement officiel de qualité
qu'on en ait – « ô Minerve savante » assez extraordinaire), à l'arrangement des Variations Goldberg pour violon concertant imaginée par
Chad Kelly (interprétation Rachel
Podger), aux délicieuses
Sonates pour violon & clavecin de Johann Ernst Bach (dont
c'était l'anniversaire en 2022), à la transcription du début du III de Siegfried pour
piano solo par Juliette
Journaux (disque Wanderer
chez Alpha, il nous faut davantage de transcriptions de ce calibre !),
à l'Ouverture Ein feste Burg de Raff (sa première œuvre
orchestrale à me convaincre, il s'y passe beaucoup plus qu'à
l'accoutumée) par le Philharmonique
de Slovaquie, au Quatuor à
cordes Op.11 deNicolaï
Tchénépnine par le Quatuor
Michelangelo, ou encore Aux Étoiles, le
recueil d'ouvertures françaises fin XIXe publié par le National de Lyon
chez Bru Zane (Guiraud, Bonis, Bruneau, Holmès, Sohy, Joncières,
Rabaud, et quelques versions extrêmement réussies des tubes de Franck,
Duparc, Chabrier, Chausson, Dukas et d'Indy).
On a aussi quelques documents importants qu'il fallait absolument
publier, mais qui ne m'ont pas forcément intéressé autant qu'espéré,
comme Das Lied
von der Glocke d'Andreas
Romberg à Duisbourg (important de l'entendre, mais il existait
déjà un enregistrement, le chœur est amateur et surtout le compositeur
n'a clairement pas le génie de son cousin Bernhard), Ariane de Massenet (il faudra que je
réécoute, j'en ai retiré peu d'impressions), et autres belles choses
comme La
Princesse de Trébizonde
d'Offenbach, belle œuvre et belle réussite de l'équipe, mais qui
ne me paraît pas aussi incontournable que d'autres disques, puisqu'il
s'agit ici d'opérer une sélection…
4. Le goût du sang
Parce que je sais que si vous venez lire une telle notule, c'est moins
pour être informés que pour vous repaître de remarques assassines –
voici quelques déceptions.
À la vérité, comme je choisis les disques qui m'intéressent, je n'ai
pas croisé d'immense ratage, de proposition totalement inintéressante,
d'œuvres nulles, d'immondices, ou pis, de Philip Glass.
Néanmoins, quelques propositions n'étaient pas tout à fait à la hauteur
des attentes.
Difficile pour les ensembles et chanteurs non spécialistes du
répertoire français de réussir à bien l'interpréter, et le nouvel Acis & Galatéede LULLY
par l'excellent Sardelli connaît quelques raideurs et monochromies en
conséquence – difficile de passer juste après la publication
extraordinaire des Talens
Lyriques cette même année ; j'y remarque surtout Jean-François Lombard,
chanteur exceptionnel qu'on entend trop peu à l'opéra, et dont la
technique très singulière (voix mixte, mais avec une forte proportion
d'émission de tête) sonne un peu étrangement au disque et en contexte
dramatique, il est vrai.
Toujours pas très convaincu par la voix très couverte de Lea Desandre, qui ne
correspond (malgré toute sa science du style) pas bien au cahier des
charges de l'air de cour
(évidemment une nouvelle pour Le
doux silence de nos bois est toujours une bénédiction, surtout
aussi bien accompagnée).
Vraie déception pour la Belle Meunière
de Samuel Hasselhorn,
que je suis et admire depuis ses études au Conservatoire. Il a fait
évoluer sa technique vers un aspect plus barytonnant… et cela lui
permet peut-être davantage de stabilité dans les œuvres avec orchestre,
mais éteint aussi la singularité qui faisait son charme. J'en parle plus en détail dans cette notule.
Douloureuse surprise, le disque du
Gewandhauschor n'est pas vraiment un arrangement pour chœur (ce
qui m'aurait passionné), mais une version du Winterreise
pour soliste et accompagnement d'accordéon parfois renforcé de chœurs
(qui sonnent assez kitsch, façon chœurs en « hou-hou » de la Fiancée de
Cadix). De surcroît le chœur, audiblement amateur, n'est pas le
meilleur d'Allemagne… Restent la belle diction de Tobias Berndt et
quelques réussites comme « Das Wirtshaus », qui semble vraiment sur le
papier le lied le plus conforme à une écriture chorale. Et ici, pas
d'accordéon, chœur d'hommes, c'est très beau.
Barbara Hendricks (je
fais partie de ceux qui l'ont beaucoup aimée, y compris dans ses
emplois les moins attendus comme la mélodie et le lied) a toujours de
la voix (bientôt 75 ans !), même si le centre de gravité s'est
fortement abaissé. En revanche, manifestement pas de répétiteur de
français pour ces cantates et
mélodies orchestrales de Berlioz…
ça pique, et ça manque de direction, c'est bien dommage. (Alors qu'elle
a proposé des enregistrements magnifiques en français, sa Leïla des Pêcheurs de perles avec Plasson
par exemple.)
Nouvelle version du Trio de Chausson par
le Trio Metral
mais… si j'aime assez le piano, je suis frustré par le son des cordes,
très « international ». Ce sont de grands musiciens, mais je n'aime pas
ce son ample, patiné, homogène pour le répertoire français, où je me
sens plus à l'aise avec des attaques franches et un timbre un peu plus
acide (du type Stéphanie Moraly, Philippe Koch, Saskia Lethiec, Émeline
Concé, Aitor Hevia, Anne Robert…). C'est un peu comme pour l'orgue,
j'écouterais très volontiers tout le répertoire avec ce son à la
française. Mais au moins pour le répertoire français fin-de-siècle,
déjà écrit de façon nébuleuse, j'ai besoin de franchise dans les
articulations. Ce n'est donc même pas un jugement sur l'interprétation
proprement dite, j'ai vraiment eu peine à entrer dans la proposition
pour des affaires de goût – et autant pour la voix je peux argumenter
qu'il y a des problèmes de projection, que ce n'est pas efficace pour
la diction, autant ici, pas de problème, Nathan Mierdl sait jouer du
violon, très clairement…
Deuxième Symphonie de Mahler
par Rouvali avec le
Philharmonia.
Écouté sans doute un peu distraitement, mais dans cette (tout à fait
bonne) version, je n'ai pas retrouvé la singularité de ses Sibelius (où
les ponts semblaient devenir les thèmes et les thèmes devenir des
transitions), et au sein de cette discographie d'une quantité
excessive, cela rend évidemment la proposition moins essentielle.
Les Concertos de Jan Novák, pas très saillants…
mais je pensais écouter Vítězslav Novák, le grand postromantique
tchèque très inspiré, né en 1870, pas ce jeunot né en 1921 ! Je
le découvre à l'occasion, mais je l'ai méjugé à l'aune de l'autre. (On
voit surtout Novák en gros sur la pochette, ce qui est trompeur.
Imaginez qu'on fasse pareil pour Johann Ernst Bach ou Isidore
Stravinski !)
La Symphonie « Bretagne » de Didier
Squiban, très agréable, mais un peu lisse et consonante sur la
durée.
Pas de mauvais disque à signaler, donc. Et quantité d'autres bons
disques qui m'ont moins intéressé.
Vous pouvez retrouver ma sélection dans cette playlist,
et encore davantage de sélections thématiques sur mon profil Spotify. À bientôt pour de
nouvelles découvertes !
The Curious Bards le 30 juillet 2023 au lavoir de
Pimelles.
Micro-série de podcasts inspirés par la démarche de l'ensemble The Curious Bards,
donnant à réentendre des pièces de musique populaire suédoise,
norvégienne, écossaise et irlandaise qui ont été relevées sur papier
(manuscrit ou imprimé) par leurs contemporains. Deux de leurs
programmes étaient proposés dans le cadre du festival Musicancy
à Ancy-le-Franc, qui met à l'honneur la voix à l'occasion de son
vingtième anniversaire !
L'occasion de m'interroger sur ce que cette musique retrouvée nous
apprend – notamment sur la musique que nous connaissons plus largement,
celle des compositeurs établis et passés à la postérité au service de
cours princières ou du public des grandes villes.
Épisode I – Musiques scandinaves
Épisode II – Instrumentarium
Épisode III – Musiques des îles britanniques
Épisode IV – Deux défis : instruire et faire danser
Vous pouvez retrouver tous les épisodes de la baladodiffusion par ici :
Deuxième disque de la série Orff-Schulwerk chez Celestial Harmonies.
Comme tout le monde (même au Brésil), j'ai découvert Orff (1895-1982)
par les disques d'extraits des Carmina burana
(1937). Pas très séduit dans l'ensemble, mais quelques titres comme Fortune plango vulnera, Ecce gratum ou la danse qui ouvre
la section « Uf dem Anger »
(et immortalisée dans la mémoire collective française par le générique
de l'émission nocturne de TF1 Histoires
naturelles) m'ont tout de même frappé par leur force motorique.
On est toujours un peu partagé entre l'aspect sommaire un peu vulgaire
de cette musique massive, essentiellement rythmique (et des rythmes
très identifiables, pas du tuilage richardstraussisant), et l'effet
d'entraînement qu'elle peut avoir.
En somme, je n'écoutais pas beaucoup, mais j'aimais bien. Comme
beaucoup de monde, je pense.
Et puis – c'était il y a plus de quinze ans, aux débuts de Carnets sur sol– j'ai découvert un peu le
reste de son catalogue, en commençant par Der Mond(1938). Je m'attendais à découvrir
un Orff plus traditionnel (postromantique sans doute ? décadent peut-être…), et j'ai été
frappé d'entendre sensiblement le même langage. Un peu plus de variété
dans les procédés, mais on retrouve l'organisation en séquence brèves
et parfaitement indépendantes, qui tournent en boucle un motif simple,
jamais développé, simplement remaquillé par des orchestrations de
caractère différent – orchestrations où dominent sans surprise cuivres
et percussions, pas toujours avec finesse, mais non sans efficacité.
J'y avais même senti des points communs assez forts
avec l'esprit minimaliste, ressassant un même matériau qui n'évolue pas
vraiment, refusant le développement.
La principale plus-value résidait dans l'usage de mélodrames (c'est-à-dire de
déclamation parlée accompagnée par l'orchestre). Le résultat restait
personnel et plutôt réussi, mais l'impression de réentendre Carmina burana sur la durée d'un
opéra était un peu lassante, et l'articulation du langage avec l'action
dramatique paraissait assez lâche, comme si Orff ne parvenait pas, pris
dans son système, à épouser réellement les affects des personnages.
J'avais alors conclu, avec un sens de la formule qui
révèle toute la cruauté de la jeunesse : « heureux de l'avoir entendu
et soulagé de ne pas l'avoir acheté ».
Plus tard suivit Die
Kluge (1943), son autre adptation de Grimm (écoutée en russe à
l'époque je faisais le relevé-tour du monde des représentations d'opéra),
un peu plus lyrique mais dans le même goût.
J'ai aussi entendu un entretien donné
par le compositeur, d'une certitude de sa supériorité assez
déconcertante, affirmant que la force des Carmina burana (qu'il considère
comme une œuvre fondamentale du répertoire) tient à ce que « sa portée
spirituelle dépasse sa valeur musicale ». Et de se vanter d'avoir
trouvé là son style, assez génial, et qu'il n'en a plus démordu
ensuite. C'est donc du très sérieux de son point de vue, et non un
pastiche fantasmatique de chants d'étudiants comme je le croyais.
À ce stade, j'ai considéré que mon éducation était à peu près faite –
j'ai eu l'occasion d'écouter les deux autres Trionfi bien sûr, donc je n'ai pas
retiré grand'chose non plus. Orff
était un vantard vaguement nazisant, assez peu lucide sur ses mérites,
et assez limité dans ses moyens de composition.
Et puis les années ont passé.
J'ai quand même découvert des œuvres intéressantes, comme Antigonae(1949), sujet plus
sérieux et ambitieux où l'on retrouve les psalmodies à nu interrompues
ou soutenues par des percussions, pas plus intéressantes musicalement
(vraiment des passages entiers psalmodiés, pas vraiment de mélodiques),
mais l'œuvre a le mérite de tenter une recréation
fantasmatique de l'esprit de la tragédie grecque, avec le texte
premier, semi-chanté, et un instrumentarium sans doute un peu sec, pour
un résultat pas du tout lyrique.
Mais on s'ennuie tout de même sévère à écouter cela sur la durée. (Il
existe au disque plusieurs versions all-stars
avec au choix Borkh, Mödl, Kuen, Haefliger, Greindl, Fricsay, Leitner,
Sawallisch…)
Surtout, j'ai beaucoup ri en découvrant la musique pour les Jeux Olympiques de 1936, Entrée et Ronde des
Enfants : « Non content d'être un compositeur majeur d'opéras inspirés et autres
cantates subtiles,
il était capable d'écrire des pièces entières dans un seul tétracorde
défectif. » Et de souligner avec une perfidie manifestement satisfaite
le petit côté BO du Gendarme de
Saint-Tropez… (Quelle mauvaise personne j'étais alors…)
Pour autant, c'était à date clairement ma pièce préférée de Carl Orff,
grâce à cette Grèce antique stylisée, sa généreuse dose de coloration
pastorale (plus beethovenienne que lullyste). « Un petit esquif de
n'importe quoi jeté sur la grande mer de la rationalité organisatrice
de ces gigantesques manifestations… »
Dernière découverte (merci CPO, toi qui prouves l'existence
d'un Dieu juste et bon), Gisei – le sacrifice,
absolument différent de tout le reste, opéra d'une heure, écrit à 18
ans, dans un style marqué par Debussy, mais assez décadent et âpre,
comme rongé par le Wagner le plus désespéré, qui
manifeste une maîtrise à peine croyable des moyens compositionnels les
plus complexes. Mais c’est un langage qu’il abandonne tout à
fait après sa propre épiphanie du style néo-tribal qui marque ensuite
toutes ses compositions. (J'en ai parlé là.)
Je restais donc sur l'idée d'un talent
gâché, dont l'ego
surdimensionné avait causé cette pénible tendance à la répétition de
formules plutôt pauvres – mais dont il semblait très généreusement
autosatisfait.
Un profil à la Richard Strauss, le résultat en moins. Ah oui, je n'ai
pas encore publié la notule sur Richard Strauss & les nazis (toute
une histoire), mais Orff semble un peu le même type de profil : surtout
obsédé par sa propre musique, indifférent à la politique mais pas
insensible aux honneurs. Au demeurant son procès en dénazification l'a
classé comme suiveur, et il a
pu continuer à exercer.
Et puis ma vie a continué. J'ai vu quelques très beaux concerts, j'ai
eu quelques enfants naturels, j'ai découvert l'existence de Pierre Rode
(connaissez-vous notre Seigneur
Pierre Rode?avez-vous une minute pour en parler ?).
J'ai joué des opéras dodécaphoniques danois. J'ai mangé des œufs
mollets.
***
Jusqu'à ce jour.
Je voulais illustrer une story
présentant des tombeaux mérovingiens décorés de quelques svastikas avec
la bande son des Jeux de 1936 – parce que le bon goût, c'est comme la
calvitie, on l'a dans nos gènes ou on ne l'a pas.
Impossible de rien trouver. Il existe bien des disques, mais tous
épuisés, aucun n'est disponible dans la banque de son d'Instagram (le
pseudo est Carnetsol, si vous
aimez les paysages et objets d'art mis en musique), ni même sur
les sites de flux où je fais mes recherches. Je dois donc me rabattre
sur la fanfare de Richard Strauss, ce qui n'est pas si mal.
Mais, avec les mots-clefs Orff et Kinder, je suis tombé sur un résultat
inattendu. (Non, bande de dégoûtants, pas ce à quoi je vous vois
penser, safe search était
activé.)
Cette série de trois disques, du
label Celestial Harmonies, parus dans les années 90, sans doute
racheté par un plus gros label, et enfin mis en ligne dans le cours de
ces derniers mois. Orff-Schulwerk,
car Orff était passionné de pédagogie, avait fondé une école, créé une
méthode qui est encore utilisée de nos jours – vous en trouverez quantité
d'exemples en vidéo ici, chez ses successeurs.
Je fais du titre provocateur et racoleur, mais en réalité en fait de nazisme, dans les années 1950, l'approche a même servi à des enfants en situation de handicap.
Comme je suis curieux, j'écoute… et que n'entends-je pas ! La
même veine primesautière et naïve que sa musique pour les Jeux de 36 :
ce que j'avais pris pour une imitation un peu ridicule de la musique
grecque dans un ton qui se voulait solennel et paraissait au contraire
très gentiment sautillant… était de la musique pour enfants !
Ces trois disques permettent de saisir l’étendue de
son legs sur le sujet : beaucoup de musiques pour voix, piano, flûte à
bec et/ou percussions, sur des rythmes simples et récurrents, mais avec
un véritable caractère – archaïsant, comme une Grèce rêvée. Tellement
plus convaincant que les grosses choucroutes bruyantes qui mobilisent
beaucoup de monde pour un contenu musical particulièrement simple ; et
surtout, quelle que soit votre dilection éventuelle pour les Carmina burana et autres Catulli Carmina, cela éclaire
grandement le projet de trouver la voie d’une musique riche avec des
moyens très épurés. (écouter des extraits ici)
La pédagogie d'Orff insiste sur la pratique, l'appropriation
instinctive du geste, chacun à
son niveau. Et ces pièces reflètent vraiment cette approche : tout
entre bien dans l'oreille, tout est fondé sur des cellules courtes et
simples, et pourtant ce sont de vrais morceaux, agréables à entendre,
qui donnent envie d'être écoutés et joués. Je les trouve très touchants
et émouvants, et la sorte de raréfaction du matériau qui peut être
frustrante dans les grandes fresque d'Orff trouve ici un terrain assez
idéal. De la musique de proximité, de la musique bienveillante, qui
rejette la virtuosité mais pas la personnalité.
On y entend d'évidentes influences extrême-orientales – témoin les duos
de xylophones n°16 & 17 du Troisième Livre –, mais il est probable
que cette écriture très diatonique, qui répugne aux tensions et aux
bifurcations, soit largement due à l'intérêt d'Orff pour la Renaissance. Il a par exemple
orchestré (dans une version traduite en allemand, un peu réagencée et
assez coupée, certes) L'Orfeo de
Monteverdi (ça peut s'entendre chez CPO) et le Lamento d'Arianna (CPO…), et on comprend
assez bien, en écoutant ses choix d'orchestration, ce qu'il a pu
retirer de la Renaissance finissante et du jeune baroque.
***
Seconde découverte, plus anecdotique : la version originelle de la danse-interlude célébrissime des Carmina burana,
issue d’un Klavier-Übung de 1934 (écouter), de son corpus pédagogique (dans le
troisième disque). Et je trouve tout cela assez touchant, un
compositeur qui met autant d’énergie à écrire des œuvres pour la
jeunesse accessibles, pédagogiques et intéressantes – je vois peu
d’instances où les trois parviennent à se conjuguer. Orff, que je
trouvais assez prévisible, répétitif et pour tout dire plus ennuyeux
(sorti de Gisei) est
instantanément devenu à mes yeux un compositeur attachant et réellement
stimulant.
Tout cela rend très curieux (et dubitatif) sur un éventuel quatuor à
cordes qu'il aurait pu composer – jugez de ma perversité.
Mais, dans tous les cas, Orff m'est devenu, en à peine 24h, d'une
fausse valeur un peu inoffensive que tous les amateurs de classique
subissent un peu complaisamment dans les compilations de classiques favoris, une sorte de
chouchou assez touchant, de personnalité à part dont le projet me
touche assez.
C'est pourquoi je voulais aussi vous donner cette chance de pouvoir
changer. D'être inspirés par des modèles nazis une
pensée différente, dont je n'avais absolument pas compris les
articulations – je pensais vraiment que son projet était uniquement
issu d'un fantasme néo-païen un peu pompeux, à base de Grèce imaginaire
et de chants d'ivrognes médiévaux. Mais, transposée dans un cadre
pédagogique, oui, comme sa musique paraît évidente, facile d'accès,
immédiatement satisfaisante, propre à faire comprendre les mécanismes
fondamentaux de la pratique musicale.
(Et ces petits formats sont tellement plus beaux et touchants !)
--
À bientôt, estimés lecteurs – car je dois prochainement vous entretenir
de Loewe, de Carmen, du Champs-aux-bécasses, du Christ (de Rubinstein)
et de notre Seigneur Pierre Rode (avez-vous
un moment pour en parler ?).
Portez-vous bien. Ne buvez pas trop d'alcool, ne marchez pas tête nue
au soleil cet été, ne faites pas trop de bisous aux veillards cet
hiver, ne lancez pas d'opération
spéciale de maintien de la paix et de formation au point-de-croix
au printemps. S'il vous plaît.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Portraits a suscité :
Je me suis surtout lancé dans une transcription en cours de la série musique ukrainienne, avec la contrainte, pour des
raisons de droits d'auteurs (droits
voisins
plus exactement), d'enregistrer moi-même les extraits sonores. C'est
beaucoup de travail, mais pour ceux qui consultent le format écrit de Carnets sur sol
et n'hésitent pas à en suivre les recommandations sonores ou écouter
les extraits, il n'y a pas encore beaucoup de nouveautés (j'en suis à
Hulak-Artemovskiy et à la brève génération qui a pu exercer un art
national
ukrainien). Bien sûr, des précisions nouvelles ont été apportées, que
je n'avais pas lorsque j'ai débuté cette série, et je vous invite à y
jeter une oreille, mais dès que j'aborderai des compositeurs ou des
sujets inédits, je le signalerai ici et en posterai les
retranscriptions pour les fidèles de l'écrit.
Pour la suite de la baladodiffusion autour de la vulgarisation de
certaines questions relatives à l'opéra en général (sobrement intitulée
« L'opéra ? »), je me suis lancé dans une évocation des grandes
tendances de l'opéra, à travers l'histoire de chaque nation lyrique. Je
commence évidemment par les Italiens qui nous ont apporté toute cette
corruption depuis le début.
Épisode 8 : Comment
l’opéra italien a-t-il dominé le monde ? – b) L’hégémonie du seria
3. Le prestige de la
voix et
la conquête du seria
Malgré son projet à l’origine surtout littéraire, l’opéra entraîne un
effet secondaire inattendu : la redécouverte de la voix humaine. Le
fait de l’utiliser seule, le prestige croissant des chanteurs, les
lieux de représentations plus vastes vont mettre en avant les voix
puissantes, agiles, étendues… et les compositeurs vont progressivement
devenir les grands lieutenants des chanteurs vedettes.
Le troisième tiers du XVIIe siècle est une période d'innovations riches
– voyez par exemple les opéras de Legrenzi ou les oratorios de
Falvetti. La forme des parties musicales reste assez libre, mais avec
davantage de substance musicale, de diversité de ton, et surtout, ce
qui a son importance pour la suite, une veine mélodique beaucoup plus
présente et persuasive que le pur service du texte. On reste dans une
visée essentiellement déclamatoire, mais ce faisant on voit tout de
même se constituer peu à peu, dans les parties où la musique se met à
dominer l'expression textuelle, une segmentation des moments musicaux,
de plus en plus autonomes et détachables. Ces moments (airs, duos,
choeurs, etc.) deviennent progressivement des formes closes (ce que
l'on appelle les « numéros »).
C'est à mon avis l'une des périodes les plus intéressantes de
l'histoire de l'opéra italien, sans doute la plus originale, devant
celle qui se déroule au début du XXe siècle. Il y a fort à parier qu'on
découvrira progressivement beaucoup de pépites dans cette période
encore excessivement mal documentée au disque, si l'on se met à fouiner
dans les inédits.
Mais cette progressive mise en avant de la musique (et de la voix
agile) va aussi entraîner la Grande
Bascule, moment terrible qui va changer l'histoire de l'opéra
mondial pour toujours.
La fascination pour la voix, qui se découvre des possibilités pour
l'agilité dans ce contexte où la musique est de plus en plus
prédominante et le texte de moins en moins central, va créer les
conditions de cette catastrophe.
L’opéra, qui était essentiellement un poème dramatique embelli par de
la musique, assez nu, peu orné, devient le support privilégié de la
virtuosité vocale – le support, pour ne pas dire le prétexte.
4. Structure de l’opéra seria
Car, à partir des années 1690, le genre-roi, qui domine toute l’Europe
pour un siècle, c’est l’opéra seria,
fruit d’une lente mutation au fil du XVIIe siècle vers un spectacle, où
la musique et surtout la voix volent la vedette au texte.
Opera seria, c’est-à-dire «
opéra sérieux ». Opera seria
est féminin en italien, mais comme on emploie opéra au masculin en
français, l’usage est d’utiliser opéra seria au masculin.
C’est le genre qu’ont illustré Albinoni, Haendel, Vivaldi, Porpora,
Caldara, Hasse, Leo pour la période baroque, avec une époque de
transition qui enrichit l’orchestre de quelques doublures de vents chez
Graun, Pergolesi, Jommelli, avant de se couler dans le nouveau style
classique avec Johann Christian Bach, Cimarosa, Haydn (Armida), Salieri, Mozart (Lucio Silla, Mitridate, même Idomeneo, quoique un peu tempéré
par le modèle français).
Parmi les œuvres aisément disponibles qui ont de quoi impressionner et
par lesquelles je vous conseillerais de commencer : Rinaldo de Haendel, Griselda de Vivaldi, Cleopatra e Cesare de Graun, Mitridate de Mozart (Minkowski)…
mais on rencontre aussi de très beaux Jommelli, Johann Christian Bach
ou Salieri…
Musicalement, l’opéra seria se caractérise par une alternance de deux
modes d’expression.
Le premier, ce sont « récitatifs secs
» (recitativi secchi),
où l’on fait avancer l’action, sans y mettre de soin musical
particulier : les chanteurs s’y expriment seulement accompagnés par la
basse continue (un instrument grave à cordes frottées, un clavecin,
éventuellement un archiluth). La mélodie reste très simple et suit
l’accentuation des mots, mise en musique syllabe par syllabe. Pas de
répétitions, pas d’ornements, pas d’aigus ou de graves, simplement une
déclinaison musicale du texte. C’est la partie qui hérite des origines
de l’opéra, mais il s’agit clairement, en l’occurrence, d’une
relégation, qui n’intéresse pas du tout le public, concentré sur la
plus grande séduction mélodique des airs, ses affects exacerbés… et
surtout les qualités d’agilité ou de longueur de souffle des chanteurs.
En alternance avec ces récitatifs utilitaires, les « numéros » sont presque
exclusivement des airs à da capo. Et,
rarement, des duos ou des chœurs – on va dire que dans le meilleur des
cas vous en trouverez deux par opéras, et toujours sensiblement plus
courts que les airs. On parle alors des « numéros musicaux », car ils
sont bel et bien numérotés pour pouvoir les retrouver (plus commode que
« le deuxième air de Nicomedo à la cinquième scène de l’acte III »). À
ce moment, l’action s’arrête et le personnage partage ses émotions :
courage, tendresse, espoir, crainte, orgueil, dépit, fureur,
déréliction… le nombre de ces affects archétypaux n’est pas très élevé,
ce qui a permis la réutilisation abondante d’airs d’un opéra dans un
autre – les droits d’auteur n’existant pas, les compositeurs
n’hésitaient pas non plus à réutiliser des airs réussis de collègues
dans leurs propres opéras.
J’ai parlé de da capo. « Da
capo » signifie « avec une reprise depuis le début » : ces airs sont
pour la plupart constitués, tout au long du XVIIIe siècle, de 8 vers.
Un quatrain principal, longuement répété, suivi d’une section plus
courte de 4 vers (et toujours contrastée, moment de fureur ou de
confusion pour les airs extatiques, moment de brève émotion tendre pour
les airs de bravoure…). Une fois qu’on a fait tout cela, on reprend
intégralement la mise en musique du premier quatrain, en y ajoutant des
variations vocales (on les appelle souvent « diminutions », car ce sont
des formules de notes en général plus brèves, des ornements qui
augmentent le nombre de notes exécutées). Ces ajouts étaient censés
être improvisés, même si les chanteurs étudiaent bien sûr des formules
réutilisables. Aujourd’hui, elles sont soigneusement écrites par les
chefs ou les interprètes. Comme elles ne figuraient pas sur les
partitions, on a longtemps, même dans le mouvement baroque, joué ces
reprises sans ornements – ce qui les rend particulièrement
fastidieuses, surtout dans les airs très longs du milieu et de la fin
du XVIIIe siècle.
Un air à da capo fait dans
les 4 à 6 minutes à l’époque de Haendel et Vivaldi, mais peut durer 9
minutes à partir des années 1740… sans reprise variée, ce peut être un
peu ennuyeux si la mélodie n’est pas particulièrement inspirée ou si le
chanteur n’est pas exceptionnel. Les da capo ornés sont aujourd’hui
redevenus la norme, musicologie aidant. Dieu soit loué.
5. Le triomphe de la
peste
vocale
Ce type d’opéra, qui est moins dépendant de la compréhension du texte
théâtral, obtient un succès fulgurant en Europe : la virtuosité de sa
musique (il faut y voir l’équivalent des Quatre Saisons de Vivaldi), la
déification des chanteurs-vedettes, le caractère stéréotypé et annexe
de l’intrigue permettent de traverser les frontières. Il s’adapte très
bien ensuite au style classique avec un orchestre qui inclut davantage
les vents, cherche davantage de couleurs, étend la virtuosité sur des
ambitus vocaux plus larges, cherche des lignes mélodiques plus
vigoureuses (voire athlétiques).
Il est joué partout, en général en italien : de Lisbonne à
Saint-Pétersbourg en passant par Londres, avec quelques adaptations
linguistiques locales (en suédois à Stockholm, et à Hambourg des objets
hybrides improbables en allemand pour les airs, en italien pour les
récitatifs et en français pour les chœurs – voyez Orpheus de Telemann, par exemple).
Seule la France en reste au modèle déclamatoire de la tragédie en
musique, tout en en important les innovations harmoniques et
progressivement le goût de la virtuosité (très audible chez Rameau, par
exemple). Mais l’accusation d’ultramontanisme est grave pour un
compositeur, et tout le monde se défend d’importer quelque influence
que ce soit. En tout état de cause, la dominante de l’opéra français
reste textuelle (ou, pour l’opéra-ballet, la danse et la couleur locale
soutiennent l’intérêt premier du public), et c’est la seule nation à
conserver un modèle distinct du seria
italien. Toutes les nations les plus fières ont servilement adopté le
nouveau format musical à la mode, et pour un siècle.
Et encore, un siècle, c’est en restant modeste : il existe des opéras
seria dès les années 1690, et le belcanto romantique n’est finalement
qu’une adaptation au style romantique des formules du belcanto baroque
et classique tel qu’il est pratiqué dans l’opéra seria (air répétitif
virtuose orné avec récitatifs intercalés, de moindre importance). Mais
la fin du XVIIIe siècle et surtout le début du XIXe siècle voient
apparaître des opéras dans les langues locales, et parfois avec une
réelle ambition, Weber et Schubert en Allemagne, Dupuy au Danemark,
Arriaga en Espagne…
6. Catégories vocales
Cette époque est aussi celle des rôles travestis (des rôles masculins
héroïques joués par des femmes, en l’occurrence) et des castrats. Je
consacrerai peut-être un épisode aux castrats – ces pauvres diables
auquels ont dérobait, dans leur jeune âge, les outils indispensables de
leur succession. Ils disposaient ainsi d’un larynx d’enfant posé sur
des poumons et des résonateurs d’homme, ce qui devait être
particulièrement insolite et surprenant. Femme ou castrat, cela
témoigne en tout cas d’une fascination pour les voix aiguës. Le goût
des XXe et XXIe siècles en Occident représente l’homme viril avec une
voix grave (voire rauque et peu sonore, façon Humphrey Bogart, James
Earl Jones, Andrew Lincoln) – je peux témoigner, puisque je dispose
d’une voix plutôt aiguë, qu’on est obligé d’utiliser beaucoup de
stratégies extra-timbrales pour asseoir sa présence en public (le
contenu de ce que l’on dit, les variations de ton, l’humour… alors que
l’autorité naturelle d’une voix grave est immédiate). On le voit au
demeurant à l’opéra, avec le nombre croissant de rôles principaux
confiés à des barytons – le baryton, c’est le symbole l’homme
véritable, dans toute sa complexité.
Au XVIIIe siècle, c’est tout le contraire : les héros ont souvent une
ascendance surnaturelle, divine, et réalisent des exploits qui ne sont
accessibles qu’à une âme hors du commun et à une généalogie du plus
haut prestige. On les représente donc par des voix aiguës et agiles,
qui planent au-dessus des aptitudes des simples humains. Le ténor
devient progressivement utilisé dans la période classique (dernier
quart du XVIIIe siècle), mais plutôt pour représenter les rois et les
pères, pas toujours sympathiques (prenez Idoménée et Mithridate, chez
Mozart) – en tout cas beaucoup plus humains et bien moins exemplaires
que leurs équivalents chantés par des sopranos ou des altos, qu’ils
soient masculins ou féminins. Les basses, elles, sont vraiment
réservées aux personnages secondaires majestueux, les pères, les rois,
les magiciens…
C’est ainsi que dans un opéra seria
habituel de la période baroque, on ne croise quasiment que des voix de
femmes (avec une basse en personnage secondaire pour varier un peu) ou
de castrats.
7. Les limites du seria
Vous aurez peut-être remarqué, au gré de subtiles allusions à peine
perceptibles, que je ne suis pas complètement enthousiaste devant la
domination de ce genre en Europe. C’est mon goût personnel, il est vrai
que le seria est probablement pour moi la période la moins
enthousiasmante de l’histoire de l’opéra.
Mais cela mérite peut-être une explicitation. Pour moi qui apprécie en
particulier le rapport au texte et à la dramaturgie, je me retrouve
face à des airs dont le texte est répété à l’infini, peu intelligible
sous les coloratures (toutes les figures agiles de la voix sur une
voyelle unique o-o-o-o-o o-o-o-o-o), et pas traité de façon
particulièrement expressive – en tout cas pas vis-à-vis de la prosodie.
Les livrets y sont complètement stéréotypés, parfois même
interchangeables – et interchangés par les compositeurs.
C’est possiblement la période où l’on a le plus produit d’opéra, mais
aussi celle où l’on rencontrera le moins de diversité et de surprises,
tant le modèle y est normé, et pas très riche ni contrasté en tant que
tel.
Pour autant, musicalement, le genre recèle des pépites (qu’il faut
vraiment écouter comme des concertos pour instruments vocaux !), et les
atmosphères de certains airs sont absolument ineffables. Par ailleurs,
si l’on rencontre des chanteurs qui nous émeuvent, les entendre dans le
seria, c’est la certitude d’entendre toute leur voix complètement mise
en valeur – rien à voir avec les airs de Verdi qui mettent en valeur un
caractère du personnage ou un trait d’écriture du compositeur, ici tout
est d’abord pensé pour magnifier la voix et lui donner le temps d’être
goûtée par le public.
Et son importance est absolument centrale dans l’histoire de l’opéra.
C’est pourquoi il n’était pas inutile de s’y arrêter un moment dans ce
parcours autour de l’opéra italien.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Pédagogique a suscité :
Je
profite du concert tout frais autour de l'œuvre pour rappeler quelques
éléments et… poser quelques questions.
(Pour
ceux qui n'y étaient pas, autre version
vidéo de l'œuvre, calée sur l'un de ses moments paroxystiques.)
--
#ConcertSurSol
n°11 Gluck,
Iphigénie en Aulide, Chauvin
Judith van Wanroij | Iphigénie Stéphanie D’Oustrac | Clytemnestre Cyrille Dubois | Achille Tassis Christoyannis | Agamemnon Jean-Sébastien Bou | Calchas David Witczak | Patrocle / Arcas / Un Grec Anne-Sophie Petit | La première Grecque Jehanne Amzal | La deuxième Grecque Marine Lafdal-Franc | La troisième Grecque
–
Les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles (direction artistique Fabien Armengaud)
Le Concert de la Loge
Julien Chauvin | direction
Lors de la représentation du premier opéra français de Gluck, en 1773, les témoins rapportent que tout le théâtre était en pleurs. Ce n’est plus tout à fait la façon dont nous percevons désormais cette situation dramatique et cette musique, mais elle éclaire le projet d’émotion directe soutenu par Gluck, en débarrassant le théâtre des ornements rocaille de la génération postramiste.
--
Iphigénie, le prequel
Contrairement
à Iphigénie en Tauride,
jouée régulièrement partout, Iphigénie en Aulide
est très rarement donnée (l’a-t-elle été en France depuis Gardiner à
Lyon, au début des années 90 ?), et conserve encore quelques empreintes
du temps d’avant – comme l’air orné d’Achille, évoquant les ténors
virtuoses ramistes.
L’œuvre
contient pourtant quelques-unes des très belles pages de Gluck : le
début formidable par l’invocation-plainte d’Agamemnon, le trio
désespéré Iphigénie-Clytemnestre-Achille en apprenant la nouvelle, le
duo de fureur paroxystique qui oppose Achille à Agamemnon, l’air de
fureur de Clytemnestre, ou encore la très belle prière chorale du
sacrifice, interrompue en pleine phrase par les éclats de la bataille
menée contre les autels par le péléide ! Tout cela dans la langue
épurée, où toute la musique s’efface pour magnifier la
déclamation.
Je
suis beaucoup moins touché par l’autre moitié de l’œuvre (les scènes
plaintives de l’obéissance noblement geignarde), mais il faut bien voir
que pour le public du temps, c’était là une source d’exaltation
émotionnelle d’intensité peut-être encore supérieure à celle des grands
éclats. [Tout cela ne fait que renforcer ma conviction qu’il serait
vraiment pertinent d’écrire des opéras calibrés pour les goûts
d’aujourd’hui, avec des intrigues plus resserrées et des affects plus
proches de nos perceptions du monde.]
--
Iphigénie, la boloss
Le livret se situe donc dans la partie du mythe qui précède le départ à
Troie et le sacrifice d’Iphigénie, calqué sur la trame de la tragédie
homonyme d’Euripide (puis Racine – celle de Goethe est écrite seulement
à la fin des années 1770). Il est centré autour d’une héroïne
paradoxale, Iphigénie : aspirations toujours nobles et pures, caractère
inébranlable, mais figure absolument immobile, qui n’ose rien pour
elle-même et refuse obstinément de changer ou d’agir. C’est une figure
résignée, mais admirable dans l’idéal d’alors, parce que pieuse,
raisonnable, sensible avant tout à son devoir – et son honneur (là
aussi, une valeur qui résonne de façon peut-être plus menaçante
qu’enviable pour le spectateur européen de 2022, avec une perception
beaucoup plus variable d’un spectateur l’autre qu’elle ne l’était en
1773).
On retrouve le même type d’idéal, mais plus actif (car confié à des
hommes, des rois, des guerriers) dans Iphigénie en Tauride, lorsqu’Oreste et Pylade se disputent l’honneur de mourir pour sauver
son ami.
Quoique
le livret du Roullet ne soit pas un chef-d’œuvre d’écriture poétique
(« Fut-il jamais conçu / De projet plus affreux ? », et
autres « oui » qui servent de cheville…), il n’est pas sans
mérite. Il réutilise par exemple la technique grecque de certains stasima
(chœurs de tragédie grecque, je pense en particulier à l’un de ceux d’Œdipe à Colone)
en faisant décrire le sacrifice hors scène, mais au futur, par
Clytmnestre. Procédé dramatique saisissant d’une part – le sacrifice
n’aura pas lieu, mais on en a tout de même la saveur émotionnelle –, et
qui ancre l’économie générale du côté des modèles antiques, de façon
assez évocatrice.
Par
ailleurs, je suis assez admiratif de son jeu récurrent avec l’ironie
tragique. Cela commence avec le « juste courroux » dès la
première entrée de Clytemnestre – on sent bien le tempérament de feu,
les instincts maternels sauvages et, dans une perception plus XXIe, la
personnalité qui peut vite basculer du côté du déséquilibre et de
l’outrance.
Et
les références s’empilent : Iphigénie la quittant pour l’autel du
sacrifice lui demande le pardon de son père (« N’accusez point mon
père ») et lui recommande son frère Oreste (« Puisse-t-il
être, hélas ! / Moins funeste à sa mère ! »), dont tous les
spectateurs savent qu’il sera chassé, jusqu’à tenter de l’assassiner
chez Sophocle et Hofmannsthal… et qu’il reviendra en vengeur
implacable.
Peut-être
encore plus glaçant, car moins fondé sur la vraisemblance psychologique
de l’intrigue, et gratuitement glissé par l’auteur, Patrocle, dans les
réjouissances du mariage, chante « Hector et les Troyens, par la
honte pressés / En vain s’opposeront à sa valeur altière / Sous les
murs d’Illion atteints et renversés, / Hector et les Troyens vont
mordre la poussière. », forfanterie qui annonce en réalité la
propre défaite mortelle de Patrocle face à Hector. On frémit en
entendant la chanson, petite réplique qui n’aura pas de suite mais dont
la promesse terrible demeure à notre esprit – car nous savons ce qu’il
en sera, à l’épisode suivant.
Il
était tout à fait licite, dans les tragédies classiques et plus encore
les tragédies en musique, de ne conserver que les éléments essentiels
d’un mythe (Achille ne peut pas être couard, troyen ou vieux) et
d’ajouter des éléments externes, notamment des intérêts amoureux
féminins (pour pouvoir faire des duos d’amour), s’ils ne perturbent pas
trop l’équilibre du mythe.
Mais
je trouve tout de même que la résolution heureuse d’Iphigénie en Aulide
– assez habituelle, même si l’on trouve aussi, un peu plus tard (Andromaque
de Grétry, en 1780 !) des fins absolument sans espoir – pose quelques
problèmes de cohérence mythologique. Que fait-on de l’épisode en
Tauride si Iphigénie n’y est pas transportée ? Que penser de
l’amour d’Achille pour Briséis, absolument fondateur du mythe (c’est
même le point de départ de L’Iliade, ces quelques vers que même aujourd’hui on continue de connaître par
cœur chez toutes les générations… on ne fait pas plus source canonique
que ça !) ? Et comment pourrait-il se marier avec Polyxène s’il
l’est déjà à la maison ? Même le crime de Clytemnestre (qui,
certes, peut tout de même nourrir de la rancœur et un amant…) paraît
moins vraisemblable.
Ce
paraît un gros retournement du mythe, mais je suppose que le fait que
cela ne se produise que dans les derniers instants, après le Calchas ex machina,
rend le problème beaucoup moins fondamental que s’il innervait tout le
drame. En tout cas je n’ai jamais rencontré de mention de réserves du
public d’époque à ce sujet.
--
Iphigénie, la romantique
J’aurais
aussi pu titre « Gluck ou la gloire du trémolo », tant le
procédé (archet qui fait des allers-retours très rapides sur la même
note), rarissime auparavant, est devenu la norme chez Gluck, servant
(de façon toujours aussi saisissante 250 ans plus tard !) à tendre
instantanément l’atmosphère dramatique, que ce soit pour la révélation
murmurée d’un rêve prophétique ou pour soutenir des éclats
guerriers.
J’ai
été frappé par le côté très verdien du chœur de réjouissance tandis que
le soliste exprime son désespoir, vraiment un procédé typiquement
romantique qui oppose les affects sombres du héros à ceux sans ombre de
la foule. Bien sûr, procédé qui peut être considéré comme universel,
mais il est rare que ce soit à ce point décorrélé dans les années
1770.
Autre
préfiguration, les deux airs d’Iphigénie et d’Achille qui deviennent de
façon fluide un duo… typique de l’école française, où la segmentation
en numéros n’est pas du tout aussi rigide qu’en italien, et où l’on
peut glisser d’un récitatif accompagné par tout l’orchestre (c’est
désormais toujours le cas, chez Gluck, alors que même chez Rameau il
existait encore des moments uniquement accompagnés par la basse
continue, certes de moins en moins nombreux) à un air, d’un air à un
chœur ou à un ensemble, sans que la délimitation soit toujours nette ou
assurée par des accords conclusifs. Dans l’acte III d’Armide de LULLY,
passé le premier air… où est le récitatif ? où est l’air ? la scène
entière est vraiment conçue comme un ensemble organique.
C’est
ce que Meyerbeer poussera à son paroxysme, avec des enchaînement très
sophistiqués entre « numéros » qui restent vaguement
identifiables, mais dont les frontières exactes sont complètement
brouillées pour ne pas freiner l’avancée dramatique.
–
Je
dois partir visiter une collection princière et répéter de l’opéra
provençal et russe, je reviendrai parler de l’interprétation (et la
couvrir d’éloges) mais aussi, c’est un peu pour ça que je suis là,
essayer de poser des questions sur ce qu’impliquent le diapason, les
choix de tessitures et les techniques vocales actuelles sur
l’interprétation de cette musique – et sur notre vision du monde ?
–
–
Le Concert de la Loge Olympique
Très
impressionné par l’orchestre : résonance formidable des cordes, au son
assez sombre pour un orchestre sur instruments anciens. Quand on les
voit jouer, on comprend la tension imprimée – comme les violoncellistes
et contrebassistes entrent dans la corde,
avec quel entrain et quels sourires ils s’abandonnent à cette musique !
Sont
ainsi magnifiés les beaux moments d’orchestration comme les superbes
alliages flûte-hautbois par-dessus les cordes (réussis de façon
particulièrement diaphane et surnaturelle), ou le plus classique cordes
graves-basson… quelques moment aussi où c’est l’interprétation qui crée
l’événement d’orchestration, comme pendant les très grands coups
d’archet donnés pendant l’évocation des Euménides.
Julien Chauvin, que j’avais plutôt vu jouer-diriger jusqu’ici, dirige sur le temps mais
avec des gestes d’anticipation très clairs, et ses interventions
révèlent une finesse de pensée sur chaque phrasé, une compréhension
intime des dynamiques de cette musique.
J’ai
beaucoup entendu à la sortie du concert et lu sur la Toile que c’était
« joué trop vite », en réalité on dispose de minutages pour
certaines œuvres de la même esthétique à l’Académie Royale de Musique
(Tarare, par Salieri, successeur officiel de Gluck à Paris, qu’un
subterfuge avait même réussi à faire passer pour Gluck lui-même !). Et
ils sont très rapides – l’enregistrement de Rousset se situe à peine au
delà du minutage historique.
En
tout état de cause c’était d’une urgence, d’une précision et d’une
qualité de finition assez superlatives.
–
Le plateau
Que
des grands chanteurs, mais pas tous au même degré d’accomplissement : Jean-Sébastien Bou (Calchas),
comme d’habitude, champion du raptus,
à la fois au sommet de la déclamation française et d’une forme
sauvagerie mordante dans ses interventions démiurgiques.
Je
me suis demandé au début si Cyrille Dubois
(Achille) était un bon choix – technique XIXe de voix pleine qui essaie
de s’alléger plutôt que technique intrinsèquement calibrée pour ce
répertoire – me faisant même sursauté avec un bruit d’obturation
glottique délibéré assez étonnant dans ce répertoire. Mais très vite,
je suis séduit par la façon dont chaque facette de cet archétype du guerrier sensible
est aboutie : tendre, agile, tempêtant, il réussit toutes les
expressions, et fend totalement l’armure en seconde partie de soirée,
où son trio et surtout le duo d’affrontement avec le Chef des Armées
lui fait croquer les récitatifs avec une fureur que je ne pourrais
comparer qu’à Siegmund Nimgern en Ruthven (Der Vampyr)
ou Gianni Raimondi en Carlo Moor (I
Masnadieri),
les deux exemples les plus totalement possédés que je connaisse en
matière de récitatif héroïque masculin.
Ce qu'il livre ce soir-là est une leçon absolue en matière d’émission
cinglante et d’expression à la fois ciselée et totalement emportée. Il
n’a jamais si bien chanté que ce soir ; aucun ténor n’a jamais si bien
chanté que ce soir.
Même
si Stéphanie d’Oustrac (Clytemnestre)a désormais totalement perdu ses attaques trompettantes (son squillo),
son charisme ravageur fait des merveilles dans un rôle qui intervient
peu mais dont l’interaction avec les intrigues à venir projette une
ombre plus vaste sur l’ensemble de l’œuvre… Elle offre un luxe
incroyable d’expression et d’incarnation (très bien chanté au demeurant
!) dans ce qui devient soudain un rôle principal.
Parmi
les trois excellentes Grecques, j’été ravi de retrouver les
prometteuses Marine Lafdal-Franc (la
meilleure déclamation française dans Ariane et Bacchus de
Marais en avril dernier !) et
Jehanne Amzal
(ronde de timbre et précise de verbe !).
J’en
viens à deux micro-réserves. Judith van Wanroij (Iphigénie)
a toujours pour elle cette jolie patine de timbre, cette connaissance
du style, et elle était vraiment en verve vendredi soir, essayant même
de jouer jusqu’au bout lorsqu’elle ne chantait pas. Je ne puis
m’empêcher de penser, cependant, qu’une voix aux contours plus définis
et une diction plus précise auraient pu porter Iphigénie hors de la
seule composante passive / plaintive pour porter haut le vers et faire
aussi d’elle une héroïne qui fait le choix délibéré de son destin,
fût-ce en obéissant.
Petite
frustration aussi avec Tassis Christoyannis,
qui peut être un diseur exceptionnel (témoin son Idoménée de Campra il
y a un an !), mais semblait assez terne et introverti hier – le rôle
est trop grave pour lui et il connaissait sa partition, mais le
résultat était tant sur la réserve qu’il évoquait un déchiffrage avancé
et prudent (même la couverture
vocale
était plus opaque que d’ordinaire), alors que sa partie contient
peut-être les plus belles pages de la partition ! Je ne sais
pourquoi, mais c’était décevant, lorsqu’on sait de quel bois il est
fait.
–
À
qui confier le chant du XVIIIe siècle ? — Chanteurs récurrents
Comme
souvent, je me demande si je ne vais pas d’abord au concert pour
pouvoir mieux me poser des questions… J’en ai deux en tout cas.
D’abord,
la distribution : le CMBV et Bru Zane programment toujours les mêmes chanteurs.
L’avantage est d’abord, je le devine, logistique : en disposant
d’artistes qui se connaissent entre eux, et qui connaissent le style,
on gagne un temps considérable en répétition, ce qui permet de limiter
les coûts ou, à coût égal, d’optimiser le temps de répétition pour
effectuer davantage de travail de détail. Lorsqu’on est simplement
mélomane, on néglige parfois cet aspect : une production, ce sont aussi
des conditions matérielles, et ce qui peut nous paraître une négligence
peut simplement résultat du fait que le temps de répétition dévolu à
des œuvres aussi longues est finalement assez réduit si l’on veut
entrer finement dans le détail ! (Ne pas oublier aussi que leur
rareté fait que personne, à part éventuellement le chef, n’a un long
compagnonnage qui permette de griller les étapes de l’apprentissage et
de donner une conception mûrie depuis des années…).
L’autre
bienfait que cela permet d’entendre des voix soigneusement choisies,
souvent dotées de belles qualités (de timbre, d’expression, parfois de
diction), et de les retrouver avec plaisir – je ne connais pas
grand’monde qui se plaigne d’entendre souvent Gens, d’Oustrac, Auvity,
Dubois, Vidal, Mauillon, Christoyannis, Bou, Lécroart ou Courjal…
Je
m’interroge cependant : si en tant que mélomane nous avons un désaccord
esthétique avec ces choix, nous risquons de devoir vivre avec tout un
pan du répertoire difficilement écoutable, pour des décennies avant que
ce ne soit réenregistré.
Pour
ma part, Watson, Kalinine, Mechelen, Dolié, Witczak, même si leurs
qualités d’artiste déjouent régulièrement mes craintes, n’incarnent
vraiment pas mes idéaux pour ce répertoire – ni ne me paraissent
cohérents avec ce que l’on peut supposer du chant XVIIIe, avec leur couverture
au minimum XIXe. Je les cite à titre d’exemple, ce qui ne remet
nullement en cause leur dévouement admirable envers ce répertoire, ni
même leurs qualités d’artistes – je m’interroge plus largement sur
l’adéquation de leur technique à ce répertoire, sur ce qu’ils peuvent
apporter ou retirer aux œuvres et à cette esthétique, par sur leur
bonne foi ni sur leur valeur intrinsèque de musicien (qui me paraît
absolument indéniable).
On
pourra m’objecter, et non sans raison, que si l’on changeait
d’interprètes à chaque fois le résultat serait aléatoire et permettrait
moins d’anticiper les adéquations et les réussites, surtout si les
chanteurs ne sont pas spécialistes. C’est vrai. Mais cela varierait
peut-être un peu les timbres et les incarnations.
Je
n’ai pas de réponse à cette question, c’est simplement un parti pris
sur lequel je m’interroge : je ne sais pas si (indépendamment des
questions pratiques) il est le meilleur artistiquement – considérant
que globalement les chanteurs récurrents de ces productions sont
vraiment excellents !
–
À qui confier le chant du XVIIIe siècle ? — Tessitures sans titulaires
Sur
la seconde question, plus technique, j’ai davantage une opinion formée
: pourquoi distribuer les rôles de Calchas et d’Agamemnon,
qui disposent d’aigus mais dont le centre de gravité est vraiment bas, à
d’authentiques barytons
? Bou et Christoyannis étaient vraiment embarrassés, par moment,
à râcler le plus élégamment possible le bas de la tessiture, ce qui
rendait leur projection et leur expression plus difficiles.
Idéalement,
il aurait fallu des basses chantantes, pas nécessairement de l’ampleur
de Teitgen (qui est de toute façon passé à autre chose) ou Courjal,
mais plutôt de la typologie de Thibault de Damas ou d’Edwin
Crossley-Mercer (que je n’aime pas beaucoup dans ce répertoire, mais ce
n’est pas ici mon sujet), pour citer des noms qui ont déjà contribué à
ces productions.
En
réalité je vois très bien pourquoi on les a choisis : on ne dispose
pas, dans le circuit baroque français, de basses d’un charisme
équivalent à Bou et Christoyannis. Elles existent bien sûr (sur le
nombre de chanteurs professionnels, on ne trouverait pas deux pauvres
basses pour tenir les quelques rares rôles d’ampleur de ce répertoire
?), mais elles ne sont pas en lumière – et celles formées au CMBV ont
en général un timbre étroit et un petit volume qui ne les destine pas à
de grands solos dramatiques d’opéra à projeter dans des salles de la
taille des théâtres des XIXe / XXe siècles.
Mais
le résultat n’est pas tout à fait idéal ici. (Et ce, même si je donne
tout pour entendre Jean-Sébastien Bou dans n’importe quel rôle où il
n’a rien à faire, parce qu’il y sera quand même le meilleur en dépit de
toutes les limitations vocales…)
J’ose
alors la question que personne n’a eu le front de poser : si l’on n’a
pas trouvé les barytons-basses éloquents pour chanter ces rôles (ou
qu’ils sont trop chers et pris par d’autres répertoires), pourquoi ne
pas jouer, au minimum, à un diapason plus favorable (440, voire un peu
plus… à part Achille, ça ne rendrait vraiment pas les autres rôles très
tendus) ?
Et
là, on a le vertige : le chef et les musicologues du projet refuseront
probablement cette compromission vis-à-vis de la promesse initiale de
retour à l’authentique ; les instruments ne peuvent pas tous tenir ce
changement-là (tension du chevillier pour les cordes, bois qui sont des
copies d’originaux à diapason fixe, qu’on ne bâtit pas pour des
diapasons à 440 Hz…). Voilà beaucoup d’obstacles.
Donc
le choix d’engager des chanteurs un peu à l’extérieur de la tessiture
mais terriblement charismatiques se tient en réalité.
Mais
l’on s’écarte finalement de l’authenticité du profil vocal de ces
rôles, ce qui pose aussi des questions sur l’ampleur des compromis
nécessaires pour qu’un tel projet puisse aussi toucher un public et
aboutir sur une représentation appréciée et un enregistrement
commercialisable…
–
À qui confier le chant du XVIIIe siècle ? — À des beuglards
dix-neuvièmistes
Je
reste toujours perplexe devant les techniques vocales des chanteurs qui
interprètent le répertoire baroque – où les différents ensembles,
quelle que soit la nation et la période concernée, prétendent tout de
même revenir aux sources. Ils vont dégoter ou reconstruire des
instruments originaux injouables, dont ils finissent par obtenir un
résultat immaculé (tel qu’on n’en a probablement jamais eu à l’origine
!)… mais ils travaillaent avec des chanteurs verdiens !
Car
la quasi-totalité des chanteurs du circuit (même ceux que j’adore) ont
pour base une technique conçue pour chanter le répertoire du XIXe
siècle : couverture vocale massive (qui unifie et protège le timbre
lors de la montée dans les aigus), harmoniques très denses des formants
(les réseaux d’harmoniques qui permettent de passer l’orchestre en
surinvestissant des zones de fréquence que reçoit particulièrement bien
l’oreille humaine)… ce sont des postures vocales tendues vers
l’émission de médiums très robustes et d’aigus sonores, plutôt qu’à
mettre en valeur le détail des inflexions d’un texte, car s’éloignant
beaucoup de la clarté de l’émission parlée.
Pourtant,
on n’a pas besoin de voix aussi charpentées pour ce répertoire, aux
orchestres peu épais (a fortiori
accompagné avec des instruments naturels, qui créent une
« barrière » sonore beaucoup moins serrée).
La
raison ? Tout simplement, les chanteurs lyriques commencent tous
par apprendre la technique XIXe (à la sauce XXIe, qui n’est en plus pas
forcément la meilleure en matière de clarté et de naturel…), même ceux
qui se spécialisent très vite dans le baroque.
On
n’a pas nécessairement de vue très claire de ce qu’était le chant des
XVIIe-XVIIIe siècles – je veux dire, on a beaucoup de descriptions,
mais l’écart entre une description verbale et le résultat sonore de ce
qu’est un placement vocal est à peu près irréductible (imaginez devoir
reproduire l’accent anglais rien qu’en lisant des descriptions dans des
livres…) –, mais on sait qu’on utilisait le registre léger pour les
aigus, que la déclamation prévalait en France (et que toutes les
préoccupations concouraient à l’intelligibilité du chant), et qu’on
n’avait pas du tout besoin de voix très unifiées et sonores.
Je
suis donc étonné qu’on n’ose pas des expérimentations de ce côté-là… le
belting
de Marco Beasley n’est pas plus authentique, mais en cherchant du côté
de toutes les techniques d’émission, classiques ou non, connues
aujourd’hui, on pourrait sans doute essayer des choses intéressantes.
Mais c’est un dépaysement encore plus radical que l’introduction des
instruments d’époque, dans la mesure où il faudrait travailler avec des
musiciens de culture différente… à l’échelle d’une production à boucler
avec un nombre de répétitions limitées, on mesure bien l’inconfort,
voire l’impossibilité.
Mais
sur le temps long, qu’il y ait une classe spécialisée (comme le fut la
classe de Rachel Yakar aux débuts des Arts Florissants, qui produisait
pour le coup des voix très typées et adaptées au besoin de ce
répertoire) qui essaie de promouvoir des émissions plus spécifiques et
compatibles avec les enjeux de la tragédie en musique, ce serait
vraiment bienvenu…
(Je
n’espère plus, à la vérité, en constatant une évolution assez inverse
des écoles de chant, toujours plus opaques dans tous les répertoires.)
–
Comme
vous le voyez, cette représentation de haut niveau et absolument
passionnante a un peu emballé mon imagination sur plusieurs étages – où
il n’y a pas toujours la lumière, certes.
Comme l'année a beaucoup avancé et que la série ukrainienne ainsi que
l'augmentation de ma pratique de déchiffrage commenté ont occupé une
grande part du temps prévu pour l'écriture de cette série sur les
compositeurs de la saison, je reprends le fil en réduisant au maximum
le détail : ce seront désormais moins des présentations que des
évocations, pour que vous ayez une idée de ce qu'on aurait tout à fait
pu programmer ou enregistrer cette année au lieu de Mozart, Schubert et
Beethoven.
Né en 1872
(150 ans de la naissance)
Siegmund von Hausegger(1872-1948).
→ Grand chef d'orchestre (directeur musical du Philharmonique de Munich
pendant dix ans à partir de 1924, prof de Jochum, etc.), auteur
d'opéras qu'on n'a jamais remontés, il connaît un regain d'intérêt avec
les quelques albums marquants que lui a consacrés CPO autour de ses
lieder orchestraux et de ses poèmes symphoniques, d'un postromantisme
particulirement élancé et inspiré.
● La Natursymphonie
et le disque contenant la Dionysische
Fantasie (♫ extrait) sont à connaître en priorité, mais les
quatre monographies qui lui sont consacrées (toutes chez CPO), plus Wieland der Schmidt par l'American
Symphony sont très réussis.
■ Même pas besoin de faire un effort : un contemporain de Mahler qui
écrit une Symphonie Naturelle et des poèmes symphoniques dionysiaques,
dans une langue sonore qui évoque largement notre culture filmique, ça
s'imposerait assez facilement passé le premier concert nécessairement
un peu vide.
Fernand Halphen(1872-1917).
→ Particulièrement mal connu malgré ses œuvres chambristes de grande
qualité, sorte de Fauré – son maître – plus évident (mais pas moins
raffiné), Halphen pourrait de surcroît être un objet de mémoire : d'une
famille illustre, juif et fils de banquier, veuillez adresser
vos plaintes au Bureau des Clichés, Prix de Rome, mort sur le
champ de bataille en 1917, il ferait un sujet d'étude pertinent sous
beaucoup d'angles, et pourrait être programmé au fil de nobreuses
thématiques.
● Le disque de mélodies gravé par François Le Roux et Jeff Cohen,
somptueux, est devenu très difficile à trouver en physique, mais je
vois qu'il est désormais republié en flux. (♫ extrait)
On trouve aussi une symphonie en ut mineur, au disque, par… l'Orchestre
du Campus d'Orsay !
■ Un destin aussi singulier pourrait aisément être mis en valeur, sans
avancer de grands frais, à travers des récitals de mélodies… Que ce
soit en tant que récital monographique, en tant que concert
thématique au format mixte (avec récitant, projections…), ou en
forme d'hommage aux musiciens de la grande
guerre.
Typiquement le genre de choses qu'on pourrait programmer dans les
amphis de la Cité de la Musique, de Bastille, à Cortot, etc.
Paul Juon(1872-1940).
→ Compositeur helvético-russe, élève de Taneïev et Arenski, qui écrit
lui
aussi de la belle musique de chambre, plus sobre et moins typiquement
russe que ses modèles, pas aussi généreuse mélodiquement, mais écrite
au
cordeau.
● On trouve de beaux enregistrements du Trio piano-cordes, du Quatuor
piano-cordes (anthologie de l'Ames Quartet chez Dorian Sono Luminus),
du Sextuor piano-cordes (chez CPO évidemment). (♫ extrait)
■ On pourrait faire de beaux programmes thématiques en mêlant trois
trios russes, par exemple la filiation prof-élève
Tchaïkovski-Taneïev-Juon… Mais vu que les programmes sont faits en
suivant ce que les vedettes apportent, ce n'est pas gagné.
Henri Büsser(1872-1973).
(parfois graphié « Busser »)
→ Autre Prix de Rome, chef réputé (il nous reste un impressionnant Faust avec Vezzani et Journet !),
nous le connaissons surtout pour ses orchestrations du Chant du Départ
de Méhul, de la Petite suite de
Debussy (sa version la plus couramment jouée) et récrit l'orchestration
de Printemps,
perdue, sous la supervision de Debussy. Il écrit par ailleurs de belles
mélodies, mais l'on a aussi des opéras jamais enregistrés, comme une Vénus d'Ille
qui rend très curieux. Comme il n'est toujours pas libre de droits, et
pour longtemps (mort en 1973 !), cela ne facilite pas la diffusion de
ses œuvres, évidemment.
● Quasiment rien pour lui-même au disque. Des bouts de choses dans des
récitals de chanteurs du passé (Martial Singher par exemple) et
quelques pièces brèves manifestement conçues pour les concours, guère
davantage. (♫ extrait)
■ Je voudrais évidemment que le simple fait de son lien avec Debussy et
sa présence importante dans le paysage musical de son temps le fasse
rejouer, mais il serait sans doute plus raisonnable d'espérer que la
célébrité de La Vénus d'Ille,
lecture fréquente au collège, ne finisse par motiver un programmateur
qui l'a relu récemment avec son ado…
Lorenzi Perosi(1872-1956).
→ Auteur d'oratorios à l'esthétique singulière – quelque part entre Parsifal,
la simplicité italienne et l'épure du cécilianisme… – sur de nombreux
sujets, en particulier du Nouveau Testament. Membre de la Giovane Scuola comme
les véristes, il était du côté du mouvement cécilien et n'a pas composé
d'opéra… Perosi tient à la fois la place de représentant principal du
mouvement anti-théâtralité religieuse… et à avoir écrit beaucoup
d'oratorios (dans une esthétique plus contemplative que dramatique en
effet). Quoique d'abord compositeur, notamment auprès de Pie X, il
finit par être ordonné prêtre (tout en continuant de composer). Son
legs ne se limite pour autant pas à la musique sacrée : le catalogue
contient aussi de beaux quatuors à cordes, dans la même esthétique
apaisée mais raffinée.
● Beaucoup de choix chez Bongiovanni – pas toujours bien capté – pour
les oratorios (♫ extrait) et la musique de chambre (♫ extrait).
Côté musique de chambre, le
Trio à cordes n°2 gravé avec le Roma Tre Orchestra Ensemble est
particulièrement persuasif, dans des conditions techniques d'exécution
et de captation très supérieures à celles des méritoires volumes
Bongiovanni.
■ Ce n'est pas le plus évident à programmer, surtout pas en concert…
mais on pourrait imaginer que des églises programment certains
oratorios dans la période liturgique idoine, ou que des ensembles
amateurs (ce n'a pas l'air très difficile, peu de figures rapides, de
fugues, etc.) s'en emparent. (Cependant il faut ensuite remplir la
salle à la seule force d'un nom méconnu…)
Déodat de Séverac(1872-1921).
→ Grand représentant du mouvement régional musical, il est l'auteur
d'une thèse (critique) sur la centralisation musicale, et déplorait une
forme d'uniformisation des références musicales en raison de la
concentration des compositeurs à Paris, soit cherchant les commandes
officielles, soit fréquentant les mêmes salons (d'indystes et
debussystes).
→→ Son écriture se distingue bel et
bien par son caractère savant issu de l'école d'indyste (études à la
Schola Cantorum) mêlée à une recherche de simplicité et une référence
permanente au terroir (très attaché au Lauragais et au Roussillon).
● Au disque, on trouve son piano et quelques mélodies (♫ extrait),
qui constituent de toute façon l'essentiel de son legs, mais aussi une
belle version (chez Timpani) du Cœur
du Moulin, sorte de conte pastoral dont l'intrigue très fluette
est prétexte à faire entendre une évocation de la nature – animaux et
forces naturelle. Une très jolie chose, sans prétention de grandeur. (♫
extrait)
■ Ses œuvres auraient sans doute avant tout leur place dans les lieux
qu'elle célèbre – parfait pour de petites églises avec un format
voix-piano à écouter un soir d'été… Mais on est bien sûr très curieux
de sa tragédie Héliogabale…
créée à Béziers !
Ralph Vaughan Williams (1872-1958).
(son patronyme est bien Vaughan Williams, toute sa famille avait les
deux noms)
→ Statut étrange, à la fois un grand classique incontournable, très
abondamment servi au disque, et un compositeur relativement méconnu,
fragmentairement donné en concert, même au Royaume-Uni. Il a pourtant
servi tous les genres avec abondance. Parfois dénoncé pour son sirop
figuratif, parfois admiré pour ses trouvailles purement musicales,
c'est bel et bien un Anglais…
● Dans l'immensité des disques, difficile de recommander quelque chose
en particulier. Si les opéras s'engluent dans une temporalité lente,
des livrets bavards et un manque de sens du rebond dramatique, beaucoup
de beautés dans les petits formats, mélodies (certaines pour voix &
violon, très réussies !), musique de chambre…
●● Pour les symphonies, j'ai un faible
pour l'épique Première (une gigantesque cantate sur du Whitman) et les
tendres 3 & 5, plutôt que les symphonies « de guerre » 4 & 6,
plus tourmentées mais moins inventives en climats et textures.
Elder-Hallé, très bien pensé dans un son superbe, est sans doute
l'intégrale la plus consensuelle possible, mais Hickox me paraît le
sommet côté phrasés, malgré la prise de son plus floue de Chandos.
Boult-New Philharmonia (sa version EMI) est
remarquable aussi. J'aime moins les autres grands classiques
disponibles dans la vaste discographie (Boult-LPO-Decca, Haitink,
Previn, Thomson, Bakels…). (♫ extrait)
■ Clairement, niveau concerts, en France ce fut le calme plat. Même pas
par le biais de la musique de scène ou de film, même pas un de ses
poèmes symphoniques sirupeux ou sa symphonie à programme « Londres »…
nadanichts.
Alexandre Scriabine (1872-1915)
→ Nul besoin de le présenter, celui-là, le pionnier, l'antifolkloriste,
l'amoureux des quartes… mais son anniversaire aurait pu être l'occasion
de programmer des portions entières et cohérentes de ses Préludes ou
Études, un cycle de ses poèmes-symphonies, ou une intégrale de ses
Sonates…
● Au disque, on a tout. Si vous n'avez pas encore essayé L'Acte Préalable, la très belle
version Ashkenazy, captée avec clarté sur tous les plans et timbres,
permet de profiter de ce projet dément qui ressemble, aussi bien dans
l'ambition initiale que dans le résultat pléthorique et dégramenté, à
un précurseur de Licht de
Stockhausen. (♫ extrait)
■ Le concerto pour piano, d'un Chopin « augmenté », est revenu en grâce
ces dernières années – œuvre magnifique, mais un peu complexe pour les
amateurs de piano purement mélodique, et trop sentimental et accessible
pour les mélomanes en recherche d'œuvres audacieuses (c'est un peu
injuste, dans la mesure où l'œuvre est à la fois très généreusement
lyrique et particulièrement sophistiquée…). (♫ version)
■■ Autrement, l'on n'a pas vu grand'chose pour l'instant. Les salles
auraient vraiment pu oser des cycles de ses œuvres, pas si nombreuses,
et qui mettent vraiment en valeur les pianistes. En regard, pourquoi
pas, avec Roslavets (ou même Rachmaninov et Medtner). Les
poèmes-symphonies sont joués d'ordinaire mais rien n'a été présenté
comme un cycle complet ni cohérent.
Je ne peux pas parler de tous, mais 1872 est aussi l'année de naissance
de :
Julius Fučik (le compositeur de marches !),
Eyvind Alnæs,
Sergey Vasilenko,
Joan Lamote de Grignon,
William Poststock,
Albert Seitz,
Bernhard Sekles,
Salvator Léonardi,
Emil Votoček,
Ezra Jenkinson,
Rubin Goldmark,
Frederic Austin,
Stanislav Binički,
Clara Mathilda Faisst,
Annette Thoma,
Louis Tunison,
Mabel Madison Watson,
Eliza Woods…
Mort en 1922
(100 ans du décès)
J'ai étrangement peu de monde à présenter en 1922.
William Baines (1899-1922).
→ Pianiste professionnel, auteur d'un assez vaste catalogue malgré sa
courte vie (tuberculose), incluant une symphonie en ut mineur, des
poèmes symphoniques de la musique de chambre et beaucoup de piao solo,
il entrelace volontiers sa musique avec des sous-titres évocateurs, un
peu à la façon des Clairs de lune
d'Abel Decaux. Comme lui, il explore des chemins de traverse harmonique
qui peuvent surprendre par leur sinuosité – beaucoup de parenté, pour
un Anglais, avec les futuristes (peut-être l'influence de Scriabine,
lis-je, mais sa musique est vraiment moins forme pure, davantage
évocation).
● Très peu de choix. Mais sa symphonie existe, et quelques-unes de ses
pièces pour piano marquantes (les ♫ 7
Préludes !) ont été couplées avec celles du grand Moeran sur un
album Lyrita joué par Eric Parkin.
■ L'aspect « jeunesse maudite » pourrait créer un intérêt du public, en
couplant par exemple avec Guillaume Lekeu, Lili Boulanger et le fils de
Scriabine… Et puis le piano, ça ne coûte pas cher, n'importe qui peut
en mettre une pièce dans un récital Chopin. (Mais le rêve de la plupart
des pianistes semble être de rejouer les disques qu'ils ont écoutés et
les pièces qu'ils ont travaillées pendant leurs études, alors…)
Je connais bien trop mal les autres pour en parler, mais ils sont
nombreux :
Carl Michael Ziehrer,
František Ondriček,
Nikolai Sokolov,
Edwin Eugene Bagley,
Vittorio Monti,
Theodora Cormontan,
Florence Ashton Marshall,
Ika Peyron,
Alicia Van Buren,
Marian Arkwright,
Felipe Pedrell,
Luigi Denza,
Francis Chassaigne,
Antonio Scontrino,
Hans Sitt,
W. H. Jude,
Giacomo Orefice…
Nous resteront donc ceux nés ou morts en 1922 et 1972 ! Xenakis,
Amirov, Grové, Serocki, Popov, Wolpe, Erkin, H. Brian, Grofé,
Leibowitz, Bárta, Apostel, Levant, Puts… voilà encore quelques gens
importants à présenter rapidement !
À très vite pour de nouvelles aventures !
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Portraits a suscité :
Pourquoi l'on a besoin de
surtitres – feat. Birgit Nilsson.
(Cette notule contient beaucoup de liens qui explicitent les
allusions ou les notions que je ne peux pas toutes développer
sans alourdir le texte. N'hésitez pas à y faire un tour pour mieux
appréhender le propos, en particulier sur les aspects de technique
vocale.)
De retour d’une production extraordinaire d’Elektra de
Richard Strauss, je reste transi d'admiration devant le haut niveau,
superlatif, des interprètes – parvenant à demeurer audibles, dans un son très élégant,
par-dessus cet orchestre gigantesque, et dans tout le hangar à bateau
de Bastille. Cette chose n'a jamais été demandée, dans l'histoire de la
musique mondiale, à aucun interprète avant l'éclosion du drame
wagnérien – plus soucieux de littérature et de musique que de la beauté
du chant, ou même simplement de ses limites physiques – il y a cent
cinquante ans, et de la construction de gigantesques salles de concert
« démocratiques » dans les dernières années.
On ne peut que révérer l'accomplissement
physique, technique, artistique pour y parvenir d'une part, et le faire
suivre façon agréable à l'oreille (et tout en jouant la comédie !)
d'autre part.
Cependant, et cela ne vous surprendra pas, cela me donne avant envie de
discuter d'enjeux propres au théâtre lyrique.
[[]]
Début d'Elektra de
Richard Strauss,
Mitropoulos à Vienne en 1957.
Même avec les dictions de Borkh et surtout Della Casa, ce n'est pas si
évident…
et la situation ne s'est pas améliorée.
1. Le chant et
l'amplification
Alors que l'ensemble de la création mondiale a très rapidement pris le
tournant de l'amplification, une poignée de genres ont résisté.
Il est vrai que l'amplification
permise par l'électricité et l'électronique ne manque pas d'avantages :
elle permet d'être audible tout le temps dans tous les espaces.
∆ En plein air où la
voix, sauf murs de renvoi, se perd très vite au delà des premiers
mètres.
∆ Dans un milieu bruyant comme un café.
∆ Possibilité de faire de la chanson et plus
généralement de la musique dans les immenses Palais des Congrès
(opération beaucoup plus rentable pour les répertoires peu
subventionnés).
∆ Élargir le spectre de qui peut chanter en public,
même avec une petite voix.
∆ Rendre la méforme moins rédhibitoire pour les
professionnels.
∆ Permettre des inflexions vocales très fines, pour
un effet expressif maximum, qui n’est pas dilué par la distance.
∆ Ouvrir au maximum le champ des techniques vocales
possibles (souffle dans les cordes, larynx haut ou bas, résonance métallique ou non, etc.) tout en restant audible.
Alors que pour chanter efficacement en plein air / devant une grande
assemblée / dans une grande salle / avec un orchestre, la nature de la
technique utilisée est contrainte – et son efficacité nécessaire –, le
chant amplifié donne accès à une diversité
incroyable d’esthétiques.
Bien sûr, mon ressenti, pour moi qui ai été biberonné à la musique
acoustique depuis mes premiers émois musicaux, demeure toujours une
frustration de ne pas entendre le grain de la voix directement (ce
n’est clairement pas comparable, même avec le meilleur système de
restitution du monde), et même presque une déception de principe d’être
soumis à un truchement encore plus complexe et abstrait qu’une
mécanique de piano ou d’orgue.
Mais il reste incontestable que ces moyens nouveaux ouvrent
incroyablement le nombre d’esthétiques, de techniques, d’effets, de
lieux où l’on peut se produire.
2. Les contraintes du
chant lyrique
La grande caractéristique du chant lyrique est donc l’absence d’amplification.
Ce n’est pas la seule, et je m’en tiens ici aux techniques XIXe-XXe –
on a trop peu d’expérience directe sur les autres – et les attentes
n’étaient pas du tout comparables auparavant, en particulier au XVIIe
siècle. Dans le chant lyrique tel qu’on le pratique depuis 200 ans,
donc, on utilise un larynx bas, ce qui ne va pas m’intéresser dans le
cadre de cette notule, mais aussi la couverture vocale, qu’il nous
sera nécessaire de convoquer.
a) En refusant toute aide à la production sonore, le chant lyrique
suppose des techniques d’émission vocale particulièrement efficaces. Il
faut des résonances dans les
os de la face et les fosses nasales pour créer un réseau d’harmoniques
dense (ce qu’on appelle le formant du chanteur),
qui puisse être plus dense que celui d’un orchestre, pour demeurer
audible même quand beaucoup d’instruments jouent simultanément. Cela
suppose une forme d’alourdissement
du son, qui peut masquer une
partie de la pureté des voyelles d’origine, voire gommer les consonnes (dont la
richesse harmonique est moindre).
b) Parallèlement, pour ne pas se blesser en chantant des notes aiguës
émises à pleine voix, il est nécessaire d’accommoder un peu les voyelles
pour ne pas serrer la gorge (avec le [i] à la française, par exemple)
ou ne pas solliciter dangereusement les cordes vocales (avec le [a]
ouvert…). C’est ce que l’on appelle la couverture vocale,
qui a une histoire particulièrement riche depuis le XIXe siècle (et qui
a dû être pratiquée en amont, elle est assez instinctive chez certains
individus lorsqu’il faut s’exprimer fort en public), avec énormément de
déclinaisons et de débats sur lesquels je ne vais pas insister ici.
c) Par-dessus le marché, il faut rappeler que le chant lyrique, par
rapport à une très large part du répertoire amplifié (la chanson en
particulier), tend à explorer les franges
extrêmes de la voix, qui ont un impact spectaculaire, en
particulier dans l’aigu… mais qui s’éloignent des hauteurs habituelles de la voix
parlée.
d) Pour terminer cette liste (à laquelle on pourrait encore adjoindre
quelques entrées), depuis Wagner, les compositeurs ont de moins en
moins de pudeur à s’écarter de la
prosodie naturelle de la langue, avec des excès bien connus dans la musique du XXe siècle
(en particulier atonale, mais ce n’est pas intrinsèquement lié) : des intervalles
entre notes qui n’ont absolument plus rien à voir avec la prosodie de
la langue parlée, et qui rendent les mots et intonations expressives
absolument méconnaissables.
Tous ces processus vont concourir à un fait bien connu : les textes du chant lyrique sontplus difficiles à comprendre
que dans la plupart des musiques amplifiées. Avec un peu
d’entraînement, on y parvient, mais c’est rarement évident. Ce fait
cause, au demeurant, une part du rejet envers l’opéra chez la plupart
des honnêtes citoyens : soit on ne
comprend rien en première écoute (ce qui est inconcevable), soit
on reconnaît les mots et cette discordance
avec le français du quotidien apparaît si exorbitante qu’elle en
devient monstrueuse, insupportable – énormément de mélomanes, y compris
des mélomanes versés dans la musique classique, ressentent ceci. Le
dégoût s’apprivoise avec l’habitude, et en constatant que la musique
est réellement digne d’intérêt, on finit souvent par les convertir, y
compris au plaisir des émissions lyriques. Mais ce n’a rien d’une
évidence en tout cas.
(Je ne retrouve pas la notule où j'expliquais pourquoi il était
légitime de détester l'opéra – et comment éventuellement surmonter
cette juste répulsion –, mais il me semble bien l'avoir écrite…)
3. Surtitrage et état de
l’opéra
J’en viens donc à mon sujet. Je suis allé voir Elektra, je connaissais des
portions entières du livret par cœur, et pourtant je n’ai pas compris
un mot de ce qui a été chanté.
Et pendant ce temps, le surtitrage nous faisait l'exégèse de ce que
borborygmaient les grandes dames énervées sur le plateau.
Alors a germé cette question dans mon esprit : ne sommes-nous pas le
témoins d’un état de l’art quelque part profondément dysfonctionnel, si
nous allons voir du théâtre dont nous devons lire simultanément la transcription
pour en ressentir l’émotion ? La barrière de la langue est
présente, bien sûr, mais elle peut aussi être vectrice d’émotion si les
mots étrangers s’articulent audiblement au sens… Ce n’était pas le cas,
puisque aucun phonème n’était identifiable.
Est-ce que le surtitrage n’a pas, au fond, en fait de rendre plus
accessibles les opéras en langue étrangère, tout simplement entériné à
jamais le fait que le sens passait par le texte affiché, et plus guère
par les voix ?
En réalité, je sais moi-même que les torts sont plus partagés que cela,
et le surtitrage ne vient que poser la cerise sur le gâteau de
processus simultanés à l’œuvre depuis au moins 150 ans… Je vous propose
un petit tour du propriétaire ?
Mesdames et Messieurs, devant
vos yeux émerveillés, le fruit de quatre siècles d'évolution vocale.
4. Pourquoi ne
comprend-on plus rien à l’Opéra ?
Le surtitrage n'arrive en réalité qu'en fin de course de tout le
processus, comme pour ratifier le plus officiellement du monde un état
de fait pourtant problématique.
À l'origine, comme spécifié supra,
la nature même du chant lyrique, supposé surmonter les orchestres et
remplir des théâtres, a joué son rôle. Dès le début du XVIIIe siècle,
la nature du répertoire impose d'en rabattre sur la diction, qui ne
constitue plus qu'un aspect secondaire : contrairement à l'opéra du
XVIIe siècle, le seria n'est
pas simplement soutenu par une basse continue (plus grave que la voix
et donc aisée à surmonter pour une voix décemment formée, même peu
puissante), le chanteur y est accompagné par tout le petit orchestre, parfois en furie ; on
attend même, dans certains airs de bravoure, qu'il rivalise avec les instruments
! Quand c'est le violon, le hautbois ou les clavecins (« Vo' far
guerra »), passe encore, mais avec trompette, cor ou basson, il faut un
minimum d'éclat pour ne pas être ridicule.
Par ailleurs, l'esprit même de l'écriture seria implique une primauté à la voix pure,
à la virtuosité, aux syllabes étirées le plus longtemps possible en
coloratures – si bien qu'il faut souvent plusieurs prises de souffle
pour un seul mot. À cela, il faut ajouter la prédilection pour les voix aiguës
: à part les ténors qui sont de vieux pères abusifs et les basses des
personnages d'autorité au rôle secondaire, uniquement des sopranos et
des mezzo-sopranos (castrats de préférence, femmes sinon). Or,
l'émission lyrique des voix aiguës se fait en voix de tête,
dans un registre très éloigné de la voix parlée : l'aspect du timbre
change radicalement, mais la hauteur aussi, ce qui rend les phonèmes
moins identifiables. Effet aggravant, pour des raisons de physique
acoustique, les consonnes, toujours plus aiguës que les voyelles, sont
mécaniquement moins distinctes si la voix monte vers l'aigu.
Tous ces éléments tendent vers le même effet : pour obtenir une
émission vocale efficace, et considérant toutes ces contraintes
supplémentaires et cette évolution du goût du temps, il devait être
vraiment difficile de privilégier la diction claire. Il n'était pas
1700 (opéras de Legrenzi, Albinoni, dès le dernier quart du XVIIe
siècle…) que le ver était déjà dans le fruit.
Le XVIIIe siècle voit aussi, même si c’est encore marginalement,
l’érection de très vastes théâtres
(les 1400 places du San Carlo de Naples en 1737… et tout en hauteur !),
qui rendent encore plus indispensable une émission efficace. Or, le chant est toujours fondé sur une série
de compromis
: équilibre entre la projection, le timbre, la diction, le confort
(endurance) du chanteur… Si l’on place une tension maximale sur le
volume sonore, l’ambitus et l’agilité, il ne restera plus beaucoup de
place pour raffiner la diction.
Au fil du siècle, les orchestres
s’élargissent, et l’expression
dramatique
(que ce soit chez Mozart ou chez Gluck) prend un tour plus solennel et
plus éclatant, qui a là aussi beaucoup sollicité la puissance des
instruments.
Puis c’est le XIXe siècle, pas besoin de faire un dessin : on a
successivement le belcanto romantique,
où la longueur de souffle et la qualité du lié des notes prévaut sur
toute autre considération, et le
romantique à panache de Weber, Meyerbeer et Verdi, où l’éclat
vocal représente une composante non négociable. Dans le même temps, on
invente l’aigu de poitrine,
émis dans le même mécanisme que le centre de la voix, qui éloigne
encore plus de la parole quotidienne (et renforce la nécessité de la
couverture vocale). Wagner arrive, et nous plonge
dans un joyeux désordre… lignes de
chant
complètement défragmentées, avec de grands intervalles à l’intérieur
même des mots, assez éloignés de la langue « naturelle », et orchestre
tonitruant simultanément. L’enjeu premier est alors d’être entendu,
pour se fondre dans un grand tout musical – le chanteur a rarement,
passé les premiers ouvrages – jusqu’à Lohengrin –, la partie la plus
intéressante. On peut même en retirer l’impression persistante –
considérant son faible potentiel mélodique – que la voix n'est qu'une
partie instrumentale intermédiaire de l'orchestre, tolérée uniquement
dans le but de porter le texte.
Seulement, et là réside toute la beauté de la chose, transmettre le
texte est particulièrement périlleux avec ces prérequis de puissance,
de concurrence orchestrale et d'intervalles de vastes hauteurs entre
les syllabes.
Le XXe siècle accentue ces enjeux : le répertoire se diversifie, mais
pour les œuvres qui se voient comme ambitieuses, on retrouve (aussi
bien chez les postromantiques, les décadents, les atonals…) les mêmes
caractéristiques postwagnériennes, avec des orchestres encore plus sonores, des intervalles plus amples
et fantaisistes, et même une science de la composition pour la voix qui
se perd : clairement, au XXe siècle, beaucoup de compositeurs la
traitent comme une contingence,
en en repoussant les limites au gré de leur fantaisie comme s’il
s’agissait d’un instrument – or, contrairement à la facture
instrumentale, on ne peut pas réellement améliorer un corps vivant, en
tout cas pas au gré d’une évolution délibérée de quelques décennies, et
sa pratique intensive peut en détruire les qualités.
Ce n’est bien sûr pas général, et toute
une école simultanée,
qu’on présente moins dans les histoires de la musique, mais qui est
très importante (y compris dans les quelques pays qui ont poussé le
plus loin l’expérience atonale), a au contraire revendiqué un retour
presque archaïsant à la consonance, à la voix harmonieuse. Des figures
aussi disparates que Hahn, Rota, Damase, Orff, Floyd, toute une partie
du legs soviétique et bien sûr l’écrasante majorité des nations qui
n’ont jamais trop touché à l’atonalité (Parma en Slovénie, Hatze en
Croatie, Paliashvili en Géorgie, Cihanov au Tatarstan…) sont concernés.
Pour autant, dans les grandes maisons, les créations prestigieuses
accentuent plutôt cette déconnexion entre la musique et la voix, et
donc, pour les raisons déjà exposées, entre la voix et le texte.
5. Les derniers
effets du XXe siècle
Une des choses rarement évoquées, car difficilement quantifiable, est
la pression de la voix enregistrée
– y compris et peut-être d’abord par le cinéma – sur la façon de
chanter, et peut-être aussi les modes de vie plus urbains (où la voix
tamisée est plus valorisée que la voix sonore). Sur les effets de ne
plus recruter les chanteurs parmi les bergers (Tony Poncet) ou les
garagistes (Robert Massard) – mais parmi les titulaires de diplômes
universitaires en langues, littérature ou mathématiques –, sur les
incidences de nos modes de vie, sur l’influence de la parole
enregistrée et des micros envers l’art oratoire et la voix lyrique, voyez cette notule.
Clairement, si le modèle de timbre idéal est Humphrey Bogart ou Andrew
Clutterbuck, on va avoir des difficultés à se faire entendre en
conditions réelles.
Nous en arrivons au dernier clou dans le cercueil de l'intelligibilité
: l'apparition de la langue originale,
quel que soit le public destinataire, à l'Opéra. Je n'ai pas réussi à en comprendre totalement, malgré mes
lectures et mes questions aux hommes de l'art, la raison, mais à partir des années 60 s'impose
progressivement l'utilisation de la langue d'origine des ouvrages
représentés.
Les musiciens le défendent par le respect de la partition – dans
laquelle ils n'hésitent pas, le cas échéant, à pratiquer de larges
coupures –, mais on a rarement vu la vertu s'imposer d'elle-même pour
vendre des billets de théâtre. Jusque dans les années 90 au moins, on a
vécu les résistances farouches à l'arrivée des instruments d'époque et
aux modes de jeu sans vibrato
! Or je ne trouve pas trace d'un tel débat. Et pourtant, cela a
dû rendre incompréhensible toute une partie du répertoire !
Je me figure que le disque y
est pour quelque chose : il est devenu la référence écoutée par tous
les mélomanes, celle que l'on veut entendre ensuite en allant au
théâtre. C'est aussi le moment de l'internationalisation
des échanges, des recrutements : les grandes maisons veulent les
vedettes qui ont enregistré les disques, justement – et qui ne vont pas
réapprendre le rôle dans la langue de chaque pays qui les recrute. On
se souvient ainsi de cas assez exotiques, comme cette Carmen au Bolchoï
avec Arkhipova, où tout le monde chante en russe, langue vernaculaire –
sauf Del Monaco, invité pour l’occasion, et qui le chante en italien
! Plus étonnant encore, les soirées où Ghiaurov, en pleine
gloire, revenait chanter à l’Opéra de Sofia, tout le plateau chantait
Verdi en bulgare… mais lui, qui avait appris et pratiqué son Philippe
II en italien, continuait à le chanter comme sur les autres scènes
(alors qu’il aurait pu sans dommage l’apprendre ou le réapprendre en
bulgare, sans doute). On voit bien que le désir d’avoir la star chez
soi entraîne une nécessaire normalisation du répertoire, qui varie
moins d’une capitale à l’autre, d’une part, et d’autre part qui sera
chanté dans la même langue partout.
Un temps, le public a donc dû survivre en écoutant les œuvres chantées
dans des langues inconnues… et sans surtitres ! Je ne comprends
pas comment il n’y a pas eu d’émeutes dans les théâtres et
d'innombrables tribunes ulcérées dans les journaux. Imaginez si l’on
diffusait soudain, dans les cinémas, les Bergman en suédois sans
sous-titre – ou même les comédies sentimentales américaines. Il y
aurait beaucoup, beaucoup de mécontents.
6. L’arrivée et les
conséquences des surtitres
À partir de l'innovation de l'Elektra
de Toronto, en 1983, les surtitres se sont partout répandus
dans les institutions qui accueillent régulièrement de l'opéra, du
théâtre en langue étrangère, etc., jusqu'à être présents quasiment
partout depuis les années 2000. J'en ai déjà vu dans la cave de Nesles,
comportant une jauge de 20 personnes, pour quelque chose d'aussi peu
insolite qu'un Shakespeare en anglais !
Ce fut bien sûr une aide incroyable,
qui permettait à un plus vaste public de découvrir les œuvres en salle
sans en étudier d'abord le livret et sa traduction, assez en amont pour
en mémoriser les moments-clefs. On a salué, et à juste titre, le gain
en accessibilité, la possibilité pour tous de suivre – et même, pour
les plus chevronnés, de ne pas être limités par leur temps de
préparation ou leur mémoire dans leur compréhension de l'action et du
détail.
Formidable invention, donc.
Mais, à la lumière de cette Elektra parisienne
de 2022, où il était impossible d'identifier un mot (même en
connaissant précisément le texte allemand), ou pis, de cette Phryné
où les artistes, pourtant tous francophones et spécialistes acclamés de
l'opéra français, réputés pour beaucoup pour leur diction… se sont
révélés à moitié incompréhensibles en l'absence de surtitres ! On
suivait vaguement, mais beaucoup de détails étaient perdus.
Et tout cela nourrit cette question, terrible, que je n'ose formuler
qu'en tremblant : le surtitrage n'a-t-il pas rendu secondaire la maîtrise de la juste élocution ? Les effets conjugués du disque,
qui favorise les jolies patines (et discrédite les voix nasillardes,
mieux audibles, surtout pour du français, articulé très en avant de la
bouche et de la face), et du surtitrage,
qui supplée les dictions floues, n'ont-ils pas induit, dans
l'apprentissage comme dans la pratique, une mise au second plan du soin
de la diction ? Qui arrêtera un chanteur, au sein de répétitions
en temps limité, pour lui dire « ça ne va pas du tout, on ne te
comprend pas » – si le public peut malgré suivre l’action ?
N'est-ce pas alors, en fin de compte, un enjeu secondaire, qui permet
de laisser plus de place à la recherche du joli timbre phonogénique, à
la couleur sombre (mais opaque) qui permet de prétendre aux rôles
sérieux ?
On pourrait ajouter que, DVD aidant (bénéficiant, lui, de sous-titres),
on sera davantage tenté de retenir le paramètre du physique « crédible
» (quel horrible concept, mais je conserve le sujet pour une autre
élégie…), puisque, là aussi, la clarté de la phonation devient
redondante avec le texte qui défile sous les yeux du public.
Joan Sutherland, perfection
archétypale de la chanteuse pionnière des surtitres.
7. Nouveau paradigme
Je ne sais, à vrai dire, s’il faut se réjouir ou se désespérer de cette
évolution. Il faudrait en dérouler chaque aspect.
1) Les surtitres permettent de goûter la saveur de la langue originale, qui
est un plaisir en soi. Pour cela, il m’apparait plus pertinent de
recruter des locuteurs natifs plutôt que des chanteurs
occasionnels – même au Conservatoire Supérieur de Paris (CNSMDP),
l’état de l’italien chanté par les élèves (pourtant de très, très
grands artistes) est la plupart du temps assez épouvantable. Quoi qu’il
en soit, découvrir une langue par la musique est à la fois très
efficace, comme en atteste l’immense cohorte de ceux qui ont appris
l’anglais par les chansons, et particulièrement plaisant et stimulant,
instantanément utile car tout de suite relié au beau. C’est
ainsi pour ma part que j’ai abordé l’italien, l’allemand, le russe, le bokmål, le tchèque, et j’en conserve des souvenirs
particulièrement émus.
2) Corollaire : en chantant dans la langue originale, on respecte mieux la musique écrite
(et évidemment le poème d’origine). La famille Wagner avait rouspété
lorsque Victor Wilder avait altéré les rythmes des lignes chantées du Ring
– pour épouser au plus près sa très belle prosodie française (qui vaut
largement l’original). Ils préféraient Alfred Ernst, qui n’était pas en
vers et pas tout à fait aussi poétique, mais avait respecté avec un
scrupule absolu la musique écrite, tout en suivant de très près l’ordre
des mots et le sens de l’original allemand.
J’ai aussi vécu ce débat plus intimement, à propos du Rossignol de
Berg
(lien), lorsqu’en changeant à la marge quelques rythmes pour rendre la
ligne mélodique plus proche de l’accentuation française, le
pianiste-commanditaire me fit remarquer, embarrassé, que je rompais une
symétrie rythmique qui était peut-être (on en savait rien, elle n’était
pas totalement évidente, mais elle pouvait se deviner) voulue par le
compositeur. Après avoir contesté l’argument (puisque mon inclination
est de faire absolument primer le naturel de la parole sur le détail
musical), j’ai trouvé la réserve si sérieuse que j’ai totalement récrit
la partie centrale, en modifiant certes quelques rythmes, mais en
tâchant de respecter ces récurrences rythmiques.
Jouer dans la langue originale, c’est donc être davantage assuré de ne
pas dénaturer des beautés placées là par le compositeur, et qu’on
pourrait ne pas percevoir en redéployant la partition dans une autre
labngue. (Ce peuvent être tout simplement l’appui d’un mot sur tel
instant de la musique, voire comme chez Verdi l’accentuation expressive
hors de la prosodie naturelle, qu’on perd une fois traduit.)
3) Pour les œuvres en langue étrangère,
la question ne se pose donc pas : les
surtitres permettent d’inclure tout le public. Faut-il
représenter à tout prix les
œuvres en langue étrangère,
surtout pour les faire chanter par des non-locuteurs, je n’en suis pas
persuadé pour beaucoup de raisons liées au confort du public, à la
qualité du chant et de l’expression, à la saveur même de la langue,
mais ce serait l’objet d’une notule entière, sur un sujet déjà régulièrement abordé ici.
4) Le surtitre constitue aussi un confort
appréciable pour les œuvres en langue
française. Dans les œuvres les plus anciennes (tragédie en
musique), la moindre nécessité de la couverture vocale, de la puissance,
l’absence de concurrence de l’orchestre permettent de mieux percevoir
le détail du texte. Beaucoup sont également des spécialistes rompus à
l’exercice de la mise en valeur du texte, ou des chanteurs extérieurs
au sérail baroque mais recrutés sur leurs qualités de diction (Bernard
Richter…). Par ailleurs les auteurs de livrets prenaient soin
d’utiliser des formules toutes faites qui permettaient de rétablir le
sens de l’expression si jamais l’on ne comprenait pas un mot – Philippe
Quinault, le librettiste des premiers opéras de langue française, l’a
théorisé de façon très claire dans ses écrits.
Pour le répertoire plus tardif (hors opéras comiques, bouffes,
opérettes, où les dialogues parlés limitent les problèmes
d’intelligibilité, et où l’écriture vocale exige moins d’extrêmes de
l’instrument), romantique et XXe, la chose est beaucoup moins évidente,
même avec de très bons chanteurs. Pour une œuvre légère comme Phryné
et des francophones spécialistes de l’opéra français, ce n’était pas du
tout évident. À cela il faut ajouter la taille des salles, qui a
augmenté au fil des siècles. Du fond de Bastille, être audible est déjà
un exploit athlétique, alors être compris, cela tient du divin miracle
– et cependant cela advient quelquefois !
5) La certitude de la compréhension
du chant et de l’action ouvre ainsi une extraordinaire voie pour
explorer plus à loisir des œuvres
lourdement orchestrées, à la pensée
prosodique imparfaite,
ou tout simplement dont le propos peut paraître confus : le texte se
déroule simultanément sous les yeux du public. Bénédiction des dieux
que ce surtitrage, moment inestimable où les techniques permettent
d’amplifier l’émotion artistique et de magnifier la création
traditionnelle.
Et cependant…
6) Ainsi qu’on l’avait craint initialement, il est vrai que lever la
tête pour lire le texte peut créer une mise
à distance, une disjonction d’avec le spectacle (a fortiori lorsque la mise en scène
altère ou violente le livret). Il peut aussi exister une forme de paresse
à ne plus chercher à comprendre les langues, puisqu’elles sont toutes
traduites. Ce n’est plus du tout le même exercice exigeant que de
préparer son livret italien ou allemand en apprenant par cœur le texte
des airs, voire en étudiant pour l’occasion les idiomes concernés. (Ce
fut mon cas, l’enjeu d’accéder au sens des opéras fut le moteur
formidable – et primordial – de ma découverte des langues étrangères
que j’ai le plus pratiquées dans ma vie…)
C’est évidemment une préoccupation d’ordre réactionnaire : le progrès
modifie nécessairement nos comportements. Le train et la voiture
individuelle nous ont éloignés d’un abondant exercice physique
quotidien, les adaptations télévisées ont rendu presque superflue la
lecture des grands romans, etc. Rien n’empêche chacun de continuer à
faire cet effort, mais vouloir empêcher le changement de la société et
des arts est illusoire.
Pour autant, il est exact que le confort du surtitrage peut aller de
pair avec une certaine mollesse de
perception
: on suit vaguement ce qui est raconté, plutôt que d’entrer dans un
corps-à-corps (pas toujours vainqueur !) avec la langue. Mais qu’on ne
se méprenne pas : même sans surtitrage, une partie non négligeable du
public d’opéra vient pour les voix, la musique, les décors, pas
forcément pour le drame, et cela a toujours été. Chaque usage est
légitime de toute façon, tant que chacun y trouve sa satisfaction.
7) J’en reviens au point de départ de cette notule : cette sécurité des
surtitres nourrit sans doute une forme d’indifférence face à la qualité de la diction.
De même que Wagner délègue le sens et l’expression de ses drames à la
partie orchestrale, le contenu littéraire des opéras peut être vécu
comme dévolu aux surtitres,
rendant le soin des chanteurs (pourtant très apprécié du public
lorsqu’il s’agit de sa langue !) presque redondant. Ce n’est évidemment
pas la seule cause, on a déjà un peu devisé de ce qui avait pu changer
la donne (chanteurs étrangers qui chantent une autre langue devant un
public d’une troisième langue, recherche de voix patinées ou sombres
avec l’évolution des imaginaires, modes d’émission vocale changés par
la vie urbaine et le recrutement de profils plus « intellectuels »…),
mais le surtitrage rend le sujet moins urgent et moins prioritaire. Le
chanteur qui rencontre des difficultés pourra préférer l’émission
confortable, saine, belle, à la prononciation claire. Le recruteur
aussi pourra privilégier l’interprète qui dispose de la plus sonore, la
plus sombre, la plus agile (voire le meilleur comédien ou la plus belle
plante) et ne pas disqualifier ces chanteurs si leur diction est
mauvaise, en supposant que le surtitre y pourvoira le cas échéant.
Ce n’est donc pas tant un refus délibéré de travailler ce paramètre qu’une importance
désormais secondaire en matière
d’employabilité,
qui pousse moins les chanteurs à parfaire cet aspect par rapport aux
autres équilibres de leur voix, surtout s’ils rencontrent des
difficultés techniques à tout obtenir à la fois (aigus, puissance,
timbre, diction).
8) Le surtitrage, puisqu’on se repose sur lui, induit évidemment – à
l’instar de l’amplification sonore pour la comédie musicale – une dépendance
non négligeable. Il faut voir le dépit du public en cas de panne ! –
et, de fait, si l’on va voir un opéra de Janáček qu’on ne connaît pas,
chanté par des Britanniques dans Bastille, avec une mise en scène
transposée pendant l’Occupation, ce n’est pas gagné.
Le regret est aussi que, conditionnant une certaine conception des voix
– sans lui, la pression était forte, au moins dans la langue du pays
d’accueil, de proposer une réelle clarté –, alors que l’émotion la plus forte à l’Opéra
réside, pour moi (c’est loin d’être une généralité), dans les micro-inflexions du chant
qui créent un sens nouveau dans le texte. (Pourquoi croyez-vous que je
passe tout ce temps à collectionner inlassablement toutes les
propositions de Pelléas ?)
Le surtitrage nous éloigne de cette préoccupation, et en tout cas
n’élimine pas d’emblée ceux qui ne se conforment pas à cette attente
première – dommage pour moi – Joan Sutherland a vaincu.
9) Petite pensée supplémentaire : lorsque nous aurons épuisé la
dernière goutte de pétrole et fait imploser une ou deux centrales
nucléaires, que l’énergie devra
être parcimonieusement économisée…
l’opéra du futur se fera-t-il à nouveau sans surtitres ? Nous ne
serons certes pas les plus gênés… si l’électricité est rationnée, le
rock et même le musical (du
moins devant vaste public) ont des cheveux à se faire.
8. Envoi
Essayer de débrouiller mes pensées à ce sujet, pour une simple remarque
(« tiens, j’aime beaucoup ce que font ces dames wagnéro-straussiennes,
et pourtant je ne comprends rien ») m’aura pris quelques semaines de
décantation, à zig-zaguer entre mon day
job adoré, mes promenades botaniques, ornithologiques ou
patrimoniales, ma contribution au festival Un Temps pour Elles
(écrire quelques programmes, recruter du public, contribuer
marginalement à la logistique) et les commentaires de disques et de spectacles que j’ai tâché de poursuivre
scrupuleusement.
Je reprendrai prochainement à un meilleur rythme. Au programme, sans
doute la suite du cycle ukrainien. Je vois que nous nous lassons tous à
la longue de ce malheur, chaque jour renouvelé à l'identique, et
j’aurai ainsi l’impression dérisoire de faire ma part – d’autant que la
matière-première est déjà collectée et notée, essentiellement de la
rédaction et de la mise en forme.
Puissiez-vous zig-zaguer (victorieusement) à votre tour entre les
dangers du monde moderne, virus à gain de fonction, opérations
spéciales de maintien de la paix et de dégustation de sfogliatelle-de-la-victoire à la
pistache antinazie, burkinis sauvages des calanques…
Bonne lecture et bonne survie !
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Discourir a suscité :
À présent que je dispose d'un agenda complété de toutes les grandes saisons 2023
qui viennent de paraître (Garnier, Bastille, Philharmonie,
Champs-Élysées, Radio-France, Versailles, Seine Musicale…), on se
plaint en me disant « mais il y a déjà trop de choix, comment choisir ?
».
Je tente donc de contribuer à votre bien-être avec cette petite
sélection rapidement commentée de concerts qui me paraissent
particulièrement prometteurs. Évidemment, je ne puis deviner ce que
chacun a entendu, il y a donc quantité d'œuvres et de concerts au
programme assez habituels qui seront très bien et auxquels vous pourrez
prendre beaucoup de plaisir si vous ne les avez pas déjà entendus vingt
fois…
J'ai tâché de l'organiser de la façon la plus claire possible, en
classant les genres du plus grandiose au plus intime, et à l'intérieur
de chacun, par ordre chronologique approximatif d'âge des compositeurs
ou de composition des œuvres. Comme cela, vous pouvez ne chercher que
le baroque ou le vingtième en regardant au début ou à la fin de chaque
genre, ou bien vous limiter à l'opéra, au lied, etc.
Puisque vous me lisez, vous le savez déjà, mais les meilleurs concerts
sont souvent les tout petits qui ne sont annoncés que deux semaines à
l'avance et qui permettent, pour un tarif très modique, d'être tout
près des interprètes dans une petite salle où l'on entend très bien,
dans une atmosphère de communion particulier et avec des propositions
souvent plus originales – on ne saurait trop recommander de tenter les
soirées du CNSM, notamment les ateliers lyriques qui sont de véritables
propositions scéniques souvent très supérieures aux mises en scène
dispendieuses mais assez statiques qui prévalent aussi bien chez les tradi que chez les regie…
Il vous faudra donc, pour en tirer le meilleur, jeter un œil régulier à
l'agenda pour ne pas les manquer… je les inscris dès que possible, mais
il m'arrive d'apprendre deux jours avant qu'un opéra inédit est joué
dans tel conservatoire, par telle institution pas du tout musicale ou
par telle micro-compagnie passée sous mon radar…
A.
Opéra scénique
Sacrati, La Finta Pazza par la
Cappella Mediterranea (3,4 décembre)
→ Opéra du XVIIe italien, donc primauté à la déclamation et action en
général plutôt statique. Je ne suis pas encore allé entendre celui-ci,
mais les critiques ont été absolument dithyrambiques. LULLY, Armide par Pitoiset
& Le Poème Harmonique (12,13,14 mai)
→ Le chef-d'œuvre de LULLY, avec prononciation restituée et mis en
scène, par une très belle équipe. Grétry, La Caravane du
Caire par Pynkoski et Le Concert Spirituel (9,10,11 juin)
→ Pynkoski réussit à chaque fois des tours de force scéniques (rendre Richard Cœur de Lion palpitant !) ;
ce Grétry-ci, dont Napoléon a fait donner un extrait lors de sa prise
de Moscou, demande aussi à être mis en valeur et je suis très curieux.
(Le Concert Spirituel était électrisant dans Richard, et la distribution reprend
beaucoup de chanteurs en commun.) Stravinski, Poulenc : Le
Rossignol (en français !) et Les Mamelles de Tirésias par Les Siècles
(mi-mars)
→ Version prévue par Stravinski, elle n'existe que dans un vieil
enregistrement de la RTF, très bien chanté, mais où l'on entend mal
l'orchestre. Et sur instruments d'époques ! Avec les rares Mamelles, une soirée de folie en
perspective.
Britten, Peter Grimes à l'Opéra
Garnier (février)
→ Pas donné depuis très longtemps à Paris, un drame original et prenant
autour des rumeurs dans un village – avec en sous-main, comme dans Billy Budd, un propos sur
l'homophobie. Privilégiez plutôt les dernières dates, le temps que
l'orchestre se chauffe : ce n'est vraiment pas le même en fin qu'en
début de série !
Stockhausen, Freitag par Le
Balcon (14 novembre)
→ Suite du grand cycle Licht.
Temporalités distendues, dispositifs dramatiques / scéniques / musicaux
toujours surprenants, il y a toujours quelques longueurs, mais
l'expérience marque très longtemps, et la musique n'est pas si
difficile d'accès… c'est autre chose,
et cela mérite complètement d'être essayé.
B. Ballet Adès, The Dante Project,
ballet de McGregor (mai)
→
Si l'on s'intéresse à la musique dans le ballet, il y a fort longtemps
qu'on n'a plus trop de quoi se satisfaire à l'Opéra, où l'on a pourtant
eu dans les périodes pré-Dupont des ballets sur des musiques de Franck,
Copland, Rangström, Sauguet, Damase, Morton Gould… Cependant cette
proposition-ci paraît bien tentante, par un compositeur syncrétique et
souvent inspiré, auquel la forme variée et discontinue du ballet
devrait très bien fonctionner. Sur un sujet a priori porteur de contrastes
spectaculaires.
→ On remarque au passage qu'il faut désormais « Project » dans le nom
pour vendre des musiques plus rares (Walton, Weinberg…), quand ce n'est
pas du « Beethoven project » pour refourguer deux sonates à titre !
C. Opéra en concert
LULLY, Thésée par Les Talens
Lyriques (22 mars)
→ L'opéra de LULLY qui a connu le plus grand succès jusqu'en 1730 ! Contre
toute attente, car c'est probablement, après Psyché II, le moins inspiré de son
auteur. Il a été plus souvent repris que, par ordre décroissant : Atys, Amadis, Roland, Armide, Phaëton,
Cadmus et Alceste !
→ Il n'a pas été redonné en France depuis Le Concert d'Astrée il y a
une quinzaine d'années (et auparavant, ce devait être le concert de fin
de stage à Ambronay il y a un peu plus de 20 ans, dirigé par Christie,
avec notamment Legay, d'Oustrac, Novelli et Immler dans la distribution
!), et ce n'est pas non plus une œuvre inintéressante : son premier
acte est une succession vertigineuse de combats audibles hors scène, de prières, de récits de guerre… une des pages les plus impressionnantes de toute
l'histoire du genre !
Jacquet de La Guerre, Céphale & Procris par A Nocte Temporis
avec Cachet et Mauillon (22 janvier) → Une des plus belles tragédies en musique du XVIIe siècle :
on attend avec une impatience ardente qu'elle soit remontée
(prononciation restituée, ici ? Mechelen la pratique avec son
ensemble, certes dans une perspective moins exagérément archaïsante que
Green-Lazar-Dumestre), le livret a un remarquable potentiel dramatique,
et la sophistication de la musique rend son écoute passionnante et
saisissante.
Charpentier, Médée par Le
Concert Spirituel (27 mars)
→ Œuvre qui contient à la fois les plus beaux duos d'amour de
l'histoire de l'opéra et la scène des Enfers la plus terrifiante de
toute la tragédie en musique. Ici, avec la prise de rôle tant attendue
de Véronique Gens ! (mais attention, le rôle est vraiment grave pour
elle, ça ne la flattera pas à son maximum).
Mlle Duval, Les Génies par
l'Ensemble Caravaggio (7 mars) → De Mlle Duval, on ne sait à peu près rien : aussitôt son
opéra joué, elle disparaît de nos radars : s'est-elle mariée, tout
simplement ? Très curieux de l'entendre (tout début
XVIIIe). Philippe d'Orléans, La Suite
d'Armide par la Cappella Mediterranea (2 juillet)
→ Formé et aidé par Gervais, Philippe d'Orléans écrit des opéras dans
une veine hardie, qui doit beaucoup à l'influence italienne (tellement
que l'on soupçonne des fautes d'harmonies ou de copie…). Pas aussi
ébouriffant que Penthée (et
livret bien plus sage, mais grand plaisir d'entendre pour la première
fois une version intégrale !
Rameau, Castor & Pollux
version 1737 par l'Orfeo Orchestra de Budapest (13 mai)
→ Version bien supérieure dans son économie dramatique (tout n'y est
pas joué d'avance, Pollux hésite bel et bien) à la version de 1754 (qui
dispose en sus de quelques moments musicaux très réussis), et qu'on
entend très peu. L'occasion de profiter de récitatifs assez
extraordinaires qui disparaissent en partie dans sa refonte. Le seul
opéra de Rameau qui dispose d'une telle tension dramatique – le
caractère décoratif ou indolent de ses livrets constituant la
principale faiblesse de son catalogue pour le public d'aujourd'hui.
Rameau, Zoroastre, par Les
Ambassadeurs (16 octobre) → Livret très désordonné, regorgeant de rebondissements
exagérés, qui a la particularité de mettre en scène le panthéon
zoroastro-mazdéen. Musicalement trépidant, très animé de bout en bout. Gluck, Iphigénie en
Aulide, par le Concert de la Loge Olympique (7 octobre) → À la création, tout le monde pleurait dans la salle. Moins
tendu que son pendant de Tauride, de très beaux moments, un vrai sens
mélodique, avant que Gluck ne radicalise encore son style dépouillé –
qui conserve ici encore quelque chose des galanteries rococo de ses
prédécesseurs.
Mozart, Così fan tutte par la
Chambre de Bâle & Antonini (24 mars)
→ Mozart par cet orchestre et ce chef, voilà qui va ravir tous les
amateurs de crincrins et pouêt-pouêts !
Bertin, Fausto par Les Talens
Lyriques (20 juin)
→ Personne ne sait ce que cela vaut : Louise Bertin, fille du directeur
du Journal des Débats, à qui Hugo voulut complaire en écrivant un
livret (La Esmeralda) tiré de Notre-Dame de Paris, n'éblouit pas
trop dans ce seul opéra publié (mais dans des circonstances
imparfaites). On l'avait accusée ailleurs de laisser Berlioz écrire une
partie de l'œuvre – apparemment il n'aurait fait qu'aider à
l'orchestration, pas extraordinaire au demeurant. J'ignorais même
qu'elle avait écrit d'autres opéras, et n'ai eu le temps de chercher
aucune information sur ce Fausto.
Quoi qu'il en soit, c'est du neuf absolu, par une compositrice de grand
opéra à la française (il n'y en a pas beaucoup !).
Massenet, Hérodiade par Car,
Borras, Semenchuk, Dupuis, l'Opéra de Lyon et Rustioni (25 novembre) → Réservoir d'airs très marquants pour toutes les tessitures
(les airs de soprano, ténor, baryton et basse sont toujours programmés
en récital depuis un siècle !), dans un opéra un peu démonstratif et
statique, mais qui fouetté par Rustioni devrait être particulièrement
séduisant. Massenet, Grisélidis par le
National de Montpellier (4 juillet)
→ Mon Massenet chouchou (avec Cendrillon, Thaïs et Amadis), peut-êter
celui que j'aime le plus. Très récitatif, très dramatique, le Démon
tente une femme vertueuse et se joue du mari. Tout cela avec un humour
très français et une qualité mélodique qui se coule dans une forme
libre qui évite l'air. Très animé, un des meilleurs opéras de langue
française (et dans une très belle distribution).
Gilberto Gil, Amor azul (2,3,4 décembre) →
L'opéra de Gilberto Gil est reprogrammé. Je n'ai aucune idée de l'angle
par lequel il aborde le genre, mais ce sera du neuf, probablement
imparfait et rafraîchissant.
D. Musique symphonique
Cherubini, Mercadante
et Boïeldieu symphoniques
par la Chambre de Paris (17 octobre) → Symphonies (et concerto pour harpe !) de compositeurs du
premier XIXe, très rarement donnés en concert, et par l'orchestre le
plus à même de leur rendre justice !
Farrenc, Symphonie
n°2 par
Insula Orchestra (29-30 septembre)
→ Le disque des 1 & 3 avait été une révélation pour un peu tout le
monde sur la qualité de ces œuvres (que je ne tenais pas en très haute
estime). Précieux de disposer aussi de la 2, et pas sûr qu'il y ait une
sortie de disque à la clef !
Bruckner (s4), Messiaen (Ascension) par l'OPRF
& Chung (17 mars)
→ Chung m'a très profondément marqué dans la Sixième, je courrai
l'entendre ici.
Holmès : Andromède, Pologne,
Nuit & Amour… par le National de Metz (4 février)
→ Les grands poèmes symphoniques d'Augusta Holmès, d'une veine marquée
par Wagner – à l'écoute, il y a pas mal de points commun avec les pages
symphoniques de Lekeu.
Bertin, Farrenc, Holmès, Danglas,
Bonis, Grandval, Jaëll : pièces symphoniques et concertantes par
la Chambre de Paris (23 juin)
→ Programme de compositrices symphoniques : ce que j'en connais n'est
pas le sommet du répertoire symphonique, mais ce sera assurément
différent et stimulant. Mahler 9 par Chung (9
décembre)
→ Mêmes raisons que précédemment : très envie d'entendre à nouveau la
maîtrise de Chung dans de grandes pages symphoniques très
architecturées.
Sibelius (s1), Salonen (cc violon), Lindberg (Feria) par l'ONDIF
(14 mars)
→ Très beau programme original et au contenu musical dense, qui ira à
merveille à l'un des orchestres les plus engagés et enthousiastes de la
scène française.
R. Strauss : 4 interludes d'Intermezzo, Légende de Joseph,
Monologue de Chrystothemis… par Asmik Grigorian / OPRF / Franck (1er
avril)Weill :
Symphonie n°2 par l'Orchestre de Paris (8-9 février)
→ Raretés de Richard Strauss : la Légende de Joseph n'est pas le
chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre, mais Intermezzo et Chrysothemis, je
prends très volontiers. Comme tout ce qui est neuf. Et puis le
décadentisme germanique est l'un des meilleurs répertoires du Philhar',
où le luxe de ces cordes homogènes et lyriques fait merveille.
Bartók (Prince de Bois
intégral), Brahms (cc
piano 1) par Trifonov / ONF / Măcelaru
→ Măcelaru change tout en or, alors dans des œuvres aussi riches, d'un
format plus ambitieux que celles qui sont traditionnellement jouées par
le National, je suis très curieux.
N. Boulanger
(violoncelle-piano), Copland
(symphonie avec orgue), Piston
(Prélude), Carter
(Concerto flûte) : pièces symphoniques et chambristes rares par Pahud /
OPRF / Franck (11 janvier)
→ Programme étrange, mais la Symphonie de Copland (remaniée ensuite en
n°1 en réorchestrant les parties dévolues initialement à l'orgue), le
concerto de Carter ou le Prélude de Piston sont très rarement donnés,
et issues de gens qui savent écrire pour l'orchestre.
Stucky, Barber (cc violon), Sibelius (s5) par SFSO &
Salonen (10 mars)
→ À nouveau un programme qui sort des sentiers battus, même si le
concerto de Barber reste un concerto pour violon…
Rihm (Jagden und Formen) et Varèse (Déserts) avec vidéos de
Viola, par l'EIC (22 janvier)
→ Deux pièces majeures du XXe siècle, le grand cycle motorique et très
accessible de Rihm qui fait la part belle aux bois et les interludes
avec cuivres varésiens de Déserts, de quoi se vautrer dans l'orgie de
la virtuosité orchestrale et des tuilages atonals infinis…
E.
Musique sacrée
Allegri Rossi A. Scarlatti, motets… par
Alarcón (6 octobre) → Italiens qui couvrent tout le XVIIe siècle, dans des
styles s'étageant de la fin de la Renaissance aux débuts du seria, par l'un des meilleurs (et
plus inventifs !) spécialistes.
AntonioDraghi, Le Don de la vie
éternelle par la Cappella Mediterranea (3 juillet)
→ Oratorio italien de la seconde moitié du XVIIe siècle
(qu'entendra-t-on dans la Chapelle Royale, dont l'acoustique est
mauvaise ?).
Lenzi, Boffi, Couperin & nos contemporains :
Lamentations et Méditations par l'Escadron volant de la Reine (31 mars)
→ Italiens rares et Troisième Leçon de Couperin (pour le Mercredy) à
l'occasion du Vendredi saint à Radio-France.
Charpentier, Méditations pour
le Carême par Les Arts Florissants (31 mars)
→ L'une des œuvres les plus sidérantes de toute la musique sacrée.
J'avais présenté la Deuxième ici, et Les Arts Florissants vont en
donner l'intégralité ! Expérience toujours bouleversante, déjà
vécue à l'Oratoire du Louvre en 2015 (par Le Poème Harmonique).
Gilles, Requiem par Helsinki BO
et Chantres CMBV (8 décembre) → L'Introït absolument ineffable (avec ses pointés et ses
silences) et le tuilage de l'Offertoire (parmi mes boucles favorites) rendent cette œuvre
profondément marquante, parmi d'autres beautés. Il est rarement donné,
il faut se précipiter. Lalande, Campra, Bernier, Gervais
: motets par Chantres CMBV & Haïm (17 novembre) → Très bel attelage de compositeurs sous influence
ultramontaine (pour les trois derniers), sensibles au contrepoint et
aux explorations harmoniques, et peu joués.
Gervais, grands motets par Les
Ombres (23 novembre) → Le maître de chapelle et professeur de Philippe d'Orléans,
programme dévolu à ses seuls grands motets (donc avec dialogues entre
solistes et chœurs), un petit événement ! Beethoven, Missa Solemnis par
Le Concert des Nations (22 mai)
→ Considérant le succès de leurs symphonies, assez enthousiaste
d'entendre ce haut chef-d'œuvre dans une version crincrinnante avec un
orchestre recruté parmi les meilleurs spécialistes.
Verdi, Requiem par Heever,
Semenchuk, Tetelman, Teitgen, Orchestre de Paris, van Zweden (26-27
avril)
→ Ça, c'est souvent donné, mais le plateau est hallucinant, on a
regroupé quatre des voix les plus insolentes du marché vocal actuel
! Et c'est payant ici. Avec en plus le Chœur de l'OP qui excelle
dans cette œuvre avec sa douceur et sa netteté, et van Zweden qui
paraît-il anime toujours de façon très convaincante cet orchestre,
promesse de moments assez intenses !
F. Chœur
Reinecke & Schubert :
pièces pour chœur et quelques instruments par le Chœur de
Radio-France et Ruf en récitant (20 décembre)
→ Reinecke est connu pour ses pièces pour flûte d'un romantisme très
apaisé, mais il a aussi commis des symphonies beaucoup plus
tempêtueuses, dans un style très premier-XIXe quoiqu'elles soient
contemporaines de Brahms ! (Il faut dire que l'histoire-bataille
telle qu'on nous l'enseigne, en musique, néglige les œuvres qui
représentaient les courants majoritaires, en général moins hardis. Tous
les compositeurs du second XIXe ne sont pas wagnériens !)
→ Cette pièce a l'air très originale, renforcée d'instruments isolés,
et bénéficiant d'un récitant.
Mendelssohn : Christus,
Première Nuit de Walpurgis par Accentus et Insula Orchestra (16 mars)
→ Christus est une très belle cantate digne des grands Mendelssohn
choraux, tandis que la Nuit de Walpurgis, mieux connue, est une sorte
de messe profane, d'oratorio de théâtre qui ressemble assez, par ses
aspects plus massifs que le Mendelssohn habituel, à un compromis avec
l'univers schumannien. (Sur instruments anciens et avec un beau chœur,
miam.)
Mendelssohn Schumann Reinberger
Saint-Saëns par la Maîtrise de RF (14 octobre) → Quelques-uns des meilleurs compositeurs pour l'a cappella, dans des œuvres à
chœurs multiples, et pas l'un des meilleurs chœurs d'enfants du monde.
●Massenet, Farrenc, Paladilhe, Roussel,
Chausson, Saint-Saëns, Chabrier, Sohy, Chaminade, Bonis par la
Maîtrise de Radio-France (16 mai)
● Chœurs de
Grandval, Guilmant, Saint-Saëns,
Renié, Dubois, Bonis, Caplet, Duparc, La Tombelle, Labole, Boëllmann,
Sohy, Delibes, Chaminade et Gounod par le Chœur de Radio-France
(19 juin)
● Duparc, Bonis, L. Boulanger, Schmitt,
Fauré, Castagnet : chœurs et arrangements choraux par le Chœur
de l'Orchestre de Paris (17 janvier)
→ Trois programmes français qui fréquentent à la fois la fin XIXe
siècle et le début du XXe, avec des grands représentants de l'époque,
donc un programme plutôt consacré aux arrangements pour chœur : ce sera
la grande fête !
Poulenc (Assise), Villette, Britten : Motets par Accentus
(30 juin)
→ Les plus beaux chœurs de Poulenc avec quelques autres vignettes
toutes de dépouillement, par un chœur qui les connaît très bien. Beau
cadeau ! Schnittke (Concerto pour
chœur), Rachmaninov
(Vêpres) par MusicAeterna (25 mars)
→ Peut-être les deux plus grands jalons du patrimoine choral russe,
mais le concert est suspendu pour l'instant – MusicAeterna étant
largement financé par une banque russe, ses fonds risquent de se tarir,
et ses autorisations de déplacement risquent de se faire plus
difficultueuses, de part et d'autre.
Tormis : chœurs par le Chœur de
l'Orchestre de Paris (14 mars)
→ Tormis est le grand représentant letton d'une veine chorale qui puise
aux sources du folklore : il était à la fois musicologue collecteur et
compositeur, et sa musique, simple et dansante, reflète ces influences.
Parfois des arrangements ou recréations de chansons existante. Très
accessible, mais pas sans richesse, il est très rare non seulement de
bénéficier d'un concert qui lui soit entièrement consacré, et de
surcroît par un chœur français – sans doute une première !
G.
Musique de chambre Lassus, Gabrieli, Rossi, Bassano,
Marini, Falconieri, Monteverdi, Merula… passacailles avec des
membres de l'OCP (26 novembre)
→ Passacailles en folie du premier XVIIe siècle italien !
Lombardi Sirmen, Quatuor n°5
par des membres de l'OPRF, couplé avec des concertos pour piano de
Haydn et Mozart (9 juin)
→ Compositrice passionnante dont les duos pour violon et les quatuors,
à la fin du XVIIIe siècle, portent à leur sommet une sophistication
inhabituelle dans le répertoire galant. Parmi les pièces de chambre les
plus marquantes de cette période, à mon sens.
→ Couplage étrange, pourquoi jouer ceci dans un concert marketté comme
à la gloire du pianiste Piotr Anderszewski ? (Ces fous vont me
contraindre à aller entendre un concert de concertos pour piano
classiques…)
Haas, Krása, Webern : quatuors
par les meilleurs membres de l'OCP (Hughes, Parruitte, Cardoze…) (10
décembre) → Quatuors décadents très rarement entendus en France par
des membres de l'Orchestre de Chambre de Paris, qui ont de véritables
qualités de chambristes (Olivia Hughes est l'ancien violon 2 du Quatuor
Ardeo) : à les entendre, on croirait un quatuor constitué ! Chostakovitch, Symphonie n°14
pour deux pianos et percussions (7 novembre) → Proposition très originale, qui fait fort envie (les deux
solistes sont là également). C'est à la Philharmonie, mais Radio-France
propose, du même arrangeur, la n°5 pour un effectif similaire (ce dont
la nécessité m'apparaît moins impérieuse… qui aime la Quinzième de
Chostakovitch ?). Messiaen, Chants d'oiseaux par
Boffard et… les chanteurs d'oiseaux (30 mars)
→ Dans le Musée de la Musique, idée stimulante de tisser les Catalogues
d'oiseaux et autres intégrations de Messiaen… avec une évocation de
leurs originaux.
Nancarrow & Ligeti par le
Quatuor Béla (4 mars) → Les deux quatuors de Ligeti et un quatuor de Nancarrow
(très fortement admiré de Ligeti, qui le mettait au niveau d'Ives et
Webern…), promesse d'une soirée qui change des standards du répertoire
et de leurs équilibres habituels.
H.
Lied & mélodie
Airs de
cour de Guédron, Boësset,
Lambert, Le Camus par Les Arts Florissants (27 mai)
→ Le concert d'airs de cour annuel de la Cité de la Musique, par
quelques-uns des meilleurs spécialistes.
Clérambault,
Dandrieu, Dornel, Louis Antoine Lefebvre, Montgaultier et Louis Antoine
Travenol, cantates par Le Consort (29 novembre)
→ Cantates françaises (inédites !) par le meilleur ensemble
spécialiste.
Schubert, Der Schwanengesang
par Boesch & Martineau (15 mars)
→ Au disque, la version que je trouve la plus marquante de ce cycle
apocryphe. La voix de Boesch sonne bien en salle, il n'y a pas de
raison que ce ne soit pas grand aussi en cocnert !
Schubert, lieder orchestrés (et
extrait d'Alfonso und Estrella) par les Prégardien et l'OCP (9 février)
→ Le petit plus réside dans Alfonso,
un chef-d'œuvre dont les airs et duos méritent le déplacement
indépendamment du programme. Et puis, quitte à écouter du lied
orchestré, autant le faire avec un orchestre agile et avec les
meilleurs spécialistes du chant expressif allemand…
Lieder de
Schubert, Schumann, Wagner,
Loewe, Wieck, Brahms, Wolf, Reger, Pfitzner, Sommer, par Marlis
Petersen (14 juin)
→ Programme très varié d'une très belle voix.
Beethoven Schubert Rihm par
Nigl et Pashchenko, piano Gebauhr 1855 (15 février) → Le programme du disque paru chez Alpha : la voix si
particulière (très mixée) de Nigl (qui sonne comme un ténor moelleux)
lui permet une expressivité hors du commun. Bouleversé par sa Meunière,
passionné par ses Schubert ; le cycle de Rihm ne me paraît pas le
meilleur de ce qu'a produit le compositeur, mais c'est l'occasion
d'entendre un récital varié, et accompli à un degré à peine concevable.
Sur piano d'époque, pour ne rien gâcher.
Nadia & Lili Boulanger par
Richardot & Fornel (20 mars)
→ L'une des voix les plus marquantes de notre temps dans ces mélodies
ciselées et très peu données en concert.
J'espère que tout ceci vous fournira les repères nécessaires pour
effectuer les bons choix de vie et ne pas être lassé à la fin de la
saison en décrétant que, décidément, vous avez tout entendu et que les
saisons sont toutes les mêmes. C'est largement vrai, mais… la
multiplicité de l'offre permet, en glanant la marge de chaque salle, de
s'amuser assez vivement !
Pour le reste (en particulier en musique de chambre et mélodies, mais
aussi en symphonique avec les orchestres van Lauwe, Elektra, Ut5,
COSU…), il faudra guetter les annonces tardives des petits ensembles et
des conservatoires.
À
bientôt pour de nouvelles aventures : expérimentations de tragédie en
musique, nouvel épisode biblique, exploration des usages des thèmes
patriotiques français, suite des anniversaires, ou du panorama des compositeurs ukrainiens tiennent la corde.
(On me réclame aussi une notule sur les
représentations musicales du coït – ce qui constitue une occasion
tentante de reparler de la terrible Mona Lisa
de Schillings –, mais je ne suis pas tout à fait sûr d'obtempérer : la
constitution, partition en main, des exemples musicaux assortis du
visionnage des différentes positions traditionnelles pour le viol – car
ne nous mentons pas, dans le théâtre lyrique, je ne vais pas rencontrer
beaucoup de représentations sonores du consentement éclairé – risque
d'occuper un peu trop inconfortablement mon loisir.)
Dans l'intervalle, j'ai été mandaté pour écrire le programme
de mon festival préféré : mon rythme de publication en sera peut-être
temporairement affecté, mais je tâcherai au moins de vous nourrir en
matériau ukrainien. Et les commentaires d'écoutes restent complétés au
quotidien.
--
P.S. : Malgré tout le soin mis à la confection, le passage de mon éditeur à la version définitive a ménagé des sauts de ligne intempestifs. Je ne vais pas avoir le temps de tout corriger, il faudrait refaire la mise en forme manuellement pour chaque entrée (alors que j'y ai déjà passé beaucoup de temps). Mes excuses pour l'inconfort de lecture.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Saison 2022-2023 a suscité :
À gauche : Moniuszko, Carafa.
À droite : Graener, Alfvén.
[[]]
Variations sur « Prinz Eugen » de Paul Graener.
Radiophilharmonie de la NDR de Hanovre (pas le Symphonique, sis
à Hambourg, qui fut dirigé par Wand ou Hengelbrock),
une des plus belles discographies d'Allemagne.
W.A. Albert (CPO).
(Pour la démarche et la légende, vous pouvez vous reporter à lapremière partie(au bas de laquelle
j'ai également servi cette nouvelle fournée de gourmandises.)
Mort en 1872
(150 ans du décès)
Stanisław Moniuszko.
→ Artiste majeur en Pologne,
considéré comme le compositeur
emblématique d'opéra. Pour le piano, il y a bien sûr Chopinski
et Paderewski (en outre politiquement capital) ; pour la musique
d'aujourd'hui Penderecki, mais pour les amateurs d'opéra, la figure
majeure, c'est Moniuszko.
→ Pourtant, à l'écoute, je ne trouve pas ses œuvres les plus célèbres
très passionnantes.
→
→ Straszny
dwór(« Le Manoir hanté ») est un opéra comique
manifestement écrit sur le modèle d'Auber – et ce ne serait pas un très
grand Auber, des ariettes à ploum-ploum, peu marquant mélodiquement
dans l'ensemble. Le sujet, lui, est apparenté aux instrigues
fantastiques un peu bouffonnes façon Boïeldieu (La Dame blanche) ou Adam (Le Farfadet).
→ → Halkaest tout l'inverse : une
hypertragédie. Une fille séduite descend, au fil de ses espoirs déçus,
de la certitude de sa perte et de la méditation de sa vengeance, dans
l'abîme suscité par la trahison la plus noire Tout est moche et tout
finit très mal. C'est un peu Jenůfa,
avec un côté emphatique comme les drames de Dumas ou Pixerécourt… et
une musique qui s'apparente plutôt à du Weber sage (plutôt celui d'Abu Hassan ou du ventre mou d'Euryanthe). L'œuvre est plutôt
convaincante, mais je vois mal, là aussi, comment faire triompher une
musique qui n'est pas complètement exceptionnelle sur une scène dont ce
n'est pas du tout la langue. (Ou alors il faudrait mobiliser des moyens
exceptionnels côté chant et mise en scène – il ne se passe vraiment
rien à l'acte II, elle se plaint sans écouter son autre soupirant qui
se plaint aussi – mais à ce compte-là, pourquoi ne pas placer l'effort
sur une œuvre qui pourrait réellement s'imposer au répertoire ?)
→ → Ses autres opéras, tel Paria, son opéra de jeunesse à
sujet bouddhique, sis à Bénarès, écrit dans un goût italien pour
s'introduire auprès du public européen, ne m'ont pas paru plus
marquants…
● Je recommande donc plutôt des genres qui ne sont pas les plus
célébrés chez lui :
●● Les seules œuvres que j'ai réellement trouvées hors du commun sont
ses cantates, Milda et Nijoła (Philharmonique de Poznań
dirigé par Borowicz chez DUX) : on y rencontre une superbe déclamation
polonaise (et très bien mise en valeur, chantée et accompagnée), et
doté d'une qualité mélodique toute particulière. Je recommande ceci
très vivement !
●● la Messe en laet des motets (album « Sacred Music » chez
DUX, par Łukaszewski), très recueillis et consonants, pas vraiment
personnels mais réellement agréables
au meilleur sens du terme (attention, il existe un autre disque,
consacré aux Messes polonaises
et chanté par le même chœur, qui m'y avait semblé de sensiblement moins
bon niveau) ;
●● le Premier Quatuor, également d'un beau
romantisme simple. Les Plawner chez CPO ne m'ont pas complètement
emporté ; c'est mieux par le Quatuor Camerata chez DUX, donné avec son
Deuxième et le Premier de Dobrzyński ; mais surtout, si vous pouvez le
trouver, le disque issu de la compétition Moniuszko (il y a toute une
série, passionnante), avec l'ãtma SQ (sur instruments anciens) et le
Quartetto Nero, à nouveau chez DUX : ces jeunes musiciens surpassent
toute la concurrence en tension, timbres, urgence, lisibilité, et
haussent considérablement la réception de ces œuvres. (Toute cette
série de la Compétition Moniuszko chez DUX mérite largement le détour,
au passage : ainsi dans ce disque, on peut découvrir la prégnance
mélodique hors du commun des œuvres de Henryk Melcer-Szczawiński, et il
en va de même pour beaucoup d'autres découvertes sur les autres
volumes.)
● Du côté de ses opéras célèbres : on trouve des vidéos, les deux ont
été diffusés sur Operavision.eu (même deux versions différentes du Manoir !). Ce peut aider (si vous
êtes patient).
■ Au disque, DUX est là pour nous, avec son travail exceptionnel en
qualité, en quantité, en audace… Au concert, je ne suis pas persuadé
qu'on puisse réellement produire des étincelles devant un public non
polonais. Mais j'accueillerais avec grand plaisir une cantate !
On pourrait coupler ça avec une symphonie de Szymanowski ou Penderecki
qui ferait déplacer un peu de monde sans être totalement téléphoné, et
puis un petit concerto de Chopin avec Martha Argerich pour assurer le
remplissage. (On pourrait aussi imaginer des programmes « Partage de la
Pologne » ou « Pologne martyre », associée à un discours historique /
pédagogique, qui entrerait assez bien dans les missions de la
Philharmonie (et dans notre futur européen proche ? vu les
opinions géopolitiques des candidats à la Présidence…).
■ C'est là où le principe de l'anniversaire trouve ses limites, parce
que si l'on veut de la musique polonaise lyrique, il existe tout de
même un certain nombre de chefs-d'œuvre considérables avec Żeleński,
Nowowiejski, Różycki ou Penderecki ! Ceux-là pourrait remporter
un véritables succès – en plus du Roi
Roger de Szymanowski qu'on pourrait redonner un jour dans une
production qui le laisse un minimum intelligible (coucou Warlikowski).
Michele Carafa.
→ Napolitain venu étudier à Paris avec Cherubini, auteur de 29
opéras, dont Jeanne d'Arc à Orléans
et La Belle au bois dormant
!
● Au disque, on ne dispose semble-t-il d'aucun opéra intégral. Une cantate avec piano, Calisto (dans « Il Salotto »vol.2 chez Opera Rara), un air deLe Nozze di Lamermoordans le récital « Stelle di Napoli
» de Joyce DiDonato,
et deux scènes de Gabriella
di Vergy, l'une dans un récital Matteuzzi avec Bruce Ford
(atrocement captés), l'autre dans un récital d'Yvonne Kenny (accompagné et mené
avec beaucoup de présence par le même David Perry mou avec Matteuzzi !)
qui est le meilleur témoignage qu'on puisse trouver de la musique de
Carafa. Tout cela s'apparente à du belcanto bon teint, avec les mêmes
formules que partout ailleurs. Plutôt joliment fait au demeurant (en
particulier les introductions développées, ou certains récitatifs un
peu rapides), mais absolument rien de singulier, pour le peu qu'on en
puisse juger.
■ Je serais évidemment ravi qu'on reprenne l'une de ses œuvres, en
particulier française, pour pouvoir se faire une idée sur pièce. À
l'occasion d'un petit cycle Jeanne d'Arc où
l'on pourrait jouer l'opéra de Mermet (qui se tient !), la
cantate d'Ollone
(plutôt bien faite également, même si peu spectaculaire) et bien sûr
l'oratorio d'Honegger,
voire l'opéra de Verdi
? Un petit partenariat entre salles parisiennes ? Versailles et
TCE reprennent Mermet avec Bru Zane, la Philharmonie fait d'Ollone et
reprend son Honegger réussi, et l'Opéra de Paris se garde le Verdi parce
qu'il ne sait rien faire d'autre, ça vous dit ? Ce serait
parfait pour brosser dans le sens du poil l'électorat du futur
président de droite que nous aurons (lequel, je n'en sais rien,
mais je ne cours pas grand risque à pronostiquer qu'il ne sera
certainement pas de gauche), considérant l'Opéra de Paris pour
lequel toute la France paie, que le Peuple de France en ait pour sa
fierté, on célèbre Jeanne ! (et on joue plein d'opéras russes,
cf. supra – de toute
façon Gergiev est le seul chef étranger à pouvoir venir quand le monde
s'effondre)
Nikolaos Mantzaros.
Carlo Curti.
[[]]
Premier mouvement de la Troisième Symphonie d'Alfvén,
Philharmonique Royal de Stockholm,
dirigé par le compositeur (Phono Suecia).
Né en 1872
(150 ans de la naissance)
Alors là, 1872, c'est l'année de folie ! J'essaie de classer en
commençant par ceux que j'ai le plus envie de voir reparaître !
Paul Graener.
→ Je commence par un cas difficile. Graener, né à Berlin, tôt orphelin,
occupe de hautes responsabilités,
professeur de composition au Conservatoire de Leipzig, de Vienne,
directeur du Mozarteum de Salzbourg, du Conservatoire Stern de Berlin…
et aussi membre de la Ligue de
combat national-socialiste pour la culture allemande, du parti
nazi, vice-président de la Reichsmusikkamer…
il devient particulièrement joué à
partir de 1933, quand le nouveau régime fait la place nette de
tous les dégénérés dans le
style, les idées ou la généalogie… La presse officielle lui est
favorable, ses thématiques s'alignent aussi avec l'idéologie du parti,
il a alors du succès. Il faut dire qu'il est plutôt bon élève : il
participe activement à la cabale contre Michael Jary en désignant sa
musique comme « babillage musical culturellement bolchévique de juif
polonais ».
→ Comme il meurt en 1944, il n'a pas pu essayer de s'expliquer / se
renouveler / se racheter / se karajaniser, et sa musique s'est tout
naturellement tarie au concert – on avait assez d'efforts à dépender
pour réintégrer les nazis qui
ne l'avaient pas fait exprès ou d'oublier qui étaient vraiment
Böhm ou Schwarzkopf, sans s'occuper en plus des morts qui ne
demandaient rien. Pas évident à brander
pour un concert d'aujourd'hui, clairement. (Et cela nous renvoie vers
l'épineuse question crime & musique, ou sous sa forme plus
ludique, génie & vilenie.)
→ Néanmoins, si l'on peut passer sur ces questions (une large partie de
sa musique est désormais dans le domaine public, et on n'est pas près
de lui élever des statues), et découvrir (comme je le fis) sa musique
sans avoir conscience de sa personnalité (il a adopté des enfants quand
sa fille est morte, si ça peut aider et il souhaitait peut-être
devenir éleveur de chats), il y a quelques pépites à découvrir.
● Bien qu'auteur de nombreux opéras
et lieder, on ne trouve à peu près, hors le cycle des Neue Galgenlieder sur des poèmes de
Morgenstern (Wallén & Randalu, chez Antes). On trouve également un
lied par Schlusnus (poème d'un cycle de Munchhausen, chez Documents
notamment, label japonais trouvable sur les sites de flux européens) et
un autre par Prey (Der Rock,
aussi sur un poème de Morgenstern, dans son anthologie « moderne »
reconstituée par DGG). Vu l'expressivité de sa musique d'orchestre, je
serais très curieux d'entendre ses opéras Don Juans letztes Abenteuer (1914)
ou Der Prinz von Homburg
(1935). Il a aussi commis un Friedemann
Bach (1931), on voit l'écart d'inspiration avec une figure
d'artiste comme celle de Johnny
spielt auf (l'opéra de Křenek manifeste du zeitoper) !
● En musique de chambre, on ne
trouve guère que les Trios (Hyperion Trio, chez CPO), qui m'ont semblé
assez plats – une ligne mélodique vaguement brahmsienne, et assez peu
de contenu stimulant dans les accompagnements, l'harmonie ou la forme.
● C'est donc surtout du côté symphonique
que le legs est fourni, quoique peu vaste : Comedietta par Abendroth (chez
Jube Classics par exemple), Die
Flöte von Sansouci (suite de danses pseudo-baroque, d'une
ambition limitée, avec le compositeur à la flûte accompagné par le
Philharmonique de Berlin – publication CD par Archiphon sous le titre
peu spécifique « 78 rpm rarities: Raw Transfers »)… et sinon les quatre
volumes de CPO consacrés à sa musique orchestrale :
●● vol.1 : Comedietta, Variations sur un chant
traditionnel russe (thème assez sommaire, mais variations faites avec
beaucoup d'adresse orchestratoire), Musik am Abend, Sinfonietta. De
belles œuvres, d'un postromantisme assumé (plus conservateur que celui
de Schmidt, mais on entend clairement le contemporain de R. Strauss, ce
n'est pas du Brahms !) ;
●● vol.2 : Symphonie en ré mineur
« Le Forgeron Misère » (qu'il faut plutôt entendre comme un grand poème
symphonique, assez séduisant, qu'y chercher une grande arche formelle
étourdissante), Échos
du Royaume de Pan(son
œuvre la plus aventureuse parmi celles publiées, qui ,intègre des
formules impressionnistes à son langage postromantique germanique, avec
des harmonies riches et surprenantes, des couleurs inhabituelles), et
ce qui est pour moi son chef-d'œuvre absolu : les Variations sur « Prinz
Eugen ».
Variations
sur « Prinz Eugen »
« Prinz Eugen, der edle Ritter »
(« Le Prince Eugène, ce noble
chevalier ») est une chanson traditionnelle écrite juste après le siège
de Belgrade, victoire sur les Turcs du prince Eugène de Savoie en 1717
(première trace de la chanson, manuscrite, en 1719), restée dans
l'imaginaire sonore collectif allemand.
Sur cette base, assez sommaire
musicalement, Graener déploie toutes les possibilités d'un orchestre :
discrète marche-choral aux vents, explosion de lyrisme aux cordes
(augmentées d'énormément de contrechants de bois, de fusées aux cors
!), fugato pépiant inspiré
des Maîtres Chanteurs
(l'une de ses influences majeures, j'ai l'impression)… Les pupitres, de
la caisse claire aux trompettes, sont tous utilisés pour leur
caractère, leur coloration, avec une rare science, et surtout une
variété rare pour une variation : le thème, quoique toujours aisément
identifiable, se transmute au fil des épisodes, et chaque itération, au
lieu de paraître juxtaposée, semble découler tout naturellement d'une
transition ou d'une rupture digne des progressions d'une grande
symphonie à développement. Un bijou, absolument lumineux et
jubilatoire, que je ne puis recommander trop vivement (l'œuvre que j'ai
de loin le plus écouté ces trois dernières années, elle a donc mon
assentiment…) ;
●● vol.3 : Concerto pour piano,
Danses suédoises, Divertimento,
une autre Sinfonietta. Des
œuvres abouties mais dont la singularité me paraît moins évidente ;
●● vol.4 : Concertos pour flûte, pour
violon, pour violoncelle. Très marquants, ici le concerto est
vraiment conçu comme un tout organique et la virtuosité n'y paraît pas
le but… le soliste joue beaucoup, certes, mais peu de traits sont mis
en valeur, tout est intégré à l'orchestre, sans chercher à tout prix la
mélodie non plus : je trouve le principe très rafraîchissant, il
échappe à l'enflure habituelle de la forme concerto qui n'a pas
toujours ma faveur. Une proposition très différente, que je serais ravi
d'entendre en concert.
● Donc, à écouter, sans hésiter les volumes 2 & 4 de l'anthologie
CPO.
■ Comment rejouer cela au concert ? Clairement, pour du
symphonique ou de l'opéra, il faut de gros moyens, et avec les
sensibilités vives sur ce point (et la culture accrue de la
protestation dans les milieux artistiques), il y a de grandes
probabiités que le projet meure avant que d'aboutir. Un artiste qui
avait projeté de remonter une de ses œuvres de chambre a expliqué que
les musiciens avaient collectivement renoncé, trop mal à l'aise avec la
personne du compositeur pour en faire la promotion, fût-ce
indirectement.
Néanmoins, les Variations sur «
Prinz Eugen », en début d'un concert dont ce ne serait pas le
contenu principal, ou en conclusion de programme, je garantis que cela
galvaniserait l'auditoire ! (Après tout ça ne semble poser de
problème à personne de tresser des couronnes à Karajan, Schwarzkopf ou
Böhm, de jouer à tout bout de champ Carmina
Burana, alors pourquoi pas une ouverture de Graener – elle
appartient désormais au domaine public, ses ayants droit, si par
extraordinaire ils étaient solidaires des pensées de leur aïeul, ne
toucheront pas un sou…)
Hugo Alfvén.
→ Vous allez être déçu, je n'ai pas pu glaner d'anecdotes bien
croustillantes sur Alfvén. Il a fait son tour d'Europe pendant dix ans,
comme chef notamment, puis
s'est installé à Stockholm et à l'Université d'Uppsala, a composé, a
été le compositeur suédois du début du XXe a remporter le plus de succès – avec Stenhammar.
→ Sa musique est donc assez généreusement documentée, bien qu'on ne la
joue jamais en France – l'anniversaire serait-il donc l'occasion ?
● La priorité, ce sont les symphonies.
La 1 par Westerberg, la 3 par Svetlanov, la 4 par Willén… vous pouvez
ainsi tirer le meilleur de ces pièces. Westerberg est plus âpre, Willén
plus enveloppant et organique. N. Järvi, assez lumineux, n'est pas
celui qui révèle le mieux les audaces de cette musique, mais sa
fréquentation reste agréable. Quant aux versions par Alfvén lui-même,
splendidement restaurées et publiées par Phono Suecia (on entend très
bien le détail !), je crois qu'elles surpassent tout par leur caractère
direct, net et emporté à la fois.
● Ses musiques de scène valent
aussi le détour, comme Gustaf II
Adolf ou Bergakungen.
● Même s'il n'a pas écrit d'opéra, sa
musique chorale est très simple et très belle, et fait partie
des corpus de référence du legs suédois. On le trouve dans des
anthologies (le merveilleux Sköna Maj
des Lunds Studentsångare) ou dans la monographie « OD sings Alfvén »
(OD pour Orphei Drängar, les « serfs orphelins », l'ensemble vocal qu'a
dirigé Alfvén).
● Sa longue vie nous permet de l'entendre diriger ses propres œuvres, et de
profiter de l'humour avec lequel il dirige les danses du Fils prodigue, ou de la flamme qui
habite son interprétation de sa cantate pour les 500 ans du Parlement
Suédois, ce que vous trouverez chez lui de plus proche d'un opéra
! Il a aussi été capté dans ses symphonies (3 & 4) avec le
Philharmonique Royal de Stockholm. Et je suis frappé de la vivacité de
jeu, de la clarté du spectre, de l'exaltation du rebond et des
références folkloriques dans la Troisième,
avec une sorte d'emphase souriante et volontairement exagérée, comme un
personnage d'opéra un peu grotesque qui chante sa chanson avec une
pointe d'excès. Absolument délicieux, très différent, et réellement
convaincant – probablement le compositeur à m'avoir le plus convaincu
dans ses propres œuvres !
Quant à la Quatrième, très
cursive (on croirait qu'il dirige Don
Juan de R. Strauss, tant l'orchestre fulgure !), elle inclut la
participation de la jeune… Birgit Nilsson !
■ Franchement, au concert, cela passerait tout seul ! Le
folklorisme bigarré et très charpenté de la Troisième Symphonie, jubilatoire si
on la joue en respectant cette composante, comme le font Svetlanov ou
Alfvén lui-même, ou le grand monument plus farouche de la Quatrième, en un seul mouvement,
avec ses voix solistes sans paroles, dont le programme se réfère à un
rivage tourmenté – une œuvre très frappante, qui aurait tout pour
plaire au public mahléro-sibélien ! Et si c'est trop, un poème symphonique, il y a beaucoup
de très beaux, même si moins ambitieux : ce serait déjà ça de gagné
! Un petit effort Messieurs les programmateurs, une fois que le
monde aura terminé de s'effondrer ? L'accroche est facile en
plus, avec les « Symphonies des rivages du Nord battus par les vents »,
faites-le avec des projections
de vidéos de mer démontée si cela vous aide à remplir – ce serait-ce
pas le type de format qui a en principe la faveur de la Philharmonie de
Paris ?
1872 est particulièrement riche : je vous laisse avec ces quatre
compositeurs, dont deux figures majeures, avant d'en venir à quelques
autres géants également nés en 1872, dans les prochains épisodes : von
Hausegger, Halphen, Juon, Büsser, Perosi, Séverac, Scriabine, Vaughan
Williams… !
Prenez soin de vous. Carnets sur sol
prend soin de vos oreilles.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Portraits a suscité :
(Photos de l'Opéra Royal de Versailles prises par mes soins le
soir du drame.)
Inspiré de faits réels (et récents).
Pour une fois, Carnets sur sol va
mettre du sel sur les plaies : je vous mène au cœur de l'expérience
d'un concert qui part dans le décor.
À quoi ça ressemble du côté du spectateur ? Qu'est-ce qui peut
causer la catastrophe du côté des interprètes ?
Vous le verrez, sous les apprêts d'une anecdote censée vous divertir,
il y a de quoi prendre conscience, pour les mélomanes, de la façon dont
se construit l'exécution musicale, de ce qui se passe en amont du
concert, des conditions pratiques de l'exercice de la musique, des
dangers de ce glorieux état, de l'épaisseur de la glace sur laquelle
dansent tous ces funambules de l'instant.
Tout commence par un petit récit. Je vous raconte l'aventure, que vous
avez peut-être déjà pu découvrir grâce à ma glorieuse présence sur les réseaux de l'instant, puis nous entrerons dans
les conjectures, les indiscrétions, les bruits de couloir… et surtout
une petite porte d'entrée sur ce qui peut causer un tel accident
industriel, et le danger qui est le pain quotidien – invisible aux yeux
du spectateur – de ces métiers où tout se joue en un moment, sur des
réflexes très précis.
#ConcertSurSol #66 …
Quelle expérience étrange !
Circé de Desmarest
(1694) sur
un livret de Madame de Saintonge,
que j'espérais depuis près de 20 ans
(et reportée deux fois à Versailles)… se révèle un décalque LULLYste un
peu paresseux, et joué dans des conditions… inhabituelles.
♠ Je vous raconte ?
[[]]
Seul extrait disponible au disque, l'air d'Astérie qui ouvre
l'acte II, ici par Véronique Gens, Les Surprises, Simon Bestion de
Camboulas (dans son récital Alpha « Passion »).
(Superbe interprétation d'ailleurs, et récital qui contient la plus
extraordinaire scène d'invocation de Médée
qui soit !)
Avant la
représentation
Projet des Nouveaux Caractères
(l'ensemble de Sébastien d'Hérin) remettant au théâtre pour la première
fois cette tragédie en musique, et incluant une restitution
organologique (effectif et instruments des 24 Violons du Roy).
→ Reporté début 2020.
→ Reporté début 2021.
→ Donné ce 11 janvier 2022, un soir seulement, juste après les
annulations des représentations de Georges Dandin dans ce même théâtre,
trois jours auparavant.
Un petit miracle.
Laurent Brunner, directeur de
Château de Versailles Spectacles, grimpe sur le proscenium et annonce :
« Véronique Gens a tout donné pendant ces cinq jours d'enregistrement,
mais à présent elle est souffrante et donnera seulement la réplique ».
(Finalement elle chanta très bien – mais à petit volume. Rien à avoir
avec ce jour où, chantant la dernière réplique de Béatrix mourant, elle
s'évanouit complètement sur scène, manquant de se fendre le crâne dans
la fosse – soignez toujours vos relations avec la mezzo du pupitre d'à
côté, ce peut vous sauver, sans exagération, la vie.)
L.B. poursuit : « J'ai eu la
délicieuse surprise de découvrir que le synopsis du programme est faux,
rien à voir avec l'œuvre à laquelle vous assisterez. Il vous raconte
les amours de Circé avec le Tibre, rien à voir, c'est bien l'histoire
avec Ulysse, tirée de L'Odyssée,
dont parle l'opéra de ce soir. »
[Ce fut un soir, ce fut un matin. Pôle Emploi était riche d'un nouvel
adhérent.]
J'ajoute, moi, que tous les chanteurs ne sont pas crédités dans le
programme de salle (notamment des rôles courts mais capitaux comme
Vénus) : ainsi ladite Vénus, excellente chanteuse issue du chœur, que
j'espère réentendre plus en longueur, n'est pas mentionnée. Romain
Bockler, qui chante Polite, l'amant du couple secondaire, se voit même
attribué le rôle de Phaebetor (divinité des mauvais rêves) qui
n'intervient que dans le Sommeil (chanté par Arnaud Richard)… C'était
la pagaille au service documentation & communication,
manifestement. (Mais par les temps qui courent, on sait bien que tout
doit être bouclé sans que les personnes compétentes ne soient
nécessairement disponibles.)
L'œuvre
Assister à la résurrection de témoignages sonores enfouis est toujours
un privilège, on ne le répètera jamais assez. Même lorsqu'on ne les
trouve finalement pas extraordinaires : on a le luxe de se faire un
avis, l'expérience est formidable en soi.
Circé appartient à cette veine
: beaucoup de quasi-plagiats de LULLY (exacte même écriture en
beaucoup d'instances), comme les scènes de jalousie dont l'harmonie et
les procédés rythmiques sont empruntés littéralement à Armide (ils viennent très
précisément de l'Ouverture, d' « Enfin il est en ma puissance », du
postlude du V), comme le Sommeil qui est un pur décdalque d'Atys, comme l'acte IV de torture
dont le dispositif doit manifestement au IV de Thésée…
Le livret de Madame de
Saintonge, pourtant tout à fait réussi dans Didon, présente de réels défauts.
Sa structure n'est pas très claire (beaucoup d'actions à cheval sur des
actes), mais elle présente surtout des incohérences
: Vénus annonce qu'Ulysse va aimer Circé, ce qui n'arrive pas ; Circé
prépare un piège pour faire souffrir Ulysse et son amante à l'acte IV,
mais à l'acte V les voilà libres sans plus d'explication (le piège n'a
pas fonctionné, tout simplement). Ces annonces
non suivies d'effet sont contraires à la grammaire dramatique la
plus intuitive, tout de même, surtout que le reste du livret est, en
particulier dans son vocabulaire et sa syntaxe, extrêmement
conventionnel.
Et contrairement à Didon qui
sublimait les emprunts LULLYstes (par ailleurs réussis dans ce cas,
comme la Chaconne !) par une inspiration de première farine (et de pâté
de foie supérieur), Circé
donne davantage à entendre le Desmarest de la pastorale Vénus & Adonis
: lisse, dénervé, très homogène, peu saillant en prosodie et mélodie.
Plutôt une déception, donc. Avec tout de même quelques très beaux moments :
✓ le chœur à fugato « Fais
durer ses plaisirs » à la fin du II (d'un genre typique de la
génération d'après LULLY, cf. les chants d'hyménée du I
de Callirhoé de Destouches ou
le Prologue de Pirame & Thisbé
de Francœur & Rebel) ;
✓ l'air en chaconne des
craintes d'Astérie au début de l'acte II (dans la lignée délicieuse du
duo d'amour de Roland ou de
l'air d'entrée de Callirhoé) ;
✓ le trio du Sommeil (le
prélude est fade, mais le trio vocal splendide, beaucoup plus riche
qu'Atys) ;
✓ la mort d'Elphénor, récitatif
assez nu et plutôt saisissant (racontée
en réalité à l'acte suivant, comme celle d'Athamas dans Philomèle) ;
✓ la petite chaconne
d'accompagnement du duo amoureux Éolie-Ulysse, délicieuse ;
✓ et la grande scène finale de
Circé, ébouriffante – où pour le coup la musique, tout en s'inspirant
clairement du caractère d'Armide,
est vraiment typique de Desmarest, et use
des procédés plus libres de la nouvelle génération, avec une ligne de
chant originale et très expressive. Un grand moment.
L'interprétation
De ce côté-là, c'était plus… étrange.
J'ai bien sûr beaucoup aimé Cécile
Achille(Éolie, aimée d'Ulysse)
– que je suis depuis le CNSM, belle voix bien faite et vraiment
investie dans l'expression (expression qu'on voyait passer sur son
visage, la façon d'émettre les sons avec sa bouche traduisait de façon
étonnamment éloquente les émotions !) – et surtout Vénus (la voix la mieux projetée,
une choriste non créditée), Véronique
Gens (Circé) remarquablement timbrée, même si le volume sonore
est beaucoup plus faible que d'ordinaire (de la méforme de grand luxe,
j'ai entendu bien pire !).
Il faut s'habituer aux manières très XIXe de Nicolas Courjal (Elphénor): couverture en [eu], rubato, allègements en soufflets…
mais la présence vocale est tellement extraordinaire…
Dans sa mort et son apparition spectrale, le grave est tellement riche,
soyeux et généreux qu'il donne l'impression de s'accompagner lui-même !
Caroline Mutel(Astérie) a énormément mûri et
progressé (diction beaucoup plus incisive, timbre moins flottant, plus
mordant) – peut-être est-ce aussi la tessiture beaucoup plus basse, qui
flatte bien mieux ses qualités. En tout cas je n'avais jamais adoré ses
aigus très flous, et ici, sans les aigus (le rôle doit culminer au
sol4, et à un diapason de près d'un ton plus bas que le nôtre !), ce
qu'elle faisait était véritablement remarquable. (Une nouvelle carrière
de mezzo à creuser dans les années à venir ?)
Mathias Vidal(Ulysse), à l'inverse, paraît en
général plus engoncé dans les rôles LULLYstes vraiment
graves pour son profil de ténor élancé. Il a au demeurant tous les
graves nécessaires (presque barytonnant), mais à cela s'ajoutent ses
manières emportées, qui font merveille dans la tragédie post-gluckiste
ou dans les opéras du XIXe s., mais qui sonnent un peu hachées et pas
toujours pleinement aristocratiques dans les opéras du XVIIe.
L'exécution
Et c'est à présent que tout devient totalement lunaire.
L'orchestre ne parvenait pas à jouer ensemble ni à suivre les chanteurs
! À de multiples moments, ce n'était tout simplement pas la bonne
partie qu'ils jouaient en même temps. Le chef cherchait bien évidemment
à rattraper les choses mais ses gestes restaient sans effet, les
musiciens et les chanteurs le regardaient perdus, sans en tirer l'aide
espérée. On voyait dans les entrées les pupitres, konzertmeister inclus, le regarder,
se tendre, tenter d'entrer au bon moment… et rater. C'est arrivé assez
souvent, en particulier dans le Prologue et les actes I & V.
Ce n'était pas tout le temps non plus, le reste était en place ; et ce
sont de très bons professionnels, ça ne ressemblait pas à du Schönberg.
Mais chez des professionnels de ce niveau, je n'avais jamais vu un tel
effondrement collectif.
Remarque semi-ingénue d'un camarade à l'entracte : « c'est une
audace propre à Desmarest, autant de liberté dans la prosodie par
rapport à l'accompagnement musical, c'était bien voulu ? ».
Cela se manifestait initialement par des décalages et des faux départs
inhabituellement nombreux et audibles, et une façon, pour les
chanteurs, de ne pas exactement respecter les valeurs écrites, de
chanter un peu comme l'on parle, dans une globalité qui a son point
d'arrivée et son point de départ, mais avec un détail rythme assez flou
(des pointés qui ne sont pas exactement des 3/4 de valeur, des doubles
croches qui traînent un peu, etc.). Rien de très spectaculaire
pour l'auditeur, on reconnaissait bien ce qu'on entendait.
Cependant la pagaille a tellement gagné en intensité à l'acte V que
l'orchestre a dû s'interrompre au début d'une danse : ils ne jouaient
pas du tout la même danse ou le même système dans la danse. Et ils ne
l'ont pas fait sourire aux lèvres et en s'adressant au public comme
cela advient quelquefois : « ah, ah, ça arrive, on s'est fait
avoir, allez on reprend ».
Non, ils étaient abattus.
Et Gens, l'une des chanteuses les plus capées (et captées) depuis
que l'on enregistre ce répertoire, totalement perdue dans son final de
bravoure, le sommet de l'opéra, commence en même tmeps qu'une
ritournelle (dix mesures en avance donc !) ; pourtant le violon est
écrit sur sa partition, même si c'est une réduction, confusion très
inhabituelle !
Elle aussi regardait le chef sans rien y comprendre. Et lui faisait des
signes, qui n'étaient toujours pas compris, et faisaient plutôt rater
davantage lorsqu'ils étaient suivis, créant un surcroît de flottement.
À ce moment (à cinq minutes de la fin), on a senti qu'ils lâchaient
tous prise. Fatigue aidant, plus rien ne passait. Pour les ponctuations
des récitatifs de cette grande scène finale, aucun accord n'était au
bon endroit. Les musiciens ont essayé d'abord d'attendre les fins de
phrase de la chanteuse, créant des blancs assez audibles, puis tous ont
fini, résignés, par jouer au fil de l'eau, sans trop compter les temps
: elle chante, ensuite on joue, etc. Véronique Gens, elle, a fini par
chanter à mi-voix la fin de sa tirade, comme n'osant pas déclamer tout
fort une ligne vocale erronée.
Malaise.
Problème
Soyons honnête : pour le spectateur, les décalages, ça se limite le
plus souvent à frimer avec les copains en relevant telle erreur pour
voir entre nous si on a une bonne oreille, comme un jeu des sept
erreurs en comparant avec le disque (ou, pour les plus sérieux, la
partition). C'est très bien, mais quelques fausses entrées, il ne faut
pas pousser, ça ne gâche pas un spectacle, loin s'en faut.
Et on ne va surtout pas leur en tenir rigueur pour un inédit monté en
temps de covid.
Ici, le problème réside dans le fait que ce n'était pas une erreur
ponctuelle, ni même trop fréquente : on sentait que les musiciens (et
même les chanteurs, par moment), marchaient sur des œufs.
Or, il s'agissait d'une œuvre que le public découvrait, et dont le
livret n'était ni très clair (et le programme de salle était faux…), ni
très palpitant (ses enjeux et coups de théâtre étant comme désamorcés
par ses propres contradictions), écrit dans une langue assez prévisible
et plate.
Musicalement aussi, beaucoup d'emprunts à LULLY, sans
que cela ne dynamise véritablement la composition, qui recèle
manifestement peu de fulgurances.
Et joué ainsi prudemment, avec
les musiciens absorbés par les temps à compter et les entrées à
réussir, le rubato des
chanteurs à comprendre (manifestement, ils étaient décontenancés par la
liberté de phrasés à certains moments, comme s'ils ne s'étaient pas
concertés), l'œuvre ne pouvait
bénéficier du coup de pouce nécessaire à prendre réellement vie.
Vrai également pour les chanteurs, un travail de précision sur la
prosodie aurait permis de faire claquer
certaines répliques.
C'est là que ce situait la difficulté, plutôt que sur le détail de ce
qui n'était pas en place et qui, honnêtement, n'aura gâché la vie (ni
même la soirée) de personne.
Les Nouveaux Caractères
Je m'empresse de préciser qu'il ne s'agissait pas d'une erreur de
casting. Les Nouveaux Caractères sont un
ensemble de premier plan. Il
suffit d'entendre ces extaits étourdissants de Grétry ou bien au
disque, les
couleurs formidables dans Les
Surprises de l'Amour (Rameau), ou en la mise
en valeur de l'écriture très violonistique de l'orchestre de Scylla
& Glaucus – le compositeur Leclair était précisément
virtuose du violon, et cet aspect très bien mis en valeur.
[[]]
Château de Versailles Spectacles n'a pas embauché n'importe qui au
doigt mouillé.
On ne peut par ailleurs pas leur en vouloir : d'abord, il s'agit d'un
inédit, et s'ils ne s'y étaient pas attelés courageusement (sachant
qu'on a toujours moins de public et de couverture presse lorsqu'on fait
un Desmarest plutôt qu'un Atys ou un Platée…), on ne l'aurait jamais
entendu – et j'aurais en ce qui me concerne continué de regretter qu'on
nous prive de ce probable bijou.
De surcroît, contrairement à beaucoup d'autres arts, la musique est un
art de l'instant : on peut
retoucher calmement un texte, une œuvre
picturale ou plastique, une installation, une pellicule, même
retravailler à froid une mise en scène… Mais pour la musique, il y a
toujours un moment où il faut se frotter à l'instant. Et la chose est
encore plus
technique que la récitation d'un texte comme au théâtre, la précision
requise doit se dérouler à des valeurs de temps inférieures à la
seconde.
C'est pourquoi il est très difficile, à mon sens, de juger sévèrement
des musiciens qui se trompent : ce n'est pas nécessairement qu'ils
n'ont pas travaillé. On peut rater quelque chose dans une demi-seconde,
une attention qui se détourne, un doigt qui glisse, une erreur de
perception d'un geste… Et pas de retouche possible dans un concert.
Défoncez le disque, si vous tenez absolument à être méchant ; mais pour
ce qui est du concert, il est vraiment difficile d'émettre un jugement
moral sur le travail des musiciens, sauf à être réellement informé
d'une désinvolture attestée. (Il
y a tout de même certaines attitudes qui ne trompent pas les soirs de
routine, coucou l'Opéra de Paris !) Mais je n'ai pas
observé ce type d'insouciance mardi soir, du tout. Plutôt de la
détresse et de
l'abattement.
Car pour moi le spectateur d'un soir, c'est un fait insolite. Pour eux
dont c'est le métier – et un métier assez peu rassérénant ces jours-ci
–
rater, ce doit être plutôt dur à vivre.
J'ai eu deux confirmations, de source interne, que le chef était
particulièrement tendu dans la journée précédant le concert, disant
même qu'il craignait un échec le soir. Ils avaient sans nul doute à
cœur de faire du mieux possible.
Pourquoi ?
Je tente quelques hypothèses plausibles et cumulables, en attendant
l'arrivée de renseignements complémentaires. (J'ai commencé ma petite
enquête, mais je n'ai pas encore tous les éléments. Si quelqu'un
d'entre vous est au
courant des véritables causes, je suis très intéressé.)
Comment est-il possible, lorsque l'on est des professionnels sérieux et
bien formés, de s'effondrer lors d'une représentation publique ?
Je pose la question non pour flétrir, mais pour tâcher de comprendre
les mécanismes à l'œuvre : les plus informés savent évidemment tout
cela, mais pour une partie du public plus mélomane-discophile ou
mélomane-spectateur peu porté sur la coulisse, il y a peut-être de
petites découvertes à la clef.
Je commence par ce qui est propre à ce concert.
--
a) La nouveauté
Quand on propose une œuvre inédite, on ne peut pas prendre de
raccourcis en écoutant le disque et en se disant qu'on va juste faire à
l'oreille comme ça sonne, chacun écoute sa partie et reproduit un peu
ce qu'il entend.
Si le temps de préparation individuelle ou de répétition collective
s'avère trop court, il n'y a pas de parachute comme lorsqu'on joue Don
Giovanni ou Carmen (chacun sait à peu près à quoi ça ressemble).
--
b) Les reports
Il est possible que le nombre de répétitions alloué ait été en partie
entamé par les précédentes annulations. Dans le même temps, les
musiciens embauchés ne sont peut-être plus tout à fait les mêmes ; les
présents auront tout oublié, et les nouveaux ont tout à apprendre. Tout
cela
rogne potentiellement sur le planning initial.
De fait, j'ai aperçu beaucoup de nouvelles têtes, de petits jeunes
jamais vus auparavant dans d'autres ensembles, ni surtout ici – en
réalité, si on compare à la vidéo de Grétry susmentionnée : personne
en commun.
--
c) La jeunesse
En dehors du continuo, où sévissaient quelques visages connus (parfois
perdus aussi, mais beaucoup plus sûrs d'eux : les deux plus célèbres de
l'orchestre, Benoît Hartouin au clavecin, Frédéric Baldassare à la
basse de violon étaient clairement ceux qui tenaient la maison), les
musiciens semblaient bien tendres, à peine sortis de leurs études. Dans
des conditions adverses, ils avaient sans doute moins de ressources que
les vieux routiers qui ont traversé toutes les surprises depuis des
décennies.
--
d) La lutherie
Le projet était couplé avec une recréation d'instruments anciens avec
des luthiers en lien avec le CMBV : l'idée était de restituer
l'instrumentarium des 24 Violons du
Roy – avec leurs dessus de violon
plus petits que les violons modernes, les hautes-contre de violon un
peu plus grands, les tailles de violon proches de l'alto, les énormes
quintes de violon et pour finir la basse de violon (un peu plus large
que le violoncelle).
C'était évidemment un enjeu supplémentaire, il faut maîtriser ces
instruments nouveaux, leur tenue, leurs écarts, et ils ne sont en
général pas prêtés longtemps avant les répétitions : on m'a raconté (à
l'occasion d'un autre concert) que pour
des vents, de facture très inhabituelle, avec de nouveaux doigtés et
tout… on les livrait une semaine
avant le concert !
Sur une œuvre nouvelle et avec des musiciens moins expérimentés, c'est
un degré de difficulté supplémentaire. (Quand je dis qu'on ne peut pas
commencer par blâmer les musiciens avant de s'informer sur les
conditions réelles des répétitions : apprendre une nouvelle spécialité
professionnelle en une semaine tout en travaillant sur un sujet
nouveau, voilà qui calme les velléités de vitupération.)
Jusque là, à peu près tous les ensembles sont susceptibles de vivre ce
genre de contrainte sans sortie de route majeure.
Mais j'ajoute une hypothèse très crédible (que je n'ai pas pu faire
confirmer pour l'instant), et bien dans l'air du temps.
--
e) Covid superstar
(Je disais « la covid » bien sagement auparavant, mais
j'aime
trop voir l'Académie Française prophétiser la Fin de la Civilisation
pour ne pas contribuer un peu à sa détresse quotidienne.)
Considérant les centaines de milliers de cas quotidiens, et
l'exposition structurelle des
musiciens (vie très communautaire, chanteurs et vents non masqués…), il
serait étonnant qu'il n'y ait pas eu des musiciens empêchés.
Et là imaginez : des pupitres entiers manquent potentiellement à
l'appel, peut-être dans des secteurs stratégiques du continuo ou des
chefs de pupitre. On arrive le jour suivant, et les nouveaux débarquent
sans avoir rien répété, ils découvrent même l'existence de l'œuvre (et
une fois encore, pas d'enregistrement pour se mettre rapidement dans le
bain, il faut lire sa partie, on n'a probablement pas trop le temps de
se pencher sur celle des autres). Et cela a pu potentiellement advenir
plusieurs fois pendant la semaine…
On mesure l'épuisement physique et nerveux de ceux qui voient le temps
passer sans pouvoir avancer, ainsi que de ceux qui débarquent tout d'un
coup. D'autant qu'il y a un disque à la clef, il ne faut pas se rater.
--
f) Les temps de répétition
Laurent Brunner, le directeur de la programmation de l'Opéra Royal, a
assuré que l'ensemble répétait depuis 5 jours, et qu'il y aurait encore
quelques jours pour finir l'enregistrement du disque (notamment les
traditionnelles retouches du concert, je suppose). En partant du
principe qu'on ne nous a pas menti (et c'est très probablement vrai,
puisque le disque ne va pas s'enregistrer tout seul !), ces cinq jours
n'ont pas été suffisants.
On peut bien sûr supposer que le concert a été donné trop tôt dans le
processus, pour pouvoir faire ensuite les retouches (cela arrive
quelquefois, mais je n'ai jamais vu de cas où ça se percevait aussi
palpablement).
Ou bien soupçonner le chef d'être peu
efficace en répétition, les
musiciens peu préparés… Mais tout cela, à vrai dire, on n'en sait rien
– et ce que j'ai entendu jusqu'ici des Nouveaux Caractères ne me laisse
pas penser qu'ils sont d'aimables fumistes qui se gobergent à la
subvention.
C'est le moment de lever un coin du voile sur la répétition dans ce
type de configuration. Pour monter une production de ce genre, il faut
des finances. Celles-ci sont
allouées par l'organisateur (ou la
coproduction). Et c'est lui qui fixe les coûts, voire les durées s'il
héberge les répétitions en son sein.
Concrètement : Château de Versailles Spectacles contacte Les Nouveaux
Caractères (ou bien Les Nouveaux Caractères soumettent leur projet,
tout dépend de qui vient l'impulsion). L'organisateur demande à
l'ensemble combien de jours de répétitions sont nécessaires pour monter
cette tragédie en musique de type post-LULLYste. Le chef
d'ensemble
fait une évaluation et communique proposition. En général (me souffle
une
source particulièrement bien informée), les organisateurs font une
contre-proposition de l'ordre de 30 à
50% de l'enveloppe souhaitée. Il faut donc être très efficace !
À charge ensuite à l'ensemble musical de décider s'il accepte ou non.
Mais il faut bien vivre, et sécuriser des engagements réguliers. En
général, on
accepte donc, tout en sachant que ce sera serré, et qu'on ne pourra pas
avoir le degré de finition dont on rêve.
Vous voyez le tableau : vous savez que vous avez moins de temps que
nécessaire pour tout boucler, mais le concert et le disque vous
attendent au bout du chemin. Ajoutez un effectif un peu plus jeune que
de coutume, des remplacements plus nombreux pour cause
de couronnement viral, et vous tenez la petite frange de
désorganisation qui peut faire la différence entre le succès (quitte à
ce que les musiciens soient frustrés de ne pas avoir pu aller plus
loin) et l'accident industriel.
Évidemment, plus un ensemble est
célèbre (et peut faire remplir sur son
nom, comme Les Arts Florissants ou Les Musiciens du Louvre, voire pour
l'ultra-niche de la tragédie en musique Les Talens Lyriques), plus il
peut négocier un nombre de services (sessions de répétition) élevé.
Comme d'habitude, la Victoire vole au secours du succès préexistant :
plus un ensemble est aguerri, plus on lui propose des conditions
favorables, ce qui assoit encore davantage son prestige lorsque le
concert paraît si léché – forcément, il peut recruter les meilleurs
instrumentistes avec un temps de répétition supérieur !
Vous comprenez à présent pourquoi Hervé
Niquet (qui certes, comme
beaucoup d'entre nous, ne devait pas adorer les Prologues) coupait dans
les tragédies en musique ? Cela fait moins de sections à
travailler… et permet d'optimiser le temps passé, pour faire du
meilleur boulot sur le reste.
Je fais partie de ceux qui ont râlé à l'époque (avant qu'il n'aille
voir vers d'autres répertoires plus à son goût / où on lui fiche
davantage la paix ?), parce qu'on enregistrait pour la première (et
sans doute dernière) fois un inédit, et qu'on ne le donnait pas
intégralement… mais d'un point de vue strictement économique et
pratique, le procédé se défend totalement.
À cela s'ajoute qu'il est régulièrement d'usage de répéter, en
particulier pour optimiser la présence du chœur et des solistes – aussi
pour gagner du temps – dans le
désordre. Ce peut produire de très beaux
résultats cohérents : les opéras enregistrés à Versailles par Les
Accents de Guy van Waas, dont La
Vénitienne de Dauvergne, Thésée de
Gossec et surtout le mirifique Céphale & Procris
de Grétry…
suivaient cette logique économique.
Si jamais les musiciens venaient d'arriver ou n'avaient pas une bonne
vision d'ensemble, il a pu y avoir du flottement en enchaînant des
numéros qu'on n'avait jamais (ou qu'une fois, j'espère qu'il y a eu une
générale !) joués en les enchaînant. Et Dieu sait qu'il y en a, des
petits morceaux de caractère très distincts qui s'enchaînent dans une
tragédie en musique !
Pour les chefs d'orchestre traditionnels (formés par des cours
spécialisés, virtuoses de la gestique, voyageant d'orchestre en
orchestre), les chefs d'ensemble baroque, qui n'ont pas le même savoir,
ne doivent pas être perçus comme de véritables chefs d'orchestre. Le
chef d'ensemble connaît
ses musiciens, a le temps de communiquer longuement avec eux. Il fait
moins de programmes, et les produit souvent en tournées, si bien que
tout a le temps de maturer en se parlant, sans avoir nécessairement de
technique de direction hors norme – comme je le mentionnais dans la
notule en question, il est extrêmement difficile pour un observateur
extérieur (ou même intérieur) de juger de la qualité d'un chef
d'orchestre, mais on peut lire de façon récurrente, et notamment de la
part de musiciens d'orchestre, des critiques acerbes sur l'incompétence
(au moins gestuelle) des chefs baroques reconvertis comme Minkowski,
Niquet, etc.
Pour résumer la problématique :
il existe deux types de postes de chefs
d'orchestre traditionnels.
a) Le directeur musical est
présent tout au long de la saison et sur
plusieurs années : il choisit (en accord avec la direction
administrative) le programme, les solistes et autres chefs à inviter,
fait travailler l'orchestre sur la durée (notamment sur l'identité
sonore, les dominantes de répertoire…). Le chef d'ensemble spécialiste
comme d'Hérin connaît ce travail, c'est celui qu'il mène au quotidien.
b) Chef invité
est un tout autre type de statut : il travaille,
l'espace d'un concert, avec un orchestre qu'il ne connaît pas forcément
bien. Certains chefs invités reviennent souvent, mais ils n'ont pas la
même tâche d'encadrement ni les mêmes responsabilités administratives.
Il faut donc être capable, le temps de deux ou trois services, en
général (un service est une session de répétition, 3h disons), d'avoir
mis en place 1h30 de musique et, pour éviter le four, d'avoir transmis
des souhaits esthétiques, mis en valeur détails, et quand c'est
possible d'avoir bien habité l'essentiel des œuvres… Si vous vous êtes
jamais demandé : « mais pourquoi l'ouverture / l'accompagnement du
concerto sonne moins bien que la symphonie ? » ou « c'est
incroyable, par moment le chef souligne des détails inédits, et à
d'autres tout le monde semble en pilote automatique »… c'est très
probablement lié à ce temps de répétition limité.
Les chefs très en vue ou les œuvres difficiles peuvent obtenir
davantage de services – il y
aura plus de répétitions pour Die
Soldaten de B.-A.
Zimmermann que pour une soirée, au hasard, Symphonie Pastorale & Triple Concerto… Mais
vous voyez bien l'enjeu d'être efficace en
répétition, et c'est pourquoi les musiciens d'orchestre jugent souvent
assez sévèrement les chefs bavards. S'ils commencent à arrêter la
musique à chaque fois qu'ils ont quelque chose à dire, on ne pourra pas
faire beaucoup de travail de mise en place ni d'interprétation… Les
chefs commentent donc pendant que l'orchestre joue, et surtout, ils
doivent disposer d'une gestuelle suffisamment expressive pour faire
comprendre le type de son ou d'articulation de phrasé qu'ils
souhaitent, sans tout verbaliser mesure par mesure !
Et c'est spécifiquement pour ce rôle de chef invité, qui débarque
quasiment le soir du concert (l'interprétation continue souvent à
s'affiner pendant le concert
!), et qui représente le cas de
l'immense majorité des chefs – assez peu, en proportion, ont leur
propre
orchestre, ou alors c'est l'orchestre qu'ils ont fondé et la question
de la gestique se pose beaucoup moins : ils se connaissent par cœur.
Vous voyez à présent où je veux vous mener : Sébastien d'Hérin, dont ce
n'est pas la formation, n'a aucune raison, ne prétendant pas à diriger
d'autres ensembles que le sien, d'avoir développé cette technique.
Mais l'autre soir, devant un orchestre profondément renouvelé, avec
sans doute beaucoup de nouvelles recrues, voire d'arrivées de dernière
minute pour sauver le concert… une belle technique de direction aurait
peut-être pu limiter le désordre par moment. Cela lui a sans
doute fait défaut ce soir-là, dans ces circonstances plutôt
exceptionnelles.
Tout cela non pas pour le blâmer (qui aurait pu imaginer, il y a deux
ans, l'effondrement du monde civilisé sous la pression d'armées
microscopiques ?), mais pour expliquer les flottements qu'on a pu
observer
lorsque les musiciens cherchaient du regard les indications du chef,
qui ne les donnait pas assez en avance (l'avance sur le temps, ça aide
à réagir !), ou pas assez clairement, et le plantage était dans ces
moments
inévitable.
C'est pourquoi j'ai choisi de vous entretenir de ce concert. La
tradition était déjà de toute façon d'évoquer les tragédies en musique
inédites écoutées, mais j'ai profité ici des imperfections insolites
pour essayer de remettre en perspective ce qui, dans un concert, paraît
aller de soi mais est à surmonter à chaque production… aucun ensemble,
aucun chef n'a jamais de temps illimité alloué… produire un bon
résultat, beaucoup en sont capables, mais un bon résultat en un temps
très court (voire insuffisant), c'est à chaque fois un défi, surtout si
l'on a une haute idée de son art.
[Parce que je me souviens aussi, après une représentation de Vanessa
de Barber par l'orchestre-atelier OstinatO, d'avoir pris le train
auprès du pupitre de bois qui s'esclaffait d'avoir joué n'importe
comment… Certains le vivent bien.]
Toutes mes pensées à Sébastien d'Hérin et aux Nouveaux Caractères : ce
fut sans doute un moment difficile, et j'espère qu'il ne nuira pas à
la carrière l'ensemble, qui a beaucoup à dire et à faire découvrir.
Merci, avant
toute chose, d'oser le répertoire inédit, moins payant, plus exigeant
et… plus périlleux. Rien que pour cela, tout mon respect, et ma sincère
gratitude.
Je suis prêt à retourner les entendre, surtout s'ils font Hippodamie,
Philomèle
ou
Créüse l'Athénienne !
Comme point final à notre cycle de l'année autour des nouveautés discographiques (qui sait quelle forme
l'entreprise prendra l'an prochain), le moment est venu d'une sélection
très courte, qui contraste avec les tentations d'exhaustivité que vous
avez pu observer dans l'année.
Mais comme 10, ce serait tellement peu et trop cruel… j'ai commis
plusieurs tops 10. Pas un par
genre, μηδὲν ἄγαν, vous ne vous y retrouveriez pas.
Ce top 10 général (versions fulgurantes d'œuvres pas trop rabâchées) se
double ainsi d'un top 10 d'interprétations exceptionnelles d'œuvres
couramment jouées. Après une petite liste par genre des disques ayant
atteint la cotation maximale au cours de l'année, il sera triplé par
par les 10
disques hors nouveautés que j'ai le plus écoutés en 2021.
C'est parti !
A. Le grand top 10
(11, mais Alcione a en
réalité paru en 2020, disponible par la suite en numérique, époque à
laquelle je l'ai écoutée, début 2021.)
1. Interprétation extraordinaire d'Alcione,
issu des représentations à l'Opéra-Comique (qui m'avaient, étrangement,
un peu moins marqué). Orchestre composé de la fine fleur des musiciens
spécialistes de la tragédie en musique – en fait du Concert des
Nations, il y avait beaucoup de membres des principaux ensembles
baroques français, Thomas Dunford à l'archiluth en étant le
représentant le plus célèbre. Et surtout, Auvity et Mauillon dont la
singularité de timbre et l'expressivité verbale suprême magnétisent
chaque instant de leur présence.
Le commentaire que j'en avais fait : Marais – Alcione – Desandre, Auvity,
Mauillon ; Le Concert des Nations, Savall (Alia Vox 2021)
→ Issu des représentations à l'Opéra-Comique, enregistrement qui porte
une marque stylistique française très forte : dans la fosse, sous
l'étiquette Concert des Nations propre à Savall, en réa:lité énormément
de musiciens français issus des meilleures institutions baroques,
spécialistes de ce style), et un aboutissement déclamatoire très grand
– en particulier chez Auvity et Mauillon (qui est proprement miraculeux
de clarté et d'éloquence).
→ Le résultat est donc sans rapport avec l'équipe catalane du fameux
enregistrement des suites de danses tirés de cet opéra (1993), non sans
qualités mais pas du tout du même naturel et de la même qualité de
finition (instrumentale comme stylistique).
→ Les moments forts de la partition (la chaconne initiale de Pélée,
l'interruption du mariage, le naufrage, le duo de révélation
Pélée-Alcione…) s'en trouvent formidablement mis en évidence, et
permettent de goûter pleinement le génie mélodique et harmonique de
Marais.
→ Le frémissement interne de l'orchestre, magnifié par la prise de son
Alia Vox, parachève cet objet incontournable pour les amateurs de
tragédie lyrique.
→ Sans comparaison avec le studio Minkowski, pas très bien chanté
(Smith-Ragon-Huttenlocher-Le Texier, ce n'est pas la folie…), beaucoup
moins coloré et mobile, même s'il s'y trouve de beaux moments de
continuo très poétique.
2. Une nouvelle version de Drot og
Marsk, opéra politique de Peter Heise, un sommet du romantisme
mûr, très riche, aussi bien nourri du sens du drame verdien que de la
recherche musicale germanique, un peu le meilleur des deux mondes. Et
on ne croule pas sous les opéras en danois dans la discographie – Lulu de Kuhlau se trouve en ligne
(bande radio sur YouTube), je ne saurais trop vous recommander cette
merveille en attendant une incertaine parution discographique. Superbe
version par ailleurs, meilleure que la précédente. HEISE, P.A.: Drot og marsk (Royal
Danish Opera Chorus and Orchestra, Schønwandt) (Dacapo 2021)
→ Superbe drame romantique, dans la descendance tardive de Kuhlau,
remarquablement chanté et joué. Tout est fluide, vivant, inspiré, œuvre
à découvrir absolument ! (il en existait déjà une version pas trop
ancienne chez Chandos)
3. Tout à fait inattendus, ces motets d'un compositeur wallon, dans un
goût quelque part entre le Mozart de jeunesse et le meilleur Grétry.
L'air de ténor « Miles fortis », agile et épique (dans la veine de Fuor del mar ou de Se al impero, si vous voulez, mais
dans une ambiance harmonique et mélodique plus proche des airs de
Céphale ou Guessler), a tourné en boucle depuis sa découverte. Je ne
m'attendais pas à entendre du simili-seria
sacré dans une région secondaire d'Europe produire un résultat aussi
jubilatoire ! Hamal – Motets – Scherzi Musicali,
Achten (Musiques en Wallonie 2021)
→ Pour moi clairement plutôt du genre cantate.
→ Musique wallonne du milieu du XVIIIe siècle (1709-1778), très marquée
par les univers italien et allemand, pas tout à fait oratorio façon
seria ,pas tout à fait cantate luthérienne, avec de jolies tournures.
→ Côté dramatique post-gluckiste quelquefois, très réussi dans
l'ensemble sous ses diverses influences.
→ Le sommet du disque : l'air héroïque de ténor « Miles
fortis » qui clôt la cantate Astra Cœli, d'une agilité et d'une
vaillance parfaitement mozartiennes (augmentées d'une grâce mélodique
et harmonique très grétryste), et qui pénètre dans l'oreille comme un
véritable tube, ponctué par ses éclats de cor et ses violons autour de
notes-pivots…
→ Splendide interprétation des Scherzi Musicali, qui ravive de la plus
belle façon ces pages oubliées. Mañalich remarquable dans les parties
très exposées de ténor, à la fois doux, vaillant et solide.
→ Écouté 7 fois en quatre jours (pas très séduit en première écoute,
puis de plus en plus enthousiaste). Comme quoi, il faut vraiment donner
leur chance aux compositeurs moins connus, et ne pas se contenter d'une
écoute distraite pour décréter leur inutilité.
4. Les Quatuors d'Henri Vieuxtemps, ce sont (certes un demi-siècle plus
tard !) les quatuors égarés de Beethoven ! Sens remarquable de la
forme, mélodies un peu sévères mais marquantes, c'est à découvrir
absolument si l'on aime le gronchon idéaliste dont on a fêté
l'anniversaire jusqu'à la mi-saison : il faudrait regarder les
partitions de plus près, mais lors des premières écoutes, la qualité ne
m'a pas paru sensiblement moindre… Vieuxtemps – Les 3 Quatuors à cordes
– Élysée SQ (Continuo Classics)
→ Nouveauté fondamentale : trois nouveaux quatuors de Beethoven
composés par Vieuxtemps.
→ Je n'aime pas trop le son un peu dépareillé de cet ensemble, mais peu
importe vu ce qu'il document ici d'inestimable – il n'existait aucun
quatuor de Vieuxtemps au disque. (Même sur YouTube, on pouvait trouver
deux mouvements pour dans un concert de conservatoire. Pas davantage.)
Merci les Élyséens !
5. L'intégrale de Svetlanov, très typée et d'apparence sale,
ne donnait pas la pleine mesure de la singularité des symphonies de
Miaskovski, très différentes les unes des autres. Après la réussite de
la 21 en 2020, Vasily Petrenko récidive avec la 27, étonnamment intense
et lumineuse, et traitée avec un sens du style remarquable – le tout
servi par l'un des tout meilleurs orchestres du monde actuellement. Miaskovski (Myaskovsky), Symphonie
n°27 // Prokofiev, Symphonie n°6 – Oslo PO, V. Petrenko (LAWO 2021)
→ Saveur très postromantique (et des gammes typiquement russes, presque
un folklore romantisé), au sein d'un langage qui trouve aussi ses
couleurs propres, une rare symphonie soviétique au ton aussi
« positif », et qui se pare des couleurs transparentes,
acidulées et très chaleureuses du Philharmonique d'Oslo (de sa
virtuosité aussi)… je n'en avais pas du tout conservé cette image avec
l'enregistrement de Svetlanov, beaucoup plus flou dans la mise en place
et les intentions…
→ Frappé par la sobriété d'écriture, qui parle si directement en mêlant
les recettes du passé et une forme d'expression très naturelle qui
semble d'aujourd'hui. L'adagio central est une merveille de
construction, comme une gigantesque progression mahlérienne, mais avec
les thématiques et couleurs russes, culminant dans un ineffable lyrisme
complexe.
→ Bissé Miaskovski.
6. Chansons inspirées par la geste napoléoniennes, particulièrement
abouties dans celles arrangées à trois voix. (Et le Tombeau de
Joséphine, palimpsestant le Bon Pasteur de Romagnesi, quelle merveille
!) Sainte-Hélène, La légende
napoléonienne – Sabine Devieilhe ; Ghilardi, Bouin, Buffière,
Marzorati ; Les Lunaisiens, Les Cuivres Romantiques, Laurent
Madeuf, Patrick Wibart, Daniel Isoir (piano d'époque) (Muso 2021)
→ Chansons inspirées par la fièvre et la légende napoléoniennes,
instrumentées avec variété et saveur.
→ Beaucoup de mélodies marquantes, de pastiches, d'héroï-comique (Le
roi d'Yvetot bien sûr), et même d'hagiographie à la pomme de terre… Le
meilleur album des Lunaisiens jusqu'ici, aussi bien pour l'intérêt des
œuvres que pour la qualité des réalisations vocales.
7. La Princesse jaune révélée
par cette nouvelle interprétation au sommet, mais l'album vaut surtout
par les Mélodies persanes
dans leur version orchestrale, avec l'excellente idée de mandater six
chanteurs différents ! Je ne suis pas forcément convaincu par les
techniques des uns et des autres (on entend des limites dans l'ambitus,
le timbre, la diction…), mais l'investissement collectif et la beauté
de la proposition orchestrale (qui transfigure ce qui est déjà un
chef-d'œuvre au piano) réjouit totalement ! Beaucoup écouté. Saint-Saëns – La Princesse jaune –
Wanroij, Vidal ; Toulouse, Hussain (Bru Zane 2021) + Mélodies persanes (Constans, Fanyo,
Pancrazi, Sargsyan, Estèphe, Boutillier…)
→ Ivresses. Des œuvres, des voix.
→ Révélation pour ce qui est de la Princesse, pas aussi bien servie
jusqu'ici, et délices infinies de ces Mélodies dans une luxueuse
version orchestrale, avec des chanteurs très différents, et chacun
tellement pénétré de son rôle singulier !
8. Superbe orgue néerlandais dans du répertoire inédit du XVIIIe
français. C'est un peu l'idéal de ce que j'attends de la vie. Guillaume Lasceux – Simphonie
concertante pour orgue solo – St. Lambertuskerk Helmond, Jan van
de Laar (P4Y JQZ 2020)
+ Jullien : suite n°5 du livre I, Couperin fantaisie en ré, Böhm,
Vater unser, Jongen Improvisation-Caprice, Franck pièce héroïque
→ Le disque contenant le plus de Gilles Jullien, et une version
extraordinairement saillante de la Pièce Héroïque de Franck.
→ Quel orgue fantastiquement savoureux !
9. Peut-être est-ce parce que j'ai une centaine d'heures sur le sujet
entre la préparation de la notice du disque, puis celle de la notule, mais après une première écoute polie, j'ai
été totalement fasciné par cet univers très différent de ce que l'on
connaît du répertoire sacré allemand – ce chœur composé de deux
chanteurs ! ces récits reconstitués au moyen de patchworks
intertestamentaires ! Pfleger – Cantates « The Life and
Passion of the Christ » – Vox Nidrosiensis, Orkester Nord, Martin
Wåhlberg (Aparté 2021)
→ Musique du Nord de l'Allemagne au milieu du XVIIe siècle. Œuvres
inédites (seconde monographie seulement pour ce compositeur.
→ Plus ascétique que ses motets latins (disque CPO, plus expansif), je
vous promets cependant de l'animation, avec ses solos de psaltérion,
ses évangélistes qui fonctionnent toujours à deux voix, ses structures
mouvantes qui annoncent l'esthétique des Méditations pour le Carême de
Charpentier.
→ Par ailleurs, curiosité d'entendre des textes aussi composites
(fragments des Évangiles mais aussi beaucoup d'Ancien Testament épars),
ou encore de voir Dieu s'exprimer en empruntant les mots d'Ézéchiel et
en émettant des notes très graves (mi 1 - ut 1) sur des membres de
phrase entiers.
→ On y rencontre des épisodes peu représentés d'ordinaire dans les
mises en musique – ainsi la rencontre d'Emmaüs, ou la Cananéenne dont
la fille est possédée – écrits en entrelaçant les sources des
Évangiles, des portions des livres prophétiques, les gloses du XVIIe et
les chants populaires de dévolution luthériens, parfois réplique à
réplique…
→ De quoi s'amuser aussi avec le contexte (je vous en touche un mot
dans la notice de ma main), avec ces duels à l'épée entre maîtres de
chapelle à la cour de Güstrow (le dissipé Danielis !), ou encore
lorsque Pfleger écarte sèchement une demande du prince, parce que
lui sert d'abord la gloire de la musique et de Dieu. (Ça pique.)
→ Et superbe réalisation, conduite élancée, voix splendides et
éloquentes.
→ https://www.deezer.com/fr/album/213997932
10. Baroque centre-américain de première qualité, tout est ravissant et
entraînant ici !
Castellanos, Durón, García de Zéspedes, Quiros, Torres –
« Archivo de Guatemalá » tiré des archives de la cathédrale
de la ville de Guatemalá – Pièces vocales sacrées ou instrumentales
profanes – El Mundo, Richard Savino (Naxos 2021)
→ Hymnes, chansons et chaconnes très prégnants. On y entend passer
beaucoup de genres et d'influences, des airs populaires plaisants du
milieu du XVIIe jusqu'aux premiers échos du style de l'opéra seria (ici
utilisé dans des cantiques espagnols).
→ Quadrissé.
11. Une sorte de dernier Haendel (celui du Te Deum d'Utrecht, de The
Ways of Zion, du Messie…), plein de contrepoint très éloquent et
généreux – mais pragois. Brixi – Messe en ré majeur, Litanies –
Hana Blažiková, Nosek Jaromír ; Hipocondria Ensemble, Jan Hádek
(Supraphon 2021)
→ Alterne les chœurs d'ascèse, finement tuilés, très beau contrepoint
qui fleure encore bon le contrepoint XVIIe, voire XVIe… pour déboucher
sur des airs façon Messie (vraiment le langage mélodique de Haendel !).
→ Splendides voix tranchantes et pas du tout malingres, orchestre fin
et engagé, Blažiková demeure toujours aussi radieuse, jusque dans les
aigus de soliste bien exposés !
… j'ai dû exclure d'excellents albums, comme la symphonie de Dobrzyński
sur instruments d'époque, la Ferne
Geliebte de Nigl, le Winterreise
pour sax, théorbe et récitant (!), et j'aurais dû le faire pour Alcione et Lasceux-Jullien, car
bien que numérisés (ou simplement écoutés par moi) en 2021, ils avaient
été imprimés en 2020. Écoutez tout cela également (peut-être un peu
moins le Winterreise, qui est
aussi déviant que vous pouvez vous le figurer), ce sont des merveilles.
Je signale aussi ces
splendeurs écoutées avec ravissement, mais issues de la Radio :
¶ Verdi, Boccanegra (Gerhaher, Luisi,
Operavision)
¶ Wagner, Lohengrin (Pintscher, YT)
¶ Wagner, Rheingold (Ph. Jordan, France Mu)
¶ Wagner, Parsifal en version harmonium et trois solistes (Avro)
¶ Debussy, Pelléas (Roth, France Mu)
¶ Schmitt, Salomé intégrale Altinoglu (YT Radio de Francfort)
Et deux créations contemporaines géniales qui méritent l'inscription au
répertoire :
¶ Connesson, Les Bains Macabres (France
Mu)
¶ Hersant, Les Éclairs (Operavision)
B. 10
interprétations majeures du grand répertoire
Là aussi, quelques exclus dignes d'un détour (les Goldberg de Lang Lang, que je
n'attendais décidément pas là, ont été republiées en Deluxe avec des
compléments début 2021 mais avaient déjà été publiées au milieu de
2020) pour parvenir à cette sélection.
1. Intégrale inégale, mais les 1,2,4 et Roméo & Juliette sont
absolument électrisants, et assez neufs dans leurs choix (pas du tout
russes). Tchaïkovski – Symphonies n°2,4 –
Tonhalle Zürich, Paavo Järvi (Alpha 2021)
→ La Cinquième par les mêmes ne m'avait pas du tout autant ébloui qu'en
salle (avec l'Orchestre de Paris) – un peu tranquillement germanique,
en résumé. Hé bien, ici, c'est étourdissant. D'une précision de trait,
d'une énergie démentielles !
→ On entend un petit côté « baroqueux » issu de ses
Beethoven, avec la netteté des cordes et l'éclat des explosions, mais
on retrouve toute la qualité de construction, en particulier dans les
transitions (la grande marche harmonique du final du 2, suffocante, qui
semble soulever tout l'orchestre en apesanteur !), et au surplus une
énergie, une urgence absolument phénoménales.
→ Gigantesque disque. Ce qu'on peut faire de mieux, à mon sens, dans
une optique germanique – mais qui ne néglige pas la puissance de la
thématique folklorique, au demeurant.
2. Moi qui pensais de Mitridate qu'il
s'agissait d'une très belle œuvre de jeunesse où surnageaient surtout
quelques coups de génie (« Nel grave tormento » !), me voilà totalement
passionné par tout ce que j'entends dans cette version. Mozart – Mitridate – Spyres, Fuchs,
Dreisig, Bénos, Devieilhe, Dubois ; Les Musiciens du Louvre,
Minkowski (Erato 2021)
→ Cet enregistrement ébouriffe complètement ! Distribution
exceptionnelle – en particulier Bénos, mais les autres ne sont pas en
reste ! – et surtout orchestre totalement haletant, le résultat
ressemble plus aux Danaïdes qu'à un seria de jeunesse de Mozart !
3. Mendelssohn sacré à un-par-partie par Bernius. Ce n'est plus de la
musique, c'est de la pornographie conçue pour DLM. Et ça tient ses
promesses de netteté, de tension, d'inspiration, de séduction. Mendelssohn – Te Deum à 8, Hora Est,
Ave Maria Op.23 n°2 – Kammerchor Stuttgart, Bernius (Hänssler)
→ Bernius réenregistre quelques Mendelssohn a cappella ou avec discret
accompagnement d'orgue, très marqués par Bach… mais à un chanteur par
partie ! Très impressionnante clarté polyphonique, et toujours les
voix extraordinaires (droites, pures, nettes, mais pleinement timbrées
et verbalement expressives) du Kammerchor Stuttgart.
4. Nouvelle intégrale de référence pour Schumann. Il y a tout, Gerhaher
excelle particulièrement dans cet univers, et les autres chanteurs sont
aussi les meilleurs de leur génération (Rubens, Lehmkuhl…). Inégalé à
ce jour. Schumann – Alle Lieder – Gerhaher,
Huber, Rubens, Landshammer, Kleiter, Lehmkuhl, Mitterrutzner… (Sony
2021)
→ Magnifique somme regroupant les cycles Schumann de Gerhaher, parmi
les tout meilleurs qu'on puisse entendre et/ou espérer, et permettant
de tout entendre, avec bon nombre de nouveautés (tout ce qui n'avait
pas été enregistré, et même une nouvelle version de Dichterliebe).
→ Verbe au cordeau, variation des textures, mordant, tension, nuances,
c'est la virtuosité d'une expression construite qui impressionne
toujours autant chez lui !
→ Les artistes invités, ce n'est pas n'importe qui non plus, ces dames
figurent parmi les meilleures liedersängerin de leur génération
(Rubens, n'est-ce pas !). Les lieder prévus pour voix de femme sont
ainsi laissés aux interprètes adéquates.
→ De surcroît le livret contient des introductions, un classement clair
(même une annexe par poètes !) et les textes (monolingues, certes, mais
c'est toujours une base de départ confortable pour ceux qui veulent
ensuite des traductions).
5. Une interprétation fulgurante de Mahler 8 – Jurowski parvient à
transmettre quelque chose de la typicité russe aux timbres du LPO, et
Fomina en soprano principale, quelle volupté permanente ! (Elle
ne cède sur rien…) Mahler – Symphonie n°8 – Howarth,
Schwanewilms, Fomina, Selinger, Bardon, Banks, Gadd, Rose ; LPO
Choir, LSO Chorus, Clare College Choir, Tiffin Boys Choir ; LPO,
Jurowski (LPO Live)
→ Quel bonheur d'avoir des sopranos de la qualité de timbre de
Schwanewilms et Fomina pour cette symphonie où leurs aigus sont exposés
en permanence ! Barry Banks aussi, dans la terrible partie de
ténor, étrange timbre pharyngé, mais séduisant et attaques nettes,
d'une impeccable tenue tout au long de la soirée.
→ Par ailleurs, le mordant de Jurowski canalise merveilleusement les
masses – très beaux chœurs par ailleurs.
6. Approche très différente de l'ordinaire, pour un Schubert murmuré,
net, sans épanchements un peu gras, qui met la beauté à nu comme un
diamant taillé perd en masse mais gagne en irisation. Schubert – Quintette à cordes –
Tetzlaff, Donderer... (Alpha 2021)
→ Couplé avec le Schwanengesang de Julian Prégardien que je n'ai pas
encore écouté.
→ Lecture d'une épure assez fabuleuse : absolument pas de pathos,
cordes très peu vibrées, des murmures permanents (quel trio du
scherzo ! ), et bien sûr une très grande musicalité.
→ Très atypique et pudique, aux antipodes de la grandiloquence
mélodique qu'on y met assez naturellement.
7. La meilleure version du Quatuor de Messiaen que j'aie entendue, tout
simplement. D'une simple éloquence, exactement dans le projet,
échappant aux expressions un peu solistes des versions de prestige
habituelles. Messiaen – Quatuor pour la fin du
Temps – Left Coast Ensemble (Avie 2021)
→ Captation proche et très vivante, interprétation très sensible à la
danse et à la couleur, une merveille où la direction de
l'harmonie, le sens du discours apparaissent avec une évidence rare ! + Rohde: One wing
Presler, Anna; Zivian, Eric
→ Très plaisante piécette violon-piano, congruente avec Messiaen,
écrite par l'altiste membre de cet ensemble centré autour de San
Francisco.
8. Je ne m'attendais pas à trouver ce programme de salon, pas les
œuvres qui me touchent le plus, dans ma propre sélection ! Mais
le choix des instruments d'époque et la finesse des interprètes
magnifie totalement ce répertoire, et l'illusion d'être invité à un
petit événement privé est parfaite ! Couperin (Barricades mystérieuses) //
Liszt-Wagner (Liebestod) // Chopin (Prélude n°15) // Fauré (Sonate n°1,
Après un rêve, Nocturne n°6) // Hahn (À Chloris)… – « Proust, le
concert retrouvé » – Théotime Langlois de Swarte, Tanguy de
Williencourt (HM 2021)
→ Inclut des transcriptions de mélodies. Très beaux instruments
d'époque, belle ambiance de salon. Je n'ai pas eu accès à la notice
pour déterminer la proportion de musicologie / d'érudition pertinente
dans le propos – souvenirs trop parcellaires de la Recherche pour le
faire moi-même.
→ Langlois de Swarte « chante » remarquablement À Chloris ou
Après un rêve, tandis que le surlié feint de Willencourt fait des
miracles dans Les Barricades Mystérieuses. La Sonate de Fauré est menée
avec une fraîcheur et un idiomatisme que je ne lui connaissais pas,
aussi loin que possible des exécutions larges et poisseuses de grands
solistes plutôt aguerris à Brahms et aux concertos.
9. À nouveau, un opéra que je tenais pour secondaire et qui révèle un
potentiel dramatique insoupçonné (le final du II !) dans cette
interprétation de feu – et la fête garantie pour tous les glottophiles,
vraiment du grand chant d'aujourd'hui ! (Étrangement sur un petit
label au réseau de distribution limité, il n'y a vraiment pas de quoi
vendre aux admirateurs de Bellini, Rebeka et Camarena, souvent des
collectionneurs pourtant ?) Bellini – Il Pirata – Rebeka,
Camarena, Vassallo ; Opéra de Catane, Carminati (Prima Classics)
→ Disque électrisant, capté avec les équilibres parfaits d'un studio
(ça existe, une prise de studio pour Prima Classics ?), dirigé avec
beaucoup de vivacité et de franchise (Carminati est manifestement
marqué par les expérimentations des chefs
« musicologiques »), et magnifiquement chanté par une
distribution constituée des meilleurs titulaires actuels de rôles
belcantistes, grandes voix singulières et bien faites, artistes rompus
au style et particulièrement expressifs.
→ Dans ces conditions, on peut réévaluer l'œuvre, qui n'est pas
seulement un réservoir à airs languides sur arpèges d'accords parfaits
aux cordes, mais contient aussi de superbes ensembles et de véritables
élans dramatiques dont la vigueur évoque le final du II de Norma (par
exemple « Parti alfine, il tempo vola »).
10. Les pièces courtes post-debussystes de Stravinski regroupées dans
une très grande interprétation, suivie par une lecture très marquante
du Sacre… ! Stravinski – Feu d'artifice, Scherzo
fantastique, Scherzo à la Russe, Chant Funèbre, Sacre du Printemps –
NHK SO, Paavo Järvi (RCA 2021)
→ Splendide version très vivante, captée avec beaucoup de relief
physique, contenant quelques-uns des chefs-d'œuvre de jeunesse de
Stravinski (parmi ce qu'il a écrit de mieux dans toute sa carrière, Feu
d'artifice et le Scherzo fantastique…), ainsi qu'une version
extrêmement charismatique et immédiatement prenante du Sacre du
Printemps.
→ Järvi semble avoir tiré le meilleur de la NHK, orchestre aux couleurs
peu typées (même un brin gris, ai-je trouvé en salle), mais dont la
discipine et la solidité permettent ici une insolence et un aplomb
absolument idéaux pour ces pages.
C. Tour d'horizon
par genre
Pour information, voici les nouveaux enregistrements qui ont obtenu la
cotation maximale au cours de l'année, et que je recommande donc sans
réserve.
OPÉRA
Marais – Alcione – Savall
Mozart – Mitridate – Minkowski
Bellini – Il Pirata – Carminati
Verdi – Boccanegra – Auguin
Heise – Drot og marsk – Schønwandt
Saint-Saëns – La Princesse jaune – Hussain
Schreker – Ferne Klang – Weigle
Lattès – Le Diable à Paris – Les Frivolités Parisiennes
RÉCITALS
Salieri & Beethoven – « In Dialogue » – Heidelberg Symphoniker
LULLY, Charpentier, Desmarest, Rameau – « Passion » –
Gens, Les Surprises, Camboulas
SACRÉ
Guatemalá
Hamal, motets, Achten
Brixi, Messe en ré
Pfleger
Montigny, Grands Motets
Mendelssohn, Te Deum à 8, Bernius
ORGUE
Arrangements de LULLY par Jarry à l'orgue de la Chapelle
Royale
Lasceux-Jullien – « Robustelly » – Jan van de Laar
Karg-Elert – Intégrale pour orgue, vol.12 : 3 Impressions, Hommage
à Haendel, Partita n°1 – Steinmeyer de la Marienkirche de Landau/Pfalz,
Stefan Engels (Priory 2020)
Eben, Momenti d'organo, Ludger Lohmann
PIANO
Samazeuilh, Piboule
Bach Goldberg, Lang Lang
Chopin Polonaise-Fantaisie, Eckardtstein
LIEDER, MÉLODIES
Schumann, intégrale des lieder, Gerhaher-Huber
Schumann, Frauenliebe und Leben // Brahms, lieder – Garanča (DGG)
Beethoven, Schubert, Britten …– I Wonder as I Wander – James Newby,
Joseph Middleton (BIS 2020)
Biarent, Berlioz, Gounod, Bizet, Saint-Saëns, Chausson – mélodies
orientales « La chanson du vent » – Clotilde van Dieren,
Katsura
Mizumoto
Miaskovski – « Œuvres vocales vol. 1 » : Livre Lyrique,
12 Romances
d'après Lermontov, Sonate violon-piano – Barsukova, Pakhomova,
Dichenko, Solovieva (Toccata Classics 2021)
CHANSONS
Sainte-Hélène, la légende napoléonienne
« Heut' ist der schönste Tag - Tenor Hits of the 1930s »
D. Hors nouveautés,
les 10 disques les plus écoutés de l'année
Nouveautés
J'ai laissé de côté les nouveautés précédemment évoquées, mais Alcione de Marais, les motets d'Hamal, les Mélodies persanes
orchestrales de Saint-Saëns,
les chansons de l'album
Sainte-Hélène et les motets de Pfleger
comptent assurément parmi les albums les plus écoutés de l'année.
Notules et répétitions
Auraient aussi pu figurer les disques énormément écoutés pour écrire
des notules (cantates de Pfleger,
La mort d'Abel de Kreutzer, les symphonies de B. Romberg, Cristina regina di Svezia de Foroni, Mona Lisa de Schillings, Das Schloß Dürande de Schoeck) ou pour préparer du travail
en répétition (Le Déluge de Jacquet de La Guerre, Le bon Pasteur de Romagnesi, Les Diamants de la Couronne d'Auber)… Je me suis dit que c'était
une motivation annexe, et
surtout que les notules vous avaient déjà laissé le loisir de prendre
connaissance de ces œuvres et de ces disques.
Quatuors
Beaucoup de découvertes assez fondamentale cette fin d'année en matière
de quatuors, que je vous recommande vivement au passage : Schillings (CPO), Kienzl (CPO), Gade (surtout ceux en ré majeur et
mi mineur, CPO vol.5), Vieuxtemps
(Quatuor Élysée chez un petit label), Kabalevsky
(CPO), Rubinstein (CPO)…
Et voici donc un mot sur la sélection.
1. Le cycle Graener de CPO, en particulier ce volume, et en particulier
les Variations sur la chanson populaire à propos de la victoire
d'Eugène de Savoie contre les Turcs. Le miroitement instrumental et la
motricité irrésisible de ces variations en rendent le procédé à la fois
limpide et intriguant… Pour de la griserie pure de la force de la
musique, je me le passe encore et encore, des dizaines de fois cette
année… Graener – Variations orchestrales sur
« Prinz Eugen » – Philharmonique de la Radio de Hanovre, W.A. Albert
(CPO 2013)
→ On ne fait pas plus roboratif… mon bonbon privilégié depuis deux ans
que je l'ai découvert par hasard, en remontant le fil depuis le dernier
volume de la grande série CPO autour du compositeur (concertos par
ailleurs tout à fait personnels et réussis).
2. Parues l'an passé, une grande version des Méditations pour le Carême, chef
d'œuvre absolu du XVIIe siècle français : fragments d'Évangiles et de
textes vétérotestamentaires, en petites scènes incitant à
l'identification, à la réflexion… À un par partie et non en chapelle
ici ; les trois chanteurs sont merveilleux. Charpentier – Méditations pour le
Carême – García, Candela, Bazola ; Guignard, Galletier, Camboulas
(Ambronay 2020)
→ Avec Médée, le fameux Te Deum et le Magnificat H.76, on tient là la
plus belle œuvre de Charpentier, inestimable ensemble de dix épisodes
de la passion racontés en latin (et s'achevant au miroir du sacrifice
d'Isaac, sans sa résolution heureuse !) par des chœurs tantôt
homorythmiques tantôt contrapuntiques, et ponctués de récitatifs de
personnages (diversement sympathiques) des Écritures. Merveille absolue
de l'harmonie, de la prosodie et de la poésie sonore.
→ Ce que font Les Surprises est ici merveilleux, sens du texte et des
textures hors du commun, d'une noirceur et d'une animation dramatique
inhabituelles dans les autres versions de cette œuvre, et servi au plus
suprême niveau de naturel chanté. Un des disques majeurs du patrimoine
sacré français.
3. La musique de chambre d'Arnold Krug, représentant méconnu de l'école
allemande. Arnold Krug – Sextuor à cordes,
Quatuor piano-cordes – Linos Ensemble (CPO 2018)
→ Sextuor lumineux et enfiévré, une merveille ! Entre le dernier
quatuor de Schoeck et le Souvenir de Florence de Tchaïkovski !
→ Quatuor piano-cordes tout aussi intensément lyrique, avec quelque
chose de plus farouchement vital, d'un romantisme qui ne se cache pas.
Splendidement tendu, une autre merveille qui vous empoigne, tendu
comme un arc dans le plus grand des sourires !
→ Une des mes grandes découvertes chambristes récentes !
4. De même pour Koessler. Je me suis biberonné à ces deux disques de
chambre pendant des semaines… Koessler – String Quintet in D Minor /
String Sextet (Frankfurt String Sextet) (CPO 2007)
→ Très bien écrit ! Riche contenu d'un romantisme assumé, qui peut
rivaliser avec les grands représentants de second XIXe !
5. Le rondeau final du concerto de Hummel, le thème B du premier
mouvement de Dupuy, en qui l'on sent immédiatement le compositeur
dramatique… ineffables moments, qui ont fait plus d'un converti au
basson ces derniers mois ! Le meilleur bassonniste vivant est
accompagné par le meilleur orchestre de chambre actuel dirigé par le
meilleur hautboïste vivant. Édouard Dupuy – Concerto pour basson –
van Sambeek, Swedish ChbO, Ogrintchouk (BIS 2020)
→ On peut donc faire ça avec un basson ! Cette finesse
(changeante) de timbre, cette netteté des piqués, cette perfection du
legato, j'ai l'impression de découvrir un nouvel instrument. J'aurais
aimé la Chambre de Suède un peu moins tradi de son (comme avec
Dausgaard), mais je suppose que le chef russe a été formé à un Mozart
plus lisse (ça ploum-ploume un peu dans les basses…).
→ Quand au Dupuy, c'est une petite merveille mélodique et dramatique
qui sent encore l'influence du drame gluckiste dans ses tutti
trépidants en mineur, une très grande œuvre qui se compare sans peine
aux deux autres ! Le thème B du premier mouvement (d'abord
introduit à l'orchestre par un duo clarinette basson), quelle émotion
en soi, et quel travail de construction au sein du mouvement –
l'emplacement formel, l'effet de contraste des caractères…
→ Un des disques les plus écoutés en 2020, pour ma part ! Le thème
lyrique et mélismatique du premier mouvement est une splendeur rare. Et
ces musiciens sont géniaux (meilleur bassoniste du monde, meilleur
orchestre de chambre du monde, dirigés par le meilleur hautboïste du
monde…).
6. Cette chaconne en ut, à la française, mais développé avec une
science allemande, a un pouvoir incroyable – elle est en réalité
reconstituée par Michael Belotti, l'un des organistes de l'intégrale.
Découverte en entrant pour la première fois à Saint-Robert de la
Chaise-Dieu, cet été. Ce qui suscita une vaste notule. Pachelbel – Complete Organ Works, Vol.
2 – Essl, Belotti, J.D. Christie(CPO 2016)
7. Là aussi, peut-être est-ce ma contribution à l'entreprise, mais Raoul Barbe-Bleue mûrit en moi, et
ses tubes (comme Grétry écrit toujours magnifiquement pour les basses :
Guessler, Céphale, Raoul !) résonnent de plus en plus fréquemment dans
mes appartements. Grétry – Raoul Barbe-Bleue – Wåhlberg
(Aparté 2019)
→ Voyez la notule.
8. Grosse crise batave, et en particulier cycle Diepenbrock, dont
beaucoup d'enregistrements ont été collectés chez Etcetera au moment de
l'anniversaire, pour les 150 ans de sa naissance en 2012. Au sommet,
cet Hymne aan Rembrandt (par
Westbroek !). Diepenbrock – Anniversary Edition,
vol.4 – Westbroek, Beinum, Haitink, Spanjaard… (Etcetera 2021)
9. Le concert débute dans quelques instants. Je croise un visage connu.
« Vous savez, j'ai enfin retrouvé la trace d'une très belle symphonie
postclassique, d'un certain Jakub Goła̧bek. Je vous le recommande. »
Écoute le soir même. Énorme coup de cœur, écriture très vivante par un
ensemble sur instruments anciens très impliqué. Et couplé avec un des
miraculeux concertos pour clarinette de Karol Kurpiński, dans sa
meilleure version. Golabek, Symphonies / Kurpinski,
concerto pour clarinette – Lorenzo Coppola, Orkiestra Historyczna
(Institut Polonais)
→ Absolument décoiffant, des contrastes qui évoquent Beethoven dans une
langue classique déjà très émancipée.
10. & 11. Deux versions merveilleuses, l'une historique et l'une
moderne, les deux complètement abouties, de ce chef-d'œuvre de lyrisme
plein d'élan et de finesses – pourquoi ne joue-t-on que l'aimable Maskarade ? Je ne peux plus
m'en passer. Nielsen – Saul og David – Jensen
(Danacord) Nielsen – Saul og David – N. Järvi
(Chandos)
12. Une grande personnalité musicale découverte grâce aux judicieux
conseils de l'insatiable Mefistofele. (Ne
cherchez pas en ligne, Hyperion ne fait pas de diffusion en flux, «
gratuite » comme payante.) Cecil Coles – Fra Giacomo, 4 Verlaine,
From the Scottish Highlands, Behind the lines – Sarah Fox, Paul Whelan,
BBC Scottish O (Hyperion)
→ Belle générosité (Highlands à l'élan lyrico-rythmique réjouissant,
qui doit pas mal à Mendelssohn), remarquable éloquence verbale aussi
dans les pièces vocales. Bijoux.
13. Certes, on est en retard en Angleterre, mais en plus de ses très
beaux opéras réunissants les différents goûts européens, Macfarren a
aussi commis, au milieu du XIXe siècle, des symphonies très réussies
qui doivent beaucoup à Beethoven et Weber. Macfarren – Symphonies 4 & 7 –
Queensland PO , W.A. Albert (CPO)
→ Écriture qui doit encore beaucoup à Beethoven et Weber, d'un très
beau sens dramatique, trépidant !
→ Orchestre un peu casserole (timbres de la petite harmonie vraiment
dépareillés), mais belle écriture romantique.
En attendant que les nouveautés refleurissent après cette brève trève,
ou simplement pour vous nourrir du suc du meilleur, voilà qui devrait
vous tenir occupés jusqu'à la prochaine publication ! La suite
des anniversaires peut-être ? L'écrasante génération 1872 nous
attend !
En 2022 nous les fêterons dignement. Veuillez donc rester vivants, s'il
vous plaît.
► Extatiques d'avoir eu la
permission de recommencer (un peu) à vivre en 2021 ?
►► Préparez-vous à exploser de
bonheur : voici le programme des festivités en 2022 !
Bien plus complet que Cadences (et mieux calibré pour vos
goûts que l'Offi), voici le
glorieux agenda de Carnets sur sol
!
Il sera enrichi au fil des semaines, mais les
grandes salles et quelques chouchoutes (Athénée, conservatoires…) ont
été remplies jusqu'à la mi-mars.
Comme je suis seul à le constituer, le relevé est
bien sûr partiel et subjectif (je relève en priorité ce qui peut
m'intéresser…), mais tout de même assez vaste. De quoi vous donner, je
n'en doute pas, grands fous que vous êtes, des idées à travers tout
Paris – et quelquefois l'Île-de-France ! (Conseils randos /
patrimoine afférents sur demande.)
B. Enfant, on a tout notre temps
Les temps restant hautement incertains (on attend
dès à présent le mutant combiné avec la variole et la fièvre
hémorragique de Marburg pour relancer un peu la Saison 3), le relevé
s'arrête un peu avant le printemps (mais j'ai d'ores et déjà mentionné
quelques dates au delà).
Comme promis, je reviens sur le format simplifié :
je le trouve beaucoup plus commode, infiniment plus rapide (d'un
facteur 3 à vue de nez…), on voit plus facilement jour par jour, et à
charge ensuite à chacun de reporter dans son agenda personnel le
concert pour telle date donnée. Il me permet aussi de le remplir tandis
que je fais mes 3 à 6 heures de transports quotidiens, contrairement au
format tableau, très fastidieux à manipuler sur téléphone.
Mais je suis bien sûr preneur de retours, s'il y a
des choses à ajuster ou des besoins à satisfaire. (Ou simplement des
lauriers à jeter !)
Le contenu sera progressivement complété au fil des
prochaines semaines.
La salle Jehan Alain du CRR de
Paris, très bien représenté dans cette livraison.
C. Gratuit comme le
soleil, l'amour, l'amitié
Cette fois-ci, j'ai donc court-circuité la
hiérarchie des salles pour relever en priorité le plus intéressant :
les programmes des conservatoires, qui disposent d'avantages multiples
comme la gratuité, l'engagement des interprètes et surtout
l'originalité des répertoires. Le CRR de Paris, en particulier, fait
vraiment l'effort, sous l'impulsion de ses professeurs, de documenter
des pans entiers du répertoire français – de violon avec Stéphanie
Moraly, de tragédie en musique et opéra comique avec Stéphane Fuget /
Lisandro Nesis / Isabelle Poulenard / Howard Crook, de mélodie avec
Philippe Biros, de musique de chambre avec Philippe Ferro, Marie-France
Giret, Pascal Le Corre et Pascal Proust… et quelquefois même de la
symphonie, avec cette saison Gaubert, Ibert, Murail…
Quant au CNSM, c'est la garantie d'un niveau
équivalent à celui que l'on entend dans les grandes salles parisiennes.
Gratuitement. Depuis le premier rang. Dans des répertoires qu'on
n'entend pas d'habitude.
Les conservatoires d'arrondissement ou des communes
franciliennes (Versailles, Cergy, Pantin, Saint-Maur, Choisy,
Palaiseau…) méritent aussi la surveillance, de belles choses inédites
s'y passent régulièrement. Le plus difficile est d'être suffisamment
vigilant pour tout surveiller.
(Et, souvent, des soirées plus marquantes que ce
qu'on peut vivre au fond d'une grande salle avec des interprètes pour
qui ce type de concert représente une forme d'habitude, et dans un
répertoire que nous connaissons déjà tous par cœur.)
Si les caractères accentués sont déformés, n'hésitez pas à le
télécharger et à l'ouvrir dans un bloc-note ou éditeur de texte. (Et à
le signaler si le problème persiste.)
Je mets aussi le contenu en fin de notule, pour ceux qui
rencontreraient des difficultés de ce genre, mais il ne sera pas mis à
jour.
E. Chanter les
mêmes chansons
La signalétique reste la même que d'ordinaire :
*** capital, immanquable
** œuvre rare (et passionnante) et/ou interprétation qui fera date
* très intéressant
¤ intéressant, mais je n'ai pas prévu d'y aller (pas assez rare / trop
cher / j'aime pas les interprètes, etc.)
(( début de série
)) fin de série
AV place à vendre
? programme inconnu yy et ww sont des symboles personnels que
je n'ai pas enlevés (j'ai une place / je dois acheter une place)
Les lignes débutent soit par l'horaire, soit par un tiret, afin que
vous les repériez mieux. Le format texte rend l'ensemble moins immédiat
qu'un tableau, mais si vous regardez simplement les jours dont vous
avez besoin, c'est à mon sens encore plus pratique.
F. Le trajet
Vénus-Junon-la Terre
Comme je relève, dans l'immensité de l'offre,
essentiellement ce qui me plaît pour moi-même, je vous fournis aussi la
liste de salles dont je fais en général le tour (je ne puis le faire
pour toutes à chaque fois !) avant de publier l'agenda.
Institutions lyriques :
Opéra de Paris, Opéra-Comique, Châtelet, Athénée, Opéra Royal de
Versailles, Massy
Institutions symphoniques :
Philharmonie, Maison de la Radio, Théâtre des Champs-Élysées, Seine
Musicale, Gaveau, Invalides, Colonne, Wagram
Institutions chambristes :
Cortot, Fondation Singher-Polignac, Auditorium du Louvre, Musée
d'Orsay, La Scala Paris, Espace Bernanos, Espace Ararat (fermé pour 4
ans), Bal Blomet, Guimet (Les Pianissimes)
Conservatoires :
CNSM, CRR de Paris, PSPBB, CRR de Versailles, CRR de
Cergy, Conservatoires du XVIIIe, de Choisy-le-Roi, Pantin, Saint-Maur…
Salles qui programment quelques
opéras :
Bouffes du Nord, Marigny, BNF, Déjazet, Herblay,
Saint-Quentin-en-Yvelines
Théâtres qui programment un peu de
musique :
Théâtre Grévin, La Ferme du Buisson (Noisiel), Le Figuier Blanc
(Argenteuil)
Festivals (hors été) :
Philippe Maillard, Festival Marin Marais, Jeunes Talents (Archives
Nationales principalement), Concerts de la rue Bayard (fini), Forum
Voix Étouffées, Les Concerts de Poche, Inventio,
Les
Pianissimes (Guimet principalement), Baroque de Pontoise, Royaumont,
ProQuartet (Paris & 77)
Églises :
Église Américaine de Paris (chambre & vocal, souvent rare), The
Scots Kirk (chambre rare, fini), Saint-Merry (symphonique, chambre,
musiques du monde…), La Madeleine (concerts sacrés), Billettes,
Val-de-Grâce (concerts thématiques « patriotiques »)
Orgues :
Oratoire du Louvre (avec écran !), Saint-Eustache, La Trinité,
Saint-Louis de la Pitié-Salpêtrière, Temple de l'Étoile,
Saint-Pierre-de-Montmartre, Saint-Gervais-Saint-Protais, La Madeleine,
Saint-Sulpice, Saint-Roch, Saint-Antoine-des-Quinze-Vingts, Chapelle
Royale de Versailles, Houdan, Brunoy, Mantes-la-Jolie,
Orgue-en-France.org
Compagnies :
La Compagnie de L'Oiseleur, Les Frivolités Parisiennes, Orchestre de
Chambre de Paris, Il Festino, Ensemble Poséidon, Faenza, Les Épopées,
l'Orchestre d'Éric van Lauwe, Les Talens Lyriques, La Chanson
Perpétuelle, Les Monts du Reuil, Ensemble Athénaïs…
Artistes :
Dagmar Šašková, Jean-Sébastien Bou, Marc Mauillon, Gérard Théruel,
Claire-Élie Tenet, Sahy Ratianarinaivo, Kaëlig Boché, Trio Zeliha, Trio
Zadig, Trio Sora, Cuarteto Quiroga, Quatuor Tchalik, Quatuor Akilone,
Quatuor Hanson, Quatuor Arod, Le Consort, Patrick Cohën-Akenine, Sophie
de Bardonnèche, Héloïse Luzzati, Gary Hoffman, Célia Oneto-Bensaid…
Autres styles :
La Huchette (comédie musicale), Sunside (jazz), Duc des Lombards
(jazz), Quai Branly (musiques du monde)
Théâtre :
Comédie-Française, Odéon, Colline, Montansier, Gérard Philippe
(Saint-Denis), Les Amandiers, L'Usine, L'Apostrophe
(Rien qu'écrire la liste prend une heure… d'où la
nécessité pour moi d'alléger le processus et de n'effectuer qu'un
relevé sur un format rapide, du moins si vous voulez en profiter un peu
en amont.)
G. Tu dors, je rêve
éveillé
Pour ceux qui se demandent d'où proviennent ces titres – d'une de mes chansons
préférées. Suivez le lien.
Voici pour l'une des dernières notules industrieuses
de l'année, à l'heure où vous vous gobergez déjà – ne niez pas, on m'a
tout dit.
Profitez bien, protégez-vous, survivez, et revenez
au concert pour la seconde partie de saison. Nous serons là – si nous
avons survécu, ou si nous ne renonçons pas à revenir de notre province.
Effigies de Messieurs Benda, Mondonville, Daquin,
Cartellieri, Triebensee, Louis Ferdinand de Prusse.
(Pour la démarche et la légende, vous pouvez vous reporter à la première partie (au bas de la quelle j'ai également servi cette nouvelle fournée de gourmandises.)
Né en 1722
(300 ans de la naissance)
Jiří Antonín Benda.
→
Au service de Frédéric le Grand (de Prusse) puis du duc de Saxe-Gotha,
Benda (souvent indiqué Georg) a écrit, comme ses contemporains, des
sonates pour violon, pour flûte, pour clavecin, des symphonies (une
trentaine) et des concertos classiques (11 pour violon, et même 1 pour
alto dont l'attribution semble moins certaine).
→ Cependant sa notoriété provient de ses mélodrames (Ariadne auf Naxos, Medea, Pygmalion)
– au sens musical : du texte déclamé (parlé) accompagné de musique.
Pouvant durer jusqu'à 50 minutes (pour Médée),
ce sont de véritables scènes théâtrales très riches, avec un
accompagnement qui épouse au plus près l'action sans se découper en
numéros obligés comme à l'opéra.
● Selon les goûts, on peut choisir la déclamation très actuelle, un peu
criée, dans le récent disque Bosch, ou privilégier (c'est mon cas) la
déclamation plus élevée et consonante, plus équiibrée aussi, dans les
deux volumes de Christian Benda
(avec l'Orchestre de Chambre de Prague) chez Naxos.
■ Ce serait évidemment à représenter en traduction… ce qui ne pose pas
du tout les mêmes problèmes de rythme que pour l'opéra, celui-ci étant
laissé à l'appréciation de l'interprète ! Il suffit de traduire
par des phrases environ de la même amplitude, et le tour est joué
! Je rêve d'un couplage entre Ariane
ou Médée d'une part,
la Cassandre de Jarrell
d'autre part.
Johann Ernst Bach II.
(1722–1777)
→ Élève de Johann Sebastian Bach à Leipzig (il était le fils d'un
cousin au second degré de Bach, compositeur égcalement), il ne doit pas
être confondu avec Johann Ernst Bach I (1683-1739), qui était le fils
du frère jumeau (compositeur toujours) du père (qui, comme vous le
savez, composait) de Jean-Sébastien.
→ Dans son catalogue, de la musique sacrée (cantates, oratorios, pour
partie perdus) et des sonates pour clavier, d'un style encore baroque,
et même assez proche, je trouve, de la génération précédente, pas du
tout de l'oratorio marqué par le seria
en tout cas. J'en trouve la prosodie vraiment belle.
● Il existe très peu de disques où il est présent sur plus d'une piste.
●● Quoiqu'il n'y ait que deux pièces
disponibles sur le disque (consacré à la famille Bach pour orgue, par
Stefano Molardi chez Brilliant Classics, sur un orgue doux, très bien
capté et très bien registré), ce que j'ai trouvé de plus intéressant
chez lui sont ses Fantaisie
& Fugue, très marquées par le modèle de J.-S. : on entend
dans celle en fa majeur l'empreinte directe des traits et harmonies de
la Toccata & Fugue en
ré mineur, avec une couleur globalement plus lumineuse (pas seulement
liée à la tonalité majeure, c'est encore plus flagrant pour la Fantaisie & Fugue
en ré mineur), et un goût pour les épisodes opposés et discontinus
(comme dans les Fantaisies de Mozart, si l'on veut, quoique le style
n'ait évidemment rien en commun) – j'ai pensé à Bruckner quelquefois,
cette opposition soudaine entre le monumental écrasant et l'apaisé
presque galant. Vraiment des pièces intéressantes, très riches, surtout
les Fantaisies – les fugues ressemblent à son professeur en plus
appliqué et moins surprenant.
●● L'Oratorio de la Passion
(1764) gravé par Hermann Max (chez
Capriccio) permet de profiter sur la longueur de ses talents de
compositeur, dans un très bel environnement vocal de surcroît (Schlick,
Prégardien, Varcoe…).
■ Programmable dans un de ces concerts « famille Bach » évidemment.
Quant à le marketer sur son anniversaire propre, je ne suis pas sûr que
je m'y risquerais (remplissage) ! Mais pourquoi pas, dans un
concert 50/50 avec son prof Jean-Séb' !
Lucile Grétry.
→ Seconde fille du compositeur et de sa femme peintre, Lucile exerce à
la cour de Marie-Antoinette et écrit même de petites actions « mêlées
d'ariettes » (Le mariage d'Antonio
; Toinette et Louis – lequel
est perdu, texte et musique).
● Je n'ai pu mettre la main sur aucun disque comportant au moins une
piste de sa main.
Sebastián Ramón de Albero y Añaños.
Pierto Nardini.
John Garth.
Mort en 1772
(250 ans du décès)
Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville.
→ Représentant majeur du grand motet
à la mode Louis XV
(17 écrits, 9 conservés, désormais tous enregistrés), particulièrement
admiré pour son écriture très élancée et son sens du figuralisme. Les
cataractes vocales et orchestrales d' « Elevaverunt flumina » dans Dominus regnavit,
la marche liminaire d'In exitu Israel,
la plénitude de l'immobilité gorgée de soleil d' « In sole posuit
tabernaculum suum » dans Cœli enarrant gloriam
Dei… Probablement les motets les plus marquants de toute la
période post-Louis XIV.
→ Aussi l'auteur d'opéras de types pastoraux (2 pastorales héroïques, 2
ballets héroïques, 1 pastorale languedocienne…) que je ne trouve, pour
les trois déjà enregistrés (Isbé,
Titon & L'Aurore, Les Feſtes de Paphos),
pas très exaltantes (sur des livrets d'une vacuité spectaculaire, de
surcroît), et d'une tragédie en musique qui n'a jamais été remontée (Thésée,
1765). Et de musique instrumentale (pour clavier, de chambre…), que je
ne trouve pas très saillante non plus, mais qui est bien documentée.
● En priorité, donc, les trois motets mentionnés, dans deux disques
extraordinairement interprétés : la netteté du trait chez Christie pour
Dominus regnavit et In exitu Israel, la poésie des
couleurs chez Coin pour Cœli
enarrant gloriam Dei, les deux pourvus des meilleurs solistes
possibles (Correas dans « In sole posuit » !).
■ Se couple facilement avec d'autres motets, ou au sein d'une
thématique (Babylone avec Dominus
regnavit ? fuite d'Égype avec In exitu Israel
?). Facile à présenter au public en plus, en mettant en avant l'aspect
immédiatement figuratif de l'écriture : parcours du peuple d'Israël,
description des flots déchaînés, ce devrait parler. Et l'on peut
s'appuyer sur des disques de haute réputation (le Christie est
extrêmement apprécié des amateurs de baroque français, et au delà).
Louis-Claude Daquin.
→ Élève de Louis Marchand, filleul d'Élisabeth-Claude Jacquet de La
Guerre, titulaire de Saint-Paul-Saint-Louis à Paris (alors qu'il était
en concurrence avec Rameau), successeur de Dandrieu à la Chapelle
Royale… Daquin est une figure majeure
des claviers français du XVIIIe siècle.
→→ Il a ainsi livré un Premier Livre de Pièces de clavecin
(qui contient le fameux Coucou,
quelquefois exécuté en bis par les pianistes d'antan…) et son Nouveau Livre de noëls,
qui présente 12 thèmes et variations sur les noëls traditionnels (« À
la venue de Noël », « Qu'Adam fut un pauvre homme », etc.).
→→ Il existe aussi deux messes, un Te Deum, des Leçons de Ténèbres, un
Miserere et une cantate, parmi les œuvres qui nous sont parvenues (un
certain nombre, pour la voix ou les instruments, étaient attestées mais
perdues). Je n'ai jamais vu de disques ni entendu parler d'exécution,
c'est étonnant.
● Je connais mal son clavecin, dans un genre décoratif (Louis XV) qui
n'a pas trop ma faveur. En revanche, pour la part la plus célèbre de
son legs, à savoir les noëls,
je vous recommande très vivement Adriano
Falcioni (Brilliant Classics 2017) qui a l'avantage de jouer
sur les flûtes et anches très françaises,
particulièrement nasillardes et typées, d'un orgue de la bonne époque
(Saint-Guilhem-le-Désert), remarquablement registré, et de façon assez
variée selon les pièces. Un délice à recommander à tous ceux qui
n'aiment pas l'orgue monumental qui joue des choses abstraites et fait
du bruit, façon Bach, Franck ou Widor.
■ Je suis sûr que les organistes en glissent déjà à Noël. Mais avec sa
notoriété, n'y aurait-il pas l'occasion, pour le CMBV ou les ensembles
baroques, d'exhumer ses œuvres vocales sacrées ? Il y aurait un
petit bonus de remplissage grâce au public qui a connu l'époque où le Coucou et ces noëls figuraient
parmi les classiques favoris.
Pierre-Claude Foucquet.
→ Une des pièces d'Armand-Louis Couperin porte son nom. Je n'ai pu
trouver aucune piste musicale incluant sa musique.
Francesco Barsanti.
Johann Peter Kellner.
Georg Reutter le Jeune.
Né en 1772
(250 ans de la naissance)
Antonio Casimir Cartellieri.
→ Né à Gdańsk de parents chanteurs (une mère lettonne de langue
allemande, un père italien comme vous le voyez), Cartellieri étudie à
Vienne (avec Albrechtsberger et peut-être Salieri), exerce en Pologne
et en Bohême (auprès du prince Lobkowicz) – il connaissait bien
Beethoven, personnellement et artistiquement : il fut le chef à la première du Triple Concerto et de la Troisième Symphonie !
→→ Cartellieri est à mon sens un
musicien majeur de son temps. Ses 3
concertos pour clarinette (plus un double !) sont possiblement
les meilleurs de la période classique et romantique,
très virtuoses mais surtout d'une générosité mélodique – et même d'un
sens dramatique – qui n'ont que peu d'exemple. Et plus encore,
l'intensité des affects de sa tempêtueuse Première Symphonie doit absolument
être vécue !
● Au disque, on a désormais un peu de choix :
●● de superbes divertimenti pour vents, quatuors
clarinette-cordes et sextuors à vent (par le merveilleux Consortium
Classicum, chez CPO et chez MDG). Les Quatuors
avec clarinette sont d'une délicatesse poétique absolument
merveilleuse ;
●● deux oratorios : l'un sur la Nativité (La celebre Natività del Redentore)
où l'on sent aussi bien passer Mozart que Méhul et Rossini (Spering
chez Capriccio), l'autre plus opératique (Gioas, re di Giuda,
Gernot Schmalfuss chez MDG… avec Thomas Quasthoff !) dans un style
classique augmenté de tournures plus dramatiques issues plus gluckistes
/ beethoviennes, sur un livret de Metastasio (qui contient notamment la
version en contexte de « Io tremo » / « Ah, l'aria d'intorno », l'air dramatique italien plus tard mis en
musique par Schubert,
auquel une notule avait été consacrée – la version de Cartellieri
évoque beaucoup le duo Anna-Ottavio sur le corps du Commandeur) ;
●● et surtout les œuvres dont je parlais précédemment : les concertos pour clarinette
répartis sur deux volumes chez MDG (captés avec beaucoup de naturel
comme toujours), magnifiés par la merveilleuse rondeur du démiurge
Dieter Klöcker, à mon sens l'un des meilleurs clarinettistes de tous
les temps
●● et surtout et les 4 symphonies par l'Evergreen
Orchestra et Gernot Schmalfuss (CPO), écoutez absolument la Première.
■ Les Quatuors avec clarinette
composeraient un couplage très naturel et convaincant avec le Quintette
clarinette-cordes de Mozart (mais si vous voulez plutôt le coupler avec
ceux de Neukomm, Hoffmeister, Baermann ou Reger, je vous autorise à ne
pas jouer les Cartellieri tout de suite),
■ Les concertos pour clarinette
et plus encore la Première Symphonie
feraient un triomphe en salle : ils sont immédiatement accessibles et
jubilatoires, en plus d'être en réalité remarquablement écrits. Un
concert qui vendrait « le chef qui a créé l'Héroïque était aussi un
compositeur de génie » pourrait probablement fonctionner, quitte à
jouer l'Héroïque en seconde partie pour assurer « le dialogue entre les
œuvres » (en réalité le remplissage, mais c'est tout à fait légitime).
■■ Il existe aussi d'autres concertos
qui
n'ont pas été rejoués à ma connaissance et dont les nomenclatures font
saliver : flûte, cor, basson, 2 flûtes, hautbois-basson (!),
hautbois-basson-cor ! Quelle fête ce pourrait être !
Josef Triebensee.
→ Passé à la postérité pour ses arrangements des opéras de Mozart en
octuor à vent – particulièrement Don
Giovanni et quelquefois la Clémence
de Titus, les arrangements des Noces
et le plus souvent de la Clemenza
étant le plus souvent dûs à son contemporain Johann Went ; pour Così,
c'est en général le toujours très en vie Andreas Tarkmann, génie de
l'arrangement, qui est choisi. Il a également composé ses propres
œuvres pour ce même ensemble de huit souffleurs : 2 hautbois, 2
clarinette, 2 bassons, 2 cors. (Et également arrangé Médée de Cherubini ou la Symphonie
n°92 « Oxford » de Haydn.)
→ Conception assez traditionnelle de l'arrangement, où des instruments
tiennent le rôle des solistes (hautbois, dont il jouait, pour « Deh se
piacer mi vuoi »,
clarinette pour « Vengo, aspettate », basson pour « Là ci darem la mano
», « Deh vieni alla finestra », « Del più sublime soglio » ou « Parto,
ma tu ben mio », cor pour « Ah, se fosse intorno al trono »),
respectant de près les accompagnements écrits par Mozart, dans un
résultat de sérénade lyrique très harmonieuse. Pas aussi inventif et
ravivé que Tarkmann, mais toujours très réussi.
● Beaucoup de choix parmi les disques. J'en cite quelques-uns.
●● Pour le maximum de typicité, il faut
écouter l'Oslo Kammerakademi
dans La Clemenza di Tito
(chez LAWO), saveur incroyable des timbres (ce cor phénoménal) et
vivacité éloquente du théâtre. Le disque de l'Ensemble à vent du
Philharmonique de Berlin reste assez indolent (et plutôt terne de
timbres, étrangement), je ne vous le recommande pas.…
●● Le disque du Linos Ensemble pour
Don Giovanni
(Capriccio) permet d'entendre une très large sélection, couplée de
surcroît avec le final du II virtuosement rendu par l'arrangeur du XXe
siècle Andreas Tarkmann. L'Octuor à vent de Zürich, autre sélection
très large pour un joli disque un peu plus sèchement capté chez Tudor,
utilise la fin écrite par Triebensee, beaucoup plus concise : elle
relie « Già la mensa è preparata » à « Quest'è il fin di chi fa mal »,
et boucle le tout en trois minutes !
●● L'Octuor à vent Amphion a
aussi bien enregistré des extraits de
Médée que les compositions de Triebensee, évidemment un peu moins
jubilatoires que les arrangements de Mozart.
■ Les orchestres qui ont la tradition d'extraire des solistes pour des
soirées de chambre (soit à peu près tous les orchestres parisiens de
premier plan : Opéra, Philharmonique, National, Chambre, Orchestre de
Paris…) pourraient tout à fait programmer sans grand risque les
arrangements de l'ami Triebensee, avec l'argument Mozart. C'est un
voyage absolument délectable, une façon différente de réinvestir ces
musiques très bien connues, et une démarche respectueuse, en fin de
compte, des traditions d'époque.
François-Louis Perne
(1772–1832).
→
D'abord choriste (1792) et contrebassiste (1799) à l'Opéra de Paris,
Perne est de 1816 à 1822 directeur du Conservatoire de Paris («
inspecteur général des Études de l'École royale de musique et de
déclamation »), prédécesseur immédiat de Cherubini.
→→ Il a avant tout été un chercheur et
essayiste, fasciné par la musique antique et le grégorien, réalisant un
certain nombre d'éditions de textes théoriques anciens (sur le rythme
antique, sur le rebec…), récrivant Iphigénie
en Tauride de
Gluck en notation grecque, s'intéressant aux liens entre la musique,
les autres arts, la société… Outre son travail d'éditeur, la majorité
de ses articles ont été publiées dans le périodique de Fétis, la Revue et gazette musicale de Paris.
→ Il n'est pas certain qu'il ait beaucoup produit, et la musique qu'il
laisse est surtout formelle, très marquée par les formats anciens
(fugue, canon…). Ses trois messes sont écrites dans un contrepoint
archaïsant, témoin de la vogue pour le retour au plain-chant grégorien
et à Palestrina dans les premières décennies du XIXe siècle. Avec toutes les controverses afférentes.
● Je n'ai pu mettre la main que sur trois
pistes réparties sur deux disques, le Kyrie de la Messe des solennels mineurs
chez Aparté (programme passionnant de l'ensemble Gilles Binchois
consacré à ce renouveau XIXe du plain-chant, à faux-bourdon), et
Sanctus & Agnus Dei non crédités en complément du disque Boëly de
Ménissier dans la collection « Tempéraments » de Radio-France. On y
entend pour l'un la simplicité archaïsante, pour l'autre la maîtrise
contrapuntique de cette écriture. Rien de particulièrement saillant en
soi, mais la démarche me paraît tout à fait fascinante, un écho à l'épopée de Félix Danjou – le disque de
Ménissier est d'ailleurs le seul à ma connaissance où l'on puisse aussi
entendre sa musique !
■ Je doute que l'on puisse faire entendre ce type de programme et
fédérer un public nombreux (Niquet a bien joué ce type de pièces rétro,
mais c'était avec des noms comme Gounod et Saint-Saëns !)… à moins d'en
faire un concert narratif « Les Aventuriens du grégorien perdu », « La
bataille de Paris » ou « Quand les femmes furent bannies des églises ».
Ce serait assez réjouissant à entendre narrer. (S'il faut quelqu'un
pour écrire le texte à titre gracieux, je suis là.)
Prince Louis Ferdinand de Prusse.
→ Neveu de Frédéric le Grand, il est avant tout soldat (et meurt au
front), mais aussi un pianiste
considéré de grande valeur. C'est pour lui que Rejcha écrit son
monumental L'Art de varier,
très vaste cycle (il se trouve au disque, mais je ne trouve vraiment
pas que ce soit le sommet de l'art du compositeur… je vous
recommanderais plutôt le Quatuor
scientifique, pensé dans une démarche toute différente) ; c'est
aussi le dédicataire du Troisième
Concerto de Beethoven !
● On trouve au disque de la musique de chambre (octuor, trios
piano-cordes, quatuor avec piano…) et des rondos pour piano et
orchestre : autour de Horst Göbel (et son trio) chez Thorofon (trois
volumes), du Trio parnassus pour SWR Music (parution uniquement en
dématérialisé) et le Valentin piano Quartet chez Musicaphon. L'Octuor
se défend joliment, mais quelle que soit l'œuvre, on demeure dans la
convention du temps ; non pas que ce soit plat, mais on y rencontre
assez peu de surprise et d'éclat, pas de thèmes très marquants non
plus.
■ Pourquoi pas oser un concert consacré aux têtes couronnées
compositrices… mais, à la vérité, j'aimerais mieux qu'on programme
d'abord de la grande musique oubliée.
Johann Wilhelm Wilms (1772–1847).
Thomas Byström.
Maria Frances Parke (1772–1822). Comme Campanus, c'est aussi son double
anniversaire cette année !
Voici pour cette livraison… Vous voyez combien non seulement on trouve
énormément de choses au disque, même de ces figures semi-obscures ;
mais de surcroît combien il ne serait pas si malcommode de glisser un
petit Cartellieri, ou de bien remplir avec Mondonville ou les
arrangements de Triebensee (petit format qui coûte moins cher de
surcroît). Messieurs les programmateurs, il ne tient qu'à vous de nous
égayer – et de nous éveiller au vaste monde au delà de l'horizon,
certes pourvu des plus belles montagnes, du démiurge Beethoven.
Je ne m'attarde pas ici. Quelques très grandes figures, célèbres ou
vraiment plus du tout au répertoire, nous attendent pour la prochaine
livraison – la septième va vous
étonner !
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Portraits a suscité :
(Pseudo) portrait de Franchinus
Gaffurius (par Léonard), puis portraits de Claude Goudimel, Ercole
Bernabei,
Denis Gaultier, Heinrich Schütz, Georg Caspar Schürmann,
Antoine Forqueray, Johann Kuhnau, Jan Adam Reincken.
Lettre ouverte
Chers programmateurs,
Veuillez trouver ci-après une liste
sélective de quelques compositeurs que vous pourriezmettre en avant pour l'année à venir, en
profitant de leurs anniversaires de vie et de mort.
Ne vous privez surtout pas de piller toutes idées à votre gré dans
cette liste.
Éthique de l'anniversaire
Je commence tout de suite par me disculper : je ne suis pas favorable
au principe de l'anniversaire.
Dans l'idéal, on devrait jouer les œuvres qui valent par leurs qualités intrinsèques
ou qui entrent dans un dialogue cohérent avec d'autres, documentent des
périodes ou des genres… pas les choisir parce que leur compositeur est
né il y a deux cents ans (quel choix particulièrement arbitraire,
extra-musical, et sans aucune plus-value !), était noir, était femme –
dans ces deux cas, le volontarisme permet cependant d'exhumer des fonds
qui restent autrement négligés –, était cycliste du dimanche amoureux
des platanes ou champion régional
du point-de-croix.
L'autre réserve tient à une simple question statistique : le génie
n'est pas obligatoirement réparti de
façon égale
selon les dates. Cela signifie qu'on ne jouera peut-être pas tel
compositeur de grand talent parce qu'il est mort une année trop riche,
et qu'on jouera tel autre un peu moins intéressant parce que néà une
date moins faste…
J'avoue que cette pensée me gêne toujours assez fortement – me dire que
notre connaissance du répertoire est bridée ou déformée par des
contraintes externes que nous
nous imposons, sans grand lien avec la
musique elle-même.
Pour autant je ne suis pas tout à fait naïf : pour remplir des salles
et vendre des disques (ce qui, même hors de l'argument économique,
reste le but de tout concert : être entendu !), avec des compositeurs
moins célèbres, il faut bien raconter
quelque chose.
Idéalement, un véritable récit
(le concert des Lunaisiens hier proposait « comment la chanson a-t-elle
nourri la légende napoléonienne ? »), quelque chose qui ait rapport avec la musique, soit par sonprogramme (les représentations de
la nature et de l'industrie dans la musique, on pourrait jouer du Knecht, du Mariotte et du Meisel ; ou les contes de Perrault & Grimm ?),
soit concernant la musique elle-même –
je rêve d'un cycle de concerts épousant le principe d' « Une décennie, un disque », permettant un parcours
express de l'histoire de la musique dans un genre donné (le quatuor à
cordes viennois, la musique a
cappella russe, la tragédie en musique française ou que
sais-je…). J'avais fait quelques suggestions dans cette notule.
Même si ce n'est pas l'angle le plus intéressant (ni, assurément, le
plus inventif !), l'anniversaire
reste un outil qui fonctionne. Notre espèce semble sensible aux
symboles de la récursivité du temps, et les pratiques de fêtes à date
fixe, de décompte des ans, quel que soit le sujet, paraissent partagées
par la plupart des cultures et sur des sujets aussi différents que les
créations d'entreprise ou les batailles du temps jadis.
Aussi, je m'y glisse pour suggérer par ce truchement ●quelques idées d'écoutes● aux
mélomanes – et qui sait, ■quelques
idées de répertoire■ marketing
inclusaux
artistes. En vert les
compositeurs que je présente (je suis obligé de
faire des choix, il va sans dire !), en rouge ceux qui me paraissent
fortement indiqués pour cette année 2022. Les grandes salles ont
bouclé
leur saison 2022 depuis
fort longtemps, mais les petits ensembles itinérants ont peut-être
encore un peu d'espace pour glisser un peu de Goudimel, de Certon, de
Reincken ou de Perne.
L'an 2022
En relevant 250 noms à partir
des centenaires et cinquantenaires de naissance et de décès, je croise
quelques très grands noms très bien documentés (Schütz, Franck,
Scriabine, Ralph Vaughan Williams…), mais pas de superstar susceptible
de toucher le grand public comme
Bach-Vivaldi-Mozart-Beethoven-Chopin-Liszt-Brahms-Ravel.
Aussi, il est probable que tout le monde laisse un peu tomber l'idée de
l'anniversaire, celui-ci volant en général au secours de la victoire et
servant à programmer et vendre encore plus de symphonies de Beethoven
(et même pas de ses mélodies irlandaises, ni même de ses sonates avec
violoncelle…).
À moins que ces brigands ne tentent l'astuce de compter en quarts de
siècle, pour les 125 ans de la mort de Brahms, les 175 de celle
de Mendelssohn ou les 225 de la naissance de Schubert et Donizetti !
La voie étant donc à peu près libre, voici ma sélection (évidemment
très incomplète) de compositeurs dont on pourra fêter un anniversaire
en 100 ou 50. (Je commence bien sûr, chaque année, par les morts,
puisqu'ils sont plus âgés par définition que ceux qui y naissent.) Je
tâche de préciser un peu qui ils sont, quels disques écouter, quelles
œuvres programmer.
Quoi qu'il en soit, qu'on se rassure : à la Philharmonie de Paris on
fêtera bel et bien les 162 ans de la naissance de Gustav Mahler !
Mort en 1222
(800 ans du décès)
Heinrich von Morungen.
→ Auteur et compositeur de Minnelieder. Il sera un peu difficile de lui
rendre justice : si les textes subsistent partiellement dans le Codex
Manesse, toutes les mélodies ont été perdues. (Un objectif pour
musicologue / arrangeur / compositeur contemporain ?) Certes, sa
faible notoriété dans le grand public rendra le concept invendable,
mais fêter le plus vieil anniversaire de l'année, quel panache !
Mort en 1272
(750 ans du décès)
Jehan Bretel.
Gautier d'Épinal (1272 est en réalité la date à laquelle on sait qu'il
était déjà mort).
Mort en 1372
(650 ans du décès)
Lorenzo da Firenze (peut-être mort en 1373).
Né en 1372
(650 ans de la naissance)
Johannes Cuvelier (aussi connu sous le nom de Jacquemart le Cuvelier,
date de naissance approximative)
Mort en 1422
(600 ans du décès)
Henry V d'Angleterre.
Mort en 1522
(500 ans du décès)
Jean Mouton (ou Jehan
Mouton – Jean de Hollingue de son vrai nom).
→ Ami de Josquin, compositeur également de grandes pièces sacrées. Sa
renommée est telle qu'il est régulièrement cité par les auteurs du
temps – jusque dans le prologue du Quart
Livre de
Rabelais ! Il a pour lui une fluidité très particulière, un sens
de la consonance verticale en même temps que de la polyphonie qui le
rendent particulièrement marquant – à mon sens.
→ À ne pas confondre avec Charles Mouton, luthiste important du XVIIe
siècle.
● Fabuleux disque (motets et Messe Dictes
moy toutes voz pensées),
très organique, des Tallis Scholars (Gimell 2012), très loin de leurs
approches autrefois plus désincarnées – basses rugissantes,
contre-ténors caressants, entrées nettes, texte bien mis en valeur.
■ Comme pour Goudimel ci-après, plutôt destiné aux ensembles
spécialistes, qu'on aimerait beaucoup entendre s'emparer de ce
répertoire ! (Organum, Doulce Mémoire, Les Meslanges…)
Franchinus Gaffurius.
→ Compositeur, mais avant tout théoricien.
Mort en 1572
(450 ans du décès)
Claude Goudimel.
→ Grand compositeur dePsaumes
dans leur traduction française, à l'intention des Réformés. Dans une
langue musicale simple, plutôt homorythmique, très dépouillée et
poétique.
● Au disque, une version un peu fruste chez Naxos. La lecture de Corboz
en revanche, pour chœur de chambre assez fourni, a très bien résisté au
temps et permet de saisir les beautés de verbe et d'harmonie de la
chose. (Couplé avec sa messe,
très intéressante également.)
■ Au concert, un ensemble spécialiste pourrait coupler quelques Psaumes
(ou toute messe) avec du Janequin ou du Josquin plus couramment
programmés. (Mais même un chœur traditionnel pourrait très bien s'en
charger. Sans doute pas trop difficile à mettre en place, et très
immédiatement beau.)
Pierre Certon.
→ Auteur de chansons.
● Le disque de la Boston Camerata a un peu vieilli, mais permet de
bénéficier de l'une des rares monographies.
■ Plus difficile à intégrer dans des programmes hors ensemble
spécialiste qui ferait un programme de chansons Renaissance. Mais
l'occasion pour eux de le faire !
Robert Parsons.
Christopher Tye.
Francisco Leontaritis (grec).
Né en 1572
(450 ans de la naissance)
Robert Ballard II
(possiblement né en 1575).
→ De la dynastie qui des fameux éditeurs, Robert Ballard laisse une
œuvre considérable pour le luth – à la vérité, mon corpus préféré ! –,
remarquable par sa prégnance mélodique. Il faut dire que ses Suites contiennent surtout des airs
de ballets transcrits (chants des ballets des contre-faits d'amour, ou des Insencez, ou encore de M. le Daufin),
des courantes, des gaillardes, bransles de la cornemuse et bransles de
village, pièces moins formelles que ce qui prévaut à l'ère Louis XIV…
● Formidable disque de Richard Kolb chez Centaur, très éloquent, capté
de près sans réverbération parasite. Sélection de pièces de premier
choix.
■ On peut espérer que les luthistes s'empareront de cette occasion pour
diversifier leur répertoire !
Thomas Tomkins.
Melchior Borchgrevinck.
Johannes Vodnianus Campanus (dont c'est le double anniversaire, étant
mort en 1622 !).
Moritz von Hessen-Kassel.
Edward Johnson.
Erasmus Widmann.
Daniel Bacheler.
Martin Peerson (peut-être le même que Martin Pearson).
Girolamo Conversi (date approximative de naissance).
Mort en 1622
(400 ans du décès)
Alfonso Fontanelli.
Giovanni Paolo Cima.
William Leighton.
Scipione Stella.
Giovanni Battista Grillo.
Johannes Vodnianus Campanus.
Salvatore Sacco.
Né en 1622
(400 ans de la naissance)
Ercole Bernabei.
Gaspar de Verlit.
Alba Trissina.
Jacques Lacquemant (DuBuisson, date approximative).
Mort en 1672
(350 ans du décès)
Orazio Benevolo (ou Benevoli).
→ Fils de Robert Bénevot, pâtissier français installé à Rome, il
fréquente Saint-Louis-des-Français et finit par composer pour la
Cappella Giulia (pour les offices publics de Saint-Pierre, par
opposition à Cappella Sistina pour les offices privés du pape). Il
pratique couramment les motets et messes à multiples chœurs et
nombreuses voix réelles – l'un de ses Magnificat atteint ainsi 16 voix réparties dans quatre chœurs (qui étaient
spatialisés, manière de pimenter le chose). De même pour la Messe « Si
Deus pro nobis ».
→ Ce n'est pas nécessairement le compositeur polychoral que j'aime le
plus – Legrenzi, Beretta, Merula et plus tard D. Scarlatti ont produit
des œuvres plus immédiatements éloquentes et mélodiques –, mais ce
serait l'occasion de l'exhumer un peu. Ou de le panacher, comme avait
fait Daucé pour ses concerts et son disque autour des motets &
messes à quatrechœurs.
● Essentiellement trois disques monographiques à ma connaissance : les deux Niquet (Missa Azzolina, Dixit
Dominus et Magnificat chez Naxos
; puis Magnificat et la grande Missa « Si Deus pro nobis » chez Alpha),
le second étant mieux capté et plus organiquement exécuté, avec de très
belles voix de véritables solistes (Boudet, Wattiez, Marcq, Favier…).
Et un disque de Cappella Musicale di Santa Maria in Campitelli di Roma
dirigée par Vincenzo di Betta
(chez Tactus),
consacré à la Messe « In angustia pestilentiæ » (messe des tourments de
la peste !), intéressant dans son propos, mais un peu laborieusement
exécutée (voix pas toujours belles, captation pas très claire, rythmes
très rectilignes comme si l'on jouait de la musique du XVe…).
■ Pas évident à remonter vu les forces en présence, mais un peu de neuf
ne serait pas de refus. Pourquoi pas un petit programme sur les Messes
polychorales, à spatialiser à la Philharmonie ou dans une prestigieuse
église de l'hypercentre parisien ? À tisser avec d'autres
compositeurs plus fascinants (Legrenzi !), voire avec du contemporain
(ou du Nono…), il faudrait juste le vendre comme l'événement vocal
spatialisé du moment, chanté dans la pénombre, quelque chose qui fasse
ressortir l'expérience sensorielle (de fait saisissante).
Denis Gaultier.
→ Cousin parisien d'Ennemond Gaultier de Lyon (qui était souvent appelé
Vieux-Gaultier), il est lui aussi luthiste, et leurs partitions étaient
parfois publiées avec le seul nom de famille, ce qui a mené à bien des
confusions dans les attributions, même de leur vivant. Autant j'aime
beaucoup Ennemond (et ses contemporains Gallot, Dufaut, Ch. Mouton…),
autant je n'ai pas été très ému de ce que j'ai entendu de Denis.
● Très belle monographie de Hopkinson Smith, toujours engagé et
poétique, même si le matériau ne me convainc pas ici.
■
Aisé à inclure dans un récital de luth solo, à supposer qu'on en
fasse beaucoup, ou dans un intermède instrumental de concert baroque –
si toutefois les interprètes veulent bien condescendre à laisser de
côté Kapsberger, Piccinini et Bach… Pas du tout urgent à réentendre, à
mon sens, comme Robert Ballard II (ou les autres noms cités).
Jacques Champion de Chambonnières.
→ Grand représentant du style Louis XIII de la suite pour clavecin, en
quelque sorte le grand ancêtre de toutes les superstars
louisquartoziennes. Le style en reste un peu rigide et sévère.
→ Outre les danses auxquelles on est acoutumé (allemandes, courantes,
sarabandes, gigues), on y rencontre une gaillarde et deux pavanes
! Intéressant pour sa généalogie plus que pour sa musique – on
est souvent frappé de la pauvreté du langage de la musique
instrumentale du règne de Louis XIII.
● Kenneth Gilbert chez Orion a vieilli (et n'existe qu'en volumes
séparés, difficiles à trouver), je recommande donc le double disque de
Franz Silvestri, de très bonne facture et bien capté, chez Brilliant
Classics.
■ Pour débuter en douceur un récital de clavecin français, en le
replaçant dans sa généalogie ?
Heinrich Schütz.
→ L'un des quelques grands noms de cette année, mais comme les autres,
sans doute insuffisamment starisé pour remplir sans un peu d'effort les
salles de spectacle. Il est l'auteur du premier opéra en allemand, Dafne
(1627), perdu, comme à peu près tout son legs profane, hormis ses
madrigaux (très italianisants, mais plutôt dans le sens de la joliesse
un peu plate que de la richesse chromatique) et quelques airs.
→ De nombreux motets subsistent, ainsi que plusieurs Passion. Son style s'étend de la
monodie néo-grégorienne (Passion selon
Matthieu !) et la modalité post-Renaissance (où l'harmonie n'est que le
produit quasiment accidentel de la polyphonie) jusqu'à la rhétorique
baroque, certes encore polyphonique, mais davantage fondée sur la
progression verbale et harmonique.
● Dans l'immensité de son œuvre, entièrement (et plusieurs fois)
enregistrée, deux propositions.
●● Le Musikalische
Exequien,
son chef-d'œuvre à mon sens, suite de tuilages d'une densité admirable,
et d'une poésie intense, vraiment à cheval entre le monde de Lassus et
celui de Buxtehude (avec un aspect plus avenant que les deux, façon
Louis Le Prince plutôt que Frémart ou Formé…). Kuijken (chez Accent), en tout petit
comité, est une merveille absolue. Mais les American Bach Soloists, Rademann,
Akadêmia-Lasserre sont
remarquables, Vox Luminis, Laplénie, Corboz, l'Asfelder Vocal Ensemble
(Naxos) s'écoutent très bien. Herreweghe et The Sixteen m'ont déçu à la
réécoute, une certaine mollesse tout de même par rapport à la tenue de
la concurrence !
●● Côté Passion, je suis surtout familier de celle
selon Matthieu, enregistrée
avec des options très diverses (j'ai dû à peu près toutes les écouter).
L'Ars Nova Copenhagen
(København) chez Da Capo est la plus finement pensée et réalisée, au
cordeau, pleine de vérité verbale et d'atmosphères. Celle de l'Opéra de Stuttgart
(Kurz), parue chez divers labels économiques (Classica Licorne, Bella
Musica…) offre un Évangéliste assez extraordinaire de moelleux et de
présence, dans une acoustique sèche très troublante, comme extirpé de
l'atmosphère terrestre.
■ On ne fera pas venir les foules avec un programme tout Schütz,
musique assez exigeante – bien que la Philharmonie ait déjà proposé un
programme scénique autour de
Lassus, assez bien rempli d'ailleurs ! –, mais la demi-heure de l'Exequien ferait du bien auprès de
motets de Bach, par exemple. Même les ensembles amateurs pourraient
oser des choses. (Et les Passion,
très nues, pourraient quasiment être programmées par les paroisses avec
les moyens du bord.)
Nicolaus Hasse (pas le compositeur de seria
!).
Né en 1672
(350 ans de la naissance)
Georg Caspar Schürmann (ou 1673).
→ Compositeur de Basse-Saxe et de Thuringe, auteur de plusieurs opéras
en langue allemande et de quantité de musique sacrée.
● On trouve Die getreue Alceste chez
CPO, du seria écrit
comme de la cantate sacrée à l'allemande, augmentée de quelques chœurs
dans le style français. J'aime bien davantage ses cantates (par les
Bremen Weser-Renaissance, chez CPO à nouveau), dans une esthétique
proche de Bach, et surtout sa Suite
tirée de l'opéra Ludovicus Piùs,
écrite dans un goût haendelien, mais avec une charpente musicale encore
plus ambitieuse, pour un résultat assez jubilatoire et très nourrissant
(Akademie für alte Musik Berlin chez Harmonia Mundi) !
■ Encore beaucoup de choses à découvrir, mais les ensembles baroques
pourraient au moins glisser une petite cantate dans leurs programmes
Bach : ça ne ferait pas un contraste très violent, et permettrait de
voir un peu ailleurs. (J'aime davantage que la plupart des cantates de
Bach, pour ma part, mais je ne dois certainement pas servir de
mètre-étalon en la matière !)
Antoine Forqueray.
→ Grand gambiste de son temps, considéré par Daquin comme l'égal de
Marais. Son œuvre nous est parvenue par une double publication de son
fils : comme pièces de violes et comme transcriptions pour clavecin –
possiblement avec des ajouts voire quelques compositions de sa main.
→ Sa vie (et celle de sa famille) fut assez animée :
sa femme, claveciniste, avait porté plainte à de multiples reprises
pour violences conjugales, et lancé une procédure pour vivre hors du
domicile, tandis que lui finit par l'accuser publiquement d'adultère…
et par faire emprisonner leur fils à la prison de Bicêtre – qui en est
libéré faute de fondement à la requête paternelle. Bref, un autre sale
type qui compose, on a l'habitude – coucou Jean-Baptiste, coucou
Richard.
● Grand classique, on croule sous les propositions des meilleurs
interprètes.
●● À la viole de gambe, Vittorio Ghielmi
chez Passacaille (très français,
très engagé), Pandolfo & Friends chez Glossa (intégrale ; grande
variété de textures et de couleurs), Ben-David & Baucher chez Alpha
(très enrichi, sans aucune lourdeur, un véritable sens stylsitique,
couplé avec du Couperin très réussi), Lucile Boulanger…
[Duftschmidt est un cran en-dessous, et Mattila (chez Alba) assez
sec, je n'ai pas trop aimé.]
●● Au clavecin, Le Gaillard
(superbe équilibre, altier, chantant et
âpre, mais publié chez Mandala et donc introuvable), Rannou (captée de
trop près, très orné et un peu arrangé, toujours d'une invraisemblable
richesse), Borgstede chez Brilliant (riche son comme toujours, un peu
régulier peut-être), Leonhardt, Beauséjour chez Naxos, Taylor chez
Alpha…
■ Une mission pour le Festival Marin Marais et quelques concerts
Philippe Maillard ? Ou d'ensembles chambristes épars, d'ailleurs.
Francesco Mancini.
Mort en 1722
(300 ans du décès)
Johann Kuhnau.
→ Romancier, traducteur, juriste, théoricien de la musique et surtout
compositeur, Kuhnau fut formé à Dresde puis à Leipzig, où il occupe le
poste de Thomaskantor comme prédécesseur de Bach. Musique sacrée
évidemment, mais aussi musique pour les claviers, et même des opéras –
hélas je ne sache pas qu'aucun d'entre eux ait jamais été capté.
→ Ses cantates sont écrites
dans le goût du temps, avec un véritable savoir-faire, et des sonorités
parfois plus archaïsantes, mêlant un peu de Monteverdi (l'harmonie) et
Purcell (le type de virtuosité vocale) à ses autres aspects davantage
Buxtehude et Haendel.On y rencontre aussi de très beaux ensembles dans
le goût de Steffani et Pfleger.
→ Son bijou le plus singulier réside dans ses étonnantes Sonates bibliques,
qui évoquent à l'orgue seul, en
plusieurs mouvements comme une cantate,
des épisodes épiques de l'Ancien Testament : « Combat de David &
Goliath », « Saül mélancolique et apaisé par le truchement de la
Musique », « Ézéchias agonisant et revenu à la santé », « La tombe de
Jacob »… Épisodes très animés, mélodiques et débordant de vie – ces
longues réjouissances à la fin de la sonate de David !
● Il existe une intégrale des œuvres sacrées chantées chez CPO (Opella
Musica & Camerata Lipsiensis, avec des couleurs particulièrement
douces et chaudes) et une intégrale de l'orgue chez Brilliant Classics
(Stefano Molardi, sur un bel orgue bien capté et très bien registré).
Jan Adam Reincken (ou Johann) (ou Reinken).
→ Clavériste et gambiste, cofondateur de l'Opéra de Hambourg (petite
enclave où l'on jouait non seulement de l'opéra allemand, mais même
multilingue !), c'est un grand représentant du stylus phantasticus
en vogue au Nord de l'Allemagne – même si, à l'écoute de l'auditeur
d'aujourd'hui, on est surtout frappé par la concentration formelle et
harmonique de ses œuvres, où l'abstraction et l'exigence l'emportent
plutôt sur les traits virtuoses ou figuratifs (qui ne sont certes pas
absents de son œuvre).
→ En 1705, Bach fait le voyage à Hambourg pour l'entendre, et manifeste
son admiration ; il est considéré comme l'une de ses influences
importantes.
● Si vous le trouvez, le disque de Clément Geoffroy (chez L'Encelade)
est une merveille d'intelligence discursive. À défaut, on trouve
facilement l'intégrale de Simone Stella (clavecin et orgue, en séparé
chez OnClassical puis réédité en coffret chez Brilliant Classics)). Je
n'ai écouté que la partie clavecin, sur un instrument pas très beau et
capté d'un peu trop près. Autre œuvre importante : Hortus musicus, des sonates pour 2
violons, viole de gambe et clavecin qui se trouve en diverses versions.
■ Là aussi, assez aisé pour les solistes (ou les chambristes baroques)
d'en glisser un peu lors d'un concert. La densité et le caractère peu
souriant de l'ensemble ne plaident pas nécessairement pour un concert
tout-Reincken (j'ai déjà testé, le fonds est suffisamment varié pour
s'y prêter très bien), mais en panachant avec du Bach à la sauce phantastica, l'astuce est toute
trouvée.
Francesc Guerau (ou 1717).
Ruggiero Fedeli.
Jean-Conrad Baustetter.
Maria Frances Parke.
… le temps passé à rédiger les notices étant assez considérable… je
vous donne donc rendez-vous pour la suite de la liste, jusqu'en 1972,
pour les prochaines livraisons, que je tâche de réaliser au plus tôt !
Le temps aussi pour vous, studieux lecteurs, de commencer à écluser les
univers qui se déversent incontinent sur vous.
Nous ferons ensuite, si vous le voulez bien, un petit bilan de la
moisson – ce que ça révèle (aléatoirement, comme soulevé précédemment…)
des pans enfouis de l'histoire de la musique, et ce qu'on peut
peut-être en tirer pour une programmation 2022.
À très bientôt, estimés lecteurs. Puissiez-vous, dans l'intervalle,
survivre aux frimas, aux covidages nouveaux et aux remugles vichyssois
fantaisistes. Le slalom, c'est la santé.
Seconde livraison
Effigies de Messieurs Benda, Mondonville, Daquin,
Cartellieri, Triebensee, Louis Ferdinand de Prusse.
Né en 1722
(300 ans de la naissance)
Jiří Antonín Benda.
→
Au service de Frédéric le Grand (de Prusse) puis du duc de Saxe-Gotha,
Benda (souvent indiqué Georg) a écrit, comme ses contemporains, des
sonates pour violon, pour flûte, pour clavecin, des symphonies (une
trentaine) et des concertos classiques (11 pour violon, et même 1 pour
alto dont l'attribution semble moins certaine).
→ Cependant sa notoriété provient de ses mélodrames (Ariadne auf Naxos, Medea, Pygmalion)
– au sens musical : du texte déclamé (parlé) accompagné de musique.
Pouvant durer jusqu'à 50 minutes (pour Médée),
ce sont de véritables scènes théâtrales très riches, avec un
accompagnement qui épouse au plus près l'action sans se découper en
numéros obligés comme à l'opéra.
● Selon les goûts, on peut choisir la déclamation très actuelle, un peu
criée, dans le récent disque Bosch, ou privilégier (c'est mon cas) la
déclamation plus élevée et consonante, plus équiibrée aussi, dans les
deux volumes de Christian Benda
(avec l'Orchestre de Chambre de Prague) chez Naxos.
■ Ce serait évidemment à représenter en traduction… ce qui ne pose pas
du tout les mêmes problèmes de rythme que pour l'opéra, celui-ci étant
laissé à l'appréciation de l'interprète ! Il suffit de traduire
par des phrases environ de la même amplitude, et le tour est joué
! Je rêve d'un couplage entre Ariane
ou Médée d'une part,
la Cassandre de Jarrell
d'autre part.
Johann Ernst Bach II.
(1722–1777)
→ Élève de Johann Sebastian Bach à Leipzig (il était le fils d'un
cousin au second degré de Bach, compositeur égcalement), il ne doit pas
être confondu avec Johann Ernst Bach I (1683-1739), qui était le fils
du frère jumeau (compositeur toujours) du père (qui, comme vous le
savez, composait) de Jean-Sébastien.
→ Dans son catalogue, de la musique sacrée (cantates, oratorios, pour
partie perdus) et des sonates pour clavier, d'un style encore baroque,
et même assez proche, je trouve, de la génération précédente, pas du
tout de l'oratorio marqué par le seria
en tout cas. J'en trouve la prosodie vraiment belle.
● Il existe très peu de disques où il est présent sur plus d'une piste.
●● Quoiqu'il n'y ait que deux pièces
disponibles sur le disque (consacré à la famille Bach pour orgue, par
Stefano Molardi chez Brilliant Classics, sur un orgue doux, très bien
capté et très bien registré), ce que j'ai trouvé de plus intéressant
chez lui sont ses Fantaisie
& Fugue, très marquées par le modèle de J.-S. : on entend
dans celle en fa majeur l'empreinte directe des traits et harmonies de
la Toccata & Fugue en
ré mineur, avec une couleur globalement plus lumineuse (pas seulement
liée à la tonalité majeure, c'est encore plus flagrant pour la Fantaisie & Fugue
en ré mineur), et un goût pour les épisodes opposés et discontinus
(comme dans les Fantaisies de Mozart, si l'on veut, quoique le style
n'ait évidemment rien en commun) – j'ai pensé à Bruckner quelquefois,
cette opposition soudaine entre le monumental écrasant et l'apaisé
presque galant. Vraiment des pièces intéressantes, très riches, surtout
les Fantaisies – les fugues ressemblent à son professeur en plus
appliqué et moins surprenant.
●● L'Oratorio de la Passion
(1764) gravé par Hermann Max (chez
Capriccio) permet de profiter sur la longueur de ses talents de
compositeur, dans un très bel environnement vocal de surcroît (Schlick,
Prégardien, Varcoe…).
■ Programmable dans un de ces concerts « famille Bach » évidemment.
Quant à le marketer sur son anniversaire propre, je ne suis pas sûr que
je m'y risquerais (remplissage) ! Mais pourquoi pas, dans un
concert 50/50 avec son prof Jean-Séb' !
Lucile Grétry.
→ Seconde fille du compositeur et de sa femme peintre, Lucile exerce à
la cour de Marie-Antoinette et écrit même de petites actions « mêlées
d'ariettes » (Le mariage d'Antonio
; Toinette et Louis – lequel
est perdu, texte et musique).
● Je n'ai pu mettre la main sur aucun disque comportant au moins une
piste de sa main.
Sebastián Ramón de Albero y Añaños.
Pierto Nardini.
John Garth.
Mort en 1772
(250 ans du décès)
Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville.
→ Représentant majeur du grand motet
à la mode Louis XV
(17 écrits, 9 conservés, désormais tous enregistrés), particulièrement
admiré pour son écriture très élancée et son sens du figuralisme. Les
cataractes vocales et orchestrales d' « Elevaverunt flumina » dans Dominus regnavit,
la marche liminaire d'In exitu Israel,
la plénitude de l'immobilité gorgée de soleil d' « In sole posuit
tabernaculum suum » dans Cœli enarrant gloriam
Dei… Probablement les motets les plus marquants de toute la
période post-Louis XIV.
→ Aussi l'auteur d'opéras de types pastoraux (2 pastorales héroïques, 2
ballets héroïques, 1 pastorale languedocienne…) que je ne trouve, pour
les trois déjà enregistrés (Isbé,
Titon & L'Aurore, Les Feſtes de Paphos),
pas très exaltantes (sur des livrets d'une vacuité spectaculaire, de
surcroît), et d'une tragédie en musique qui n'a jamais été remontée (Thésée,
1765). Et de musique instrumentale (pour clavier, de chambre…), que je
ne trouve pas très saillante non plus, mais qui est bien documentée.
● En priorité, donc, les trois motets mentionnés, dans deux disques
extraordinairement interprétés : la netteté du trait chez Christie pour
Dominus regnavit et In exitu Israel, la poésie des
couleurs chez Coin pour Cœli
enarrant gloriam Dei, les deux pourvus des meilleurs solistes
possibles (Correas dans « In sole posuit » !).
■ Se couple facilement avec d'autres motets, ou au sein d'une
thématique (Babylone avec Dominus
regnavit ? fuite d'Égype avec In exitu Israel
?). Facile à présenter au public en plus, en mettant en avant l'aspect
immédiatement figuratif de l'écriture : parcours du peuple d'Israël,
description des flots déchaînés, ce devrait parler. Et l'on peut
s'appuyer sur des disques de haute réputation (le Christie est
extrêmement apprécié des amateurs de baroque français, et au delà).
Louis-Claude Daquin.
→ Élève de Louis Marchand, filleul d'Élisabeth-Claude Jacquet de La
Guerre, titulaire de Saint-Paul-Saint-Louis à Paris (alors qu'il était
en concurrence avec Rameau), successeur de Dandrieu à la Chapelle
Royale… Daquin est une figure majeure
des claviers français du XVIIIe siècle.
→→ Il a ainsi livré un Premier Livre de Pièces de clavecin
(qui contient le fameux Coucou,
quelquefois exécuté en bis par les pianistes d'antan…) et son Nouveau Livre de noëls,
qui présente 12 thèmes et variations sur les noëls traditionnels (« À
la venue de Noël », « Qu'Adam fut un pauvre homme », etc.).
→→ Il existe aussi deux messes, un Te Deum, des Leçons de Ténèbres, un
Miserere et une cantate, parmi les œuvres qui nous sont parvenues (un
certain nombre, pour la voix ou les instruments, étaient attestées mais
perdues). Je n'ai jamais vu de disques ni entendu parler d'exécution,
c'est étonnant.
● Je connais mal son clavecin, dans un genre décoratif (Louis XV) qui
n'a pas trop ma faveur. En revanche, pour la part la plus célèbre de
son legs, à savoir les noëls,
je vous recommande très vivement Adriano
Falcioni (Brilliant Classics 2017) qui a l'avantage de jouer
sur les flûtes et anches très françaises,
particulièrement nasillardes et typées, d'un orgue de la bonne époque
(Saint-Guilhem-le-Désert), remarquablement registré, et de façon assez
variée selon les pièces. Un délice à recommander à tous ceux qui
n'aiment pas l'orgue monumental qui joue des choses abstraites et fait
du bruit, façon Bach, Franck ou Widor.
■ Je suis sûr que les organistes en glissent déjà à Noël. Mais avec sa
notoriété, n'y aurait-il pas l'occasion, pour le CMBV ou les ensembles
baroques, d'exhumer ses œuvres vocales sacrées ? Il y aurait un
petit bonus de remplissage grâce au public qui a connu l'époque où le Coucou et ces noëls figuraient
parmi les classiques favoris.
Pierre-Claude Foucquet.
→ Une des pièces d'Armand-Louis Couperin porte son nom. Je n'ai pu
trouver aucune piste musicale incluant sa musique.
Francesco Barsanti.
Johann Peter Kellner.
Georg Reutter le Jeune.
Né en 1772
(250 ans de la naissance)
Antonio Casimir Cartellieri.
→ Né à Gdańsk de parents chanteurs (une mère lettonne de langue
allemande, un père italien comme vous le voyez), Cartellieri étudie à
Vienne (avec Albrechtsberger et peut-être Salieri), exerce en Pologne
et en Bohême (auprès du prince Lobkowicz) – il connaissait bien
Beethoven, personnellement et artistiquement : il fut le chef à la première du Triple Concerto et de la Troisième Symphonie !
→→ Cartellieri est à mon sens un
musicien majeur de son temps. Ses 3
concertos pour clarinette (plus un double !) sont possiblement
les meilleurs de la période classique et romantique,
très virtuoses mais surtout d'une générosité mélodique – et même d'un
sens dramatique – qui n'ont que peu d'exemple. Et plus encore,
l'intensité des affects de sa tempêtueuse Première Symphonie doit absolument
être vécue !
● Au disque, on a désormais un peu de choix :
●● de superbes divertimenti pour vents, quatuors
clarinette-cordes et sextuors à vent (par le merveilleux Consortium
Classicum, chez CPO et chez MDG). Les Quatuors
avec clarinette sont d'une délicatesse poétique absolument
merveilleuse ;
●● deux oratorios : l'un sur la Nativité (La celebre Natività del Redentore)
où l'on sent aussi bien passer Mozart que Méhul et Rossini (Spering
chez Capriccio), l'autre plus opératique (Gioas, re di Giuda,
Gernot Schmalfuss chez MDG… avec Thomas Quasthoff !) dans un style
classique augmenté de tournures plus dramatiques issues plus gluckistes
/ beethoviennes, sur un livret de Metastasio (qui contient notamment la
version en contexte de « Io tremo » / « Ah, l'aria d'intorno », l'air dramatique italien plus tard mis en
musique par Schubert,
auquel une notule avait été consacrée – la version de Cartellieri
évoque beaucoup le duo Anna-Ottavio sur le corps du Commandeur) ;
●● et surtout les œuvres dont je parlais précédemment : les concertos pour clarinette
répartis sur deux volumes chez MDG (captés avec beaucoup de naturel
comme toujours), magnifiés par la merveilleuse rondeur du démiurge
Dieter Klöcker, à mon sens l'un des meilleurs clarinettistes de tous
les temps
●● et surtout et les 4 symphonies par l'Evergreen
Orchestra et Gernot Schmalfuss (CPO), écoutez absolument la Première.
■ Les Quatuors avec clarinette
composeraient un couplage très naturel et convaincant avec le Quintette
clarinette-cordes de Mozart (mais si vous voulez plutôt le coupler avec
ceux de Neukomm, Hoffmeister, Baermann ou Reger, je vous autorise à ne
pas jouer les Cartellieri tout de suite),
■ Les concertos pour clarinette
et plus encore la Première Symphonie
feraient un triomphe en salle : ils sont immédiatement accessibles et
jubilatoires, en plus d'être en réalité remarquablement écrits. Un
concert qui vendrait « le chef qui a créé l'Héroïque était aussi un
compositeur de génie » pourrait probablement fonctionner, quitte à
jouer l'Héroïque en seconde partie pour assurer « le dialogue entre les
œuvres » (en réalité le remplissage, mais c'est tout à fait légitime).
■■ Il existe aussi d'autres concertos
qui
n'ont pas été rejoués à ma connaissance et dont les nomenclatures font
saliver : flûte, cor, basson, 2 flûtes, hautbois-basson (!),
hautbois-basson-cor ! Quelle fête ce pourrait être !
Josef Triebensee.
→ Passé à la postérité pour ses arrangements des opéras de Mozart en
octuor à vent – particulièrement Don
Giovanni et quelquefois la Clémence
de Titus, les arrangements des Noces
et le plus souvent de la Clemenza
étant le plus souvent dûs à son contemporain Johann Went ; pour Così,
c'est en général le toujours très en vie Andreas Tarkmann, génie de
l'arrangement, qui est choisi. Il a également composé ses propres
œuvres pour ce même ensemble de huit souffleurs : 2 hautbois, 2
clarinette, 2 bassons, 2 cors. (Et également arrangé Médée de Cherubini ou la Symphonie
n°92 « Oxford » de Haydn.)
→ Conception assez traditionnelle de l'arrangement, où des instruments
tiennent le rôle des solistes (hautbois, dont il jouait, pour « Deh se
piacer mi vuoi »,
clarinette pour « Vengo, aspettate », basson pour « Là ci darem la mano
», « Deh vieni alla finestra », « Del più sublime soglio » ou « Parto,
ma tu ben mio », cor pour « Ah, se fosse intorno al trono »),
respectant de près les accompagnements écrits par Mozart, dans un
résultat de sérénade lyrique très harmonieuse. Pas aussi inventif et
ravivé que Tarkmann, mais toujours très réussi.
● Beaucoup de choix parmi les disques. J'en cite quelques-uns.
●● Pour le maximum de typicité, il faut
écouter l'Oslo Kammerakademi
dans La Clemenza di Tito
(chez LAWO), saveur incroyable des timbres (ce cor phénoménal) et
vivacité éloquente du théâtre. Le disque de l'Ensemble à vent du
Philharmonique de Berlin reste assez indolent (et plutôt terne de
timbres, étrangement), je ne vous le recommande pas.…
●● Le disque du Linos Ensemble pour
Don Giovanni
(Capriccio) permet d'entendre une très large sélection, couplée de
surcroît avec le final du II virtuosement rendu par l'arrangeur du XXe
siècle Andreas Tarkmann. L'Octuor à vent de Zürich, autre sélection
très large pour un joli disque un peu plus sèchement capté chez Tudor,
utilise la fin écrite par Triebensee, beaucoup plus concise : elle
relie « Già la mensa è preparata » à « Quest'è il fin di chi fa mal »,
et boucle le tout en trois minutes !
●● L'Octuor à vent Amphion a
aussi bien enregistré des extraits de
Médée que les compositions de Triebensee, évidemment un peu moins
jubilatoires que les arrangements de Mozart.
■ Les orchestres qui ont la tradition d'extraire des solistes pour des
soirées de chambre (soit à peu près tous les orchestres parisiens de
premier plan : Opéra, Philharmonique, National, Chambre, Orchestre de
Paris…) pourraient tout à fait programmer sans grand risque les
arrangements de l'ami Triebensee, avec l'argument Mozart. C'est un
voyage absolument délectable, une façon différente de réinvestir ces
musiques très bien connues, et une démarche respectueuse, en fin de
compte, des traditions d'époque.
François-Louis Perne
(1772–1832).
→
D'abord choriste (1792) et contrebassiste (1799) à l'Opéra de Paris,
Perne est de 1816 à 1822 directeur du Conservatoire de Paris («
inspecteur général des Études de l'École royale de musique et de
déclamation »), prédécesseur immédiat de Cherubini.
→→ Il a avant tout été un chercheur et
essayiste, fasciné par la musique antique et le grégorien, réalisant un
certain nombre d'éditions de textes théoriques anciens (sur le rythme
antique, sur le rebec…), récrivant Iphigénie
en Tauride de
Gluck en notation grecque, s'intéressant aux liens entre la musique,
les autres arts, la société… Outre son travail d'éditeur, la majorité
de ses articles ont été publiées dans le périodique de Fétis, la Revue et gazette musicale de Paris.
→ Il n'est pas certain qu'il ait beaucoup produit, et la musique qu'il
laisse est surtout formelle, très marquée par les formats anciens
(fugue, canon…). Ses trois messes sont écrites dans un contrepoint
archaïsant, témoin de la vogue pour le retour au plain-chant grégorien
et à Palestrina dans les premières décennies du XIXe siècle. Avec toutes les controverses afférentes.
● Je n'ai pu mettre la main que sur trois
pistes réparties sur deux disques, le Kyrie de la Messe des solennels mineurs
chez Aparté (programme passionnant de l'ensemble Gilles Binchois
consacré à ce renouveau XIXe du plain-chant, à faux-bourdon), et
Sanctus & Agnus Dei non crédités en complément du disque Boëly de
Ménissier dans la collection « Tempéraments » de Radio-France. On y
entend pour l'un la simplicité archaïsante, pour l'autre la maîtrise
contrapuntique de cette écriture. Rien de particulièrement saillant en
soi, mais la démarche me paraît tout à fait fascinante, un écho à l'épopée de Félix Danjou – le disque de
Ménissier est d'ailleurs le seul à ma connaissance où l'on puisse aussi
entendre sa musique !
■ Je doute que l'on puisse faire entendre ce type de programme et
fédérer un public nombreux (Niquet a bien joué ce type de pièces rétro,
mais c'était avec des noms comme Gounod et Saint-Saëns !)… à moins d'en
faire un concert narratif « Les Aventuriens du grégorien perdu », « La
bataille de Paris » ou « Quand les femmes furent bannies des églises ».
Ce serait assez réjouissant à entendre narrer. (S'il faut quelqu'un
pour écrire le texte à titre gracieux, je suis là.)
Prince Louis Ferdinand de Prusse.
→ Neveu de Frédéric le Grand, il est avant tout soldat (et meurt au
front), mais aussi un pianiste
considéré de grande valeur. C'est pour lui que Rejcha écrit son
monumental L'Art de varier,
très vaste cycle (il se trouve au disque, mais je ne trouve vraiment
pas que ce soit le sommet de l'art du compositeur… je vous
recommanderais plutôt le Quatuor
scientifique, pensé dans une démarche toute différente) ; c'est
aussi le dédicataire du Troisième
Concerto de Beethoven !
● On trouve au disque de la musique de chambre (octuor, trios
piano-cordes, quatuor avec piano…) et des rondos pour piano et
orchestre : autour de Horst Göbel (et son trio) chez Thorofon (trois
volumes), du Trio parnassus pour SWR Music (parution uniquement en
dématérialisé) et le Valentin piano Quartet chez Musicaphon. L'Octuor
se défend joliment, mais quelle que soit l'œuvre, on demeure dans la
convention du temps ; non pas que ce soit plat, mais on y rencontre
assez peu de surprise et d'éclat, pas de thèmes très marquants non
plus.
■ Pourquoi pas oser un concert consacré aux têtes couronnées
compositrices… mais, à la vérité, j'aimerais mieux qu'on programme
d'abord de la grande musique oubliée.
Johann Wilhelm Wilms (1772–1847).
Thomas Byström.
Maria Frances Parke (1772–1822). Comme Campanus, c'est aussi son double
anniversaire cette année !
Voici pour cette livraison… Vous voyez combien non seulement on trouve
énormément de choses au disque, même de ces figures semi-obscures ;
mais de surcroît combien il ne serait pas si malcommode de glisser un
petit Cartellieri, ou de bien remplir avec Mondonville ou les
arrangements de Triebensee (petit format qui coûte moins cher de
surcroît). Messieurs les programmateurs, il ne tient qu'à vous de nous
égayer – et de nous éveiller au vaste monde au delà de l'horizon,
certes pourvu des plus belles montagnes, du démiurge Beethoven.
Je ne m'attarde pas ici. Quelques très grandes figures, célèbres ou
vraiment plus du tout au répertoire, nous attendent pour la prochaine
livraison – la septième va vous
étonner !
1822 – Dupuy, Davaux, Hoffmann… :
la perte des Reines du Nord, l'inventeur véritable du métronome,
l'auteur de génie qui compose…
Troisième livraison
Nos héros morts ou nés en cette année 2022 :
Dupuy au centre, puis de haut en bas Raff, Davaux, Hoffmann, Franck.
[[]]
Premier mouvement du Concerto pour basson en ut mineur d'Édouard
Dupuy.
Sambeek, Chambre de Suède, Ogrintchouk (BIS 2019).
(Pour la démarche et la légende, vous pouvez vous reporter à lapremière partie(au bas de la quelle
j'ai également servi cette nouvelle fournée de gourmandises.)
Mort en 1822
(200 ans du décès)
1822 Édouard Dupuy
(1770–1822) (ou du Puy, ou Du Puy…)
→ Quel gaillard que ce Dupuy ! Il naît en Romandie, canton de Neuchâtel, élevé par un
oncle musicien. De là, accrochez-vous : il part à Paris
étudier le piano avec Dussek et le violon avec Chabran. Il est aussi un
excellent chanteur, se produisant sur scène en Don Giovanni, un baryton
assez léger pouvant tout de même tenir au besoin les rôles de ténor et
de basse, voire chanter des parties en falsetto !
→
→ Il rencontre le frère de Frédéric de Prusse
et c'est le début d'un tour d'Europe : le voilà musicien, puis chanteur
au service de la chapelle du Prince. Mais il séduit, après les
actrices, trop de dames de l'aristocratie – et il se présente à
l'office du dimanche sans descendre de monture (non, je ne
parle pas des duchesses, tenez-vous enfin !) –, si bien qu'il
est expulsé du pays.
→ → Qu'à cela ne tienne, tournées
en Pologne, en Allemagne, et notre bougre
devient violoniste à l'orchestre de la Cour royale de Suède
; il y rencontre aussi un vif succès en chantant dans les opéras
comiques traduits de Grétry et Gaveaux, alors très en vogue dans le
pays – son accent français étant considéré comme un atout
supplémentaire. Mais il fréquente de trop près (i.e. soulève)
Sophie Hagman, la maîtresse royale officielle du prince Frederick
Adolf, et chante des airs à la gloire du Premier Consul, assez peu
goûtés en monarchie. Bannissement.
→ → Il faut bien se contenter du Danemark (où il se marie,
mais qui s'en soucie ?), où il atteint la gloire à de multiples titres
: succès retentissant pour son Ungdom
og Galskab (« Jeunesse et folie »), opéra comique appuyé sur un
livret de Bouilly pour Méhul ; triomphe dans le rôle-titre de Don Giovanni
; coqueluche des cercles mondains (ayant ses propres réceptions) ;
carrière d'officier militaire dans les Chasseurs Danois, où il mène une
résistance admirée face aux Anglais en 1807 ; enfin le dernier titre de
notoriété, celui que vous attendiez, il est pris en flagrant délit de
gros bisous avec la princesse héritière Charlotte Frederikke qui avait
sollicité ses leçons de chant !
→ → Mais entre temps… le prince
suédois est renversé et remplacé par Bernadotte, Dupuy peut retourner
en Suède comme rien
de moins que chef (sévère) de l'orchestre de la
Cour. On pense même qu'il enseigna au jeune Berwald.
● Peu de choses au disque, mais beaucoup de marquantes. Voici par quoi
commencer :
●● Le Concerto pour basson en ut
mineur, retrouvé par Bram van Sambeek – l'histoire de sa
résurrection est saisissante : le bassonniste avait demandé une copie
du Quintette (basson & quatuor à cordes) en la mineur, qui existe
aussi sous forme de concerto – ce quintette est sa seule œuvre un peu
jouée et enregistrée avec le Concerto pour flûte n°1 et l'Ouverture d'Ungdom og Galskab. Il avait reçu
par erreur ce concerto dont il ignorait l'existence ! L'univers
sonore en est très dramatique (certaines mélodies sont peut-être
empruntées à des opéras), on sent l'influence du drame d'école
cherubinienne dans ses tournures à l'éclat farouche et sombre. Le thème
B du premier mouvement est absolument ineffable, et son introduction
très originale : le thème A est joué seulement à l'orchestre, pendant
près de deux minutes, et le basson fait son entrée sur ce véritable
thème B… mais caché sous la clarinette qui chante la ligne supérieure
du thème ! Possiblement un clin d'œil du compositeur, puisque le
beau-frère du commanditaire était Crusell, le grand clarinettiste de
ces années, qui officiait dans lui aussi dans l'Orchestre de la Cour de
Suède… leur entrée était ainsi commune. Cette liberté formelle et ce
sent du contraste m'évoque beaucoup le premier mouvement du Concerto
l'Empereur de Beethoven, pour rester dans les menus compliments…
Splendide disque disponible chez BIS, parution de 2019 ou 2020, et l'un
de ceux que j'ai le plus écoutés cette année toutes catégories
confondues…
●● Son opéra comique à succès Ungdom og Galskab(d'après un livret pour Méhul par
Bouilly, l'auteur de Léonore
qui a servi à Gaveaux puis Beethoven) a été remarquablement enregistré
chez Dacapo (la branche danoise de Naxos, très richement pourvue en
raretés de qualité exceptionnelles, de Kunzen à Ruders en passant par
Hamerik), avec notamment les superstars vocales et artistes de premier
plan Elming, Cold et Schønwandt ! En bonus, le Concerto pour
flûte n°1, lui aussi assez dramatique, qui reprend des tèmes de
l'opéra.
■ Je peux comprendre que l'on ne représente pas d'opéras en danois (et
je ne vais pas revenir dans cette notule sur l'intérêt majeur dans ce
cas d'une version traduite…), mais les concertos remporteraient un vif
succès auprès du public.
On pourrait imaginer, au choix :
■■ Une soirée « Dupuy le séducteur » avec un récitant qui raconte de
façon plaisante ses aventures : Pauline Long des Clavières, Roger
Cotte, Gorm Busk, Vincent Alettaz ont mené des recherches assez
précises pour pouvoir soutenir une heure et demie de spectacle
entrecoupée de musiques, pour peu qu'une plume un peu adroite le
présente un peu savoureusement. Ce n'est pas mon idéal de spectacles,
mais on a pu vendre du Saint-George avec ce concept, je ne vois pas
pourquoi on ne pourrait pas vendre de la bonne musique avec la même
idée !
■■ Une soirée « Concertos classiques / premiers romantiques pour vents
», avec la flûte de Dupuy, le hautbois de Mozart (pour rassurer les
gens), la clarinette de Cartellieri (ou Crusell, ou Krommer…), le
basson de Hummel… On pourrait vraiment proposer un concept original,
intriguant, délicieux et convaincant. (Pendant ce temps la Philharmonie
invite La Scala pour jouer Pétrouchka et Oslo pour jouer Mahler…)
Jean-Baptiste Davaux (ou
d'Avaux)
→ Figure tout à fait considérable et pourtant quasiment pas représentée
au disque ni dans l'imaginaire collectif. Il se considérait lui-même
comme amateur, mais a laissé des opéras comiques à succès, des
symphonies très bien accueillies, et beaucoup de concertos et
symphonies concertantes, souvent programmées au Concert Spirituel et largement
fêtées par le public et la presse dans les années 1770-1790.
→
→ Venu étudier le violon à Paris, Davaux fréquente les cercles
littéraires, musicaux (notamment Martini et Saint-George), est membre
de la loge maçonnique des Neuf Sœurs (celle de Voltaire et Franklin )…
un garçon très inséré, et qui est aussi l'inventeur d'un « chronomètre » réalisé par Bréguet
lui-même, en réalité un métronome visuel. On sélectionnait le nombre de
temps par mesure, la vitesse de chaque temps avec la petite aiguille,
et la grande indiquait alors la pulsation. On est trente ans environs
avant Maelzel – qui, certes, est réputé avoir volé son propre système.
Un honnête homme complet, donc.
● Pour autant, à ma connaissance, une seule œuvre est actuellement
disponible au disque, la Symphonie concertante
mêlée d’airs patriotiques pour deux violons principaux (1794).
Dans deux excellentes versions couplées avec d'autres œuvres de la
période, celle du Concerto Köln de 1989 (qui n'a pas du tout vieilli)
et celle toute récente du Concert de la Loge Olympique, deux ensembles
qui se sont illustrés parmi les meilleurs interprètes des compositeurs
français de cette génération. On y entend, dans une veine
primesautière, des citations d'airs patriotiques, à peine ornées de
variations, qui ont l'avantage d'être aussi ceux que nous connaissons :
La Marseillaise dans le
premier mouvement, « Vous, qui d’amoureuse aventure » de Dalayrac (très
populaire sous la Révolution et recyclé ensuite en « Veillons au salut
de l'Empire ») dans l'adagio, la Carmagnole
et Ça ira dans le final… Très
réjouissant, aurait un énorme succès en concert, exactement comme à
l'époque où ces thèmes connus garantissaient par avance la sympathie du
public.
■ Sans même explorer plus avant le fonds du catalogue Davaux, imaginez
un concert « patriotique » au
moment judicieux, où l'on jouerait la Marseillaise
de Berlioz, Hermann & Dorothée
de Schumann (il existe aussi une version orchestrale des Deux Grenadiers), 1812 de Tchaïkovski, Feux d'artifice de Debussy, La nouvelle Babylone de
Chostakovitch (une BO)… et bien sûr, si l'on veut, le 25e Concerto pour
piano de Mozart… Cette symphonie concertante s'y glisserait avec
beaucoup de succès, et nul doute qu'un 14 juillet ou un week-end
d'élections, cela pourrait motiver un public beaucoup plus vaste que
l'ordinaire.
E.T.A. Hoffmann (en
réalité E.T.W. Hoffmann)
→ On présente souvent Hoffmann comme un écrivain, à l'instar de
Nietzsche ou Adorno, qui écrivait aussi un peu de musique. En réalité,
une grande partie de sa vie, y compris professionnelle, y a été
consacrée ! Il écrit au moins 13 œuvres pour la scène (et qui
sont jouées), des
cantates, de la musique sacrée, de la musique symphonique et
chambriste,
et il est même, à la fin des années 1800, chef d'orchestre au théâtre
de Bamberg !
→
→ Tout les commentateurs sont frappés par la sagesse de sa musique, en
opposition avec son imagination fantastique
dans ses écrits. Il admire Mozart, mais compose vraiment comme la
génération d'après, d'un romantisme évident, et qui conserve cependant
une partie de sa grammaire classique. Je concorde : même ses opéras
sont assez paisibles.
● Il m'a fallu beaucoup de patience, et notamment à l'occasion de cette
notule, pour rencontrer des œuvres qui méritent vraiment d'être
entendues pour des raisons purement musicales, et non par seule et
légitime curiosité d'entendre la musique pensée par le grand écrivain :
la plupart de son catalogue ménage très peu de surprises, de la jolie
musique du rang, bien faite, mais sans saillance qui traduise la
singularité d'un esprit. Presque des devoirs d'étudiant, qui cherche à
réutiliser habilement les tournures autorisées, et qui se fait
progressivement un métier en imitant ses pairs et en respectant les
règles.
●● Jolie Symphonie en mi bémol,
plusieurs fois enregistrée,
très bien réalisée par M.A. Willens chez CPO (très vivant)… mais la
comparaison avec
celle de Witt proposée en couplage (qui n'est pourtant pas la meilleure
de sa génération) est cruelle : dans l'une, tout est à sa place, d'un
bel équilibre, écrit en toute correction, tandis que l'autre propose
des gestes plus singuliers, la marque d'un compositeur qui réfléchit
sur la substance musicale et ne se contente pas de reproduire des
formules préexistantes. Pour autant, la symphonie d'Hoffmann, ainsi
jouée, mérite l'écoute.
●● Les opéras (ou le mélodrame Dirna) et la musique de chambre, qui figurent
désormais assez largement au disque, m'ont paru moins marquants,
vraiment la musique du rang de son temps : pas déshonorant, et même
impressionnant pour quelqu'un d'aussi talentueux par ailleurs, mais
assez peu de saillances pour justifier d'y passer beaucoup de temps
alors que le disque offre tant de choix plus exaltants.
●● C'est sans doute la musique
sacrée qui est la plus intéressante, la Messe et surtout le Miserere (plutôt la version
Bamberg-Beck chez Koch/DGG que R.Cologne-R.Huber chez CPO). Le disque
Beck permet de surcroît de disposer d'une bonne version de la
symphonie, c'est-à-dire de faire le tour de l'essentiel en un disque.
Mais je ne doute pas que vous ne soyez suffisamment curieux pour
essayer les opéras tout de même…
■ Le nom d'Hoffmann étant lui-même vendeur, on peut imaginer tous les
formats !
■■ Le concert-lecture bien sûr, par exemple avec sa musique de chambre
entre ses écrits. Mais attention au contraste entre la précision
évocatrice, les situations saisissantes de ses fictions, et la
conformité un peu lisse de ses compositions.
■■ L'écho, par exemple sa Messe
ou son Miserere en regards de bouts des Contes d'Hoffmann ou bien sûr de Don Giovanni.
■■ Un concert consacré aux
écrivains célèbres qui étaient également compositeurs, il y en a
quelques-uns (Nietzsche est tout à fait intéressant, Adorno pas
vraiment).
■■ D'une manière générale, il ne
serait pas très compliqué de glisser une piécette pour pimenter un
programme de l'époque, suscité la curiosité du public « oh, un truc
d'Hoffmann ».
Et aussi :
William Herschel (1738–1822).
Gaetano Valeri (1760–1822).
Maria Brizzi Giorgi.
Maria Frances Parke, dont c'est deux fois l'anniversaire cette année
(1772-1822).
Maria Hester Park (1775–1822).
Né en 1822
(200 ans de la naissance)
César Franck
→ J'irai vite sur Franck également : figure majeure de la musique (de
langue) française, le pont entre son auditoire parisien et le
chromatisme wagnérien qu'il fait infuser sur toute une génération de
compositeurs français dont les audaces nous fascinent ensuite. Je
trouve frappant qu'on entende chez Franck à quel point c'est aussi un
homme du monde qui a précédé : on entend ses années de formation dans
certaines de ses œuvres, je veux dire par là qu'on entend qu'il n'a pas
été, lui, éduqué par Franck, et que le socle de son art repose sur des
formules plus simples que celles qu'il a adoptées et diffusées par la
suite. Jusque dans les œuvres de maturité, il reste quelque chose d'un
peu stable et nu quelquefois.
● Son catalogue est amplement servi, quelques pistes si vous êtes
perdus.
●● Le plus décanté, dense et abouti,
représentatif de sa pensée chromatique aux extérieurs simples, réside
sans doute dans ses 3 Chorals
pour orgue. Énormément de versions, parmi lesquelles j'aime beaucoup
Guillou chez Dorian (la registration variée favorise la progression),
M.-C. Alain 1976 chez Erato / Apex (registration peu éclatant, mais
poussée constante), Latry (son brillant, respiration ample mais
toujours tendu).
●● Dans le même goût, mais plus ouvertement retors et sinueux,
bifurquant sans cesse entre les tonalités, que réellement décanté, le Quatuor en ré. Par exemple par les
Petersen chez Phoenix (si l'on aime le son un peu pincé et le vibrato
généreux) ou par les Danel chez CPO (si l'on veut avant tout de la
lisibilité et du mouvement plutôt que de la couleur).
●● La Symphonieen ré mineur est incontournable,
mais attention aux versions lourdes et germanisées que l'on rencontre
le plus souvent, y compris avec des orchestres français (Mikko Franck)
ou même des chefs français (Monteux). On perd alors beaucoup de
lisibilité et surtout d'intelligibilité… L'urgence de Cantelli, la
transparence d'Otterloo, la franchise très française de Gendille (quel
style !), la filiation française de Lombard et Langrée, ou plus
germanique mais très réussi, la rondeur tendue d'Arming ou l'élan
cursif de Neuhold… ce sont de bonnes adresses.
●● Pour disposer d'une idée de ce que produit l'éducation musicale de
Franck, il faut plutôt se tourner vers l'opéra… Je n'ai pas vérifié si Stradella avait
été publié en DVD, mais c'est un opéra qui donne à entendre tout un
versant italien, beaucoup plus nu et méconnu, de Franck, et assez
réussi. (Tandis que Hulda,
enregistrée récemment et bientôt donnée par Bru Zane, me paraît receler
assez peu de merveilles à la lecture comme à l'écoute…)
●● Peut-être plus abouti dans le genre du Franck-tradi, on peut aller
écouter ses mélodies et ses chœurs,
sacrés ou profanes. Par exemple avec le bel album paru l'année passée De l'autel au salon (Chœur de
chambre de Namur, Lenaerts, Musiques en Wallonie), qui fait entendre
des œuvres à la fois simples et manifestant une maîtrise précise des
moyens musicaux.
■ La musique vocale, mélodies et musique chorale, est sans doute ce que
l'on connaît le moins de lui. Ce serait l'occasion d'en mettre un peu
au programme. Cette saison, Bru Zane va déjà nous offrir Hulda dans les meilleures
conditions sonores imaginables (distribution et orchestre). Un petit
concert plus chambriste serait très bienvenu aussi.
Josef Joachim Raff.
→ Je connais mal Raff, et ce que j'en connais ne m'a que modérément
donné envie d'approfondir. Romantisme allemand assez épais, qui essaie
d'échapper au formalisme par des programmes, mais auquel il manque à
mon gré le sens de la surprise, du contraste, de l'orchestration, de la
mélodie aussi. Tout ronronne bien joliment et je n'ai à ce jour pas été
ébloui, en particulier par les symphonies, qui jouissent de la
meilleure réputation. Le catalogue étant vaste et bien documenté, il
m'aurait fallu plus de temps que je n'en ai pour chercher les pépites,
dans un goût qui me passionne moins que les autres individus dont j'ai
parlé ici.
→ Ce serait justement la tâche de l'anniversaire que de compter sur des
musiciens qui auraient déniché la pépite, comme le font Héloïse Luzzati
ou Francis Paraïso, et de leur laisser la place le temps d'une soirée
thématique où ils sauraient sléectionner le meilleur !
Luigi Arditi.
Faustina Hasse Hodges.
Betty Boije
Vous le verrez, 1872 est encore plus concentré en grands noms – ou noms
de moindre renommée mais au catalogue ébouriffant ! C'est 1922
qui est un peu décevant, alors que 1972 tient très bien son rang
!
Mais si vous ne connaissez pas Dupuy et Davaux, ou si vous êtes un peu
curieux des aspects méconnus d'Hoffmann et Franck, vous devriez avoir
déjà de quoi vous émerveiller un peu, en attendant.
Quatrième livraison
À gauche : Moniuszko, Carafa.
À droite : Graener, Alfvén.
[[]]
Variations sur « Prinz Eugen » de Paul Graener.
Radiophilharmonie de la NDR de Hanovre (pas le Symphonique, sis
à Hambourg, qui fut dirigé par Wand ou Hengelbrock),
une des plus belles discographies d'Allemagne.
W.A. Albert (CPO).
(Pour la démarche et la légende, vous pouvez vous reporter à lapremière partie(au bas de laquelle
j'ai également servi cette nouvelle fournée de gourmandises.)
Mort en 1872
(150 ans du décès)
Stanisław Moniuszko.
→ Artiste majeur en Pologne,
considéré comme le compositeur
emblématique d'opéra. Pour le piano, il y a bien sûr Chopinski
et Paderewski (en outre politiquement capital) ; pour la musique
d'aujourd'hui Penderecki, mais pour les amateurs d'opéra, la figure
majeure, c'est Moniuszko.
→ Pourtant, à l'écoute, je ne trouve pas ses œuvres les plus célèbres
très passionnantes.
→
→ Straszny
dwór(« Le Manoir hanté ») est un opéra comique
manifestement écrit sur le modèle d'Auber – et ce ne serait pas un très
grand Auber, des ariettes à ploum-ploum, peu marquant mélodiquement
dans l'ensemble. Le sujet, lui, est apparenté aux instrigues
fantastiques un peu bouffonnes façon Boïeldieu (La Dame blanche) ou Adam (Le Farfadet).
→ → Halkaest tout l'inverse : une
hypertragédie. Une fille séduite descend, au fil de ses espoirs déçus,
de la certitude de sa perte et de la méditation de sa vengeance, dans
l'abîme suscité par la trahison la plus noire Tout est moche et tout
finit très mal. C'est un peu Jenůfa,
avec un côté emphatique comme les drames de Dumas ou Pixerécourt… et
une musique qui s'apparente plutôt à du Weber sage (plutôt celui d'Abu Hassan ou du ventre mou d'Euryanthe). L'œuvre est plutôt
convaincante, mais je vois mal, là aussi, comment faire triompher une
musique qui n'est pas complètement exceptionnelle sur une scène dont ce
n'est pas du tout la langue. (Ou alors il faudrait mobiliser des moyens
exceptionnels côté chant et mise en scène – il ne se passe vraiment
rien à l'acte II, elle se plaint sans écouter son autre soupirant qui
se plaint aussi – mais à ce compte-là, pourquoi ne pas placer l'effort
sur une œuvre qui pourrait réellement s'imposer au répertoire ?)
→ → Ses autres opéras, tel Paria, son opéra de jeunesse à
sujet bouddhique, sis à Bénarès, écrit dans un goût italien pour
s'introduire auprès du public européen, ne m'ont pas paru plus
marquants…
● Je recommande donc plutôt des genres qui ne sont pas les plus
célébrés chez lui :
●● Les seules œuvres que j'ai réellement trouvées hors du commun sont
ses cantates, Milda et Nijoła (Philharmonique de Poznań
dirigé par Borowicz chez DUX) : on y rencontre une superbe déclamation
polonaise (et très bien mise en valeur, chantée et accompagnée), et
doté d'une qualité mélodique toute particulière. Je recommande ceci
très vivement !
●● la Messe en laet des motets (album « Sacred Music » chez
DUX, par Łukaszewski), très recueillis et consonants, pas vraiment
personnels mais réellement agréables
au meilleur sens du terme (attention, il existe un autre disque,
consacré aux Messes polonaises
et chanté par le même chœur, qui m'y avait semblé de sensiblement moins
bon niveau) ;
●● le Premier Quatuor, également d'un beau
romantisme simple. Les Plawner chez CPO ne m'ont pas complètement
emporté ; c'est mieux par le Quatuor Camerata chez DUX, donné avec son
Deuxième et le Premier de Dobrzyński ; mais surtout, si vous pouvez le
trouver, le disque issu de la compétition Moniuszko (il y a toute une
série, passionnante), avec l'ãtma SQ (sur instruments anciens) et le
Quartetto Nero, à nouveau chez DUX : ces jeunes musiciens surpassent
toute la concurrence en tension, timbres, urgence, lisibilité, et
haussent considérablement la réception de ces œuvres. (Toute cette
série de la Compétition Moniuszko chez DUX mérite largement le détour,
au passage : ainsi dans ce disque, on peut découvrir la prégnance
mélodique hors du commun des œuvres de Henryk Melcer-Szczawiński, et il
en va de même pour beaucoup d'autres découvertes sur les autres
volumes.)
● Du côté de ses opéras célèbres : on trouve des vidéos, les deux ont
été diffusés sur Operavision.eu (même deux versions différentes du Manoir !). Ce peut aider (si vous
êtes patient).
■ Au disque, DUX est là pour nous, avec son travail exceptionnel en
qualité, en quantité, en audace… Au concert, je ne suis pas persuadé
qu'on puisse réellement produire des étincelles devant un public non
polonais. Mais j'accueillerais avec grand plaisir une cantate !
On pourrait coupler ça avec une symphonie de Szymanowski ou Penderecki
qui ferait déplacer un peu de monde sans être totalement téléphoné, et
puis un petit concerto de Chopin avec Martha Argerich pour assurer le
remplissage. (On pourrait aussi imaginer des programmes « Partage de la
Pologne » ou « Pologne martyre », associée à un discours historique /
pédagogique, qui entrerait assez bien dans les missions de la
Philharmonie (et dans notre futur européen proche ? vu les
opinions géopolitiques des candidats à la Présidence…).
■ C'est là où le principe de l'anniversaire trouve ses limites, parce
que si l'on veut de la musique polonaise lyrique, il existe tout de
même un certain nombre de chefs-d'œuvre considérables avec Żeleński,
Nowowiejski, Różycki ou Penderecki ! Ceux-là pourrait remporter
un véritables succès – en plus du Roi
Roger de Szymanowski qu'on pourrait redonner un jour dans une
production qui le laisse un minimum intelligible (coucou Warlikowski).
Michele Carafa.
→ Napolitain venu étudier à Paris avec Cherubini, auteur de 29
opéras, dont Jeanne d'Arc à Orléans
et La Belle au bois dormant
!
● Au disque, on ne dispose semble-t-il d'aucun opéra intégral. Une cantate avec piano, Calisto (dans « Il Salotto »vol.2 chez Opera Rara), un air deLe Nozze di Lamermoordans le récital « Stelle di Napoli
» de Joyce DiDonato,
et deux scènes de Gabriella
di Vergy, l'une dans un récital Matteuzzi avec Bruce Ford
(atrocement captés), l'autre dans un récital d'Yvonne Kenny (accompagné et mené
avec beaucoup de présence par le même David Perry mou avec Matteuzzi !)
qui est le meilleur témoignage qu'on puisse trouver de la musique de
Carafa. Tout cela s'apparente à du belcanto bon teint, avec les mêmes
formules que partout ailleurs. Plutôt joliment fait au demeurant (en
particulier les introductions développées, ou certains récitatifs un
peu rapides), mais absolument rien de singulier, pour le peu qu'on en
puisse juger.
■ Je serais évidemment ravi qu'on reprenne l'une de ses œuvres, en
particulier française, pour pouvoir se faire une idée sur pièce. À
l'occasion d'un petit cycle Jeanne d'Arc où
l'on pourrait jouer l'opéra de Mermet (qui se tient !), la
cantate d'Ollone
(plutôt bien faite également, même si peu spectaculaire) et bien sûr
l'oratorio d'Honegger,
voire l'opéra de Verdi
? Un petit partenariat entre salles parisiennes ? Versailles et
TCE reprennent Mermet avec Bru Zane, la Philharmonie fait d'Ollone et
reprend son Honegger réussi, et l'Opéra de Paris se garde le Verdi parce
qu'il ne sait rien faire d'autre, ça vous dit ? Ce serait
parfait pour brosser dans le sens du poil l'électorat du futur
président de droite que nous aurons (lequel, je n'en sais rien,
mais je ne cours pas grand risque à pronostiquer qu'il ne sera
certainement pas de gauche), considérant l'Opéra de Paris pour
lequel toute la France paie, que le Peuple de France en ait pour sa
fierté, on célèbre Jeanne ! (et on joue plein d'opéras russes,
cf. supra – de toute
façon Gergiev est le seul chef étranger à pouvoir venir quand le monde
s'effondre)
Nikolaos Mantzaros.
Carlo Curti.
[[]]
Premier mouvement de la Troisième Symphonie d'Alfvén,
Philharmonique Royal de Stockholm,
dirigé par le compositeur (Phono Suecia).
Né en 1872
(150 ans de la naissance)
Alors là, 1872, c'est l'année de folie ! J'essaie de classer en
commençant par ceux que j'ai le plus envie de voir reparaître !
Paul Graener.
→ Je commence par un cas difficile. Graener, né à Berlin, tôt orphelin,
occupe de hautes responsabilités,
professeur de composition au Conservatoire de Leipzig, de Vienne,
directeur du Mozarteum de Salzbourg, du Conservatoire Stern de Berlin…
et aussi membre de la Ligue de
combat national-socialiste pour la culture allemande, du parti
nazi, vice-président de la Reichsmusikkamer…
il devient particulièrement joué à
partir de 1933, quand le nouveau régime fait la place nette de
tous les dégénérés dans le
style, les idées ou la généalogie… La presse officielle lui est
favorable, ses thématiques s'alignent aussi avec l'idéologie du parti,
il a alors du succès. Il faut dire qu'il est plutôt bon élève : il
participe activement à la cabale contre Michael Jary en désignant sa
musique comme « babillage musical culturellement bolchévique de juif
polonais ».
→ Comme il meurt en 1944, il n'a pas pu essayer de s'expliquer / se
renouveler / se racheter / se karajaniser, et sa musique s'est tout
naturellement tarie au concert – on avait assez d'efforts à dépender
pour réintégrer les nazis qui
ne l'avaient pas fait exprès ou d'oublier qui étaient vraiment
Böhm ou Schwarzkopf, sans s'occuper en plus des morts qui ne
demandaient rien. Pas évident à brander
pour un concert d'aujourd'hui, clairement. (Et cela nous renvoie vers
l'épineuse question crime & musique, ou sous sa forme plus
ludique, génie & vilenie.)
→ Néanmoins, si l'on peut passer sur ces questions (une large partie de
sa musique est désormais dans le domaine public, et on n'est pas près
de lui élever des statues), et découvrir (comme je le fis) sa musique
sans avoir conscience de sa personnalité (il a adopté des enfants quand
sa fille est morte, si ça peut aider et il souhaitait peut-être
devenir éleveur de chats), il y a quelques pépites à découvrir.
● Bien qu'auteur de nombreux opéras
et lieder, on ne trouve à peu près, hors le cycle des Neue Galgenlieder sur des poèmes de
Morgenstern (Wallén & Randalu, chez Antes). On trouve également un
lied par Schlusnus (poème d'un cycle de Munchhausen, chez Documents
notamment, label japonais trouvable sur les sites de flux européens) et
un autre par Prey (Der Rock,
aussi sur un poème de Morgenstern, dans son anthologie « moderne »
reconstituée par DGG). Vu l'expressivité de sa musique d'orchestre, je
serais très curieux d'entendre ses opéras Don Juans letztes Abenteuer (1914)
ou Der Prinz von Homburg
(1935). Il a aussi commis un Friedemann
Bach (1931), on voit l'écart d'inspiration avec une figure
d'artiste comme celle de Johnny
spielt auf (l'opéra de Křenek manifeste du zeitoper) !
● En musique de chambre, on ne
trouve guère que les Trios (Hyperion Trio, chez CPO), qui m'ont semblé
assez plats – une ligne mélodique vaguement brahmsienne, et assez peu
de contenu stimulant dans les accompagnements, l'harmonie ou la forme.
● C'est donc surtout du côté symphonique
que le legs est fourni, quoique peu vaste : Comedietta par Abendroth (chez
Jube Classics par exemple), Die
Flöte von Sansouci (suite de danses pseudo-baroque, d'une
ambition limitée, avec le compositeur à la flûte accompagné par le
Philharmonique de Berlin – publication CD par Archiphon sous le titre
peu spécifique « 78 rpm rarities: Raw Transfers »)… et sinon les quatre
volumes de CPO consacrés à sa musique orchestrale :
●● vol.1 : Comedietta, Variations sur un chant
traditionnel russe (thème assez sommaire, mais variations faites avec
beaucoup d'adresse orchestratoire), Musik am Abend, Sinfonietta. De
belles œuvres, d'un postromantisme assumé (plus conservateur que celui
de Schmidt, mais on entend clairement le contemporain de R. Strauss, ce
n'est pas du Brahms !) ;
●● vol.2 : Symphonie en ré mineur
« Le Forgeron Misère » (qu'il faut plutôt entendre comme un grand poème
symphonique, assez séduisant, qu'y chercher une grande arche formelle
étourdissante), Échos
du Royaume de Pan(son
œuvre la plus aventureuse parmi celles publiées, qui ,intègre des
formules impressionnistes à son langage postromantique germanique, avec
des harmonies riches et surprenantes, des couleurs inhabituelles), et
ce qui est pour moi son chef-d'œuvre absolu : les Variations sur « Prinz
Eugen ».
Variations
sur « Prinz Eugen »
« Prinz Eugen, der edle Ritter »
(« Le Prince Eugène, ce noble
chevalier ») est une chanson traditionnelle écrite juste après le siège
de Belgrade, victoire sur les Turcs du prince Eugène de Savoie en 1717
(première trace de la chanson, manuscrite, en 1719), restée dans
l'imaginaire sonore collectif allemand.
Sur cette base, assez sommaire
musicalement, Graener déploie toutes les possibilités d'un orchestre :
discrète marche-choral aux vents, explosion de lyrisme aux cordes
(augmentées d'énormément de contrechants de bois, de fusées aux cors
!), fugato pépiant inspiré
des Maîtres Chanteurs
(l'une de ses influences majeures, j'ai l'impression)… Les pupitres, de
la caisse claire aux trompettes, sont tous utilisés pour leur
caractère, leur coloration, avec une rare science, et surtout une
variété rare pour une variation : le thème, quoique toujours aisément
identifiable, se transmute au fil des épisodes, et chaque itération, au
lieu de paraître juxtaposée, semble découler tout naturellement d'une
transition ou d'une rupture digne des progressions d'une grande
symphonie à développement. Un bijou, absolument lumineux et
jubilatoire, que je ne puis recommander trop vivement (l'œuvre que j'ai
de loin le plus écouté ces trois dernières années, elle a donc mon
assentiment…) ;
●● vol.3 : Concerto pour piano,
Danses suédoises, Divertimento,
une autre Sinfonietta. Des
œuvres abouties mais dont la singularité me paraît moins évidente ;
●● vol.4 : Concertos pour flûte, pour
violon, pour violoncelle. Très marquants, ici le concerto est
vraiment conçu comme un tout organique et la virtuosité n'y paraît pas
le but… le soliste joue beaucoup, certes, mais peu de traits sont mis
en valeur, tout est intégré à l'orchestre, sans chercher à tout prix la
mélodie non plus : je trouve le principe très rafraîchissant, il
échappe à l'enflure habituelle de la forme concerto qui n'a pas
toujours ma faveur. Une proposition très différente, que je serais ravi
d'entendre en concert.
● Donc, à écouter, sans hésiter les volumes 2 & 4 de l'anthologie
CPO.
■ Comment rejouer cela au concert ? Clairement, pour du
symphonique ou de l'opéra, il faut de gros moyens, et avec les
sensibilités vives sur ce point (et la culture accrue de la
protestation dans les milieux artistiques), il y a de grandes
probabiités que le projet meure avant que d'aboutir. Un artiste qui
avait projeté de remonter une de ses œuvres de chambre a expliqué que
les musiciens avaient collectivement renoncé, trop mal à l'aise avec la
personne du compositeur pour en faire la promotion, fût-ce
indirectement.
Néanmoins, les Variations sur «
Prinz Eugen », en début d'un concert dont ce ne serait pas le
contenu principal, ou en conclusion de programme, je garantis que cela
galvaniserait l'auditoire ! (Après tout ça ne semble poser de
problème à personne de tresser des couronnes à Karajan, Schwarzkopf ou
Böhm, de jouer à tout bout de champ Carmina
Burana, alors pourquoi pas une ouverture de Graener – elle
appartient désormais au domaine public, ses ayants droit, si par
extraordinaire ils étaient solidaires des pensées de leur aïeul, ne
toucheront pas un sou…)
Hugo Alfvén.
→ Vous allez être déçu, je n'ai pas pu glaner d'anecdotes bien
croustillantes sur Alfvén. Il a fait son tour d'Europe pendant dix ans,
comme chef notamment, puis
s'est installé à Stockholm et à l'Université d'Uppsala, a composé, a
été le compositeur suédois du début du XXe a remporter le plus de succès – avec Stenhammar.
→ Sa musique est donc assez généreusement documentée, bien qu'on ne la
joue jamais en France – l'anniversaire serait-il donc l'occasion ?
● La priorité, ce sont les symphonies.
La 1 par Westerberg, la 3 par Svetlanov, la 4 par Willén… vous pouvez
ainsi tirer le meilleur de ces pièces. Westerberg est plus âpre, Willén
plus enveloppant et organique. N. Järvi, assez lumineux, n'est pas
celui qui révèle le mieux les audaces de cette musique, mais sa
fréquentation reste agréable. Quant aux versions par Alfvén lui-même,
splendidement restaurées et publiées par Phono Suecia (on entend très
bien le détail !), je crois qu'elles surpassent tout par leur caractère
direct, net et emporté à la fois.
● Ses musiques de scène valent
aussi le détour, comme Gustaf II
Adolf ou Bergakungen.
● Même s'il n'a pas écrit d'opéra, sa
musique chorale est très simple et très belle, et fait partie
des corpus de référence du legs suédois. On le trouve dans des
anthologies (le merveilleux Sköna Maj
des Lunds Studentsångare) ou dans la monographie « OD sings Alfvén »
(OD pour Orphei Drängar, les « serfs orphelins », l'ensemble vocal qu'a
dirigé Alfvén).
● Sa longue vie nous permet de l'entendre diriger ses propres œuvres, et de
profiter de l'humour avec lequel il dirige les danses du Fils prodigue, ou de la flamme qui
habite son interprétation de sa cantate pour les 500 ans du Parlement
Suédois, ce que vous trouverez chez lui de plus proche d'un opéra
! Il a aussi été capté dans ses symphonies (3 & 4) avec le
Philharmonique Royal de Stockholm. Et je suis frappé de la vivacité de
jeu, de la clarté du spectre, de l'exaltation du rebond et des
références folkloriques dans la Troisième,
avec une sorte d'emphase souriante et volontairement exagérée, comme un
personnage d'opéra un peu grotesque qui chante sa chanson avec une
pointe d'excès. Absolument délicieux, très différent, et réellement
convaincant – probablement le compositeur à m'avoir le plus convaincu
dans ses propres œuvres !
Quant à la Quatrième, très
cursive (on croirait qu'il dirige Don
Juan de R. Strauss, tant l'orchestre fulgure !), elle inclut la
participation de la jeune… Birgit Nilsson !
■ Franchement, au concert, cela passerait tout seul ! Le
folklorisme bigarré et très charpenté de la Troisième Symphonie, jubilatoire si
on la joue en respectant cette composante, comme le font Svetlanov ou
Alfvén lui-même, ou le grand monument plus farouche de la Quatrième, en un seul mouvement,
avec ses voix solistes sans paroles, dont le programme se réfère à un
rivage tourmenté – une œuvre très frappante, qui aurait tout pour
plaire au public mahléro-sibélien ! Et si c'est trop, un poème symphonique, il y a beaucoup
de très beaux, même si moins ambitieux : ce serait déjà ça de gagné
! Un petit effort Messieurs les programmateurs, une fois que le
monde aura terminé de s'effondrer ? L'accroche est facile en
plus, avec les « Symphonies des rivages du Nord battus par les vents »,
faites-le avec des projections
de vidéos de mer démontée si cela vous aide à remplir – ce serait-ce
pas le type de format qui a en principe la faveur de la Philharmonie de
Paris ?
1872 est particulièrement riche : je vous laisse avec ces quatre
compositeurs, dont deux figures majeures, avant d'en venir à quelques
autres géants également nés en 1872, dans les prochains épisodes : von
Hausegger, Halphen, Juon, Büsser, Perosi, Séverac, Scriabine, Vaughan
Williams… !
Prenez soin de vous. Carnets sur sol
prend soin de vos oreilles.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Portraits a suscité :
à l'Opéra
d'État mari « Sapaev » de Iochkar-Ola
(Yoshkar-Ola en translittération anglophone), capitale
de la République des Maris – au Nord de la Volga, 150 km au
Nord-Ouest de Kazan –,
on donne Juno
& Avos (1979) de Rybnikov,
vendu comme un
opéra-rock mais…
… mais je ne suis pas certain qu'on ait réellement eu le droit de
proposer du rock dans la Russie soviétique des années soixante-dix :
l'œuvre est écrite pour des chanteurs lyriques (certes sonorisés), avec
de beaux épanchements élancés de cordes très 'opéra', des chœurs
travaillés et menaçants dans une tonalité élargie, des mélodrames que
soutient une musique d'orchestre bien complète et modulante…
Çà et là, quelques rythmes qui jouent avec le beat, un peu de guitare
électrique ou de batterie, mais c'est tout.
Intrigue conçue d'après le poème Avos
! (du nom de l'un des bateaux),
écrit par Voznesensky en 1970.
Argument :
En 1806, Nikolai Rezanov atteint la Californie. La fille du Gouverneur
s'éprend de lui, mais il doit d'abord returner solliciter la permission
de
l'Empereur russe pour épouser une catholique.
Pendant son retour, il tombe malade et meurt à Krasnoïarsk.
La quasi-infante fait un vœu de silence et se retire chez les
Dominicaines (pour du silence, vraiment la bonne adresse ?)
jusqu'à sa mort.
Inspiré du journal de bord du personnage réel, avec quantité
d'événements
(un duel notamment…).
Ioshkar-Ola,
capitale du territoire mari (avec sa propre langue ouralique, hors du
spectre indo-européen), est
depuis l'ère soviétique un centre industriel et manufacturier
important, bien que désormais en cours de dépopulation.
La ville (260.000 habitants) dispose de 5 théâtres, dont cet Opéra
d'État dont la troupe est fondée en 1968.
Son intérieur vert est particulièrement singulier.
(Vous noterez les orgues multiples dans la – petite – salle, dont l'un
en majesté au centre et avec chamades !)
Pour une ville qui n'est même pas dans le TOP 50 des plus peuplées de
Russie, une population qui est l'équivalent de celle de Bordeaux !
(Mais son Opéra a l'air tout aussi petit !)
Très séduit au demeurant par ses inhabituelles teintes vertes : en
France il est supposé porter malheur au théâtre – il n'existait pas de
teinture verte résistante, aussi les costumes étaient-ils peints, en vert-de-gris… tout à
fait toxique par contact cutané. Mais si j'imagine que les problèmes
techniques étaient comparables, la superstition n'a pas poussé jusqu'à
Iochkar-Ola, ou en tout cas pas jusqu'aux murs de son théâtre.
La troupe est formée en 1968, par des étudiants de Moscou, Léningrad,
Kazan et Gorki pour la partie opéra, et Moscou, Léningrad et Perm pour
la partie ballet. Le théâtre est inauguré en 1969 avec Akpatyr d'Eric Sapaev, le premier
opéra de la nation mari. Le bâtiment porte désormais le nom du
compositeur.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie 1 jour, 1 opéra a suscité :
Avec la simultanéité de la reprise tardive des saisons musicales,
l'annonce des festivals de l'été et de toute la prochaine saison, les
concertivores sortent du trou où la prostration issue du sevrage les
avait jetés, et la lecture des brochures suscite des pensées aussi
soudaines que fulgurantes chez moi.
Et puis, ne nous mentons pas, une petite notule éditoriale suscite
toujours davantage d'échanges que la mise en lumière d'œuvres inconnues
que pas grand monde n'a encore écoutées : ça se pare ainsi d'un petit
bonus interaction sociale
très agréable par les temps qui courent – fût-ce à distance.
Situation aidant, j'en ai donc une petite ribambelle à écouler. Et ça
tombe bien, c'est plus rapide à préparer et le travail avant l'été, les
expositions, les concerts et les relations sociales vont sans doute
aspirer une bonne partie du temps de notulage disponible.
[[]]
Pour accompagner votre lecture,
La source d'un regard (Seattle
Symphony, Ludovic Morlot).
On y entend assez bien ses différentes filiations : Messiaen (le
Premier Chant d'amour de la Turangalîla
n'est pas loin, au début !), les aplats progressivement
évolutifs des spectraux, les cuivres varésiens (façon Déserts, au milieu de la pièce),
une base harmonique relativement tonale (les cordes).
Programmation et distributions 2022
À tout seigneur, tout honneur, l'Opéra de Paris publie une belle
saison, assez variée. Évidemment peu
de titres rares hors Œdipe
d'Enescu (qui ne me semble pas vraiment la partition la plus à même de
saisir immédiatement l'adhésion d'un vaste public – quitte à jouer peu
de choses rares, je mettrais des œuvres dignes de rester au répertoire,
il me semble…), qui fera très plaisir à voir. Mais on y entendra Turandot qui n'y a pas été joué
depuis longtemps, on retrouvera enfin Richard Strauss après une période
de vaches maigres lissnérienne, il y aura beaucoup de langues (un en russe,
deux en anglais, du français), un peu de baroque, des tubes. Le tout
dans de très belles distributions.
Certes peu de XXe.
Les plus glottophiles d'entre nous ont vite remarqué l'absence des stars les plus courues (Netrebko, Alagna,
Kaufmann, en gros), mais les distributions
n'en sont pas moins très prometteuses,
que ce soit par l'arrivée d'autres vedettes (l'étonnant Calleja, pour
la première fois dans un opéra complet en France, c'est pas trop tôt)
ou par l'engagement de chanteurs moins célèbres mais très prometteurs
(Angel Blue, concentration extrême du son, une sorte de Marina Rebeka à
l'afro-américaine !).
Il est possible qu'il y ait un choix délibéré de changer les noms, une
différence de goût chez le conseiller aux distributions, la volonté de
certains chanteurs de ne pas multiplier les pays où se déplacer par les
temps qui courent (mais pourquoi tant d'Américains et pas Alagna, à ce
compte-là), voire tout simplement le fait renouvelé, pour Lissner –
après avoir abandonné en pleine crise le jouet Opéra qu'il avait cassé
et délibérément sabordé l'avenir de l'Athénée (par rivalité avec son
directeur Martinet, de ce que je comprends) – de savonner la planche à
son successeur, engageant toutes les vedettes pour lui à Naples et
laissant Neef naviger à courte vue à son arrivée. Tout cela a peut-être
été combiné, et je n'ai aucune idée si la situation est amenée à se
renouveler ou si les prochaines saisons auront une allure toute
différente.
Globalement, on note tout de même un souci
de variété et d'équilibre plus agréable que dans les deux
dernières saisons de Lissner, très monochromes dans la veine « reprises
de tubes italiens » et « jouons Traviata deux fois par saison, une fois
dans chaque salle ». On n'en est pas encore rendu à une salle qui
aurait une ambition artistique cohérente (hors Œdipe et la création des 7 morts de Maria Callas, que des
choses déjà présentées dans la maison), on ne voit pas trop les exhumations du patrimoine français promises, et la troupe annoncée n'est pas encore
constituée. On comprend bien tous les obstacles qu'il y avait à
programmer de l'ambitieux, du neuf, à réformer la maison en profondeur
: je crois qu'en l'occurrence on ne peut pas honnêtement préjuger de
l'avenir.
Disons que dans l'état actuel de l'Univers, une saison plus variée que
d'ordinaire (par rapport à l'ère Lissner), avec de belles distributions
adéquates (comme c'était le cas avec Ilias Tzempetonidis sous Lissner),
on est plutôt content. De toute façon tout le monde est soulagé d'avoir
le droit de rêver retourner peut-être un jour au concert, donc quel que
soit le programme, ça fait subjectivement plaisir à lire, des titres,
des propositions, du neuf, de l'avenir.
La création contemporaine et Le Soulier de satin
Mais en ce qui concerne l'opéra contemporain, on n'est pas rendu.
Lissner avait eu l'idée (intelligente) de passer l'ensemble de ses commandes avec un thème commun, la mise en valeur
d'œuvres du patrimoine littéraire
français : on a ainsi eu Trompe-la-Mort
de Francesconi, Bérénice de
Jarrell (pas une réussite, mais sur le papier, confier ce thème à ce
compositeur avait une réelle pertinence), Le Soulier de satin de Dalbavie.
Ce dernier cas révèle néanmoins un cas d'école de la façon de traiter la création contemporaine d'une
part comme la cinquième roue du carrosse, d'autre part sans même se
soucier de ses spécificités.
Une création contemporaine à l'opéra, on est d'accord, fait moins
déplacer, parce que le langage
musical est en général plus difficile (et, puisque peu
mélodique, procure tout simplement moins de plaisir à la plupart des
spectateurs) – et, ne nous mentons pas, aussi parce que les livrets sont la plupart du
temps si exécrables qu'ils entraînent dans leur chute même des
partitions valeureuses qui, sises sur un texte décent, auraient pu se
soutenir par elles-mêmes.
Lorsqu'on se lance dans la commande d'un création, il faut donc
s'interroger sur ces paramètres afin de rendre l'œuvre d'une part suffisamment accessible au public
une fois en salle, d'autre part suffisamment
désirableavantmême d'acheter une place – faire
une œuvre géniale et jubilatoire, si personne ne réserve pour aller la
voir, ça va pas non plus.
Et c'est là que nous allons observer l'enchaînement de décisions…
énigmatiques.
1) Concept
de départ, entrelacer composition d'opéra et patrimoine
littéraire français. Excellent. Tout le monde a quelques noms de grands
auteurs en tête (a fortiori le
public d'opéra), ça peut permettre simultanément de renouveler le fonds
d'œuvres du répertoire sur des œuvres géniales jamais encore mises en
musique… et de faire des sujets dans les JTs avec un véritable angle
d'accroche accessible : l'histoire
racontée, le grand écrivain intemporel qui se réincarne dans une
nouvelle création, etc.
2) Le choix de l'auteur. Je ne
sais si Claudel a été suggéré par le commanditaire ou par le
compositeur, mais il ne s'agit déjà pas de l'écrivain le plus célèbre.
Il doit bien y avoir un contingent de catholiques cultivés et
passionnés qui vont lâcher tout leur agenda pour courir aller entendre
une mise en musique de Claudel, mais ce ne doit pas être avec ça que
l'on doit remplir Bastille.
3) Le choix de l'œuvre. LeSoulier de satin : l'œuvre de
langue française la plus longue du répertoire, n'est-ce pas ? On
va donc essayer de représenter, avec le débit de parole chantée (si
l'on prend pour exemple les tragédies en musique de l'ère Louis XIV,
elles font 3 fois moins de vers que les tragédies déclamées, et durent
30% plus longtemps…), une œuvre qu'il faut déjà comprimer pour la
rendre représentable, avec une cadence de déclamation bien plus lente.
Soit on dénature l'original – a
fortiori si, langue française aidant, on voulait en inclure des
morceaux non modifiés dans le livret… –, soit on produit quelque chose
de beaucoup trop long, propre à décourager le public de bonne volonté.
4) On se retrouve ainsi avec un opéra
de six heures. Avec le couvre-feu, il commence à 14h (même en
semaine !). Il faut vraiment vouloir poser une demi-journée de congés
pour s'enfermer, en
juin, dans un théâtre inconfortable pour écouter de la musique
inconnue et peut-être difficile / ennuyeuse / pas à notre goût. Foi en
la création vivante hautement requise – surtout quand les autres salles
(y compris l'autre de l'Opéra National de Paris), à côté, programment L'Orfeo, La Sonnambula ou Tosca, opéras de moins de deux
heures aux lignes vocales généreuses et à l'harmonie familière, qui
commencent à 18 ou 19h…
5) Le choix du compositeur.
J'aime beaucoup la musique de Marc-André Dalbavie, ce n'est donc pas
une mauvaise nouvelle ; cependant j'ai le souvenir de la série du
festival Présences de Radio-France qui lui avait été consacrée (certes,
il doit y avoir 15 ans), où il avait été difficile de réunir
suffisamment d'œuvres pour nourrir chaque concert… Donc un compositeur
pas particulièrement prolixe (ou bien était-il simplement jeune, dans
sa toute petite quarantaine), à qui l'on confie un opéra très long –
mais cette prévention s'efface ici, les délais ont été tenus.
En revanche, en termes de langage, je me suis
interrogé : sa façon, avec de belles couleurs orchestrales, ne se
caractérise pas par le contraste dans le temps mais plutôt dans l'immédiateté de strates simultanées,
évoluant peu au cours de ses pièces – mais je ne connais que
superficiellement son catalogue pour en juger. Est-ce vraiment une
valeur sûre pour écrire un opéra très long ?
Il a cependant déjà écrit deux opéras pour de grandes
maisons, Gesualdo (en
français, Zürich 2010) et Charlotte
Salomon (en allemand, Salzbourg 2014), que je trouve très beaux
mais que je n'ai pas pu écouter en intégralité. Si je m'attarde sur
l'opéra français, on retrouve tout à fait sa manière orchestrale avec
ses cuivres varésiens (l'attaque est à la fin du son et non au début
comme c'est naturellement le cas), son écriture en couches. La prosodie
est bonne, l'élocution naturelle… je m'interroge juste sur la variété
du discours sur la durée – dans Gesualdo,
il s'en était tiré astucieusement en incluant des portions de
madrigaux.
À tester donc : ça me paraissait initialement
aventureux (je n'avais pas connaissance de ses deux opéras, et je
craignais qu'il ne parvienne pas du jour au lendemain à domestiquer son
langage au service de l'exercice très spécifique du drame chanté), mais
il s'agit finalement d'un compositeur expérimenté (troisième opéra en
dix ans), à la prosodie saine (pas d'intervalles délirants ni d'appuis
musicaux indifférents à ceux de la langue), capable de belles
ponctuations orchestrales. Reste simplement à éprouver s'il trouve la
variété de ton (que je ne lui connais pas vraiment) pour habiter de
façon suffisamment renouvelée quasiment six heures de musique. Mais je
suis assez confiant que ce sera beau, en tout cas.
6) Les interprètes. C'est là
le grand point fort de la proposition : le plateau vocal est assez
affolant : Hubeaux, Beuron, Bou, Pisaroni dans les rôles principaux, et
C. Poul, Santoni, Uria-Monzon, Čenčić, Dran, Huchet, Labonnette,
Cavallier aux alentours, voilà qui promet en termes de beauté vocale,
de diction exemplaire et de tempérament extraverti !
Grand soin apporté à la distribution, donc ; pas du
tout des spécialistes de la création contemporaines sortis d'une niche
trop spécialisée, mais des artistes connus du public, de grandes voix
même.
Seule surprise, Dalbavie dirige lui-même, ce qui est
inhabituel à l'Opéra de Paris pour les créations, généralement confiées
à des chefs de renom.
Seconde partie : réalisation concrète du projet en 2021.
7) Le
lieu de création. Contrairement aux habitudes de réserver la
création contemporaine à Garnier, il était prévu que ce soit joué à
Bastille, permettant de faire entendre plus confortablement et à un
plus vaste public (plus loin du drame, aussi). Mais voilà qu'à
l'occasion de la réouverture de la maison, nous apprenons que toutes
les places vendues sont remboursées et que Garnier abritera la
production ! Remplir à nouveau une
salle, en deux semaines à
partir de l'ouverture des ventes, pour de l'opéra contemporain d'un
compositeur pas particulièrement starisé, voilà qui paraît aventureux.
Surtout que l'inconfort de Garnier n'incite pas nécessairement à
prendre le même type de risque : 6 heures n'importe où à Bastille (même
dans les galeries latérales où il faut se plier pour voir), ce n'est
pas du tout équivalent à 6 heures sur un siège à Garnier, où seul le
parterre est réellement confortable – pour le coup, plus qu'à Bastille,
dont les dossiers sont mal conçus.
J'imagine que le but était de libérer de la place à
Bastille pour des productions plus grand public, et satisfaire le plus
grand nombre – mais j'ai l'impression que, bien que Bastille puisse en
accueillir deux simultanément, il n'y a pas de production en alternance
de Tosca ?
Je me suis aussi demandé ce que cela produisait sur
la partition, composée dans la perspective d'être jouée au besoin par
très grand orchestre et dans une salle immense, qui se retrouve dans un
théâtre à l'italienne… est-ce que tout le monde tient dans la fosse
? Est-ce que ça ne va pas sonner trop bruyant ?
8) Les tarifs. Là aussi, un
revirement incompréhensible. Alors que, pour remplir Bastille et
inciter à la découverte de la création, ils étaient particulièrement
bas – dès l'ouverture des réservations, une offre spéciale proposait
des places de première catégorie à 40€ aux moins de 40 ans (de mémoire)
–, les voici revenus à la normale. Ce qui est particulièrement cruel,
considérant que toutes les places ont été remboursées, et qu'à Garnier,
pour 45€, on a soit l'amphithéâtre – très étroit et inconfortable, avec
ses dossiers ornés de moulures en métal (!), pas sûr qu'on ait le
surtitrage non plus –, soit les côtés tout en haut ou plus bas en fond
de loge. Bref, soit il est physiquement impossible d'y tenir six
heures, soit on y voit mal. Pour 45€. Contre un premier rang de premier
balcon à Bastille pour le même prix. Il faut donc clairement dépenser
plus, au moins pour les petits budgets, pour obtenir un degré de
confort comparable.
Dans les seules places à 45€ d'où l'on voit bien
sans aller s'entasser
à l'amphi, seulement deux étaient à la vente (une de chaque
côté !).
Pour une œuvre nouvelle, qui arrive après des
expériences de créations pas toujours probantes (Bérénice ou, plus loin, L'Espace dernier, avaient été fort
mal reçus), c'est demander un sens de la Foi (pour ne pas dire de la
Providence) assez important chez des spectateurs qui ne sont peut-être
pas assez nombreux pour espérer remplir 5 dates.
9) La réservation. Dernière
trouvaille géniale, les places à 25€, qui contiennent quelques sièges
potables (et qui constituent un tarif un peu plus attractif pour les
petits budgets prêts à prendre le risque d'une création)… ne sont cette
année vendues qu'au guichet. Elles ouvrent donc le 19 pour la première
représentation le 21 ! Et vont donc susciter une queue serrée sur
le trottoir, un attroupement dans la zone billetterie – ce qui est
exactement le choix raisonnable à faire en temps de pandémie.
(Sans compter que cette politique de réserver aux
Parisiens les places les moins chères, alors qu'il s'agit d'un opéra national, co-financé par la Nation,
me paraît parfaitement discriminatoire : si vous habitez en banlieue
lointaine ou plus encore en Province, hé bien vous ne pouvez pas avoir
une bonne place à moins de 45€.)
Gouvernance
Je ne comprends donc pas très bien, de l'extérieur, la rationalité des
choix opérés dans les deux étapes d'élaboration de cette création.
a) La commande : quelle idée
saugrenue de choisir une œuvre excessivement longue, sachant que la
mise en opéra distend nécessairement les durées, et qu'il faudrait
multiplier par trois (ou couper au tiers) la pièce d'origine si l'on
voulait la jouer in extenso avec
orchestre et chants ? Même avec les six heures de spectacle (trop
longue pour l'endurance physique dans un fauteuil et l'attention
requise par de la musique nouvelle), il y aura beaucoup de raccourcis
dans l'intrigue, ce qui risque apauvrir les situations ou rendre la
compréhension plus difficile.
b) La mise en œuvre : pourquoi
ces changements soudains, cette augmentation des tarifs, ce
remboursement des places vendues, cette mise en vente partielle… alors
qu'il s'agit de la seule soirée un peu difficile à vendre de la saison
? L'Opéra de Paris est assis sur le tas d'or de sa réputation, de
son rayonnement historique… quoi qu'il programme, tout est complet
(sauf pour les reprises multiples de productions d'œuvres moins
courues, clairement Cardillac #2,
Wozzeck-Marthaler #3 ou Rusalka-Carsen #4 n'étaient pas les
plus grandes réussites de box-office de l'histoire de la maison).
Lorsque par extraordinaire (parce que la création
contemporaine est inscrite dans les statuts, tout simplement…) on met à
l'affiche une œuvre moins célèbre, qui inspire moins confiance…
pourquoi s'acharner à tout rendre plus difficile ? En rendant les
places vendues ! En augmentant les prix ! En réservant les
places attractives au guichet !
J'ai une hypothèse pour la partie mise
en œuvre : Dalbavie a peut-être, lors d'un dîner, médit – devant
un peu trop de témoins – de l'élégance ou des mœurs de la femme de
Neef. Celui-ci a donc juré de l'humilier, de le briser en faisant jouer
sa création devant une salle totalement vide. (Je m'attends à ce qu'un
mystérieux acquérer m'offre avec insistance de racheter ma place au
double de son prix, à présent.)
Pour l'instant, je n'ai pas d'autre interprétation qui résiste aussi
bien au rasoir d'Ockham. Je prends volontiers vos suggestions.
Annexes
Je vous joins ici quelques vidéos pour éclairer les descriptions
abstraites figurant dans cette notule :
→ Entretien et extraits à propos de son premier opéra Gesualdo (Zürich 2010, en
français).
→ Reportage (en allemand) sur son deuxième opéra (écrit en allemand) Charlotte Salomon
(Salzbourg 2010, ici lors de la création allemande en 2017 à Bielefeld).
→ Entretien avec le compositeur à propos du Soulier de satin.
(Attention, vous entendez en fond ses Sonnets
de Louise Labé, pas son opéra.)
Au disque, il existe de beaux échantillons de son art symphonique,
notamment avec le Symphonique de Seattle (Seattle SO Media),
l'Orchestre de Paris (Naïve) et le Philharmonique de Radio-France
(Radio-France).
Aussi sa contribution, très caractéristique de son style, au Requiem de Reconciliation (paru
chez Hänssler) avec son « Domine J » en guise d'Offertoire – aux côtés
de Berio, Cerha, Nordheim, Rands, Penderecki, Rihm, Kurtág…
À bientôt pour un nouvel épisode de la fin de lafin-du-monde !
(Est-ce la fin-renouveau ou la fin-définitive, je ne m'avancerai
guère sur ce point.)
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Discourir a suscité :
Toujours la brève présentation des nouveautés (et autres écoutes et
réécoutes) du mois écoulé. Je laisse une trace pour moi, autant vous
donner des idées d'écoutes…
Conseils
Opéra
Trois opéras très peu présents au disque :
♦ Les
Feſtes d'Hébé de Rameau
dans leur version révisée de 1747 ;
♦ Drot og marsk de Heise, généreux opéra romantique
suédois ;
♦ Constellations d'Efrain Amaya d'après la vie de Miró (2012).
Hors nouveautés, retour aux fondamentaux : Isis de LULLY,
La mort d'Abel de Kreutzer (six fois…), les meilleurs Verdi de jeunesse dans leurs
meilleures versions (Oberto, Nabucco, Alzira, Stiffelio et sa refonte
Aroldo… ne manquait qu'Il Corsaro !), Tristan
de Wagner dans une version
ultime (C. Kleiber, Scala 1978), les deux meilleurs Offenbach comiques (Barbe-Bleue et
Le roi Carotte), Barbe-Bleue de Bartók
en japonais, Saint François
d'Assise de Messiaen dans
la souple version Nagano !
Récitals
♦ Romances, Ballades & Duos, parmi
les œuvres les plus touchantes de Schumann,
par les excellents spécialistes Metzer, Vondung, Bode et Eisenlohr.
♦ Un autre cycle de Jake Heggie
: Songs for Murdered Sisters.
♦ Yoncheva – disque au répertoire très varié, culminant dans Dowland et surtout une chaconne
vocale de Strozzi
éblouissante.
♦ Piau – grands classiques du lied symphonique décadent (dont les R. Strauss).
Hors nouveautés : j'ai découvert le récital composite de Gerald Finley
avec le LPO et Gardner, tout y est traduit en anglais.
Sacré
♦ Cantates de la vie de Jésus par Pfleger, objet musical (et textuel)
très intriguant.
♦ Couplage de motets de M.Haydn et
Bruckner par la MDR Leipzig.
Hors nouveautés : Motets latins de Pfleger
(l'autre disque), motets latins de Danielis
(merveilles à la française), Cherubini
(Messe solennelle n°2 par Bernius, aussi l'étonnant Chant sur la
mort de Hayndn qui annonce… Don
Carlos !), Messe Solennelle de
Berlioz (par Gardiner), Service de la Trinité et Psaumes de
Stuttgart de Mantyjärvi.
Orchestral
Hors nouveautés : Cherubini (Symphonie
en ré), Mahler par Tennstedt
(intégrale EMI et prises sur le vif), Tapiola
de Sibelius (par Kajanus,
Ansermet, Garaguly, plusieurs Berglund…), Pejačević (Symphonie en fa dièse)
Concertant
Hors nouveautés : concertos pour violon de Kreutzer, Halvorsen, Moeran, Harris, Adams, Rihm,
Dusapin, Mantovani. Concertos pour hautbois de Bach par Ogrintchouk. Concerto pour
basson de Dupuy par van
Sambeek.
Chambre
♦ Trios de Rimski et Borodine, volume 3
d'une anthologie du trio en Russie.
♦ Pour deux pianos : Nocturnes de Debussy
et Tristan de Wagner arrangé
par Reger.
♦ Meilleure version de ma connaissance pour le Quatuor pour la fin du
Temps de Messiaen par le Left
Coast Ensemble (musiciens de la région de San Francisco).
Hors nouveautés : Matteis (disque
H. Schmitt et disque A. Bayer), Bach (violon-clavecin
par Glodeanu & Haas, souplesse garantie), Rondo alla Krakowiak de Chopin avec Quintette à cordes,
disques d'arrangements du Quatuor
Romantique (avec harmonium !) absolument merveilleux, Messiaen (Quatuor pour la fin du
Temps par Chamber Music Northwest).
Et pas mal de quatuors à cordes bien évidemment : d'Albert, Smyth (plus le Quintette à cordes), Weigl, Andreae, Korngold, Ginastera (intégrale des quatuors
dans la meilleure version disponible)…
Solo
♦ Récital de piano : Samazeuilh, Decaux, Ferroux, L. Aubert
par Aline Piboule.
Hors nouveautés : clavecin de 16 pieds
de Buxtehude à C.P.E. Bach.
La légende
Du vert au violet, mes recommandations…
→ * Vert : réussi !
→ ** Bleu : jalon considérable.
→ *** Violet : écoute capitale.
→ ¤ Gris : pas convaincu.
(Les disques sans indication particulière sont à mon sens de très bons
disques, simplement pas nécessairement prioritaires au sein de la
profusion de l'offre.)
Liste brute suit :
Nouveautés : œuvres
♥♥
Rameau – Les Feſtes d'Hébé
(version de 1747) – Santon, Perbost, Mechelen, Estèphe, Orfeo
Orchestra, Vashegyi (radio hongroise)
→ Premier enregistrement de la version remaniée de 1747, très vivement
animée par Vashegyi (davantage tourné vers l'énergie cinétique que la
couleur). Des réserves fortes sur Santon ici (vibrato vraiment trop
large, instrument surdimensionné), en revanche Estèphe (mordant haut et
verbe clair) exhibe l'un des instruments les mieux faits de toute la
scène francophone.
→ Audible sur la radio hongroise avant parution CD
dans quelques mois…
♥♥
Rimski-Korsakov, Cui, Borodine
– Trios piano-cordes (« Russian Trio History vol.3 »)
– Brahms Piano Trio (Naxos 2021)
→ Élan formidable du Rimski. Très beau mouvement lent lyrique de
Borodine.
♥♥
Brahms, Sonate à deux pianos //
Wagner-Reger, Prélude et mort d'Isolde // Debussy, Nocturnes –
« Remixed » –
Grauschumacher Piano Duo (Neos 2021)
→ Splendides timbres, textures et couleurs du duo. Ainsi transcrits,
Tristan et les Nocturnes constituent une approche originale, et
marquante.
♥
Koželuch : Concertos and Symphony par Sergio
Azzolini, Camerata Rousseau, Leonardo Muzii (Sony 2021)
→ Avec un son de basson très terroir.
♥♥♥
Pfleger – Cantates « The
Life and Passion of the Christ » – Vox Nidrosiensis,
Orkester Nord, Martin Wåhlberg (Aparté 2021)
→ Musique du Nord de l'Allemagne au milieu du XVIIe siècle. Œuvres
inédites (seconde monographie seulement pour ce compositeur.
→ Plus ascétique que ses motets latins (disque CPO, plus expansif), je
vous promets cependant de l'animation, avec ses solos de psaltérion,
ses évangélistes qui fonctionnent toujours à deux voix, ses structures
mouvantes qui annoncent l'esthétique des Méditations pour le Carême de
Charpentier.
→ Par ailleurs, curiosité d'entendre des textes aussi composites
(fragments des Évangiles mais aussi beaucoup d'Ancien Testament épars),
ou encore de voir Dieu s'exprimer en empruntant les mots d'Ézéchiel et
en émettant des notes très graves (mi 1 - ut 1) sur des membres de
phrase entiers.
→ On y rencontre des épisodes peu représentés d'ordinaire dans les
mises en musique – ainsi la rencontre d'Emmaüs, ou la Cananéenne dont
la fille est possédée – écrits en entrelaçant les sources des
Évangiles, des portions des livres prophétiques, les gloses du XVIIe et
les chants populaires de dévolution luthériens, parfois réplique à
réplique…
→ De quoi s'amuser aussi avec le contexte (je vous en touche un mot
dans la notice de ma main), avec ces duels à l'épée entre maîtres de
chapelle à la cour de Güstrow (le dissipé Danielis !), ou encore
lorsque Pfleger écarte sèchement une demande du prince, parce que
lui sert d'abord la gloire de la musique et de Dieu. (Ça pique.)
→ Et
superbe réalisation, conduite élancée, voix splendides et
éloquentes.
♥♥
SCHUMANN, R.: Lied Edition,
Vol. 10 - Romanzen und Balladen / Duets (Melzer, Vondung, Bode,
Eisenlohr)
→ Superbe attelage pour les lieder en duo de Schumann, de petits bijoux
trop peu pratiqués.
♥♥
Michael Haydn, Bruckner – Motets
– MDR Leipzig, Philipp Ahmann (PentaTone 2021)
→ La parenté entre les deux univers sonores (calmes homorythmies,
harmonies simples) est frappante. La couleur « Requiem de
Mozart » reste prégnante chez M. Haydn. Très beau chœur rond et
tendre.
♥
Monteverdi, Ferrabosco,
Cavalli, Strozzi, Stradella, Gibbons, Dowland, Torrejón, Murcia,
traditionnel bulgare… – « Rebirth » – Yoncheva, Cappella Medeiterranea,
García Alarcón (Sony 2021)
→ La voix est certes devenue beaucoup plus ronde et moins focalisée,
mais le style demeure de façon impressionnante, pas le moindre
hors-style ici.
→ Accompagnement splendide de la Cappella Mediterranea, parcourant
divers climats – l'aspect « ethnique » un peu carte postale
de certaines pistes, façon Arpeggiata, étant probablement le moins
réussi de l'ensemble.
→ Le disque culmine assurément dans l'ineffable chaconne de l'Eraclito
amoroso de Mlle Strozzi, petite splendeur. . Come again de Dowland est
aussi particulièrement frémissant (chaque verbe est coloré selon son
sens)… !
♥♥♥
Samazeuilh, Le Chant de la Mer
// Decaux, Clairs de lune // Ferroud, Types // Aubert, Sillages
– Aline Piboule (Printemps des Arts de Monte-Carlo 2021)
→ Déjà célébrée par deux fois dans des programmes français ambitieux
chez Artalinna (Flothuis, Arrieu, Smit, Fauré, Prokofiev,
Dutilleux !), grand retour du jeu plein d'angles d'Aline
Piboule dans quatre cycles pianistiques français de très haute
volée :
→ le chef-d'œuvre absolu de Decaux (exploration radicale et approche
inédite de l'atonalité en 1900),
→ première gravure (?) du Ferroud toujours inscrit dans la ville,
→ lecture ravivée de Samazeuilh (qui m'avait moins impressionné dans la
version ATMA), et
→ scintillements argentés, balancements et mélodies exotiques
fabuleuses des Sillages de Louis Aubert !
→ bissé
♥
PÄRT, A.: Miserere + A Tribute
to Cæsar + The Deer's Cry, etc. – BayRSO, œsterreichisches
ensemble fuer neue musik, Howard Arman (BR-Klassik 2021)
→ Belle version de belles œuvres de Pärt – pas nécessairement le Balte
le plus vertigineux en matière de musique chorale, mais sa célébrité
permet de profiter souvent de ses très belles œuvres, servies ici par
ce superbe chœur.
Michał BERGSON – Piano
Concerto / Mazurkas, Polonaise héroïque, Polonia!, Il Ritorno,
Luisa di Montfort [Opera] (excerpts) – Jonathan Plowright au piano,
Drygas, Kubas-Kruk ; Poznan PO, Borowicz (DUX 2020)
→ Le père d'Henri – principale raison d'enregistrer ces œuvres pas
majeures.
→ Concerto très chopinien (en beaucoup moins intéressant). La Grande
Polonaise Héroïque, c'est même du pillage de certaines tournures de
celle de Chopin… (en beaucoup, beaucoup moins singulier)
→ L'Introduction de Luisa di Montfort est écrite sur le thème
« Vive Henri, vive ce roi galant », plus original et amusant.
Mais ensuite : cabalette transcrite pour clarinette, on garde donc
juste la musique belcantiste pas très riche et la virtuosité
extérieure, sans le théâtre.
→ Il Ritorno, une petite pièce vocale en français, galanterie
ornementale virtuose parfaitement banale de 4 minutes. Pas
enthousiaste.
→ Première déception chez DUX ! (mais au moins c'est
rarissime et plutôt bien joué… donc toujours une découverte agréable)
♥♥
Efrain AMAYA – Constellations [2012]
– Young, Kempson, Shafer ; Arts Crossing Chb O, Amaya (Albany 2020)
→ Très tonal, sur jolis ostinatos, déclamation sobre pour trois
personnages, un opéra inspiré par la vie (et les opinions) de Joan
Miró. Il y discute de ses ressentis d'artiste (sur Dieu, dans le
premier tableau…) avec sa femme, parfois en présence de sa fille
silencieuse. Également quelques échanges avec un oiseau, muse du
peintre (incarné par la chanteuse qui fait l'épouse), et entre l'épouse
et l'esprit de la maison.
→ Même le final, lorsque la famille fuit tandis que les bombes se
mettent à pleuvoir sur le village, sonne plutôt « oh, regarde la
télé, c'est absolument dément ce qu'ils font, tu y crois
toi ? ».
→ Ce n'est pas du drame très brûlant, mais tout ça est très joli et
délicat, assez réussi. À tout prendre beaucoup plus satisfaisant que
ces opéras qui, en voulait être simultanément un laboratoire musical ou
poétique, ne sont tout simplement pas opérants prosodiquement et
dramatiquement – devenant vite mortellement ennuyeux. Choix peu
ambitieux ici, mais plutôt séduisant.
♥♥
STANCHINSKY : Piano
Music (A Journey Into the Abyss) (Witold Wilczek) (DUX 2021)
→ Impressionnant pianiste, très découpé et enveloppant à la fois !
→ Le corpus en est ravivé (pièces polyphoniques, nocturne, mazurkas).
Mais le plus intéressant demeure les Fragments, absents ici. ♥
STANCHINSKY : Piano
Works (Peter Jablonski) (Ondine 2021)
→ A beaucoup écouté Chopin... Très similaire dans les figures et
l'harmonie, à la rigueur augmenté de quelques effets retors typés
premier Scriabine.
→ Les Fragments sont plus intéressants que les Sonates et Préludes
; beaucoup plus originaux et visionnaires, plus scriabiniens, voire
futuristes.
→ Pianiste assez lisse.
♥♥♥HEISE, P.A.: Drot og marsk
(Royal Danish Opera Chorus and Orchestra, Schønwandt) (Dacapo 2021)
→ Superbe drame romantique, dans la veine de Kuhlau, remarquablement
chanté et joué. Tout est fluide, vivant, inspiré, œuvre à découvrir
absolument ! (il en existait déjà une version pas trop
ancienne chez Chandos) ♥♥HEGGIE, J.: Songs for Murdered
Sisters (J. Hopkins, J. Heggie)
→ Toujours dans le style fluide et très bien pensé rhétoriquement de
Heggie. Songs très bien
chantées.
Nouveautés : versions
Bach: 'Meins Lebens Licht' -
Cantatas BWV 45-198 & Motet BWV 118 – Collegium Vocale Gent,
Philippe Herreweghe (Phi 2021)
→ Approche très douce et caressante, comme voilée… Agréable, mais on
peut faire tellement plus de ce corpus !
→ (Déçu, j'ai beaucoup lu que c'était ultime…)
♥♥♥Messiaen – Quatuor pour
la fin du Temps – Left Coast Ensemble
(Avie 2021)
→ Captation proche et très vivante, interprétation très sensible à la
danse et à la couleur, une merveille où la direction de
l'harmonie, le sens du discours apparaissent avec une évidence rare !
+ Rohde: One wing
(Presler, Anna; Zivian, Eric)
→ Très plaisante piécette violon-piano, congruente avec Messiaen,
écrite par l'altiste membre de cet ensemble centré autour de San
Francisco.
♥
R. Strauss, Berg, Zemlinsky –
Lieder orchestraux : Vier letzte Lieder, Morgen,
Frühe-Lieder, Waldesgespräch – Piau,
O Franche-Comté, Verdier (Alpha 2021)
→ Beau grain de cordes (pas du tout un fondu « grand
orchestre », j'aime beaucoup), cuivres moins élégants.
→ Piau se tire très bien de l'exercice, même si captée de près (et pour
ce format de voix, j'aime une articulation verbale plus acérée), très
élégante et frémissante.
Verdi – Falstaff – Raimondi, OR
Liège, Arrivabeni (Dynamic)
→ Raimondi vieillissant et éraillé, mais toujours charismatique. En
revanche, tout est capté (y compris le très bon orchestre) atrocement,
comme rarement chez ce label pourtant remarquable par ses prises de son
ratées : on entend tout comme depuis une boîte sous la fosse, les
chanteurs sont trop loin l'orchestre étouffé, c'est un carnage.
→ À entendre pour la qualité des interprètes, mais très peu agréable à
écouter.
♥
Beethoven: König Stephan (King
Stephen), Op. 117 (revised spoken text by K. Weßler) – Czech
Philharmonic Choir, Brno; Cappella Aquileia; Bosch, Marcus (CPO 2021)
+ ouvertures de Fidelio
→ Version très informée et sautillante, avec un récitant (à défaut du
texte d'origine) ce qui est rarement le cas.
Autres nouvelles écoutes : œuvres
♥♥♥
Offenbach – Le roi Carotte –
Pelly, Lyon (vidéo France 3)
→ Les sous-entendus grivois les plus osés que j'aie entendus sur une
scène d'opéra… Formidable composition étonnamment libre pour du
Offenbach, livret d'une ambition bigarrée assez folle, une petite
merveille servie au plus haut niveau (Mortagne, Beuron, Bou !).
→ Grand concertato des armures qui évoque Bénédiction des Poignards,
superbe quatuor suspendu d'arrivée à Pompéi, impressionnante figuration
des chemins de fer…
♥♥♥Danielis – Motets –
Ensemble Pierre Robert, Desenclos (Alpha)
→ Petites merveilles à la française de ce compositeur wallon ayant
exercé en Allemagne du Nord, où – à Güstrow notamment – il s'est
illustré par ses frasques, insultes, caprices, chantages au départ…
→ Interprétation à la française également, d'une sobre éloquence, comme
toujours avec Desenclos.
→ Bissé.
♥♥
Buxtehude, Böhm, Weckmann, J.S.
Bach, C.Ph. Bach, W.F. Bach – Vom Stylus phantasticus zur freien
Fantasie – Magdalena Hasibeder sur
clavecin 16’ de Matthias Kramer (2006) d’après un clavecin
hambourgois (vers 1750) (Raumklang 2013)
→ Impressionnante majesté du clavecin doté d'un jeu de seize pieds (au
lieu du huit-pieds traditionnel), capté de façon un peu trouble. Mais
la superbe articulation de M. Hasibeder compense assez bien ces
limites. Un pont entre deux esthétiques de l'affect différentes, sur un
rare modèle reconstitué.
♥♥
Moeran – Concerto pour violon
– (Lyrita)
→ Lyrique, atmosphérique, dansant, très réussi. Mouvements lents
encadrant un mouvement rapide très entraînant et bondissant.
+ Rhapsodie en fa# avec piano (aux formules digitales très
rachmaninoviennes)
+ Rhapsodie en mim pour orchestre, très belle rêverie !
♥♥
Roy Harris & John Adams: Violin Concertos – Tamsin
Waley-Cohen, BBC Symphony Orchestra, Andrew Litton (Signum)
→ Deux concertos très vivants et colorés, où l'orchestre jou sa part.
→ Bissé.
♥♥
Halvorsen – Concerto pour
violon – Henning Kraggerud, Malmö SO (Naxos 2017)
→ Très violonistique, mais beaucoup des cadences simples et sens de la
majesté qui apportent de grandes satisfactions immédiates.
♥♥
Rihm, Gedicht des Malers
– R. Capuçon, Wiener Symphoniker, Ph. Jordan + Dusapin, Aufgang – R.
Capuçon, OPRF, Chung + Mantovani, Jeux d'eau –
R. Capuçon, Opéra de Paris, Ph. Jordan
→ Mantovani chatoyant et plein de naturel, Rihm lyrique et privilégiant
l'ultrasolo et le suraigu, Dusapin plus élusif.
♥♥
Svendsen: Violin
Concerto in A major, Op. 6 / Symphony No. 1 in D major, Op. 4 – Arve
Tellefsen, Oslo PO, Karsten Andersen (ccto), Miltiades Caridis (symph)
(Universal 1988)
→ Timbre d'une qualité surnaturelle… Sinon belle plénitude
paganino-mendelssohnienne, et plus d'atmosphères que d'épate.
→ Symphonie plus naïve, en bonne logique vu le langage.
♥
Matteis – False
Consonances of Melancholy – A. Bayer, Gli Incogniti, A. Bayer (ZZT / Alpha 2009)
→ Très beau disque également, mais de consonance plus lisse. ♥♥
Matteis – Ayrs for the
Violin – Hélène Schmitt (Alpha
2009)
→ Œuvres magnifiques, déjà tout un art consommé de doubles cordes
notamment, mais toujours avec poésie.
♥
Saint-Saëns – Suite pour
violoncelle et orchestre – Camille Thomas, ON Lille, A. Bloch (DGG 2017)
→ Suite d'inspiration archaïsante mais extrêmement romantisée, très
réussie.
+ des Offenbach arrangés
♥
Boccherini, Couperin-Bazelaire, Frescobaldi-Toister,
Monn-Schönberg – Concertos pour
violoncelle – Jian Wang,
Camerata Salzburg (DGG 2003)
→ Boccherini G. 482 en si bémol, plein de vie. Le reste du corpus est
moins marquant, surtout Monn, assez terne. Très belle interprétation
tradi-informée.
Pabst – Trio piano-cordes (« Russian Trio
History vol.2 ») – Brahms Piano Trio (Naxos)
→ Bissé. Beau Trio à la mémoire d'A. Rubinstein, bien fait, mais je
n'ai pas été particulièrement saisi.
Dupuy: Flute Concerto No.
1 in D Minor – Petrucci, Ginevra; Pomeriggi Musicali, I; Ciampi,
Maurizio (Brilliant Classics 2015)
→ On y retrouve les belles harmonies contrastées et expressives propres
à Dupuy, mais l'expression galante et primesautière induite par la
flûte n'est pas passionnante.
♥
Édouard Dupuy – Bassoon
Concerto in A Major – van Sambeek, Sinfonia Rotterdam, Conrad van
Alphen (Brilliant 2012)
→ Orchestre hélas tradi-mou. Belle œuvre qui mériterait mieux, quoique
en deçà du gigantesque concerto en ut mineur…
♥♥
Kreutzer – Violin Concerto No. 14 in E Major –
Peter Sheppard Skærved, Philharmonie Slovaque de Košice ; Andrew
Mogrelia (Naxos 2007)
→ Quelle grâce, on pense à Du Puy !
+ n°15, Davantage classicisme standard, mais interprétation très belle
(quel son de violon, quelle délicatesse de cet orchestre tradi !) qui
permet de se régaler dans les moments les plus lyriques.
(Arrêtez un peu de nous casser les pieds avec Saint-George et
faites-nous entendre du Clément et du Kreutzer, les gars !)
Kreutzer: 42 Etudes ou caprices –
Masayuki Kino (Exton 2010)
→ Vraiment des études de travail, certes plutôt musicales, mais rien de
bien passionnant à l'écoute seule, si l'on n'est pas dans une
perspective technique. Un disque pour se donner des objectifs plutôt
que pour faire l'expérience de délices musicales…
→ (mieux qu'Aškin et E. Wallfisch, paraît vraiment difficile à timbrer)
♥♥♥
Marschner ouv Vampyr, Korngold fantaisie Tote Stadt, R. Strauss Ariadne Fantaisie, Meyerbeer fantaisie Robert le Diable
– « Opera Fantasias from the Shadowlands » – Le Quatuor Romantique (violon, violoncelle,
piano, harmonium) (Ars Produktion 2010)
→ Arrangements passionnants qui ne se limitent pas aux moments
instrumentaux les plus évidents mais parcourent l'œuvre (le pot-pourri
d'Ariadne est particulièrement exaltant !), et dans un effectif
typique
de la musique privée de la fin du XIXe siècle, un ravissement – qui
change radicalement des disques qu'on a l'habitude d'entendre.
→ Trissé.
♥♥
Wagner – Wesendonck,
extraits de Rienzi, Lohengrin, Meistersinger, Parsifal –
« Operatic Chamber Music » – Suzanne McLeod, Le Quatuor Romantique (violon,
violoncelle, piano, harmonium) (Ars Produktion 2013)
→ À nouveau des arrangements qui (échappent un peu moins aux grands
tubes mais) renouvellent les équilibres sans déformer l'esprit ni
l'impact des œuvres. Très persuasif !
♥♥
Tchaïkovski,
Casse-Noisette (extraits), Waldteufel
Patineurs, Humperdinck
ouverture Hänsel & Noëls
traditionnels allemands – « CHRISTMAS MUSIC - A Late
Romantic Christmas Eve » – (Elena Fink, Le Quatuor Romantique) (Arsk
Produktion 2010)
→ Encore un délice…
♥
BRAHMS, J.: Piano
Quintet become String Quintet, Op. 34 (reconstructed by S. Brown) / WEBER, J.M.: String Quintet in D
Major (Divertimenti Ensemble) (Cello Classics 2007)
→ Belle œuvre de Weber (Joseph Miroslav).
→ Transformation réussie du Quintette avec piano en quintette à cordes,
les contrastes et les effets rythmiques demeurent vraiment de façon
convaincante – davantage que dans la version Sonate pour deux pianos,
pourtant de la main de Brahms !
♥♥
Mantyjärvi – Service de
la Trinité, Psaumes de Stuttgart et autres motets – Trinity College
Cambridge, Layton
→ Excellent exemple de la belle écriture chorale de la baltique, avec
une progression harmonique simple, des accords riches, un rapport
éttroit au texte, une lumière intense.
♥♥
Smyth – Quatuor en mi mineur
– Mannheim SQ (CPO)
+ quintette à cordes
→ Œuvres remarquablement bâties, avec une belle veine
mélodico-harmonique de surcroît. Le Quintette (de jeunesse) plus marqué
par une forme de folklore un peu rustique, le quatuor plus sophistiqué
(peut-être encore meilleur).
♥
Bosmans – Quatuor –
→ Bien bâti, particulièrement court.
♥♥
Honneur à la patrie (Collection "Chansons de France") – Chants patriotiques – Thill, Lucien
Lupi, Dens, Arlette Deguil, Legros, Roux, Michèle Dorlan… (Marianne
Melodie 2011)
Cherubini, Galuppi, Clementi, Bonazzi, Busi, Canneti… – Sonatas for two organs – Luigi
Celeghin, Bianka Pezić (Naxos 2004)
→ Cherubini avec des marches harmoniques alla Bach, Galuppi tout
bondissant en basses d'Alberti… quelles étranges choses. Assez sinistre
sur ces pleins-jeux blanchâtres (pourtant des orgues italiens de 1785),
pièces pas passionnantes… et l'effet de dialogue est
complètement perdu au disque (la matière musicale seule ne paraît pas
justifier l'emploi de deux organistes.
→ Seul Cherubini m'a un peu intéressé, par sa tenue et son décalage
avec l'habitude. Sinon, l'arrangement par Francesco Canneti du grand
concertato à la fin du Triomphe d'Aida est un peu divertissant et
tuilé, à défaut de subtil.
Cherubini: Sciant gentes – Keohane, Maria;
Oitzinger, Margot; Hobbs, Thomas; Noack, Sebastian; Stuttgart Chamber
Choir; Hofkapelle Stuttgart; Bernius, Frieder (Carus 2013)
→ Gentil motet sans éclat particulier, bien joué sans électricité
excessive non plus. ♥♥
Cherubini – Chant sur la mort de Haydn, Symphonie en ré
– Cappella Coloniensis, Gabriele Ferro (Phoenix 2009)
→ Début de la mort de Haydn contient pas mal d'éléments du début de
l'acte V de Don Carlos ! Culture sacrée commune aux deux, ou
souvenir de Verdi ?
Cherubini – Pimmalione
– Adami, Berghi, Carturan, Ligabue, RAI Milano, Gerelli (libre de
droits 1955)
Cherubini – Les Abencérages –
Rinaldi, Dupouy, Mars ; RAI Milan, Maag (Arts)
→ Quelques variations (orchestrales !) sur la Follia en guise de
danses de l'acte I.
→ Ne semble pas génialissime (récitatifs médiocres en particulier),
mais joué ainsi à la tradi-mou avec une majorité de chanteurs à fort
accent et plutôt capté, on ne se rend pas forcément compte des beautés
réelles… M'a évoqué le Cherubini-eau-tiède d'Ali Baba et de Médée, eux
aussi très mal servis au disque…
♥
Cherubini – Messe Solennelle
n°3 en mi (1818) // 9 Antifona sul canto fermo 8 tona // Nemo
gaudeat – Ziesak, Pizzolato, Lippert, Abdrazakov ; BayRSO,
Muti (EMI)
→ Mollissime. Il y a l'air d'y avoir de jolies choses, mais Muti,
pourtant sincère amoureux de cette musique, noie tout sous une mélasse
hors style.
→ Quand même la très belle découverte du motet Nemo gaudeat, très
belles figures chorale, curieux de réentendre cela en de meilleures
circonstances…
♥♥
Bartók, Le Château de Barbe-Bleue (en japonais) – Ito, Nakayama, NHK
Symphony, Rosenstock (1957, édité par Naxos)
→ Pas très typé idiomatiquement en dehors du Prologue, mais très bien
chanté et joué, beaucoup d'esprit ! ♥
Górecki: String
Quartet No. 3, Op. 67, "Pieśni śpiewają" ( … Songs Are Sung) – DAFÔ
String Quartet (DUX 2017)
→ Aplats et répétitions, pas aussi détendant que son Miserere ou sa
Troisième Symphonie, clairement, mais dans le même genre à temporalité
lente et au matériau raréfié.
→ Premier mouvement un peu sombre, le deuxième est au contraire un
largo en majeur, en grands accords lumineux et apathiques, les deux
scherzos intermédiaires apportant un brin de vivacité, jusqu'au final
largo, plus sérieux et prostré. Assez bel ensemble, plutôt bien fait
(mais très long pour ce type de matière : 50 minutes !).
♥♥
CHOPIN : Rondo alla
Krakowiak (Paleczny, Prima Vista Quartet, Marynowski) (DUX 2015)
→ Réjouissante version accompagnée par un quintette à cordes, pleine de
saveur et de tranchant par rapport aux versions orchestrales forcément
plus étales et arrondies – et ce même du côté du piano !
Autres nouvelles écoutes : interprétations
♥
Chabrier, ouverture de Gwendoline, España, Bourrée fantasque,
Danse
villageoise / Bizet, Suite de l'Arlésienne / Lalo Ys ouverture /
Berlioz extraits Romé / Debussy Faune / Franck Psyché extts / Pierné
Cydalise extts, Ramuntcho extts, Giration, Sonata da Camera – Orchestre
Colonne, Pierné (Malibran)
→ Quelle vivacité, quel élan ! Et le son est franchement bon
pour son temps.
♥♥
Messiaen – Saint François
d'Assise – Hallé O, Nagano (DGG)
→ Quel naturel par rapport à Ozawa ! On sent que la
partition fait
désormais partie du patrimoine et que son discours coule de source.
Walton – Concerto pour violon –
Suwanai (Decca)
→ Toujours son très beau son, mais l'œuvre me laissant assez froid…
♥♥♥
Mahler – Symphonie n°5 – LPO, Tennstedt (EMI)
→ Tourbillon dément. Même l'Adagietto est d'une tension à peine
soutenable.
MONN, G.M.: Cello Concerto in G Minor (arr. A.
Schoenberg) (Queyras, Freiburg Baroque Orchestra, Müllejans) (Harmonia
Mundi)
→ Un peu aigre comme son d'orchestre pour du classicisme, serait sans
doute très bien dans une œuvre intéressante mais ici…
Saint-Saëns, Berlioz – « French Showpieces (Concert
Francais) » –
James Ehnes, Orchestre symphonique de Québec, Yoav Talmi (Analekta 2001)
♥♥
Bach – Oboe Concertos –
Alexei Ogrintchouk, Swedish ChbO (BIS 2010)
→ Quel son incroyable, et quel orchestre aussi…
Verdi – Oberto (version originale), acte I
– Guleghina, Stuart Neil, Ramey ; Saint-Martin-in-the-Fields,
Marriner (Philips)
→ Tire beaucoup plus, joué ainsi, vers Norma et le belcanto plus
traditionnel. Plus formel, moins stimulant.
→ Avec Marriner, les formules d'accompagnement restent de
l'accompagnement. Et même Ramey semble un peu prudent, composé. (Manque
d'habitude de ces rôles en scène, probablement aussi : la plupart
n'ont
dû faire que ce studio.)
♥♥
Verdi – Oberto –
Dimitrova, Bergonzi, Panerai ; Gardelli (Orfeo)
→ Grande inspiration mélodique et dramatique pour ce premier opéra.
Distribution qui domine ses rôles ! Et des ensembles
furibonds
étourdissants !
♥♥ Verdi – Alzira – Cotrubas,
Araiza, Bruson, Gardelli (Orfeo)
→ De très très beaux ensembles… Un des Verdi les moins joués, et
vraiment sous-estimé.
♥Sibelius – Symphonie n°2 –
Suisse Romande, Ansermet
(Decca 1962)
→ Belle version pleine d'ardeur, avec des timbres toutefois très
aigrelets. Tout ne fonctionne pas à égalité (le mouvement lent manque
peut-être un peu de plénitude et de fondu ?), mais la toute fin
est assez incroyable de généreuse intensité.
♥♥
Sibelius – Tapiola –
Helsinki PO, Berglund
→ Un peu rond, mais rapide et contrasté, extrêmement vivant ! ♥♥
+ Kajanus
→ Orchestre limité et problématique (justesse, disparité de timbres),
mais élan irrésistible, conduite organique du tempo, saveur des
timbres !
♥♥
Messiaen – Quatuor pour la fin
du Temps – Chamber Music Northwest (Delos 1986)
Messiaen – Quatuor pour la fin du Temps – Jansen, Fröst,
Thedéen, Debargue (Sony)
→ Très soliste, manque un peu de cette fièvre commune (trop facile pour
eux ?). Même Thedéen, mon idole d'éloquence élégance dans Brahms,
paraît un peu forcer son timbre.
♥
Verdi – Nabucco (extraits en
allemand) – Liane Synek, Lear, Kónya, Stewart, Talvela ;
Deutsche Oper Berlin, H. Stein (DGG)
→ Version très bien chantée (en particulier le ferme mordant de Stewart
et la tendreté de Lear).
→ Les extraits sont étrangement choisis (pas d'ensembles, pas
d'Abigaille hors sa mort !).
♥♥♥
Verdi – Aroldo – Vaness,
Shicoff, Michaels-Moore ; Maggio Firenze, Luisi (Philips 2001)
→ Distribution, orchestre, captation de luxe pour cette refonte
de Stiffelio, dans le contexte plus consensuel des croisades. Les
meilleurs morceaux (le grand ensemble du duel à l'acte II, l'air du
père au début du III…) sont cependant conservés, à l'exception du
prêche final, hélas. (La version Aroldo de la fin Deest non seulement
musicalement fade, mais aussi dramatiquement totalement ratée.)
→ Meilleure version disponible au disque pour Aroldo, à mon sens.
→ bissé
Schubert – Quatuor n°13 –
Diogenes SQ
+ Engegård (plus vivant)
+ Ardeo (un peu gentil)
+ Takacs (vrai relief, son grand violon)
+ Terpsycorde réécoute (instruments anciens)
+ Mandelring (belle mélncolie)
+ Chilingirian SQ (autant leur Quintette est fabuleux, autant ce
quatuor, épais et mou me déçoit de leur part)
♥♥♥
Sibelius – Tapiola –
Suisse Romande, Ansermet
→ Ce grain incroyable, cette verdeur, cette clarté des timbres et du
discours ! (+ Davis LSO, très bien) ♥♥ (+ Berglund Radio Finlandaise, contrastes incroyables !) ♥♥♥
Cherubini – Medea acte I –
Forte, Antonacci, Filianoti ; Regio Torino, Pidò
→ Toujours aussi mortellement ennuyeux… et malgré Pidò (il faut dire
que la distribution n'aide guère…).
♥
Debussy, œuvres à deux
pianos – Grauschumacher Piano Duo (Neos 2021)
♥
récital : Weber
(Euryanthe), Wagner (Tannhäuser, Meistersinger), Verdi (Otello),
Tchaïkovski (Iolanta), Bizet (Carmen), Adams (Doctor Atomic), Turnage
(The Silver Tassie)… en anglais
– Finley, LPO, Gardner
(Chandos 2010)
→ Très beau récital très varié et original, splendidement chanté sur
toute l'étendue des tessitures et des styles…
+ réécoute de l'air d'Adams avec BBCSO & Adams (Nonesuch 2018) ♥♥
Quel tube immortel !
Haendel – Jephtha (disco
comparée) Gardiner, c'est plutôt un de
ses disques tranquilles (mous). Pas du niveau de son Penseroso par exemple. Biondi est très bien mais
attention, il utilise un orchestre moderne, les cordes sont en
synthétique et très ronde même si ça vibre peu, couleurs des vents
plutôt blanches aussi, et on entend que les archets sont modernes, ça
n'a pas le même tranchant à l'attaque : c'est très bien pour un
orchestre pas du tout spécialiste, mais vu qu'on a du choix au disque,
n'en attends pas un truc comparable à ses enregistrements de Vivaldi. Budday sonne un peu écrasé, Grunert plutôt triste. Même Christophers n'est pas très
électrique. Creed reste un peu tranquille,
mais un des plus animés et équilibrés en fin de compte. Harnoncourt a un peu vieilli,
mais ça a le grain extraordinaire et l'engagement du Concentus des
débuts… Il faut voir sur la longueur ce que ça donne, mais l'effet Saül n'est pas à exclure ! En
tout cas, c'est nettement la plus habitée, je trouve. (Avec Biondi,
mais instruments modernes…)
♥
Smetana: Má vlast
– Bamberg SO, Hrůša (Tudor 2016)
→ Beaux cuivres serrés, superbes cordes, grand orchestre assurément et
par la légèreté de touche d'un habitué du folklore. Ensuite, je trouve
toujours cette œuvre aussi univoque, faite de grands aplats
affirmatifs, sans discours très puissant, une suite de grands
instantanés grandioses. À tout prendre, dans le domaine du mauvais goût
pas toujours souverainement inspiré, l'Alpestre de Strauss m'amuse
autrement !
Réécoutes : œuvres
♥♥♥
LULLY – Isis (actes III, IV)
– Rousset
♥
Pierné – Cydalise & le
Chèvre-pied – Luxembourg PO, Shallon (Timpani)
→ Très joli, dans le genre de Dapnis (en plus rond). Le sujet
versaillais n'induit pas vraiment d'archaïsmes. Très beau ballet galant
et apaisé.
Pierné – La Croisade des Enfants (en
anglais) – Toronto SO, Walter Susskind
→ Un peu lisse, en tout cas joué / chanté ainsi.
♥♥
Pierné – L'An Mil –
Peintre, ON Lorraine, Mercier (Timpani)
→ Aplats vraiment pauvres des mouvements extrêmes, mais ce scherzo de
la Fête des Fous et de l'Âne est absolument extraordinaire, et illustre
de façon éclatante le génie orchestratoire de Pierné – certains
éléments, comme l'usage des harmoniques de violon pour créer des
résonances dynamiques, sont abondamment réutilisés dans L'Oiseau de feu
de Stravinski…
Moulinié: Le Cantique de Moÿse –
par les Arts Florissants, William Christie (HM)
→ Toujours pas convaincu par cet corpus qui regarde bien plus vers la
Renaissance et la polyphonie assez austère que vers les talents
extraordinaires de mélodiste que manifesta par ailleurs Moulinié.
♥♥
Pfleger – Motets latins
– CPO
♥♥♥
Kreutzer – La mort d'Abel
– Droy, Bou, Pruvot ; Les Agrémens, van Waas (Singulares 2012)
→ six fois
♥♥♥
Édouard Dupuy – Concerto
pour basson – van Sambeek, Swedish ChbO, Ogrintchouk (BIS 2020)
→ Un des disques les plus écoutés en 2020, pour ma part ! Le
thème lyrique et mélismatique du premier mouvement est une splendeur
rare. Et ces musiciens sont géniaux (meilleur bassoniste du monde,
meilleur orchestre de chambre du monde, dirigés par le meilleur
hautboïste du monde…).
♥♥
Ginastera – Quatuors 1,2,3
– Cuarteto Latinoamericano (Brilliant)
→ Folklore et audace de l'harmonie, des figures… du Bartók à
l'américaine (australe).
♥♥♥
Joni Mitchell – Blue
(1975)
→ La parenté avec la pensée du
lied schubertien me frappe à chaque fois…
♥♥
PEJACEVIC, D.: Symphony
in F-Sharp Minor, Op. 41 / Phantasie concertante (Banfield,
Rheinland-Pfalz State Philharmonic, Rasilainen)
→ Symphonie expansive et persuasive, riche ! Pas du tout une
musique galante.
♥♥
Cherubini – Messe solennelle n°2 en ré (1811) –
Ziesak, Bauer ; Stuttgart Klassische Ph, Bernius (Carus)
→ Qui tollis a l'aspect de
volutes du début du Songe d'Hérode chez Berlioz (source de sa parodie).
Et puis marche harmonique très impressionnante.
→ Dans le Sanctus / Benedictus, Hosanna en contraste, façon Fauré, très
réussi.
→ Spectre orchestral qui respire beaucoup, réussite de Bernius.
♥DOBRZYŃSKI, I.F.: String
Quartet No. 1 / MONIUSZKO, S.:
String Quartets Nos. 1 and 2 (Camerata Quartet) (DUX 2006)
→ Beau romantisme simple, où se distingue surtout le Premier de
Moniuszko.
Réécoutes : versions
♥♥♥
Offenbach – Barbe-Bleue
(duos de l'assassinat au II, entrée et duel de BB au III)
versions Pelly (Beuron), Cariven (Sénéchal), (Legay), Campellone
(Vidal), Harnoncourt
« Le ciel, c'est mon affaire » (Zampa)
« Non dans un vain tournoi, mais au combat mortel » (Robert Le Diable)
« Le ciel juge entre nous » (Les Huguenots)
♥♥♥
Verdi – La Forza del Destino
(adieux et duel de l'acte III) – Del Monaco, Bastianini, Santa Cecilia,
Molinari-Pradelli (Decca)
→ Quel verbe, quelles voix, quel feu !
→ (bissé)
♥♥♥
Bach – Sonates violon-clavecin
– Glodeanu, Haas (Ambronay 2007)
→ Merveille de souplesse, d'éloquence, la pureté et la chair à la fois.
Mahler – Das Lied von der Erde
– K. König, Baltsa, LPO, Tennstedt (EMI)
→ Un peu plus terne, manque de cinétique, un peu décevant. Les couleurs
mordorées de Baltsa sont un peu inhibées par son allemand qui paraît
moins ardent que son italien ou son français.
♥
Mahler – Symphonie n°2 –
Soffel, LPO, Tennstedt (EMI)
→ Très très bien, mais pas aussi singulier / tendu / abouti que le
reste de l'intégrale. Quand même le plaisir de profiter des
frémissements de Soffel dans un tempo d'Urlicht ultra-lent.
→ On entend tout de même remarquablement les détails, les doublures,
l'ardeur individuelle aussi (quelles contrabasses !). Le chœur
chante avec naturel aussi, voix assez droites qui sonnent à merveille
ici.
♥♥♥
Mahler – Symphonie n°3 –
Wenkel, LPO, Tennstedt (EMI)
→ Tellement tendu de bout en bout, et très bien capté !
♥♥
Verdi – Nabucco –
Souliotis, Prevedi, Gobbi ; Opéra de Vienne, Gardelli (Decca)
→ Chœur superbement articulé. Splendide distribution. Pas
l'accompagnement le plus ardent, mais un sens du pittoresque qui n'est
pas dépourvu de délicatesse.
♥♥♥
Verdi – Nabucco –
Theodossiou, Chiuri, Ribeiro, Nucci, Zanellato ; Regio Parma,
Mariotti (C Major)
→ La version moderne idéale de l'œuvre, fouettée et dansante à
l'orchestre (vraiment conçue sèche comme un os, aucune raison d'empâter
ces harmonies sommaires conçues pour le rebond), chantée avec un luxe
et une personnalité très convaincants.
♥♥♥
Verdi – Stiffelio –
Regio Parma, Battistoni (C Major)
→ La version sans faute de ce bijou trop peu joué. Comme
Traviata, un drame de mœurs contemporain (l'adultère de la femme
d'un pasteur).
♥♥♥
Rott – Symphonie en mi
– Radio de Francfort, P. Järvi (RCA)
→ La superposition des deux thèmes du I est vraiment génialissime… et
que de traits qui tirent le meilleur de Bruckner et annoncent le
meilleur de Mahler !
La première partie, qui couvre les mises en musique de l'épisode
depuis le grégorien jusqu'à l'oratorio baroque du milieu du XVIIIe
siècle, se trouve ici.
Je reproduis, pour plus de commodité, l'introduction – avec, notamment,
les degrés d'éloignement de la liturgie (niveaux 1 à 7) et le
texte-source.
L'idée de départ : proposer une découverte de la Bible à travers ses
mises en musique. Le but ultime (possiblement inaccessible) serait de
couvrir l'ensemble des épisodes ou poèmes bibliques jamais mis en
musique. Il ne serait évidemment pas envisageable d'inclure l'ensemble
des œuvres écrites pour un épisode donné, mais plutôt de proposer un
parcours varié stylistiquement qui permette d'approcher ce corpus par
le biais musical – et éventuellement de s'interroger sur ce que cela
altère du rapport à l'original.
Quelques avantages :
♦ incarner certains textes ou poèmes
un peu arides en les ancrant dans la musique (ce qui devrait satisfaire
le lobby chrétien) ;
♦ observer différentes approches possibles de cette matière-première
(pour les musiqueux).
Sur ce second point, beaucoup peut être appris :
D'une part le nécessaire
équilibreentre
♦ le langage
musical du temps,
♦
les formes liturgiques décidées
par les autorités religieuses,
♦
la nature même de l'épisode narré.
Sur certains épisodes qui ont traversé les périodes (« Tristis est
anima mea » !), il y aurait tant à dire sur l'évolution des usages
formels…
D'autre part le positionnement plus
ou moins distant du culte religieux :
niveau 1 → utilisé pour toutes les célébrations (l'Ordinaire des catholiques),
niveau 2 → pour certaines fêtes
ou moments spécifiques de l'année liturgique (le Propre),
niveau 3 → en complément de la messe proprement
dite (comme les cantates),
niveau 4 → en forme de concert sacré mais
distinct du culte (les oratorios),
niveau 5 → sous forme œuvres destinées à édifier le public mais représentées dans
les théâtres (oratorios hors églises ou opéras un peu
révérencieux),
niveau 6 → de libres adaptations
(typiquement à l'opéra, lorsque Adam, Joseph ou Moïse deviennent des
héros un peu plus complexes)
niveau 7 → ou même de relectures
critiques (détournements d'Abraham ou de Caïn au XXe siècle…).
À cette fin, j'ai commencé un tableau
qui devrait, à terme, viser l'exhaustivité – non pas, encore une fois,
des mises en musique, mais des épisodes bibliques. Il s'avère déjà que,
même pour les tubes de la
Genèse, certains épisodes sont très peu représentés – l'Ivresse de Noé,
pourtant abondamment iconographiée, est particulièrement peu répandue
dans les adaptations musicales.
Mais en plus du tableau, de petits épisodes détachés avec un peu de
glose ne peuvent pas faire de mal. (Comme ils seront dans le désordre,
ils pourront ensuite être recensés dans le tableau ou une notule
adéquate.) Nous verrons combien je réussis à produire, et si cela revêt
quelque pertinence.
Abel & Caïn
(Épisode 2)
Rappel : la
source
1. Or Adam connut
Eve sa femme, laquelle conçut, et enfanta Caïn; et elle dit : J'ai
acquis un homme de par l'Eternel.
2. Elle enfanta encore Abel son frère; et Abel fut
berger, et Caïn laboureur.
3. Or il arriva, au bout de quelque temps, que Caïn
offrit à l'Eternel une oblation des fruits de la terre ;
4. Et qu'Abel aussi offrit des premiers-nés de son
troupeau, et de leur graisse ; et l'Eternel eut égard à Abel, et à son
oblation.
5. Mais il n'eut point d'égard à Caïn, ni à son
oblation ; et Caïn fut fort irrité, et son visage fut abattu.
6. Et l'Eternel dit à Caïn : Pourquoi es-tu irrité ?
et pourquoi ton visage est-il abattu ?
7. Si tu fais bien, ne sera-t-il pas reçu ? mais si
tu ne fais pas bien, le péché est à la porte ; or ses désirs se
[rapportent] à toi, et tu as Seigneurie sur lui.
8. Or Caïn parla avec Abel son frère, et comme ils
étaient aux champs, Caïn s'éleva contre Abel son frère, et le tua.
9. Et l'Eternel dit à Caïn : Où est Abel ton frère ?
Et il lui répondit : Je ne sais, suis-je le gardien de mon frère, moi ?
10. Et Dieu dit : Qu'as-tu fait ? La voix du sang de
ton frère crie de la terre à moi.
11. Maintenant donc tu [seras] maudit, [même] de la
part de la terre, qui a ouvert sa bouche pour recevoir de ta main le
sang de ton frère.
12. Quand tu laboureras la terre, elle ne te rendra
plus son fruit, et tu seras vagabond et fugitif sur la terre.
13. Et Caïn dit à l'Eternel : Ma peine est plus
grande que je ne puis porter.
14. Voici, tu m'as chassé aujourd'hui de cette
terre-ci, et je serai caché de devant ta face, et serai vagabond et
fugitif sur la terre, et il arrivera que quiconque me trouvera, me
tuera.
15. Et l'Eternel lui dit : C'est pourquoi quiconque
tuera Caïn sera puni sept fois davantage. Ainsi l'Eternel mit une
marque sur Caïn, afin que quiconque le trouverait, ne le tuât point.
16. Alors Caïn sortit de devant la face de
l'Eternel, et habita au pays de Nod, vers l'Orient d'Héden.
17. Puis Caïn connut sa femme, qui conçut et enfanta
Hénoc ; et il bâtit une ville, et appela la ville Hénoc, du nom de son
fils.
Genèse 4:1-17, traduction de Martin (1744).
Les
adaptations musicales
Après avoir évoqué la mise en musique grégorienne, Resinarius,
Kropstein, Lemlin, Hollander, Lassus, Carissimi, Pasquini, A. Scarlatti
et Caldara, voici le moment d'aborder les transformations du mythe chez
les Classiques et au delà…
1771 Johann
Heinrich ROLLE – Der Tod Abels
[[]]
Le sacrifice rejeté.
Musique
¶
À nouveau un oratorio qui interprète la scène suggérée par les
Écritures, tout à fait dans la lignée stylistique de ce qui précède. Le
langage musical, malgré la date tardive, demeure largement baroque, mais
le drame prévaut, les numéros
épousent volontiers l'action et les airs
n'atteignent pas les longueurs extravagantes du baroque tardif de
Caldara, Graun ou Jommelli. Les récitatifs
restent plutôt nus mais leurs lignes mélodiques sont tournées vers
l'expression, avec des intervalles assez variés, comme dans les Passions.
Ce style
conservateur explique
probablement que Rolle n'ait pas atteint grande célébrité pour la
postérité, mais sa vie également, échouant à se faire embaucher à
Hambourg face à Telemann – qui n'a déjà pas bonne presse pour le grand
public (pour d'absurdes ressentiments de nature salérienne, comme rival
d'un compositeur devenu intouchable dans les siècles suivants). Sa vie
musicale se déroule essentiellement à Magdebourg, où il a grandi.
Livret
¶ Le livret, comme les précédents, a ses originalités : il faut bien
habiter ces très courtes et très factuelles mentions de la Genèse. Ici, Abel est le préféré de la famille.
Le « Chœur des enfants d'Adam » (petits-enfants inclus ? autres
fils non nommés ?) décrit son
offrande, puis l'orage
qui suit celle de Caïn, dans une scène pas nécessairement très
dramatique dans son traitement musical, mais qui a la force d'incarner
dans un jeu en-scène / hors-scène le moment de bascule de l'épisode, au
lieu de le suggérer seulement par des récits et des résumés.
La découverte du corps d'Abel se fait hors scène,
sans transition avec l'air de l'épouse de Caïn, Meala, qui dispose
d'une large place dans cette version et commente le désespoir de son
mari, redoutant l'accomplissement de ce qui a été annoncé – Caïn lui a
confié, tout à sa frustration, « Voici le jour qui doit remplir mon vœu
». Ce sont Ève et Adam qui révèlent
le crime par leur affliction, dans un simple récitatif.
S'ensuit la confrontation avec Caïn
et sa fuite,
perclus de remords : le traitement du personnage n'est pas à charge, le
librettiste présente très clairement les causes de son mal-être et
l'horreur de lui-même que lui inspire son geste. Malgré son refus,
femme et enfants le suivent.
Le chœur final
est un choral, invitant roses et cyprès à pousser sur la tombe d'Abel,
afin de pouvoir pleurer la première victime. Il est assez intéressant,
car ce ne sont manifestement plus les enfants d'Adam qui parlent ;
probablement, comme c'est l'usage, le choral incarne-t-il l'assemblée des fidèles chrétiens
d'aujourd'hui,
mais il semble assez tard pour espérer la floraison de la tombe issue
du premier meurtre… Le contour de ces locuteurs choraux reste assez
flou, de même que le message, pas du tout moralisant, qui assume
seulement l'affliction (ainsi qu'une pointe de tendresse ?).
Conclusions
¶ J'avais noté niveau 5, mais
je ne retrouve plus les textes attestant d'une interprétation hors des
temples. Possiblement niveau 4,
donc. (La documentation est rare sur Rolle et je ne puis matériellement
opérer une recherche complète sur chaque œuvre illustrant la série,
navré.)
¶ Ce n'est clairement pas le chef-d'œuvre musical de son siècle, mais
reste joliment écrit. J'avoue avoir été assez intéressé par cette
approche assez compréhensive, incluant au récit la détresse de Caïn,
qui ne constitue plus un repoussoir,
symbole absolu du mal (comme une continuation du Serpent d'Éden), mais
plutôt le témoignage d'un autre aspect de ce qu'est la souffrance
humaine. Je ne dis pas que Caïn y devienne sympathique, mais il n'y est
en rien un avatar de Satan, ni même le jouet de Lucifer. Autant la forme musicale reste celle de l'oratorio
baroque, autant le propos du livret
semble davantage placer l'homme comme
mesure du drame – l'ambiance du XVIIe italien semble bien
lointaine.
Une belle version en existe par Hermann
Max chez Capriccio (avec
notamment Mammel et van der Kamp).
1810
Rodolphe KREUTZER – La mort d'Abel
a) Une nouvelle approche : la fiction biblique
[[]]
Adam à l'aurore du drame (Pierre-Yves Pruvot).
¶ L'une des raisons du choix de Caïn comme premier épisode de cette
série tenait dans l'étendue des propositions – non seulement dans le
temps, avec des premières mises en musique dès le XVIe siècle – mais
aussi dans la variété de leur nature, depuis la mise en musique
littérale de la Genèse,
encastrée dans la cérémonie cultuelle même (les répons de Lassus et ses
contemporains) jusqu'à l'opéra profane, irrévérencieux et critique (on
y viendra, avec Rudi Stephan). Avec cette Mort d'Abel, nous rencontrons un
premier exemple d'œuvre de niveau 6,
soit une libre adaptation fictionnelle de
la matière biblique.
Ce n'est même plus une question d'exécution à
l'église ou au théâtre, c'est la conception même du rôle de l'épisode
qui fait toute la différence. Ici, l'œuvre, commandée à François-Benoît Hoffmann,
librettiste de renom, emprunte à la Bible comme matière thématique,
mais n'entend en rien édifier ni prolonger le culte. Le mythe connu
sert avant tout de support à une libre invention dramatique, conçue
pour un divertissement scénique, au même titre que les matières
antiques ou orientales qui avaient alors la faveur de la scène
française…
b) Un peu de contexte : l'oratorio français
¶ Ce choix n'a rien d'anodin : il est le fruit d'une longue histoire et
a suscité beaucoup de débats en son temps, au plus haut niveau. [Ce qui
va suivre ne concerne que la France, l'évolution des genres musicaux y
est spécifique.]
L'oratorio français avant 1800
L'oratorio
(action sur sujet sacré, généralement de
format plus ample que la
cantate – laquelle n'a pas trop cours en France dans son format sacré)
s'épanouit très fort et très tôt en
Italie, au cours du XVIIe siècle –
notamment, on en a parlé à propos de Pasquini,
comme un contournement décent
de l'interdiction des
spectacles lors du Carême dans les États Pontificaux.
En France, il
demeure rare (Charpentier, très
influencé par l'Italie, en a laissé
quelques-uns, comme sa Judith).
On lui préfère la cantate à
sujet sacré (en France de même format que
les cantates profanes, abordant simplement un sujet biblique sous forme
d'une paraphrase galante des textes sacrés, destinées au
divertissement) ou le grand apparat du culte en latin.
À partir de
1758, cependant, l'association musicale du Concert Spirituel commande
une cinquantaine de courts oratorios (vers 1759, ce sont Les Fureurs de Saül de Mondonville,
autre exaltation des souffrances d'un méchant)
à des figures considérables de la scène lyrique du temps comme Gossec
(sa jolie Nativité, dont
vient justement de paraître une version discographique il y a deux
semaines, fut un immense succès public), F.A.D. Philidor, Sacchini, Salieri, mais aussi Giroust (compositeur de la messe du
Sacre de Louis
XVI), Rigel (que nous
connaissons mieux pour ses oratorios, justement,
ainsi que ses symphonies) et même Cambini
(dont les quatuors à cordes
classiques de style « international » méritent grandement le détour).
Beaucoup de ces petits oratorios sont tirés de l'Ancien Testament. Tout
cela concourait à l'exploitation de la matière biblique dans une
démarche de divertissement largement musical.
Le nouvel âge de l'oratorio
français
La marche suivante se franchit sous l'impulsion de
la création de la… Création
de Haydn à l'Opéra, le 24
décembre 1800, dans une (belle) traduction
française. Le choc est incommensurable sur les contemporains, et ouvre
la voie à la représentation d'actions bibliques conçues pour la scène
de l'Opéra, avec pompe et décors… ainsi qu'une liberté grandissante
quant au respect du texte d'origine. [Je suppose que le passage par la
période révolutionnaire a pu altérer
aussi les sentiments d'interdit qui auraient préalablement prévalu
?]
L'engouement suscite ainsi d'abord des pastiches (Saül en 1803 et la Prise de Jéricho en 1805, des
pots-pourris où Kalkbrenner et
Lachnith – l'arrangeur
des Mystères d'Isis d'après
la Flûte enchantée –
empruntent
beaucoup à Mozart), puis diverses expérimentations : Joseph du grand compositeur d'élans
révolutionnaires Méhul (un
opéra comique tout à fait sérieux,
respectueux et édifiant) au Théâtre Feydeau (le futur Opéra-Comique) en
1807, puis deux évocations des premiers hommes.
D'abord La mort
d'Adam de Le Sueur,
réformateur de la musique sacrée sous Napoléon, et son protégé
(également grand pourvoyeur de la matière
d'Ossian) – en 1809, mais en réalité composé en 1802, les cabales
dans les institutions musicales faisant alterner grâces et disgrâces.
De même, l'opéra de Kreutzer
qui le suit en 1810, Abel
(renommé La mort d'Abel à sa
reprise en
1825), était dès longtemps écrit.
c) Le débat et les controverses autour d'Abel
[[]]
Espoirs d'Adam, la suite (Pruvot).
¶ Toutefois le développement des oratorios prévus pour la scène profane
de l'Académie Impériale de Musique – ou, suivant comment on veut
l'appeler, de la matière biblique au sein des opéras – ne se fait pas
sans protestations. Elles sont intéressantes car elles ne recouvrent
pas exactement ce que le citoyen du XXIe siècle pourrait imaginer.
1) Il y a bien sûr la désapprobation –
inévitable, logique, légitime – des
autorités ecclésiastiques et d'une
partie de l'opinion conservatrice : est-il bienséant de représenter des
épisodes sacrés dans un but de divertissement ? Non pas
que ça
n'ait pas déjà été le cas par le passé dans les mises en musique (il
n'est que de penser à l'événement mondain qu'étaient devenues les offices de Ténèbres de la Semaine Sainte
sous Louis XIV, conduisant au déplacement du culte la veille au soir,
afin de permettre à la bonne société de s'y rendre plus confortablement
!), mais le fait de le produire à l'Opéra empêche toute excuse
hypocrite, et affiche sans ambiguïté la primauté du plaisir dans la
démarche.
À cela s'ajoute bien sûr la mauvaise réputation du
lieu, peuplé de ces acteurs dont la mauvaise vie n'est pas seulement
une légende urbaine. Même sous l'Ancien Régime, amourettes, rapts (Sophie Arnould !), prostitution animent
la gazette des théâtres.
Surtout, le sujet, qui est pourtant la matière même
de la Foi (à une époque où les libres penseurs et les fidèles non
chrétiens sont en quantité assez négligeable en France), est traité
comme une matière fictionnelle. Avec deux implications graves :
d'abord
on enjolive, ajoute, déforme, contredit le texte sacré. Ensuite on le
traite avec une certaine légèreté, on l'habille de stéréotypes – en
somme, on le désacralise.
Cette opposition du clergé à l'intrusion des acteurs
dans le périmètre du sacré va culminer dans les années 1840 avec la
déprogrammation de plusieurs Requiem
(Cherubini et même Mozart…) et l'interdiction
des femmes profanes dans la musique des cérémonies à Paris, jusqu'à
ce que finisse par s'imposer, sorte de compromis accepté par tous,
l'oratorio d'église de la seconde moitié du XIXe siècle. (Œuvre
extérieure au culte, où l'épisode biblique est enjolivé pour le rendre
plus vivant ; cependant conçue pour être jouée dans un lieu de culte et
en respectant globalement l'interprétation admise par l'Église. Par
exemple les oratorios de Saint-Saëns et Massenet.)
2) Napoléon lui-même, averti
trop tard de la mise au théâtre du sujet,
laisse les répétitions aller à leur terme (mobilisant l'étonnant
argument économique, à savoir que beaucoup d'argent avait déjà été
investi dans la production) mais regrette
explicitement, dans une
instruction préfet du Palais, le choix du sujet :
«
Puisque l’opéra de la Mort d’Abel est monté, je consens qu’on le joue.
Désormais, j’entends qu’aucun opéra ne soit donné sans mon ordre. Si
l’ancienne administration a laissé à la nouvelle mon approbation
écrite, on est en règle, sinon non. Elle soumettait à mon approbation,
non seulement la réception des ouvrages, mais encore le choix. En
général, je n’approuve pas qu’on donne aucun ouvrage tiré de l’Écriture
sainte; il faut laisser ces sujets pour l’Église. Le chambellan chargé
des spectacles fera immédiatement connaître cela aux auteurs, pour
qu’ils se livrent à d’autres sujets. Le ballet de Vertumne et Pomone
est une froide allégorie sans goût. Le ballet de l’Enlèvement des
Sabines est historique; il est plus convenable. Il ne faut donner que
des ballets mythologiques et historiques, jamais d’allégorie. Je désire
qu’on monte quatre ballets cette année. Si le sieur Gardel est hors
d’état de le faire, cherchez d’autres personnes pour les présenter.
Outre la Mort d’Abel, je désirerais un autre ballet historique plus
analogue aux circonstances que l’Enlèvement des Sabines. »
Son premier objet relève clairement de la maîtrise des sujets par une
censure a priori, mais y
transparaît aussi son goût personnel qu'il entend imposer – pour l'«
historique » et l'épique plutôt que pour le galant et le philosophique,
sans grande surprise.
Son opposition à la représentation de sujets religieux n'est pas très
claire : s'agit-il d'un respect religieux de principe (ça ne se fait pas) ou au contraire
du désir de maintenir le clergé dans son pré carré et de ne pas le
laisser se mêler de la société hors des églises ? Peut-être
est-ce même simplement le prétexte au rappel de son autorité : monter
une pièce sans son aval fait courir le risque de lui déplaire.
Pour autant, les censeurs n'avaient pas laissé passé ces sujets à la
légère, et pouvaient penser que l'analogie entre la noble figure d'Adam
et la réalité de l'Empereur était désormais acquise. Ainsi pour La mort d'Adam
de Le Sueur, l'année précédente, le rapport préalable de censure note
avec satisfaction l'analogie entre l'apothéose d'Adam montant au ciel
joint par Abel… et « l'âme de l'Empereur telle qu'il la suppose exister
depuis six mille ans ». Il est vrai que le livret de Guillard s'en
donne à cœur joie, parsemant d'accipitridés ses superlatifs astraux,
qui ne laissent que peu de doute à ce sujet :
CHŒUR
GÉNÉRAL
Un homme, un Dieu consolateur,
Doit rendre à l'homme un jour sa dignité première,
La foule des méchans fuira son œil vengeur,
Ils rentreront dans la poussière.
Ivres d'un vain ogueil, peuples ambitieux
Pensez-vous l'arrêter dans sa vaste carrière ?
Devant son astre radieux, que deviendra votre pâle lumière ?
Autant que l'aigle impérieux,
Plane au-dessus du séjour du tonnerre,
Autant, dans son vol glorieux,
Il domine en vainqueur sur votre tête altière.
[Ce fut le dernier livret de Guillard, au terme d'une carrière riche en
œuvres qui marquèrent leur temps : Iphigénie
en Tauride (Gluck), Électre
(Lemoyne), Chimène
(Sacchini), Les Horaces
(Salieri), Proserpine
(refonte de Quinault pour Paisiello.]
On rencontre cependant considérations plus inattendues que la foi, la
bienséance ou la censure politique.
3) Étrangement, la critique a
beaucoup réagi au sujet un peu triste
:
l'aspect religieux rend l'ensemble moins divertissant. De surcroît, il
s'agit d'un épisode très sombre. On y regrette par exemple l'épopée
plus
lumineuse de Fernand Cortez
de Spontini, à une époque où le goût pour l'exotisme s'incarne
notamment dans le succès, la même année, des Bayadères de Catel. Peut-être
faut-il y voir aussi une révérence pour le sujet sacré : contrairement
à Robert
le Diable, qui n'avait guère choqué (peut-être parce qu'il
était davantage perçu comme un conte, ou une œuvre fantastique de pure
fantaisie ?), cette Mort d'Abel a
pu être prise plus
au sérieux.
4) Mais le plus amusant (et le plus
récurrent), qu'on trouve dans
presque tous les papiers : le manque
de ballets. « Oui Kreutzer a écrit
une partition marquante et magnifique, mais quand même ça manque de
jarret, il aurait pu mettre un peu moins d'Enfers et un peu plus de
gargouillades », lit-on en substance un peu partout. (Et cela me
divertit fort, tant notre goût majoritaire actuel, qui mise tout sur
l'action, se situe aux antipodes de ces reproches : « drame trop
fluide, on veut des temps morts qui servent à rien juste pour faire
joli ».) Le début du XIXe siècle est encore tellement XVIIIe,
n'est-ce pas… foin des beaux vers, on veut des galanteries visuelles.
[En réalité, Hoffmann a aussi été vertement tancé pour sa langue et sa
versification, jugées trop relâchées. Mais le manque de détail sur ce
point chez les critiques laisse penser que, de même qu'aujourd'hui, ils
ne savaient pas forcément trop ce qu'ils racontaient…]
5) Plus anecdotique sur le fond
comme dans la quantité de remarques
dans la presse, la gêne visuelle
(qui rejoint la réticence n°1) : le
déguisement de nos ancêtres selon
les textes sacrés, habillés à la mode des stéréotypes d'opéra, a plutôt
provoqué scepticisme – et même, semble-t-il, sonore hilarité. Louis
Nourrit, qui devient dès l'année suivante Premier Ténor de l'Opéra, y
apparaît en Abel affublé d'une perruque blonde à bouclettes, ce qui
paraît un cliché scénique peu adapté au contexte du sujet, et même
assez incongru, assimilant cette première figure – tragique – de la
victime expiatoire (et donc du Christ) à un petit Amour d'opéra-ballet.
Ainsi, dans le Journal
de l'Empire :
La frisure
d'Abel
qui paraît à la seconde scène a mis tout le monde en belle humeur ; de
grands éclats de rire ont accueilli cette perruque blonde qui faisait
un chérubin du fils d'Adam, et le rendait encore plus féminin,
quoiqu'il ne soit pas de lui-même très mâle. […]
Je ne répéterai point ici ce que j'ai déjà dit sur la mauvaise figure
que font nos premiers parents déguisés en héros d'opéra.
[Louis Nourrit, ancien quincailler formé à Montpellier, devient en 1811
premier ténor de l'Opéra. Ses fils, Adolphe et Auguste, firent aussi
carrire de ténors. Tous les glottophiles connaissent le nom de Nourrit
(surtout pour Adolphe), le grand ténor du temps (créateur de Robert,
Raoul, Éléazar chez Meyerbeer et Halévy… suppléé puis remplacé par
Duprez, qui apporte de Naples la technique nouvelle de l'ut de
poitrine), à la fin tragique marquée par sa démission à l'arrivée de
Duprez, la perte de sa voix lors de ses tournées en province, sa
paranoïa (véritablement, au sens clinique), son suicide par
défenestration en Italie où il connaissait à nouveau le succès.]
6) Enfin, un certain nombre d'autres
polémiques (notamment l'accusation
de plagiat de La mort d'Adam
par Le Sueur) ont animé la réception d'Abel
en 1810, puis de sa reprise en 1825 sous le titre La mort d'Abel. Elles concernent
moins directement notre sujet autour de l'adaptation
vétérotestamentaire et je les laisse de côté – les accusations de Le
Sueur en particulier paraissent peu compatible avec la genèse séparée
(et très antérieure aux représentations) des deux ouvrages. Mais
quantité de papier a été noirci et d'inimitiés affirmées pendant ces
débats.
d) Les choix du livret d'Abel
[[]]
Rejet des offrandes (Jean-Sébastien Bou).
Le livret de F.-B. Hoffmann présente plusieurs particularités dans le
traitement de l'épisode.
L'épouse
L'importance du rôle de son épouse Méala, qu'on
avait déjà perçue comme angulaire chez Rolle, dans une esthétique toute
autre, où elle avait cependant le même rôle : communiquer le point de
vue de Caïn, assurer un pont compatissant entre le spectateur et
l'assassin.
Les démons
Le rôle des forces démoniaques dans ce premier crime
est développé, on l'a vu dans l'épisode précédent, dès le XVIIe siècle,
mais il prend ici une ampleur supplémentaire.
On pourrait croire, à lecture du livret de 1823 –
qui a fait l'objet d'une (splendide) version discographique – qu'en
supprimant Satan / Lucifer, et le remplaçant par le démoneau Anamalec,
le librettiste s'autorise une plus grande liberté de mouvement, et peut
gloser dans les grandes largeurs le plan infernal de convaincre Caïn de
tuer son frère.
En réalité Anamalec
– son nom, plutôt sous la forme Anamélech, est issu d'une divinité
assyrienne mentionnée en 2 Rois
17:31 comme récipiendaire de sacrifices humains – n'est que l'envoyé
sur terre des démons qui, au grand complet, se réunissent à l'acte II –
supprimé à la reprise de 1823 car jugé trop uniforme. Hoffmann et
Kreutzer font ainsi chanter Satan, Moloch, Bélial, Béelzébuth [sic] et « tous les démons ». On ne
lésine pas. Et le public, comme pour Robert
(cf. encadré infra),
n'en fut pas très indigné – il a surtout protesté de l'uniformité
musicale de cet acte « barbare » et du manque général de ballets.
L'idée est la suivante : l'acte I voit les frères
(brouillés avant le début de l'acte) se réconcilier, mais Anamalec
trouble le sacrifice de Caïn (en renversant l'autel), qui se croit
rejeté de Dieu. À l'acte II, le démoneau métèque vient raconter sa
mésaventure à ses compagnons, qui lui mettent une ambiance d'Enfer. À
l'acte III, Anamalec souffle à Caïn, déjà troublé, de mauvaises
pensées, qui aboutissent au crime.
On se trouve donc plus proche de l'esprit des
Sorcières de Dido and Æneas,
où les mortels vertueux sont induits en erreur par des sortilèges
mesquins, que dans la grande explication du mystère de l'injustice
divine et de la révolte humaine.
Caïn ou le
tourment romantique
La nouveauté la plus marquante ici est l'apparition
d'un Caïn parfaitement romantique. Brouillé dès avant le rideau avec
son frère, il exprime dès son entrée (après le tableau tendre entre
Adam et Abel) un mal-être profond, une véritable
haine de vivre, se plaint « de toute la Nature », reproche à ses
parents leur préférence pour Abel ; sa femme rapporte ses nuits
agitées, ses levers blessés par le soleil naissant… C'est une
souffrance personnelle, liée à sa propre identité qui s'exprime, un
sentiment de ne pas être bienvenu en ce monde, ni adapté aux sociétés
qui l'accueillent.
Le drame infernal se greffe sur ce point de départ
d'un détail psychologique impressionnant, se répandant en
explicitations subjectives d'une souffrance dont la cause semble
évanescente – chacune des dénégations tendres de sa mère, de son frère
sont vécues comme de nouvelles affirmations de leur distance, de leur
mépris.
Je trouve ce point de vue assez marquant (et
convaincant), une explication par l'identité de Caïn qui, cependant, ne
le présente pas comme un être mauvais, mais souffrant – et attachant.
Une fin
contredisant l'Écriture
Le crime s'exécute à
la massue, nous disent les didascalies, et pour la première
fois, ce me semble,en scène, à la
vue du public. La massue, le fragment d'arbre, est un motif couramment
représenté comme moyen du crime – rien ne l'indique pourtant dans le
texte d'origine, et le caillou, l'étranglement auraient pu paraître
plus naturels, surtout dans un champ. (Évidemment, il existe d'autres
traditions encore plus bizarres, comme la bêche ou la mâchoire de
chameau, mais dans les mises en musique, quand l'instrument est
précisé, j'ai surtout croisé la massue.)
Face à sa famille, Caïn s'enfuit, défendant à
quiconque de le suivre. Sa femme part cependant le retrouver,
accompagnée de ses fils. Déploration générale sur Abel – et sur le sort
qui attend tous les hommes, mortels.
Au lieu de la
malédiction de Dieu sur Caïn (Genèse 4:11-12), Adam, implorant
de ne pas punir davantage le coupable que son terrible remords, obtient
d'un Ange la promesse de la montée
bienheureuse au ciel d'Abel (pour qui l'on inaugure le Paradis)
ainsi que le pardon de Caïn –
les soins de son épouse et son repentir propre lui obtiendront le
pardon céleste. Ce choix est cohérent avec le ton général du texte. Et
très éloigné de la souffrance sans fin suggérée par la Bible hébraïque.
On atteint donc le sommet du processus de fictionnalisation qui,
de même que pour les fins multiples qu'on essaie pour des opéras à
succès, utilise la matière biblique comme une trame supposée assurer
l'accueil favorable du public – le respect des Textes, et encore moins
de leur message supposé, semble totalement facultatif.
On est frappé, dans ce cadre, du débat très limité sur la question
(les autorités religieuses n'étaient pas ravies, mais les journaux
n'ont pas paru très outrés, tout au plus amusés de quelques
incongruités dans l'apparence ou le verbe de ces Premiers Hommes).
Ceci rejoint l'accueil uniment enthousiaste de Robertle Diable
au début des années 1830, qui me laisse tellement perplexe – dans un
cloître, le héros, fils d'un démon, culbute une nonne damnée sur un
autel tout en dérobant la relique d'une sainte… ! Et tout ce que
la
presse retient, c'est la beauté des voix, le mystère de la musique,
l'accomplissement de la danse, la force générale du tableau… Je
suppose que l'opéra était vraiment mis à distance comme une boîte à
mythes, pour qu'il suscite aussi peu d'indignation sur des sujets par
ailleurs aussi sensibles – on est alors à l'exacte époque où les femmes furent bannies des cérémonies
funèbres parisiennes ! Malgré mes lectures, je n'ai jamais trouvé
de réponse formelle à cette question.
Si quelqu'un d'entre vous a un conseil de lecture
pour trouver des réponses à cette perplexité, je lui en rends grâces
avec transport !
Traitement personnel du sujet, donc, et le début d'une période où les
adaptations feront passer au second plan la part édifiante et le lien à
la cérémonie, voire à la foi !
e) La musique
[[]]
Strette du final de l'acte I (Jean-Sébastien Bou).
¶ L'acte infernal est coupé à
la reprise de 1823 (qui, seule, a fait l'objet d'une parution
discographique). On lui reprochait son uniformité de caractère
(vindicatif). Il faut dire qu'en y réunissant Anamélech, Satan, Moloch,
Bélial, Bélzébuth et « tous les démons », le choix d'une musique
dramatique pugnace s'imposait probablement.
¶ Pour le reste, on est frappé au contraire par la grâce du début de l'œuvre, ce lever de soleil où Adam rêve à la
réconciliation de ses fils, puis ménage un duo tendre avec Abel. Le
personnage de Caïn, au
contraire, tourmenté d'emblée,
est forgé à la trempe gluckiste, s'ébrouant en récitatifs rageurs – mais tire aussi
sur le romantisme naissant
lorsque, seul face à la foule des premiers représentants de l'espèce,
il éclate en imprécations beaucoup plus lyriques et élancées, qui
contrastent avec la solennité du moment (les offrandes sacrées) et la
terreur de l'assemblée.
Cet ensemble final
de l'acte I constitue peut-être le sommet de virtuosité
musicale et émotionnelle de la partition. C'est aussi, dramatiquement,
le terrible moment où se cristallise le futur, connu de tous les
spectateurs. Dans ce grand concertato,
la grammaire demeure très postgluckiste, tandis que l'usage des masses
(orchestrale, chorale) et des contrastes avec les solistes, tandis que
les émotions aussi, tendent clairement vers Fidelio. Saisissant.
Remarquables aussi, le mélodique sommeil de Caïn (bientôt troublé par
les démons, à la façon d'Oreste chez Gluck), puis le
duo discordant de l'acte III où Abel proclame son amour
fraternel alors que Caïn l'implore de s'éloigner, tandis qu'il se sent
en proie à une fureur croissante – les deux lignes s'entrelaçant
simultanément.
¶ Une très belle œuvre pour sa musique, pas toujours au même degré
d'inspiration : je ne suis pas très impressionné par les interventions
infernales du I et du III, qui n'atteignent pas les meilleurs modèles
du genre, et refusent de se mélanger à l'action et au style musical des
autres personnages. En revanche, tout le personnage de Caïn est servi par une musique
électrisante, tandis que d'Adam
émane une constante poésie. Réellement un jalon à découvrir.
La version raccourcie de 1823 peut être entendue grâce à cette
luxueuse parution du Palazzetto Bru Zane, riche appareil critique, et
interprétation hors du commun sur instruments d'époque (Les Agrémens /
van Waas), avec une équipe de chanteurs-déclamateurs exceptionnelle
(Bou, Pruvot, Droy, Buet, Velletaz…).
Un peu au delà de mon sujet, je partage avec vous un peu de contexte
sur les deux auteurs, figures importantes de leur temps dont la
notoriété n'est peut-être pas telle qu'elle ne mérite un petit détour
en ces pages.
f) Hoffmann
François-Benoît Hoffmann tire son nom (parfois graphié Hoffman)
de son grand-père qui avait voulu, alors au service du duc de Lorraine,
germaniser son patronyme Ébrard. Ni ascendances germaniques, ni nom
d'auteur.
Renonçant à des études de droits à cause de son bégaiement, il marque
un quart de siècle (1786-1810) par ses drames de natures assez variées.
Révélé par son adaptation de Phèdre
pour Lemoyne (1786), ce sont en effet surtout ses grands drames à
l'antique, brillant moins par un
verbe particulièrement acéré que par violence crue de ses situations (Adrien puis Ariodant de Méhul,
Médée de Cherubini),
qui sont restés dans les esprits.
Beaucoup de
collaborations avec Méhul,
dans tous les genres : la tragédie postgluckiste avec Adrien, l'opéra-comique très
sérieux avec Stratonice et Ariodant, la comédie ambitieuse
avec Euphronise ou le Tyran corrigé,
la comédie plus légère avec Le jeune
sage et le vieux fou, Bion, Lisistrata
ou les Athéniennes, Le Trésor
supposé ou le danger d'écouter aux portes…
Pour Dalayrac,
il adapte Radcliffe avec Léon ou le
Château de Monténéro (drame lyrique) et La Boucle de cheveux (comédie en un
acte mêlée d'ariettes).
Pour Kreutzer,
il écrit Le Brigand (opéra-comique
en trois actes, 1795) et Grimaldi (comédie
en trois actes, 1810), en plus de cet Abel
dont le poème fut jugé peu gracieux par la critique.
Le garçon était réputé pour son indépendance, refusant de modifier Adrien
(très favorable à la monarchie, en 1792), se retirant de la vie
publique pour ne pas être influencé en écrivant ses critiques de livres
à partir de 1807 (pour le Journal de
l'Empire, futur Journal des
Débats), et refusant de
briguer l'Académie française.
g) Les accomplissements de Kreutzer
[[]]
Duo fratricide, l'avertissement (Sébastien Droy, Jean-Sébastien
Bou).
Entendez la
prémonition des basses agitées lorsque Caïn cherche à s'exprimer.
Rodolphe Kreutzer (1766-1831),
à ne pas confondre
avec Conradin Kreutzer (compositeur d'opéras allemands, un peu plus
jeune), est le fils d'un musicien (Fétis dit d'un violoniste de la
chapelle royale, David Charlton – qui a sans doute raison – d'un
souffleur des Gardes Suisses du duc de Choiseul, certes professeur de
violon à Versailles mais pas employé à la chapelle). Violoniste prodige
formé par Stamitz, il se produit au Concert Spirituel dès l'âge de
treize ans, où il fait sensation. Il devient premier violon de la
chapelle royale, puis en 1789 violon solo pour le Théâtre Italien.
Sa carrière de compositeur
en découle logiquement :
on lui commande d'abord un concerto pour violon pour le Concert
Spirituel en 1784, puis des opéras. Fétis le décrit comme un
autodidacte de la composition très inspiré – et progressivement affadi,
à l'époque d'Abel donc, par la
science qu'il acquiert tardivement.
Il compose ainsi sur des sujets très divers :
♦ 1790 ♦Jeanne d'Arc à
Orléans
(drame historique mêlé d'ariettes, Comédie-Italienne), étonnant
sujet à la fois sacré et patriotique, en 1790 (quel temps plein de
surprises) ;
♦ 1791 ♦ Paul
& Virginie(comédie
en prose mêlée d'ariettes, Comédie-Italienne), son premier succès (avant Lesueur sur le même sujet au Théâtre Feydeau
en 1794) ;
♦ 1792 ♦ Charlotte
& Werther (comédie en un acte, Comédie-Italienne), un Werther assez précoce donc (pas
autant que Pugnani), et manifestement
comique (?), que je serais bien curieux de lire ou d'entendre ;
♦ 1792 ♦ Lodoïska ou les Tartares (comédie en
prose mêlée d'ariettes, Comédie-Italienne), sujet (tiré du Chevalier Faublas) où s'est
également illustré Cherubini l'année précédente ;
♦ 1792 ♦ Le
Siège de Lille(comédie
en prose mêlée de chants, Théâtre Feydeau), sur un sujet d'actualité
tout frais ;
→ en effet quelques jours après
Valmy,
à la toute fin de septembre 1792, les troupes du Saint-Empire (à qui
l'Assemblée législative, sur proposition de Louis XVI, avait déclaré
guerre, en avril) mettent le siège devant Lille – qui s'achève le 5
octobre. L'opéra de Kreutzer est créé le 14 novembre ! Je n'ai
pas eu
accès à la partition et j'ignore si, comme dans l'opérette ultérieure
de Francosi (1858), le Barbier Maes – resté célèbre pour son flegme,
continuant à raser ses clients dans la rue avec l'éclat d'obus qui
venait de ruiner sa maison – y joue déjà un rôle.
♦ 1792 ♦
Le franc Breton (comédie en un acte, Comédie-Italienne) ;
♦ 1792 ♦
La journée de Marathon (musique de scène) ;
♦ 1793 ♦ Le déserteur de
la montagne de Ham(« fait historique »,
Comédie-Italienne) ;
♦ date ? ♦
La Prise de Toulon par les Français (opéra, jamais représenté) ;
♦ 1794 ♦ Encore
une victoire ou Les Déserteurs liégois (impromptu en un acte,
Opéra-Comique), encore une œuvre de circonstance ;
♦ 1794 ♦ Le
congrès des rois (Comédie-Italienne), grande collaboration
collective de 12 compositeurs, à composer en 2 jours,
commandée et ordonnée par le Comité de Salut Public. Y contribuent
Grétry, Devienne, Méhul, Dalayrac, Cherubini, Berton, L.-E. Jadin,
Trial, mais aussi les moins illustres Blasius, Deshayes et Solié.
L'argument raconte une rencontre imaginaire des rois d'Europe pour se
partager la France, mais Cagliostro, envoyé du Pape, prend secrètement
le parti de la France et terrorise les tyrans grâce à des jeux d'ombres
(oui…) ;
♦ 1794 ♦ Le
Lendemain de la bataille de Fleurus (impromptu, Théâtre Égalité)
;
♦ 1795 ♦ Le
Brigand(drame
en prose mêlé de musique, Opéra-Comique), une première collaboration
avec F.-B. Hoffmann ;
♦ 1795 ♦ La
Journée du 10 août 1792 ou La Chute du dernier tyran (opéra en
quatre actes, Opéra), première commande, là encore de circonstance,
pour l'Opéra ; on remarque la proximité temporelle extrême des
commandes, même si un certain nombre contenaient peu de musique ;
♦ 1795 ♦ On
respire (comédie mêlée d'ariettes, Comédie-Italienne) ;
♦ 1796 ♦
Imogène, ou La gageure inscriète (comédie mêlée d'ariettes,
Comédie-Italienne) ;
Ici s'inscrit une césure (j'ignore s'il existe ici des ouvrages
recensés que je n'ai pas aperçus, ou bien une raison dans sa carrière
pour laquelle, par volonté personnelle ou faute de commande, rien n'a
été proposée aux scènes parisiennes ni européennes).
♦ 1800 ♦ Le
Petit Page ou La Prison d'État (comédie mêlée d'ariettes,
Théâtre Feydeau), musique écrite en collaboration avec son ami Isouard
– sur un livret de Pixerécourt, le grand maître du mélodrame (et plus
tard directeur de l'Opéra-Comique dans les années 1820) ;
♦ 1801 ♦ Astianax
(opéra en trois actes, Opéra), première œuvre du plus haut genre, issu
de la tragédie gluckiste à l'antique ;
♦ 1801 ♦ Flaminius
à Corinthe (opéra en un acte, Opéra), à nouveau partagé avec
Isouard. Abel a été écrit
juste après Flaminius, mais
comme pour La mort d'Adam de
Le Sueur, les intrigues courtisanes d'Empire ont longtemps suspendu
l'exécution de ces œuvres ;
♦ 1803 ♦ Le
baiser et la quittance ou Une aventure de garnison (opéra
comique, Théâtre Feydeau) ;
♦ 1804 ♦ Harmodius
et Aristogiton (tragédie lyrique, jamais représentée), dont la
partition est perdue ;
♦ 1806 ♦ Les
Surprises ou L'Étourdi en voyage (Théâtre Feydeau) ;
♦ 1807 ♦ François
Ier ou La fête mystérieuse (comédie mêlée d'ariettes, Théâtre
Feydeau) ;
♦ 1808 ♦ Jadis et aujourd'hui(opéra-bouffon,
Théâtre Feydeau) ;
♦ 1810 ♦ Abel
(tragédie lyrique en trois actes, Opéra) ;
♦ 1810 ♦ Grimaldi
(comédie en trois actes), à nouveau un livret dû à Hoffmann ;
♦ 1811 ♦ Le
Triomphe du mois de mars (opéra-ballet en un acte, Opéra) ;
♦ 1812 ♦ L'Homme
sans façon ou Les Contrariétés (comédie mêlée d'ariettes,
Opéra-Comique)
♦ 1813 ♦ Le
camp de Sobieski, ou Le triomphe des femmes (comédie mêlée de
chants, Théâtre Feydeau) ;
♦ 1813 ♦ Constance
et Théodore, ou La prisonnière (opéra comique, Théâtre Feydeau)
;
♦ 1815 ♦
La perruque et la redingote (opéra comique, Théâtre Feydeau),
sur un livret de Scribe ;
♦ 1815 ♦ La
Princesse de Babylone (opéra, Opéra) ;
♦ 1814 ♦ Le
camp de Sobieski, ou Le triomphe des femmes (comédie mêlée de
chants, Théâtre Feydeau) ;
♦ 1814 ♦ Les
Béarnais, ou Henri IV en voyage (comédie mêlée de chants,
Théâtre Feydeau) ;
♦ 1814 ♦L'Oriflamme(opéra en un acte, pour
l'Opéra), dont la musique est co-écrite avec Méhul, Paër et Berton ;
♦ 1816 ♦ Les
dieux rivaux (opéra-ballet, Opéra), en collaboration avec
Berton, Spontini et Persuis ;
♦ 1816 ♦ Le
Maître et le Valet (opéra comique, Théâtre Feydeay) ;
♦ 1821 ♦ Blanche
de Provence, ou La Cour des Fées (opéra en un acte,
Palais des Tuileries) en collaboration avec Cherubini, Paër, Berton et
Boïeldieu ;
♦ 1822 ♦ Le
Paradis de Mahomet (opéra comique, Théâtre Feydeau), en
collaboration avec Kreubé. Sur un livre co-écrit par Scribe et
Mélesville (le librettiste de Zampa !),
voilà qui rend très curieux ;
♦ 1823 ♦La
mort d'Abel, refonte d'Abel
en 1823, toujours à l'Opéra, où l'acte II (entièrement infernal, ce qui
fut très critiqué en son temps pour sa monotonie, quoique
spectaculaire) est supprimé.
♦ 1824 ♦ Ipsiboé
(opéra, Opéra) ;
♦ 1824 ♦ Pharamond
(opéra, Opéra) avec Berton et Boïeldieu ;
♦ 1827 ♦ Matilde(jamais
représenté).
Également plusieurs ballets-pantomimes : Paul
et Virginie (1806, Théâtre Impérial de Saint-Cloud – réutilise
des fragments de son opéra, et le succès est tel que l'œuvre reste 15
ans à l'affiche), Les
Amours d'Antoine et Cléopâtre (1808, à l'Opéra), L'heureux retour(1815,
à l'Opéra) ; La
Servante justifiée ou La Fête de Mathurine (« ballet villageois
» de 1818, à l'Opéra), Le
Carnaval de Venise ou la Constance à l'épreuve (1816, à l'Opéra
; refonte en 1817), Clari
ou la Promesse de mariage (1820, à l'Opéra).
Pièces très légères, œuvres de circonstance, productions collectives,
tragédies à l'antique, comédies d'Histoire, adaptations de succès
littéraires (Bernardin, Goethe…), son spectre couvre un très large
éventail de sujets. Pourquoi ce tour d'horizon ? On voit qu'il
n'était en tout cas pas spécialisé dans la musique sacrée, et que son
approche du livret, fût-il tiré de l'Écriture, était nécessairement
marquée par son expérience de la scène la plus quotidienne
et profanequi soit. Changement d'approche considérable
par rapport aux compositeurs des siècles précédents, qui avaient
beaucoup fourni pour l'église, et pour lesquels l'oratorio entrait dans
la démarche de compléter le culte, de remplir une fonction de
représentation plus vivante d'épisodes sacrés, ou dans le cas le plus
osé, de divertissement édifiant. Ce n'était pas pour eux une matière
autonome et indifférenciée au même titre que les événements historiques
de la Grèce et du Moyen-Âge, les romans, les événements de l'actualité…
h) La notoriété de Kreutzer
[[]]
Duo fratricide, le dénouement (Droy, Bou).
Sa postérité fut faite, étrangement, non par ses œuvres, mais par ses
relations. Bien que violoniste admiré de tous, co-auteur de la Méthode de violon du Conservatoire
(avec Baillot et Rode), professeur de violon au Conservatoire de Paris
sous l'Empire, Maître de la chapelle du Roi sous la Restauration,
directeur de la musique à l'Opéra (1824-1826), auteur d'une quarantaine
d'études pour son instrument, de concertos, fournisseur prolifique de
drames musicaux pour les opéras parisiens (je lis qu'on atteindrait la
quarantaine de titres)… ce n'est pas ainsi que son nom est demeuré dans
l'histoire, mais plutôt grâce à son
bon caractère.
Ainsi Spohr écrit-il que les frères Kreutzer sont
les plus cultivés de tous les violonistes parisiens… Mais surtout,
Kreutzer a la bonne idée de se rendre à Vienne dans les bagages de
Bernadotte en 1798. Il y est chargé de récupérer des manuscrits de
musique italienne pour les ramener à Paris.
Parmi ses rencontres à cette occasion : Beethoven. Celui-ci écrit à son
éditeur Simrock « Ce Kreutzer, est un bon cher homme ; il m'a
causé beaucoup de plaisir pendant son séjour ici. Sa simplicité et son
naturel me sont plus chers que tout l'extérieur sans intérêt de la
plupart des virtuoses. »
Il l'a aussi entendu jouer, et lui dédie à sa
publication en 1805 sa sonate violon-piano n°9, devenue l'une de ses
plus célèbres, et commercialisée ensuite sous le nom de Sonate à Kreutzer. Il est amusant
de noter que ce fut manifestement fait sans le mentionner au
dédicataire, qui ne joua probablement jamais l'œuvre en question – il
est de retour à Paris dès 1798, et les deux hommes n'ont pas
correspondu.
À partir de là, la gloire appelle la gloire. Tolstoï fait jouer cette sonate à
l'un des personnages d'un de ses romans, qui en prend le titre. À son
tour, Janáček, écrivant un
quatuor inspiré de Tolstoï, sous-titre son premier quatuor à cordes «
Sonate à Kreutzer ».
Quarante opéras pour être finalement célébré à
travers le nom d'une sonate qu'on n'a jamais seulement lue… ainsi va la
notoriété.
Je n'ai guère trouvé mon compte avec Caïn par la suite du XIXe siècle,
mais il nous faudra au moins un
épisode pour évoquer sa réapparition (beaucoup plus prolifique) au
vingtième siècle, davantage comme symbole, on s'en doute, qu'en tant
que sujet liturgique ou même édifiant.
À nouveau, brève présentation, communication de mon tableau
d'écoutes commenté, et en texte brut son contenu en corps de notule.
(Je vous renvoie donc au tableau pour la mise en page la plus lisible.)
Le fichier est ici : format ODS (Open Office) ou XLS (Microsoft Office).
Que retenir des parutions de février ? (Et de quelques
découvertes personnelles hors actualité.)
Opéra
→ Sacrée surprise de la versatile Faniska
de Cherubini ;
→ parution moderne (et réussie) d'Ô
mon bel inconnu de Hahn
;
→ coffret Orfeo d'opéras rares (Don
Giovanni de Gazzaniga,
Djamileh de Bizet, Armida de Dvořak, Šarká de Fibich, Thérèse de Massenet, La Bohème de Leoncavallo…) dans des versions pas
ultimes mais qui restent abouties ;
→ Dardanus de Rameau dans une nouvelle version
Vashegyi étonnamment stimulante (peut-être la meilleure parue pour cet
opéra) ;
→ Aida parisienne de Verdi sur Arte (remarquablement
jouée-chantée, avec Radva Regina) ;
→ Alimelek de Meyerbeer (certes une déception
quant à l'ambition très limitée de la partition, un peu son Abu Hassan à lui).
♦ Hors nouveautés, je me suis régalé en
découvrant enfin le Sigurd de
Reyer
intégral (autrement que sur mon piano), sans coupures : grâce à Nancy
(Chaslin, avec notamment Bou en Gunther !), capté sur les genoux et
transmis par un amis.
♦ Et réécouté quelques indémodables classiques personnels : Céphale & Procris de Grétry (van Waas), Léonore de Gaveaux (R. Brown), Les Diamants de la Couronne chef-d'œuvre
de tout Auber (Colomer), L'Aiglon d'Ibert-Honegger (Nagano).
Récitals
Deux disques incluant des cycles de Jake
Heggie qui paraissent à quelques semaines d'intervalle (Songs from the Violins of Hope, Songs for Murdered Sisters), peu
après le cycle statuaire avec Jamie Barton.
Remarquable pot-pourri de sucreries
tudesques des années 1930, interprétées splendidement (c'est
radieux, mais c'est sobre) Mitterrutzner et Poppen.
Sacré
Motets funèbres de LULLY
dans la luxueuse interprétation de Fuget, essayant une tension
installée dans un fondu orchestral. (Réécoute dans la foulée de
García-Alarcón, dont le caractère expansif, déclamatoire et contrasté
me séduit considérablement plus.)
Aussi réécouté le Requiem de Foulds et la deuxième Missa Solemnis de Cherubini (par Rilling), deux
petites merveilles de l'art sacré.
Orchestral
Tout le monde a loué avec raison la Neuvième
de Beethoven
par Pittsburgh & Honeck. Parution également sur la chaîne YouTube
de la Radio de Francfort de la version originale (deux fois plus
longue) de la Tragédie de Salomé
de Schmitt, chaleureusement
exécutée par Altinoglu.
Hors nouveautés, je me suis plongé dans la Symphonie en fa dièse de Pejačević, compositrice qui sait
charpenter un discours, petite merveille. Et puis je me suis émerveillé
de l'art de Hannu Lintu
que je connaissais mal (aussi bien dans Vieuxtemps que dans Sibelius), j'ai totalement réévalué
les Nielsen de Kuchar (en
réalité très vivants et d'une très bonne finition), et ai découvert
quelques versions marquantes de Tapiola (A.
Davis & Bergen, Lintu & Radio Finlandaise, Rosbaud &
Berlin…).
Et quelques réécoutes de bijoux : Beethoven 9 par Mackerras et l'Age
of Enlightenment (on ne fait pas plus net et ardent), Nielsen
par Jensen (première intégrale enregistrée, mais d'une ardeur et d'une
fermeté d'exécution qu'on n'atteint à nouveau que dans les versions les
plus récentes !), les 3 symphonies de Madetoja,
Älven (« Le Fleuve ») d'Atterberg (pendant à l'Alpestre de R. Strauss), et la
grisante monographie Cecil Coles,
pleine de beautés subtiles et très diverses.
Chambre
Simples et beaux Quatuors de Karnavičius.
Parution d'un trio avec piano de Pejačević,
pas très marquant en soi, mais l'occasion d'aller retrouver dans le
fonds CPO son Quintette avec piano et son Quatuor piano-cordes, des
merveilles qui ne sonnent en rien galants / mélodiques / limités au
divertissement de salon ; de la musique formellement ambitieuse,
quoique généreuse mélodiquement. Bijoux.
Autres belles publications, une nouvelle version du Quintette avec hautbois de Dubois (avec Triendl – un peu
sérieuse, mais réussie) et une anthologie Santiago de Murcia qui étonne par son choix de
pousser l'aspect « improvisé », paraissant réalisé au débotté comme une
séance de flamenco.
Hors nouveautés, plongée dans les sonates pour deux
violons, originales et denses, de Leclair
(car…) et dans le cycle du Rosaire de Biber
par Manze & Egarr, version musicologiquement respectueuse, mais
très confortable, sans recherches extrêmes sur le son, et
remarquablement phrasée. Très confortable quand on n'est pas d'emblée
dans son univers parmi la musique instrumentale baroque d'Europe
centrale.
Le fichier est ici : format ODS (Open Office) ou XLS (Microsoft Office). J'espère qu'il vous sera
lisible et utile.
La légende
Du vert au violet, mes recommandations…
→ * Vert : réussi !
→ ** Bleu : jalon considérable.
→ *** Violet : écoute capitale.
→ ¤ Gris : pas convaincu.
(Les disques sans indication particulière sont à mon sens de très bons
disques, simplement pas nécessairement prioritaires au sein de la
profusion de l'offre.)
Liste brute :
Nouveautés : œuvres
** HEGGIE, J.: Songs for
Murdered Sisters (J. Hopkins, J. Heggie)
→ En cours d'écoute.
** KARNAVIČIUS, J.: String
Quartets Nos. 1 and 2 (Vilnius String Quartet) (Ondine 2021)
→ De la tonalité très stable, mais remarquablement écrite, un peu la
suite logique des quatuors de Stenhammar. Je ne sais si ça conservera
sa fraîcheur à la réécoute, mais grisant (et très accessible) à la
découverte ! (1913-1917)
→ Le Quatuor de Vilnius se montre assez fulgurant ici – et
généreusement capté.
** Cherubini – Faniska – K.
Adam, Poznan PO, Borowicz (DUX 2021)
→ L'œuvre débute comme de l'opéra belcantiste, avec ses rigidités… mais
du Cherubini, donc un sens véritable de la déclamation (incluant grands
ensembles et mélodrame !), des chœurs très marquants et personnels
(le renforcement des cors dans « Di queste selve » !), des
efforts d'orchestration patents… Et quand on arrive au final de l'acte
I, qui évoque très fortement Fidelio (Faniska a été commandée en 1805,
l'année de la première représentation du Beethoven), on se dit qu'on
n'a pas commis beaucoup d'opéra italien aussi personnel, composite et
exaltant que celui-ci, puisant à toutes les inspirations nationales
simultanément ! Les cavatines belcantistes, la grande
déclamation à la française, le soin tout germanique de l'orchestration
et de la matière musicale pure (l'Introduction du II !) …
→ Comme toujours chez Dux ou avec Borowicz, interprétation pleine de
style et de vie, au plus haut niveau. (DUX est l'un des meilleurs
labels au monde, peut-être même celui dont la qualité, aussi bien des
œuvres retenues que de l'exécution, n'est jamais prise en défaut).
* Thalberg – L'art du
chant appliqué au piano, Op. 70 – Paul Wee (BIS 2021)
→ Belle initiative de graver plutôt l'ensemble que des morceaux choisis
comme souvent. Beau son de piano bien timbré et lyrique.
→ Thalberg, ici comme ailleurs, fait plutôt dans la transcription
littérale : les mélodies sont utilisées en entier, les répétitions
de l'original respectées, un thème accompagné reste un thème
accompagné, il ne faut pas du tout en attendre les mutations opérées
par Liszt. Dans ce cadre, c'est bien écrit pour le piano et tout à fait
plaisant à entendre – mais écouter ça au disque quand on peut avoir les
opéras entiers (ou quelquefois des arrangements originaux), ça paraît
moins indispensable que lorsque c'était le sel moyen de découvrir ou de
faire écho à une soirée.
[Par ailleurs, quand on peut jouer pour soi les réductions piano de ces
opéras, le bénéfice d'écouter quelqu'un d'autre jouer les réductions de
Thalberg n'a pas un intérêt incommensurable.]
* PEJAČEVIĆ – Trio en ut –
trioW (Stefan Welsch, Ingrid Wendel, Katharina Wimmer) (Naxos 2020)
(tiré du disque « Unerhörte Schätze, Musik von
Komponistinnen », pas encore écouté)
→ Très vivant postromantisme, très réussi. Mais il faut surtout
découvrir le Quatuor avec piano (et le Quintette) chez CPO !
*** Schmitt – La Tragédie de
Salomé, version complète originale – Radio Francfort, Altinoglu (YT
HRSO)
→ Version pour petit orchestre, qui contient deux fois plus de musique
(notamment tout le liant dramatique entre les danses). Œuvre majeure,
interprétée ici avec chaleur et couleur.
(Au disque, on n'a que la belle version Davin chez Marco Polo, mais
avec le moins chatoyant Philharmonique de Rhénanie-Palatinat).
https://www.youtube.com/watch?v=fmRCZQ2vID4
Biber, Bernhard, JM Nicolai, Fux –
Requiem, motets, Sonates – Vox Luminis, Freiburg Baroque Consort,
Meunier (Alpha 2021)
→ Cordes rares et très étroites, ce n'est pas fabuleusement chaleureux
à écouter, pour mon goût. Le contraste avec le beau chœur (pour autant
pas dans son meilleur répertoire / jour) est un peu frustrant.
* Eklund: Symphony No.
3,
"Sinfonia rustica", 5 « Quadri », 11
« Piccola » –Norrköping SO, H. Bäumer (CPO 2020)
→ 3 : Postromantisme sombre, quelque part entre entre les aplats
simples de Schjelderup, les bizarres tintements de la Sixième de
Nielsen, les menaces de Chostakovitch (on y entend très clairement le
début et la fin de la Cinquième…). Il ne faut pas s'attendre à du
pastoralisme ici
→ 5 : Sensiblement même esprit (avec des bouts de la folie
d'Hérode chez R. Strauss, mêmes lignes ascendantes bancales de
trompettes folles ).
Alfano – Risurrezione –
(Dynamic)
→ Opéra vraiment peu exaltant, bâti de façon très prévisible, peu de
contrastes ni de couleurs orchestrales. Quand on compare aux symphonies
(et encore davantage à la musique de chambre d'Alfano), tout ceci
paraît particulièrement incompréhensible.
→ Sans avoir jamais été convaincu qu'il s'agissait d'un chef-d'œuvre,
je trouve cette dernière version, quoique très bien chantée,
particulièrement peu colorée orchestralement.
Respighi – transcriptions de
Bach (Prélude & Fugue, Passacaille & Fugue en utm, Chorals) et
Rachmaninov (Études-tableaux) – OPR Liège, Neschling (BIS 2021)
→ Pas très subtilement orchestré, orchestre pas splendide non plus…
mais le Choral du Veilleur fonctionne très bien.
** Hahn – Ô mon bel inconnu –
Gens, Dubruque, Dolié ; ON Avignon-Provence, Samuel Jean (Bru Zane
2021)
→ Interprétation orchestrale pleine de d'élan, naturel général des
interactions, prise de son extrêmement confortable… une œuvre-légère
délicieuse qui fonctionne parfaitement ici, ravivée avec esprit.
→ Belles voix pas complètement idéales : l'émission de Gens paraît
vraiment molle pour le registre comique, Dubruque n'a pas
énormément de séduction timbrale, Dolié couvre toujours beaucoup trop
(toutes les voyelles sont modifiées, fermées, le timbre
artificiellement assombri) – pour autant, c'est lui qui manifeste le
plus de sensibilité dans l'incarnation de son texte, très réussie.
* MEYERBEER : Wirth und Gast,
oder Aus Scherz Ernst [Opera] (Alimelek) (Kobow, Woldt, Stallmeister,
Württembergische Philharmonie Reutlingen, Rudner) (Sterling 2021)
→ Un nouveau Meyerbeer en allemand, comme on n'en entend guère, par une
superbe équipe (Reutlingen !) et le librettiste du
Vampyr !
→ Sympathique Singspiel (dont l'ambiance a quelque chose d'une
Zauberflöte ou d'un Oberon de Weber qui aurait entendu Rossini et
Boïeldieu). C'est agréable, mais rien à voir, jusque dans la langue
proprement musicale (les harmonies, les rythmes, l'orchestration, les
mélodies, la prosodie…) avec ce qu'il produit pour l'Italie (qui est
moins bien) et pour la France (qui est infiniment plus personnel).
Nouveautés : versions
* Liszt – Réminiscences de
Norma
(+ Sonate en si + Sonnets des Années de Pélerinage, non écoutes) –
Grosvenor (Decca 2021)
→ Très ferme toucher, traits très bien articulés… Capté avec un peu de
dureté. Manque un peu de couleur pour mon goût. La maîtrise technique
fait toutefois la différence dans le final, absolument flamboyant, où
l'abondance de traits ne rallentit en rien l'énonciation de la mélodie
du bûcher. Bravo.
*** Tauber, Hans May, Carste,
Grothe, Ernst Fischer, Winkler, Cottrau, Stolz, Sieczynski, Kalman, De
Curtis, Ralph Erwin, Spolianski, Karl Böhm, Marini, Tosti, Capua – « Heut' ist der schönste Tag - Tenor
Hits of the 1930s » – Martin Mitterrutzner,
German Radio Saarbrücken-Kaiserslautern Philharmonic. C. Poppen (SWR Classic 2021)
→ Sobre (malgré tout) accompagnement de l'excellent Poppen, et voix
splendide de cet élégant ténor ferme, plutôt léger mais assez glorieux,
ne négligeant pas l'art (sacrilège) du fading ! Superbe
album dans ce genre, si l'on n'a pas peur du sirop (moi un peu, on se
lasse vite).
* Weber – Der Freischütz
(extraits !) – van Oostrum, Barbeyrac, Baykov ; Skerath,
Immler ; Insula Orchestra, Équilbey (Erato)
→ Quelle étrange chose, un disque de 80 minutes qui ne contient que les
moments de bravoure (ouverture, pantomime de la fonderie, airs), pas de
dialogues et très peu d'ensembles… mais complété par un DVD
documentaire sur la production. Pourquoi faire ?
→ Dommage, production très réussie (incluant la magie, très adéquate
ici), couleurs superbes (et individualités musiciennes !) de
l'orchestre sur instruments, très beau plateau (Agathe en particulier).
Cela méritait une diffusion de l'intégrale…
* MURCIA, S. de: Baroque
Guitar Music (Entre dos almas) (Stefano Maiorana) (Arcana 2021)
→ Jeu très généreux et mélismatique, évoquant davantage une
improvisation de flamenco. Accord surprenant (quel tempérament utilisé
?), jeux de distorsion, bruits de caisse… ** Verdi – Aida –
Radvanovsky, Kaufmann, Tézier ; Opéra de Paris, Mariotti (Arte
Concert 2021)
→ Amants absolument merveilleux, souples et nuancés tout en restant
glorieux. Orchestre très bien mis en valeur par Mariotti. Entourage
impeccable. Un plaisir.
** Rameau – Dardanus version
de 1744 – Wanroij, Santon, Dubois, Christoyannis, Dolié ; Orfeo O,
Vashegyi (Glossa 2021)
→ Vocalement, vraiment pas ce que je voudrais entendre ici (Dolié
outrageusement couvert, Christoyannis en petite forme, peut-être à
cause de la tessiture basse du rôle), à l'exception de Dubois qui, avec
son timbre grêle et perçant, rayonne à sa façon.
→ Mais l'excellente surprise vient de Vashegyi qui, malgré des couleurs
un peu grises, insuffle une véritable animation, même aux récitatifs
plus convenus et aux airs longs. Contrairement à ses autres Rameau et
aux pastorales un peu dénervées qu'il a faites ces dernières années, un
véritable sens dramatique se déploie. Peut-être bien la meilleure
version de Dardanus à ce jour, si l'on considère l'effet
d'ensemble !
** Beethoven – Symphonie n°9 –
Pittsburgh SO, Honeck (Reference Classics 2021)
→ Très allégé et informé, extrêmement vif dans le premier mouvement,
interprétation très tendue, pleine de détails d'orchestration,
d'explosions, de fièvre ! Du vrai Beethoven.
→ Le final est très beau, mais m'accroche moins, trop de timbre, de
maîtrise peut-être.
* LULLY – Dies
iræ, De Profundis, O Lachrymae – Les Épopées, Fuget (Château de
Versailles)
→ Captation également disponible en vidéo chez Arte. → Son très profond
d'un vaste orchestre, solistes ***** (Lefilliâtre, Auvity, Goubioud,
Mauillon, Arnould, Brès…). Sur le choix esthétique, un peu difficile de
passer après les mêmes motets l'an dernier par Millenium Orchestra et
García Alarcón : chez Fuget tout est très fondu (et poisse un
brin, acoustique de la Chapelle Royale aidant), là où la respiration,
la discontinuité, l'éclat, la déclamation triomphante prévalaient de
façon saisissante chez Alarcón (de loin le plus beau disque de grands
motets de LULLY, il faut dire – qui avait marqué le millésime 2020).
→ La vidéo, très bien filmée, apporte un supplément en voyant tout ce
monde frémis à l'unisson !
Nouveautés : rééditions
** Gazzaniga (DG), Bizet (Djamileh), Dvořák (Armida), Fibich (Šarká), Massenet (Thérèse), Leoncavallo (La Bohème) –
« Opera Rarities » – (Orfeo)
→ Coffret contenant ces œuvres intégrales (passionnantes) dans de
belles versions (pas les meilleures, certes). Il doit cependant manquer
les livrets, certains se trouvent en ligne (mais pas sûr pour La Bohème
et à peu près sûr que non, hors monolingue, pour Armida.
Autres nouvelles écoutes : œuvres
** PEJACEVIC, D.: Symphony in
F-Sharp Minor, Op. 41 / Phantasie concertante (Banfield,
Rheinland-Pfalz State Philharmonic, Rasilainen)
→ Symphonie expansive et persuasive, riche ! Pas du tout une
musique galante.
*VIEUXTEMPS, H.: Violin Concerto No.
4 (Hahn, Bremen Deutsche Kammerphilharmonie, P. Järvi) (DGG 2015)
→ Final exceptionnellement virtuose. Un peu plus superficiel
musicalement aussi, trouvé-je.
***Pejačević – Quintette piano-cordes,
Quatuor en ut, Quatuor piano-cordes – Sine Nomine SQ, Triendl
(CPO 2012)
→ Quintette : Belles modulations, beau lyrisme du mouvement lent,
dernier mouvement virevoltant ! Postromantisme enrichi de
recherches début XXe chez cette compositrice croate.
→ Beau quatuor à cordes apollinien.
→ Quatuor piano-cordes : très marqué par Debussy et Fauré, une
petite merveille très frémissante et prenante, à rapprocher par exemple
de ceux de Chausson et Fauré (n°1).
→ Cordes du Sine Nomine pas fabuleuses (manquent vraiment de fermeté et
de mordant, grincent un peu).
***Reyer
– Sigurd (version intégrale) – Bou ; Opéra National de Lorraine
Nancy, Chaslin (bande pirate sur les genoux)
→ Première présentation de l'œuvre sans coupures !
*Cherubini:
Mass in A Major de 1825 pour le Couronnement de Charles X – Cologne
Radio Chorus; Cappella Coloniensis; , Gabriele Ferro (Capriccio)
*Emilie Mayer – Quatuor piano-cordes –
Mariani PiaQ (CPO 2017)
→ Chouette. Manque quand même d'un petit quelque chose de marquant.
*Foulds – Le cabaret Overture //
Pasquinades symphoniques // April-England // Hellas // 3 Mantras – LPO,
Wordsworth (Lyrita 2006)
→ Des choses sympathiques, mais globalement surtout marquant du côté
des Mantras.
Rangström – Symphonies n°3
& 4 – Norrköping SO, Mikhaïl Jurowski (CPO)
→ La 3 : sombre ostinato et structure simple favorisant la mélodie
simple, je pense à Libertas venit de Hendrik Andriessen, petite
merveille… mais en moins prégnant.
→ La 4 : là encore de grands aplats pas très complexes
structurellement malgré une harmonie travaillée. Pas totalement séduit
par cette alternance de blocs en pleins et en creux, un brin sommaire
(et en tout cas, dans ses effets de contraste, peu propice au disque).
*Rangström – Intermezzo Drammatico –
Norrköping SO, Mikhaïl Jurowski (CPO)
→ Simple mais persuasif et personnel. Par moment un côté danses de
Salomé chez Schmitt…
FOULDS, J.: Dynamic Triptych /
April England / April England / The Song of Ram Dass (Donohoe, City of
Birmingham Symphony, Oramo)
→ Aimable, galant, moins nourrissant que l'autre monographie.
**LECLAIR, J.-M.: Sonatas for 2
Violins (Complete) - Opp. 3 and 12 (Ewer, LaMotte) (Dorian Sono Luminus
2014)
→ L'opus 3 n°1 est celui qui figure, sur la gravure-portrait de Leclair
tirée d'un pastel… Après avoir passé en revue ses partitions, j'ai fini
par trouver l'extrait assez substantiel qui apparaissait dans ses mains…
→ Ce n'est pas la seule raison pour laquelle écouter ces duos qui font
figure de sonates en trio sans basse continue !
LECLAIR, J.-M.: Sonatas for 2 Violins, Op. 3, Nos. 1-6 (Hoebig,
Stobbe) (Analekta 2018)
→ Un peu lourd.
*Rangström – Symphonie n°1 –
Norrköping SO, MIkhaïl Jurowski
**FOULDS,
J.: 3 Mantras / Mirage / Lyra Celtica / Apotheosis (City of Birmingham
Symphony, Oramo)
→ Très varié et réussi. Les Mantras en particulier, ou la Lyra qui
inclut un soprano sans texte. Même la concertante (avec violon)
Apotheosis me touche beaucoup (l'élan majestueux au centre de son
Andante !).
*** Foulds – World Requiem –
BBC SO, Botstein (Chandos)
→ Très varié et expansif, remarquable écho (moins idiosyncrasique,
certes) au War Requiem.
Autres nouvelles écoutes : interprétations
** Cherubini – Missa solemnis n°2 en ré mineur – Rilling (Hänssler)
→ Très bel ensemble remarquablement écrit, comparable au style de ses
requiems (riches en prosodie, travaillés sur la déclamation et au
besoin le contrepoint), mais avec des solistes très bien mis en valeur.
Le tout joué avec la rondeur et la rhétorique dramatique formidable de
Riling.
* Meyerbeer – « Meyerbeer in France » – Thébault, Pruvot,
Sofia PO, Talpain (Brilliant 2016)
→ Très beau disque (cette précision d'articulation orchestrale dans du
Meyerbeer, c'est pas tous les jours !). Pruvot magnifique, Thébault
plus problématique (timbre peu dense, aigus un peu criaillés).
→ Les extraits choisis sont pour large part de l'ordre décoratif, pas
nécessairement le meilleur du compositeur, mais joli voyage néanmoins,
atypique !:
* Leroy Anderson, Typewriter
Concerto
→ Dans le style Wolf-Ferrari…
* Vieuxtemps: Violin
Concerto No. 5 in A Minor, Op. 37, "Gretry": – Corey Cerovsek ;
Lausanne Chamber Orchestra : Lintu, Hannu (Claves 2008)
→ L'Adagio cite le duo d'amour Isabelle-Alonze de l'acte II ?
D'où le nom ?
→ Superbe version pleine de vie.
* Sibelius 5, Radio
Finlandaise, Lintu (DVD)
→ Très beau, remarquable progression, mais quelques moments qui
manquent d'angle, d'ampleur, de relance épique – en particulier les
appels de cor du dernier mouvement, étrangement allentis et lissés, ce
qui ne manque pas de grâce, mais un peu d'apothéose comme ce l'est
usuellement… Néanmoins, splendide final sur le bout des pieds, très
étonnant.
* BIBER – Sonates du Rosaire –
Manze, Egarr (HM 2004)
→ Superbement phrasé, version HIP sans trop d'acidité / aridité, assez
confortable pour moi qui ne suis pas toujours à l'aise avec cette
ensemble monumental que j'ai peut-être tort d'écouter d'une traite…
Variations et traits de virtuosité (écrits par Biber) impressionnants.
→ La Présentation au Temple, le jeune Jésus préchant, le Christ au
Pilier, Crucifixion me touchent tout particulièrement… Version ou
maturation de ma part, l'impression d'enfin accéder à l'œuvre !
*** Sibelius: Tapiola –
Radio Finlandaise, Berlin, Rosbaud (Ondine)
* Sibelius: Tapiola –
Radio Finlandaise, Lintu (Ondine) * Williams – Star Wars
VII – CD de la BO
→ La qualité a bien baissé. Hors le thème de Rey, très réussi, vraiment
de la tapisserie sage et de la fanfare pétaradante. Dommage, quelle
distance avec l'art consommé des IV et V.
CHERUBINI, L.: Mass No. 2,
"Messe Solennelle" en ré mineur (Wiebe, Jungwirth, Orrego, Friedrich,
Munich Motet Choir, Munich Symphony, Zobeley)
** Sibelius: Tapiola, Op.
112 – Royal Stockholm Philharmonic Orchestra; Davis, Andrew (Finlandia)
→ Très belle surprise, très belle couleur. Toujours un peu
extérieur à l'œuvre répétitive et très cordée.
** Nielsen – Symphonie n°2 –
Janáček PO Ostrava, Kuchar (Brilliant)
→ En réalité vraiment très bien, nerveux, belle finition, j'avais
beaucoup sous-estimé cette intégrale je crois.
Nielsen – Symphonie n°1 – Stockholm RPO, Tor Mann (fin 40s début
50s)
→ Pas en place, orchestre dépareillé, tout le monde joue comme il peut
cette musique hautement inusuelle, sous l'étiquette « Nielsen's
Prophet in Sweden »… Je ne suis pas sûr de détester complètement
(quelle typicité des bois, tout de même !), mais c'est clairement très
loin des standards professionnels qu'on attend désormais (voire des
bons amateurs d'aujourd'hui…).
* Sibelius – Symphonie n°7,
Tapiola – Atlanta SO, Spano (ASO Media)
→ Étonnante lecture frontale et voluptueuse, avec un sens dramatique
primaire, un côté verdien – qui rappelle l'énergie communicative de ses
incroyables récentes symphonies de Bruch. Dans Sibelius, c'est exotique
mais pas du tout inopérant.
* Sibelius – Symphonie n°5 –
Berliner Philharmoniker, Rattle (Berliner Philharmoniker)
→ Très vivant. Un excellent souvenir de la version vidéo (assez
ultime), assez étonné par les timbres plus étroits ici (cordes
délibérément sèches, mais trompettes un peu nasillardes, étonnant).
Bois toujours aussi vertigineux.
+ final Maazel Pittsburgh, Karajan Philharmonia, Karajan Berlin,
Bernstein Vienne
* Sibelius – Symphonie n°4 –
Berliner Philharmoniker, Rattle (Berliner Philharmoniker)
→ Étrangement, je ressens un petit manque de soyeux des cordes ici.
Mais l'ascétisme, la transparence, les couleurs, sont magnifiques.
* Sibelius – Symphonie n°7,
Océanides, Symphonie n°5 – LSO, C. Davis (LSO Live)
→ Tiré de la troisième intégrale de Colin Davis, la seconde avec le
LSO.
→ La Septième, malgré des cuivres un peu massifs par endroit, se
distingue par sa remarquable suspension et sa cinétique permanente. Son
large, typiquement du dernier Davis. La Cinquième manque un peu de
folklore à mon gré, évidemment, mais sans comparaison avec ses deux
précédentes intégrales plutôt conformistes et ternes.
* Sibelius – Symphonie n°6 –
Berliner Philharmoniker, Rattle (Berliner Philharmoniker)
→ Cordes droites, peu vibrées, étonnant début très résonant quoique
soyeux. Manque un peu de tension sur la durée pour moi, j'en avais un
meilleur souvenir (d'après la version vidéo : je découvre sa
déclinaison CD).
Sibelius – Symphonies n°3 –
Stockholm RPO, Ashkenazy (Exton)
→ Oh, un peu décevant ici, niveau plus juste de l'orchestre que ce
qu'il est habituellement, ou que la concurrence.
Sibelius – Symphonies n°2,3 +
Night Ride & Sunrise – Radio Finlandaise, Saraste (RCA)
→ Intégrale de studio antérieure à l'intégrale Finlandia, elle vient
d'être rééditée après une longue indisponibilité.
→ Autant je trouvais la version Finlandia structurellement singulière,
exaltant les transitions en une sorte de nuage permanent (plutôt que
d'appuyer sur la mélodie), autant je trouve cette lecture beaucoup plus
traditionnelle et assez peu grisante : comme pour Salonen, les
timbres captés par RCA paraissent vraiment mats et sans résonance. À
côté de l'explosion des couleurs dans les grandes versions récentes
(Oramo, Rattle, Storgårds…), c'est un peu frustrant, et en tout cas pas
vraiment indispensable.
* Lully – Dies iræ, Te Deaum –
Allabastrina, E. Sartori (Brilliant)
→ Spectre sonore à l'italienne (peu de corps dans les parties
intermédiaires, respiration du spectre), qui fonctionne très bien, avec
beaucoup d'élan et de solennité.
Réécoutes : œuvres
** Kreutzer – La mort d'Abel –
Droy, Bou, Pruvot ; Les Agrémens, van Waas (Singulares 2012)
→ trissé
*** Coles – Fra Giacomo…
*** HONEGGER, A. / IBERT, J.: Aiglon (L') [Operetta]
(Gillet, Barrard, E. Dupuis, Guilmette, Lemieux, Sly, Montréal
Symphony, Kent Nagano) (Decca 2016)
*** Auber – Les Diamants de la
Couronne – Colomer (Mandala)
→ Sommet du livret haletant (merci Scribe) et d'une musique
divertissante pourtant pleine de modulations, d'ensembles travaillés,
de surprises… Un des plus beaux opéras comiques jamais écrits.
(Peut-être même le plus beau en langue française…) Distribution
fabuleuse et orchestre audiblement passionné. Mise en scène tradi
pleine de vie.
** Gaveaux – Léonore ou
l'amour conjugal – Mc Laren, Richer, Côté, Lavoie ; Opéra
Lafayette, Ryan Brown (bande-son du DVD Naxos 2019)
*** Grétry – Céphale &
Procris (actes I & II) – van Waas (Ricercar)
** Madetoja – Symphonies 1
& 3 + Suite Okon Fuoko – Helsinki PO, Storgårds (Ondine)
→ Bissé.
*** Madetoja – Symphonie n°2 –
Helsinki PO, Storgårds (Ondine)
*** Beethoven – Symphonie n°9
– Enlightenment Mackerras (Signum)
* Sibelius – Symphonie n°5 –
NZSO, Inkinen (Naxos)
→ Vraiment une très belle exécution, le meilleur volume de cette
excellente intégrale. Dernier mouvement très réussi (à part la perte de
tension à la fin du mouvement), premier mouvement doté de très belles
couleurs et de très beaux équilibres, même si certains accompagnements
paraissent un peu plats et certaines syncopes un peu inconfortables.
* Nielsen – Symphonie n°3 –
Ireland NSO, Leaper (Naxos 1995)
→ Intégrale que j'adore, parmi les moins luxueuses orchestralement,
mais d'un esprit et d'une tension assez fous, parmi les meilleurs. Pas
à son sommet dans la Troisième plus étale, qui appelle davantage la
volupté sonore, mais toujours ces merveilleuses qualité.
Nielsen – Symphonie n°3 –
BBCPO, Storgårds (Chandos)
→ Contrairement à son Sibelius, je trouve leur Nielsen beau mais assez
froid, cherchant plus la maîtrise et la chatoyance que l'esprit. Même
un peu frustré par cette Troisième.
** Nielsen – Symphonie n°1 –
Radio Danoise, Jensen (Naxos, remastering 1952)
→ Splendide restauration pour une version remarquablement maîtrisée, au
trait fin et nerveux, bâtie avec grande clarté et sens des
progressions, pourvue de belles couleurs… parmi les plus convaincantes
de la discographie, malgré son âge vénérable (sachant que les
propositions réellement satisfaisantes pour Nielsen sont presques
toutes arrivées à partir de la fin des années 90…).
→ Je n'en avais pas du tout un souvenir aussi enthousiaste !
Nielsen – Symphonie n°1 – LSO,
Ole Schmidt
→ Bien, mais vraiment en deçà du potentiel de cette musique.
*** LULLY –
Dies iræ, De Profundis, Te Deum – Junker, Wanroij, Auvity, Lenaerts,
Buet ; Millenium O, Alarcón (Alpha 2019)
Autres nouvelles parutions à écouter
→ GRAUPNER, C.: Easter Cantatas (Jerlitschka, S. Hübner, J. Hill,
Capella Vocalis Boys Choir, Pulchra Musica Baroque Orchestra, Bonath)
→ Schulhoff Intégrale des Lieder. Sunhae Im, soprano ; Tanja Ariane
Baumgartner, mezzo-soprano ; Hans Christoph Begemann, baryton ; Britta
Stallmeister, soprano; Klaus Simon, piano ; Delphine Roche, flute ;
Myvanwy Ella Penny, violon ; Filomena Felley, alto ; Philipp Schiemenz,
violoncelle .
→ clarinette copland bernstein rozsa orchid
→ étienne richard fabien armengaud
→ Jake Heggie: Songs for Murdered Sisters Joshua Hopkins
→ HEISE, P.A.: Drot og marsk (Royal Danish Opera Chorus and Orchestra,
Schønwandt)
→ frid quintet
→ beethoven aquileia
→ breath angels
→ Stanchinsky: Piano Works Peter Jablonski
→ Antti Auvinen & Sampo Haapamäki: Choral Works Helsinki Chamber
Choir
→ Michael Jarrell: Orchestral Works Tabea Zimmermann
→ John Mayer & Jonathan Mayer: Orchestral Works Sasha Rozhdestvens
→ kontski piano sonatas anna parkita
→ daniel jones symphs 3 5 lyrita thomson
→ Bergson: Orchestral Works Jonathan Plowright
→ vlagiderov cctos
→ Holmboe quats vol. 1 nightingale SQ
→ carte postale royaumont bunel
→ tempesta di passaggio : solo pour cornetto
→ gál 'hidden treasures' lieder inédits immler deutsch
→ british music strings I pforzheim
→ schnittke daniel hope
→ kalafati piano
→ respighi transcriptions
→ eccles semele
→ maconchy , lefanu, swayne « relationships » violon piano
→ alex freemann, requiem (BIS)
→ Cesti, La Dori
→ hasse enea in caonia
→ ruders, nørgård, violoncelle solo
→ Grigory Krein piano
→ F.G. Scott piano
→ worgan harpsichord julian perkis chez toccata
→ Goldmark vol 2, mokranjac piano, the laundy grondahl legacy, graun
orchestral, trattamento dell'harmonia, platti chamber, marx mosè
→ farkas chamber, braga santos, chamber 3, telemann christmas cantatas
CPO, jenner piano
→ Johan Nepomuk David : intégrale des trios à cordes (David-Trio), chez
CPO.
→ fra diavolo strade napoli
→ Schulhoff Flammen very vermillion billy
→ stikhina salomé https://www.youtube.com/watch?v=YU0jlgd9Pas
→ clair-obscur piau
→ kopatchinskaja (plaisir illuminés)
→ ballades vinnitskaya
→ fanciulla foster
→ musicalische exequien
→ haydn 76 chiaroscuro
→ buxtehude par Les Timbres
→ locatelli concertos violon gringolts helsinki baroque
→ catoire chambre & concerto, triendl
→ messiaen 20 regards chen
→ beethoven solemnis jacobs
→ ariadne botha schmeckebecher
→ telemann ouvertures, orfeo barockorchester
→ telemann concerti camerata köln
→ josquin 7e livre, visse
→ weinberg 2,5,6 arcadia SQ
→ nouvel an 2021 muti
→ bagatelles beethoven feltsman
→ boffard beethoven berg boulez
→ krieger 12 sonates en trio
→ pettersson symph 12 lindberg
Projets d'écoutes ou réécoutes pour les semaines à venir
« Flury. Son quatuor No. 5 est bien ficelé dans une optique assez
traditionnelle, le No. 6 possède un II d'une grande mélancolie et
déploie un cœur suspendu dans le III à fondre. Le No. 7 est peut-être
le plus intéressant, qui démarre en fugue à quatre voix avant de virer
à une pièce romantique tout en pizzicatti. Ces deux derniers sont
couplés avec une suite pour orchestre à cordes assez déconcertante
(III), variée (Atterberg dans le II, marche instable dans le IV) qui ne
manque pas de sel. Le quintette pour piano, bien que souvent d'un
sentimentalisme parfois caricatural, n'aura pas dépareillé avec les
pièces ultra-lyriques écoutées récemment. Plaisir sûrement coupable
mais plaisir malgré tout. »
« Plus ancien et susceptible de te plaire, Bargiel. Le deux premiers
quatuors évoquent Beethoven, respectivement opus 18 et 59, les
troisièmes et quatrièmes sont plutôt d'obédience
Schumann/Brahms/Mendelssohn (même si j'ai pensé aux gémissements
utilisés par Onslow au début du No. 4). Plus sophistiqués, moins
immédiats en ce qui me concerne, avec un pathos un peu forcé parfois,
mon goût désordonné ne doit pas empêcher d'y trouver maintes
satisfactions. Mais c'est bien son octuor, d'une noirceur incroyable,
qui m'a cueilli et que j'enjoins d'essayer sans attendre. Sa symphonie
est au menu prochainement, je ne saurais rien en dire à l'heure
actuelle. »
« Blackford, des choses passionnantes dans tous les registres. En
musique de chambre, ses Hokusai Miniatures aux atmosphères variées et
particulièrement évocatrices. À l'orchestre, outre sa réorchestration
du Carnaval de Saint-Saëns et sa propre symphonie pour animaux qui
mange à tous les râteliers (de Rautavaara à Williams), son concerto
pour violon Niobe avec des vrais morceaux de Banks et de Szymanowski
m'a fortement convaincu. »
(vous aurez reconnus les conseils personnalisés de Mefistofele)
hausegger, graener
cherubini messes
lintu
goetz quintette triendl
wolf-ferrari (segreto, etc.)
respighi vetrata, metamorphoseon
Den Utvalda rangström nylund schirmer
Le CRR de Paris, c'est l'école
supérieure pour étudier le baroque français – Eugénie Lefebvre, Hasnaa
Bennani et beaucoup d'autres y sont passés, étudiant notamment, pour
les chanteurs, auprès d'Isabelle Poulenard et Howard Crook, deux des
membres les plus accomplis de la première génération de résurrecteurs
dans les années 80…
En fait de CRR (conservatoire de niveau régional), il tient lieu de
CNSM officieux (conservatoire national, il en existe deux, à Paris et à
Lyon) lorsqu'il s'agit de baroque. Partenariats avec le Centre de Musique Baroque de Versailles,
masterclasses avec les meilleurs représentants qui font vivre le
répertoire (en particulier français), prêts d'instruments spécialisés
(dessus / hautes-contre / tailles / quintes de violon, spécifiques au
répertoire français pré-ramiste)…
Leurs productions sont toujours attendues avec beaucoup d'impatience,
explorant des rivages peu (Psyché II de
LULLY) ou pas documentés (Médée & Jason de Salomon), avec des instrumentistes
déjà professionnellement mûrs et des chanteurs encore verts mais déjà
sensibilisés à la déclamation spécifique (expérimentations de Stéphane Fuget autour du recitar cantandopour les œuvres italiennes du XVIIe, essayant vraiment de
changer le
chant en parole, avec des succès divers mais de façon très stimulante),
aux techniques de jeu scénique baroque et… à la prononciation
restituée.
Malgré l'absence de public (et le foyer infectieux qui s'y est déclaré
quelques jours après), le CRR a réussi à monter et capter Bacchus
& Ariane de Marais,
dont la résurrection a longtemps été repoussée (au milieu des années
2000, Le Concert Spirituel devait le reprogrammer, me semble-t-il,
avant d'y renoncer).
Seul le très bel air d'entrée
d'entrée d'Ariane à l'acte I m'était connu, suite à un concert
autour de cette héroïne par l'Ensemble Zaïs, en 2016 à Joinville.
J'avais même présenté ici même, partition en main, la structure
de l'air, ainsi que celle de Mouret.
Je ne suis pas un inconditionnel de Marais
à l'Opéra, dont les petites sophistications musicales ne compensent pas
réellement les livrets faibles et la prégnance mélodique assez limitée.
On est loin de l'impact direct que peuvent avoir, dans cette
génération, Desmarest, Campra ou Destouches, à mon sens (et même LaCoste
et Gervais), mais à chaque
fois servis par de de meilleurs librettistes, il faut le concéder.
Cette tragédie en musique le confirme un peu : il y a de belles basses
sophistiquées, des chromatismes (et quelques belles mélodies ciselées
tout de même !)… mais je ne suis pas totalement ému.
(Notule écrite après l'écoute du Prologue et de l'acte I seulement, mon
avis s'amendera probablement, j'ai aperçu en particulier de superbesdivertissements, comme toujours le
point fort chez Marais – que ce soient danses instrumentales ou
plaintes chantées…)
Le livret de Saint-Jean
(écrivain non identifié…) m'a beaucoup amusé : on est habitué à se
figurer l'abandon d'Ariane dans des lieux déserts, or le premier acte,
quoique situé dans « une grotte terminée par une mer à perte de vue »,
voit se succéder une infinité de personnages : Ariane, négligée par
Thésée au profit de sa sœur Phèdre, est entourée d'une confidente, d'un
soupirant prince d'Ithaque (lui-même accompagné d'un confident
magicien), qui est fiancé à la sœur du roi de « Naxe », tout ce beau monde étant
présent autour d'un prêtre sacrificateur et des chœurs rituels. Pas
tout à fait l'ambiance île déserte, donc. En fait de couleur locale et
de grotte sauvage, une intrigue circulaire d'amours de palais assez
stéréotypée, chacun aimant l'autre maillon (indisponible) de la chaîne.
Cela se découvre tout de même avec plaisir, d'autant que quelques-uns
des chanteurs (les hommes en particulier) se révèlent extrêmement
talentueux. (Leurs noms ne sont pas donnés dans la vidéo, j'irai me
renseigner pour les ajouter.)
Mais.
Tout est chanté en prononciation
restituée. Dont je ne suis pourtant pas un détracteur, même dans
ses versions archaïsantes (et inexactes) de l'école Green.
Enjeux de la prononciation restituée
Les avantages, pour la déclamation parlée, sont assez
nombreux : réactiver certaines rimes, faire entendre la couleur
d'époque, favoriser une forme d'emphase qui permet à la voix de mieux
se placer (les fameuses courbes ascendantes qui caractérisent ce type
de déclamation), bref fournir un relief nouveau et des teintes oubliées
à un répertoire qui mérite d'être servi avec chaleur.
Je n'en suis donc surtout pas un détracteur – qu'elle soit exacte ou
non au demeurant.
Pour le chant, j'y vois en
revanche de grands obstacles… qui s'incarnent très bien dans cette
vidéo.
a) Le chant lyrique est déjà un
artifice. Faire chanter une langue que personne ne parle
entraîne une mise à distance supplémentaire, néfaste pour la
compréhension du public et pour la qualité du chant.
b) La tragédie en musique fonde sa force sur son lien très étroit entre texte et musique,
qui se nourrissent et se dynamisent l'un l'autre. En chantant dans une
langue étrange, distante, avec des accents diversement maîtrisés, on
diminue considérablement l'impact émotionnel propre au genre.
Si l'on veut vraiment rendre justice à l'esprit de ce qui s'entendait à
l'époque, il faut chanter dans la langue qui nous est proche, pas dans
celle que nous ne pratiquons plus. Bref, chercher non pas l'exactitude
de la restitution, mais la congruence de l'émotion reçue (ce qui reste
quand même un peu le but). On peut être conscient de cette
divergence de prononciation sans l'imposer à écouter à un public.
c) Faute de référentiel
(personne ne parle cette langue, les jeunes chanteurs sont contraints
d'inventer l'aperture exacte des voyelles), les interprètes (pas
seulement dans cette production) tendent
à trop couvrir,
c'est-à-dire à assombrir / fermer / boucher leurs voyelles, avec des
résultats opaques et finalement… tout à fait hors-style ! Les
jeunes femmes souffrent un peu dans cette production – certaines se
mettent même à chanter trop bas, et je soupçonne que ce serait assez
différent avec la liberté et la clarté du français prononcé à la
moderne / contemporaine.
d) Plus prosaïquement, même en se concentrant, on ne comprend ici que la moitié des
mots (ce n'est pas pareil dans toutes les productions, mais
véritablement un handicap ici). Et quand je le dis, c'est venant d'un
auditeur qui a écouté l'intégralité des tragédies en musique
disponibles… Donc un mélomane qui pratiquerait peu l'opéra serait sans
doute totalement perdu. Tellement dommage lorsqu'on dispose justement
de chanteurs aguerris à cette esthétique, et tous francophones !
L'émotion directe qu'on a gaspillée en vain sur une question de
principe !
Je comprends très bien l'enjeu de
former de jeunes chanteurs sur cette question, puisque certains
ensembles l'appliquent systématiquement. Et ce n'est pas absurde
partout – pour l'air de cour, le poème n'a pas tout à fait le même
enjeu d'intelligibilité directe, il est en général plus distendu, plus
atmosphérique, et la prononciation restituée peut se défendre. Mais
pour maintenir l'illusion théâtrale
avec ce qui sonne à nos oreilles comme de l'accent gascon imité par des
germains, bon courage.
Aussi, de grâce, épargnez-nous, dans les productions lyriques, cette
punition qui n'apporte vraiment rien aux auditeurs et compromet jusqu'à
la bonne tenue du chant !
Certains parviennent tout de même à limiter les dégâts, comme le Poème
Harmonique qui fait plutôt du très bon travail sur la question… mais la
perte de lien direct avec le texte reste très évidente. Et d'autres
ensembles font carrément un peu n'importe quoi, chacun adaptant comme
il le peut… En particulier difficiles pour les jeunes chanteurs qui
n'ont pas tout à fait fini d'équilibrer leur voix.
--
Voici pour ces impressions mêlées, malgré l'intense gratitude d'avoir
mené jusqu'au bout ce très beau projet de résurrection du dernier opéra
encore inconnu d'un compositeur majeur – on avait déjà monté Alcide,
le bijou Sémélé et
bien sûrAlcione –, le sentiment qu'un choix de
principe a grandement altéré l'ensemble du résultat artistique, malgré
l'enthousiasme et la qualité des forces mises en présence (quatre
théorbes, en plus !).
Je suppose peu de nouveautés le jour même de Noël, et elles sont
donc pour cette dernière bordée, vendredi dernier, quasiment à l'arrêt hors quelques millièmes réenregistrements beethoveniens.
Du fait de l'enfermement et du délai un peu plus long de publication, la liste est
devenue un peu épaisse. J'essaie de la subdiviser mais espère qu'elle
demeurera lisible (suivez le rouge pour les nouveautés, les 2 ou 3
cœurs pour les albums exceptionnels).
Du vert au violet, mes recommandations… en ce moment remplacées par des
♥.
♦ Vert : réussi ! ♥
♦ Bleu : jalon considérable. ♥♥
♦ Violet : écoute capitale. ♥♥♥
♦ Gris : pas convaincu. ♠
(Les disques sans indication particulière sont à mon sens de très bons
disques, simplement pas nécessairement prioritaires au sein de la
profusion de l'offre.)
En rouge, les nouveautés
2020 (et plus spécifiquement de l'automne).
Je laisse en noir les
autres disques découverts.
En gris, les réécoutes
de disques.
1.
OPÉRA
OPÉRA ITALIEN
♥♥ Monteverdi – Orfeo – Boden,
Pass à Amsterdam (YT)
♥♥♥ Rossi – Orfeo, acte I – Pichon
→ Tellement étonnant qu'en salle, Bridelli marque plus
qu'Aspromonte !
♥ Vivaldi – Farnace
« Gelido in ogni vena » – Maggio Musicale, Sardelli (Dynamic)
♥♥ Graun – Cleopatra e Cesare
(acte I) – Jacobs
Salieri
– Armida (air) – Rousset (Aparté 2021)
→ En avant-première en flux… Juste deux pistes, l'Ouverture et un air.
Jolie écriture dramatique. Évidemment loin du ravissement de ses opéras
français… ou même de ses délicieux bouffes – mais pour du seria,
on sent tout de même l'empreinte de Gluck et du goût français, ce qui
est un avantage pour garantir un peu de ma patience. Exécution pleine
d'ardeur des Talens Lyriques, tout de même bien hâte de découvrir cela
(à défaut d'avoir entendu le concert de mai).
Mozart
– Il Sogno di Scipione – Boncompagni, Fenice, Sardelli (Operavision
2020)
→ Mozart seria de jeunesse : statique et ennuyeux. Sardelli
apporte un peu de tranchant à l'orchestre de la Fenice, qui reste
toujours assez terne et à la peine, depuis tant d'années… (je ne l'ai
jamais entendu vraiment bon, je crois)
♥ Mozart – Le Nozze di Figaro
– McLaughlin, Mattila, Gallo, Pertusi ; Mehta (Sony)
→ Tradi un peu lisse, mais duo comtal chouette.
♥ Verdi – La Traviata,
« Fragment » (acte III jusqu'à Addio del passato) –
MusicAeterna, Currentzis
→ Tout à fait lunaire : récitatifs totalement étirés comme s'ils
étaient des airs en largo, voix artificiellement réverbérées et
gonflées, un délire très révélateur de sa conception purement musicale
(et narcissique…) de l'opéra.
→ Ce n'est pas moche du tout, mais ça ne ressemble plus à grand'chose,
en tout cas pas à un opéra de Verdi (mais j'aime assez).
→ Je ne comprends pas le quart d'heure (du moins bon passage de
l'opéra, en plus). Vendu en dématérialisé ? Teasing pour une intégrale qui
prend son temps ? Chute d'une intégrale
avortée mais monétisable ? « Single
long » ? Marché numérique ?
♥♥♥ Verdi – Simone Boccanegra – Homoki ;
Rowley, Jorijikia, Nicholas Brownlee, Gerhaher, Fischesser ;
Zürich, Luisi (Arte 2020)
→ Direction d'acteurs formidable, et l'usage de ce simple décor
tournant qui nous mène de coursive en antichambre… Homoki à un sommet
de maturité.
→ Orchestre mordant, N. Brownlee fabuleux. Rowley assez pharyngée mais
expressive comme une actrice au temps du Code Hays.
→ Très content d'entendre chanter Verdi comme Gerhaher.
♥ Verdi – Aida, début inédit de l'acte III
– Scala, Chailly (euroradio)
→ 100 mesures coupées avant la création. Moment suspendu de prières
douces aux registres étagés, très réussi, à comparer à l'ambiance du
temple avant « Nume custode e vindice ». Méritait d'être
entendu, et mériterait d'être systématiquement joué.
→ (en revanche, vocalement, quoique tout à fait honnête, ça laisse
vraiment entendre la crise du chant verdien – alors que dans les autres
répertoires, l'opéra se porte vraiment bien…)
♥♥ Verdi – Otello – Torsten
Ralf & Stella Roman - Dio ti giocondi (Met, 1946)
♥♥♥ Lully – Armide (actes I, III, IV &
V) – Rousset (Aparté)
♥♥ Mozart – La Flûte enchantée en français –
M. Vidal, Scoffoni, Lécroart, Lavoie ; Le Concert Spirituel, Niquet
(France 5)
→ Très vivante version raccourcie et en français, dans une distribution
française de très grand luxe.
Rossini – Le Barbier de Séville
(en français) – Berton, Giraudeau, Dens, Lovano, Depraz, Betti,
Pruvost ; Opéra-Comique, Gressier (EMI 1955)
♥♥Boïeldieu – La Dame Blanche – Jestaedt,
Buendia, Ratianarinaivo, Hyon, (Yannis) François, Les Siècles, Nicolas
Simon (France 3)
→ Les qualités de charisme vocal de Buendia et Ratia souffrent de la
retransmission (un peu proche des voix, on entend les aspérités, les
micro-défauts), mais quand on les connaît, on mesure le bonheur
incommensurable qu'aurait été cette série de représentations
itinérantes… Voix franches (superbe découverte de Yannis François
également, baryton-basse clair et avec de vrais graves riches !),
chaleur des instruments d'époque… La mise en scène n'est pas
passionnante, mais le bonbon est très apprécié !
♥♥ Offenbach – M. Choufleuri –
Mesplé, Rosenthal (EMI)
→ Avec des citations de Nonnes qui
reposez, de bouts de Verdi, thème du premier numéro du
Freischütz…
♥♥ Offenbach – Ba-ta-clan –
avec Corazza
→ Très bonne musique, même si d'une certaine façon sans texte !
♥♥♥ Bizet – Carmen – Angelici, Michel,
Jobin, Dens ; Opéra-Comique, Cluytens (réédition The Art Of
Singing 2014)
♥♥♥ Bizet – Carmen – Horne, McCracken
Bernstein (DGG)
OPÉRA ALLEMAND
Mozart – Zauberflöte – Della
Casa, Simoneau, Berry ; Opéra de Vienne, Szell
→ Orchestre très imprécis et hésitant, peu frémissant. Della Casa un
peu surdimensionnée dans le legato. Berry alors très clair.
♥♥♥ Wagner – Lohengrin – Bieito ;
Miknevičiute, Gubanova, Alagna, Gantner, Pape, Berliner Staatsoper,
Pintscher (Arte Concert)
→ Splendide orchestre et chœurs (et surpris par le lyrisme et la
tension de Pintscher dont j'avais un très mauvais souvenir dans le
« grand répertoire »), splendide distribution.
→ J'attendais évidemment Martin Gantner, l'une des voix les mieux
projetées du marché (ça paraît nasal et étroit en captation, mais en
salle, c'est une proximité et d'une expressivité miraculeuses).
Telramund pas du tout noir, très clair et concentré, très convaincant
dans un genre absolument pas canonique.
→ Roberto Alagna chante un allemand de grande qualité ; toutes les
voyelles sont un peu trop ouvertes, mais ceci va de pair avec la clarté
caractéristique de son timbre et la générosité jamais en défaut de son
médium. Un régal de bout en bout, élocution limpide et splendeur
vocale. Le second tableau de l'acte iII le voit se fatiguer, et les
aigus deviennent vraiment blancs et métalliques, le médium un peu plus
aigre. Tout le reste se montre à la fois original et très marquant.
→ La mise en scène de Bieito m'a paru laide, sans propos clair ni
animation scénique, sans cohérence psychologique ni lien avec le sujet.
Sans parler de son tic de faire trembler ses personnages pendant vingt
minutes , récupéré de la pire idée de son Boccanegra… Dire que ce fut
un si grand metteur en scène… Trop d'engagements. Trop d'empâtement.
♥ Wagner – Götterdämmerung, Janowski
I : prologue.
→ assez scolairement égrené, mais super prise de son. chanteurs
valeureux mais déjà un côté « déclin ».
Schoeck – Vom Fischer un syner
Fru, Op. 43 – Harnisch, Dürmüller, Shanaham , Winterthur, Venzago
(Claves 2018)
Harnisch en-dessous de ses standards, Dürmüller un peu dépassé, Venzago
un peu froid, version décevante d'une œuvre qui a déjà bien moins de
saillances que le Schoeck habituel (son principal intérêt étant d'être
composée directement sur le vieux dialecte allemand).La version
Kempe-Nimsgern est à privilégier.
♥♥ Schoeck – Massimilia Doni –
Edith Mathis, G. Albrecht
→ Décadentisme consonant dans le goût de Venus et Das Schloß Dürande, en plus lyrique
et plus basiquement dramatique, comme mâtiné de Verdi.
♥ Dusapin – Faustus – Nigl
(extrait)
OPÉRAS D'AUTRES LANGUES
♥♥ Mozart & Minna Lindgren – Covid
fan tutte – Mattila, Hakkala, Opéra de Helsinki, Salonen (Operavision
2020)
→ Così (plus Prélude de Walküre et air du Catalogue) en très condensé
(1h30), sur un texte finnois inspiré de nos mésaventures pandémiques.
Point de départ dramaturgique : Salonen vient diriger la Walkyrie
et la
situation sanitaire impose le changement de programme.
→ Tout y passe : les opinions rassurantes ou cataclysmiques, les
avis
contradictoires, les (inter)minables visios, la détresse de la mauvaise
cuisinière, la doctrine des masques, les artistes désœuvrés… Parfois
avec beaucoup d'esprit (« Bella vita militar » pour la
mission papier
hygiénique), par moment de façon confuse ou un peu plate (la vie des
sopranos).
→ Les récitatifs sont changés en dialogues menés par « l'interface
utilisateur », sorte de directrice de la communication hors sol.
→ Hakkala (Alfonso) fantastique, Mattila remarquablement sa propre
caricature, avec toujours un sacré brin de voix (les poitrinés rauques
en sus).
→ Globalement, un jalon de notre histoire s'est écrit – on aurait pu
creuser davantage quelque chose de cohérent, avec les mêmes éléments,
ménager une arche qui soit un peu moins une suite de moments
dépareillés… Pour autant, le résultat est la plupart du temps très
amusant, et marquera le souvenir artistique de la Grande Pandémie des
années 2020 pour les archéologues du futur – du moins si notre éphémère
technologie numérique n'a pas tout laissé disparaître…
Moniuszko – Halka – Paweł Passini ;
Mych-Nowika, Piotr Fiebe, Golinski ; Poznan, Gabriel Chmura
(Operavision 2020)
→ Pas fabuleux vocalement (aigus blancs de la soprano et du ténor, bon
baryton). Superbes scènes de ténor, mais œuvre vraiment ennuyeuse
dramatiquement : Halka reste debout trahie, son comparse le lui
explique longuement, et c'est l'essentiel, malgré le terrible condensé
de tragédie contenu dans la pièce.
→ Musicalement peu fulgurant aussi, quoique moins gentillet que le
Manoir hanté.
♥♥ Hatze – Adel i Mara –
Zagreb 2009 (YT)
Britten – A Midsummer Night's Dream – M.-A.
Henry, Montpellier (Operavision 2020)
→ Belle version d'une œuvre aux belles intuitions mais qui patine un
peu, à mon sens, dans le formalisme de ses duos et ensembles intérieurs
(livret très bavard, également).
2. MUSIQUE
DE SCÈNE / BALLETS
Marais – Suites à joüer d'Alcione –
Savall (Alia Vox)
→ Bien mieux que le concert. (Mais ces suites ont-elle un grand intérêt
isolées?)
♥♥♥ Rameau – Hippolyte (Prélude du III) dans
« Tragédiennes » #1 – Talens, Rousset
Piron – Vasta – Almazis
(Maguelone 2020)
→ Pas très séduit, ni par le texte (vraiment plat, comparé aux pièces
grivoises de Grandval qui m'amusent assez), ni par les musiques (pas
passionnantes, et textes assez pesants aussi).
→ Musicalement, pas séduit non plus par les timbres instrumentaux.
Dommage, c'était très intriguant.
→ Il existe une lecture très vivante de la Comtesse d'Olonne de
Grandval en complément d'un disque de ses cantates, je recommande
plutôt cela pour se frotter à ce type de théâtre leste.
♥Cannabich – Electra – Hofkapelle Stuttgart,
Bernius (Hänssler 2020)
→ Mélodrame dans le style classique, très réussi et ici très bien joué
et dit (par Sigrun Bornträger).
♥ Wagner – Die Meistersinger, ouverture –
Vienne, Solti
♥ Tchaikovsky – The
Tempest, Op. 18 – Orchestra of St. Luke's; Heras-Casado (HM 2016)
♥♥ Humperdinck – « Music for the Stage
» : Das Wunder, Kevlar, Lysistrata… – Opéra de Malmö, Dario Salvi
(Naxos)
→ Très belle sélection de scènes d'opéras et autres œuvres dramatiques,
variées, pleines de la naïveté et de l'emphase pleine de simplicité
propres à Humperdinck. Extrêmement persuasif, délicieux, très bien
joué. Hâte de découvrir ces œuvres intégrales désormais, une très belle
ouverture vers cet univers encore chichement documenté ! (Et la
générosité accessible de cette musique plairait à un vaste public, a fortiori en Allemagne dont
l'imaginaire populaire est une référence récurrente…)
3. RÉCITALS VOCAUX
Haendel,
Vivaldi… – « Queen
of Baroque » – Cecilia Bartoli (Decca 2020)
→ Pot-pourri de différents disques. Très bons, mais autant profiter des
programmes cohérents. Si jamais vous voulez comparer les orchestres et
les répertoires, pourquoi pas.
♥ Salieri, Strictly private, Heidelberg SO
(Hänssler)
→ Lecture nerveuse d'airs et duos très spirituels, qui évoquent les Da
Ponte mozartiens, un délice.
♥ Rossini – « Amici e Rivali » –
Brownlee, Spyres, I Virtuosi Italiani, Corrado Rovaris (Erato 2020)
→ Impressionnant Spyres en baryton et bien sûr en ténor (même si le
coach d'italien devait être covidé, à en juger par certains titres).
Brownlee a perdu de son insolence, mais pas de sa clarté et de son
moelleux.
Superbe attelage, pour un répertoire purement glottique qui n'a pas
forcément ma prédilection d'ordinaire, accompagné par un orchestre très
fin (instruments d'époque ?) et discret, petit effectif, cordes sans
vibrato.
Gounod,
Bizet, Tchaïkovski, Puccini – « Hymnes of Love » –
Dmytro Popov
→ Pas fini, ça a l'air bien. Mais la rondeur de la voix est davantage
conçue pour le répertoire slave que pour l'éclat des spinti.
Massenet par ses créateurs (Malibran
2020)
→ Scindia par Jean Lasalle
→ Salomé par Emma Calvé
(ouille)
4. MUSIQUE SACRÉE
Un
disque mystérieux (Aparté 2021)…
… de cantates luthériennes du Schleswig, totalement inédites – pour
lesquelles je viens d'écrire une notice le nez plongé dans des
interpolations vétérotestamentaires tirées de la Bible de Luther, et
qui devraient paraître en fin d'année prochaine. (Avec des textes
d'époque très
denses, des chanteurs très éloquents et un continuo imaginatif, pour ne
rien gâcher.)
Pfleger – Cantates sacrées en
latin & allemand – Bremen Weser-Renaissance, Cordes) (CPO)
→ Splendide ! Entre Monteverdi et Bach, un côté très Steffani…
Airs quasiment tous à deux voix !
♥♥♥ Steffani – Duetti di camera – Mazzucato,
Watkinson, Esswood, Elwes, Curtis… (Archiv)
♥ Legrenzi – Compiete con le
letanie e antifone della Beata Vergine – Nova Ars Cantandi, Giovanni
Acciai (Naxos 2020)
→ Un des plus grands compositeurs du XVIIe siècle, Legrenzi excelle
dans toutes formes d'audace, un contrepoint riche et libre, une
harmonie mouvante, une agilité qui préfigure le seria du XVIIIe siècle…
→ Première gravure discographique de ces Complies Op. 7, la dernière
prière du jour. Superbes voix franches et articulées… sauf le soprano
masculin, très engorgé, vacillant, inintelligible, qui tranche
totalement avec le reste et distrait assez désagréablement. Étant la
partie la plus exposée, le plaisir est hélas un peu gâché.
Bach – Cantates format chambre
– Nigl
Haendel – Dixit Dominus –
Scholars Baroque (Naxos)
→ Première fois cette version en entier. Génial 1PP.
du baroque à Satie – « War
& Peace, 1618-1918 » – Lautten Compagney (DHM 2018)
→ Amusant mélange (avec la Gnossienne n°3 revisitée par cet ensemble
baroque), plaisant et bien interprété (avec une soprano au fort accent
britannique).
♥ Pergolesi – Stabat Mater –
Galli, Richardot ; Silete venti, Toni (La Bottega Discantica, 2016)
♥♥♥
Borodine
– Requiem (arr. Stokowski) – BBC Symphony Chorus, Philharmonia
Orchestra, Geoffrey Simon (Signum 2020, réédition)
→ Cinq minutes de paraphrase sur le thème grégorien, avec des harmonies
typiques de l'avant-garde russe du second XIXe. Les doublures pizz-bois
alla Godounov sont incroyables !
+ Suite Prince Igor, Petite Suite…
5. CONCERTOS
♥Rejcha
– Symphonies concertantes flûte-violon, puis 2 violoncelles –
Kossenko, Stranossian, Coin, Melknonyan ; Gli Angeli Genève,
MacLeod (Claves 2020)
→ Flûte-violon : aimable. Entre le son un peu aigrelet des solos
sur instruments d'époque (pas faute d'aimer ces quatre artistes
pourtant) et la progression harmonique très traditionnelle, les
mélodies vraiment banales, je n'y trouve pas le grand Rejcha que
j'aime. Joli mouvement lent tout de, qui débute par violon et flûte
seuls.
→ La symphonie à deux violoncelles est bien plus intéressante, en
particulier le premier mouvement inhabituellement varié (dont le
premier fragment thématique est similaire à celui de Credeasi misera)
et le final assez foisonnant. Mais pour cette œuvre, le disque
Goebel-WDR (aux couplages passionnants) de cette même année 2020
m'avait davantage convaincu.
B. Romberg – Cello Concertos
Nos. 1 and 5 (Melkonyan, Kölner Akademie, Willens) (CPO 2016)
→ Décevant, du gentil concerto décoratif et virtuose, rien à voir avec
ses duos de violoncelle, très musicaux et variés !
Lalo, Ravel
– Symphonie espagnole ; La Valse, Tzigane & Bolero – Deborah
Nemtanu, Pierre Cussac, La Symphonie de Poche, Nicolas Simon (Pavane
2017)
→ Sympathique, mais la partie concertante et le mixage permettent moins
d'apprécier l'exercice que dans le disque Beethoven.
♥ Elgar – Concerto pour violoncelle –
Johannes Moser, Suisse Romande, Manze (PentaTone 2020)
→ Très sérieux et dense, nullement sirupeux, avec un orchestre à la
belle finesse de touche, qui fait entendre le contrechant avec netteté.
→ Parution du seul concerto, uniquement en numérique (avant un futur
couplage en disque physique ?).
♥♥♥ Schmidt, Stephan – Symphonie n°4,
Musique pour violon & orchestre – Berlin PO, K. Petrenko (Berliner
Philharmoniker 2020)
→ Interprétations très fluides et cursives, dans la veine transparente
du nouveau Berlin issu de Rattle, vision assez lumineuse de ces œuvres
à la taciturnité tourmentée.
Hisatada Otaka : Concerto
pour flûte (version orchestre) – Cheryl Lim, Asian Cultural SO, Adrian
Chiang (YT 2018)
→ Décevante orchestration : les harmonies sont noyées dans des
jeux de cordes très traditionnels (et un peu mous), on perd beaucoup de
la saveur de la verison Op.30b avec accompagnement de piano, à mon
sens.
♥♥ Mossolov, Concerto pour harpe, Symphonie n°5
– Moscou SO (Naxos)
→ Très festif, très décoratif, très « Noël », cet étonnant
concerto
pour harpe que je n'aurais jamais imaginé une seconde attribuer à
Mossolov !
→ Dans la Symphonie, on entend surtout des chants populaires traités en
grands accords. Joli, mais pas très fulgurant par rapport à sa période
futuriste.
♠ Lubor Barta – Concerto pour violon n°2 1969 – Ivan Straus, Otakar
Trhlik (1969)
6. SYMPHONIES & POÈMES
ORCHESTRAUX
SYMPHONISTES
GERMANIQUES
♥♥Beethoven / Robin Melchior – « Beethoven, si tu nous
entends » – La Symphonie de Poche, Nicolas Simon (Klarthe 2020)
→ Jubilatoire blind-test pot-pourri dont les développements sont (très
bien !) récrits. Le tout étant joué pour quatuor, contrebasse,
flûte,
clarinette, clarinette basse, saxhhorn baryton, accordéon, harpe et
percussions… !
→ Il m'a fallu quelques secondes pour retrouver le fantastique
mouvement lent du Concerto n°5 ainsi transfiguré… dont la cadence de
harpe débouche sur les pointés du mouvement lent de la Quatrième
Symphonie ! Mazette.
→ Ou encore la fin sur une boucle minimaliste autour du thème de l'Ode
à la Joie.
→ Par des musiciens de très très haute volée, la densité sonore et
l'engagement individuel comme collectifs sont exceptionnels.
→ La fièvre de la nouveauté s'empare de nous en réécoutant Beethoven
pour la millième fois.
♥ Haydn – les Symphonies Parisiennes –
Orchestre de Chambre de Paris, Boyd (NoMadMusic 2020)
→ Petite frustration en première écoute : attentivement, j'y
retrouve tout l'esprit (quel sens de la structure !) de cette
association formidable, mille fois admirée en concert… Mais à l'écoute
globale, j'entends plutôt l'épaisseur des timbres d'instruments
modernes, comme une petite inertie – alors qu'ils jouent sans vibrato,
et pas du tout selon le style tradi !
→ Quelque chose s'est perdu via le micro, la prise de son, l'ambiance
du studio… Pincement au cœur, je les adore en concert, mais à côté des
nombreuses autres propositions discographiques
« musicologiques », ce n'est pas un premier choix.
♥ A. Romberg – Symphony No.
4, "Alla turca" – Collegium Musicum Basel, K. Griffiths (CPO 2018)
♥♥♥ B. Romberg – Symphonies
Nos. 2 and 3 / Trauer-Symphonie (Kolner Akademie, Willens) (Ars
Produktion 2007)
→ Symphonies contemporaines de Beethoven (1811, 1813, 1830), qui en
partagent les qualités motoriques et quelques principes d'orchestration
(ballet des violoncelles, traitement thématique et en bloc de la petite
harmonie, sonneries de cor qui excèdent Gluck et renvoient plutôt à la
7e…).
→ Je n'avais encore jamais entendu de symphonies de l'époque de
Beethoven qui puissent lui être comparées, dans le style (et bien sûr
dans l'aboutissement). En voici – en particulier la Troisième,
suffocante de beethovenisme du meilleur aloi !
Brahms – Symphonies –
Pittsburgh SO, Janowski (PentaTone 2020)
→ Très tradi, sans doute impressionnant en vrai connaissant l'orchestre
et le chef, mais pas très prenant au disque par rapport à la pléthore
et à l'animation enthousiasmante des grandes versions. Assez massif,
peu contrasté et coloré, pas très convaincu (vu l'offre) même si tout
reste cohérent structurellement et inattaquable techniquement.
→ Tout de même très impressionné par la virtuosité de
l'orchestre : rarement entendu des traits de violon aussi fluides,
les cuivres sont glorieux, la flûte singulièrement déchirante…
♥ Brahms – Symphonie n°3,
lieder de Schubert orchestrés, Rhapsodies hongroises, Rhapsodie pour
alto – Larsson, Johnson, SwChbO, Dausgaard (BIS)
Mahler – Totenfeier – ONDIF,
Sinaisky (ONDIF live)
→ Cet entrain, ces cordes graves !
♥ Nielsen – Symphonie n°1 – LSO, Ole Schmidt
(alto)
→ Très énergique, mais trait gras.
♥ Nielsen – Symphonie n°1 – LSO, C. Davis
(LSO Live)
♥♥ Nielsen – Symphonie n°1 – BBC Scottish SO,
Vänskä (BIS)
♥♥♥ Nielsen – Symphonies n°1,2,3,4,5,6 –
Stockholm RPO, Oramo (BIS)
→ Lyrisme, énergie mordante, couleurs, aération de la prise… une
merveille, qui magnifie tout particulièrement la difficile Sixième
Symphonie !
♥ Mahler – Symphonie n°5 – Boulez Vienne
(DGG)
→ Un peu terne et mou, du moins capté ainsi.
♥♥♥ Schmidt – Symphonies – Frankfurt RSO,
Paavo Järvi (DGG)
→ Au sein de ce corpus extraordinaire, voire majeur, le plaisir
d'entendre une version qui s'impose d'emblée comme colorée,
frémissante, captée avec profondeur et détails, par un orchestre de
première classe, et surtout articulée avec ce sens incroyable des
transitions qui caractérise l'art de Järvi. Chacune des symphonies en
sort grandie. Indispensable.
♥♥♥ Graener – Variations orchestrales sur «
Prinz Eugen » – Philharmonique de la Radio de Hanovre, W.A. Albert
(CPO 2013) → On ne fait pas plus roboratif… mon bonbon privilégié
depuis deux ans que je l'ai découvert par hasard, en remontant le fil
depuis le dernier volume de la grande série CPO autour du compositeur
(concertos par ailleurs tout à fait personnels et réussis).
SYMPHONISTES SLAVES
Tchaïkovski – Symphonie n°5, Francesca da
Rimini – Tonhalle Zürich, Paavo Järvi (Alpha 2020)
→ Ébloui en salle par le génial sens des transitions organiques de
Järvi, où chaque thème semblait se verser dans l'autre (avec
l'Orchestre de Paris), je le trouve ici plus corseté, plus raide. Je ne
sais quelle est la part de la différence de culture des orchestres
(Zürich a toujours eu un maintien assez ferme) et d'écoute un peu
distraite au disque au lieu de l'attention indivisée en salle sur tous
les détails splendides. Peut-être la prise de son un peu lointaine et
mate, aussi ? Mais ce fonctionnait très bien avec les Mahler
de Bloch…
→ Très belle lecture pas du tout expansive, très sobre et détaillée, en
tout état de cause.
→ Francesca da Rimini confirme cette impression d'interprétation très
carrée – on y entend encore l'orchestre de Bringuier !
♥♥ Borodine – Symphonie n°1 – URSS SO,
Svetlanov
→ Là aussi, des thèmes populaires, quoique plus tourmentés. Pas très
développé mais grand caractère.
→ bissé
♥♥ Balakirev, Kalinnikov – Symphonies
n°1 – Moscou PO, Kondrachine (Melodiya)
→ Foisonnement de thèmes folkloriques ! Interprétation pas
si typée…
♥♥ Kalinnikov – Cedar and Palm - Bylina
- Intermezzos - Serenade & Nymphs –
The Ussr Symphony Orchestra, Evgeniy Svetlanov, (Svetlanov 1988)
♥♥ Novák – Suite de la Bohême méridionale +
Toman & la Nymphe des Bois – Moravian PO Olomouc, Marek Štilec
(Naxos 2020)
→ Généreux slavisme qui a entendu Wagner. Le grand poème Toman de 25 minutes est une très
belle réussite, qui culmine dans des élans richardstraussiens
irrésistibles.
→ Bissé.
♥ Vladigerov – Symphonies 1 & 2 – Radio de
Bulgarie, Vladigerov (Capriccio)
→ Le partenariat Capriccio avec les Bulgares se poursuit !
J'avais beaucoup aimé ses concertos pour piano…
♥♥ Scott – Symphonie n°3 « The
Muses » – BBCPO, Brabbins (Chandos)
→ Debussyste en diable (le chœur de Sirènes…), de bout en bout, et très
beau.
+ Neptune
→ Très debussyste aussi, remarquablement riche (un côté Daphnis moins
contemplatif et plus tendu). Splendide.
♥ Scott – Symphonie n°4
– BBCPO, Brabbins (Chandos)
Kinsella – Symphonies Nos. 3
and 4 – Ireland NSO, Duinn (Marco Polo 1997)
→ étagements brucknériens à certains endroits.
♥♥ Kinsella :
Symphony No. 5, "The 1916 Poets":
– Bill Golding, Gerard O'Connor, ; Ireland RTÉ National Symphony
Orchestra; Colman Pearce
Symphony No. 10 – Irish ChbO, Gábor
Takács-Nagy (Toccata Classics)
→ n°5 : avec basse et partie déclamée. Très vivant.
→ n°10 : Néoclassicisme avec
pizz et percussions prédominantes, très dansant. Vrai caractère, très
beaux mouvements mélodiques ni sirupeux ni cabossés.
Hisatada Otaka – Suite
japonaise (1936, orch. 1938) – Shigenobu Yamaoka
→ Orchestration de la suite piano.
Hisatada Otaka – Midare
pour orchestre – NHK, Niklaus Aeschbacher (1956)
→ Un peu néo, du xylophone, du romantique un peu univoque, avec un côté
mauvaise imitation occidentale du japin, à la fin de la pièce. Mitigé.
♠Akira Ifukube -
Symphonie concertante avec piano (1941) –Izumi Tateno, Japon PO,
Naoto Otomo
→ Du planant sirupeux fade, pas trop mon univers.
Akira Ifukube – Ballata
Sinfonica (1943) – Tokyo SO, Kazuo Yamada (1962)
→ Entre Turandot et l'Oiseau de feu, en plus simple (tire sur Orff).
→ (bissé par curiosité trois jours plus tard)
♥♥ Yasushi Akutagawa – Prima Sinfonia 1955 –
Tokyo SO, Akutagawa
→ Étonnant, et très riche, pas du tout sirupeux (pas mal de Mahler et
de Proko, mais dans un assortiment personnel). J'aime beaucoup.
→ Pas du tout dans le genre du symphonisme japonais post-debussyste ou,
horresco referens, post-chopinien.
7. MUSIQUE DE CHAMBRE
SONATES
♥♥♥ J. & H. Eccles, Matteis, Daniel Purcell – « The Mad Lover » –
Langlois de Swarte, Dunford (HM 2020)
→ Les Matteis et (Henry) Eccles sont fulgurants ! Quelle musique
rare, sophistiquée et jubilatoire ! Dunford improvise avec une richesse
inouïe et la musicalité de Swarte emporte tout.
♥ Rossini, Castelnuovo-Tedesco… –
« Rossiniana » (pour violoncelle & piano) – Elena
Antongirolami (Dynamic 2020)
→ Toutes sortes de variations & paraphrases, très sympa.
♠Mendelssohn – Les 3 Sonates violon-piano –
Shlomo Mintz, Roberto Prosseda (Decca 2020)
→ Violon très baveux, dont le timbre s'altère au fil des phrasés, je
n'aime pas du tout. Et conception générale assez figée… voyage dans le
passé (et pas forcément chez les meilleurs). Pas du tout aimé.
♥♥♥ Gédalge,
Marsick, Enescu – Sonate
violon-piano n°1 / Poème d'été / Sonates 1 & 2 – Julien Szulman,
Pierre-Yves Hodique
→ Œuvres très rares, incluant celles des professeurs d'Enescu, lui
dédiant leurs nouvelles œuvres alors qu'il n'a que seize
ans !
→ Martin-Pierre Marsick, son professeur de violon, écrit clairement de
la « musique d'instrument ».
→ En revanche André Gedalge, assistant (et véritable professeur
officieux) de la classe de composition de Massenet puis Fauré, nous
livre un vrai bijou, écrit dans une veine mélodique un peu convenue,
mais où tout effet est pesé – et pèse –, avec un sens de la structure
remarquable (quels développements !). La superposition en décalé des
thèmes, dans le faux scherzo, est un coup de maître assurément.
→ Pas très séduit par la Sonate n°2 d'Enescu : trop de complexités, une
expression contournée qui déborde de partout dans l'harmonie
ultra-enharmonique, le rythme (premier mouvement en 9/4, à quoi bon),
sa fin nue anticlimactique. Plus de complexité pour moins d'effet…
→ Car la n°1, au contraire (à 16 ans !) manifeste une générosité
mélodique et un lyrisme très emportés, certes pas du tout subversifs,
mais focalisés dans une forme maîtrisée qui en accentue le caractère
profusif, jusqu'aux bouts de contrepoint du final !
→ Interprètes de premier choix (Julien Szulman, qui finit une thèse sur
Enescu au CNSM, vient d'être nommé violon solo au Philharmonique de
Radio-France), avec un violon au son assez international, dense, d'une
virtuosité immaculée et chaleureuse, sise sur la musicalité attentive,
exacte et subtile de Pierre-Yves Hodique.
♥ Dupuis – Sonate
violon-piano – Prouvost, Reyes (En Phases)
♥ Hisatada Otaka – Concerto
pour flûte version avec piano – Miki Yanagida, Takenori Kawai (YT 2016)
→ Captation sèche qui ne fait pas épanouir toute la poésie de la pièce.
Mais plus convaincant qu'à l'orchestre, clairement, avec ses très
belles couleurs debussystes.
DUOS
♥♥ Rameau – Suites à deux clavecins tirées
des Indes, Zoroastre… – Hantaï, Sempé (Mirare)
♥♥ A. Romberg & B. Romberg – Duos for violin and
cello – Barnabás Kelemen, Kousay Kadduri (Hungaroton 2002)
→ Interprétation très tradi, pas très exaltante, de ces duos
remarquablement écrits, quoique moins fascinants que ceux pour
violoncelle.
→ Les variations finales du troisième duo Op.1 sont écrites sur le
premier air d'Osmin de l'Enlèvement au Sérail !
→ Quant au premier duo d'Andreas Romberg, il se fonde sur « Se
vuol ballare » des Noces de Figaro ; le second, sur
« Bei Männerm », le duo Pamina-Papageno…
A. Romberg & B. Romberg – Duo for Violin and
Cello in E Minor, Op. 3, No. 3 – Duo Tartini (Muso 2019)
♥ Wagner – Götterdämmerung
final par Tal & Groethuysen sur deux pianos (Sony)
→ Chouette initiative, mais manque un peu de fièvre.
♥Fauré, Widor, Dupré, D. Roth,
Falcinelli, Mathieu Guillou, J.-B. Robin
– « L'Orgue chambriste, du salon à la salle de concert »
–Thibaut
Reznicek, Quentin Guérillot (Initiale 2020)
→ Beau programme (en particulier Roth, intéressé aussi par l'inattendue
Sonate de Dupré), beau projet, où je découvre un violoncelliste au
grain extraordinaire, Thibaut Reznicek, sacré charisme sonore !
Hisatada Otaka – Midare
capriccio pour deux pianos – Shoko Kawasaki, Jakub Cizmarović (YT 2015)
TRIOS
Beethoven – Trios Op.1 n°3 et Op.11,
arrangement anonyme pour hautbois, basson et piano – Trio Cremeloque
(Naxos, octobre 2019)
→ On perd clairement en conduite des lignes et en nuances, avec les
bois. Mais très agréable de changer d'atmosphère.
♥♥ B. Romberg: 3 Trios,
Op. 38: – Dzwiza, Gerhard; Fukai, Hirofumi; Stoppel, Klaus
(Christophorus 2007)
→ Étonnant effet symphonique de ces trois cordes graves !
♥Tchaïkovski-Goedicke
– Les Saisons – Varupenne, Trio Zadig (Fuga Libera 2020)
→ La redistribution de la matière pour piano seul à trois instruments
(dont le piano…) n'est pas la chose la plus exaltante du monde
(mélodies au violon, piano simplifié…), mais c'est une occasion
d'entendre un des meilleurs trios de l'histoire de l'enregistrement
dans un répertoire qu'ils servent merveilleusement – hâte qu'ils
gravent le Trio de Tchaïkovski, qu'ils jouent mieux que personne.
→ Et en effet, (Ian) Barber particulièrement en forme, Borgolotto
toujours d'une présence sonore impérieuse, Girard-García un peu
sous-servi par l'encloisonnement dans un disque, mais on sent toute son
élégance néanmoins. D'immenses musiciens à l'œuvre, on l'entend.
Saint-Saëns – Violin Sonata No. 1, Cello Sonata
No. 1 & Piano Trio No. 2 – Capuçon, Moreau, Chamayou (Erato 2020)
→ Surtout impressionné par le grain et la présence de Moreau,
saisissants. Le son très rond / vibré de Capuçon convient un peu moins
bien à Saint-Saëns (surtout la Sonate) qu'aux Brahms et Fauré où il a
fait merveille avec sa bande !
♥♥ Magnard – Piano Trio in F
Minor / Violin Sonata in G Major – Laurenceau, Hornung, Triendl
(CPO)
→ Merveille, et à quel niveau ! (lyrisme de Laurenceau, et
comme Hornung rugit !)
♥♥♥ Clarke – 3 Mvts for 2
violins
& piano / Sonates violon-piano : en ré, fragments en
sol / Trio
Dumka / Quatuor– Lorraine McAslan, Flesch SQ, David Juriz, Michael
Ponder, Ian Jones… (Dutton Epoch 2003)
→ Le trio à deux violons et surtout la Sonate en ré sont des sommets de
la musique de chambre mondiale, d'une générosité incroyable, et sises
sur une très belle recherche harmonique qui doit tout à l'école
française.
♥♥ Graener – Trios avec piano
– Hyperion Trio (CPO 2011)
→ Lyrique et simple pour la musique aussi tardive, ce fait
remarquablement mouche ! (Plus proche de Taneïev que des
décadents allemands.)
QUATUORS À CORDES
♥ Beethoven, Quatuor n°1 / Bridge, Novelettes / Chin, Parametastrings – « To Be
Loved » – Esmé SQ (Alpha)
→ Très vivante version de l'excellent n°1 (enfin, dans l'ordre
d'édition) de Beethoven. (Testées en salle : énergie folle dans le
n°11.)
→ Pépiements sympas de Chin.
♥♥♥ Beethoven, Quatuor n°4, Orford SQ
(Delos)
→ Pas très tendu, mais remarquablement articulé !
+ Quatuor n°15 : là aussi pas un sommet émotionnel, mais j'aime
beaucoup certe individualisation extrême des voix !
♥♥ Arriaga – Quatuors – La
Ritirata (Glossa 2014)
→ Très belle lecture sur instruments anciens. Reste un corpus bien plus
mineur que ses œuvres orchestrales, d'un jeune romantisme encore assez
poliment classique.
→ Le rare Tema variado en cuarteto est en revanche une petite
merveille !
♥♥ Weigl String Quartet No. 3
// Berg Op.3 – Artis SQ (Orfeo)
→ Richesse et véhémence remarquables de ce corpus sans comparaison avec
les pâles symphonies ! Parmi les très grands quatuors du
premier XXe siècle.
→ Le Berg est vraiment très beau, d'une tonalité tourmentée.
Weigl – 5 Lieder pour soprano & quatuor Op.44, Quatuor n°5 –
Patricia Brooks, Iowa SQ (NWCRI 2010)
→ Son ancien.
♥♥ Weigl –String Quartets Nos. 1 and 5 (Artis
Quartet) (Nimbus)
→ Richesse et véhémence remarquables de ce corpus sans comparaison avec
les pâles symphonies ! Parmi les très grands quatuors du
premier XXe siècle.
♥♥ Weigl – String Quartets Nos. 7 & 8 –
Thomas Christian Ensemble (CPO 2017, parution en dématérialisé le 3
juillet 2020)
→ Weigl est donc un grand compositeur… mais certainement pas de
symphonies ! Ces quatuors, plus sombres, mieux bâtis, d'une
veine mélodique très supérieure et d'une belle recherche harmonique,
s'inscrivent dans la veine d'un postromantisme dense, sombre, au
lyrisme intense mais farouche, à l'harmonie mouvante et expressive. Des
bijoux qui contredisent totalement ses jolies symphonies toutes fades.
(On peut songer en bien des endroits au jeune Schönberg, à d'autres à
un authentique postromantisme limpide mais sans platitude.)
→ Aspect original, le spectre général est assez décalé vers
l'aigu : peu de lignes de basses graves, et les frottements
harmoniques eux-mêmes sont très audibles aux violons, assez haut. avec
pour résultat un aspect suspendu (le Quatuor de Barber dans le goût des
décadents autrichiens…) qui n'est pas si habituel dans ce répertoire.
♥♥ Weingartner – Quatuor n°5, Quintette à cordes
– Sarastro SQ, Petra Vahle (CPO)
→ Rien trouvé de très saillant, à réessayer encore ?
→ trissé. toujours rien.
♥♥♥ Hahn – Quatuors à cordes, Quintette
piano-cordes – Tchalik SQ, Dania Tchalik (Alkonost 2020)
→ Encore un coup de maître pour l'élargissement répertoire avec le
Quatuor Tchalik ! La sophistication souriante de la musique
de chambre de Hahn, où le compositeur a clairement laissé le meilleur
de sa production (particulièrement dans ces œuvres, ainsi que dans le
Quatuor piano-cordes qui manque ici), se trouve servie avec une ardeur
communicative.
→ Le déséquilibre antérieurement noté entre violon I & violoncelle
très solistes d'une part (les frères), petite harmonie très discrète
d'autre part (les sœurs) s'estompe au fil des années vers un équilibre
de plus en plus convaincant. Et toujours cette prise de risque
maximale, au mépris des dangers.
→ Grandes œuvres serives de façon très différente des
Parisii :(qui étaient plus étales et contemplatifs, plus voilés,
moins solistes, très réussis aussi).
→ Saint-Saëns, Hahn, Escaich… en voilà qui ne perdent pas leur temps à
rabâcher le tout-venant ! (Merci.)
→ Bissé.
♥ Novák – Quatuor n°3 – Novák
SQ (SWR Classic Archive, parution 2017)
→ Très folklorisant et en même temps pas mal de sorties de route
harmoniques, sorte de Bartók gentil. On sent la préoccupation commune
du temps.
♥♥♥ Scott – Quatuors 1,2,4 – Archeus SQ
(Dutton Epoch 2019)
→ Très marqués par l'empreinte française (on y entend beaucoup Debussy,
le Ravel de Daphnis également), des bijoux pudiques, d'une
sophistication discrète et avenante. Un régal absolu !
♥ Ritter – Quatuors avec
basson – Paolo Cartini, Virtuosi Italiani (Naxos 2007)
→ Très joliment mélodique. Moins riche et virtuose que Michl.
♥ B. Romberg: Variations
and Rondo, Op. 18 – Mende, Trinks, Pank & piano (Raumklang 2012)
→ Très beau postclassique.
QUINTETTE
♥
Bax – Quintette avec piano – Naxos
♥♥♥ Scott, Bridge – Quintette avec piano
n°1 / en ré mineur – Bingham SQ, Raphael Terroni (Naxos 2015)
→ Beau Quintette de Bridge, splendide de Scott, avec son premier
mouvement très… koechlinien-2 !
→ Bissé Scott.
SEXTUOR ET
AU DELÀ
♥♥♥ Weingartner – Sextuor pour quatuor,
contrebasse & piano / Octuor pour clarinette, cor, basson, quatuor
& piano – Triendl (CPO)
→ Complètement fasciné par le Sextuor pour piano et cordes (la pochette
dit Septuor à tort). Un lyrisme extraordinaire.
→ bissé
♥ Chabrier – Souvenirs de
Munich (arrangement David Matthews pour ensemble) – Membres du Berlin
PO, Michael Hasel (Col Legno 2009)
→ Doublures étranges qui accentuent le côté foire de ces réminiscences
de Tristan façon quadrille.
Roussel,
Koechlin, Taffanel, d'Indy, Messager, Françaix, Chabrier, Bozza, Tansman –
musique française pour vents et piano – V. Lucas, Gattet, Ph. Berrod,
Trenel, Cazalet (solistes de l'Orcheste de Paris), Wagschal (Indésens
2020)
→ Joli ensemble, pas le meilleur de la production chambriste française
(excepté les extraits de la Suite de d'Indy), avec des timbres assez
blancs, il existe plus exaltant ailleurs même si le projet est très
beau et mérite d'être salué !
HORS DES FRONTIÈRES
♥♥ de Mey – Musique de table – James Cromer,
Corey Robinson, Gregory Messa (vidéo culte d'Evan Chapman)
8.
SOLOS
Froberger –
Œuvres pour orgue – Temple Saint-Martin de Montbéliard, Coudurier (BNL)
Folías par Frédéric Muñoz à
l'orgue de Guimiliau – https://www.youtube.com/watch?v=EX8OSpPboz4
(YT 2017)
→ Superbe orgue XVIIe en état de jeu. Pourquoi ne s'en sert-on pas
davantage pour les enregistrements, plutôt que des instruments
contemporains de la composition (qu'il y avait moins de probabilité de
pouvoir jouer à l'époque, car en petit nombre), voire
postérieurs ?
♥ Gabrielli,
Biber, Young –
« Jacob Stainers Instrumente » – Maria Bader-Kubizek, Anita
Mitterer, Christophe Coin (Paladino 2020)
→
La Partita 6 de l'Harmonia artificiosa-ariosa est marquante par son
vaste air à variations de 13 minutes et son langage un peu original.
→ La parenté des traits de (Domenico) Gabrielli avec les figures des
Suites pour violoncelle de Bach reste toujours aussi frappante. (Coin
fait merveille dans ce grand solo.) Elles sont assez bien
documentées
au disque, ce sont des bijoux.
♥♥ Gabrielli – Œuvres
complètes pour violoncelle – Hidemi Suzuki, Balssa, Otsuka (Arte
dell'arco 2012)
→ Quels solos bachiens, en plus rayonnants !
→ Bissé.
♥♥ Giuliani – Le Rossiniane – Goran Krivokapić,
guitare (Naxos 2020)
→ Réellement des arrangements (virtuoses) de grands airs rossiniens, en
particulier comiques (Turco, Cenerentola…), très bien écrits (quel
symphonisme !) et exécutés avec une rare qualité de timbre et de
phrasé.
♥ Bach, Chorals / Elgar, Sonate 1 / Lefébure-Wély Boléro / Karg-Elert 3 Impressions / John Williams, 3 arrangements de Star Wars –
Nouvel orgue de la cathédrale Saint-Stéphane de Vienne, Konstantin
Reymaier (DGG 2020)
→ Splendides Bach pudiques sur jeux de fonds, une transcription de
Williams réussie, les frémissements du trop rare Karg-Elert, un joli
Elgar sérieux inattendu… Superbe récital.
Lanier, Ramsey, Jenkis, Banister, Lawes,
Webb, Hilton… – « Perpetual Night » – Richardot,
Correspondances, Daucé (HM 2018)
→ Ni les œuvres ni la manière ne me font dresser l'oreille, je l'avoue.
Très rond, confortable, contemplatif, le tout manque vraiment d'arêtes,
d'événements.
♥♥ Jacquet
de La Guerre – Le
Déluge – Poulenard, Verschaeve, Giardelli, Guillard (Arion)
♥♥Cerutti,
Auletta, Tartini, Mayr, anonymes – « Il Gondoliere
veneziano » – Holger Falk, Nuovo Aspetto (WDR 2020)
→ Varié et réjouissant, chanté avec verve !
♥ Steffani,
Vivaldi, Hahn, Satie… –
« Eternity » Kermes & Gianluca Geremia, théorbe (Simone
Kermes 2020)
→ Très joli album planant et délicat, sur son propre label. 30 minutes
de musique, un format uniquement dématérialisé je suppose.
LIEDER ORCHESTRAUX
♥♥♥ Schubert – An Schwager
Kronos (orchestration Brahms)
→ Monteverdi Choir ♥
→ Schroeder, AMSO, Botstein (horriblement engorgé)
→ Steffeb Lachenmann, Brandenburger Pkr, gernot Schulz (mou et pas
ensemble)
→ Johan Reuter, SwChbO Dausgaard (orch en folie) ♥♥♥ ♥♥♥ Schubert – «
Nacht
und Träume » (orchestrations de Berlioz, Liszt, Reger, R. Strauss,
Britten) – Lehmkuhl, Barbeyrac, Insula O, Equilbey (Warner 2017)
→ Splendidement chanté, accompagné sur instruments d'époque, un régal.
→ bissé
♥♥ Schubert – Lieder
orchestrés
par Max Reger – Ina Stachelhaus, Dietrich Henschel, Stuttgarter
Kammerorchester, Dennis Russell Davies (MDG 1998)
♥ Schubert – Lieder orchestrés (Liszt,
Brahms, Offenbach, Reger, Webern, Britten…) – von Otter, Quasthoff,
COE, Abbado (DGG 2003)
→ Orchestrations pas nécessairement passionnantes en tant que telles,
même si entendre Schubert dans ce contexxte dramatisé fait plaisir.
(Les Webern sont franchement décevants.)
→ Splendide orchestre (même si direction un peu hédoniste), von Otter
un peu fatiguée mais fine, Quashoff à son faîte.
→ Étonnement : les attaques de l'orchestre sont de façon récurrente
désynchronisées des chanteurs (pas mal de retards, quelques-fois de
l'avance). Typiquement, Die Forelle, Ellens Gesang…
On parle d'Abbado, du COE, de von Otter qui a chanté du R. Strauss à la
scène, je ne sais pas trop comment / pourquoi c'est possible. (Je ne
vois pas à quoi ça sert si c'est volontaire, pour moi ça ressemble au
chef qui attend le phrasé de la chanteuse mais qui réagit un peu tard.)
Peut-être est-ce que l'attaque est au bon endroit mais que le gros du
son parvient plus tard. (Mais justement, en principe c'est anticipé par
les musiciens, les contrebasses attaquent toujours avec un peu d'avance
pour cette raison.)
♥♥♥ Fried – Die verklärte Nacht – Ch. Rice,
Skelton, BBCSO, Gardner (Chandos 2021)
→ Chef-d'œuvre absolu du lied orchestral décadent,
tout en vapeurs, demi-teintes et éclats aveuglants, cette Nuit transfigurée
bénéficie à présent d'une seconde version, aux voix très différentes
(Rice plus charnue et timbrée, Skelton plus sombre) et à la direction
très lyrique. Je conserve ma tendresse pour Foremny qui privilégie le
mystère initiatique plutôt que les couleurs orchestrales (et la clarté
éclatante de Rügamer dans la transfiguration est un bonheur sans
exemple !), mais disposer d'un second enregistrement, et de niveau
aussi superlatif, est absolument inespéré – et quoique dès longtemps
attendu.
→ Parution en janvier 2021, mais les chanteurs ont déjà fait fuiter sur
les comptes YouTube respectif la plupart des pistes vocales…
→ (déjà écouté une dizaine de fois)
♥♥♥ Fried – Die verklärte Nacht – Foremny
→ (réécouté à peu près autant de fois le mois passé…)
♥♥ Schoeck – Nachhall – Arthur Loosli, ChbEns
Radio de Berne, Theo Loosli – (Jecklin 2015)
→ Tout est plus clair, l'orchestre (moins dramatique, certes), le chant…
♥♥ Schoeck – Nachhall –
Hancock, AmSO, Botstein (AmSO)
→ Splendide ambiance de fin du monde mélancolique.
♥♥♥ Fefeu & Gérard
Demaizière – L'An 1999
– François Juno(RGR
1979)
→ et diverses parodies (version metal, version symphonique, version
épique…), voire son interprétation imaginaire de Quelque chose en nous
de Tennessee…
LIED & MÉLODIE
Schubert, Spohr, Weber, Giuliani
– Lieder arrangés avec guitare – Olaf Bär, Jan Začek (Musicaphon
2007)
♥♥ Beethoven – Lieder (An die
ferne Geliebte) – Bär, Parsons (EMI 1993)
♥♥♥ Beethoven, Schubert, Britten… – « I
Wonder as I Wander » – James Newby, Joseph Middleton (BIS 2020)
→ Splendide voix de baryton-basse, mordante, clairement dite, sensible
aux enjeux dramatiques, aussi à l'aise dans la demi-teinte a cappella des Britten que dans la
gloire mordante des poèmes les plus expansifs. Grand liedersänger très à son aise ici,
et une fois de plus très bien capté par BIS.
♥♥♥ Beethoven ferne Geliebte, Schubert, Rihm – « Vanitas » – Nigl, Pashchenko
(Alpha)
→ Accompagné sur piano d'époque.
→ Emporté d'emblée par les mots et le phrasé de cette ferne Geliebte ; splendeur de
cette voix claire et souple, adroitement mixée et extraordinairement
expressive (Beethoven !).
→ Concentration et la clarté de cette voix assez incroyables, on dirait
un représentation de l'époque glorieuse des années 50-60, j'entends la
concentration du son des très grands ténors d'autrefois (quelque part
entre Cioni et Tino Rossi pour l'allègement délicat).
→ (Mais je ne comprends pas pourquoi il est noté baryton, c'est assez
clairement un ténor pour moi, même s'il chante dans des tessitures
centrales… Peut-être l'équilibre harmonique de la voix est-il différent
en personnel.)
→ Et tout cela lui permet une finesse d'expression assez
extraordinaire. (Rihm très réussis, je ne suis pas sûr que cet univers
un peu raréfié m'aurait autant séduit sinon !)
♥ Mahler – Ruckert-Lieder /
Des Knaben Wunderhorn– Bauer, Hielscher (Ars Musici 2003)
→ Voix vraiment claire, manque d'assise et d'incarnation pour une
fois !
♥♥ Schoeck – Notturno – Gerhaher, Rosamunde
SQ
→ Gerhaher très peu vibré, un peu sophistiqué, mais remarquable. Le
grain du quatuor est fantastique.
♥ Mitterer – Im Sturm – Nigl,
Mitterer (col legno 2013)
→ Très mélodique (et le naturel de Nigl !), sur poèmes romantiques,
avec bidouillages acousmatiques un peu stridents (trop proches dans la
captation, on reçoit tout dans les oreilles sans distance) mais pas
déplaisants.
→ Beaucoup de citations (Ungeduld de la Meunière), quasiment de l'a
cappella avec des effets atmosphériques autour… Fonctionne très bien
grâce à l'incarnation exceptionnelle de Nigl !
LISTE D'ÉCOUTES à
faire – nouveautés
→ reich eight lines
→ philippe leroux : nous par delangle (BIS)
→ Ch Lindberg
→ kontogiorgos, kaleidoscope pour guitare
→ adiu la rota
→ australian music two pianos « the art of agony »
→ elisabetta brusa ulster O
→ rossini matilde di shabran passionart O
→ haydn messe st tolentini naxos
→ A. Rawsthorne, Symphony No. 2
→ reutter op.58,56,jahreszeiten
→ Robert Simpson, Symphonie n°9, Bournemouth SO, Vernon Handley.
→ rubbra ccto pia
→ Coles : je réécoute les Four Verlaine Songs pour la dixième fois
aujourd'hui, c'est véritablement renversant.
→ e préfère moi aussi la No. 2 de Boughton et pas qu'un peu,
→ stephan sieben saiteninstrumente, horenstein ensemble ( et suite pour
quatuor de butterworth)
→ Michel dens
→ Goublier - Mélodies lyriques populaires (6) : baryton, choeurs, et
Orchestre - Michel Dens - HD
→ The Primrose Piano Quartet : Hurlstone, Quilter, Dunhill, Bax
→ BRITISH PIANO QUARTETS : Mackenzie, Howells, Bridge, Howells,
Stanford, Jacob, Walton (The Ames Piano Quartet)
→ Viola Sonatas, Idylls & Bacchanals : McEwen, Maconchy, Bax,
Jacobs, Rawsthorne, Milford, Leighton (Williams/Norris)
(plus tous les autres des listes précédentes…)
… et voici pour la dernière livraison de l'année 2020, deux ans
complets de traque aux pépites nouvelles – et il y en a beaucoup, même
en mettant l'accent sur les répertoires délaissés ou les
interprétations hors du commun !
Je n'ai pas encore décidé si je poursuivais l'aventure en 2021 : je
fais ce repérage pour moi-même, mais la mise en forme lisible prend à
chaque fois plusieurs heures, et j'ai plusieurs séries de notules que
j'aimerais davantage achever, poursuivre ou débuter. Je me disais que
ce pouvait être utile, puisque j'écoute beaucoup et laisse des traces
écrites, mais en fin de compte, devant la masse, je crains de noyer mes
lecteurs plus que de les éclairer. Et cela suppose aussi que mon agenda
soit gouverné par les parutions plutôt que par ma fantaisie (ce qui
n'est pas bien).
Ce qui est sûr, c'est que je n'aurai pas le temps de faire la remise des prix des disques de
l'année. Ce serait absurde de toute façon : même en choisissant un
disque par genre et par époque, je serais obligé de trancher de façon
parfaitement arbitraire. Il y a beaucoup de choses à découvrir, avec
leurs commentaires à chaque fois, aussi je vous invite, si vous
souhaitez façonner votre propre bouquet, à remonter la piste du chapitre correspondant dans CSS, et à faire votre
choix parmi les disques mentionnés en bleu-violet ou 2-3 cœurs !
Si jamais vous vous interrogiez sur la conclusion l'année Beethoven, j'ai ici commis
une petite suite de tweets où je relève ce qui m'a paru
marquant, en classant par genre – et en incluant les disques traitant
des contemporains, puisqu'il y a eu beaucoup de parutions majeures
autour de Salieri / Rejcha / B. Romberg / Hummel / Moscheles que vous
seriez fort avisés de ne pas négliger… (En revanche, il y eut extrêmement peu de raretés du catalogue de Beethoven à proprement parler.)
Belles explorations à vous, et à bientôt, sous d'autres formats sans
doute !
L'enfermement favorisant l'exploration discographie, une nouvelle et
prompte livraison s'imposait.
Du vert au violet, mes recommandations… en ce moment remplacées par des
♥.
♦ Vert : réussi ! ♥
♦ Bleu : jalon considérable. ♥♥
♦ Violet : écoute capitale. ♥♥♥
♦ Gris : pas convaincu. ♠
(Les disques sans indication particulière sont à mon sens de très bons
disques, simplement pas nécessairement prioritaires au sein de la
profusion de l'offre.)
En rouge, les nouveautés
2020 (et plus spécifiquement de l'automne).
Je laisse en noir les
autres disques découverts.
En gris, les réécoutes
de disques.
OPÉRA
Haendel – Rinaldo – Aspromonte, Galou,
Luigi De Donato ; Accademia Bizantina, Dantone
→ Déçu par cette lecture assez terne d'un des plus beaux seria de
Haendel : Dantone a toujours été un accompagnateur probe
qu'un
inventeur de textures, mais ici, sans le renfort du drame, c'est assez
frustrant. D'autant plus qu'Aspromonte blanchit terriblement dans le
seria (c'est dans le XVIIe déclamatoire qu'elle fait merveille), que
Galou est dans un jour peu propice (ou bien est-ce l'aspect héroîque du
rôle, à rebours de sa personnalité vocale ?)… il n'y a que Luigi De
Donato qui, comme d'habitude (cf. le récent Samson d'Alarcón dans la livraison
précédente, n°14), impose
présence et mordant charismatiques. Dommage, l'œuvre mérite vraiment
une discographie abondante et il y a encore de la place pour de
nouvelles propositions…
[vidéo en direct de
l'Opéra-Comique] : Rameau,
Hippolyte & Aricie, Pichon (avec Elsa Benoit, Mechelen, Brunet…)
→ Orchestre splendide (ampleur, couleurs, énergie), œuvre toujours
aussi peu passionnante pour moi, livret misérable, et voix qui vibrent
quand même beaucoup pour ce répertoire (Benoit était fulgurante dans la
Dame Blanche).
♥♥♥ Auber – Les Diamants de la Couronne –
Raphanel, Einhorn, Arapian, Médioni ; Colomer (Mandala)
♥♥♥ Auber – Les Diamants de la Couronne –
Raphanel, Einhorn, Arapian, Médioni ; Colomer (vidéo de la même
production, Compiègne)
→ Sommet du livret haletant (merci Scribe) et d'une musique
divertissante pourtant pleine de modulations, d'ensembles travaillés,
de surprises… Un des plus beaux opéras comiques jamais écrits.
(Peut-être même le plus beau en langue française…) Distribution
fabuleuse et orchestre audiblement passionné. Mise en scène tradi
pleine de vie.
♥♥ Donizetti – Lucia di Lammermoor (Sextuor) –
Rost, Ford, Michaels-Moore, Miles, Hanover Band, Mackerras
→ Ma version chouchoute (instruments anciens, vivacité)… version
française exceptée évidemment.
Autres écoutes :
♥♥♥ Verdi – Rigoletto
(extraits en français) – Robin, Michel, Maurice Blondel, Dens, Depraz,
Noguera ; Opéra de Paris, Dervaux (Marianne Mélodie publication
2013)
→ Des fulgurances et des étrangetés dans la traduction… étonnant comme
le mot juste qui éblouit alterne avec les laborieuses maladresses
prosodiques (ou affadissements inutiles du sens). Exécution foudroyante.
→ trissé
♥♥ Verdi – Traviata (extraits
en français) – Robin, Finel, Dens ; Opéra de Paris, Dervaux
(Marianne Mélodie publication 2013)
→ Le livret est assez mutilé par les pudibonderies fadissimes de la
traduction, mais entendre cette qualité de chant et d'incarnation
demeure inestimable, et dans un français sublime.
→ trissé
♥ Verdi – Le Trouvère
(extraits en français) – Juyol, Laure Tessandra, Poncet, Dens ;
divers orchestres, Delfosse / Etcheverry / Dervaux (Marianne Mélodie
publication 2013)
→ bissé
♥ Verdi – Aida – Milanov,
Thebom, Del Monaco, London, Hines ; Met, Cleva (Pristine)
→ Surtout remarquable par l'ardeur orchestrale (et bien disciplinée
pour le Met de l'époque !). Mais si l'on veut le Del Monaco le plus
sonore et glorieux, clairement la bonne adresse – je l'aime davantage,
plus fragile et approfondi, plus tard.
♥ Verdi – Aida (extraits en
français) – Irène Jaumillot, Élise Kahn, Poncet, Borthayre (x2), Koberl
; Orchestre inconnu, Robert Wagner (Marianne Mélodie publication 2013)
→ bissé
♥♥ Verdi – Otello (extraits en
français) – Jeanne Segala, Thill, José Beckmans ; Opéra de Paris,
François Ruhlmann (Marianne Mélodie publication 2013)
→ trissé
♥♥♥ Offenbach – Barbe-Bleue – Mas, Beuron,
Mortagne ; Pelly, Opéra de Lyon (vidéo France 2, diffusion 2020)
♥ Prokofiev – Guerre & Paix – Markov,
Stanislavsky… (vidéo du Stanislavsky 2020)
→ Pas la soirée la plus voluptueuse musicalement ni inspirée
scéniquement, mais très belles voix des jeunes premiers.
MUSIQUE DE SCÈNE
/ BALLETS
♥ Delibes – Ballets Sylvia, La Source,
Coppélia – N. Järvi (Chandos)
→ Pas le plus marquant de Delibes, mais contenu de ploum-ploum plutôt
magnifié par le grand geste unifiant de Järvi.
Grieg – Peer Gynt, les 2 Suites – Bergen
PO, Ruud (BIS)
→ Un peu déçu à la réécoute, pas aussi singulier et coloré – ou bien
était-ce davantage le cas dans la musique de scène totale par les
mêmes ?
♥♥ Schmitt – Oriane & le Prince
d'Amour, Tragédie de Salomé, Musique sur l'eau, Légende – Susan Platts,
Nikki Chooi ; Buffalo PO, Falletta (Naxos 2020)
→ Passionnant ensemble de raretés (des premières ?) de Schmitt. Outre
l'incontournable suite de Salomé (les pas d'action sont supprimés et le
tout réorchestré pour très grand orchestre), que je trouve
admirablement interprétée par Buffalo-Falletta, dont je n'avais pas de
tels souvenirs d'excellence et de style (plus massifs et moins finement
articules), on y rencontre la précieuse Oriane, une mélodie avec
orchestre qui tire un réel profit des qualités de sophistication et de
naturel conjugués dont peut faire preuve Schmitt !
Vaughan
Williams – Job – Bergen
PO, Andrew Davis (Chandos 2017)
→ Moins intéressé dans cette version (par rapport à Hallé-Elder
présenté dans la livraison n°14), plus lisse, plans moins détaillés
pour une œuvre déjà étale et homogène.
MUSIQUE SACRÉE
♥♥ Beretta, Merula,
Cazzatti, Giambelli, Benevolo, Cavalli, Charpentier – Messes à chœurs multiples –
Correspondances, Daucé (HM)
→ Il manque hélas les deux plus belles pièces de la tournée de concerts
(de Legrenzi, évidemment), mais pour le reste, ce tour de la moitié
Nord de l'Italie autour des messes et motets à chœurs multiples est un
enchantement : découverte de traitements variés, du plus
hiératique (Cavalli évidemment, toujours le dernier de la classe
celui-là) aux irisations de Beretta. Rarissime, passionnant, très
convaincant.
→ Le résultat semble avoir beaucoup mûri depuis les concerts de 2017
(entendu pour ma part dans l'acoustique peu favorable de la Seine
Musicale) : j'avais été frustré par le choix de Daucé de magnifier
les coloris au détriment de la danse dans ce Charpentier (qui n'est
déjà le meilleur de son auteur en termes d'audace et de personnalité)…
alors qu'ici, avec encore plus de chatoyances (infinies, réellement),
l'impression de mobilité n'est jamais prise en défaut. Grand disque,
même pour la version du Charpentier.
♥♥♥ Charpentier – Méditations pour le Carême –
Camboulas (Ambronay)
→ Déjà présenté. Et notule en préparation.
♥♥♥ Campra – Exaudiat te Dominus, De
Profundis – Christie (Erato)
→ Tantôt guerrier, tantôt tendrement méditatif, un chef-d'œuvre servi
par les meilleurs !
♥♥♥ Beethoven – Missa Solemnis – Hanover Band,
Kvam (Nimbus)
Berlioz – L'Enfance du Christ,
arrivée à Saïs – Graham, Le Roux ; OSM, Dutoit (Decca)
→ Sympa, mais il existe tellement mieux.
Mendelssohn – Church Music, Vol. 2 - Vom
Himmel hoch / Ave maris stella / Te Deum in D Major (Bernius) (Carus)
→ Un peu servilement du néo-Bach, sur cet album. Chœur et orchestre de
Bernius un peu plus ternes qu'à l'habitude aussi.
♥♥ Mendelssohn – Church Music, Vol. 3 - 3 Psalms
/ Christus / Kyrie in D Minor / Jube Domine / Jesus, meine Zuversicht
(Stuttgart Chamber Choir) (Carus)
♥ Mendelssohn – Church Music, Vol. 6 - Psalm 115
/ O Haupt voll Blut und Wunden / Wer nur den lieben Gott lasst walten
(Bernius) (Carus)
♥♥♥ Mendelssohn – Chœurs sacrés Op. 39, 115, 116,
Te Deum, Herr sei gnädig… Vol.7 – Bernius (Carus 2006)
→ Collection de merveilles riches et épurées… un sérieux candidat pour
la livraison 1830 d' « Une décennie, un disque ».
♥ Bruckner – Motets – Chœur de la Radio
Lettonne, Kļava (Ondine 2020)
→ Belle version où l'on retrouve à la fois les motets bien connus et
les sopranos mêlant voix lyriques et techniques droites « de
cristal », caractéristiques de la Radio lettonne.
→ Belles lectures apaisées, même si ma préférence va à des chœurs
encore plus ecclésiaux (St Mary's d'Édimbourg, cathédrale de Bergen) ou
dotés de courbures plus généreuses (Collegium Vocale de Gand) – par
exemple.
CONCERTOS
♥ Mozart – Concertos pour
hautbois et basson – Koopman
→ Très beau et fin, même si désavantagé par la facture qui lime
l'impact des solistes et les places toujours à la frontière du refus
d'obstacle !
♥♥ Martinů – Concertos pour violon 1 & 2
// Bartók, Sonate pour violon solo – F.P.
Zimmermann, Bamberg SO, Hrůša (BIS)
→ Le premier d'un postromantisme tourmenté (comme
« soviétisé »), le second typique des coloris orchestraux
néoclassique. Pas du niveau des concertos pour violoncelle, mais change
considérablement des habitudes. La virtuosité n'y empêche pas la
musicalité, a fortiori avec Zimmermann qui ne cherche pas la chatoyance
facile et mise tout sur l'élan irrésistible de son discours !
→ Pas particulièrement marqué par Bamberg-Hrůša-BIS, pourtant tiercé de
chouchous, mais j'ai peu écouté ces œuvres, je ne mesure pas
nécessairement à quel point ils en tirent le meilleur.
→ (J'ai distraitement écouté le Bartók, désolé.)
♥ John
Williams – Concerto
pour basson – Robert Williams, Detroit SO, Slatkin (Naxos single)
→ Sans être le chef-d'œuvre ultime, l'un des tout meilleurs concertos
pour basson.
SYMPHONIES
& poèmes orchestraux ♥ Schubert – intégrale des Symphonies –
Chamber Orchestra of Europe, Harnoncourt (ica / COE, publié en 2020
mais capté en 1988)
→ Parution d'un concert inédit de 1988, qui paraît moins
essentielle alors que depuis dix ans, les parutions de verisons
« musicologiques » des symphonies de Schubert se sont
multipliées, avec des propositions très stimulantes ou plus radicales
qu'ici.
→ Pour autant, l'association produit de belles choses, le chant des
cuivres, les sforzati secs mais non excessifs dans cette acoustique
réverbérée, les beaux aplats de cordes. Loin de l'Harnoncourt débordant
de couleurs de la dernière période, mais une belle lecture, à défaut
d'être désormais prioritaire.
Berlioz – Sara au bain pour
chœur, quelques mélodies irlandaises orchestrées – OSM, Dutoit (Decca)
→ Captation assez lointaine et floue, dommage. Les pièces, avec le
chœur vraiment moyen de l'OSM ou les chanteurs peu idiomatiques, ne
sont pas servies au mieux – alors qu'il y a des merveilles, et que
Dutoit-OSM ont montré leur valeur dans ce répertoire.
Berlioz – Roméo et
Juliette – Dragojević, Staples, Miles ; Radio Suédoise, Ticciati
(Linn 2016)
→ Limpide, du côté d'un Berlioz fin et épuré, pas du tout son versant
coloré et sauvage. (Pour la force intérieure, privilégier Ozawa, et
Dutoit pour la couleur.)
♥♥♥ Bowen – Symphonies 1 & 2 – Andrew
Davis (Chandos)
♥♥♥ H.
Andriessen – Libertas
venit – PBSO Enschede, Porcelijn (CPO)
→ Quelle sombre épopée, mi-grandiose, mi-intérieure… !
♥♥♥ Graener – Variations orchestrales sur «
Prinz Eugen » – Philharmonique de la Radio de Hanovre, W.A. Albert (CPO
2013)
→ On ne fait pas plus roboratif… mon bonbon privilégié depuis deux ans
que je l'ai découvert par hasard, en remontant le fil depuis le dernier
volume de la grande série CPO autour du compositeur (concertos par
ailleurs tout à fait personnels et réussis).
♥ Vaughan Williams – Symphonie
n°2 – Hallé O, Elder (Hallé)
→ Transparence debussyste très bienvenue dans cette symphonie
contemplative à laquelle je trouve, ainsi, de très belles qualités.
♥ Vaughan
Williams – Symphonie
n°3 – LSO, Hickox (Chandos)
→ Remarquablement articulé, comme toujours (avec fond un peu brouillé à
cause de Chandos, mais tout est très audible, capté de près), superbes
gradations.
→ Détaillé, tranchant et debussyste,
superbe pensée.
¶ LPO, Haitink
(EMI) *** *
→ Calme, mais très bien équilibré.
¶ LSO, Hickox
(Chandos) *** *** *
→ Remarquablement articulé, comme
toujours (avec fond un peu brouillé à
cause de Chandos, mais tout est très audible, capté de près), superbes
gradations.
¶ Hallé O, Elder (Hallé) *** ***
→ Superbe lisibilité et aération, assez
statique alla Faune
¶ LPO, Boult (Decca) **
→ Prise de son un peu ancienne, par
blocs, mais toujours très beau détail.
¶ LSO, Previn (Sony)
***
→ Beau, un peu étale et hédoniste,
frémissements intéressants, fond un peu brouillé.
♥ Vaughan Williams – Symphonie
n°4 – Atlanta SO, Spano (ASO Media)
→ Superbe réalisation plastique qui rend moins suffocante l'atmosphère,
sans renoncer à la tension. (On peut considérer que c'est passer à côté
du propos, mais ça correspond bien à ce dont j'ai besoin, n'aimant pas
trop le paroxysme permanent et terrifiant de cette symphonie.)
Vaughan Williams – Symphonie
n°4
¶ Philharmonique de ?, Mitropoulos (Music & Arts)
→ Énergie débordante et sale, impressionnant. Sonne tellement
Chostakovitch (en plus nourrissant).
¶ New Phia, Boult II (EMI)
→ Cuivres vraiment pouêt-pouêt anglais, mais cassant et impressionnant,
véritable énergie.
¶ Atlanta SO, Spano (ASO Media)
→ Très rond, mais est-ce le but ?
¶ NYP, Bernstein (Sony)
→ Lent et écrasant.
Vaughan Williams – Symphonie
n°5 – Royal PO, Menuhin (Virgin)
→ Cordes très phrasées, comme toujours. (Un peu trop pour cette
symphonie suspendue, sans réelle prépondérance thématique ?)
Vaughan Williams – Symphonie
n°5 – Brandebourg StO, Hilgers (Genuin)
→ Très lisse, un peu impavide, déçu malgré les colorations toujours
exceptionnelles de la petite harmonie de Frankfurt sur l'Oder…
(puis Philharmonia & Collins chez BIS, pas beaucoup de relief non
plus malgré la belle prise de son)
♥♥♥ Diamond – Symphonies 2 & 4 – Seattle
SO, Schwarz (Naxos)
→ Toujours aussi motorique, roboratif et exaltant !
MUSIQUE DE CHAMBRE
♥♥ Michl – Quatuors avec basson (Naxos)
♥♥ Beethoven – 6 Trios piano-cordes Op.1, Op.70,
Op.97 – Trio Sōra (Naïve)
→ Très belle anthologie (manquent l'opus 11 qui existe aussi avec
clarinette, l'opus 38 qui transcrit le Septuor, ainsi que la réduction
de la Deuxième Symphonie, toutes des pièces de moindre importance que
les 6 présents ici), interprétée avec l'ardeur admirable qu'on leur
connaît. Profondeur de son, piano à la belle finesse de touche jusque
dans les traits périlleux, et structurant le discours, violoncelle
intense…
→ Deux petites réserves qui ne tiennent pas à l'interprétation en tant
que telle : d'abord la lassitude qu'impose la suite de ces trios
très similaires – et qui n'ont ni la variété ni la profondeur des
Sonates pour piano ou Quatuors à cordes du Grand Sourd. J'aurais aimé
avoir l'Op.1 n°1 et l'Archiduc couplés par exemple avec les
Wieck-Schumann et Mendelssohn-Hensel qu'elles promeuvent formidablement
en concert, ou leur Chausson, ou le contemporain (Kagel, des
compositrices…) qu'elles servent magnifiquement.
→ Seconde réserve, un peu injuste, mais depuis le départ de leur
violoniste Magdalena Geka (pour l'ONDIF), l'équilibre du trio s'est
redistribué, plutôt autour de Pauline Chenais au piano, qui assure
fabuleusement ce rôle, mais la personnalité généreuse des cordes se
trouve bridée par ce nouvel agencement, ne leur permettant pas la même
expansivité, et je ne peux m'empêcher de le regretter en les entendant.
→ Pour autant, si l'on n'écoute pas ce disque pour ce qu'il ne veut pas
(un programme équilibré plutôt qu'une monographie) ou ne peut pas
(l'ancienne équipe) être, c'est là une très, très belle et lecture des
œuvres présentées, pleine de panache et d'une finistion remarquable.
♥ Schubert – « In Stille Land »,
lieder pour quatuor à cordes (sans voix) + Quatuors 6 & 14 – Signum
SQ (PentaTone)
→ Beaux lieder (pas les plus marquants, et la Jeune Fille & la Mort
simplement dans sa première partie !), démarche originale. Tout est
joué comme soufflé, susurré, de façon assez poétique et convaincante.
→ Le 6 (un de ses très beaux de jeunesse) est remarquablement joué, le
14 claque dans ses paroxysmes (mais la tension baisse brusquement dans
les moments plus calmes). Une très très belle version de plus, qui
aurait révolutionné la discographie il y a vingt ans, et qui
aujourd'hui s'ajoute aux propositions superlatives des Jerusalem,
Ehnes, Cremona, Leipziger, Debussy, Novus…
♥♥ Cherubini – Quatuors 3,4,5,6 –
Venezia SQ (Decca)
→ Très beau, équilibré, détaillé dans une veine traditionnelle qui
respire remarquablement entre les pupitres. (Un peu moins impressionné
par les œuvres à la réécoute, en revanche.)
♠ Schumann – Quatuor n°3 –
Kuijken SQ
→ Très décevant : pas du tout tranchant, et assez mou, toujours
doux et ne claque jamais, même dans les paroxysmes du scherzo – j'ai
peut-être été trop bien habitué par les jeunes quatuors !
♠Schumann – Quatuor n°3
pour piano quatre mains – Duo Eckerle (Naxos)
→ Survol. Toute tension est perdue, pas intéressant (et interprétation
assez molle).
♥♥♥ Arenski,
Chostakovitch, Mendelssohn
– Trios n°1 – Trio Zeliha (Mirare)
→ Trois chefs-d'œuvre ultimes, dont le rare Arenski, d'où émane une
générosité thématique russe au carré, à la façon de ce que fait
Kalinnikov dans la symphonie. La structure et l'harmonie ne sont pas
aussi inventives que chez Tchaïkovski, mais l'expansivité mélodique y
est réellement comparable. L'étonnant Chostakovitch de jeunesse demeure
tout aussi grisant par ses poussées de sève à la fois conquérantes et
désolées. Quant au sommet de sombre fièvre que constitue le trio de
Mendelssohn, on l'aura peu souvent entendu aussi généreux et lisible.
→ Dans un son pur à la française, le Trio Zeliha se distingue, pour
chaque pupitre, par une netteté, un charisme, un abandon absolument
hors du commun, du diamant soyeux… Ce n'est ni très russe, ni très
allemand, mais le discours de chaque pièce semble porté à son point
d'ébullition, là où la musique nous renverse par delà les styles – avec
une sobriété d'exécution qui leur fait honneur, a fortiori à leur âge, dans un
répertoire qui appelle facilement l'emphase.
→ Je les ai entendus jouer ce programme en salle, une des grandes
expériences de ma vie de mélomane. Je n'ai tout simplement jamais
entendu un trio, en plus de son grand élan collectif, qui soit à ce
point à un tel niveau individuel (Galy, Quennesson, Gonzales Buajasan)
dans chaque partie. Rare d'avoir une violoniste aussi intouchable
techniquement, un violoncelliste avec un tel grain, un pianiste à ce
point souple dans les nuances et intégré au discours… Ma crainte est
donc que les offres avantageuses d'une carrière soliste ne finissent
bientôt par les séparer.
→ (Je ne sais pas ce qui s'est passé avec la pochette.)
♥♥Debussy – Quatuor, les 3 Sonates –
Orlando SQ (Accord)
♥♥♥ Weingartner – Sextuor pour
quatuor, contrebasse & piano / Octuor pour clarinette, cor, basson,
quatuor & piano – Triendl (CPO)
→ Complètement fasciné par le Sextuor pour piano et cordes (la pochette
dit Septuor à tort). Un lyrisme extraordinaire.
→ bissé
Schoeck – Sonate pour
clarinette basse & piano – Henri Bok, Rainer Maria Klaas (Clarinet
and Saxophone Classics 1999)
→ Étrange influence rhapsodique et déhanchée du jazz sur du
Schoeck ! Capté de trop près, timbres assez vilains des
instruments. Se trouve aussi, en version orchestrée par Willy Honegger,
dans le disque Venzago contenant notamment la version ultime de Besuch
in Urach (avec Rachel Harnisch, en version orchestrale).
N. Boulanger,
Stravinski-Piatigorski, Piazzolla, Carter – « Dear Mademoiselle »,
violoncelle & piano – Astrig Siranossian, Nathanaël Gouin, Daniel
Barenboim (Alpha)
→ Bel album original d'hommage à Nadia Boulanger. Je n'ai pas
totalement été saisi par les œuvres, mais le plaisir de la rencontre
est grand, avec un violoncelle aux teintes très mélancoliques. Les
Boulanger sont même accompagnés par Barenboim, que je suis stupéfait de
retrouver dans un répertoire si peu couru, comme accompagnateur d'une
jeune artiste et sur un label moins internationalement exposé – de plus
humbles que lui auraient refusé ! Occasion aussi d'écouter
Gouin, fabuleux pianiste (voir ses récents Bizet) et la rare Sonate de
Carter, qui hésite entre romantisme, atonalité et jazz.
Beethoven – Sonate pour piano
n°4, écoute comparée
→ Say, Nat, Goode, Buchbinder II, Grinberg, Pommier, Kovacevich,
Bellucci, Barenboim DGG, Lortie, Barenboim 2020, Backhaus II, Bilson,
Barenboim 66…
(Choisi seulement des grandes versions. Placées dans mon ordre
d'appréciation personnel, les six premiers, et plus singulièrement les
trois, m'éblouissant tout à fait.)
♥♥♥ Beethoven – Complete Piano Sonatas – Fazil
Say (Warner)
(pour l'instant écouté les 1-2-4-5-6-7-27-28-29-30-31)
→ Poursuite de l'écoute amorcée il y a quelques mois lors de la
parution.
→ Outre l'aisance de Say dans les plus redoutables défi techniques, on
bénéficie aussi d'une riche palette harmonique, où la résonance remplit
réellement les interstices de la musique, tout en restant d'une
limpidité exemplaire (à laquelle la prise de son rend justice). À
l'usage ces derniers mois, je n'ai pas trouvé version qui magnifie
mieux l'ambition et l'ardeur de ces pages, et avec une telle qualité de
réalisation. Beaucoup de pédale, mais toujours pour créer des
rencontres harmoniques, jamais par réflexe ou paresse. Seul défaut (il
y en a toujours un) : le micro étant proche, Say grogne beaucoup
pendant les mouvements rapides avant de frapper les accords, c'est un
peu impatientant dans les sonates de facture plus classique du début du
corpus.
♥♥ Beethoven – Sonates pour piano n°28, 30, 32 –
Lugansky (HM 2020)
→ Toujours ce toucher incroyablement présent et plein, avec ce sens du
phrasé qui permet de donner du liant très bienvenu aux âpretés de
Beethoven. On sent la grande maturation – il jouait peu Beethoven, dans
sa jeunesse, à l'époque où je suivais ses concerts de plus près.
→ 28 sublime. 32 acérée, presque dure, très animée et découpée, d'une
tension remarquable. 30 davantage dans la norme du très haut niveau.
→ Sonne avec une qualité d'attaque légèrement dure et cristalline, une
palette harmonique compacte qui évoquent les pianos d'époque.
Schumann – Fantasiestücke Op.12
¶ Nat (3 premiers chez Documents)
¶ Frankl
♥♥ Schumann – Fantasiestücke
Op.12 & Intermezzi Op.4 – Daniela Ruso (Amadis)
→ Captation sèche et proche, mais superbe son, jeu très découpé et
charismatique ! Pour des œuvres de qui ne sont
pas les plus jouées, mais pas les moins inspirées de son auteur !
LIED & MÉLODIE
♥ Schubert – Die schöne Müllerin – Ian
Bostridge, Saskia Giorgini (PentaTone)
→ Très belle version, en particulier pour le piano de diamant de
Giorgini, acéré comme peu dans ce cycle (on peut songer, dans un style
plus détaché, à l'épique tranchant de Gothóni).
→ Bostridge y est comme toujours sophistiqué, frémissant et habité,
mais la voix, un peu plus terne désormais, en fait sa Meunière la moins
extraordinaire, que ce soit son étrange première avec Johnson ou le
point d'équilibre assez ultime entre sinuosité et classicisme avec
Uchida.
♥♥♥ Schumann, Frauenliebe und Leben // Brahms, lieder – Garanča (DGG)
→ Divine surprise… Garanča, impératrice des volapüks, livre une
interprétation vibrante, tétanisante d'intensité de ces Brahms denses
et sublimes, et même du très-enregistré Frauenliebe de
Schumann ! Avec une voix qui a peut-être vieilli et où elle
tire des couleurs très inhabituelles, davantage replacées vers le nez,
un léger mixte obtenu en teintant de couleurs de poitrine, elle obtient
une interprétation qui semble remonter le temps, et produit un effet
charismatique immédiat, sans du tout négliger la diction. Splendide
programme, exécution très prenante – un petit coup de foudre pour moi
qui, d'ordinaire, n'aime pas sa diction brumeuse et son chant à la fois
lisse et légèrement hululant. Le lied révèle une tout autre
artiste !
→ bissé
Mahler – Lieder eines fahrenden
Gesellen (arr. A. Schoenberg) – Bär, Linos Ensemble (Capriccio)
→ Bär manque un peu d'assise et de mordant ici, pour une fois !
LISTE D'ÉCOUTES à
faire – nouveautés
→ alcyone Marais
→ vladigerov symphs 1 & 2
→ schmitt salomé ( & raretés) falletta
→ arte scordatura
→ trios alayabiev glinka rubinstein, brahms Trio (naxos)
→ martynov : utopia
→ rasi art de la fugue consort de violes
→ vasks viatore, distant light, radio munich
→ boccherini les ombres
→ leningrad concertos
→ albums toccata classics : fürstenthal, carrillo, sivelöv, osca
da silva
→ auvinen lintu
→ rudolf wagner genesis
→ passacaglie d'amore nisini
→ grondahl legacy
→ britten saint nicolas
→ nigl rihm beethoven lieder
→ proko 5 miasko 21 v.petrenko oslo
→ brahms trios le sage
→ schubt s2 & 3 zender basel kamO
→ huvé beeth pianoforte
→ gran partita ogrintchouk ccgbw BIS
→ dall'abacco il tempio armonico
→ barenboim beethoven intégrale n°5
→ monteverdi terzo libro alessandrini naïve
(plus tous les autres des listes précédentes…)
LISTE D'ÉCOUTES à
(re)faire – autres
À nos morts ignorés Antoine - Boulanger - Caplet - Debussy - Hahn -
Gurney Mauillon Le Bozec
tout CPO
tout Hortus
(Timpani c'est à peu près fait)
(plus tous les autres des listes précédentes…)
… et à bientôt pour une prochaine livraison !
(Notez que je ne suis pas certain de poursuivre le format l'an
prochain, trop de notules plus stimulantes en souffrance pour faire la
chronique des disques, je le crains.)
(… lesquels Turcs composent pourtant une musique qui vaut bien
celle de Zajc, mais j'en ai déjà parlé dans une précédente notule.)
Longue période à préparer des notules – et à (beaucoup trop) aller au
concert, 22 soirs sur les 30 de septembre… –, aussi les commentaires
discographiques, quoique ralentis, se sont un peu accumulés. Je vous
les livre avant qu'ils ne soient décidément trop nombreux. J'ai un peu
rattrapé mon retard sur les nouveautés très appétissantes qui ont
déferlé ces deux dernières semaines.
☼
S'il faut choisir seulement trois disques, je dirai Les Méditations de Charpentier, Statuesque de Heggie et le
Hummel-Beethoven de Visovan. Voilà, vous pouvez vaquer. (Ou lire le
reste.)
Les nouveaux enregistrements les plus marquants de ces quelques
dernières semaines.
BAROQUE
¶ Méditations pour le Carême
de Charpentier par Bestion de Camboulas, œuvres sublimissimes dans une
interprétation très dramatique (et à un par partie).
¶ Les Boréades de Rameau par
Luks, enfin une version moderne au disque, dans une distribution
superlative. (Gardiner, outre qu'il est aléatoirement trouvable, a
vraiment vieilli dans les récitatifs. Christie n'est disponible qu'en
DVD et moins abouti que Luks par ailleurs.)
CLASSIQUE ET POST-CLASSIQUE
¶ Richard Cœur de Lion de
Grétry par Niquet, résurrection tant attendue qui permet de réévaluer
massivement l'œuvre.
¶ Fantastique Sonate de Hummel et transcription pour tout petit
ensemble de la Première Symphonie de Beethoven, sur piano d'époque, des
merveilles absolues.(Aurelia Visovan)
¶ Une belle Missa solemnis de
Cherubini (Bernius).
SYMPHONIQUE
¶ Beethoven 1-9 par WDR-Janowski, au sommet de ce qui peut être fait en
tradi.
¶ Brahms 1 par Gewandhaus-Blomstedt, où triomphe la décantation
poétique.
¶ Mahler 7 par Lille-Bloch, furie, détails, mordant.
¶ Chant de la Terre réduit par De Leeuw, plus mahlérien que l'original.
¶ Sibelius par RPO-Hughes, timbres moyens mais conception galvanisante.
¶ Ķeniņš 1 & 2, belle personnalité à découvrir.
LIED
¶ Schumann (Kerner, ballades…) par Hasselhorn, dont quelques nouvelles
références absolues (Die Löwenbraut).
¶ Schmitt, les mélodies très peu documentées et très bien chantées.
¶ Heggie, l'irrésistible Statuesque
par Barton.
OPÉRAS DU MONDE
¶ Nikola Šubić Zrinjski de
Zajc, le tube culturel croate, dans une exécution de niveau
exceptionnel.
Paraissent aussi deux histoires du quatuor, l'une du quatuor baroque,
l'autre des contemporains de Beethoven. Pas forcément des disques
superlatifs en eux-mêmes, mais le parcours est passionnant, en
particulier le premier (de Musica Fiorita) qui révèle les origines mal
connues (au disque) du quatuor à cordes sans basse continue, à une
période qui précède Haydn et Boccherini.
Deux déceptions notables :
♠ les Schubert de Jacobs (sans surprise,
certes, me concernant), très bien mais qui n'apportent rien de neuf (à
quoi bon, alors, alors qu'il a tant à dire sur les siècles précédents
?), confirmant la sclérose de l'inspiration et du répertoire chez ce
chef qui fit tant de merveilles (et exhuma tant de perles servies au
plus haut niveau), hélas.
♠ Le nouveau ballet de Boismortier, ni une partition exaltante, ni une
réalisation saillante – tant d'énergie et de fonds pour des ballets
moyennement convaincants, alors qu'on dispose des interprètes formés
pour monter les tragédies de première intérêt de Desmarest, Campra,
Destouches, La Coste, et, si l'on veut vendre des exemplaires, du
Régent !
¶ Hors nouveautés, enfin trouvé les Leçons
de Ténèbres de Gilles (de forme atypique, avec soliste et chœur
en antiphonie), mais dans une interprétation qui ne me satisfait pas
totalement. Régal avec les mélodies françaises par Dumora et les lieder
par von Otter. Superbe disque Saint-Saëns de Maazel également.
¶ Réécoute de Volo di notte
de Dallapiccola dans sa version française (œuvre déjà très accessible,
rien à voir avec l'hermétique Ulisse
ou même avec l'expressionniste Il
Priogioniero)et dans
une distribution à faire tourner les têtes, toujours un délice ; du
Quatuor avec clarinette de Hummel (si vous aimez le Quintette de
Mozart, un des nombreux prolongements possibles), et du savoureux Moby-Dick de Heggie, de l'opéra
épique d'aujourd'hui.
¶ Écoutes comparées pour Les
Méditations pour le Carême de Charpentier (toute la
discographie) et Die Löwenbraut
de Schumann (l'essentiel de ce qui est actuellement disponible).
Les détails dans les tableaux ci-après.
Du vert au violet, mes recommandations.
♦ Vert : réussi !
♦ Bleu : jalon considérable.
♦ Violet : écoute capitale.
♦ Gris : pas convaincu.
(Les disques sans indication particulière sont à mon sens de très bons
disques, simplement pas nécessairement prioritaires au sein de la
profusion de l'offre.)
commentaires
nouveautés : œuvres
commentaires
nouveautés : versions
Dussek – Messe solennelle –
Academy of Ancient Music, Egarr (AAM)
→ Surtout célèbre pour son piano, et en particulier sa grande pièce
rhapsodique et narrative autour de le mort de Marie-Antoinette, Dussek
bénéficie ici d'un enregistrement d'une œuvre de grand format, et sur
instruments anciens !
→ L'œuvre tient son contrat de densité, d'ampleur et de spectaculaire,
elle s'écoute avec beaucoup de bonheur. L'écoute n'est pas achevée,
j'en dirai davantage lors de la prochaine livraison.
Beethoven – Intégrale des Symphonies
– WDR, Janowski (PentaTone)
→ J'ai déjà commenté les 5 & 6, sommets de la discographie des
exécutions « traditionnelles » des symphonies de Beethoven.
→ L'intégrale me convainc plus diversement, beaucoup de chair
d'orchestre (les cordes débordent un peu sur le reste du spectre), peu
de contrastes de couleurs, on dispose de beaucoup d'autres propositions
plus stimulantes désormais, même en laissant de côté les conceptions
très affirmées de Hogwood ou Gardiner, avec des propositions de
Dausgaard à Savall, par exemple.
Wellesz
– Die Operfung des Gefangenen – ÖRF, Cerha (Capriccio) → Grands aplats
et unissons avec tambours battants : essentiellement de la musique
symphonique chorégraphique (pas du tout dansante) et des chœurs à
l'unisson… peu exaltant.
→→
suite →→
→ Pour autant, l'énergie constante (voyez la 5, la Marche funère de la
3…) et la beauté impressionnante des phrases – la façon dont Janowski
laisse toujours respirer la musique sans jamais la lâcher, ou dont il
fait entendre le détail du contrechant dans la section des bois – en
font une fréquentation particulièrement stimulante, satisfaisante et
inspirante !
→ J'espérais qu'elle règle la question de l'intégrale
« traditionnelle » (Dohnányi-Cleveland reste au firmament,
mais Telarc a disparu, tout est épuisé), ce n'est pas forcément le cas,
mais le résultat reste particulièrement exaltant.
Werner – Der gute Hirt – Orfeo
Orchestra, Vashegyi (Accent)
→
Bel oratorio des années 1730, très statique, donc la langue musicale
évoque l'univers de Haendel et surtout Bach, en bonne logique. Le
livret en est très statique, peu de saillances musicales même si tout
est beau (notamment les récitatifs) ; de même pour l'exécution,
valeureuse mais sans personnalité proéminente. Intéressant pour cette
période très peu documentée hors des grands noms.
Schubert
– Winterreise – Benjamin Hewat-Craw, Yuhao Guo (Ars Produktion)
→
Chant vraiment couvert et cravaté, le baryton cherche à faire le plus
grosse voix possible, et ce nuit à la diction et à l'expression – il
refuse résolument les résonances par le nez, pourtant le fondement
d'une technique lyrique efficace.
→ Au demeurant, une belle étoffe
de voix et une interprétation pleine de conviction. Pas indispensable
du tout, mais pas déplaisant à la découverte.
Boismortier – Les Voyages de l'Amour
– Santon, Watson, Wanroij, Dolié ; Orfeo Orchestra, Vashegyi
(Glossa)
→ Don Quichotte chez la Duchesse
est l'œuvre que je recommanderais en priorité pour faire découvrir
l'opéra à un néophyte. Tellement condensé, fantaisiste,coloré et
immédiatement séduisant ! Aussi, un nouveau ballet de Boismortier
suscitait toute mon attention.
→ Il s'avère que le livret témoigne du néant littéraire du ballet du
temps (il ne se passe rien, une enfilade d'airs stéréotypés sur une
action qui se limite à peu près au titre – une fausse fuite dans des
jeux d'amants).
→ Par ailleurs, la distribution, malgré toute sa science du style,
souffre de voix formées à une technique XIXe (et même XXIe) :
diction lâche, timbres assez opaques, émission trop couverte, vibratos
flottants… De même pour l'orchestre, qui réussit très bien dans les
formules hiératiques post-gluckistes mais qui manque ici de l'élan et
de la couleur qui caractérisent l'opéra français de troisième
génération (époque Rameau).
→ Tout ce qui aurait pu compenser les faiblesses de l'œuvre, avec des
voix fraîches, une diction au cordeau, un orchestre qui déborde
d'invention et de coloris, manque pour renverser la tendance. Hors
amateurs forcenés intégralistes, cette découverte me paraît
dispensable.
Sibelius
– Symphonies n°1 & 3 – Royal Philharmonic, Hughes (Rubicon)
→
Il y avait fort longtemps que je n'avais pas entendu le Royal
Philharmonic, qui ne fut jamais l'orchestre le plus intéressant, le
plus virtuose ou le plus engagé des royaumes unis… Les derniers
enregistrements de lui qui ont passé par-devers moi doivent remonter à
des captations des années 90… Il s'avère que nous n'avons toujours pas
affaire au phénix des hôtes de ses bois.
→ J'aime beaucoup Hughes,
qui parvient à animer des orchestres secondaires avec une certaine
ardeur bien tenue et une belle aération, comme ici. Dans Sibelius, un
peu de plus de structure et de chatoyance aurait sans doute été
nécessaire pour rivaliser avec les grandes versions, mais je trouve les
transitions très réussies, la mutation thématique s'y entend
remarquablement. Je vais donc y revenir et le laisser maturer,
peut-être que, malgré les timbres limités, j'en ferai un véritable
compagnon de route !
anonymes, Eccles, Lawes, Oswald, Purcell –
The Queen's Delight (English Songs and Country Dances of the 17th and
18th Centuries) – McGown, Musiciens de Saint-Julien, Lazarevitch (Alpha)
→
Délicieux ensemble de chansons délicates et entraînantes, avec les
sonorités acides et vivantes des Musiciens de Saint-Julien et la
savoureuse Fiona McGown.
→→ suite →→
→
Et, de fait, la Troisième me passionne par son grain, ses transitions
infinies, sa verve folklorisante qui ne masque jamais la complexité de
conception… Une merveille de chef, alors même que l'orchestre n'a pas
l'insolence des plus grandes formations – mais réagit très bien. Une
grande version !
Tālivaldis Ķeniņš
–Symphonies : 1, 2, Concerto (de chambre) flûte, clarinette, piano
& cordes ; Concerto piano, percussions & cordes – National
de Lettonie, Poga (Ondine)
→ Concerto de chambre : belle
prolifération babillarde de sons disparates au sein d'une langue assez
romantique… on songe par exemple à Martinů.
→ Concerto
piano-percus : ambiance lyrique très étale, avec jolies
superpositions harmonies (on songe par endroit au Premier Concerto pour
piano de Schnittke).
→ Très belles choses dans les symphonies, qui
n'accrochent pas nécessairement l'oreille distraitement, mais le détail
contient de belles tournures sibeliennes, et manifestement une
structure soignée et stimulante. À laisser mûrir, je crois qu'on tient
un disque de qualité !
Mozart
– La Betulia liberata – Piau, Forsythe, Iervolino, Pablo Bemsch, Di
Pierro ; Les Talens Lyriques, Rousset (Aparté)
→
Seul oratorio achevé de Mozart, commandé pour Padoue (et manifestement
jamais représenté sur place, ce titre étant lié dans les archives à
l'œuvre d'un compositeur local), c'est l'œuvre d'un compositeur de 15
ans, sur un livret de Métastase, où Holopherne a la particularité
d'être totalement absent – sa mort est rapportée par Judith elle-même
dans un long récitatif accompagné par les cordes, à la façon du viol
raté de Donna Anna. Seule incarnation du camp ennemi, son allié Achior,
prisonnier impuissant qui se convertit au judaïsme devant la puissance
du Dieu hébraïque.
→ L'œuvre consiste uniquement en une suite de
récitatifs et d'airs, quelques chœurs (peu marquants) mis à part ;
à cette âge, on ne dispose pas encore du meilleur Mozart évidemment.
Klengel, Schumann – Concertos pour
violoncelle – Gromes, Berlin RSO, Nicholas Carter (Sony)
→ Timbre moins impressionnant qu'en musique de chambre, moins rond,
plus « poussé ».
→
Très belle composition généreuse de Klengel, quoique très conditionnée
par les démonstrations de virtuosité (qui ne sont néanmoins pas banales
ni laborieuses).
→ Beau Schumann, lecture expansive, très ronde
(le spectre sonore est écrasé par les cordes) et lyrique, évoquant
davantage les années 1890 que le style milieu-de-siècle, mais réalisé
avec une force de conviction considérable !
→→ suite →→
→
Je déplore que les Talens Lyriques mettent leur énergie (et leurs
disques) au service d'une œuvre réellement mineure d'un
compositeur-vedette, mais je dois admettre qu'ils en fournissent ce
faisant de loin la meilleure version disponible au disque. L'Ouverture
qu'ils colorent à la Gluck est tétanisante, tandis que la mobilité
d'ensemble épargne l'ennui. Belle distribution également, en
particulier Iervolino – Bemsch qui change de voyelle en cours de
vocalisation et Di Pierro qui les hache rencontrent quelques limites
dans les coloratures, mais déclament remarquablement. Dommage que la
prise de son les mette très en avant, à l'ancienne – les chanteurs font
plus de bruit dans un récitatif que l'orchestre entier dans
l'Ouverture !
→ En effet, je n'ai pas écouté la version
historique de Rossi ni la très tradi de Hager (mais je vois ce que
c'est), et Gaigg (Orfeo Barockorchester) ou le très beau Favero
(Oficina Musicum) ne sont pas aussi luxueusement aboutis.
→ C'est donc recommandé si vous souhaitez absolument écouter du seria
de Mozart mineur mais bien servi.
Bononcini, Sonata da camera a 4
A. Scarlatti, Sonate a 4 senza
cembalo
Maddalena Lombardini Sirmen,
Quartetti
– Musica Fiorita (Pan Classics)
→
Véritables origines du quatuor à cordes que ces sonates pour 2 violons,
alto et basse continue… sans clavecin ! Très beau projet.
→
Les œuvres demeurent dans la veine « décorative » de la
musique de chambre baroque, sans l'ambition formelle de l'ère classique
ni bien sûr émotionnelle des romantiques. Mais suivre la filiation dans
une exécution aussi nette est passionnant !
→ La fugue lente de
la Deuxième Sonate de Scarlatti est remarquable, dans un genre
cependant très rétro, davantage évocateur du premier XVIIe, voire de la
Renaissance, que de l'avenir du quatuor. Et pourtant les couleurs
harmoniques obtenues évoquent le taciturne n°16 de Beethoven !
→
Lombardini Sirmen écrit déjà en revanche, une langue classique, sans
formules toutes faites, vraiment stimulant – ce mériterait réécoute
pour mesurer son apport au genre, mais ce ne me semble pas du tout
anodin.
Charpentier
– Méditations pour le Carême – García, Candela, Bazola ; Guignard,
Galletier, Camboulas (Ambronay)
→
Avec Médée, le fameux Te Deum et le Magnificat H.76, on tient là la
plus belle œuvre de Charpentier, inestimable ensemble de dix épisodes
de la passion racontés en latin (et s'achevant au miroir du sacrifice
d'Isaac, sans sa résolution heureuse !) par des chœurs tantôt
homorythmiques tantôt contrapuntiques, et ponctués de récitatifs de
personnages (diversement sympathiques) des Écritures. Merveille absolue
de l'harmonie, de la prosodie et de la poésie sonore.
→ Ce que
font Les Surprises est ici merveilleux, sens du texte et des textures
hors du commun, d'une noirceur et d'une animation dramatique
inhabituelles dans les autres versions de cette œuvre, et servi au plus
suprême niveau de naturel chanté. Un des disques majeurs du patrimoine
sacré français.
Bach Sons – Symphonies by J. C.
Bach, J. C. F. Bach, W. F. Bach & C. P. E. Bach – Controcorrente
Orchestra (Passacaille)
→ Écouté distraitement en travaillant, il faut que j'y revienne.
Semblait très bien (exécution remarquable en tout cas).
Mahler
– Symphonie n°7 – ON Lille, Bloch (Alpha)
→
Je n'aime pas trop la prise de son assez mate, cependant elle permet de
profiter avec précision de cette lecture au plus haut niveau, marquée
non seulement par la qualité technique, mais surtout par l'énergie
inextinguible imprimée par Bloch – qui a décidément transfiguré cet
orchestre en une phalange de classe mondiale !
→ Structure,
tension permanente, il n'y a que sur la couleur où l'on puisse trouver
plus luxueux chez des orchestres plus célèbres. Grande, grande version.
J'attends avec impatience le prochain disque de Bloch, quel qu'il
soit !
Bizet sans paroles : Chants du
Rhin, transcriptions – Gouin (Mirare)
→ Quelle douceur de toucher !
→ La Romance de Nadir récrite par Gouin se mêle au « vent
d'hiver » (Op.25 n°11) de Chopin, impressionnant.
→
Les colossales Variations chromatiques brillamment soutenues (avec plus
d'éclat et peut-être moins d'intériorité que Wagschal, il me faudra
réécouter les deux),
→ Transcription par Bizet du Concerto n°2
(déjà cyclopéen) de Saint-Saëns, qui en accroît encore les difficultés
et les rend constantes, en exigeant d'autant plus de musicalités que
tous les thèmes sont au pianiste, ainsi que le fondu. Gouin survole
tout cela avec une aisance à peine concevable.
→ Pas
nécessairement séduit par tous les choix de répertoire, mais panorama
très original de Bizet pianiste, Bizet transcrit, Bizet
transcripteur !
Bach
– Motets – Pygmalion, Pichon (HM)
→
Après des Messes incomparables et une Saint-Jean très stimulante,
j'avais été désappointé, sur le vif, par ces Motets. Au disque, on est
tout de même ébloui par la beauté des timbres du chœur – même si les
s'il est bien sûr difficile de retrouver la même mobilité expressive
que dans les versions à « un par partie ».
→ Dans le
domaine des versions à chœur, vraiment une belle version aux couleurs
remarquablement généreuses, qui a manifestement mûri au fil des
concerts de ces dernières années.
Gyrowetz 20-3, Haydn 77-1, Beethoven
1, Boccherini 90, Hansel 20-3, Beethoven 9, Donizetti 17, Beethoven 16, Schubert
14, Mendelssohn 2, Schumann 3, Czerny
28 Ab – Beethoven's World 1799-1851 : The Revolutionist & His
Rivals – Casal SQ (Solo Musica)
→
Quelle brillante idée ! Par un quatuor très allant et légèrement
acide, adéquat pour donner de l'élan à des œuvres de la période.
→
L'ajout des quatuors de Mendelssohn et Schumann laisse un peu
dubitatif, la génération n'étant clairement plus la même, contrairement
à Czerny qui était connu et estimé de Beethoven, quoique ses quatuors
soient plus tardifs que les autres corpus présentés ici.
→ Pas
véritablement de découverte fabuleuse dans les quatuors présentés ici.
Même le Czerny, dont tous les autres quatuors m'ont jusqu'ici
émerveillé – il est d'essence particulièrement classique par rapport
aux autres écrits dans ces mêmes années 1840-1850, bien qu'en la bémol…
Brahms
– Symphonie n°1 – Gewandhaus, Blomstedt (PentaTone)
→
Tempo assez modéré, pour une introduction pleine de majesté, un Brahms
qui fascine par la clarté de sa structure plutôt que par la vaine
séduction des timbres ou par sa rage. Pour autant, une version très
animée, qui ne rugit pas mais qui interpelle sans cesse. Grande, grande
lecture d'une décantation impressionnante.
Ivan Zajc (1832–1914) – Nikola Šubić
Zrinjski – Rijeka SO, Matvejeff (CPO)
→
Parution de l'œuvre la plus célèbre de tout le répertoire croate (sur
le versant semi-comique, CPO vient de publier Ero le farceur de
Gotovac) dans une version moderne remarquablement chantée et captée
avec une aération formidable, caractéristique des publications de CPO,
qui permet de goûter l'épopée dans toute son ambition.
→ Même si
musicalement, j'attends plutôt avec impatience la parution des opéras
de Hatze (plus riches), il faut avouer que ce Zajc-ci, avec sa façon
verdienne assez directe, réussit très bien à exalter son sujet – la
résistance de Zrinjski à Vienne face aux Turcs, s'achevant dans le
tableau vivant de la bataille finale !
→ Plaisir intense
d'entendre un orchestre « provincial » d'un tel niveau, et
surtout une école de chant encore assez typée, avec des émissions à la
fois slaves et assez frontales (un peu à la tchèque, toutes proportions
gardées).
Schubert
– Symphonies 2 & 3 – B'Rock Orchestra, Jacobs (Pentatone)
→
Sous une pochette impersonnelle marquée des initiales RJ, se trouve
effectivement la trace d'un parcours égotique dont le point d'arrivée
me laisse sceptique. Pourquoi tous les anciens chefs d'ensembles
baroques veulent-ils diriger du XIXe siècle ? Certains en ont
réellement renouvelé l'approche, comme Gardiner ou le Freiburger
Barockorchester, ou bien ont remis au goût du jour des répertoires peu
courus, comme Niquet… mais René Jacobs semble se contenter de jouer
dans son style un peu raide (que ne compensent plus la richesse et
l'inventivité des ornements ou réorchestrations, dans ce répertoire…)
les tubes déjà multi-enregistrés.
Heggie – Unexpected Shadows – Jamie
Barton (PentaTone)
→
Très tonal, puisant à tout un imaginaire contemporain grand public,
Heggie produit une musique à la fois sophistiquée et très accessible.
Cet album ne fait pas exception et Jamie Barton s'y montre déchaînée,
déployant de nombreuses facettes sonores de son talent – je ne l'avais
jamais entendue aussi bien timbrée, et elle maîtrise fort bien, malgré
le vibrato, le genre canaille de la chanson.
→ Hors contexte
dramatique (Moby-Dick, Dead Man Walking !), la musique de Heggie ne
bouleverse pas autant, mais ce reste un très bel album de musique
tonale et vocale d'aujourd'hui, avec des atmosphères quasi-cabaretières
tout à fait charmantes (Iconic Legacies autour des quatre First Ladies
Roosevelt, Lincoln, Kennedy, Bush).
→→ suite →→
→
Le résultat est bon, mais ressemble à tout ce qu'on a déjà entendu à ce
jour, les attaques plus franches, les tempi plus vifs, les orchestres
plus colorés… mais ici avec un systématisme (et dans les tutti un côté
orphéon pas toujours très réussi) qui ne me passionne pas
particulièrement.
→ C'est dans l'absolu un très bel
enregistrement, mais il n'y a aucune raison, dans le genre
« informé », d'écouter ce disque plutôt que d'aller du côté
des intégrales de Goodman, De Vriend, Immerseel ou Minkowski, dont les
qualités instrumentales et stylistiques sont comparables, mais avec un
sens poétique bien plus développé. Symétriquement, une petite déception
qu'un chef aussi talentueux que Jacobs fasse de bons Schubert plutôt
que des résurrections magistrales d'œuvres inconnues, comme il le fit
avec Conti ou Graun…
→→ suite →→
→
Le tout culmine dans l'irrésistible Statuesque qui présente plaisamment
des sculptures (Moore, Picasso, d'Hatchepsout, Giacometti, Victoire de
Samothrace…)… qui s'expriment à la première personne ! Dans une
harmonie riche, mais qui épouse uniquement l'expression et ne vole pas
la vedette : drôle et persuasif, peut-être le grand cycle de Songs
de ce début de XXIe siècle !
→ La Victoire de Samothrace :
« You don't even know where I was raised » / « No interest in what I'm
thinking or dreaming […], don't you notice anything you self-centered
son of a […], don't you notice or care : I don't have a HEAD ! ».
Gossec,
Symphonie à 17 parties ; Beethoven,
Symphonie n°5 — Les Siècles, Roth (HM)
→
Interprétation vigoureuse et abrupte de la Cinquième, qui place le
tranchant du trait avant la polyphonie – on entend assez peu les
parties intermédiaires, les vents colorent les cordes, mais le geste
général reste impressionnant. Le tout souligne davantage la filiation
avec l'écriture très verticale de Gluck (grands accords dramatiques)
que la personnalité de Beethoven (avec un soin de chaque contrechant,
un étagement de chaque couleur au sein de l'orchestre) ou sa modernité
(impression cinétique et linéaire, moins d'insistance sur le motif
circulaire).
→ Dans le scherzo, les bassons et les cordes sul
ponticello grincent d'une façon assez fantastique, très atmosphérique –
même si la prise de son augmente articificiellement leur dynamique.
Grétry – Richard Cœur de Lion – de
Hys, Mechelen, Loulédjian, Perbost, Boudet ; Le Concert Spirituel,
Niquet (CVS)
→
Enfin une version moderne, informée – avec les dialogues conservés sur
disque, Dieu merci ! – et remarquablement chantée, essentiellement
par des chouchous (de Hys, Loulédjian, Perbost, Boudet), aux voix
claires et expressives, le tout trépidé par Niquet. La production
visuelle de Pynkoski, d'un traditionnel luxueux (et non sans un second
degré salvateur), ajoutait à la splendeur, le DVD paraîtra peut-être.
→
Je comprends mieux, dans ce contexte, l'enthousiasme soulevé par la
pièce ; avec les dialogues, l'intrigue complète paraît un peu plus
trépidante ; avec une exécution informée, beaucoup de numéros qui
semblaient ternes révèlent de véritables beautés. Ce n'est pas le grand
opéra comique ni le plus grand Grétry, mais c'est un divertissement
particulièrement rafraîchissant et séduisant !
→→ suite →→
→
Très belle interprétation très aboutie de Beethoven, au grain superbe
typique des Siècles (assez sombre pour un orchestre sur instruments
d'époque), dans un genre qui n'est pas celui qui a ma faveur. Comme les
Haydn par Guy van Waas, c'est l'occasion de découvrir comment pouvaient
sonner ces œuvres telles que comprises et jouées par des artistes
français de l'époque.
→ Le beau Gossec est ici joué, de même, avec
une allure un peu militaire, très verticale et régulière, qui ne tire
pas tant, là encore, le parti des lignes intermédiaires que de l'élan
général.
Schmitt – Mélodies – Diethelm, Haug,
Gmünder, Perler ; Romer, Rushton (Resonus Classics)
→
Massif complexe et varié, tantôt dans l'épure contemplative (Op.4),
tantôt explorant des textures qui préfigurent quasiment les grandes
superpositions trillées d'accords à la Messiaen (Kérob-Shal).
→
Superbes voix, en particulier masculines, et diction tout à fait
décente dans l'ensemble malgré les accents forts (mais des camarades
soutiennent au contraire que c'est trop peu articulé, divergence entre
nous).
→ À connaître : singulier, évocateur, et bien servi.
Mozart
– « Magic Mozart », airs d'opéra et de concert, pantomimes de
Pantalon & Colombine – Devos, Piau, Desandre, Barbeyrac, Felix,
Sempey ; Insula Orchestra, Équilbey (Erato)
→ Insula Orchestra,
formé d'invidividualités extraordinaires, a ses bons jours et
quelquefois, suivant le chef et la préparation, un petit manque de
cohésion et/ou de vision. On entend un peu cette limite ici : la
prise de son ne révèle complètement pas les beautés souveraines des
timbres, et l'interprétation qu'imprime Équilbey ici paraît demeurer
assez traditionnelle, sans prendre le parti de l'orchestre à cordes.
→
Jolis airs très courus, pas forcément dans des versions de référence,
en dehors du second air de la Reine de la Nuit avec Jodie Devos, où les
respirations orchestrales, la focalisation vocale extrême et le geste
expressif des deux produisent l'une des plus belles interprétations
jamais gravées de cette pièce rebattue !
Hummel
– Sonate en fa mineur, arrangements de Mozart (Concerto n°24) et
Beethoven (Symphonie n°1) pour piano, flûte, violon et violoncelle –
Visovan, Besson, Bernardini, Munckhof (Ricercar)
→ Très belle
interprétation, souple et frémissante, mettant en valeur les (toutes
petites) tensions et les progressions par de minuscules ralentissements
et détours de phrasé, dans une Sonate à la langue postclassique, mais
qui ménage de forts contrastes entre les épisodes majeurs et mineurs,
parcourues de fureurs soudaines qui sentent leur Beethoven. Quant au
final, et en particulier à son grand fugato, il explose tout à fait la
forme traditionnelle et évoque la démesure de la Hammerklavier !
Couperin,
Leclair, Blavet, B. Gilles, Naudot… – « Versailles » –
Gábor Boldoczki (Flügelhorn, trompette), Cappella Gabetta (Sony)
→
La Cappella Gabetta est toujours aussi frémissante, mais le cuivre
moderne posé par-dessus (accentué par la prise de son qui le met à
l'avant) tend à tout écraser, inévitablement, à rester déconnecté des
timbres mats et chaleureux des cordes en boyaux.
→ On se retrouve
ici, malgré le programme très original, devant une suite de jolies
mélodies qui ne tiennent pas beaucoup au corps. Des extraits d'opéras
auraient sans doute été plus pertinents, comme le montre la Contredanse
finale des Boréades.
→→ suite →→
→
Dans la Symphonie de Beethoven, malgré l'effectif très réduit, le piano
d'époque (avec la douceur de ses aigus et la force de son médium, sur
un Graf éblouissant de 1835) permet de dynamiser extraordinairement le
discours, mieux qu'avec n'importe quel orchestre cinglant ! Les
éléments d'origine sont tous présents car les parties sont réellement
récrites et réattribuées (ce qui est rare dans ce type
d'exercice : beaucoup plus de travail, un véritable travail de
compositeur), de façon à éviter d'omettre des lignes intéressantes au
profit de celles plus insignifiantes conservées pour les instruments
qu'on a conservés. Grâce à cela, on n'a jamais mieux entendu toutes les
lignes intermédiaires et contrechants de cette symphonie !
Single de Siobhán Stagg – Listen
(feat. Paul Hankinson & Dermot Tutty). (Records DK)
→ Mignon. Pas trouvé l'album.
Mahler – Das Lied von der Erde
(réduction De Leeuw) – Richardot, Saelens ; Het Collectif, De
Leeuw (Alpha)
→
Très belle et moderne réduction au grain remarquable (l'harmonium
remplit et colore très bien les espaces restants du spectre, le célesta
aussi). Direction furieuse de Reinbert De Leeuw, décidément un immense
chef, et instrumentistes absolument fulgurants et possédés !
Saelens
et Richardot sont merveilleux, timbre et expression inclus ; il
existe évidemment des diseurs plus précis, mais je ne crois pas,
globalement, avoir entendu version aussi enthousiasmante !
Schumann
– Kerner-Lieder, Ballades ('Stille Liebe') – Hasselhorn, Joseph
Middleton (HM)
→
L'impression de l'accentuation de son côté « baryton » (alors
que le matériau est potentiellement celui d'un baryton très aigu, voire
d'un ténor), qui étouffe un peu la voix et diminue l'aspect direct de
la voix (qui conserve ses problèmes de couverture inégale).
→ Pour
autant, le charisme qu'il manifeste dans ce répertoire, qu'il chante
depuis toujours (il allait loin dans les compétitions de lied, où il
m'avait beaucoup impressionné, bien avant qu'il ne finisse ses études
et ne remporte Reine Élisabeth !), demeure très persuasif, on sent la
respiration poétique qui s'allie à la musique, même si la voix, de
surcroît pas très phonogénique, conserve des lacunes techniques – il
lui sera difficile de s'imposer à l'opéra, ne serait-ce que pour passer
l'orchestre sans être happé ni s'épuiser.
→ Très bel album
néanmoins, qui touche juste, et avec naturel ! On n'a pas beaucoup
de versions aussi fluides des Kerner !
Melani – L'Empio Punito (1669) –
Auser Musici (Glossa)
→
J'avais de meilleurs souvenirs de cette variante donjuanesque
(Montpellier au début des années 2000 ?), tout de même un très
hiératique drame façon recitar cantando ; il se passe beaucoup de
choses par rapport à la concurrence des décennies antérieures, mais on
est loin de la générosité mélodique et dramatique des meilleurs opus.
Par ailleurs, l'accompagnement un peu chiche en couleurs et les voix
pertinentes mais pas très séduisantes n'aident pas.
À réécouter en
m'immergeant plus activement dans le livret (cette fois-ci, à l'oreille
seule, ce n'est pas suffisant), il semble y avoir tout de même de bien
belles choses.
Rameau,
Les Boréades – Luks (CVS)
→
Contre toute attente peut-être, les Tchèques qui ont brillé intensément
dans la musique italienne et habsbourgeoise se révèlent aussi
remarquablement rompus au style français. Jusqu'aux chanteurs (émission
claire, mixée, moelleuse et très projetée du baryton Tomáš Šelc en
Borilée, on croirait entendre un élève de Courtis !), tous excellents –
Cachet, Vidal, Kristjánsson, Brooymans… à couper le souffle.
→
Seule réserve, la prise de son que je trouve un peu frontale, très
proche des micros, assez massive et agressive, manquant d'atmosphère où
se déployer. Autrement, une interprétation d'opéra français comme on
n'en a pas tous les jours, pour un opéra où l'on avait le choix entre
Gardiner (distribution moins parfaite, récitatifs qui ont beaucoup
vieilli) et Christie (très dynamique, mais avec peu de couleurs, et là
aussi une distribution moins intéressante).
Cherubini – Missa solemnis en ré
mineur – Bernius (Carus)
→
Très bel ensemble remarquablement écrit, comparable au style de ses
requiems (riches en prosodie, travaillés sur la déclamation et au
besoin le contrepoint), mais avec des solistes très bien mis en valeur.
Le tout joué avec la finesse de trait et de style de Bernius.
Rameau,
Pygmalion (air et danses), Suites de Dardanus ; Dahlin, Orfeo
Barockorchester, Michi Gaigg (ints-1) (CPO)
→
Savoureuse interprétation très réussie (qui aurait mérité une
intégrale, pour une oeuvre déjà remarquablement servie au disque).
« Su le sponde del
Tebro » : Frescobaldi,
Haendel, Verdi arrangés pour Quintette de
cuivres – Stagg, membres du DSOB (Capriccio)
→
Chouette projet (cantate de Haendel qui donne sont nom à l'album,
extraits des Vêpres Siciliennes…), mais franchement, les timbres d'un
quintette de cuivres, ça manque de grâce – tout le monde s'accorde à
dire que le tuba n'aurait jamais dû être inventé.
Montéclair
– Cantates Ariane & Bacchus, Le Dépit Généreux, Concert n°1 pour
flûte – Carrie Henneman Shaw, Leela Breithaupt, Les Ordinaires,
Vinikour (Naxos)
→ Belles cantates, chantées par une voix très typée
américaine (beaucoup de souffle dans la voix pour faire léger) à la
diction moyenne. Superbe Concert pour flûte joué avec chaleur.
« Futurisme »,
la jeune école italienne – Schleiermacher (MDG 2019)
→ Francesco Balilla Pratella
(1880-1955) La Battaglia. (1913) // Très martelé.
→ Malipiero (1882-1973)
Preludi autunnali (1914). Toujours cette galanterie un peu élusive chez
Malipiero.
→ Alberto Savinio
(1891-1952) Les chants de la Mi-Mort (1914) /// Mélange de masses
menaçantes et d'échos de chants populaires, tellement futuriste et très
convaincant.
→ Casella
(1883-1947) La notte alta (1917) // 25 minutes en seul mouvement, dans
des harmonies et des atmosphères qui évoquent les Clairs de lune de
Decaux. Impressionnant.
→ Silvio Mix
(1900-1927) Stati d’animo (1923), Profilo sintetico musicale di F.T.
Marinetti (1924) // Belle solennité répétitive et aux échos étranges,
pour le Profil de Marinetti.
→ Et toujours la fermeté de touche de
Schleiermacher, démiurge du piano alternatif du premier XXe siècle. Son
legs, incroyablement vaste, est capital pour notre compréhension de
plusieurs mouvements musicaux fondamentaux.
BECK, F.I. / HAYDN, J. / GLUCK, C.W. / JOMMELLI, N. / TRAETTA, T. (Sturm und Drang, Vol.
1) - Symphonies and Opera Arias - (Skerath, The Mozartists, Iain Page)
(SIgnum 2020)
→ Beau disqued dans la veine dramatique postgluckiste aux cavalcades
régulières et au geste hiératique. Très réussi.
commentaires
nouveautés : rééditions
liste nouveautés :
rééditions
Bouzignac – Motets – Pages de la
Chapelle, Arts Florissants, Christie (HM)
→
Le hiératique précurseur Bouzignac mériterait de véritables versions
d'élite, mais le disque ne le sert pas très bien. Cet enregistrement
des jeunes Arts Flo ne fait pas exception : techniques vocales
hésitantes, style encore empesé (le sens du rebond est plus celui de
Paillard que des Arts Flo actuel), son général plus mou qu'incisif…
→
Version estimable, mais qui ne rend pas vraiment justice à ces œuvres
déjà sévères, dont les beautés ne sont pas très bien mises en valeur.
lambert airs de cour arts flo
secrets live annie fischer
brahms piano rafael orozco
vierne 24 pièces de fantaisie litaize
Mahler – Symphonies 1,4,5,6,7,9 –
SWR Baden-Baden, Rosbaud (SWR Classic)
→
Pour les symphonies que j'ai écoutées, des versions au spectre sonore
un peu disjoint (pas de lissage des timbres), mais d'une hauteur de vue
remarquable, profitant de l'aération pour donner sens et articulation
au discours, sans du tout sonner dépareillé. De grandes lectures qui
n'ont pas besoin du confort du studio avec un orchestre plus luxueux
pour se révéler. Très hautement recommandé.
autres
nouvelles écoutes : œuvres
autres nouvelles
écoutes : versions
Hummel
– Quintette piano-cordes – Hausmusic (warner)
→ Belle version avec piano ancien, d'une œuvre un peu formelle, mais
bien construite et dotée de mélodiques agréables, à défaut d'être le
Hummel le plus irrésistible (on peut tout de même songer par endroit au
Nonette de Czerny, ce qui n'est pas un mince compliment).
Zemlinsky
– Der Traumgörge – J. Martin, Protschka, Welker ; Frankfurt RSO,
G. Albrecht (Capriccio)
→ Le niveau au-dessus de Conlon (interprétation et captation), bien
plus liquide et transparent… Je redécouvre un beau drame décadent. Pas
le plus original ni paroxystique, mais tant de belles choses à écouter
à l'orchestre (solos de hautbois, de trompette qui sont assez
merveilleux…).
Vivaldi, Hummel – Concertos pour
mandoline –Kruglov, Northern Crown Soloists Ensemble
→ Les Vivaldi, très bien documentés, ne sont pas leur version de
référence (un peu lisse, quoique très valeureux), mais rayonnent
toujours de leur veine mélodique hors du commun. Le Hummel met en
valeur le même type d'atouts.
Saint-Saëns
– Symphonie n°3, Phaëton, Danse Macabre, Bacchanale –
Anthony Newman, Pittsburgh SO, Maazel (Sony)
→ Brillante exécution qui pétarade avec beaucoup de vigueur de trait et
de structure !
Heggie – Dead Man Walking
– DiDonato, Cutlip, von Stade, Brueggergosman, Mentzer ; Houston,
P. Summers (Virgin 2012)
→ Agréable, dans un goût musical assez mainstream ; je ne suis
peut-être pas assez saisi par l'histoire elle-même (prévisible dès le
premier tableau) pour que la musique d'accompagnement m'emporte assez.
À essayer à la scène.
Saint-Saëns
– Africa, Symphonie n°2 – Laura Mikkola, Tapiola Sinfonietta, J.J.
Kantorow (BIS)
→ Limpide et furieuse version de la sombre et vive Deuxième de
Saint-Saëns !
Leila Huissoud, (Album) L'Ombre (Label 440)
→ Toujours cette difficulté de saisir au vol des chansons marquantes,
mais un corpus général plus banal ou, comme ici, dans la même veine.
Mais j'apprécie beaucoup cette voix pincée qui permet de focaliser avec
dynamisme (et en décalage volontaire avec le propos parfois
frontalement leste ou désabusé).
Le vendeur de paratonnerres de Huissoud /
L'Orage de Brassens
Gassenhauer :
trio de Beethoven œuvres pour clarinette, contrebasse et piano :
Vera Karner, Dominik Wagner, Aurelia Visovan, Matthias Schorn…
Charpentier – Miserere pour les
Jésuites – Tubéry Charpentier – Miserere
pour les Jésuites – Daucé
- Belle œuvre dont l'aspect mouvant demeure caché dans ses plis
internes, absolument pas ostentatoire.
- Tubéry me séduit davantage (plus vif, plus déhanché), mais Daucé, au
diapason bien plus bas, dispose comme toujours de superbes couleurs (et
d'un certain manque de rebond assez préjudiciable, à mon goût).
Haendel
/ Mozart – Der Messias – H. Max (EMI)
Leïla Huissoud : La Vieille,
Infidèle… (bandes de concerts)
Schumann – Lieder (Kerner,
Ballades…) – von Otter, Forsberg (DGG)
→ Von Otter dans sa grande période, en pleine gloire et fruité, et
toujours ce sens du texte extraordinaire, ce goût de phrasé hors du
commun qu'elle n'a jamais perdus. Die Löwenbraut est à couper le
souffle. (Couplé avec son formidable Frauenliebe que je n'ai pas
réécouté.)
Viardot – Scène d'Hermione –
Patricia Adkins Chiti, Gianpaolo Chiti (YT)
- Belle scène dramatique, d'un Viardot inhabituellement rempli
d'emphase et de sérieux. Interprétation inintelligibles : joli
chant dans les joues, mais diction étrangère au français.
Dumora dans Fauré, Haendel...
Wildhorn – Dracula (dans sa version
anglaise cette fois) – représentation Broadway, puis studio
→ Impressionné, à Broadway maintenant les héroïnes finissent toutes
nues (les deux). L'aspect allusif autour de l'attraction physique pas
univoquement magique est devenu une assertion assez frontale… Pas
fanatique non plus, dans le studio, des voix qui gémissent à chaque
attaque, point trop n'en faut – tic stylistique très répandu
aujourd'hui quel que soit le répertoire (en pop au sens très large).
→ Sinon, la partition et l'intrigue demeurent toujours très prenantes,
l'ensemble fonctionne vraiment bien – moins, évidemment, quand on colle
les jolies chansons planantes les unes à la suite des autres dans un
enregistrement de studio, il faut vraiment avoir vu une production
complète au préalable pour goûter l'objet.
Gilles – Toutes les leçons de
Ténèbres pour le Mercredy – Boston Camerata
→ Un peu de rigidité pour ce chef-d'œuvre absolu (qui traite les
Lamentations en antiphonie soliste-chœur, et où la déclamation est
grande maîtresse), mais c'est au moins l'occasion de pouvoir
l'entendre !
Première fois que je parviens à toutes les entendre.
Niedermeyer – Le Lac – Novelli
→ Étrange voix nasale, qui sonne peut-être bien avec plus de
rayonnement en vrai. Diction très claire grâce à ce biais pas très
gracieux.
Gluck, Symphonies ; Orfeo
Barockorchester, Michi Gaigg (CPO)
→ On y retrouve le sens de la tension propre à Gluck, plutôt à son
meilleur ici (même si le but n'est pas du tout d'atteindre le même
pathétique et la même qualité mélodique que dans les opéras). Très
réussi, exécution incluse ; il n'y a pas de raison de se priver de
cette partie de son legs.
Holzbauer,
Symphonies ; Orfeo Barockorchester, Michi Gaigg (CPO)
→ Belles œuvres qui ne frappent pas par leur originalité mais
fonctionnent agréablement, dans le genre classique (et légèrement
dramatique) qui est le leur. Belle interprétation énergique, quoique
très peu colorée (on y entend surtout le tranchant des très belles
cordes).
(Je recommande en revanche vivement les opéras.)
réécoutes
œuvres (dans mêmes versions)
réécoutes versions
Dallapiccola – Vol de nuit –
Isabelle Vernet, soprano (Madame Fabien) Hélène Le Corre, soprano (Une
voix intérieure) François Le Roux, baryton (Rivière) Jérôme Corréas,
baryton-basse (Robineau) Yann Beuron, ténor (Pellerin) Guy Gabelle,
ténor (Le radiotélégraphiste) Jean-Marc Salzmann, baryton (Leroux)
Daniel Durand, Pierre Vaello, Patrick Radelet, Bernard Polisset,
ténors, basses (quatre employés) Choeur de Radio France Orchestre
Philharmonique de Radio France diretti da Marek Janowski. Registrazione
live effettuata alla Cité de la musique, Parigi, il 12 gennaio 1999.
Charpentier
– Méditations pour le Carême
→ en chapelle, Les Arts Florissants, Christie (HM) ***
→ en chapelle, Le Concert Spirituel, Hervé Niquet (Glossa) **
→ en chapelle, M.-C. Alain (BNF) **
→ Beekman, Getchell, Robbert Muuse ; Bolton, Benjamin Perrot,
Desenclos (Alpha) ****
→ García, Candela, Bazola ; Guignard, Galletier, Camboulas
(Ambronay) *****
Hummel – Quatuor avec clarinette –
Finotti (Naxos)
→ Veine très mozartienne (même début), la virtuosité des cordes en sus.
Une petite merveille, comme il en existe un certain nombre dans la
période pour la musique de chambre avec clarinette (Krommer,
Cartellieri, Neukomm, Weber, Hoffmeister, Bachmann…).
→ armand-louis couperin rousset
→ hammerschimidt, jesus stirbt, vox luminis
→ amirov, 1001 nuits
→ rubinstein le bal pour piano
→ zipoli in diamantina
→ "O! solitude, my sweetest choice" de Purcel/Britten (adaptation) sur
le texte de Marc-Antoine Girard de Saint-Amant.
→ toccata classics : mihalovici, proko by arrangement, szentpali,
ruoff…
→ anima rara par jaho
→ mzt van kuijk
→ vienne 1905-1910, richter ensemble
→ bruch ccto é pias
→ bach sons
controcorrent
→ london circa 1720
→ il genio inglese alice laferrière
→ rathaus & shota par stoupel
→ bruckner symph 0 hj albrecht orgue
→ weinberg symph 6 altenburg gera
→ turalngalila mannheim
→ nielsen œuvres violon-piano hasse borup naxos
→ fuchs sonates violon
→ fasch clavier
→ hithcock spinet :
burney & others
→ venice and beyond concerti da camera sonate concertate pour vents
→ leclair complete sonatas 2 violons
→ Petite Renarde Rattle
→ deshayes haidan 2 mezzos sinon rien
→ respighi chailly
→ ysaÿe 6 sonates par niklas valentin
→ earth music cappella de la torre
vermeer bologna
→ standley et ens contrast schubt
→ nature whispering
→ Petite Renarde Rattle
→ chant de la Terre I.Fischer RDS
→ lamento (alpha)
→ fasch
→ earth music capella de la torre
→ nielsen complete violin solo & piano, hasse borup
→ manén violon cc
→ quintette dubughon holst taffanel françaix
→ fuchs sonates vln
→ meyerbeer esule
→ bononcini polifemo
→ graund polydorus
→ polisu kaleidoscope ravel pia duo
→ aho symph 5 currie
→ anima gementem cano
→ purcell royal welcome songs
→ gombert messe beauty farm
mahler 4 turku segerstam
chosta 5 jansons bayrso
bruckner 4,5,6,7 munich PO gergiev
beethoven 7 saito kinen ozawa
beethoven sonates 8-11 giltburg
beethoven concertos piano sw chb bavouzet
ardeo SQ xiii
schwanengesang behle
→ bizet sans paroles gouin
→ respigni chailly scala
→ st-saêns chopin callaghan
→ Mülemann mzt
wohlhauser (neos)
john thomas duos harpe piano vol.1 (toccata)
arnold rosner requiem (toccata)
moszkowski orchestral vol 2
idenstam metal angel (toccata)
corigliano caravassius siegel pour guitare (orchid)
iannotta : earthing (wergo)
imaginary mirror hasselt (challenge)
lundquist symphonies (swedish society)
eklund symphs 3 5 11 norrköping (CPO)
peaceful choir
spisak works (dux)
zemlinsky, rabl : quatuors (Zimper, gramola)
goleminov SQ par sofia SQ
rachma par babayan DGG
huelgas the magic of polyphony
debussy intégrale alessandra ammara
mozart arias II regula mühlemann
bells, album athony romaniuk
écoutes à
(re)faire
→ Krogulski/Nowakowski
(Goerner)
→ Stolpe
HIGH ROAD TO KILKENNY (THE) - Gaelic Songs and Dances from the 17th and
18th Centuries (Getchell, Les Musiciens de Saint-Julien, Lazarevitch)
→ Lazzari, . Effet de
Nuit fait son effet, par contre, la symphonie est interminable et les
autres pièces symphoniques pas palpitantes (j'ai même trouvé la
rhapsodie spécialement niaise). son trio pour piano et sa sonate pour
violon ravi
→ Joubert (hors quatuors, je n'ai pas pris de notes), : la symphonie
No. 2 (moment ineffable dans le II avant un finale diabolique), le
concerto pour hautbois (sombre et véhément) et les pièces chambristes.
Le cycle vocal Landscapes, le trio pour piano avec beaucoup
d'atmosphères, ses sonates pour piano, surtout la No. 2,
→ tailleferre
→ final choral 2e partie Theodora
→ hummel
→ Marshall-Luck pour la Sonate violon d'Elgar
→ Requiem de Kastalsky par Slatkin
→ dallapiccola vol de nuit
→ Alla Pavlova musique
de film sous étiquette symphonique. C’est très sucré
→ Stacey Garrop l’aspect narratif de ses pièces (sa symphonie Mythology
collection de poèmes symphoniques
→ Ses quatuors
→ Lea Auerbach sa musique de chambre, souvent autour des variations,
jeux de miroirs au sein de la même pièce ou entre les pièces (les
mouettes du I dans son premier trio), ses motorismes, toutes ces choses
et plus encore me transportent.
→→ Ses deux trios pour piano et ses 24 préludes (surtout ceux pour
violoncelle et piano, même si violon et piano, un autre numéro d’opus,
sont de haute volée) seraient mes premières recommandations.
→ Gloria Coates Noir,
tourmenté, très râpeux
→ Rosalind Ellicott quelle verve mélodique ! Ses deux trios pour piano
→ En vitesse, Lucija Garuta a laissé un très beau concerto pour piano,
Louise Héritte-Viardot 3 quatuors de belle facture, Rita Strohl un
saisissant duo violoncelle/piano Titus et Bérénice. Elisabeth Lutyens
m’a été très difficile d’approche, mais elle a définitivement des
choses à dire.
→ Australiennes, comme Myriam Hyde, Elena Kats-Chernin et Margareth
Sutherland (Women of Note, permet de se faire une idée des noms qui
accrochent).
Emile Jaques-Dalcroze: La Veillée
par Le Chant Sacré Genève, Orchestre de Chambre de Geneve, Romain Mayor
abraham, hollaender
… les lecteurs assidus reconnaîtront que cette dernière liste est
largement constituée de copié-collés des explorations du seigneur Mefistofele, pilier des
conversations interlopes de céans.
… de quoi vous occuper quelque temps au coin du feu tandis que le monde
brûle.
Compositeur :Luigi CHERUBINI
(1760-1842) Œuvre : Requiem (n°1) en ut mineur – (1816) Commentaire 1 : ♣
Écrit sans voix solistes
(et sans flûtes ! – quant aux
violons, ils sont exclus de l'Introitus, du Kyrie et du Pie Jesu), tout
ce Requiem, commandé pour
commémorer la mort de Louis XVI, met l'accent sur les appuis prosodiques
de la messe des morts : chaque verset est mis en musique au plus près
des inflexions du texte latin, et la musique semble découler de cette
déclamation. On trouve bien quelques fugues (en particulier, comme
c'est la tradition, dans l'Offertoire), mais l'expression reste
majoritairement homorythmique, une exaltation de la prière très
soigneuse – et cependant particulièrement éloquente, car ravivant le sens et la présence de mots
qui sont en général très intégrés dans un exercice plus purement
musical. C'est ce qui rend l'œuvre si touchante. Le Dies iræ, dans
cette économie de moyens, est tout particulièrement saisissant par sa
rage contenue. ♣ En
1820, à l'occasion de la cérémonie funèbre pour le duc de Berry,
Cherubini adjoint un In Paradisumconclusif,
particulièrement suspendu, tendre et vaporeux, très rarement enregistré
(ce que fait Spering dans ce disque). [Ce Requiem, admiré jusqu'à Berlioz
lui-même, peu suspect de complaisance… fut aussi donné aux funérailles
de Beethoven !]
Interprètes :Chorus Musicus Köln, Das Neue Orchester,
Christoph Spering Label :Opus 111 (1999) Commentaire 2 : ♣ L'interprétation
la plus articulée de toute la
discographie, sur instruments d'époque,
en latin gallican restitué,
avec la Marche initiale et l'In
Paradisum ajouté. ♣ Pour
plus de couleurs (et un peu moins de relief structurel et verbal), la
proposition d'Hervé Niquet est
passionnante pour son grain sonore (et son couplage avec l'assez beau Requiem de Plantade pour
Marie-Antoinette, en regard de celui de Cherubini pour Louis XVI). ♣
Si
vous souhaitez davantage de fondu (il est vrai que ces deux versions
manquent peut-être un peu de liant, d'enveloppement sonore d'église),
je recommande très vivement la version de Matthias Grünert
(Chœur de Chambre de la Frauenkirche de Dresde, Philharmonique
d'Alterburg-Gera, chez Rondeau), couplé avec non seulement la Marche,
mais aussi le Chant sur la mort de Haydn, où l'on
entend plusieurs idées musicales que Verdi a réutilisées un demi-siècle
plus tard (dans les actes I et V de Don
Carlos notamment).
Malgré les couleurs assez uniformes, cette version permet de profiter
de l'ampleur et du fondu des instruments modernes, sans rien renier de
la tension et de la présence des phrasés. Autre excellent choix
possible !
[[]] Introitus & Dies iræ de la version Grünert.
Un peu de
contexte : a) Qui est Cherubini ?
Cherubini, en 1816, est arrivé
au faîte de sa réputation :
après avoir
composé pour le roi d'Angleterre dans les années 1780, pour le Théâtre
de Monsieur avant la Révolution, des opéras italiens, une tragédie en
musique (Démophoon, sur le
même sujet que Vogel, qui fut la dernière tragédie en musique
représentée pour
l'Ancien Régime), des hymnes et drames sous la Révolution (dont Lodoïska et Emma), puis sous l'Empire (Les deux Journées tant admiré par
Goethe, Médée, les Abencérages), et même son dernier
opéra, plus lyrique et ambitieux, marqué par le grand opéra, Ali-Baba ou les quarante voleurs.
Il est aussi l'auteur de quatuors tout à fait remarquables dont je
parlerai dans la suite de la série. Et bien sûr, à partir de 1822,
directeur du Conservatoire, pour 20 ans.
L'Empire est en revanche une période difficile pour le
compositeur, les
commandes officielles étant plutôt confiées à Paisiello et Spontini –
on rapporte même quelques échanges un peu vifs avec Bonaparte (dont je
n'ai pas eu le loisir de vérifier la véracité). Cette relative disgrâce
constitue une des raisons,
semble-t-il, qui le poussent, lui le membre de loges maçonniques dès
avant la Révolution (dont
l'Olympique qui commanda les symphonies parisiennes de Hayn !), vers la
musique sacrée officielle.
Depuis la Restauration, la
coutume a été établie, chaque 21 janvier, de jouer dans unRequiem
à la mémoire de Louis XVI. En 1815, c'est même dans plusieurs
églises
de Paris que se produit la manifestation. À Notre-Dame, on joue le
Requiem de Jommelli. En 1816, à Saint-Denis, celui de Martini. Pour
janvier 1817, on commande à Cherubini – qui vient d'être nommé
surintendant de la Chapelle Royale – la composition d'une nouvelle
œuvre : c'est ce Requiem en
ut mineur, prévu pour la dévotion plutôt que le concert et, chose rare
alors, écrit pour chœur seulement, sans soliste. [Ce qui témoigne sans
doute de la vocation avant tout spirituelle, et dans une moindre mesure
concertante, de la pièce.]
(Lithographie d'après un portrait peint.)
Un peu de
contexte : b) Requiem officiel
des monarchies restaurées
L'œuvre remporte un vif succès,
aussi bien chez l'assistance, pour sa
ferveur, que chez les musiciens. Schumann et plus tard Brahms disent
leur admiration ; Beethoven écrit qu'il l'aurait volontiers signée ;
Berlioz, qui n'est pas suspect de complaisance envers Cherubini, loue
hautement « l'abondance des idées, l'ampleur des formes, la hauteur
soutenue du style, [...] la constante vérité d'expression ».
Il devient même le Requiem de
prédilection pour les grandes
cérémonies funèbres officielles : duc de
Berry en 1820 (le fameux assassinat qui provoque la destruction de
l'Opéra de la rue Richelieu, suivi de l'édification dans l'année de
l'Opéra de la rue Le Peletier), occasion pour laquelle Cherubini
compose et adjoint une marche funèbre d'ouverture et un In Paradisum
conclusif, un nouveau service à la mémoire de Louis XVI en 1824, les
obsèques de Louis XVIII la même année, celles des victimes de
l'attentat de Fieschi en 1835, puis celles du maréchal Lobau en 1838,
et, à rebours de cette tradition,
en 1840 pour les victimes des journées de 1830 !
Cependant, son usage (et son
absence) sont aussi profondément
révélateurs des débats qui agitent la capitale, et même toute la
chrétienté, en matière de musique sacrée.
Détail de l'attentat de Fieschi vu par Eugène Lami.
Un peu de
contexte : c) la redécouverte du plain-chant
Une fois créé, ce Requiem
rythme donc la vie monarchique française de la Restauration, et survole
tout un débat, particulièrement fondamental et intense, autour de ce
que doit être la musique d'église.
Il faut bien concevoir que, dans les
années 1820, on redécouvre le répertoire sacré de la Renaissance.
À la Sorbonne, à partir de 1824, le Pr (Alexandre) Choron rejoue
Josquin et Palestrina, pour la messe, puis en concert. Le succès en est
tel qu'il concurrence les « concerts spirituels », d'un tout autre
genre, donnés (jusqu'en 1828) par l'Opéra de Paris !
Le phénomène ne se limite pas à Paris : à partir de 1830, Spontini est
chargé par le pape de renouveler le style palestrinien – Rome interdit
même les instruments dans les églises en 1843 ! Mais pour le
sujet restreint du Requiem
qui nous concerne, je vais me limiter au périmètre parisien.
Il se produit du milieu des années 1820 jusqu'au début des années 1840,
un véritable basculement des sensibilités, parfois chez les mêmes
théoriciens : ainsi Fétis, qui
considérait le Requiem de
Mozart comme l'horizon indépassable et prônait en 1827 des exécutions en grands effectifs,
pour atteindre la « majesté » requise dans l'expression sacrée,
change-t-il totalement d'avis en considérant, en 1835, que les instruments servent à exprimer les
passions humaines, et ne sont donc pas
adéquats pour la prière. Le théoricien, pourtant hardi à ses
heures (explorant la microtonalité !), se ravise tellement qu'il publie
en 1843 une Méthode élémentaire de
plain-chant.
Cette évolution, qui ne se voit pas chez la plupart des débatteurs de
ces années, attachés à leur camp, reflète assez bien celle des termes
du débat.
La figure emblématique du regain d'intérêt pour la sobriété musicale du
culte fut Félix Danjou. Organiste
(formé par François Benoist, le premier à avoir jamais enseigné l'orgue
au Conservatoire de Paris) à Saint-Eustache à partir de 1834 puis
Notre-Dame dans les années 1840, il n'est que dans sa vingtaine
lorsqu'il prend le parti de s'opposer aux grandes messes musicales,
reprochant leurs tournures d'opéra à Mozart, Beethoven et même Haydn
(1839).
À partir de 1845, il fonde une revue qui fait la promotion de ses idées
et du plaint-chant grégorien, mal connu alors, mais qui le passionne
comme modèle, si bien qu'il part en
voyage en Italie à la recherche de sources, et finit par
découvrir en 1847, à la bibliothèque de la Faculté de Médecine de
Montpellier, le Tonaire de
Saint-Bénigne de Dijon. Cette découverte capitale permet de déchiffrer les neumes
(dont on cherchait en vain le sens exact), et préside à la première
édition moderne de chant grégorien dans le Graduel Romain de 1851.
Persuadé que ce mode d'expression austère touche au plus près du sacré
et permet de servir au mieux le culte, Danjou
compose lui-même des harmonisations destinées à permettre de
donner ces chants pendant les offices (1835) – c'est ce que l'on
appelle le plain-chant en faux-bourdon
(qui n'a donc rien d'authentique, mais dont l'intention puise à la
tradition, avant que n'advienne cette exhumation du Tonaire).
Il n'existe, à ma connaissance, aucun enregistrement de ces œuvres,
sans doute pas particulièrement intéressantes pour le mélomane (du
plain-chant médiéval sis sur de l'harmonie XIXe conservatrice…), mais
qui marquent un réel tournant à la fois dans la compréhension et dans
la réception du grégorien.
On perçoit aussi à quel point cette démarche, passionnante au
demeurant, entre en contradiction avec
les innovations musicales sophistiquées des messes à grand spectacle dans
la lignée Mozart-Beethoven-Berlioz. Les débats du temps furent très
vifs à ce sujet, entre les deux camps.
Le salutaire tonaire
de Saint-Bénigne de Dijon découvert par Danjou !
Un peu de
contexte : d) un Requiem au centre de la
vie musicale
Cette opposition entre musique dépouillée « l'ancienne » pour le
recueillement et musique de pompe où la musique s'exprime avec grandeur
se retrouve en divers moments des années 1830, et culmine à plusieurs
reprises autour de funérailles… où l'on utilisait le Requiem le plus à la mode avec
celui de Mozart : celui de Cherubini en ut mineur.
En 1834, Boïeldieu, élève de Cherubini, meurt
prématurément. Ses obsèques sont préparées à Saint-Roch, avec le Requiem
du maître. Apprenant que des chanteuses professionnelles devaient se
joindre au chœur, l'archevêque de Paris, Mgr de Quélen, interdit
l'exécution de l'œuvre. La pompe est finalement organisée dans la
chapelle des Invalides, qui dépendait du gouvernement et où
l'interdiction de l'archevêque n'avait pas cours.
En réalité, ce n'est pas tant la présence de femmes que celle de femmes
de théâtre, réputées
(exagérément mais non sans fondement) de
mauvaise vie, qui a motivé l'interdiction. Pourquoi ne pas avoir
mandaté des dames pies
(=pieuses) provenant des maîtrises d'autres paroisses ? Je n'ai
pas de réponse éclairée à fournir, mais je suppose que les paroisses ne
prêtaient pas leurs chœurs, n'avaient pas nécessairement envie
d'accueillir n'importe quelles funérailles, et surtout que les
musiciens qui organisaient l'événement n'avaient pas nécessairement
envie d'entendre des œuvres ambitieuses mal chantées, préférant recourir à
des professionnelles.
[Certaines remarques moqueuses d'époque laissent en effet supposer que
les maîtrises ne chantaient pas aussi bien que les chœurs profanes de
professionnels, et que les chanteurs souhaitaient participer à la
cérémonie.]
Le 3 août 1835, la cérémonie
officielle des 18 victimes mortelles (et 42 blessés) de l'attentat de Fieschi
– Giuseppe Fieschi, ancien soldat de l'Empire, petit faussaire et
indicateur pour la Monarchie de Juillet, était l'exécutant d'un complot
républicain contre Louis-Philippe, mis en œuvre Boulevard du Temple,
pendant un passage en revue des troupes – se déroule aux Invalides
comme il se doit, avec le même Requiem
de Cherubini, sans objection de l'archevêché. Il faut dire que la
dimension politique de l'attentat imposait une unité sur l'essentiel
(la monarchie), même de la part d'un archevêque légitimiste, peu
favorable aux Orléans.
Mais lorsque vient le tour des funérailles de Bellini – Cherubini, Rossini, Paër
et le Prince Carafa portaient le cercueil –, en octobre 1835, pourtant organisées dans le
même lieu, ce même Requiem
se voit à nouveau banni. Mgr Quélen utilise en effet une stratégie
nouvelle : il n'a aucune autorité sur le lieu, mais commande haut et
fort au clergé, qui dépend de lui, de se retirer de la cérémonie à la
vue de la première chanteuse.
Il faut donc improviser en juxtaposant des pièces pour voix masculines
constituant un Requiem – Panseron
(élève de Gossec et Salieri, violoncelliste, Prix de Rome, maître de
chapelle d'Estherázy, professeur de chant…) avait arrangé, en guise de
Lacrimosa, le final des Puritains
(en fait de religiosité, c'est l'opéra qui s'invite, et même pas le
chant religieux hors scène du début du I !), changé en quatuor pour
deux ténors (dont Rubini), baryton (Tamburini) et basse (Lablache !)
qui remporta un vif succès (manifestement en raison de la qualité du
chant). Je suppose qu'un ténor tenait le rôle du soliste, l'autre
remplaçait la soprano héroïque, et que le chœur (à quatre parties en
réalité, mais assez peu dense, beaucoup d'unissons) était dévolu aux
deux voix graves. J'ignore si toute la section concertante avait été
conservée avec ses contrastes (5 minutes), ou seulement l'air réaménagé
(3 minutes).
[[]]
« Credeasi misera » et son ensemble, dans les dernières minutes
des Puritains de Bellini,
version Bonynge 1973 (Sutherland, Pavarotti, Ghiaurov ; Chœur de Covent
Garden, LSO – studio Decca). J'aime davantage Di Stefano, (Gianni)
Raimondi, ou des choses hors commerce (Kunde, Groves…) là-dedans, mais
cette version a l'avantage de sa netteté et de son exactitude.
Un peu de
contexte : e) un second Requiem de Cherubini
Il faut savoir que, par la suite, le Requiem de Berlioz peut être donné en 1837
(avec succès), peut-être, supposé-je, parce qu'il s'agit ici encore
d'une commande gouvernementale (Gasparin, ministre de l'Intérieur), en
commémoration de la Révolution de Juillet (cérémonie finalement annulée
et création reportée pour les soldats tombés à Constantine).
Mais en 1842, aux funérailles
du duc d'Orléans, alors qu'on planifie un
grandRequiem de Mozart
dirigé par Habeneck (250 exécutants), et que tout le faste des
draperies et du tout-Paris est réuni (Louis-Philippe s'étant laissé
convaincre, contre la volonté de son fils, d'organiser une cérémonie
très officielle), la partie musicale de l'événement est subitement
annulée, et n'en subsiste que… la messe en plain-chant grégorien, avec
harmonisation en faux-bourdon de Félix
Danjou
! La presse loue la richesse des ornements visuels et le
recueillement véritable imposé par cette musique. Les musiciens établis
sont beaucoup moins tendres (Liszt avait parlé en 1835, à propos de
l'exécution du faux-bourdon Danjou, de chant de « braillards ivres »),
et assez amers de se voir ainsi remplacés par des bricolages issus de
rêves vaporeux sur la musique du passé – Danjou ne trouve la « pierre
de Rosette » du grégorien qu'en 1847, en 1842 tout le monde fait du
bricolage fantasmatique.
La querelle s'apaise au fil des années
1850, alors que s'établit une distinction
entre la musique religieuse prévue pour les offices et la musique
sacrée de concert, qui est appelée à connaître encore de très beaux
jours du côté de l'oratorio, chez Gounod, Saint-Saëns ou Massenet…
Cependant dès 1836, décidé par
cette double mésaventure de 1834 et et 1835, Cherubini publie un nouveau Requiem,
en ré mineur, encore plus austère que le premier (qui ne comportait
pourtant pas de solistes et suivait de très près la prosodie latine !),
écrit pour un chœur masculin seulement
(avec orchestre, à nouveau sans solistes), à destination de sa propre
mise en terre. Il est toutefois joué de son vivant : pour les
funérailles du maréchal Lobau en 1838,
de Plantade en 1839
(compositeur du Requiem à la mémoire de la mort de Marie-Antoinette),
pour la commémoration du dixième
anniversaire des journées de Juillet 1830… et pour lui-même en 1842.
Il se coule réellement dans les exigences du temps, très peu spectaculaire
(hors du Dies iræ, guère de grands contrastes), chœur à trois voix
(deux de ténor, parfois trois, et une de basse), beaucoup de sections a cappella
(Graduale, Pie Jesu), et un Introitus-Kyrie accompagné seulement aux
violoncelles-contrebasses-bassons. Tout en recueillement austère,
malgré sa réelle animation musicale souterraine.
[[]]
Le « Dies iræ » du second Requiem
de Cherubini, par la Philharmonie Tchèque et Markevitch (studio DGG qui
fouette remarquablement !), le seul mouvement vraiment animé de cette
nouvelle composition encore plus décantée.
… pardon d'avoir tant fait patienter pour la suite de la série… Le
sujet politco-esthétique était tellement passionnant, et ses
ramifications si lointaines et diverses, que j'ai choisi, pour ma
propre satisfaction personnelle, de prendre le temps de fouiner un peu
sur le sujet – et plutôt que de poster une simple recommandation
discographique, de l'habiller d'un peu de ce contexte insolite. Le
mélomane connaît très bien le bannissement des femmes dans les églises
romaines du XVIIe siècle ; beaucoup moins, j'ai l'impression, cette
lutte de pouvoir parisienne qui exclua pendant quelques décennies les
femmes (du moins les professionnelles du chant) des cérémonies
religieuses, lorsque le clergé n'était pas entravé par des
commandements royaux !
Soyez bien assurés de ma détermination à mener ce parcours, qui me
paraît utile aux curieux, à bien ! Mais ayant décidé de dédoubler
les recommandations pour couvrir au mieux les différents domaines
(l'essor de la musique de chambre et de la musique
symphoniqueambitieuses rend difficile de se limiter à un disque par
décennie tout en variant les genres et les nations), nous sommes partis
pour pas mal de mois encore. Ce qui vous laisse tout le loisir
d'écouter le début du voyage !
Grâce à la généreuse proposition de Laupéra,
graveur émérite & pianiste wagnérien de première classe, et à la
promesse d'une soprane itinérante,
spécialiste de Beethoven et Wagner en français, je me replonge avec
délices dans l'entreprise de traduction de lieder, les poids de la
logistique en moins : partitions déjà gravées, interprètes tout trouvés.
Première pièce achevée, « Die Nachtigall », le tube (non sans cause) des Frühe-Lieder d'Alban Berg.
[[]]
Karg / Martineau au Wigmore Hall.
1. Le poème et le lied
Structure très simple : deux
strophes, l'une « positive » autour du
rossignol, l'autre plus
concrète (le « Sommerhut ») et un peu plus
sombre, centrée autour de cette silhouette féminine.
Berg répète exactement la même
musique (à l'exception de la dernière
note, conclusive à la strophe 3). La strophe 2 est très sobre, presque
prostrée, écrite dans le grave, plus récitative – même si elle reprend
des éléments mélodiques de la première strophe.
Les strophes 1 et 3 sont écrites par paliers, sur le modèle du poème,
où l'idée d'écho se retrouve dans la musique : Schall, Hall, Widerhall,
Rosen… chaque étape fait culminer plus haut la ligne vocale,
très
lyrique.
2. Le principe
Déjà évoqué mainte fois dans la série, je le reformule. Il s'agit de
rendre accessible à un public non germanophone (ou tout simplement
désireux d'une expérience plus directs avec ces textes) la substance du rapport texte-musique dans
le lied.
La traduction tâche donc, par rapport à ce qui s'est beaucoup jusqu'au
milieu du XXe siècle, de ne pas
récrire librement
un poème autour du thème de l'original, de ne pas (trop) infléchir le
sens précis sur lequel le compositeur a posé sa musique, pour se
rapprocher au plus près de l'expérience – inégalable, bien sûr – de
l'émotion singulière du lied – lorsqu'on comprend intimement le poème et son
redéploiement par la musique.
Le résultat final s'adresse donc certes aux amateurs de poésie, de
traduction et de musique (changer de langue peut renouveler le plaisir,
même lorsque le résultat est moins convaincant que l'original !), mais
peut être employé pour introduire au genre des mélomanes non germanophones, ou
permettre à des chanteurs
d'aborder ces œuvres dans leur propre
langue, sans en perdre la saveur.
Cela suppose quelques contraintes, en plus de l'exactitude qui est déjà
un enjeu pour toute traduction.
a) Le nombre de syllabes,
évidemment, pour que le nombre de notes y corresponde.
b) Plus important encore (car on peut modifier à la marge quelques
rythmes, ajouter ou supprimer des levées, des prolongations pour les
syllabes faibles, dédoubler ou unifier des valeurs…), il faut s'assurer
que les appuis sont identiques,
c'est-à-dire que les temps forts et les notes accentuées ou dans
l'éclat de l'aigu ne tombent pas sur des syllabes faibles, ou pire, sur
des mots-outils comme le français en met partout (« Je m'étonne de ce que »… trois syllabes
inaccentuables !). Contrainte considérable.
c) Pour se repérer dans les vers et que le résultat ne sonne pas trop
platement prosaïque, il faut des rimes
– ce qui, dans le cadre d'un sens prédéfini, de syllabes contraintes et
surtout d'accents internes à respecter absolument, devient très vite
assez exigeant.
d) Afin de l'expérience conserve tout son sens, je m'efforce de
conserver au maximum l'emplacement
exact des mots
(avec pour limite que le texte français d'arrivée ne doit pas être trop
emprunté / contourné / difforme, mais au contraire le plus direct
possible pour une intelligibilité déjà amoindrie par la musique), ou, à
défaut, de placer les idées importantes sur des moments accentués ou
mélodiques. J'expliquerai la démarche avec des exemples ci-après.
3. Les limites
Si les quatre éléments ci-dessus sont raisonnablement respectés, et que
le texte français est un minimum élégant, respectant quelques règles de
base de la poésie – les mots trop techniques sapent en général le
potentiel d'évocation : contrairement à ce qu'on croit quelquefois en
débutant, les mots simples sont souvent les meilleurs –, alors le
résultat peut être assez stimulant,
voire proche de l'effet de
l'original. Peut-être même supérieur, puisque l'auditoire entendra le
même matériau, mais dans la langue qui lui est la plus familière.
Mais vous vous en doutez, les choses sont rarement aussi simples.
♦ D'abord, tous les poèmes ne
sont pas d'égale difficulté.
Certaines grandes scènes récitatives
(Der Vampyr)
se prêtent très bien à la traduction sur des appuis prosodiques
françaises, de même que des airs au
format de chanson (ballade de Tomski)
– à mon avis les deux réalisations que j'ai faites qui fonctionnent le
mieux. Il n'est peut-être pas tout à fait fortuit que ce soient des
extraits d'opéra, plutôt sous forme de récit que de cantilène, et sur
un rythme rapide. Plus le poème est lent et contemplatif, plus les
valeurs sont longues, plus l'accentuation doit être exacte, plus la
couleur des mots doit être parfaitement adéquate. Une bizarrerie qui
passe sans être trop remarquée, une construction syntaxique un peu
complexe (ou une rupture de construction) deviennent tout de suite
insupportables dans un format poétiquement plus exposé.
♦♦ Typiquement,
l'anglais et l'allemand peuvent avoir une économie en syllabes (et en
tout cas en mots non accentuables) qui les rendent difficile à rendre
en français sans supprimer des bouts de phrase, des liens logiques… il
faut tout compacter en simplifiant la syntaxe, ou prendre des détours
de sens, ou laisser le sens exact flotter… Ce n'est pas évident.
(Typiquement Ich grolle nicht,
que je viens de retraduire et qui fera aussi l'objet d'une notule.)
♦♦ Ainsi, certains poèmes semblent se traduire
tout seuls,
se couler immédiatement dans la prosodie du français, rien qu'en
suivant la pente de leur littéralité (Tomski, à mon avis ma meilleure
adaptation, a aussi été celle qui a réclamé le moins d'efforts,
d'inventivité, de remise sur le métier), tandis que d'autres semblent tout simplement impossibles (Ich grolle nicht, précisément).
♦ L'ensemble des contraintes énoncées impose donc un arbitrage dans la littéralité du
poème, car il n'est évidemment pas
possible de reproduire
aussi exactement le sens de l'original qu'avec un nombre de syllabes
illimité et, surtout, la liberté d'où poser les accents de sa phrase.
Il faut donc chercher des équivalents aussi exacts que possibles ; et
même lorsque cela s'avère possible l'emplacement des mots mis en
valeurs par la musique, mais arrive toujours un moment où il est
nécessaire de faire des choix : couper un morceau de sens, se contenter
d'un éclairage imparfait qui
pousse un peu le sens du poème d'un côté ou de l'autre.
♦ En plus de cela, il faut composer
avec le son : certaines tournures exactes et respectueuses sont
moches. À cause de leur accentuation,
de la couleur de leurs voyelles…
Typiquement, on évitera de faire de grandes tenues sur des syllabes en
[in], ou sur certains mots qui paraîtraient un peu ridicules. «
J'aperçois depuis la tour les servantes préparer leur lessive » peut
avoir un aspect poétique, mais si je commence à parler de leur «
lessiiiiive », l'effet risque vite de basculer vers la parodie
involontaire de la Mère Denis.
♦ Les vers français se
fondent, en principe, sur un rythme
régulier. Et cela pose plusieurs problèmes assez considérables.
♦♦ Les « mesures »
allemandes peuvent comporter un nombre irrégulier de syllabes (2 ou 3).
Un vers allemand à quatre mesures peut contenir, en théorie, de 8 à 13
syllabes… Ainsi, si l'on traduit un tel poème allemand en décasyllabes
réguliers, parce que le premier vers fait 10 syllabes, on va se
retrouver, dans la mise en musique, avec des moments où l'on aura trop de notes
(gérables) ou pas assez (très
gênant) pour mettre le texte français.
♦♦ Par ailleurs, la
mise en musique distend la temporalité, dédouble la valeur de
certaines syllabes sur plusieurs notes, les attribue à des rythmes
divers : on n'entend absolument pas
le mètre d'origine.
C'est une traduction chantable en vers réguliers s'impose une
contrainte non seulement contre-productive sur plan du naturel du
résultat, mais même absolument inaudible lors de l'exécution musicale
! J'ai donc fini, au fil de ces années de pratique, par y
renoncer tout à fait.
♦♦ En revanche, si l'oreille ne dispose d'aucun
repère, l'impression de prose un peu arbitraire peut affadir
considérablement le résultat sonore. C'est pourquoi il faut des rimes.
À rebours de tout l'effort d'écriture en mètres réguliers, qui repose
d'abord sur le rythme (la rime étant même facultative en anglais ou en
allemand), ici le timbre représente le
seul repère sonore dans le poème, pour l'auditeur.
♦♦ Ménager des rimes rigoureuses, ou des alternances
entre rimes masculines et féminines représente parfois une contrainte
trop lourde pour laisser la priorité au sens, mais il faut au moins de
véritable assonances bien
perceptibles à la fin de chaque vers, pour mieux permettre de suivre le
développement de la pensée dans le texte.
♦ Tout cela combiné fait que le texte d'arrivée, même lorsqu'il
fonctionne très bien en musique, peut paraître extrêmement plat et maladroit à la lecture.
Je le précise, c'est important, car j'en ai bien conscience : ces
traductions, malgré leurs efforts de fidélité, ne doivent surtout pas
être lues pour aborder la poésie d'un auteur. Elles n'ont pas vocation
non plus à être jugées en autonomie, car les mètres seraient faux, les
rimes imparfaites, les cadences bancales. Elles sont totalement
dépendantes de la version musicale – où, en revanche, elles
fonctionnent beaucoup mieux que ne le feraient de belles traductions
versifiées régulièrement. [Je veux dire, tout auteur égal par
ailleurs…] Bien sûr, des auteurs ont déjà écrit des livrets
entiers en vers rigoureux, et quelquefois en respectant fort bien le
texte original (pas si souvent, mais il en existe quelques
occurrences). Mais c'est une contrainte qui n'est pas nécessaire à
l'oreille, et qui peut s'apesantir lourdement et négativement sur le
reste des paramètres.
4. Le Rossignol de Berg
Je vais donc présenter ici la cuisine interne et la démarche, si cela
vous intéresse, pour confectionner une traduction chantable. Sans
fausse pudeur lorsque je serai satisfait de mon résultat (ce qui ne
veut pas dire que j'aie raison de l'être, entendons-nous bien…), sans
détour lorsque j'estimerai que j'ai failli.
Suis-je Montaigne ou Rousseau, vous le déciderez vous-mêmes.
LeRossignol (« Die Nachtigall ») de
Berg, architube de la musique postpostromantique décadente, tiré de son
cycle nommé Lieder de jeunesse
(« Frühe-Lieder »), se caractérise par sa grande courbe lyrique, propre
à mettre en valeur les voix, sur un versant particulièrement musical,
mélodique, presque opératique (l'ampleur de la ligne vocale !) du genre
lied. Le poème est caractéristique de Storm, lui aussi tourné vers la
nature, l'amour, l'élan.
Je vous livre une traduction que j'estime fonctionnelle et décente, qui
a ses trouvailles mais aussi ses expédients. Toutefois le principe
n'étant pas de vous convaincre que ma traduction est bonne – j'ai fait
ce que j'ai pu, tout simplement – mais plutôt de permettre un petit
passage dans les arrières-cuisines,
avec beaucoup de questions
brûlantes, d'arbitrages insatisfaisants : à quel paramètre donne-t-on
la priorité, dans les sections les plus difficiles à rendre ?
Theodor Storm
traduction (chantable) DLM
Das macht, es hat die Nachtigall
Die ganze Nacht gesungen;
Da sind von ihrem süssen Schall,
Da sind in Hall und Widerhall
Die Rosen aufgesprungen.
Sie war doch sonst ein wildes Blut,
Nun geht sie tief in Sinnen,
Trägt in der Hand den Sommerhut
Und duldet still der Sonne Glut
Und weiß nicht, was beginnen.
Das macht, es hat die Nachtigall
Die ganze Nacht gesungen;
Da sind von ihrem süssen Schall,
Da sind in Hall und Widerhall
Die Rosen aufgesprungen.
Alors, le rossignol chantait,
Toute la nuit sans cause ;
Aux accents de sa voix si frêle,
À l'écho de son doux appel,
Les Roses sont écloses.
C'était alors un cœur de feu –
Désormais elle songe,
Traîne à la main son canotier,
Glacée, sous le soleil altier –
Et ne sait pas ce qui la ronge.
Alors, le rossignol chantait,
Toute la nuit sans cause ;
Aux accents de sa voix si frêle,
À l'écho de son doux appel,
Les Roses sont écloses.
D'un commun accord, nous avons mis à disposition les sources LilyPond, si jamais vous souhaitez
transposer par exemple.
L'usage en est libre (sous réserve d'en attribuer la source). Nous
serions ravis, si jamais vous en faites usage pour votre loisir, ou
pour vos étudiants, pour des concerts, d'en être informés !
5. Contraintes, conflits
et ajustements
Contrainte 1 : le poème doit
conserver cette fluidité sans façon.
Éviter les inversions abusives qui briseraient le flux, en particulier.
Je m'y suis tenu.
Contrainte 2 : le réseau de rimes.
Je n'y ai pas donné priorité absolue à cause des grandes contraintes
d'accent imposées par la ligne mélodique, qui culmine de façon assez
spectaculaire.
Vous remarquez que j'ai laissé, dans chacune des deux strophes, un vers
orphelin de rime ; que lesdites rimes ne sont d'ailleurs pas de
le même ordre. C'est une concession que j'ai faite aux autres
impératifs – j'admets tout à fait que c'est un pis-aller, même si, à
l'écoute, ce n'est pas forcément un problème, surtout dans la première
strophe.
Strophe 1
Contrainte 3 : Le jeu d'écho des sons
sur macht
/ Nachtigall / Nacht est difficile à rendre.
Das
macht, es hat die Nachtigall Die ganze Nacht gesungen ;
« Il advint que le rossignol avait
Toute la nuit chanté »
Avant même de commencer à
traduire, il faut décider si c'est là que va porter l'effort, l'intérêt
de la traduction. On
m'a conseillé « Toute la nuit le nuissignol a chanté », ce que j'ai
considéré avec intérêt jusqu'à ce que je considère qu'il aurait
fallu une sacrée note de bas de page étymo-néologistique pour rendre le
lied viable. J'ai
donc plutôt fait porter mon effort sur les paramètres qui étaient
réellement en mon pouvoir, comme les contraintes 4, 5 et 6.
Contrainte 4 : les appuis
expressifs sur les mots importants.
J'ai tâché de les conserver (Nachtigall / rossignol & gesungen / chanter),
on pouvait même essayer de garder « rossignol » à sa place initiale
dans le vers : « Le
chant disait du rossignol », compliqué pour négocier la syntaxe de la
suite ; ou « Entends chanter
le rossignol », tout à fait correct, mais
que j'ai choisi d'abandonner pour les raisons suivantes.
a) Il modifie
légèrement le sens (tout se passe au présent).
b) Il fait porter
l'accent principal sur « rossignol
», ce qui est peu naturel.
c) Ce qui étonne n'est pas la présence du
rossignol, mais bien son chant, il y a dans l'ordre des mots un
dévoilement logique (« le rossignol… chantait [alors qu'il faisait
nuit] »), alors que « chanter le rossignol » donne d'emblée la
solution, beaucoup plus plat. Mais syntaxiquement, c'est la solution la
plus fluide, je l'admets.
On se trouve tout de même dans une situation acceptable où les mots importants (rossignol / chanter
/ nuit) figure sur les appuis
principaux. Faiblesse
: il me restait de la place, et j'ai donc ajouté uneexplicitation
(« es macht » sous-entend une forme d'événement) – le rossignol chante
la nuit alors qu'il n'est pas supposé le faire (« sans cause »). Est-il
légitime que cette adjonction figure à la rime, on pourrait en débattre
en effet.
Contrainte 5 : « Das macht »
est une formule assez formelle
(« il advint que »), qui permet d'ouvrir le récit (Berg le met vraiment
à part, sur son saut de quinte ascendant initial). Difficile de faire
ça en français. J'ai fait le choix de ne pas allonger la phrase
française et de véritablement conserver ce disyllabe autonome – un choix lourd
de conséquence, impossible à changer sans ensuite bouleverser toute la
traduction. Options possibles :
a) « Entends » / « Vois-tu ».
On ajoute un interlocuteur au poème, mais l'esprit est le même «
attention, on va vous raconter une histoire ». Le français n'a pas de behold
pour faire ça en deux syllabes. C'était mon choix de départ, mais en le
testant en conditions réelles : le [è] de l'imparfait sonne très
étrangement, parce qu'on anticipe tous « Entends le rossignol chanter
» et non « Vois-tu, le rossignol chantait » (sans mentionner la
discordance entre « voir » et « chanter », ni l'étrangeté d' « entends
» utilisé seul). Dans le flux aussi, cette formule secondaire a trop
peu d'importance pour débuter le poème – faiblesse qui existe aussi
dans l'original, mais en temps que francophone, je suis assez gêné par
ma solution.
b) Possibilité, donc : utiliser un véritable mot avec du sens, quitte à
l'ajouter au poème. Quelque chose comme « miraculeux », « surprenant ».
Mais « subtil » sonne trop
précieux, « miracle »
est prosodiquement déséquilibré (il faut ajouter une finale faible,
pour commencer) et syntaxiquement douteux. Je n'ai pas trouvé
d'adjectif de deux syllabes qui me convienne, jusqu'ici : « grisant » ou « vibrant » sont tentants, mais trop
spécifiques, trop habillés
pour débuter un poème. La solution est cependant séduisante, je
continue à creuser.
c) Comme il s'agit de décrire une situation, un résultat, j'ai pensé
aussi à « ainsi ». Mais les
sons paraissent tout simplement trop
serrés, ce [i] tenu surtout… Ce n'est pas beau à l'oreille. Pour « ce
jour », « souvent » ou
« parfois », mais les sens
concordent mal (c'est la nuit, et c'est un événement, non une
habitude).
d) « Soudain » était
envisageable. L'idée d'incongruité y est bien, et capte d'emblée
l'attention. En revanche il se marie mal à l'imparfait (c'est soudain
plusieurs nuit de suite, ce qui renvoie potentiellement au sens du
poème – est-ce récurrent ?), et le présent passif « sont écloses »
choquerait après un passé simple (qui sonnerait aussi trop factuel,
trop « récit »).
e) J'en suis venu à « alors »,
tout simplement : parfait pour lancer une histoire, le mouvement
ascendant suit assez bien l'idée de commencement qu'il y a à la fois
dans le texte allemand et dans la musique. Je reste insatisfait de
débuter un lied par un adverbe essentiellement fonctionnel,
mais c'est la même chose (et même encore plus formel) dans le poème de
Storm, on sauve donc la fidélité à défaut de la beauté.
Contrainte 6 : Même enjeu de sons que pour la contrainte #3. Trois mots « Schall » (le son qu'on émet), « Hall » (le son qu'on entend », « Wiederhall » (le son qu'on
réentend), qui incarnent dans le texte lui-même le principe du son
lointain et de l'écho – à cause
des retours des mêmes timbres dans les mots, mais aussi de leur
rapprochement (« Hall und Widerhall »). J'ai donc conservé une rime (imparfaite,
mi-féminine avec « frêle »
mi-masculine avec « appel »),
ainsi que la symétrie de « da
sind » (« là sont [par l'écho] [ouvertes les roses] ») au moyen d'un groupe prépositionnel comparable (« aux accents » / « à l'écho »),
qui fait sentir concrètement le retour du chant du rossignol se
répercutant dans l'espace. J'ai tâché de l'accentuer en convoquant
aussi des synonymes qui
s'intensifient, et placés au même endroit du vers (« accents », « écho »).
Comme la musique crée un effet d'accélération, de resserrement avec ses
sommets mélodiques successifs, la combinaison de ces effets parvient, à
mon sens, à reproduire une partie de l'atmosphère de l'original.
Contrainte 7 : La rime imparfaite «
frêle / appel » impose, à cause de la syllabe faible de son
premier terme, impose d'ajouter une
note (si
on gagnait une syllabe, « -le » ne pourrait pas tomber sur le temps
fort écrit). Heureusement Berg avait prévu une virgule respiratoire à
cet endroit, ce qui évite de trop tasser la ligne !
Ce n'est pas grave en soi, mais le but reste d'altérer aussi peu que
possible les valeurs écrites, en plus du sens du poème d'origine.
Contrainte 8 : Le climax du
poème et du lied explose sur « Die
Rosen »,
qu'il faut donc conserver sur un mot fort. Rien n'empêche, dans l'ordre
des mots, de conserver le même, d'autant que le [ô] est une bonne
voyelle pour le chant. « Écloses » oblige
à une formule passive qu'on peut trouver un peu précieuse, mais outre
que le mot est inattaquable du point de vue de la cohérence, il comporte l'avantage
considérable de créer une rime
interne au vers, qui poursuit l'écho des deux vers précédents,
la répétition du chant du rossignol à travers l'espace se matérialise en quelque sorte dans
l'ouverture de la rose.
J'aimerais pouvoir prétendre que j'outrepasse ici la virtuosité de
l'original, mais à la vérité, les finales en « -en » à « Rosen » et «
augesprungen », certes plus communes, suivent la même pente !
Contrainte 9 : Afin de pouvoir placer mon verbe à la fin du premier
vers et d'éviter le risque #1 (se prendre dans un réseau d'inversions
inextricable), j'ai considéré toute la
première grande phrase musicale (les deux premiers vers) comme un seul vers. C'est un
expédient qui s'oublie vite à l'écoute. Pour le reste, j'ai conservé la disposition des rimes
(embrassées, avec féminine encadrante).
J'ai reproduit la même chose à la
strophe suivante – j'ai hésité à placer « soleil vainqueur »,
mais la rime est trop loin
: on a « songe » et « canotier » qui passent sans rimer auparavant
! Le début chanté étant déjà sensiblement plus lent que le débit
parlé – comparez le nombre de vers qu'on peut mettre dans une tragédie
en musique par rapport à une tragédie classique, c'est 1000 au lieu de
1700, pour un temps de représentation sensiblement plus long. On ne
peut donc les mettre trop à distance, correctes ou pas, sans que
l'auditeur ne perde le fil – les rythmes embrassées, à l'oreille, se
perdent déjà vite une fois mises en musique. Il ne faut pas aller au
delà. Par ailleurs « canotier »
est trop en valeur (et
déjà trop incongru, j'y reviendrai), il a besoin de rimer, et vite,
pour se justifier. J'ai donc fait le même choix, consiédérer les deux
premiers vers comme une continuité.
Strophe 2
Contrainte 10 : Cette strophe est vraiment difficile à négocier. Son
esprit oscille entre le goût de l'époque pour les aventures d'initiation de jeunes
héros qui rêvent d'art (« ein wildes Blut », comme si quelqu'un devait
jeter sa gourme), et pourtant des détails
concrets,
dérisoires (cette immobilité sous le soleil, un chapeau d'été à la
main), affleurent. On hésite entre la fougue de la jeunesse, les abîmes
métaphysiques et l'ennui poli de la bonne société oisive. Tenir cet équilibre tout en
traduisant avec un rythme contraint est assez périlleux.
Contrainte 11 : Les deux premiers vers sont écrits sur un balancement
faible-forte caractéristique du vers allemand, mais ici secondé
par la
musique, il faut vraiment en tenir compte en français. « C'était alors un cœur de feu ». Sur le fa dièse aigu, on attend un mot
important, et l'appui final sur le la
pointé portera
le plus de sens. J'ai hésité avec « C'était alors un fier grand cœur »,
mais outre que la mouillure sur « fyèr » met facilement en retard le
chanteur, l'idée la plus importante
est celle du sang qui bout
dans les
veines (« wildes Blut » = « sang sauvage »), donc plutôt le feu que le cœur lui-même. Ayant abandonné la
rime avec « soleil vainqueur » pour les raisons énoncées en #9, plus
rien ne me retenait.
Contrainte 12 : Moment le plus délicat
du poème, ces trois derniers
vers. Rupture de ton avec ce
qui précède, dans la mesure où non
seulement le personnage féminin est
apparu, mais il se se trouve placé
dans une situation très concrète
: sous le soleil, avec un chapeau
d'été. J'ai, peut-être à tort, considéré que « chapeau d'été » serait
un peu lourd, trop long pour
un vers de huit syllabes. Il en
occuperait déjà la moitié, alors qu'il faut souligner qu'elle traîne, et à la main,
non sur sa tête, toute lasse qu'elle est, ce chapeau léger à larges
bords. On le voit bien, même faisant au plus court, « traîne en main
[moche…]
son chapeau d'été », on a fini le vers, et tout est compact. Surtout,
les accents tomberaient au
mauvais endroit (sur « son » au lieu de «
main ») : il faut du point de vue de la musique obligatoirement quatre
syllabes pour la première moitié du vers ; or « chapeau d'été »
fait
quatre syllabes… il manque la place pour un déterminant. Même si je
trouvais un expédient qui le fasse tenir dans le vers, les accents
tomberaient à côté ; et le rythme régulier serait dénaturé si
je
dédoublais une croche. Game over.
Ce faisant, j'oriente le poème
– vers la partie de campagne sans
façon
plutôt que vers la grande dame harassée –, et tout en restant vraiment
proche de sa prosodie et de sa littéralité, je le détourne de son sens
profond ; et déroge partiellement à la contrainte 10. Je suis
conscient
du biais. C'est toute la difficulté de l'exercice : très souvent, il
faut arbitrer entre l'infidélité au sens, au rythme et (quand même le
paramètre le plus important) au rendu dans le texte d'arrivée. Ici,
cela fonctionne et conserve l'essentiel du sens, au prix de nuances
précieuses, hélas.
Contrainte 13 : Grand débat avec l'éditeur sur le dernier vers de
la strophe. Ma proposition de traduction oblige à un changement
rythmique : ajouter une croche. Or, dans toute la strophe, aucun vers
ne commence sur le temps (ou avant ou après, vous pouvez
vérifier) :
c'est peut-être altérer la logique
de l'ensemble. La phrase est un peu
contrainte par le nécessaire retour
de rime – « ronge » force un
peu le
sens (dans l'original, elle est pensive, perdue, peut-être
désorientée
plutôt que tourmentée), mais son couple avec « songe » me plaît assez,
les mots ont suffisamment de relief
pour mettre en valeur le retour de
son, et appuient assez bien les
articulations du sens de l'original (en
plaçant, par ailleurs, les accents de la musique sur les mêmes idées
qu'en allemand !). Ayant considéré ceci, quels sont les ajustements
possibles ?
a) Enlever le « et », le plus
évident, rend non seulement la phrase un peu maladroite (ça ne se dit pas),
mais aussi la syntaxe plus complexe à sentir – or elle paraît toujours
plus vaporeuse à l'écoute, et encore davantage à l'écoute d'un texte
chanté. Refusé.
b) « Et sans savoir » fait
gagner une syllabe. Deux problèmes.
D'abord l'expression a un côté plus factuel, plus technique – ce qui
fonctionne
mal en général dans les poèmes. Ensuite l'infinitif donne l'impression
d'un tableau clinique, et plus vraiment dynamique (où on la verrait
s'interroger) ; avec le verbe conjugué, elle est là hébétée sous le
soleil, on la voit chercher son problème au moment même où le poète la
présente.
c) Supprimer le « pas » de la
négation. Problème, les sifflantes
successives sonnent assez mal esthétiquement : « et ne sait ce », on
dirait qu'on bafouille.
→ J'ai donc considéré l'ajout de la note supplémentaire comme légitime,
d'autant qu'il reste de la place pour
respirer et que cela n'affecte
pas fondamentalement la nature de la
ligne mélodique.
Contrainte 14 : L'accent placé sur le pronom « ce » a été discuté avec
la chanteuse destinataire, également. La note la plus longue sur une
syllabe « blanche », qui ne porte pas de sens fort ? En réalité,
si, je trouve l'effet intéressant : « elle ne sait pas ce [suspension
de la révélation, comme si elle cherchait elle-même l'explication] qui
la ronge ». Ce « ce » contient
l'incertitude, l'indicible. En revanche,
et c'est là aussi l'une des délicatesses des traductions chantables,
sur certains choix nous avons besoin
du concours de l'interprète : si
le « ce » est chanté dans la suite de la phrase, de façon
indifférenciée, l'auditeur va tout de suite se demander ce qu'il fait
là, à cette place. En revanche, en le faisant respirer (par exemple
avec une petite
accentuation suivie d'une césure, comme pour dévoiler un mystère), je
suis persuadé qu'il remplit assez bien son office. Un pari donc, un
acte de foi
dans la clairvoyance / l'engagement / les possibilités expressives de
l'interprète.
→ L'exercice de traduction est-il donc à comparer à l'écriture d'un
opéra belcantiste ? Ne soyez pas grossiers s'il vous plaît.
6. Édition
J'ai invité l'éditeur
à s'exprimer, ici ou sur son propre site, sur sa démarche (pourquoi
graver, pourquoi graver avec LilyPond, quels en sont les pièges
techniques, les choix éditoriaux, etc.). Tiré de ma propre expérience
(bien plus sommaire, comme vous le verrez dans les autres notules
incluant mes gravures) avec le logiciel, ainsi que de nos
conversations, je puis déjà donner mon point de vue en quelques mots.
¶ Le travail proposé ici est très
près du texte (indications complètes et vérifiées), et donc
assez complexe à réaliser techniquement. Il faut entrer beaucoup de commandes simultanées
pour permettre les chevauchements de hampes à travers des mesures, pour
rendre les lignes polyphoniques telles qu'elles ont été écrites. À la
main, on trace un trait sans y réfléchir ; en ligne de code, c'est une
tout autre affaire. Grand travail de précision de l'éditeur, qui a
souhaité non pas produire une version de travail (ligne vocale +
repères du piano), mais un minutieux report de chaque indication, au
besoin en confrontant des sources – cette question des variantes de
Schubert par rapport à lui-même nous a pas mal occupés pour l'édition
du Winterreise.
¶ Un des points névralgiques de notre réflexion (et en particulier du
travail d'invention et de mise en œuvre de l'éditeur !) a été le rapport au texte d'origine. Vu
que ces traductions ont pour but de donner la possibilité à des
amateurs / des non locuteurs de chanter et / ou d'écouter ces lieder au
plus près de leur intention initiale, il semblait cohérent de
l'inclure.
→ Au début de la page, cela fait des tournes inutiles. À la fin, c'est
un peu impoli. L'éditeur n'aimait pas trop l'idée de les isoler dans
des pages intermédiaires. S'est donc posée la question de l'inclusion simultanée des deux partitions
– sachant que j'ai fait le choix en plusieurs endroits, pour des
raisons de cohérence prosodique en français, d'altérer certains rythmes. C'est un
gros travail, et l'éditeur a dû ruser avec le code existant (ce cas de
figure de la version vocale bilingue reste manifestement rare !) pour
en venir à bout, avec l'exclusion de formules que je puis témoigner
être assez complexes (je bataille encore pour les générer, et je dois
vraiment lire attentivement le code en parallèle de la partition pour
retrouver ce qui se passe dans les variantes).
→ Restait à choisir entre :
♦ un ossia (la
variante est exprimée sur un bout de portée supplémentaire au-dessus),
que la chanteuse dédicataire et moi trouvions un peu inconfortable à
lire, surtout que l'intérêt de la partition est bel et bien de chanter
en français… et qu'on n'allait tout de même pas mettre l'original en ossia. (Ce n'est pas poli non plus
!)
♦ une vraie version bilingue
avec variantes rythmiques écrites en
petit. Ce que fit notre graveur. Le vrai luxe.
→ On dispose donc d'une comparaison
en conditions réelles des deux textes ! Parfait pour
apprendre à sentir
l'original, en passant (définitivement ou transitoirement) par cette
traduction française.
→ Pour autant, afin de ménager le confort de lecture et d'exécution, en
particulier chez des amateurs qui n'apprendront pas nécessairement le
lied par cœur, une adaptation simple du code (appel à « jouer » la
partie française séparément) a permis de générer simultanément (sur le même PDF) une version exclusivement française,
plus lisible et dégagée. On se retrouve ainsi avec une double édition, l'une d'étude et
de référence, incluant toutes les indications et l'original allemand,
l'autre de travail et d'exécution, avec la seule version française. Ne
serait-ce que conceptuellement, l'objet me paraît très satisfaisant.
¶ LilyPond a l'avantage, par rapport aux logiciels visuels (WYSIWYG – what you see is what you get), de
ne pas être un ajustement bancal d'emplacements à la souris, mais le
fruit d'un véritable algorithme très élégant qui transforme les notes et indications explicitement
nommées en répartition spatiale harmonieuse sur le
papier. Avantage considérable : en cas de conflit dans le code, on peut
accéder à sa source (qu'on a de toute façon rédigée soi-même) et
reprendre ce qui n'est pas toléré par le logiciel (retours d'erreur
très détaillées et pédagogiques). Je le trouve plus difficile avec les
interfaces purement visuelles – combien de fois, arrivé à la moitié de
la gravure, la polyphonie est refusée, décale toutes les notes, et il
est impossible d'avancer sans tout casser…
Évidemment, il y a une forme d'ascèse à entrer toutes les indications
sous forme de texte, mais cela rend vraiment l'action, les essais, les
débats beaucoup plus faciles dans le détail – surtout avec éditeur qui
maîtrise très bien l'architecture des fichiers.
¶ Tout cela est intéressant, au delà de l'écume technique, mettant en
valeur une difficulté
consubstantielle à la notation / la composition / l'écriture de
musique : c'est précis, c'est long. Je me suis laissé dire que les
compositeurs professionnels eux-mêmes en souffraient, et que cela
décourageait quelques vocations. Moi le premier, quand je mesure le
nombre d'heures nécessaires pour écrire quelques minutes de musique, je
suis tout à fait calmé de mes ardeurs à écrire un grand opéra génial…
(On mesure mieux aussi pourquoi les
graphies pouvaient être moches, les formules
automatiques réutilisées chez certains compositeurs, pourquoi
les opéras de trois heures peuvent avoir des faiblesses qui ressemblent à du
remplissage automatique. Indépendamment même de l'inspiration, les contraintes matérielles de la durée
d'une journée et du temps nécessaire pour écrire de la musique peuvent
expliquer une partie du phénomène.)
De surcroît, sur papier, lorsqu'on se trompe, ou qu'on veut changer sa
transition avec une nouvelle modulation… on doit tout transposer, c'est-à-dire tout récrire, fût-ce la même chose,
aux nouvelles hauteurs !
L'éditeur vous apportera en son temps, s'il le souhaite, son propre
contrechamp. Je n'ai tiré que quelques généralités de mon point de vue
d'éditeur (bien plus dilettante) de LilyPond et de nos échanges / nos
contraintes pendant cette entreprise. (Qui excède ce seul lied : Stances du Cid de Charpentier, Rien du tout de Grandval, Winterreise intégral, lieder de
Robert Schumann et Alma Schindler-Mahler…)
7. Discographie
Évidemment, rien dans cette traduction inédite. (On publiera
prochainement une bande, une fois la pièce un minimum travaillée, la
première lecture eut lieu jeudi dernier !)
Mais vous pouvez d'ores et déjà vous occuper avec une jolie quantité de
versions (je m'en tiens aux versions piano, qui ont de toute façon mes
faveurs, pour mieux suivre avec cette nouvelle partition).
Par ordre d'intérêt personnel.
Karg / Martineau (Wigmore
Hall) : Lent et recueilli, avec une voix claire, des mots pesés, de
beaux médiums assez ouverts, des aigus ronds, une très belle courbe
maintenue sur tout le lied. Superbe référence, je n'ai pas trouvé
mieux.
von Otter / Forberg (DGG) : À
nouveau une version lente, aux mots pesés, dont l'investissement
émotionnel se révèle particulièrement communicatif. Et les aigus sont
faciles et tendus à la fois, sans aucune disjonction entre registres –
ce qui est d'autant plus inattendu et admirable pour une mezzo. La
version plus consciente du
poème. La petite réserve vient, pour moi, de l'impression parfois que
la chanteuse pousse un tout
petit peu sur ses cordes. Selon les jours, cela peut ne pas du tout
faire écran à mon plaisir admiratif ou me mettre dans l'inconfort.
Boog / Lakner (CPO) : Jolie
voix petite et nette, pas parfaite, mais bien expressive.
Isokoski / Viitasalo (Wigmore
Hall) : Clarté et ampleur, le texte n'est pas forcément totalement mis
en valeur, mais la beauté et la fièvre de l'ensemble forcent
l'admiration.
Shirai / Höll (Capriccio) :
Beaucoup de retenue et de rubato,
de portamenti,
une lecture très sophistiquée, à l'aigu un peu tendu en tant que mezzo
(et, à mon sens, à la couverture vraiment prononcée, qui gomme un peu
le texte, bien que compensé par l'expressivité exceptionnelle de
Shirai). Le piano est capté de façon assez métallique.
Röschmann / Uchida (Decca) :
Voix splendide, courbe très réussie, mais la diction se relâche dans
l'aigu, large et très beau, manquant de mordant ici.
Kuhse / Oertel (Berlin
Classics) : Pour une grande voix (Eva des Meistersinger chez Solti),
joliment pincée, à un tempo très vif qui ôte peut-être un peu du
mystère, sur un lied déjà très court.
Toutes celles-là sont d'excellentes versions, que je recommande
vivement.
J'espère que le principe de la balade dans les arrières-cuisine d'une
traduction à la fois contrainte par la rime et la musique vous aura
diverti ! C'est un témoignage qu'on trouve peu, j'ai
l'impression. (Certes, peut-être d'abord parce que l'exercice de
traduction chantable ne semble plus guère pratiqué – une erreur à mon
sens, car chanter dans sa langue est très important pour
prendre de bons repères.)
Il faut dire que si la traduction a pris un après-midi (et sa révision
– je n'en étais pas satisfait – une ou deux heures supplémentaires), la
préparation de cette notule s'est étendue sur six semaines… Entrer dans
le détail du processus (instantané) en essayant d'être clair prend
beaucoup de temps. C'est dommage, j'aurais vraiment aimé faire ça pour
expliquer les enjeux de chaque traduction, sans spéculation sur les
motivations des choix opérés puisque ce sont les miennes… mais ce n'est
pas matériellement possible, sauf à en produire une tous les six mois,
et j'ai justement d'autres projets. (Beaucoup de Schindler à achever,
bien envie aussi d'oser de grands Tchaïkovski : la Lettre de Tatiana,
la grande scène de Lisa au I…)
J'espère que quelques-uns d'entre vous y verront l'occasion, en tant
qu'auditeur, amateur, étudiant (ou, qui sait, concertiste), d'approcher
un peu plus intimement ce bijou. Je suis bien sûr ouvert au débat sur
la traduction elle-même et n'hésitez pas à me communiquer
l'usage que vous en aurez fait, sauf bien sûr si j'ai fait concurrence
au Trèfle.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Projet lied français a suscité :
L'enfermement (partiel) facilitant les écoutes, voici déjà une sixième
livraison assez copieuse.
Nouveautés écoutées et commentées de ces dernières semaines.
Du vert au violet, mes recommandations.
♦ Vert : réussi !
♦ Bleu : jalon considérable.
♦ Violet : écoute capitale.
(Les disques sans indication particulière sont à mon sens de très bons
disques. Dans les cas où je ne recommande pas forcément l'écoute, je
place le texte en italique.)
Quelques albums vraiment incroyables ont paru ces derniers jours,
notamment les motets allemands du XVIIe par Clematis, les concertos
pour basson (dont l'excellentissime de du Puy !) par Sambeek, la Phèdre
de Lemoyne, les arrangements pour nonette de Dvořák, Puccini &
R.Strauss, côté interprétation d'œuvres connues les R. Strauss de Lan
Shui avec Singapour (mais j'ai bien aimé aussi le concerto pour
contrebasson de Beethoven par Currentzis), et bien sûr la
réédition en coffret des R. Strauss (décidément !) du Museum de Francfort et Weigle.
Commentaires
nouveautés : œuvres
Hermann Goetz & Hans Huber –
Piano Trios (Music from the Zentralbibliothek Zürich) – Trio Fontane
(Solo Musica)
→ Le final du Huber est scherzo-brahmsien en diable ! Le reste est
très plaisant, du simili-Brahms un peu moins ambitieux.
Flosman, Feld & Bodorová - Czech
Viola Concertos ; Jitka Hosprová, Prague Radio Symphony Orchestra
(Supraphon)
→ Atonal doux ou tonal élargi, un spectre très intéressant de la
composition au XXe siècle – pas repéré de chef-d'œuvre vertigineux,
mais tout est très bien écrit et se suit avec beaucoup d'intérêt.
Michl,
quatuors basson-cordes – Ben Hoadley, The Hall String Trio (Naxos)
→ Effectif original, traité comme un gentil concerto pour piano plus
mélodique que virtuose. Pas de l'immense musique, mais un point de vue
différent sur les nomenclatures du temps, disons.
Anonymes, Walter, Cracoviensis, Rein,
Buchner, Finck, des Prés – Orgue de Rysum – Ghielmi, Biscantores
(Passacaille)
→ Belle évocation d'un répertoire pérbaroque à l'orgue et au chant
d'église, sous forme d'un service de messe imaginaire. Très réussi et
vivant.
Magnard – Ouverture, Chant funèbre,
Hymnes Justice & Vénus, Suite dans le style ancien – Fribourg PO,
Bollon (Naxos)
→ Quel élan nouveau, quelle pâte limpide apportées à ce corpus qui
était certes un peu mieux servi (Timpani !), mais qui méritait cette
mise en lumière ! Une partie du programme a été très peu
enregistrée.
→ Les appels pointés du début du grand duo de Tristan dans l'Hymne à
Vénus (et sa fin ressemble carrément à un final de poème
symphonique de Strauss, ou à celui de la Femme sans ombre !).
Martini, requiem pour Louis XVI,
Niquet (CVS)
→ Très lumineux et même léger, avec cette Séquence du Dies iræ en
majeur, accompagnée de douces batteries de cordes et de trompettes plus
triomphales que menaçantes, et parcourue d'une grande douceur… Vision
consolatrice, à moins que ce ne soient les limites intrinsèques du
langage lui-même de Martini.
Intéressant, encore un aspect manquant au répertoire du temps !
Reger,
Trios à cordes, ensemble Il Furibondo (Solo Musica)
→ Pas trop sévère pour du Reger, mais évidemment essentiellement
contrapuntique et quasiment pas mélodique, il faut aimer l'abstraction
musicale germanique à son plus haut degré, voire avoir quelques notions
d'écriture pour apprécier l'originalité des emprunts et modulations, la
beauté de la conduite des voix simultanées… Un peu aride autrement,
mais pas dépourvu de beauté.
Čiurlionis: The Sea, In the Forest
& Kęstutis ; Lithuanian NSO, Modestas Pitrenas (Ondine)
→ Grand postpostromantisme assez franc, et bien fait, exécuté avec
beaucoup d'élan et comme toujours remarquablement capté.
Rebel & Boismortier : Les
caractères d'Ulysse. Suites pour deux clavecins ; Loris Barrucand,
Clément Geoffroy (CVS)
→ Programme très original (Ulisse, Les Élémens, Ballets de Village,
Daphnis, Les Plaisirs Champeſtres) à deux clavecins, par deux artistes
majeurs (en particulier fan de Clément Goeffroy, l'un des clavecinistes
les plus éloquents de notre temps, jusque dans les répertoires
germaniques les plus sévères).
→ Le résultat sonore n'est que partiellement convaincant, capté de
près, la richesse des deux clavecins mêlés paraît un peu agressive,
alors qu'il n'y a rien de plus physiquement harmonieux lorsque leurs
harmoniques se mêlent dans l'espace d'une pièce…
Pour autant, superbe voyage, qu'il faut s'imaginer écouter avec un peu
de recul, à l'autre bout du salon ou à quelques rangs d'intervalle dans
l'église.
Antheil :
Serenades 1 & 2, Württembergische Philharmonie Reutlingen, Fawzi
Haimor (CPO)
→ Musique bigarrée américaine, assez réussie, bien jouée et captée. Pas
perçu de pépite particulière néanmoins : mériterait réécoute.
Adams
– Must the Devil Have All the Good Tunes ? – Wang, LAP, Dudamel
(DGG)
→ Plus planant que profond, pas du grand Adams. (Et sans le potentiel
ravissant et jubilatoire de Grand Pianola Music !
Rosenmüller, Buxtehude, Pfleger,
Hammerschmidt, Scheidemann, Monteverdi, Bernhard – Nun danket
alle Gott – Clematis (Ricercar)
→ Motets allemands à voix seule influencés par l'Italie, trouvés dans
une bibliothèque suédoise : un témoignage passionnant, des œuvres
sobres et poignantes, une exécution au cordeau, frémissante et
généreuse. Et des découvertes en pagaille (jamais entendu Bernhard pour
ma part, pas sûr pour Pfleger et Hammerschmidt).
Gerald Barry : « Beethoven »
& Concerto pour piano – Britten Sinfonia, Adès
→ Couplé avec les trois premières symphonies de Beethoven (la Troisième
rebondit bien, très belle réussite), une cantate en anglais dans le
style de Barry (avec sa tonalité dégingandée et ses chorals de cuivres
issus de l'univers mental de Copland). Concerto pour piano qui joue
avec les codes, en proposant des bouts d'exercices de Hanon-Déliateur
au milieu d'un orchestre déhanché et martelant, jazzy et très amusant.
Très rafraîchissant !
Różycki: Orchestral Works – Olga
Zado, Lower Silesia PS Orchestra (DUX)
→ Du grand postromantisme expansif, pas la part la plus aventureuse de
son catalogue, en particulier le très néo-chopinien Concerto pour piano
(et sur des instruments plus limités que ceux des grands orchestres de
l'Europe riche), mais beaucoup d'élan, d'atmosphère, de belles mélodies
– ce n'est pas neuf, mais ce reste très abouti.
(Je recommande plutôt d'écouter son opéra Psyché, par exemple, qui tire
davantage sur Szymanowski, en moins retors et davantage debussysé.)
Albena Petrović, Bridges of Love, Mangova
(Solo Musica)
Daniel-Lesur, Messiaen, Pfitzner, Ives,
Bernstein, Crumb, Eisler, Schumann, Ravel, Debussy, Fauré, Stravinski,
Wolf, Brahms, Britten… – Paradise Lost – Prohaska, Drake (alpha)
→ Programme assez peu festif (contemplatif-mélancolique, voire
carrément désolé), la voix de Prohaska a un peu mûri aussi (large pour
du lied), mais on retrouve la même intelligence de la constitution
thématique et musicale des pièces, la même finesse d'interprétation (on
peut discuter sur l'accent français, mais l'ensemble reste tout à fait
convaincant), qui font de chacun de ses nouveaux récitals un événement.
Lemoyne: Phèdre – Vashegyi (Bru Zane)
→ « Les murs de mon palais semblent crier vengeance / Je cherchais
le bonheur, je trouve des forfaits »
→ (Dans ce livret, c'est Œnone qui fait le choix de la calomnie.)
→ La version complète de cette très belle tragédie du contemporain de
Sacchini, Vogel et Cherubini. Son Électre était réputée d'une hystérie
à peine soutenable, Bru Zane a retenu ce drame plus équilibré, dont la
fluidité naturelle et la beauté de langue séduisent plus que l'éclat de
moments isolés. À découvrir absolument pour compléter notre perception
du répertoire classique de la tragédie en musique, par l'un des très
rares compositeurs français à l'avoir exercée dans les années 1770-1780
– Gossec et Grétry (si on ne le tient pas pour belge) étant les deux
autres grandes figures.
→ Moments forts : les trois grands airs, inhabituellement
développés, des personnages principaux, très fouillés (celui de Phèdre
aux confins du silence, celui de Thésée terrible…), et la mort
d'Hippolyte, véritablement terrifiante, qui avec ses trombones furieux
annonce le style de la mort de Sémiramis chez Catel.
→ Superbe distribution (Wanroij et Behr dans la soirée de leur vie,
Christoyannis toujours aussi fascinant), Vashegyi très engagé !
« Unknown
Debussy » (réductions
& compléments par Orledge, versions originelles…) – Nicolas Horvàth
(Grand Piano)
→ À part les étonnants chromatismes du Toomai des éléphants, ,
l'essentiel est assez bien connu (des réductions de musiques scéniques,
des versions alternatives de tubes…) et sa nouveauté peut échapper,
mais l'atmosphère de l'ensemble reste délicieuse, et je suis frappé par
la beauté de timbre obtenue par Nicolas Horvàth (alors que Grand Piano
ne flatte pas forcément de ce point de vue), chaque attaque chante avec
rondeur, sans empêcher une belle variété de textures.
De quoi renouveler son Debussy avec délices.
Je n'ai pas encore pu me plonger dans la note de programme très
complète écrite par l'artiste – qui a encore bien des inédits sous le
coude.
Strauss, Puccini, Dvořák, Opera
Suites for Nonet : Rosenkavalier, Tosca, Rusalka ; ensemble minui
(Ars Produktin)
→ Jubilatoire sélection, qui comprend aussi bien interludes que parties
vocales (le duo d'amour du I de Tosca, la Présentation et le Trio final
du Chevalier, le duo du Cuistot et l'entrée du Prince de Rusalka…). Les
arrangements restent relativement prévisibles (beaucoup de violon
solo), mais le niveau de réalisation est tel ! Le corniste est
hallucinant, tellement sûr et glorieux, aussi bien chez Strauss que
Puccini…
Indispensable pour tous les amoureux de transcription, d'autant que
contrairement à Mozart, on est là dans un terrain peu fréquenté !
J.S. Bach: Complete Keyboard Vol. 3
« à la française » ; Benjamin Alard (HM)
→ Une Suite anglaise, deux Suites isolées, une Partita… trois disques,
essentiellement des suites à la française (en dépit de leurs
dénominations), pour un programme à la fois thématique et
transversal vraiment stimulant, jouées avec la maîtrise
habituelle d'Alard, mais qui me paraît dans ce répertoire de danses un
peu rigide et sérieuse, où j'espérais davantage d'élan, d'inégalité, de
déhanché.
J'aime pourtant bien ces pièces d'ordinaire (sans être un des grands
admirateurs de Bach), et me suis un peu ennuyé ici.
Bortnianski, Berezovski –
« Nuits Blanches » : Le Faucon, Alcide, Demofoonte –
Gauvin, Pacific Baroque (ATMA)
→ Opéras en français et italien de compositeurs russes (célèbres pour
leur contribution liturgique au fonds de l'Obikhod !), dans un style
postgluckiste ou classique-allemand. Très étonnant, passionnant.
(Le français de Karina Gauvin est ce qu'il est, son émission un peu
molle pas la plus adéquate non plus, mais on ne peut lui dénier le feu
!)
du Puy, Weber, Mozart : Bassoon
Concertos ; van Sambeek, SwChbO, Ogrintchouk (BIS)
→ On peut donc faire ça avec un basson ! Cette finesse
(changeante) de timbre, cette netteté des piqués, cette perfection du
legato, j'ai l'impression de découvrir un nouvel instrument. J'aurais
aimé la Chambre de Suède un peu moins tradi de son (comme avec
Dausgaard), mais je suppose que le chef russe a été formé à un Mozart
plus lisse (ça ploum-ploume un peu dans les basses…).
Quand au du Puy, c'est une petite merveille mélodique et dramatique qui
sent encore l'influence du dramatique gluckiste dans ses tutti
trépidants en mineur, une très grande œuvre qui se compare sans peine
aux deux autres !
Ropartz, La Tombelle, Widor, Louigny…
; Nuits ; I Giardini, Véronique Gens (Alpha)
→ La voix mûrit doucement, et la rondeur du timbre, la saveur de la
diction demeurent souverains. Parcours assez original où l'on gagne
notamment une Chanson perpétuelle d'anthologie.
Jommelli :
Requiem & Miserere, Il Giardellino
→ Très jolie musique baroque-classique, agréable, avec du verbe et des
atmosphères.
Vivaldi / Tarkmann ; Concerto Köln,
Martin Fröst (Sony)
→ Le grand arrangemeur Tarkmann, qui a transcrit magistralement tant
d'opéras de Mozart, Beethoven ou Schubert pour petits ensembles à vent,
a aussi proposé sa version pour clarinette de concertos de Vivaldi… ici
joués sur l'un des meilleurs ensembles sur instruments anciens (quel
grain sonore !) et par la clarinette la plus naturelle, fluide et
transparente (quel son flûté !) de la scène actuelle.
Un régal absolu, où l'on retrouve en outre quelques thèmes récupérés
d'oratorios (le grand air de bravoure de Giudita Triumphans) et opéras
(le figuralisme pluvial d'Il Giustino).
Pēteris Vasks: Viola Concerto & Symphony
No. 1 "Voices" ; Maxim Rysanov (BIS)
→ Planant et délicat, TB, et quel altiste toujours incroyable !
Naoumoff: Cinq valses pour piano
quatre mains, par Soojin Joo, Emile Naoumoff (Melism) → Aimables valses de
salon au langage à peine enrichi. Très mignon, comme certaines pièces
de caractère un peu subverties du début du XXe siècle.
N.
Boulanger / Pugno : La Ville morte (d'après D'Annunzio et
non Rodenbach), Göteborg 2020 (vidéo du théâtre)
→ Dans l'esprit d'Uscher de Debussy, du français très sombre et un peu
germanisé… mais difficile de se rendre compte avec la diction
épouvantable de la distribution – on ne comprend rien, on ne voit pas
trop où ça va…
Dommage, quel inédit exaltant ! (celui qui me tentait le plus de
toute la saison!)
Firenze 1350 → Interprétation et sélection extrêmement directes, qui
évoquent le naturel des plus grandes œuvres de la période suivante
(Dufay !).
commentaires
nouveautés : versions
R. Strauss – Macbeth, suite du
Rosenkavalier, Tod und Verklärung – Singapore SO, Lan Shui (BIS)
→ L'orchestre n'est clairement pas auix mêmes standards que les plus
beaux d'Europe (cordes peu douces ni fondues, bois assez acides et
durs, cuivres peu ronds), mais l'aération toujours fabuleuse des
captations BIS et la tension imprimée par Lan Shui en font peut-être le
plus beau disque symphonique Strauss que j'aie entendu…
→ Macbeth extraordinairement tendu, toujours tempêtueux, qui échappe à
son habituel aspect aimable (j'y entends beaucoup le compositeur d'Aus
Italien !).
→ Rosenkavalier d'une grâce ineffable malgré l'enfilade de tubes –
chaque frottement dans chaque tuilage est tenu, si bien que tout semble
d'une progression infinie (Hab mir's gelobt semble s'étendre à l'infini
comme un final de Mahler, ne jamais se reprocher sur sa séduction
mélodique, toujours aller chercher la beauté de l'harmonie et du
contrepoint en rebfort).
→ Tod und Verklärung, tant de fois entendu en concert avec une vague
indifférence, devient ici véritablement une question de vie ou de mort,
donc l'élan ne se limite pas aux quelques tutti plus mélodiques.
Verdi – Attila – Monatyrska, Stefano
La Colla, Petean, D'Arcangelo ; Munich RSO, Ivan Repušić (BR
Klassik)
→ Ouille. La Colla (malgré quelques aigus en arrière), Petean et
D'Arcangelo sont séduisants, quoiqu'on les devine peu sonores en vrai,
et qu'ils ne brûlent pas exactement les planches par leur intensité
dramatique ; mais Monatyrska qui crie tout ce qu'elle peut (que
lui est-il arrivé ? méforme, usure prématurée par le stress de la
carrière ?), et Repušić éteint l'orchestre sous une mollesse digne
des studios de Gardelli…
Décidément impossible pour moi de trouver un disque BR Klassik un peu
exaltant (excepté ceux de Dijkstra, tous superlatif), la captation
froide n'aidant pas non plus.
Chausson
« le littéraire » – Chanson perpétuelle, La Tempête (arr.
Némoto), Concert – Pancrazi, Musica Nigella (Klarthe)
→ Très belle version de la Chanson perpétuelle, instrumentalement très
vivante, nette et aérée – moins enthousiaste sur le chant trop en
arrière, pas assez mordant et intelligible (la tournure que prend E.
Pancrazi, une chouchoute, me préoccupe un peu), surtout pour de la
mélodie aussi délicate – et sans enjeu de couleur ni de puissance.
Les deux autres pièces sont très réussies, mais disposent de versions
plus animées (Kantorow est assez formidable pour la véritable version
de la Tempête, et la discographie du Concert est large).
Widor: Organ Symphonies, Vol. 2 (s3
& s4) – Rübsam (Naxos)
→ Incroyable les points communs de la Troisième Symphonie avec les
pièces de circonstance de Théodore Dubois ! Je n'avais jamais
remarqué à ce point.
Belle interprétation habitée de Rübsam, aux belles respirations, dans
les prises de son toujours assez peu physiques et un peu blanches de
Naxos (pas le meilleur label d'orgue, clairement).
Shostakovich / Schnittke / Lutosławski –
Concertos chambristes – Kammerorchester Wien-Berlin, Denis Matsuev (DGG)
→ Superbe lecture du concerto piano-cordes de Schnittke, avec un
orchestre au grain plus fin qu'à l'accoutumée, et Matsuev qui sonne ici
ample et majestueux (ce qui ne m'a jamais frappé au concert ni dans ses
autres disques).
Programme par ailleurs assez ambitieux pour un disque de
concertos !
Haendel: Messiah, HWV 56 (1742
Version) ; Gaechinger Cantorey, Rademann
→ Grosse déception : tout semble retenu vers l'arrière, comme si
chaque note était arrachée à la glaise, impression désagréable d'un
retard permanent sur son propre tempo – sans doute lié aux choix
d'attaque des cordes ? Solistes et chœur plaisants mais assez
lisses, on est vraiment loin du grand Rademann d'il y a quelques
années. (J'avais eu cette impression aussi en concert, depuis qu'il
varie les ensembles avec lesquels il travaille…)
Gesualdo
– Tenebræ – Graindelavoix
→ Lecture archaïsante qui met en valeur le plain-chant et lent
contrepoint plutôt que la déclamation théâtrale, en tirant l'esthétique
vers le XVIe siècle. Toutes choses qui se défendent, mais les timbres
assez blancs de l'ensemble m'empêchent d'y prendre le même plaisir.
Beaucoup plus séduit par la lecture résolument XVIIe, beaucoup plus
incarnée, de l'ensemble Tenebræ – parue deux semaines plus tôt.
Monsieur de Sainte-Colombe, Pierlot, Lucile
Boulanger, Rignol, Lislevand (Mirare)
→ Superbes versions, vivantes et lumineuses, du catalogue de
Sainte-Colombe.
Bach: Sonatas for Violin and Basso
Continuo, BWV 1021-1024 – La Divina Armonia (Hirasaki, Camporini,
Lorenzo Ghielmi)
→ Sensiblement plus rares au disque, me semble-t-il, que les sonates
violon-clavecin (BWV 1014-1020+1022) qui sont un rare cas de partition
d'accompagnement clavier entièrement écrite. Celles avec basse continue
(BWV 1020-1-3-4) évoquent davantage la tradition italienne, paraissent
moins sorties d'un univers parallèle, mais regorgent de beautés.
→ Beau son de violon très fin, aux phrasés courts, belle gambe
délicate, et clavecin un peu timide, tout cela est fort joli.
Dvořák, Smetana & Suk : Piano
Trios (intégrale) ; Irnberger, Geringas, Kaspar (Gramola)
→ Beaucoup de grain et d'engagement dans ce très bel ensemble, qui
comprend les quatre trios de Dvořák servis au plus haut niveau, ainsi
que les plus rares bijoux de Smetana et Suk.
Comme d'habitude Gramola se révèle une référence à suivre les yeux
fermés en matière de musique de chambre.
Beethoven – Complete Trios :
Triple concerto, « Septuor » ; Van Baerle Trio, De Vriend
(Challenge Classics)
→ Par le trio qui a magnifié la version originale du Premier Trio de
Mendelssohn, une intégrale Beethoven qui approche ici deux formats
insolites : la transcription du Septuor et le Triple
Concerto ! Avec un brio (et un orchestre bien-dialoguant et
tranchant !) qui reste comparable à la réussite du Mendelssohn !
Schumann: Overture, Scherzo &
Finale ; LSO, Gardiner (LSO live)
→ Toujours cette pâte très légère de Gardiner-LSO (le petit volume
était même très surprenant en concert). Beau travail fin, qui perd un
peu en puissance épique.
Vu la durée (20 minutes), je suppose que ce n'est disponible qu'en
dématérialisé.
Couperin / Gesualdo : Tenebræ,
par Tenebræ & Nigel Short (Signum)
→ Très belles versions, sobres et habitées, de deux des plus belles
compositions pour la Semaine Sainte. On admire vivement la maîtrise
conjointe de ces deux esthétiques très différentes.
Beethoven: String Quartets, Opp.
132, 130 & 133 ; Tetzlaff Quartett
→ Très belle interprétation, forcément, de ces quatuors de maturité –
avec un ringraziamento du Quinzième entièrement en diamant, sans
vibrato.
Pour autant, dans ce corpus saturé, il y a encore plus inventif /
cohérent / absolu à mon avis chez des ensembles constitués (Italiano,
Pražák, Takács, New Orford, Leipziger, Belcea, Brentano, Cremona…).
La Grande Fugue est tout de même stupéfiante d'aisance technique, comme
à peu près nulle autre je crois bien.
Couperin, Leçons de Ténèbres –
Mutel, Deshayes, Martin Bauer, d'Hérin (Glossa)
→ Continuo extraordinaire, Bauer éloquent à la gambe, et surtout les
réalisations au clavecin riches, mélodiques, élancées, originales de
Sébastien d'Hérin, pleines de dynamisme et de couleurs !
Vocalement, c'est moins idyllique : Deshayes reste très
« globale » mais plie sa grande voix avec grâce à l'exercice,
tandis que Mutel reste toujours aussi floue, et la voix vieillissant,
le blanchiment et le vibrato sur le timbre deviennent assez
désagréables, a fortiori dans ce type d'orfèvrerie – or sa technique
l'empêche de dire précisément le texte pour compenser…
Mérite néanmoins grandement l'écoute pour l'intérêt tout particulier de
l'accompagnement instrumental, parmi les plus aboutis de la vaste
discographie ! (et le meilleur de ceux avec clavecin, Christie
inclus)
Vivaldi: Concerti per flauto ;
Antonini (Alpha)
→ Très vivace interprétation de concertos largement documentés… Reste
la limite de l'instrument, en particulier le flautino pépiant (et pas
toujours juste), qui n'est pas l'instrument le plus admirable ni le
moins agaçant qui soit.
Zemlinsky — Sinfonietta, , 6 Songs,
Op. 13 & Der König Kandaules — ÖRF (Capriccio)
→ Très belles versions (en particulier les extraits du Roi Candaule
avec Siegfried Lorenz !). Je n'ai pas vérifié si les Maeterlinck avec
Petra Lang sont aussi une réédition.
Beethoven: Symphony No. 5 ;
MusicAeterna, Teodor Currentzis (Sony)
→ Excessivement rapide, tendue comme un arc, une version qui ose le
tempo extrême suggéré par Beethoven, qui fait par endroit exploser le
col legno et les timbales, avec des cuivres plus capiteux qu'à son
ordinaire, et un véritable concerto pour contrebasson final !
Il existe versions plus construites (de Markevitch à Janowski, en
passant par Dohnányi, Hogwood et le dernier Harnoncourt), moins fondées
sur la seule énergie cinétique, mais le résultat demeure assez
irrésistible, et pour une fois particulièrement neuf – ce qui était
beaucoup moins patent dans leur tournée l'an passé.
commentaires
nouveautés : rééditions
Strauss – les grands poèmes
symphoniques – Museum de Francfort, Weigle (Oehms)
→ Rééditions sous forme de coffret contenant tous les volumes
précédents.
On dit toujours que Kempe-Dresde constitue l'horizon indépassable de
ces poèmes, et c'est tout à fait vrai, mais Zinman-Tonhalle et
désormais Weigle-Museum peuvent tout à fait prétendre au titre.
→ Cette fluidité et cet élan miraculeux, servies par ce qui est
possiblement l'orchestre le plus déraisonnablement virtuose d'Allemagne
(et donc du monde), en font un jalon discographique capital – comme
tous les Wagner-Strauss-Berg de Weigle, au demeurant.
→ Parmi les œuvres rares, une Deuxième Symphonie d'un romantisme
flamboyant, pas du tout décadent, servie avec un feu étourdissant.
Beethoven – Symphonies – Sk Dresden,
Blomstedt (Edel Kultur)
→ Remasterisation de ce beau cycle tradi mais habité, qui a connu une
diffusion large grâce à la reparution sous licence chez Brilliant (déjà
dans un son excellent).
Hors nouveautés, beaucoup de jolies découvertes pour moi ! (Les
Hummel, je ne les avais pas écoutés depuis tellement longtemps…)
Nouveautés écoutées et commentées de ces dernières semaines (mises à
jour au fur et à mesure dans ce tableau – il contient même la planification
d'écoutes à faire ou refaire, que je vous ai épargnées ici).
Du vert au violet, mes recommandations.
♦ Vert : réussi !
♦ Bleu : jalon considérable.
♦ Violet : écoute capitale.
(Les disques sans indication particulière sont à mon sens de très bons
disques. Dans les cas où je ne recommande pas forcément l'écoute, je
place le texte en italique.)
On parle sans cesse de la crise du
disque – et c'est tout sauf un mensonge, si l'on parle des
recettes – ; cependant, du point de vue de l'auditeur, l'offre n'a
jamais été, d'année en année, aussi riche, aussi variée – ni, ai-je
envie d'ajouter, d'aussi haut niveau. Des pans entiers qui restaient à
découvrir sont révélés – quantité de compositeurs dont on ne
soupçonnait pas l'existence, même –, et servis dans des interprétations
et des prises de son fantastiques.
J'ai ainsi tenté, pour l'année passée, le principe d'écouter les sorties qui se font
chaque semaine, le vendredi, de façon en particulier à ne pas laisser
passer les raretés des labels spécialistes.
Résultat : 385 nouveautés
effectivement écoutées – soit en moyenne plus d'un nouveau
disque par jour, en comptant pour 1 les opéras à 3 CDs et les coffrets
divers… sur 817 albums relevés
pour ma liste d'écoute. Loin de tout avoir éclusé, malgré le sacerdoce
de donner la priorité aux nouveautés indépendamment de mes avis de
découverte ailleurs (ou de réécoutes d'œuvres déjà aimées).
[Conséquence logique : j'ai découvert moins d'opéras diffusés en ligne
comme le fait Operavision.eu, par exemple.]
J'ai tenté de tenir un journal des écoutes, avec un peu plus de 120
disques commentés… mais il n'est pas possible d'empiler 1 heure
d'écoute + 20 minutes de recherches / rédaction en plus de tenir CSS,
d'aller au concert, de mener une vie à peu près normale… Ce serait un
travail à temps plein (mécènes bienvenus).
Qu'en tirer ? L'écrasante
majorité de disques très réussis, et une confortable part d'extrêmement aboutis et
jubilatoires. Et contrairement à ce qu'on pourrait croire, énormément
de raretés relatives ou absolues. J'admets que c'est aussi l'effet de
mon filtre personnel (il y a eu facilement 3 fois plus de parutions
classiques que mon décompte limité à ce qui m'intéresse), les millièmes
versions des Sonates de Schubert par des pianistes vieillissants ou à
la mode ne figurent pas dans mon relevé… Pour autant, ces disques
existent, et l'existence de plates-formes de musique dématérialisée les
rend beaucoup plus accessibles que lorsqu'il fallait qu'ils soient
sélectionnés par le disquaire. On peut par ailleurs les essayer sans
(davantage) bourse délier.
Je vous invite, si circonspects, à essayer les disques dont il va être
question sur les sites concernés : Deezer ou Spotify en gratuit, Qobuz
ou Naxos Music Library en payant (mais avec accès aux notices)… Bon
moyen de mesurer sa motivation avant achat, ou d'élargir le spectre de
ses écoutes.
Profitons de l'Âge d'or.
2) Les Putti d'incarnat : Les albums
incontournables de 2019
Récompense suprême, attendue par tout ce que la musique compte de plus
éminents représentants, le putto
d'incarnat est remis par l'ensemble de la rédaction de Carnets sur sol, réunie en collège
extraordinaire. Certains (mon oncle et moi) considèrent qu'il est un
peu au Diapason d'or ce qu'est une remise de Nobel à un passage chez
Ruquier.
Il récompense un accomplissement hors du commun, et garantit l'absence
de complaisance envers l'avis général ou le bon goût : c'est la seule récompense au monde qui
rende fidèlement compte de ce que j'ai aimé. Et ça, c'est important
(pour moi).
Les récipiendaires de ce prix convoité reçoivent l'assurance qu'ils bouleversent la discographie, voire
notre connaissance du
répertoire, apportent un éclairage nouveau, nous ravissent sous tous
les angles possibles.
♣ À part et tout en priorité,
les parutions de Das
Schloß Dürande
(même dans sa version ridiculement censurée) et Tarare marquent
notre vision de l'histoire de la musique. Ce ne sont pas les deux
parutions de l'année, mais de la décennie, pour ne pas dire de
l'histoire du disque. On les espérait depuis des années, sans même en
rêver la réalisation de ce niveau. Incontournables.
(Voir descriptions infra.)
Les autres étapes de cette sélection sont aussi des disques immenses.
Musique vocale :
ŒUVRES : PIÈCES DRAMATIQUES
♦
LULLY
– Isis – Talens Lyriques, Rousset (Aparté) → Suite de
l'intégrale LULLY, que personne ne maîtrise mieux à
présent que les Talens Lyriques ; dans les prises de son Aparté, c'est
plus encore qu'au concert une explosion de couleurs, un frémissement
permanent qui permet de réévaluer considérablement l'intérêt d'une
œuvre qui passe (et qui l'est, probablement) pour l'une des plus
faibles de son auteur. L'enfilade de tubes
irrésistibles aux actes III et IV (« Liberté », « L'Hiver qui nous
tourmente », « Tôt tôt tôt »…) fait réviser ce jugement, surtout dans
une version aussi éloquemment dite et aussi sonorement avenante.
♦ Gervais – Hypermnestre – Orfeo Orchestra,
Vashegyi (Glossa) → Encore un maillon manquant de la tragédie en
musique révélé par Vashegyi. Gervais, maître de la musique du Régent,
sensible aux apports italiens, est pour la première fois documenté au
disque comme compositeur d'opéra. Fresque haletante où l'on admire en
particulier la mobilité expressive des récitatifs (et l'élan de la
matière musicale). Très agréablement impressionné par Watson et Dolié,
que je n'apprécie guère dans ce répertoire d'ordinaire, mais qui
fendent remarquablement l'armure et leurs habitudes pour servir leurs
personnages terrifiants.
♦ Salieri – Tarare – Talens Lyriques, Rousset
(Aparté) → L'unique livret de Beaumarchais, adapté au fil des régimes
politiques de l'Ancien Régime à la Restauration, une forme très
originale d'opéra fluidement durchkomponiert,
au sens du texte assez incroyable, parcouru de rebondissements et de
tubes irrésisitbles. Dans une exécution et distribution idéales. (commentaire ici) Série de notules à lire à partir d'ici.
♦ Grétry – Raoul Barbe-Bleue – Orkester Nord, Wåhlberg (Aparté)
→ J'ai hésité à inclure celui-ci, l'œuvre n'étant pas un jalon de même
importance dans le panorama musical, et mon jugement étant peut-être
biaisé par mon goût pour le genre, ma participation à la marge du
projet. Cependant, est-ce parce que j'ai passé beaucoup de temps à
l'étudier, indépendamment de sa place historique assez fascinante, j'y
trouve certains moments irrésistibles musicalement – toutes les
interventions de Raoul sont d'une rare prégnance. Et la découverte de
cette première version discographique a été un choc par la qualité
suprême de sa réalisation. (Notule sur l'œuvre et le disque.)
♦ Vaccaj (Vaccai) – Giulietta e Romeo – Scala, Quatrini
(Dynamic) → Pas du même niveau que les autres recommandations, mais à
l'échelle de l'opéra italien du XIXe siècle, une nouvelle parution
(bien chantée, et avec un orchestre en rythme cette fois !) de ce
chef-d'œuvre du belcanto est assez considérable. Assez peu donné alors
qu'il vaut, à mon sens, les meilleurs Donizetti et Bellini (et surpasse
même ses Capulets sur le même
sujet !), Vaccaj fait preuve d'un sens dramatique inhabituel dans ce
répertoire, avec un véritable rythme dans l'action, sans être avare de
génie mélodique. Prise de son très supérieure aux habitudes de Dynamic.
♦ Gade – Elverskud / Erlkönigs
Tochter – Concerto Copenhagen, Mortensen (Da
Capo)→ Grande cantate dramatique d'après la
ballade sur Herr Oluf. Version (allemande par des Danois) à couper le
souffle, pleine de tension et de fraîcheur tout à la fois. (Notule sur l'œuvre et la discographie.)
♦ Ölander – Blenda – Radio Suédoise, Bartosch
(Sterling) → Un témoignage important du romantisme suédois, de la très
belle musique lyrique et riche, très bien servie. Beaucoup d'opéras de
ce genre (dont un Solhaug
d'après Ibsen !) sont à découvrir chez Sterling.
♦ Schoeck – Das Schloß Dürande – Bern SO,
Venzago
(Claves) → Parution tellement attendue d'un chef-d'œuvre lyrique du
temps, d'une
générosité décadente incroyable – même si le livret en a été
complètement récrit (!) pour des raisons idéologiques discutables
(suspicions vaporeuses de références éventuellement compatibles avec le
nazisme). Reste une expérience très forte, pour la musique – par
ailleurs le
nouveau livret n'est pas mal, indépendamment du caractère débattable
de cette récriture du passé. Interprétation d'une générosité folle. (commentaire ici)
ŒUVRES : MUSIQUE VOCALE
SACRÉE
♦
Werrecore, Josquin, Gaffurius,
Weerbeke – « Music for Milan Cathedral » – Siglo de Oro, Patrick Allies
(Delphian) → De belles découvertes, et dans des musiques
en
principe assez formelles et uniment contrapuntiques, l'impression d'une
vie organique qui fascine de bout en bout.
♦ Dowland, Dering, de Monte, P.
Philips, Watkins, R. White – « In a Strange Land » – Stile Antico
(HM) →
Outre le propos stimulant (compositeurs élisabéthains en exil), une
exécution qui magnétise par la netteté (frémissante) de ses timbres et
de ses phrasés. Un autre album à recommander à tous ceux qui craignent
l'ennui dans la musique pré-1600. (commentaire ici)
♦ Pękiel – intégrale – Octava
Ensemble (DUX) →
Témoignage capital d'une musique sacrée encore marquée par la pensée
polyphonique de la Renaissance, mais bénéficiant de toute la rhétorique
verbale et musicale baroque, un très grand choc. (commentaire ici)
♦ « The Musical Treasures of Leufsta
Bruk » vol.3 (BIS) →
Série débutée en 2011 autour de la bibliothèque d'anciens patrons
miniers du fer à Lövstabruk, aux XVIIe et XVIIIe siècles. Le volume 3
se consacre à la musique sacrée, vocale ou avec orgue. Pièces de grande
qualité et interprétation saisissante de fraîcheur.
♦ Leopold Mozart – Missa Solemnis– De Marchi (Aparté) →
Prégnance mélodique, orchestration riche et tournures personnelles, un
petit bijou qui sort pour de bon Leopold de son image (entretenue par
ce qui était jusqu'ici disponible au disque !) de précepteur et
Pygmalion. (commentaire ici)
♦ Stanford – Messe « Via Victrix » –
BBC Wales, Partington (Lyrita) → Un Stanford inhabituellement
contrasté, doté de belles modulations et atmosphères originales. (commentaire ici)
ŒUVRES : MUSIQUE VOCALE
PROFANE
♦
Ph. Lefebvre / Clérambault /
Montéclair – extraits de cantates – Zaïcik, Le Consort (Alpha) →
Redécouverte d'un compositeur tardif de cantates, interprété avec un
feu et une hauteur de vue saisissants. (commentaire ici)
♦ « Dubhlinn Gardens » – A. Besson,
A Nocte Temporis, R. Van
Mechelen (Alpha) → À la frontière entre les chansons à la mode
d'époque et l'air de cour, un disque qui enchante par sa variété et le
naturel de ses enchaînements. Un des disques que j'ai le plus écoutés
cette année ! (commentaire ici)
♦ Mozart – extraits orchestrés
d'inachevés (Lo
Sposo deluso) + Salieri,
Cimarosa, Martín y Soler… – Pygmalion, Pichon (HM) → Deux
musicologues (Dutron et Manac'h) ont orchestré des esquisses de Mozart
(dont un opéra très similaire à l'esprit de Così fan tutte et aux tournures de Don Giovanni et La Clemenza di Tito), que le
programme mêle avec ses canons vocaux, des airs de concert et des
œuvres
de contemporains (superbe scène d'ensemble de Salieri, évidemment).
L'impression d'entendre pour la première fois de nouveaux Mozart du
niveau des grands chefs-d'œuvre…
♦ « Soleils couchants » Fauré, Wolf,
N. Boulanger
& autres– E. Lefebvre,
Bestion de Camboulas
(Harmonia Mundi) → Récital sur orgue Cavaillé-Coll de
salon
riche en invités et transcriptions. Petite merveille pleine de
surprises. (commentaire ici)
Musique instrumentale :
ŒUVRES : MUSIQUE
CONCERTANTE
♦
Offenbach – Concerto pour
violoncelle – Edgar Moreau, Les Forces Majeures, Raphaël Merlin
(Erato) → L'équivalent des concertos de Paganini,
une grande virtuosité à la veine mélodique jubilatoire. Et assez
nourrissant musicalement. Aussi évident que sa musique vocale, mais
dans une forme et une continuité qui ne cèdent pas à la facilité. (commentaire ici)
♦ Bruch – Doubles concertos (2 pianos
; clarinette & alto) – ÖRF, Griffiths (Sony)→ D'un intérêt
inattendu, ces doubles concertos se révèlent non seulement d'une veine
mélodique généreuse mais aussi d'une richesse musicale certaine, très
au delà du simple exercice de virtuosité ou essai de dispositifs
nouveaux. Griffiths a toujours un côté confortable, mais l'ÖRF plus
rêche et les solistes très élancés tirent ce disque vers le meilleur !
♦ Graener – Œuvres orchestrales vol.4
: Concertos (flûte, violon, violoncelle) – Radio de Munich, Schirmer (CPO)
→ Dans divers styles, tirant
plutôt sur le décadent, le
postromantique, le moderne ou le néo-, des concertos très aboutis et
originaux, davantage musicaux que purement virtuoses. (Il faut
absolument écouter les autres volumes, notamment la Symphonie et les
Variations sur Prinz Eugen !)
ŒUVRES : MUSIQUE
SYMPHONIQUE
♦
Rösler – Symphonie en ut +
Concerto
pour piano en mi bémol – Hönigová, Orchester Eisenberg, Sycha
(Koramant) → Des œuvres d'un premier romantisme postclassique pleines
de saveur, de mélodies, de beaux effets… L'Orchester d'Eisenberg, sur
instruments anciens, délivre de merveilleux sons capiteux, plein de
grain et d'ardeur.
♦ Hallberg, Dente – Symphonies –
Malmö SO, Radio Suédoise (Sterling) → Du romantisme du second
XIXe qui sonne plutôt comme un maillon intermédiaire entre Beethoven et
Mendelssohn… mais regorge de beautés, malgré l'interprétation sur
instruments modernes aux contours pas toujours parfaitement fermes
(nullement molle cependant !). De très belles symphonies qui ajouteront
aux plaisirs de tous ceux qui aiment déjà le romantisme optimiste,
conservateur et séduisant qui s'étend de Mendelssohn jusqu'à Sinding.
♦ Volbach – Es waren zwei Königskinder,
Symphonie en si mineur – Münster SO, Golo Berg
(CPO) → Très belle symphonie d'un postromantisme sophistiqué, mais
disque surtout marquant pour son poème symphonique liminaire, des
atmosphères extrêmement variées et une progression construites, dans
une recherche harmonique et une veine mélodique généreuses. Très belle
découverte.
♦ Magnard – Symphonies 3 & 4 –
Freiburg PO, Bollon (Naxos) → Coup de tonnerre, qui tire enfin
Magnard de l'opacité germanique pour le faire dialoguer avec tout ce
qu'il doit au folklore français. De la danse et de la couleur qu'on
percevait difficilement dans les versions antérieures, et qui révèlent
un corpus passionnant. (commentaire ici)
♦ Liatochynsky (Lyatoshynsky) –
Symphonie n°3 – Bournemouth SO, Karabits (Chandos) → Comme la
Deuxième de Chtcherbatchov, une symphonie expansive aux dimensions et
ambitions mahlériennes, immense flux très impressionnant et généreux,
loin des martèlements motoriques de sa musique pour piano, bien plus
proche de l'esprit généreux et troublé des décadents germaniques, dans une
interprétation très ample et aérée.
ŒUVRES : MUSIQUE DE
CHAMBRE
♦
Offenbach – Musique pour
violoncelle – Rafaela Gromes, Wen-Sinn Yang, Julian Riem (Sony)→ Legs chambriste à deux
violoncelles ou avec piano, des merveilles interprétées de façon tout à
fait superlative.
(commentaire ici)
♦ La Tombelle – Musique de
chambre (+ chœurs + musique symphonique) – (Bru Zane) →
En complément des délectables mélodies parues en 2017 chez Aparté, un
coffret Bru Zane vient préciser la figure de Fernanad de La Tombelle,
révélant en particulier de belles qualités de chambriste (quelques très
beaux chœurs aussi), dans une veine traditionnelle / académique, mais
non sans talent – la Suite pour
trois violoncelles ou le Quatuor piano-cordes en témoignent !
♦ Kovařović – Quatuors – Stamitz SQ (Supraphon)→
Du romantisme schubertien à la fin du XIXe siècle, mais de très belle
facture… comment faire le difficile ? (commentaire ici)
♦ Labor – Quatuor piano-cordes,
Quintette piano-cordes – Triendl (Capriccio)→ Un romantisme
tardif
remarquablement construit, qui s'adjoint en outre des aspects
folkloriques tout à fait délicieux. Mériterait d'être aussi
régulièrement enregistré que les Taneïev et Suk, à défaut de pouvoir
espérer les entendre quelquefois en concert…
♦ Martinů – Sonates violoncelle-piano
–
Nouzovský, Wyss
(Arco Diva) → Des œuvres où se réalisent le potentiel réel de
compositeur de Martinů (toujours perceptible, pas systématiquement
accompli), dans une interprétation de toute première classe, à la
plastique splendide et au propos profond. (commentaire ici)
♦ Baculewski – Quatuors – Tana SQ (DUX)
→ Épousant au fil des années les styles du XXe siècle avec beaucoup de
bonheur, un ensemble qui ravit par sa densité musicale et son caractère
accessible, tout en servant de guide, en quelque sorte, à travers
l'évolution des goûts et des écoles. Très belle exécution du Quatuor
Tana qui joue aussi, en concert, des programmes véritablement
originaux.
Interprétations hors du
commun :
VERSIONS : MUSIQUE
VOCALE PROFANE
♦ Schubert – Die schöne Müllerin – Roderick
Williams, Iain Burnside (Chandos) → Le meilleur interprète (de
tous les temps) des songs britanniques
(Ireland, Butterworth, Finzi, Britten, Vaughan Williams…) est aussi un
prince du lied – le quatrième mousquetaire des grands spécialistes
actuels, avec Goerne, Gerhaher et Bauer. Cette Belle Meunière, avec son excellent
complice habituel, tient même davantage que ses promesses, tant
l'expression y est limpide et directe, sise sur un timbre toujours
délicatement mordant et délicieux. Une des très très grandes lectures
du cycle.
VERSIONS : MUSIQUE
CONCERTANTE
♦ Elgar – Concerto pour
violoncelle – Gary Hoffman, OPR Liège, Arming
(La Dolce Volta) → Disque de novembre 2018, mais tellement exceptionnel
que je l'ai inclus dans la sélection de l'année 2019. Le meilleur
violoncelliste concertiste actuel y déploie une infinité d'attaques, de
textures, de timbres… au sein d'une conception totalement continue et
cohérente. Grand. (commentaire ici)
VERSIONS : MUSIQUE
SYMPHONIQUE
♦ Beethoven – Symphonies 5 &
6 – WDR, Janowski
(PentaTone) → Il est donc possible de graver encore des références pour
ces
symphonies ! Janowski, arrivé en sa pleine maturité, de commet
plus que des miracles. Ici, la quadrature du cercle, un Beethoven qui a
la chair de la tradition mais un nerf fou, et surtout une qualité
d'articulation… tous les détails d'orchestration chantent et font sens, tenus par une tension
ininterrompue – de nature très différente dans la 5 et la 6, évidemment.
♦ Brahms – 4 Symphonies – Zehetmair
(Claves) → Un Brahms vif, souple, aux phrasés de cordes très travaillés
et justes – on y sent, plus encore que le violoniste, le quartettiste !
(commentaire ici)
♦ Mahler – Symphonie n°4 – London PO,
Vladimir Jurowski (LPO Live)
→ Une lecture d'une verdeur incroyable… cette symphonie chambriste et
modérée est parée d'éclats nouveaux, des chalumeaux vous crient dans
les oreilles, chaque instant le plus contemplatif est articulé et
tendu… des strates de vie se révèlent, jusque dans la grande réussite
de son sommet, le Ruhevoll,
qui au lieu d'être simplement construit vers son climax, fascine à
chaque instant par sa progression et ses détails. À mon sens la plus
belle Quatrième jamais
publiée, tout simplement.
♦ Sibelius – Symphonie n°1 – Göterborg
SO, Rouvali (Alpha) → Traiter les transitions de Sibelius comme
si elles étaient les thèmes, Rouvali le fait dans les symphonies de
Sibelius… et dans la Première,
le résultat est réellement impressionnant et renouvelle totalement la
façon d'écouter ces œuvres. (commentaire ici)
♦ Roussel, Dukas – Le Festin de
l'Araignée, L'apprenti Sorcier –
ONPL, Rophé (BIS) → Grâce à la captation BIS (toujours aussi
claire et colorée) et à l'augmentation considérable du niveau de
l'Orchestre National des Pays de la Loire avec Pascal Rophé, une grande
référence pour le chef-d'œuvre de Roussel, incroyablement détaillé,
vivant, et chaleureux, avec un son aussi aéré que la toile qui lui sert
de scène, aussi joyeusement bigarré que les habitants qui la traversent
!
♦ Holst – The Planets – Bergen PO,
Litton (BIS) → Litton, dans sa fructueuse association avec
Bergen, livre ici une vision originale des Planètes,
et peut-être la plus aboutie de toutes : plutôt que d'y chercher le
figuralisme déjà évident, il en exalte la musique pure, la beauté des
alliages timbraux, et on y entend passer tout le Debussy qui inspire Venus,
toutes les recherches harmoniques ou tous les effets d'orchestration,
au service d'un élan mélodique et tout simplement d'une musique, qui,
en tant que telle, ravit. Avec les timbres du plus bel orchestre du
monde et les meilleurs preneurs de son en exercice, le résultat est
d'autant plus gratifiant pour l'auditeur.
VERSIONS : MUSIQUE DE
CHAMBRE
♦
Schubert – Quatuor n°14 –
Quatuor
Novus (Aparté) → Lisibilité absolue de chaque ligne, accents,
bonds, un grand coup de frais comme on n'en avait pas vécu depuis les
Jerusalem. (commentaire ici)
♦ Schubert – Quatuor n°14, Quintette
à cordes – Quartetto di Cremona (Audite) → … et il y avait
encore de la place pour une autre grande version, remarquablement
construite et tout en clair-obscurs. (commentaire ici)
Rééditions :
RÉÉDITIONS
♦ Guédron, Belli, Castaldi… – airs de
cour du XVIIe s. – Poème
Harmonique, Dumestre (Alpha) → Réunion de la plupart des grands
albums de l'ensemble, à la fois des découvertes et des interprétations
suprêmement inspirées (Cœur !).
♦ Bach – Passion selon saint Jean –
Radio Bavaroise, Dijkstra (BR Klassik) → Une des plus mobiles et
intenses interprétations de l'œuvre – l'Orchestre de la Radio est
crédité, mais tout est réalisé de façon extrêmement informée, une
version pour petit ensemble et modes de jeu anciens.
♦ Mozart – Don Giovanni – RIAS,
Fricsay (DGG) → Une des grandes versions de l'œuvre, avec des
solistes aux caractères extraordinairement marquants. Seule petite
faiblesse, les ensembles où les timbres sonnent un peu disparates.
♦ Kraus – Anthologie – divers
interprètes → Réunion de disques de cette très grande figure de
la fin du classicisme. Indispensable si on ne les a pas déjà.
♦ Berlioz – La Damnation de Faust – O.
Lamoureux, Markevitch (DGG) → L'interprétation orchestrale de
référence où chaque détail instrumental prend immédiablement sens. Et
plateau splendide.
♦ Miaskovski – Intégrale des Quatuors
– Taneyev SQ (Northern Flowers) → Corpus soviétique majeur qui
évolue du postromantisme sobre (les 4 & 5 sont extraordinaires) à
l'épure plus abstraites, comme ses Sonates pour piano.
♦ Liebermann – Penelope – Opéra de
Vienne, Szell (Orfeo)
→ Dans la lignée des grands opéras allemands décadents, Liebermann
écrit un opéra qui soutient la comparaison avec les réussites de R.
Strauss, Schreker ou Schoeck. Là aussi, à découvrir absolument.
(Reparaît aussi l'École des femmes
qui porte un peu plus, à mon sens, la marque des limites du langage de
son temps.)
3) Autres albums
magnifiques de 2019
Je ne puis tous les nommer… Voyez les titres
en gras dans le tableau (sauf la colonne en vert, où le gras
indique mon souhait particulier d'écouter).
Les titres soulignés
sont ceux que j'attendais impatiemment – s'ils ne sont pas en gras,
c'est qu'ils ne m'ont pas forcément autant impressionné que je le
souhaitais, sans démériter par ailleurs. Car ceux qui ne figurent pas
en gras sont aussi des disques réussis ! Comme vous le voyez, il y en a
beaucoup, rien qu'avec les splendides réussis en gras, c'est déjà plus
que je ne puis présenter…
4) Les déceptions
Car sans la liberté de blâmer il n'est point d'éloge flatteur, comme le
clame le frontispice d'un journal connu pour sa liberté de disconvenir
avec ceux qui ne sont pas d'accord avec lui, un petit mot tout de même
de disques qui n'ont pas tenu leurs promesses. Il y en a finalement
assez peu.
D'abord de bons disques pas tout à fait à la hauteur de leur programme
annoncé : ♠
La morte della Ragione du
Giardino Armonico rassemblant de jolies pièces pour flûte (peu
passionné par les œuvres, je n'ai pas lu la notice, mais à l'écoute du
programme, le concept est peu évident), ♠
les Tchaikovsky Treasures
de Guy Braunstein (quelques arrangements joliets de ballet en plus du
très rare Concerto pour violon, en plus dans une interprétation qui ne
me séduit pas, commentaire ici), ♠
l'Opéra des opéras de
Niquet (je sais que ça se vend mieux, mais les programmateurs devraient
accepter une fois pour toute que les cantates ou opéras constitués en
pot-pourri, sauf à en récrire en profondeur le texte et les récitatifs,
ne fonctionnent jamais – commentaire ici). Parcours passionnant au
demeurant dans des raretés, mais le résultat n'accroche pas bien – il
faut dire que je n'en aime pas trop les chanteurs non plus…
Ensuite des versions qui ne sont pas du tout prioritaires à mon sens :
quand ce sont des œuvres rares, on peut quand même tenter (K.-A.
Hartmann par l'Airis SQ, Hillborg par le Calder SQ) même si je
recommande d'écouter plutôt d'autres versions, mais sinon, pas vraiment
d'intérêt de se jeter sur ces nouveautés. Dans cette catégorie, le Trio
de Lekeu chez Brilliant (timbres assez acides), le dernier Goerne
(assez empâté pour le léger et mordant Liederkreis Op.24, question de
correspondance quasiment physiologique), les Vier letzte Lieder de Lise Davidsen
(plus épais qu'impressionnant, très global, discutablement chanté) et
des interprétations très tranquilles de Gielen (réédition de Mahler 6),
Noseda (Tchaïkovski 4 avec le LSO), Ozawa (Beethoven 9 avec son Mito).
Quelques disques qui ont un peu plus agacé aussi : ♠
L'album de tragédie en musique de Katherine Watson. Programme
passionnant, mais confier cela à une seule voix, aussi peu tournée vers
la déclamation, aussi peu variée en couleurs… assez frustrant. Elle
progresse et s'est montrée superbe en Hypemnestre chez Gervais, mais
d'autres profils étaient mieux adaptés pour en servir le texte.
Pourtant, dans le domaine des voix que je n'aime pas, Van Mechelen
propose un récital consacré au répertoire du chanteur historique
Dumesny où le programme s'incarne bien davantage, y compris dans
l'interprétation ; très convaincant et écouté plusieurs fois avec
beaucoup de plaisir, une réelle réussite (alors que la matière vocale
me déplaît plus a priori que
celle de Watson). ♠
Coïncidence, autre membre de la distribution d'Hypermnestre, Thomas Dolié publie
un Schwanengesang. Cuisante déception à l'écoute (après avoir beaucoup
aimé, il y a plus de dix ans, ses Wolf en salle), entre la voix pâteuse
et l'allemand pas très beau. Là aussi, on sait qu'il peut mieux et ce
récital ne le met pas en valeur. ♠
Rinaldo dans sa refonte
napolitaire par Leonardo Leo. Peu de changements par rapport à
l'original, Fabio Luisi dirige cela d'une façon assez peu informée (ou
même seulement intéressante, pour un chef de sa trempe), la captation
Dynamic est hideuse, les chanteurs, excellents dans d'autres
répertoires, pas très brillants ici. Je ne comprends pas bien pourquoi
diffuser un état assez peu différent d'une partition connue capté dans
de mauvaises conditions avec des interprètes dans un mauvais soir. (commentaire ici)
Et puis, quelquefois, ce sont les œuvres : ♠
Say, Concerto pour violon. Sa musique respire ici encore la bonne
intention, magnifier les ponts entre les cultures, mais le résultat
paraît vraiment sommaire. ♠
Terterian, Symphonies 3 & 4 par Bournemouth et Karabits. Beaucoup
de copains adorent ça, donc ce doit avoir un intérêt. Mais si je dis
honnêtement mon sentiment, j'attends toute la symphonie que la
musique commence. Des aplats d'à peu près rien (ainsi les percussions
liminaires, qui durent, durent…) qui se prolongent et se succèdent. Je
voulais l'essayer dans les bonnes conditions de son et
d'interprétation, considérant la réussite de leur Liatochinsky n°3
(Lyatoshynsky) paru plus tôt cette année, l'interprétation n'a pas
causé de révélation, tant pis.
Tout cela non pour le plaisir de médire, mais pour montrer (que j'aie
raison ou tort dans mes dédains) :
1) que je n'entends pas tout placer sur le même plan
(reproche parfois lu) ;
2) qu'il y a finalement très peu de disques
décevants dans cette fournée 2019 (j'ai cité presque tous ceux qui
l'ont été !) ;
3) qu'aucun n'est scandaleusement mauvais. Pas
convaincant tout au plus – même le Rinaldo
tout moche de Naples n'est pas un naufrage.
Il se bal(l)ade sans doute des disques absolument sans intérêt dans les
trop-ièmes gravures de Chopin
chez les Majors par des
pianistes essentiellement distingués pour leur coiffure, ou décidément
trop mal captés par des labels à compte d'auteur, mais je n'arrive pas
à citer un disque, dans les 385 écoutés parmi les 857 relevés pour
moi-même, qui serait profondément mauvais. Quelques-uns n'atteignent
pas leurs objectifs, mais tout cela s'écoute fort bien (sauf Terterian,
certes, mais pour d'autres raisons).
… Voilà de quoi vous occuper, déjà, pour une partie de 2020 ! Je
ne suis pas sûr de reconduire l'expérience l'an prochain : le principe
a l'avantage d'obliger à écouter hors de sa zone de confort et à faire
de splendides découvertes lorsque les parutions ralentissent, mais il
faut aussi renoncer à réécouter les genres ou œuvres qu'on aime, au gré
de ce qui est publié, et ne pas trop s'attarder sur les disques
merveilleux qu'on vient de découvrir. À reprendre en assouplissant sans
doute (200 plutôt que 400 disques à écouter, par exemple) ; peut-être
en se dispensant des versions nouvelles – mais elles réclament moins
d'attention que les œuvres nouvelles, il faut être honnête, et
nourrissent les papotages entre mélomanes…
N'hésitez pas à partager vos propres coups de cœur ou vos divergences !
(Ne m'en veuillez pas si je ne puis
publier ni répondre à vos commentaires dans les prochains jours, je
serai jusqu'au 6 janvier en chasse d'églises interlopes dans un lieu
lointain où ma disponibilité sur le réseau sera incertaine. Tout sera
évidemment mis en ligne au bout du compte, et recevra réponse. Belle
année nouvelle à vous !)
[[]]
Laurette et Thomas entraînent toute l'assistance dans leur
chanson patriotique (et quand même surtout à boire).
☼ Déjà souvent mentionné dans ces pages, mais jamais commenté en
détail, ce bijou irrésistible m'accompagne à chaque élection – quel que
soit le résultat, je fais sonner Le
Triomphe de la République. Parce qu'il est toujours bon de se
rappeler ses privilèges de citoyen libre, dans un monde où ils ne sont
pas majoritaires ; mais aussi (d'abord ?), il faut bien l'avouer, parce
que toutes les occasions sont bonnes pour se blottir les oreilles dans
ce petit concentré de jubilations diverses.
[[]]
Étonnant hymne au soleil pour trois voix a cappella (avec quelques
ponctuations de basson).
(On rencontre le même procédé plus loin pour la grâce
faite aux ennemis vaincus.)
Compositeur :François-Joseph GOSSEC (1734-1826) Œuvre :Le Triomphe de la République ou le
Camp de Grand-Pré (1792) Commentaire 1 : Cet oratorio profane célèbre la victoire
de Valmy (titres provisoires : Le
Triomphe de la Liberté, La
Trêve interrompue). Des militaires y racontent le combat, des
villageois viennent faire des danses de fraternité avec les ennemis
vaincus (les adversaires sont des hommes victimes des tyrans) ; domine
surtout une couleur locale folklorique, des airs à danser et des
chansons à boire, des hymnes (au soleil !)… entrecoupé de quelques
récitatifs issus du grand genre tragique (l'annonce de la victoire par
le Maire, le récit figuratif du Général, la bénédiction de la Déesse de
la Liberté), et épousant de très près les images convoquées dans le
discours (nombreux coups de canon – l'Ouverture figure même, par des
fusées descendantes, la fuite des ennemis !).
Ce qui devrait être une grande foire se trouve
sublimé par la plume de Gossec,
qui fait de chaque récit un moment de bravoure, de chaque danse un tube
irrésistible. Il pousse particulièrement loin l'inclusion de la veine folklorique à
la veine épique – ce qui est quasiment la seule caractéristique
musicale propre à la Révolution Française. La joie
incantatoire qui se dégage de cette œuvre pourtant très didactique
(jusque dans la dramaturgie : Laurent et Thomas passent cinq minutes à
expliquer pourquoi ils sont là, comment ils ont écrit les couplets, par
quel artifice ils connaissent par cœur une chanson alors que la
bataille est à peine finie… la vraisemblance à son degré ultime et
fastidieux) surprend par sa force immédiate de persuasion : chaque
section est à la fois très individualisée (avec sa couleur propre au
sujet de chaque danse, hymne, récit) et façonnée d'un soin mélodique,
baignée d'une lumière… intense.
Une des œuvres les plus densément gaies que je connaisse.
Et l'on pourrait s'arrêter sur la quadrature du cercle de chaque
numéro, tous sont à la fois immédiatement séduisants et très finement
écrits. Cet assemblage hétéroclite (certaines portions sont d'ailleurs
tirées de compositions antérieures) ne ressemble à rien d'autre, ni aux
tragédies, ni aux opéras comiques, ni aux cantates peu dramatiques, ni
aux oratorios, ni même aux opéras de la période révolutionnaires, plus
souples. Ce serait le Tarare de
la musique de circonstance, en quelque sorte – mais dans un style plus
champêtre-sautillant que dramatique-explosif.
[[]]
Divertissement final d'un opéra mythologique ou air de guerre ?
Interprètes : Salomé
Haller (Laurette), Antonella Balducci (Déesse de la Liberté),
Guillemette Laurens (Aide-de-Camp), Makato Sakurada (Thomas), Claudio
Danuser (Général), Philippe Huttenlocher (Vieillard), Arnaud Marzorati
(Maire) ; Chœur de la Radio Suisse Italienne de Lugano, Coro Calicantus, I Barocchisti, Diego FASOLIS Label :Chaconne, la déclinaison baroque de
Chandos (2006, enregistrement 2002-2005) Commentaire 2 : Il
n'existe qu'une seule version de
l'œuvre ; les Arts Florissants l'ont donnée à l'occasion du
Bicentenaire de la Révolution, avec beaucoup d'autres pièces de
circonstance de Gossec ou Méhul, mais cela n'a jamais été publié.
Ce qu'en font I Barocchisti tire le meilleur parti
de l'œuvre : l'orchestre est
d'une grande vivacité (sans ce sens vigoureux de la danse, tout
s'effondrerait probablement), les
chanteurs tous pénétrés de la circonstance et très engagés. La
saveur étrange de Guillemette Laurens et l'éloquence limpide de Salomé
Haller sont tout particulièrement délectables, mais même ceux qui ont
davantage de difficulté avec l'accent français le disent avec beaucoup
de conviction et sans grimacer.
Une aussi belle exécution pour une œuvre aussi
singulière et roborative, voilà qui concourt à un disque de l'île
déserte – ou en tout cas, compatible avec chaque célébration, chaque
élection. Ce que je ne me prive pas de faire, et puis vous inviter, si vous aimez la danse, à accourir
tous, boire du vin de France et
danser avec nous.
[[]]
La bénédiction de la Déesse de la Liberté.
Un peu de
contexte 1 : le style révolutionnaire
Une notule entière
tente d'expliciter pourquoi – pour des raisons liées à la fois à la
nature de cet art, et à l'Histoire elle-même – il n'a pas existé à
proprement parler de style
révolutionnaire
en musique. J'aurais tendance à nuancer mon propos désormais, dans la
mesure où les chansons populaires y occupent tout de même une place
telle que la hiérarchie des genres s'y trouve profondément brouillée,
et où la veine mélodique et rythmique s'ajustent grandement au fil des
années 1790.
Mais il est vrai que cette musique ne diffère en
rien
fondamentalement de celles des 1780,
et que la documentation
discographique dont nous disposons ne permet pas réellement de juger
finement de ces changements sur un vaste corpus. (Les partitions, du
fait de leur courte durée de vie – œuvres de circonstance, et de toute
façon changements rapides de régime –, sont difficilement accessibles
pour la plupart, à moins d'être chercheur.)
Toutefois, s'il existe une œuvre parangon d'un hypothétique style
révolutionnaire, c'est bien ce Triomphe
de la République
: langage postgluckiste mais libéré de sa gangue hiératique, quantité
de chansons et danses populaires… Et bien sûr ce livret pompeux de
Marie-Joseph Chénier, un délice d'outrances matamores servies au fil de
farandoles guillerettes – et de protestations d'amitié entre les
peuples.
Un peu de
contexte 2 : Gossec Contemporain de Haydn, Gossec est déjà un
homme mûr lorsque sa carrière s'épanouit dans les années 1770 – Sabinus,
sa première tragédie en musique, date de 1773, et manifeste déjà le
style dit « gluckiste » avant même la présentation du premier
ouvrage
de Gluck à Paris ! (ce qui soulève beaucoup de questions) Directeur général de l'Opéra à
partir de 1782, Gossec dont le Te Deumde 1779avait
été très remarqué… est adopté par la Révolution comme le grand musicien
des cérémonies officielles – il écrit même un autre Te Deum pour la Fête de la
Fédération (!) du 14 juillet 1790, puis la première orchestration de la Marseillaise en
1792 (sous une forme dramatisée appelée Offrande à la Liberté,
une cantate incluant d'autres numéros). Son grand âge lui permet de
connaître également la Restauration, sous laquelle il achève sa
carrière… avec un Te Deum
(1817).
Ses symphonies,
inhabituellement fouillées et polyphoniques (telle
la célèbre « Symphonie à 17 parties » de 1809), marquent aussi un
tournant du genre vers une substance musicale supérieure (et ton plus
sérieux / romantisant) – comme pour sa Messe des mortsde 1760, beaucoup plus sombre et « subjective » que ses
équivalents
contemporains (qui n'hésitaient pas à écrire de jolis Requiem en majeur
avec des sections sautillantes comme du seria).
En somme un très grand représentant de tous les genres, même si ses
Quatuors ne marquent pas une rupture aussi nette que dans les autres
domaines. Un peu de
contexte 3 : une commande
C'est ainsi tout naturellement qu'à l'occasion de la
victoire de
Valmy, le choix du compositeur de la célébration se porte sur
Gossec,
pour undivertissement lyrique
destiné à être joué sur la scène de
l'Opéra. Côté livret, c'est Chénier
cadet (Marie-Joseph) qui est mandaté ; il est passé de mode
aujourd'hui
– il faut dire qu'il survit, le vilain, à la période –, mais il était
alors une figure proéminente. Politique d'abord : membre duClub des
Cordeliers (celui de Marat, Danton, Desmoulin, Fabre
d'Églantine,
Laclos… farouchement contre la royauté), député votant la mort du roi.
Littéraire ensuite : outre des épîtres en vers et autres textes
engagés, on lui doit beaucoup de pièces
historiquesà visée
émancipatrice / édifiante, souvent en
délicatesse avec la censure : sous l'Ancien Régime avec Charles IX ou la Saint-Barthélémy
(autorisé seulement à l'automne 1789), Caïus Gracchus
(1792, interdite – « Des lois, et non du sang ! » fut lu comme une
critique envers le nouveau pouvoir), et toutes sortes de sujets très
connotés « Lumières » — Brutus et
Cassius, Jean Calas, Fénelon… Ainsi que diversestentatives d'adaptation de la
tragédie grecque (Œdipe-Roi, Œdipe à Colone) ou de Shakespeare (Brutus & Cassius, précisément)
au patron de la tragédie (néo)classique.
Ce parcours, malgré les controverses qui
l'entourent, laisse
figurer la facilité avec laquelle le poète a pu se couleur dans
l'exercice d'un divertissement idéologique de commande, en faveur des
vainqueurs de Valmy.
Seulement dix représentations, l'accueil critique
fut un peu dépité eu égard aux noms engagés et aux promesses faites,
mais le public (à cause de l'œuvre, de l'exaltation de la victoire ou
de la pression sociale, je n'en sais rien, il existe sans doute de la
documentation plus approfondie sur ce sujet) très chaleureux.
[[]]
Le très-primesautier « Mort, frappez les rois d'épouvante ! ».
Il faut régulièrement, comme souvent répété ici, vérifier les
publications en ligne de vidéos d'opéra… beaucoup de pépites à la clef,
bien plus facilement que dans les
salles, où l'on compte, du fait de la
structure économique, une rareté de temps en temps, l'écrasante
majorité des titres figurant parmi la même cinquantaine de plus
célèbres. Surtout, l'on peut accéder à une quantité considérable de maisons, et
donc de répertoire.
Beaucoup de productions très réussies de province se trouvent sur
CultureBox, parfois des opéras
guère donnés ailleurs. Arte Concert
également, mais davantage tourné en général vers les transpositions
scéniques d'œuvre du répertoire, des concours, des événements européens
un peu branchés ou alternatifs.
Pour les amateurs de langues, les amoureux de nations discrètes et les
chasseurs d'opéras introuvables, le
Graal est Operavision.eu
: en HD, on y rencontre beaucoup de productions de tous pays d'Europe
(Lituanie, Pologne, Tchéquie, Hongrie, Croatie…), avec des productions
originales de grands titres (les Mozart / Verdi / Wagner) qui ne sont
pas diffusées sur France Musique / Arte / Mezzo, et surtout des œuvres
qui sont parfois inédites au disque, ou difficiles à trouver… et, très
important, avec des sous-titres (anglais, français, allemand et souvent
la langue originale) ! De quoi bénéficier de l'expérience
complète – pour de l'opéra, les sous-titres changent, tout, vraiment.
Et comme il n'y aura jamais de marché pour les DVDs (hors peut-être
locaux, mais ils faut être d'autant plus motivé, et savoir ce que l'on
cherche !), je vous invite à
faire votre marché.
Désormais, Operavision utilise les lecteurs de YouTube (et non plus
ceux sur le patron d'Arte Concert), qu'il est de plus en plus difficile
de contourner pour récupérer la vidéo en dur, mais cela reste possible
– sous Firefox, il existe des
utilitaires du type DownloadHelper
qui permettent de télécharger n'importe quelle vidéo (et qui sont
désactivés sous Chrome pour YouTube). De
même pour les sous-titres, il existe des tutoriels et logiciels
en ligne capables de les extraire –Downsub.com
par exemple.
Pour ma part, considérant le grand nombre de vidéos d'Operavision à
récolter (et à ne surtout pas laisser passer !), au terme d'une longue
quête, zig-zaguant entre l'inopérant, le payant douteux, l'obsolète et
le nid à maliciogiciels, j'ai fini par dégoter 4K Video Downloader,
très efficace (on copie simplement le lien, et on a le choix entre les
formats et les langues de sous-titres, on peut tout mettre à charger
d'un coup, etc.), et apparemment pas trop vérolé – je ne garantis pas,
sur ce type de produit, l'absence absolue de faille, mais rien de
repéré par mes instruments.
Il existe un débat sur la légalité de la chose : il est
interdit dans la loi française de contourner les mesures de protection,
mais est-ce que
récupérer le propre flux de votre machine à des fins de copie privée
est équivalent à un craquage de DRM (sont-ce des DRM d'ailleurs ?), je
n'en sais diable rien. Je considère que ces témoignages n'étant pas
commercialisés, le fait que je conserve, une fois regardé comme prévu,
une trace d'un inédit mondial pour ensuite en dire du bien et faire de
la publicité aux maisons et aux artistes ne devrait pas incommoder
grand monde, mais je ne puis vous jurer que vous n'enfreignez pas la
loi, je ne veux pas vous inciter à faire quelque chose qui s'avèrerait
répréhensible.
Cependant si
jamais vous avez raté des titres, avec un petit message en privé
(colonne de gauche), je tâcherai volontiers de vous venir en aide si je
puis trouver des solutions.
L'occasion pour moi de vous proposer un petit tour du propriétaire.
Le Regietheater
demeure une exception dans le monde, et même en Europe.
(Libuše en 2018 au National
de Prague.)
Comme la liste est relativement courte, elle est agencée par date de
composition.
Stanisław Moniuszko, Straszny dwór (« Le Manoir hanté
», 1862)
→ Quelle étonnante nation, amplement
pourvue en figures historiques comme Paderewski, épiques comme
Nowowiejski, en compositeurs hardis comme Szymanowski ou Rózycki, en
représentants vivants au legs très marquant comme Penderecki… et qui se
choisit Moniuszko comme compositeur national. Surtout que celui-ci, son
plus joué (avec Halka, plus
substantielle dramatiquement et musicalement), est en réalité une
comédie assez peu sophistiquée. Figurez-vous que l'Italie ait choisi
Paisiello ou Rossini comme premier compositeur national, la France Adam
ou Auber, l'Allemagne Flotow, l'Amérique Chadwick…
→ Il s'agit donc d'une histoire assez légère de faux manoir hanté, en
moins facétieux que La Dame blanche
de Boïeldieu, et dans un langage musical très simple, issu du style
Auber (mais pas un Auber des bons jours), de simples mélodies
accompagnées. Néanmoins, objet de patrimoine qu'il est impossible de
voir ailleurs qu'en Pologne (et les disques ne contiennent pas
nécessairement de livret).
→ Vidéo de l'Opéra de Varsovie, hors ligne.
Ferenc Erkel, Bánk Bán – hongrois (1860)
→ Bánk
Bán est l'opéra romantique
hongrois le plus célèbre, devant Hunyadi László du même compositeur.
Le sujet est, de même, inspiré de l'histoire politique des rois
hongrois.
→ On décrit en général Erkel comme l'équivalent de Verdi en Hongrie.
Et, de fait, le modèle est totalement verdien (avec des touches de
valses rythmées de triangle, plus à la façon des opéras légers
germaniques). Certes sans la même évidence mélodique, sans la même
urgence dramatique – j'aime davantage, dans le genre simili-verdien,
Foroni, Faccio ou Catalani –, mais entendre ce type d'écriture allié
avec la dépaysante langue hongroise, accentuée en tête de mot, aux
apertures très spécifiques (voyelles souvent plus ouvertes qu'ailleurs
en Europe), aux harmonies vocaliques
particulières
(accords à l'intérieur des mots entre voyelles « claires » et « sombres
», dont la répartition est parfaitement contre-intuitive pour les no-
locuteurs), ce n'a pas de prix.
→ La [vidéo] vient d'être retirée du site, mais avec le
lien direct YouTube que j'ai conservé, vous pouvez encore y accéder.
Bedřich Smetana, Libuše – tchèque (1881)
→ Le plus célèbre opéra sérieux de
Smetana après Dalibor, Libuše est l'histoire d'un double
mariage aux lourdes implications : la stabilité politique du royaume
pour l'héroïne éponyme, la malédiction de son père pour le
personnage-miroir Krasava (la coquette qui joue de la rivalité des deux
frères pour son confort sentimental). La reine doit se marier car, en
tant que femme, son pouvoir est contesté, mais elle prophétise tout de
même la fondation de Prague et, choisissant avec sagesse son époux (un
homme simple qui passe sa vie aux champs), assure un roi équitable,
aimé, etc.
→ Très peu d'action (j'ai à
peu près tout dit), des scènes extrêmement statiques (personne ne se
bat, n'entre, ne sort, ne se déplace, ne change d'avis à peu de chose
près…), une écriture musicale très
hiératique : tout est fondé sur la majesté de la légende, ce qui
s'explique par la nature de cet opéra, une pièce festive de commande,
écrite pour le couronnement de Franz Joseph comme roi de Bohême. On y
voit la lutte entre deux frères, revendiquant un héritage selon la
coutume tchèque (partage) ou germanique (primogéniture), le devoir
rappelé par un père, le sacrifice du pouvoir d'une souveraine le bien
public, des rois sages, justes, aimés de leur peuple. Évidemment, pas
les recettes d'un vaudeville fendard, ni même d'une tragédie un peu
hémoglobinée. En revanche, les ensembles en fin de scène et de tableau
sont de toute beauté, parcourus de ce souffle lyrique que Smetana avait
déjà porté à son comble dans Dalibor.
→ Cette épopée transposée à la scène peut encore se voir dans sa
récente production du Théâtre National de Prague, dans une mise en
scène extrêmement traditionnelle. [vidéo]
Władysław Żeleński, Goplana – polonais (1895)
→ Opéra de la fin du XIXe dans une
esthétique encore très premier
romantisme, autour de légendes assez
terribles, et dans une mise en scène traditionnelle qui rend très bien
compte de l'atmosphère de conte. Une notule monographique y a même été alors consacrée.
→ Żeleński, de
la
génération suivante (né en 1837 contre 1819
pour Moniuszko), propose une musique globalement plus intéressante : le
discours
musical est continu, et
à défaut de beaucoup moduler, l'accompagnement adopte un peu plus de
variété.
→ Goplana raconte les manipulations des
fées pour trouver un mari à leur
gré, menaçant le pauvre navigateur ou manipulant le prince, à coups de
sorts, de mensonges, de doubles amours, d'épreuves, de jalousies, de
menaces. Cette tragédie terrible appuyée sur du vaudeville féerique
(les contes slaves peuvent priser très fort le nawak) propose un véritable
dépaysement, et la musique continue,
sans être très marquante, échappe à la fragmentation en numéros et
coule très agréablement, le petit frisson folklorique (du sujet, mais
aussi des danses) en sus.
→ N'est plus en ligne, mais la vidéo doit pouvoir se trouver quelque
part (auprès de l'Opéra ?), rien ne se perd.
Ignacy Paderewski, Manru (1901)
→ Paderewski est une figure
incontournable de l'histoire polonaise du XXe siècle. Par deux fois
chef du gouvernement en exil, en 1917 et 1939 ; nommé premier ministre
en 1919, c'est lui qui préside à la signature des traités de Versailles
et Saint-Germain-en-Laye par la délégation polonaise.
→ Pour autant, c'est un musicien de profession, pianiste émérite qui
gagne sa vie en donnant des concerts dans les meilleures salles ;
compositeur dont le langage musical (dans une filiation chopinienne)
révèle sa formation en plein cœur du XIXe siècle (il est né en 1860).
→ Son opéra Manru est une
grande réussite : on pense à Mendelssohn qui aurait écrit un opéra (ce
qui fut le cas), mais dans le langue de ses symphonies – beaucoup de
parentés d'orchestration. Un lyrisme sobre et coloré, donc, non dénué
du sens du pittoresque, mais restant du côté de la musique pure. Une
très belle œuvre.
→ Vidéo
de l'Opéra de Varsovie, remarquablement chantée, dans une mise en scène
traditionnelle (mais aux costumes plutôt intemporels).
Ludomir Różycki, Eros i Psyche (1916)
(prononcez
roujètski)
→Quel bijou d'aspect
étonnant : on peut y
entendre, sans aucun effet hétéroclite, l'influence de nombreux courants. On entend passer des tournures
qui renvoient à Lalo (Le roi d'Ys),
Massenet (Panurge), Debussy,
Puccini (les moments comiques de Tosca),
R. Strauss (grandes poussées lyriques), jusque dans la fin quelque part
entre Daphne, avec l'harmonie
plus slave
des chœurs patriotiques de Guerreet Paix de Prokofiev…). Tout
cela dans une belle unité, un sens de la poussée, vraiment de
la très belle musique, une synthèse de l'art européen.
→ Różycki a aussi écrit de la musique symphonique, des concertos, et
notamment des poèmes symphoniques sur Le roi Cophetua, ou Mona Lisa (contemplation très
richardstraussienne) !
→ La production donnée au Théâtre Wielki (la salle de l'Opéra National
de Varsovie) était de surcroît très accomplie musicalement (c'était en
octobre), elle n'est plus en ligne mais je peux éventuellement aider
les mélomanes dans le besoin.
Benjamin Britten, Albert Herring (1947)
→ L'un des rares legs uniment comiques
de Britten, dont ce n'est pas la couleur habituelle. Oserai-je
confesser
que j'y vois son meilleur opéra ? (Avec The Turn of the Screw, mais à part
sur scène, j'ai peu envie de revenir fréquemment à ce dernier, une
histoire cohérence.)
→ Le livret, qui croque avec verdeur et acuité l'atmosphère médisante
et festive d'un petite ville britannique, demeure très proche de nous
(1947 !), et permet l'usage de couleurs vives dans l'ensemble de
chambre, ainsi que toutes formes de virtuosité d'écriture un peu
rétro-, ni tout à fait sérieux ni tout à fait pastiches.
→ Surtout, les nombreux ensembles (et souvent pour un grand nombre de
personnages simultanés, pas juste des trios !) sont des orgies
musicales (et théâtrales) invraisemblables, chaque personnage étant
très individualisé, et la richesse de l'harmonie n'écartant jamais une
forme assez directe de consonance, de jubilation. C'est le mot qui sied
le mieux à cet ouvrage, on gigote sur le bord de son siège aussi bien
devant la saveur de ces situations quotidiennes un peu grimaçantes
qu'en écoutant les virevoltantes superpositions de lignes mélodiques,
le rebond du récitatif… Une merveille, vraiment.
→ Vidéo
du Royal College of Music, très bien chantée chez les hommes, moins
séduisante chez les femmes – sauf l'incroyable Polly Leech (et quelle
actrice !), dans le rôle de l'assistante de Lady Billows. J'aime
beaucoup également la mise en scène : vivante, lisible, et le
dispositif du mur imaginaire de la boutique, qui permet de voir les
gens passer dans la rue, est vraiment très adroit !
… il me reste trop de titres à achever pour publier tout ce soir… cela
devrait vous laisser le temps de découvrir certaines vidéos cette
semaine, avant que je mentionne les extraordinaires Legenda Bałtyku de Nowowiejski
(polonais), Ero s onoga svijeta
de Gotovac (croate), Juliette ou la
Clef des songes de Martinů (en version tchèque), ou bien des
productions sous-titrées de Juditha
Triumphans (Amsterdam), Billy Budd (Oslo !), La Rondine (Riga)…
Je promets donc, pour la prochaine livraison, de nouvelles explorations
exaltantes. Bonne semaine !
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Oeuvres a suscité :
Suite à notre petit apocalypse marial d'il y a quelques jours,
plusieurs
messages me pressent, toutes affaires cessantes, de proposer une petite
sélection de musiques relatives à Notre-Dame de Paris. Je m'exécute
donc, dans la logique de la série consacrée aux musiques dévolues à
divers ambiances et états d'esprit :
Le nombre de musiques créées sur place ou faisant simplement référence
au lieu étant bien sûr écrasant, je propose simplement un petit
parcours parmi bien d'autres.
1. Histoire de la musique
a) Naissance de la
polyphonie
Jusqu'en 1170, on pratiquait pour la liturgie comme partout le chant
grégorien, chant monodique interprété à l'unisson. Alors même qu'on est
en train de démolir progressivement, depuis 1160, l'ancienne
basilique-cathédrale romane Saint-Étienne pour la remplacer par la
gothique Notre-Dame, apparaît pour la première fois dans nos archives
la trace d'une musique (occidentale) réellement polyphonique. Léonin et son
successeur Pérotin composent des pièces à l'écriture encore très verticale (des quartes et quintes en
bourdon, c'est-à-dire tenues à l'infini, sur lesquelles se greffe une
mélodie), mais qui ouvrent la voie à toutes les autres formes
non-unisson possibles – et donc, ultimement, aux mouvements fugués de
Schönberg.
C'est ce que l'on appelle l'École de
Notre-Dame (qui continue par ailleurs à produire, simultanément,
des musiques monodiques).
[[]] Alleluia pour la
Naissance de la Vierge, un organum à trois voix écrit par Pérotin.
Ensemble Organum, Marcel Pérès (Harmonia Mundi).
Les consonances ne sont pas
les mêmes que les nôtres : la logique de l'accord en tierces do-mi-sol
se fixe au XVIe siècle avec Palestrina, et notre logique de composition
familière (par accords successifs plus que par bourdons ou contrepoint)
au début du XVIIe siècle avec l'installation du style dit baroque (nom
rétrospectif attribué par les romantiques). On est frappé par les
tremblements ornementaux de la mélodie, et surtout par ces mélismes par
à-coups, ces déraillements imprévus de la référence tonale (par
demi-ton), le tout procurant un caractère que nous associons plutôt,
d'ordinaire, aux musiques orientales.
Proposition de référence sonore : l'ensemble Organum, avec des voix très
franches, pas du tout lyriques, qui permettent de faire mieux
comprendre le goût pour les intervalles purs (pour des raisons acoustiques physiques) de quarte et de quinte.
b) Les offices du Grand
Siècle
Évidemment, les styles se succèdent pour accompagner la liturgie selon
les injonctions et les goûts de chaque époque. Aux XVIIe et XVIIIe
siècles cohabitent au sein de la liturgie plusieurs formes d'expression musicale
sacrée.
À côté des grands moments obligés de la messe (Kyrie, Gloria, Credo,
Sanctus, Agnus Dei…), on adjoignait des
motets (une notule sera publiée sur la question des esthétiques
parisiennes et provinciales dans les messes du XVIIe…), c'est-à-dire
des textes plus brefs qui complètent l'ordinaire (en général des
psaumes, on en trouve des guerriers, des funèbres, des apocalyptiques,
des consolateurs…). Tout cela dans le langage musical du temps, parent
de celui qu'on jouait en musique de chambre (vocale ou non) ou pour
l'opéra (même si la musique sacrée était davantage tournée vers les
effets d'imitation, d'écho, vers le contrepoint…).
[[]]
« Dulcis Christe », du motet
Immersus es Domine,
composé par Campra pour Notre-Dame de Paris.
Ensemble Aquilon, Sébastien Maheuxe (chez Phaïa).
Mais on accompagnait aussi les messes
à l'orgue (témoin les livres qui nous sont parvenus, composés
pour diverses paroisses, de Lebègue,
Grigny, Marchand, Couperin, Clérambault, etc.), dans ce cas le texte de
la messe était exécuté en plain-chant,
c'est-à-dire par un chœur (d'hommes, ou de femmes pour les couvents
féminins) à l'unisson. Ce n'était cependant plus la musique
grégorienne, elle était récrite au goût du jour (quoique audiblement
d'un style plus archaïque que les motets baroques contrapuntiques et italianisants, évidemment).
Plus étonnant, si beaucoup de ces alternatim
en plain-chant nous sont parvenus anonymement, ils pouvaient être
l'œuvre des grands compositeurs du temps. Ainsi Campra.
Aixois, tenant des responsabilités
musicales à Aix, Toulon, Aix à nouveau, Arles, Toulouse, il est à de
nombreuses reprises suspendu (voire en procès), menacé de licenciement
en raison de ses libertés avec les règles, aussi bien musicales (il
était interdit à Aix de jouer ou même d'assister aux opéras pour les
membres du chœur) que sociales (beuveries et séductions de jeunes
filles, à Toulouse) ; cependant son
talent le protège de tout (même de la réquisition comme
mousquetaire sur un bateau), et les autorités ecclésiastiques lui
obtiennent sa grâce… ce qui ne l'empêche pas, lorsque comme (léger)
avertissement le chapitre de la cathédrale de Toulouse demande à
superviser ses compositions avant exécution, il prétexte un congé pour
postuler à la cathédrale Notre-Dame de Paris où, ai-je lu (est-ce vrai,
comme la légende douteuse de son apprentissage de la lecture en
quelques mois à 17 ans ?), il est reçu comme maître de musique en cette
année 1694, en étant même dispensé du concours. Sa période sur place
est brève : dès 1697 il se met à la scène profane (L'Europe galante écrite avec La
Motte est le succès fulgurant qui fait de l'opéra ballet le genre à la
mode à une époque où la tragédie en musique postLULLYste,
pourtant riche et variée, est ne rencontre que des demi-échecs), si
bien qu'il doit quitter pour de bon Notre-Dame en 1700, lorsqu'il donne
sa première tragédie, Hésione.
Campra est donc fort bien connu pour ses opéras (L'Europe galante, Tancrède, Les Feſtes Venitiennes furent les
grands succès du tournant du XVIIIe siècle), ses cantates profanes
(dont il est l'un des premiers représentants), son Requiem, ses (petits
et grands) motets sophistiqués marqués par la manière italienne, dont certains écrits
expressément pour Notre-Dame… Mais il a aussi écrit le plain-chant d'une messe,
mis au goût du jour !
[[]]
Alleluia de la messe en plain-chant de Campra, par l'Ensemble
Organum.
(improvisations à l'orgue de Marcel Pérès)
c) Les
organistes-compositeurs
Lieu de prestige, disposant d'un Cavaillé-Coll retravaillé (certains
tuyaux restent du grand Clicquot classique de 1783, et même des orgues
du Moyen-Âge), aux moyens considérables (même si je n'en aime pas
personnellement le son un peu vertical, « blanc » et lisse), la
cathédrale recrute des figures qui, sans être forcément de la trempe
d'autres organistes parisiens en matière de composition (Franck,
Saint-Saëns, Widor, Messiaen étaient à quelques pâtés de maison), sont
toujours de très grands virtuoses et de redoutables improvisateurs. On
dispose ainsi de transcriptions de leurs exploits, de bandes, parfois
de compositions mises sur le papier par leurs soins, en particulier au
vingtième siècle.
Je laisse de côté Arnoul Gréban,
qui officie dans les années 1450 comme organiste, mais ne nous a rien
laissé de musical : s'il est encore célèbre, c'est comme auteur
dramatique, pour son Mystère de la
Passion (où Satan se fait disputer par Lucifer pour ne plus
parvenir à terroriser les hommes après la Bonne Nouvelle).
Premier titulaire vedette dans notre histoire des
organistes de
Notre-Dame restés à la postérité comme compositeurs (alors que nous
disposons d'une liste assez fournie des organistes de Notre-Dame depuis
qu'un instrument est installé, dès la construction de la nouvelle
cathédrale !), Louis-Claude Daquin
(1755-1772, né en 1694), virtuose du clavecin (un Livre, en 1735, de
danses
canoniques et de pièces de caractère à titres pittoresques), auteur de
messes et motets (Te Deum, Miserere, Leçons de Ténèbres… inédits au
disque me semble-t-il), mais surtout resté à la postérité pour ses
arrangements organistiques de Noëls de
1757, toujours régulièrement au répertoire ! Luxuriants, riches
en contrepoint (très souvent des entrelacs de deux voix mélodiques
individuellement prégnantes), dansants, il s'agit d'ouvrages
d'orfèvrerie remarquablement aboutis malgré leur principe de paraphrase.
[[]]
Le dixième des Noëls du «
Nouveau Livre », par Marina
Tchebourkina à la Chapelle Royale de Versailles, chez Natives.
Le son est certes assez réverbéré, mais on entend tout de même le
détail, et servi par une fougue et une sorte de violence jubilatoire
qui me la rendent assez incontouranble dans tous les grands massifs
baroques français (Grigny, Couperin…), d'autant qu'elle enregistre en
général sur de jolis pipeaux (Boizard de Saint-Michel-en-Thiérache, Dom
Bedos de Saint-Croix de Bordeaux…).
Néanmoins on peut aussi se précipiter, pour une authenticité
folklorique et rugueuse encore plus saillante, sur le disque de Pierre Bardon (l'un de ses
meilleurs) chez Pierre Vérany, qui ose des saveurs extrêmement franches
– et au contraire capté de très près, fort peu réverbéré.
Armand-Louis Couperin, quoique
sensiblement plus jeune (né en 1727) que Daquin, tient simultanément la
tribune (1755-1789), organisée en quartiers (quatre titulaires au fil
de l'année). Il s'occupe aussi, simultanément, de la charge familiale
de Saint-Gervais, de la Sainte-Chapelle, de la Chapelle Royale, ainsi
que d'autres couvents et paroisses – il meurt d'ailleurs renversé par
un cheval, sur le chemin reliant la Sainte-Chapelle à Saint-Gervais
(considérant ses contraintes professionnelles, la probabilité de mourir
là était finalement particulièrement élevée, plus que pour n'importe
lequel d'entre nous).
Malgré cette place particulière dans les tribunes
parisiennes les plus prestigieuses ainsi que sa réputation
d'improvisateur particulièrement élogieuse, A.-L. Couperin (petit-neveu
de Louis, cousin de François) ne nous a laissé que deux pièces pour
orgue (manifestement écrites initialement pour le clavecin, de
surcroît), et un assez grand nombre de pièces de clavecin, d'un style
qui oscille entre la charpente du cousin et le pittoresque des opéras
de Rameau – globalement un style plutôt galant, reflet de l'évolution
du goût en cette fin de période baroque (les opéra-ballets tiennent le
haut de l'affiche tandis que les tragédies en musique deviennent
toujours plus galantes, moins tragiques et moins littéraires pour
complaire au goût dévoyé du public dénaturé).
[[]]
Parmi le choix en monographies,
je suggère Charlotte Mattax Moersch,
instrument très riche, et sens du discours qui prend son temps, avec un
babillement presque verbal. Témoins iciLa Chéron
et ses procédés clairement inspirés des Barricades du cousin François.
Mais on trouve d'autres beaux volumes consacrés tout entiers à A.-L.
Couperin : Harald Hoeren capté très nettement par CPO, Sophie Yates
avec un son pincé-nasal délicieux (presque du hautbois) chez
Chaconne-Chandos, les résonances sympathiques presques symphoniques de
Jennifer Paul chez Klavier…
Durant la seconde moitié du XVIIIe siècle, Claude Balbastre a cumulé tous les
honneurs chez les clercs (à Saint-Roch, à Notre-Dame) comme à la Cour
(organiste de Monsieur et co-titulaire de la Chapelle Royale,
professeur de Marie-Antoinette…) ; ce qui nous reste de lui est surtout
de l'ordre de la musique de chambre, de la transcription, du
divertissement. Sa musique pour orgue contient des Noëls très directs, épurés par le
style classique, servant des mélodies fortes par des figures
d'accompagnements en général non thématiques (parfois de simples
arpèges
brisés de type « basse d'Alberti), un Magnificat très agile pour les
doigts et même un de ses concertos, récemment retrouvé (non conforme
aux formats italiens ou allemands : Prélude-Allegro-Gavotte-Allegro).
Sa grande heure de
gloire advient paradoxalement à la Révolution qui ruine sa situation
personnelle : il perd tout ses titres et revenus, tandis que l'orgue de
la
cathédrale, devenue Temple de la Raison, est menacé de démolition – ses
improvisations sur les chants révolutionnaires suscitent
l'engouement et sauvent l'instrument. Balbastre est souvent présenté en
héros dans l'épisode (ou vu avec suspicion en opportuniste), mais
d'après ce que j'en ai lu (sous réserve, je n'en ai vu mention que dans
un article de Guy Tartelin sur « 1793 en musique », dans des actes de
colloque autour de la réception politique de Kant dans ces années !),
son libre arbitre et son rapport intime aux impératifs catégoriques
furent fort peu sollicités, puisqu'il fut tout simplement contraint de
donner satisfaction aux révolutionnaires. [L'épisode paraît
effectivement congruent avec les poussées de fièvres régulièrement
documentées dans les spectacles, qui amènent les auteurs à adapter les
pièces au gré des injonctions, enthousiasmes ou suspicions de groupes
d'engagés qui se manifestent durant la représentation – tenez, ce fut
aussi vrai pour Tarare, parmi mille autre
exemples.]
Il nous reste de cette période sa transcription de Ah, ça iraet ses variations sur La Marseillaise
publiées pour pianoforte, en grands accords démonstratifs, qui se
changent en fusées et aboutissent sur la « fuite des ennemis » (gammes
ascendantes en dixième d'où émerge encore le thème) et un grand cluster (toutes les notes blanches
activées simultanément sur deux octaves) pour imiter le coup de canon
victorieux.
Balbastre était réputé pour ses improvisations et sa digitalité
fulgurante.
Ses talents attiraient les curieux à telle enseigne qu'il fut plusieurs
fois interdit d'exercice par l'archevêque pour les grandes fêtes, afin
d'éviter un attroupement de badauds peu sensibles à la solennité de
l'occasion ; de même, ses adaptations de chants martiaux amenaient bien
au delà des convaincus politiques dans la nef du nouveau Temple.
[[]]
Le double disque de Michel Chapuis
et Marina Tchebourkina, chez
Natives, est la parution la plus complète à ce jour (quoique pas
intégrale me semble-t-il) du répertoire de Balbastre, assez mal
représenté au disque, une fois retiré les albums de clavecin. Je trouve
tout de même le son de Saint-Roch bien blanc et moderne dans leurs deux
registrations ; c'est pourquoi j'ai plutôt choisi en illustration
sonore un Offertoire joué à Saint-Roch également, mais par Françoise Levechin-Gangloff (chez
Skarbo), plus typé, et qui donne bien à entendre les accompagnements
épurés de style classique, propres à Balbastre.
Sur les titulaires du XIXe siècle,
il y aurait un sujet passionnant à
filer, mais Desprez, Blin, Pollet, Danjou et Sergent (titulaire de 1847
à 1900 !) n'ont pas marqué l'imaginaire collectif, ni même le
répertoire pour orgue tel qu'il est aujourd'hui ; ce serait le sujet
d'une notule à part, à construire par exemple avec les autres grands
pôles de la création organistique d'alors, entre Sainte-Clotilde
(Franck, Pierné, Tournemire), la Madeleine (Lefbure-Wély, Saint-Saëns,
Dubois, Fauré) et Saint-Sulpice (Widor).
Le dernier titulaire emblématique avant d'évoquer la
période contemporaine est bien sûr Louis
Vierne
(de 1900 à sa mort, en 1937). Auteur de beaucoup de musique de chambre
et de mélodies, de quelques poèmes chantés avec orchestre / petits
oratorios / cantates, il nous reste peu de musique sacrée, de sa main,
l'essentiel de sa musique d'orgue étant ou abstraite (les symphonies), ou profane (les 24 Pièces de fantaisie,
quoique évoquant quelquefois des aspects architecturaux ou sonores des
églises, gargouilles et carillons – j'y reviendrai), ou écrite pour des
circonstances exceptionnelles
(la Marche triomphale pour le centenaire de Napoléon – une pièce
splendide au demeurant).
Nous avons bien une Messe solennelle à deux orgues,
mais elle est conçue pour Saint-Sulpice, où elle est créée avec Widor
l'année où Vierne entre en fonctionne à Notre-Dame. Il reste donc
essentiellementquelques motets pour solo et orgue (Ave Maria, Ave Verum, trois motets Op.21
perdus), un Tantum ergo
composé à seize ans, et des œuvres pour orgue quelquefois (elles sont
très minoritaires) destinées à la liturgie : deux Messe basse pour orgue, très jolies
ponctuations sur les jeux de fond, un Prélude
funèbre, une Communion
(là aussi, ces deux-là ne furent pas écrits pour Notre-Dame a priori,
composés avant sa nomination). À cela s'ajoute le petit cycle de
mélodies – peut-être la plus belle chose qu'il ait écrite, avec la
mélodie « Marine » des Spleens et
Détresses – Les Angélus,
tout à fait profane, mais en lien avec les cloches et et les heures du
jour rythmées par le sacré.
Sa musique a plusieurs visages : il donne
quelquefois dans une forme de pittoresque
(ses Pièces de fantaisie à
l'orgue, ses Préludes à
titres au piano, ses mélodies parfois assez visuelles), mais reste
toujours marqué par une manière de
sévérité, de tristesse, qui peut devenir particulièrement
menaçante lorsqu'elle s'exprime dans ses œuvres abstraites comme son Quintette
piano-cordes (un tombeau pour son fils Jacques) ou ses symphonies pour
orgue, à l'harmonie chargée et aux atmosphères très peu lumineuses. Ses
quelques improvisations transcrites révèlent que, pour l'ordinaire de
la messe comme pour les grandes célébrations, il se contraignait à une
écriture plus simple et moins sinistre.
Il faut dire que la
vie
l'a peu épargné : menacé toute sa vie par une maladie héréditaire
l'emmenant progressivement vers la cécité, exclu de la succession de
Guilmant au Conservatoire à cause de disputes entre Fauré (directeur du
Conservatoire) et Widor (son maître), tôt séparé de sa femme Arlette
(qui lui était infidèle), il perd ses deux fils brutalement, André de
la tuberculose à dix ans, tandis que Jacques se suicide à 17 ans, alors
qu'il est engagé volontaire sur le front (pour lequel son père, en
raison de son âge, avait dû lui écrire une dispense). Clairement, chez
lui, la biographie a teinté la musique de cette absence de joie – qui
caractérise ses couleurs sonores, jusque dans les pièces de fête.
[[]]
Steven Lancaster et Kevin Vaughn dans le troisième
Angélus, « Au soir ».
Album constitué d'un ensemble de chants sacrés (hors celui-ci,
profane à thème sacré), paru chez Albany.
(La seule autre version complète que j'aie trouvé est dans sa
version originale pour soprano, chez Herald, et couplée avec la Messe
Solennelle.)
La
malédiction se poursuit avec sa succession : son assistant et protégé Maurice Duruflé est écarté (Vierne
n'avait pas donné entièrement satisfaction à la hiérarchie), et c'est
un autre assistant, Léonce de
Saint-Martin, est choisi – son mandat dure jusqu'à l'ère
contemporaine, avec la nomination de Cochereau en 1954. Comme je crois
que l'empreinte des organistes-compositeurs suivants est plutôt celle
d'organistes-improvisateurs que de compositeurs ayant activement influé
sur leurs contemporains et successeurs (même s'ils ont pour certains,
comme Pierre Cochereau et Jean-Pierre Leguay, légué une œuvre écrite,
et qui pour ce dernier excède assez nettement le répertoire d'orgue),
je réserve leur exploration dans le cadre du troisième chapitre de
cette série : les interprètes actuels de la musique à Notre-Dame.
Un mot sur Duruflé
peut-être ? Très loin de l'esthétique tourmentée de Vierne
(surcharge harmonique, charge émotionnelle très lourde), Duruflé
travaille d'abord sur l'inclusion des modes grégoriens, sur une forme
d'ascèse, de retour à une épure qui regarde vers le passé – même si sa
musique est en réalité d'une sophistication tout à fait de son temps.
Il reste désormais régulièrement joué pour son Requiemet sesQuatre Motets sur des
thèmes grégoriens , son Notre
Père à quatre voix (en particulier par les ensembles amateurs,
car ils sont d'une exigence vocale modique tout en fournissant une
musique qui n'est pas de seconde catégorie), toutes des œuvres très
postérieures (1947-1977) à sa période à Notre-Dame (1927 à 1937,
lorsque Vierne meurt à la tribune alors que Duruflé l'y assiste).
Il a pourtant écrit un peu au delà, Trois Danses
pour orchestre (beaucoup plus hardies, on entend la préfiguration de
Jolivet et autres français traditionnels-profusifs du milieu du XXe
siècle), uneMissa cum
jubilo(pour baryton solo, chœur de barytons – là encore
une réminiscence grégorienne – et orgue ou orchestre !), une pièce
tripartite pour flûte, alto et piano, un peu de piano solo ou à quatre
mains (dont des versions, préalables et postérieures, de ses Danses symphoniques), et bien sûr
un peu plus d'une heure de musique
d'orgue.
De sa musique prévue pour exécution entre des murs
sacrés, seules deux pièces, pour orgue,
datent de sa période comme assistant
à Notre-Dame : lePrélude, Adagio & Choralsur le Veni Creator
(1930), caractéristique de son goût pour le grégorien, qui lui vaut
alors le Prix de Composition des Amis
de l'orgue, et sa Suite Op.5 (1932), davantage sombre et
marquée par l'esthétique de Vierne par endroit (le final !) contenant
Prélude, Sicilienne et Toccata.
[[]]
Frédéric Ledroit dans le Prélude du Veni Creator de Duruflé,
sur l'incroyable Miocque-Beuchet d'Angoulême.
Il existe quantité de bonnes versions isolées de ces
deux pièces (Torvald Torén chez le spécialiste Proprius, par exemple),
mais on trouve facilement des intégrales : Henry Fairs chez Naxos (je
déconseille), Hans Fagius
chez BIS (pas énormément de relief), Friedhelm Flamme chez CPO
(très bien, même s'il existe prises de son plus physiques), Frédéric Ledroit chez
Skarbo (très belles atmosphères, contrastes frappants, certes capté un
peu loin du son, mais on entend tous les bruits de mécanique !), Todd Wilson chez Delos (le
fruité du Schudi de Dallas est un régal)…
Dans les prochains épisodes de cette série (qui devait n'être qu'une
courte sélection discographique, mais le sujet est trop stimulant pour
s'y limiter…) :
2. Littérature et
imaginaires
… où l'on explorera les évocations du Moyen-Âge qui peuvent
soutenir une rêverie autour des cathédrales (la « Fête des Fous et de
l'Âne »…), les descriptions
sonores d'éléments architecturaux (vitraux, rétables, gargouilles…),
bien sûr les adaptations du roman de Hugo (Bertin, Schmidt, Auric…).
3. Les
interprètes de Notre-Dame aujourd'hui
… où l'on s'interrogera sur les musiciens qui ont fait vivre la musique
de la cathédrale ces dernières décennies.
Conçue au départ pour satisfaire de simples
demandes, guidées par la vive émotion du moment, de playlists thématiques, cette
petite exploration revêt aussi, à mon sens, un réel intérêt pédagogique
: en se fixant sur un seul lieu
(a fortiori un lieu aussi
précisément documenté), je trouve intéressant de mesurer les évolutions des formats
musicaux liturgiques, para-liturgiques, extra-liturgiques, voire leur
rapport avec le le lieu et l'histoire.
Actuellement, Musiques
à Notre-Dame, qui animait avec des programmes ambitieux
(compositeurs peu joués, ensembles invités aussi bien que mise à
contribution de la formidable Maîtrise d'enfants et d'adultes) les
mardis musicaux du lieu, tend à déplacer ses concerts à Saint-Sulpice, la cathédrale par
intérim (aussi victime toute récente d'un incendie, mais passons).
Et que deviendront les titulaires de l'orgue ?
Certes souvent multi-titulaires et assez primés, éprouvés et admirés
pour trouver du travail sans trop d'effort, mais pour s'installer de
façon définitive à une tribune aussi prestigieuse, cela peut supposer
un déménagement assez lointain, ou beaucoup de patience – plus longue
potentiellement que la reconstruction, les tribunes de grande facture
étant en général conservées à vie, voire dynastiquement (les Bardon à
Saint-Maximin !)…
Ce sera peut-être le quatrième chapitre de cette série, tandis se
dessinera le choix de végétaliser les ruines sous un globe en verre
composite couronné d'une flèche en carbone vermillon gonflable offerte
par Jeff Koons.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Genres a suscité :
Cœli enarrant : « In sole posuit
tabernaculum suum ». Solo suspendu de basse-taille, à la lente colorature,
miraculeusement articulé par Jérôme Correas.
[[]]
Venite exultemus : «
Quoniam ipsius est mare »(Jérôme
Correas). Cette fois, vocalisation rapide, avec un contrechant de hautbois
concertant et des cordes palpitantes typiques de la manière italienne…
et des orages à la française.
[[]]
Venite exultemus : «
Hodie si vocem »(Catherine
Padaut). La voix juvénile de Catherine Padaut mêle sa sobre prière à un
chœur d'hommes, dispositif très inhabituel dans le répertoire français
documenté (on songe plutôt à la
Passion selon saint Jean de Bach).
[[]]
Cœli enarrant gloriam Dei,
chœur liminaire.
Grand début en majesté, typique du genre.
Compositeur :Jean-Joseph CASSANÉA de MONDONVILLE (1711-1772) Œuvre : Cœli enarrant gloriam
Dei (1750) et autres grands motets Commentaire 1 : Bien que
défenseur du style français aux côtés de Rameau dans la
Querelle des Bouffons (contre Rousseau et tous les philosophes – qui
n'entendaient manifestement rien à la musique et voulaient de
jolies
ritournelles), Mondonville illustre, pour l'auditeur du XXe siècle, un
tournant spectaculaire dans le style français, en réalité amorté
dès la
fin du XVIIe siècle avec la vogue de l'opéra-ballet, tandis que toutes
les les tragédies, pourtant jamais aussi travaillées, tombaient les
unes après les autres devant un public instatisfait.
En effet, quittant le hiératisme et la primauté
prosodique des
genres lyriques français, Rameau et Mondonville adoptent un style
beaucoup plus mélodique et souple,
qui fait la part belle aux
coloratures (vocalisations sur
une seule voyelle à l'intérieur d'un
mot) et à une orchestration généreuse
et volontiers spectaculaire.
Un
style plus purement musical, plus brillant et généreux, que l'auditeur
d'aujourd'hui qualifierait volontiers… d'italien. Mais ce n'était pas
du tout ainsi qu'on le percevait alors – la notion d'italianisme varie
considérablement selon les périodes (à la fin du XVIIe cela désigne le
contrepoint et la surprise harmonique, au milieu du XVIIIe l'imitation
d'ariettes simples à la façon des intermèdes bouffe, au début du XIXe
l'influence du bel canto et
donc la mise en valeur de la voix devant
tous les autres paramètres musicaux).
Interprètes : Catherine
Padaut, Guillemette Laurens, Rodrigo del Pozo, Jérôme Correas ; Les
Chantres de la Chapelle, Ensemble Baroque de Limoges, Christophe Coin Label : Astrée – Auvidis
(1997) Commentaire 2 : Les
meilleurs représentants historiques du renouveau baroque français sont
présents, en particulier la saveur capiteuse de Guillemette Laurens et
le verbe de Jérôme Correas, imperturbablement posé sur un timbre
mordant et résonant… L'Ensemble Baroque de Limoges, comme toujours, et
dans ce disque plus encore que dans les autres, n'a rien d'un ensemble
de niveau provincial et sert avec chaleur et beaucoup de style ce qui
est, après l'opéra, le genre matériellement le plus exigeant de la
musique du XVIIIe siècle.
Une merveille de chaque instant, des voix fines et
calibrées pour ce répertoire, des phrasés intelligibles et expressifs,
un orchestre très coloré et tout à fait précis… le meilleur de tous les
mondes à la fois.
Un peu de
contexte : Mondonville
Mondonville est un autre exemple (Boismortier pour
la décennie précédente) de provincial
(né à Narbonne) dont la fortune
s'est faite à Paris : d'abord violiniste & chef à Lille, puis au
Concert Spirituel à Paris, il épouse une claveciniste, se lie avec
Rameau. Il est celui qui crée le label « Pièces de clavecin en concert
», plusieurs années avant Rameau. Il est aussi le premier, à ma
connaissance (je n'ai pas trouvé d'éléments sur le sujet, je livre
simplement un constat personnel sur la petite partie du répertoire qui
m'est accessible), à être publié de façon méthodique en numéros d'opus.
Sa musique de
chambre, en grande quantité, jouit
d'une belle réputation – mais demeure essentiellement décorative, comme
à peu près tout le répertoire instrumental baroque, à l'exception de
quelques Germains fanatisés. Ses opéras
se caractérisent aussi par leur
rondeur, leur moelleux, dans une veine où l'intrigue est devenue
complètement secondaire et essentiellement le prétexte à ballets et
ariettes.
Ce sont donc ses
grands motets (compositions sur les psaumes avec orchestre,
solistes et chœurs, contrairemnet aux petits motets qui sont écrits
pour un à trois chanteurs, basse continue et parfois un ou deux
instruments mélodiques) qui lui valent cette belle
notoriété, en raison de leur grande variété au sein d'une même mise en
musique, de leur orchestration brillante, de leurs effets inédits ou
saisissants, de leur veine mélodique immédiate. Sur les 17 attestés, il
ne nous en reste que 9.
Complément
discographique :
… ce qui nous amène à la recommandation
complémentaire. Le disque standard, recommandé par tous (et à bon
droit), est celui des Arts Florissants,
avec trois autres grands motets : le majestueux Dominus regnavit, le très figuratif
In exitu Israel (avec les
flots en furie de « Super flumina Babylonis »), et le De profundis. Attaques fines,
mobilité, c'est un univers différent de la recherche de l'atmosphère et
de la couleur du disque de l'Ensemble Baroque de Limoges – dans les
deux cas, le soin apporté à la déclamation est très réel, témoin d'une
forme d'âge d'or dans l'intérêt pour la rhétorique des interprétations
baroques. Complément absolument évident au présent disque.
Encore une fois, sélection personnelle dont le ressort est souvent la
rareté ou la bizarrerie. Pour une sélection plus transversale et moins
triée, l'Offi et Cadences sont assez complets (tout en ratant certaines
de mes propositions, considérant les recoins où je râcle des pépites et
ma veille généralisée des clubs interlopes). Et bien sûr France Orgue
pour les concerts de pouêt-pouêts à tuyaux, ce n'est pas exhaustif,
mais de très loin ce qu'on trouve de plus complet !
1. Rétroviseur
En cliquant sur les liens, mon avis (égrené en général sur le fil
Twitter de CSS dans les heures suivant le spectacle, voire dès
l'entracte) apparaît. Je m'efforce autant que possible de remettre
aussi les œuvres en perspective et de poser des questions plus larges
que le bon / pas bon du soir donné, aussi j'espère que les
retardataires et les absents y trouveront quelques satisfactions tout
de même.
Les ♥ mesurent mon émotion (depuis « ça va, c'est joli » jusqu'à
l'extase), non la qualité des spectacles. Des spectacles que j'ai
trouvés remarquables m'ont touché avec modération, tandis que d'autres
plus bancals ou moins exceptionnels m'ont bouleversé. C'est ainsi. Quant à ♠ : j'ai pas du tout aimé.
♥ Agréable, mais je ne suis pas entré dans le spectacle.
♥♥ Intéressant.
♥♥♥ Excellent.
♥♥♥♥ Merveilleux.
♥♥♥♥♥ Événément marquant dans une vie de spectateur.
♠ J'aime pas.
♠♠ Je déteste.
♠♠♠ C'est scandaleux ! (encore jamais attribué)
♠♠♠♠ J'ai hué le metteur en scène et vais lui défoncer sa race à la
sortie.
► #12 Extraits de tragédies en musique (LULLY,
Charpentier, Destouches, Rameau) pour
soprano (Eugénie Lefebvre) et
deux clavecins, dans la merveilleuse église (juxtapositions
XIe-XVIe) d'Ennery. Un délice d'éloquence et de contrepoints : grand,
grand concert. ♥♥♥♥♥
► #13 Révélation de
Léonora Miano (pièce
mythologique évoquant les traites négrières) mis en scène par Satoshi Miyagi en
japonais à la
Colline, avec un orchestre de 11 percussionnistes. Un univers très
étonnant. (avec des morceaux de mythologie et d'onomastique dans mon
commentaire) ♥♥♥
► #14 Rarissime exécution en concert du Quintette
piano-cordes de Jean Cras,
les chants de marin les plus modulants que l'on puisse rêver !
(avec quelques extraits de partition) ♥♥♥♥♥
► #15 Bérénice
de Michael Jarrellà Garnier. Grande
déception – je n'y retrouve ni le sens dramatique de Cassandre (qui n'était certes pas
un opéra), ni le contrepoint lyrique de Galileo (qui n'était certes pas sis
sur des alexandrins français). ♠
► #16 Symphonie
n°7 de Stanford (et Concerto pour clarinette), Éric van Lauwe. Très
belle interprétation, œuvres pas au faîte du catalogue de Stanford. ♥♥
► #17 Tristan und Isolde: Serafin, Schager, Gubanova, Goerne, Pape ; Viola, Sellars, ONP,
Jordan. ♥♥♥ (ça en mérite davantage, mais je connais tellement l'œuvre
que l'effet de surprise n'est pas le même, et du fond de Bastille…)
► #18 Grétry, Le Jugement
de Midas. CRR de Paris. ♥♥♥♥
► #19 Destouches, Issé.
Wanroij, Santon, E. Lefebvre, Vidal, Collardelle, Lecroart, Dolié,
Barolz ; Chantres, Les Surprises, Camboulas. ♥♥ (parce que c'est une
nouveauté… mais pas palpitant, la faute au livret, et sans doute aussi
un biais d'interprétation défavorable au drame, à la danse, à la
déclamation)
► #20 Orgue à la Madeleine par Matthew Searles : Franck, (Samuel)
Rousseau, Saint-Saëns, Tournemire, Demessieux… Programme français assez incroyable, autour des
chorals et de l'improvisation transcrite (celles de Saint-Saëns et
Tournemire sont incroyables !). ♥♥♥♥♥
► #21 Quatuor a cappella
Bonelli, dans Josquin, Palestrina, Victorian, Mendelssohn,
Sullivan, bruckner, Debussy, Peterson-Berger, Duruglé, Kodály, Poulenc,
gospels… à un par partie ! Fulgurant, la technique parfaite, et
jusque dans les langues ! ♥♥♥♥♥
► #22 Maeterlinck, La
Princesse Maleine, Pascal Kirsch. ♥♥♥♥♥
► #23 Bernstein, Candide.
Swanson, Devieilhe, Rivenq, Amiel, Saint-Martin, Courcier, Koch. Opéra
de Marseille, Robert Tuohy. ♥♥♥♥
► #24 Toshiki Okada, Five Days in March
(en japonais). ♥♥
► #25 Meyerbeer, Les
Huguenots. Oropesa, Jaho, Kang, Testé… Kriegenburg, ONP,
Mariotti. ♥♥♥♥♥
► #26 Berlioz, La
Mort de Cléopâtre (Richardot), Symphonie fantastique, ORR,
Gardiner. ♥♥♥♥
► #27 Debussy, Pelléas et Mélisande,
version piano. Lanièce, Dominguez, Degout, Dear… Martin Surot. ♠
(c'est terrible, encéphalogramme plat… vraiment dangereux à présenter
après si peu de répétitions… et pas du tout aimé ce que faisaient les
chanteurs, alors même que j'ai adoré Lanièce jusqu'ici, mais il change
sa voix, et beaucoup aimé Dear, mais dans des rôles plus opératiques…)
► #28 Haendel, Serse. Fagioli, Kalna, Genaux, Aspromonte,
Galou, Andreas Wolf, Biagio Pizzuti. Il Pomo d'oro, Emelyanychev. ♥♥♥♥
(interprété comme cela, quel plaisir !)
► #29 Baroque
viennois (Kerll, Fux, Conti, Schmelzer) par le Consort Musica Vera.
Une brassée de découvertes ! ♥♥♥♥
► #30 Emond de
Michalik. ♥♥♥♥♥ (en cours de commentaire, revenez plus tard)
► #31 Magnard, Hymne à la
Justice, par les Clés d'Euphonia. (Et Ravel main gauche,
Strauss Tod und Verklärung.)
♥♥ (Magnard passionnant et très réussi, j'étais dans de moins bonnes
dispositions pour écouter le reste du programme.)
Et quelques déambulations illustrées d'octobre :
☼ La Forêt de Rambouillet traversée du Sud au Nord, du
Palais du Roi de Rome jusqu'aux Étangs de Hollande.
☼ La Forêt d'Armainvilliers, ses arbres remarquables et vestiges
archéologiques.
☼ Baillet-en-France, Chauvry, Béthemont, Villiers-Adam… villages autour
de la Forêt de l'Isle-Adam
Pour ceux qui ne sont pas mis en lien, vous les trouverez épars sur cette page.
2. Distinctions
Quelques statistiques :
● 20 concerts en octobre (oui, c'est beaucoup) dans 18 lieux différents
dont 6 où je n'avais jamais mis les pieds. C'est plutôt bien d'y
parvenir encore, après dix ans de loyaux services dans la région.
Quelques ovations musicales :
● Putto d'incarnat de l'exhumation : Consort Musica
Vera pour le Requiem de
Kerll, Ferey & Sine Qua Non pour le Quintette piano-cordes de Cras,
Matthew Searles pour l'ensemble de son programme.
● Putto d'incarnat œuvre : Les Huguenots de Meyerbeer, Callirhoé (extraits) de Destouches,
Requiem de Kerll, Quintette de Cras, Médée (extraits) de Charpentier.
● Putto d'incarnat claviers :Clément Geoffroy (à deux clavecins
+ continuo Issé), Matthew
Searles (registration et souplesse).
● Putto d'incarnat orchestre : Orchestre Révolutionnaire et
Romantique (couleurs et cohésion dans Berlioz), CRR de Paris et
environnants pour Grétry (quel engagement !).
● Putto d'incarnat direction : Mariotti (animer ainsi cet
orchestre, et rattraper l'air de rien les décalages des chanteurs dans
les grands ensembles des Huguenots,
du grand art), Ph. Jordan (Tristan).
● Une belle moisson de chanteurs
exceptionnels (et je pèse mes mots) :
Morgane Collomb (Kerll), Fanny Soyer (quatuor a cappella), Eugénie Lefebvre
(Médée, Callirhoé, Amélite, Hespéride d'Issé), Marion Vergez-Pascal
(quatuor a cappella),
Bo Skovhus (Bérénice), Mathieu
Lecroart (Issé), Biagio Pizzuti (Serse), Andreas Wolf (Serse), Adrien Fournaison (quatuor a cappella)… auxquels nous
décernons volontiers un putto
d'incarnat 2018.
● et les Putti
d'incarnatdel'injustice
critique,
pas forcément adorés comme ceux choisis précédemment, mais réellement
admirés, excellents, au-dessus de la désapprobation et que j'ai pu lire
ou entendre de façon récurrente à leur encontre : Ermonela Jaho,
Martina Serafin, Yosep Kang, Il Pomo d'oro… Courage les petits, vous
êtes des grands ! Quelques saluts théâtraux :
● Putto d'incarnat théâtre : Maleine de Maeterlinck (pour le
texte et sa vie sur scène, pas pour la mise en scène qui l'abîme en
certains endroits), Edmond de
Michalik (une sorte de vaudeville à références littéraires, très
accessible et tout à fait jubilatoire à chaque instant).
● Putto d'incarnat acteurs : Haruyo Suzuki (voix
d'Inyi dans Révélation),
Bénédicte Cerutti (la Reine étrangère dans Maleine), Cécile Coustillac (la
Nourrice semi-comique dans Maleine),
Nicolas Rivenq (quel anglais remarquable en narrateur-Pangloss de Candide).
Autant dire que je ne suis pas assuré que novembre soit du même tonnel…
3. Sélection des raretés
et événements
En rouge, les interprètes qui
méritent le déplacement.
En gras, les œuvres rares.
Et donc combiné : œuvres rares et
tentantes (déjà écoutées, ou quelquefois simplement
significatives / prometteuses).
Vendredi 2
→ Auditorium de Vincennes : Hymne à la
Justice de Magnard (+ Tod & Verklärung, Ravel gauche). Les
Clefs d'Euphonia. Libre
participation.
→ Gaveau : Schütz, Erlebach, Theile, Ritter, Tunder par l'Arpeggiata.
Samedi 3
→ 16h, Saint-Gervais. Intégrale des motets de Couperin #4 par
l'Ensemble Marguerite Louise (Gaëtan Jarry). Libre participation.
→ 18h, Royaumont, MasterclassImmler & Deutsch
avec Garnier & Oneto-Bensaid
(putto d'incarnat novembre
2017), Boché (putto d'incarnat mai 2018 et juin
2018) & Vallée… 18h, sur inscription.
→ Saint-Merry, violoncelle roumain & français.
→ Maison de la Radio, Esther
de Racine avec la musique de scène
d'origine de Moreau.
→ Auditorium de Vincennes : Hymne à la
Justice de Magnard (+ Tod & Verklärung, Ravel gauche). Les
Clefs d'Euphonia. Libre
participation.
Dimanche 4
→ 14h30, Péniche Over the Rainbow : des succès de comédie musicale sous
la direction de l'ancien grand chanteur-baroque-français Luc Coadou.
→ 15h, Saint-Germain-des-Prés : Concert
baroque & musique ancienne coréenne.
→ 16h, Auditorium de Vincennes : Hymne à la
Justice de Magnard (+ Tod & Verklärung, Ravel gauche). Les
Clefs d'Euphonia. Libre
participation.
→ 17h Temple Saint-Pierre (Paris XIX), Reincken
au clavecin et Pachelbel à l'orgue par Clément Geoffroy (putto d'incarnat de septembre 2018
et octobre 2018). 55 rue Manin, gratuit.
--
Lundi 5
→ Philharmonie, création de CHEN Qigang,
Capitole, Sokhiev.
Mardi 6
→ 12h30 puis 19h, CNSM : ECMA,
Académie de Musique de Chambre Européenne, le lieu chaque année de mes
grands coups de cœur et de mes nouveaux chouchous ! J'y ai
découvert avant tout le monde les Akilone, Hanson, Arod, Sōra, Zadig,
lorsqu'ils étaient encore élèves…
→ 12h30, Orsay, masterclass de la Fondation Royaumont, cf 3 novembre.
→ Opéra de Versailles, Berlioz, Damnation de Faust. Antonacci, Vidal, Courjal, Les
Siècles, Roth. Alerte glottique ! Mathias Vidal a remplacé
en catimini (le déjà très bon) Bryan Register. On se retrouve donc avec
le plus beau plateau jamais réuni pour cette œuvre. Hélas, il ne reste
plus que des places à 80€, car tout était déjà parti…
Mercredi 7
→ Temple du Luxembourg : Massé, Paul & Virginie ;
Compagnie de L'Oiseleur. T.
Rousseau, G. Laurens, Ratianarinaivo, Qiaochu Li… Massé n'a pas
écrit que les pièces légères Les
Noces de Jeannette (grand succès d'alors) ou Galathée (qui a bénéficié, il y a
longtemps, des rares honneurs du disque) ; voici un de ses drames plus
sérieux, qui met en relation ces héros emblématiques de la littérature
française avec leurs lecteurs, avec de beaux
ensembles consonants mais riches. Hâte d'entendre cela en action
! Libre participation.
→ Philharmonie : Tippett, A Child
of Our Time ; Connolly, Padmore,
Relyea, OP, Adès. Oratorio très réussi (style brittenien en
mieux), son œuvre emblématique.
→ Philharmonie : Armand Couperin,
Dandrieu… par Béatrice Martin,
Olivier Baumont, Claire Antonini, et Julien Cigana à la
déclamation en français restitué (il n'y a pas plus savoureux que lui
!).
→ Odéon : Début des Femmes Savantes
mises en scène par Braunschweig.
Jeudi 8
L'une des journées les plus riches de l'année !
→ 18h, Musée d'Orsay : Lauréats de la Fondation Royaumont (dont les
membres de la masterclass du 3 novembre) répartis dans le musée !
→ 19h, CNSM : Ouverture du Fliegende Holländer, Concerto pour
violon et orchestre à vents de Weill, Concerto pour violon n°2
de Bartók. Orchestre des
Lauréats du Conservatoire. Gratuit.
→ Mairie du IIIe : Quintette
piano-cordes de Durosoir (et celui de Franck) par l'Ensemble Syntonia (putto d'incarnat 2017). Gratuit ?
→ Philharmonie : Tippett, A Child
of Our Time ; Connolly, Padmore,
Relyea, OP, Adès. Oratorio très réussi (style brittenien en
mieux), son œuvre emblématique.
→ Orsay : Immler-Deutsch
dans Schreker,
Grosz, Gál, Wolf, Berg. Rarissime et exaltant mais cher pour un
récital de lied (35€).
→ Invalides : Requiem de Farr,
Élégie pour cordes et harpe de Kelly. Pas des chefs-d'œuvre
intersidéraux, mais plaisants et rarissimes.
→ Seine Musicale : Haydn, Symphonie
n°102, une Symphonie de CPE
Bach, Concerto pour piano n°20 de Mozart. Insula Orchestra, Christian Zacharias.
→ Philharmonie : Louis
& François Couperin
par Rousset.
→ CRR de Paris : Debussy, Pelléas ; la formation n'est pas claire,
j'avais compris Pascal Le Corre au piano, mais je vois qu'à présent des
élèves instrumentistes sont crédités. Gratuit.
→ Ivry : Les Justes de Camus.
Vendredi 9
→ TCE : Verdi, Nabucco ;
Opéra de Lyon avec Anna
Pirozzi, Leo Nucci… Les meilleurs titulaires d'aujourd'hui, pour
un opéra d'un accomplissement remarquable, certes un tube, mais guère
donné en France.
→ Chapelle Royale de Versailles : Moulinié,
Cantique de Moÿse & Requiem, motets Louis XIII de Formé et Bouzignac.
18€.
→ Philharmonie : Durosoir, Amoyel,
Britten, Debussy, Bach sur une copie du violoncelle de fortune de
Maurice Maréchal, dans les tranchées. Par Emmanuelle Bertrand.
→ CRR de Paris : Debussy, Pelléas ; la formation n'est pas claire,
j'avais compris Pascal Le Corre au piano, mais je vois qu'à présent des
élèves instrumentistes sont crédités. Gratuit.
→ Massy : Samson & Dalila, production de Metz (Kamenica, Furlan, Duhamel).
→ Chelles : Sopro, pièce de
Tiago Rodrigues en portugais, autour de la figure d'une souffleuse
(réellement souffleuse). Donné également jusqu'à mi-décembre au Théâtre
de la Bastille, dépêchez-vous, la plupart des dates sont complètes.
Samedi 10
→ 15h, Cortot : Septuor de Saint-Saëns (OCP)
→ 18h, Gargenville (aux
Maisonnettes, l'ancienne maison de Nadia & Lili Boulanger),
concert viole de gambe / clavecin. 8€.
→ 20h, Église écossaise : violon-piano
de Janáček, Sonate
pimpante de Rodrigo,
Beethoven 9.
→ 20h30, La Chapelle-Gaillard : Lambert, Jacquet, Marais, Dandrieu,
etc. Entrée libre.
Réservation conseillée.
→ Début de Nel paese d'inverno
(en italien) de Silvia Costa, plasticienne
qui a été l'assistante de Castellucci.
Dimanche 11
→ Ivry : Les Justes de Camus.
→ 21h, Philharmonie : Chœurs de Caplet (Messe à 3), Reger, Schönberg,
Ravel, Poulenc, Fujikura. Chœur de Chambre du Québec,
Sequenza 9.3, Chœurs de l'Armée Française. Déplacé à 21h pour cause
d'Armistice. Complet mais vérifiez sur la Bourse aux Billets (ou
demandez-moi, je risque de revendre ma place…).
--
Lundi 12
→ CNSM : programme de chambre au Salon Vinteuil du BDE.
→ Athénée : Mirianashvili.
→ 21h, Théâtre de la Bastille : Sopro,
pièce de
Tiago Rodrigues en portugais, autour de la figure d'une souffleuse
(réellement souffleuse).Jusqu'à mi-décembre,la plupart des dates sont
complètes.
Mardi 13
→ Toute la journée : masterclass de Gary Hoffman (violoncelle) au
CNSM.
→ 14h, CRR : masterclass publique sur les vaudevilles du XVIIIe siècle.
→ 18h, CNSM : pièces du compositeur récemment disparu Nguên Thiên Dao.
→ 20h, Colline : début du Lazare de Castellucci. → Chœur Calligrammes (putto
d'incarnat du
concert de l'année en 2017 et 2018 !), programme « Noël
espagnol des trois Amériques » : Guastavino, Susa, Galindez, Valera,
Corona (pardon, en vérifiant le lieu, je vois que c'est
évidemment en décembre)
Mercredi 14
→ 14h, CRR : masterclass publique sur les vaudevilles du XVIIIe siècle.
→ 19h, CNSM : concert de thèse, Paganini au piano. Liszt, Busoni, Michael Zadora, Ignaz Friedman.
Jeudi 15
→ 18h30, Favart : Stockhausen,
Donnerstag aus Licht.
L'opéra totalisant qui regroupe une large part de sa production sera
(partiellement) donné cette année : Jeudi
à l'Opéra-Comique, et plus tard dans la saison Samedi à la Philharmonie !
Ici, c'est avec mise en scène, une expérience qui vous convaincra
diversement (ensemble très hétéroclite, mais atonal bien sûr), à ne pas
rater, au moins pour connaître cet objet étrange.
→ 19h, CNSM : cours public d'improvisation de musique indienne
→ Orsay : pièces à thématiques circassiennes de Satie (Parade !), Stravinski, Rota,
Debussy (orchestrations de Children's Corner) etc., par le Secession
Orchestra dirigé par Clément Mao-Takacs. → Chœur Calligrammes (putto
d'incarnat du
concert de l'année en 2017 et 2018 !), programme « Noël
espagnol des trois Amériques » : Guastavino, Susa, Galindez, Valera,
Corona (pardon, en vérifiant le lieu, je vois que c'est
évidemment en décembre)
→ Philharmonie : Monologues de
Jedermann de Frank Martin par Goerne, un des grands cycles
vocaux du XXe siècle (assez récitatif et dramatique, comme les Vier dramatische Gesänge de Gurlitt
ou les Häxorna de Rangström).
Couplé avec la Dante-Symphonie
de Liszt, fameuse et très enregistrée mais peu donnée en concert.
Vendredi 16
→ Invalides (salon) : pièces à deux pianistes de Saint-Saëns, Debussy,
Rachmaninov, Chostakovitch. Avec Jean-Philippe Collard.
→ Philharmonie : Vivier, Grisey (Les
Chants du Seuil), EIC, Louledjian
(très remarquée la saison dernière dans la Damoiselle Élue – quelle
diction, quelle présence !).
Samedi 17
→ 16h30 Épinay-sous-Sénart : baroque des Andes.
→ 18h, Écouen : Jodelle, Cléopâtre
captive. Rare représentation de cette pièce fondamentale du
patrimoine français. Gratuit
sur réservation, dans le cadre merveilleux du château !
→ 18h30, Favart : Stockhausen,
Donnerstag aus Licht.
Voir jeudi pour commentaires.
Dimanche 18
→ 16h, Maison de la Radio : Chœurs de
Schubert, Mendelssohn, Brahms par le Chœur de Radio-France. Ma
dernière expérience, il y a près de dix ans, avait été très peu
concluante (techniques lourdes qui s'accommodent mal de cette forme
délicate), mais Sofi Jeannin (et désormais Martina Batič ?) les a
beaucoup assouplis pendant son bref intérim.
--
Lundi 19
→ Toute la journée au CNSM : masterclasses du Quatuor Ébène. Gratuit.
→ 19h, CNSM : Symphonies 1 de Beethoven et 9 de Schubert, par les Lauréats du Conservatoire
(multi-putto d'incarnat ces
dernières années). Gratuit
sur réservation.
→ 20h, Villette : début des représentations de l'épisode du Mahābhāratavu par Miyagi, avec son orchestre
de percussions (et en japonais), gros succès à Avignon…
Mardi 20
→ 19h, Bondy :Chansons de Bord de Dutilleux (bijoux
!), Chansons
de la Pointe de Manac'h,
Kodály, Ligeti, Fujiwara, par la Maîtrise de Radio-France. Gratuit.
→ 19h, CNSM : Concertos baroques de Jiranek, Heinichen, Reichenauer,
Bentner et Zelenka ! Gratuit.
Mercredi 21
→ 20h30, Bal Blomet : pièces d'Anthiome,
Berlioz, Saint-Saëns, Fauré. Ambroisine Bré et l'Ensemble Contraste. 22€.
Jeudi 22
→ 12h30 Petit-Palais : récital de lied & mélodie par Kaëlig Boché (double putto d'incarnat au dernier
semestre !) et Jeanne Vallée.
→ 20h, Invalides : Programme varié très étonnant. Pièces héroïques
pour orgue et cuivres de Widor et Dupré, extraits de Janáček (Glagolitique, Tass Boulba),
Bartók, Pärt, Nilović, Eötvös,
Rhapsodie pour clarinette et
orchestre de Debussy… !
→ 20h, Opéra Royal de Versailles : Salieri, Tarare.
Un des plus hauts chefs-d'œuvre de l'histoire de l'opéra, l'un des plus
grands succès de l'Opéra de Paris également. J'en avais présenté le livret et le contexte ici. Équipe de dingue
menée par Dubois, Bou, Rousset… Donné également à la Cité de la Musique.
→ 20h, Maison de la Radio : Bernstein,
Divertimento, Halil, Riffs ; Dusapin,
Morning in Long Island. ONF, Sirvend.
→ 20h, Fondation Singer-Polignac : Lauréats du prix Boulanger. Est-ce
public ? (souvent, non, mais je n'ai pas vérifié ici, étant déjà
pris…)
→ 20h, T2G : Début des représentations de la pièce de Hideto Iwaï (en
français).
→ Maison du Japon : « Jetons les livres ». Théâtre en japonais, viol /
pop / onirique / trash. Pas pour moi, mais doit être assez surprenant.
→ 20h30, Philharmonie : Koechlin, Vers la Voûte étoilée (très
jolie pièce, pas son chef-d'œuvre, mais on ne le joue jamais, c'est
déjà bien…) et autres programmes stellaires d'Adès, Holst, Ives, R.
Strauss. Orchestre de Paris, Pierre
Bleuse (absolument formidable dans le récent album d'airs
français de Julien Behr).
→ 21h, Théâtre de Saint-Louis-en-L'Île : mélodies de
Kuula, O. Merikanto, Sibelius, Melartin, par Sophie Galitzine
(une bonne voix) et Jean Dubé (oui, le
Jean Dubé !). Programme déjà rodé au moins depuis le début d'année.
Vendredi 23
→ 19h, CRR de Paris : Orchestre d'harmonie de la Région Centre dans Roger Boutry (Concerto
pour violoncelle et ensemble à vent), et arrangements :Lili
Boulanger (D'un matin de printemps), Debussy (Fêtes des Nocturnes) et Bernstein
(Suite de Candide). Gratuit.
→ 20h30 : Début de La Naissance de
la tragédie de Kuvers.
Samedi 24
→ 15h, Cortot : quatuor à vent. Français,
Villa-Lobos, Rossini, Beethoven, Poulenc, Jolivet…
→ Tout l'après-midi, MAHJ : Intégrale des
Quatuors avec piano de Mendelssohn (œuvres de prime jeunesse,
pas le plus grand Mendelssohn, mais déjà très belles et jamais données)
avec le Trio Sōra, Mathieu
Herzog, et culminant en fin de journée dans une transcription
de la Première
Symphonieavec leQuatuor Akilone (et un
piano) !
→ 20h30, Saint-Joseph-Artisan : Automn
de
Delius, première audition française de ce mouvement de suite
symphonique. Programme un peu moins aventureux que d'ordinaire (après
un tout-Stanford !). Couplage avec le Second Concerto de Brahms. Excellent orchestre d'Éric van Lauwe.
Libre participation.
Dimanche 25
→ 12h, Garnier : Quatuors de compositeurs d'opéra. Grétry
n°3, Verdi, Meyerbeer Quintette avec clarinette.
→ 16h, Saint-Joseph-Artisan : Automn
de
Delius,
première audition française de ce mouvement de suite symphonique.
Programme un peu moins aventureux que d'ordinaire (après un
tout-Stanford !). Couplage avec le Second Concerto de Brahms. Excellent orchestre d'Éric van Lauwe.
Libre participation.
→ 16h, Chapelle royale de
Versailles : Couperin, extraits de la Messe pour les Couvents par
Desenclos, et motets par l'Ensemble Marguerite Louise.
→ 17h, Le Pecq : Garnier & Oneto-Bensaid (laquelle fut multi-putto d'incarnat et vient de sortir
son premier disque, entièrement des transcriptions de sa main ! ♥) Dans Schubert, Duparc, Poulenc…
--
Lundi 26
→ Toute la journée, CNSM : masterclasses du Quatuor Modigliani. Gratuit.
Mardi 27
→ Uniquement des événements déjà cités.
Mercredi 28
→ 19h, CNSM : Concert (de chambre) de
l'Association de musique Sainte-Cécile, sorte de remise de prix
organisée par d'anciens du CNSM, une des plus anciennes associations
culturelles de France. Je ne dispose pas du programme, mais en principe
ce sont des gens plutôt bons – et c'est dans ces murs que je vis
régulièrement mes plus belles expériences de musique de chambre !
→ 20h30, Philharmonie : Salieri, Tarare.
Un des plus hauts chefs-d'œuvre de l'histoire de l'opéra, l'un des plus
grands succès de l'Opéra de Paris également. J'en avais présenté le livret et le contexte ici. Équipe de dingue
menée par Dubois, Bou, Rousset… Donné également à Versailles la semaine
précédente.
→ 20h30, Philharmonie : Intégrale des
airs de cour de Couperin (très peu donnés, même pas sûr d'en
avoir déjà entendu !) + divertissements, Sempé.
Jeudi 29
→ 19h, CNSM : orgue de Reger,
Escaich, Bach.
→ 20h, Maison de la Radio : Martinů (Concerto
pour violon n°1), Bernstein (Songfest,
une grande cantate assez réussie), Barber
(Adagio & ouverture pour The School for Scandal).
ONF.
→ 20h30, Grand-Palais : Lotti, Giove
in Argo, étudiants du CNSM, García-Alarcón. Gratuit sur réservation. On
dispose de très peu de choses de ce compositeur vénitien (et
essentiellement de la musique sacrée, très bien faite). On est à (1718)
à l'époque du premier seria,
mais on peut parier pour que ce soit plutôt du haut de gamme musical,
avec peut-être une forme plus libre, que de la pure ostentation vocale.
Mais c'est pur pari de ma part…
Vendredi 30
→ Fin de l'exposition des étonnantes gravures de Georges Focus à
l'École des Beaux-Arts.
→ 20h, Maison de la Radio : Symphonie
n°2 de Bernstein, OPRF,
Vasily Petrenko. Je trouve personnellement cette symphonie
particulièrement sinistre et insipide, mais elle est incontestablement
rarement donnée.
→ 20h, Opéra Royal de Versailles : première des trois représentations
d'Actéon de Charpentier et Pygmalion de Rameau, par l'Atelier
Tafelmusik de Toronto. Mise en scène toujours adroite avec peu de
moyens de Pynkoski.
→ 20h30, Philharmonie de Paris : Manfred
de Tchaïkovski. Orchestre des Jeunes de Roumanie, Mandeal. Très
peu joué en France et difficile à réussir, alors par de petits jeunes
enthousiastes, c'est tentant !
Samedi 1er décembre
→ 17h30, Écouen, Le Procès de Monsieur
Banquet (théâtre). Aménagement d'une pièce allégorique du XVIe
siècle, interprété par un seul comédien.
Dimanche 2 décembre
→ 17h, Invalides : Jacques Alphone
de Zeegant et Karoł Kurpinski, une Messe, et une Symphonie Chemin
des Dames !
Mon agenda étant déjà totalement occupé, je n'ai pas vérifié les
récitals d'orgue, mais si vous êtes intéressés, France Orgue fait une
grande partie du travail pour vous !
Courage pour vivre votre (meilleure) vie au milieu de toutes ces
tentations afférentes !
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Saison 2018-2019 a suscité :
Je signale ici, avant le bilan du mois d'octobre qui va nécessairement
patienter quelques semaines, quelques impressions de concert un peu
plus développées qu'à l'ordinaire :
♦ #12 Extraits de tragédies en musique (LULLY,
Charpentier, Destouches, Rameau) pour
soprano (Eugénie Lefebvre) et
deux clavecins, dans la merveilleuse église (juxtapositions
XIe-XVIe) d'Ennery. Un délice d'éloquence et de contrepoints : grand,
grand concert.
♦ #13 Révélation de Léonora Miano (pièce
mythologique évoquant les traites négrières) mis en scène par Satoshi Miyagi en japonais à la
Colline, avec un orchestre de 11 percussionnistes. Un univers très
étonnant. (avec des morceaux de mythologie et d'onomastique dans mon
commentaire)
♦ #14 Rarissime exécution en concert du Quintette
piano-cordes de Jean Cras,
les chants de marin les plus modulants que l'on puisse rêver !
(avec quelques extraits de partition)
♦ #15 Bérénice
de Michael Jarrellà Garnier. Grande
déception – je n'y retrouve ni le sens dramatique de Cassandre (qui n'était certes pas
un opéra), ni le contrepoint lyrique de Galileo (qui n'était certes pas sis
sur des alexandrins français).
Et ce soir, le Concerto pour clarinette et la Septième Symphonie de Charles Villiers Stanford !
[[]]
La plainte d'une Femme Affligée coryphée (Lucía Martín-Cartón), et ses
chœurs éplorés (acte III).
Compositeur :Jean-Baptiste LULLY (1632-1687) Œuvre :Alceste
(1674) Commentaire 1 :Alceste est la deuxièmetragédie en musique de LULLY,
l'avènement d'un véritable opéra à intrigue en langue française ;
victime d'une cabale de tous
les scribouillards inquiets de voir des cargos ultramontains se
déverser dans leur belle nation (Boileau et Racine notamment),
l'accueil mêle à ce débat (surtout littéraire) violent une réception
émerveillée de la Cour et du public, devant un type de spectacle
nouveau.
Car c'est vraiment dans Alceste que se fixe le récitatif LULLYste, beaucoup plus lyrique et
amplement accompagné, parfois avec l'orchestre tout entier, que dans Cadmus où sa sècheresse (quoique
déjà joliment mélodique) évoque davantage Monteverdi et Cavalli.
Je trouve aussi que c'est l'un des opéras de LULLY
où la constance de l'inspiration
est la plus élevée, aussi bien dans les récitatifs (très souples et
intégrés, traversés d'interventions multiples, de chœurs, quasiment des
« scènes », comme les appellent les romantiques), comme les regrets
d'Alcide au début de l'acte I, l'annonce de la mort d'Alceste au début de l'acte III (par
un coryphée féminin auquel fait écho un chœur mixte), et du côté des «
numéros » le duo d'adieu à Admète mourant (fin du II), le chœur
d'annonce de la mort d'Alceste (hors scène, peut-être une première , en tout cas
un effet rarissime qui a dû saisir l'auditoire d'alors – amplifié dans Thésée, l'opéra suivant, avec ces combats
décisifs qui envahissent, depuis l'extérieur, le temple où est réfugiée
l'héroïne, et l'opéra le plus repris en France jusqu'à 1730 au moins,
même recomposé par Gossec sur le même livret), les
marches funèbres d'Alceste à la fin de l'acte III. On peut y ajouter
l'irrésistible duo maritime de Tritons « Malgré tant d'orages / Et tant
de naufrages / Chacun, à son tour, / S'embarque avec l'Amour. » lors
des réjouissances de l'acte I.
C'est également l'opéra de LULLY où l'humour est le plus présent (il
devient rare après le fiasco courtisan d'Isis qui conduit à l'exil de
Quinault, cf. tableau synoptique ici ; mais c'était aussi une
composante, ai-je cru comprendre dans les témoignages du temps, qui
avait moins la faveur du roi que la grandeur et le pathétique) : les
amours de valets et confidents aux actes I et II (les rivaux, la
coquette rouée, le chantage au mariage), le comique de caractère (le
vieux guerrier qui arrive en retard à la bataille et rate le combat
ainsi que la victoire), et bien sûr le grand hit, le principal air à être resté
au répertoire au XXe siècle avant les mouvements musicologiques, avec (étrangement) « Bois épais » d'Amadis, l'air de Charon « Il faut
passer tôt ou tard dans ma barque », refusant le passage aux âmes de
l'Érèbe comme un vieil avare qui veille sur son trésor. En revanche,
contrairement au drame satyrique d'Euripide, l'humour ne porte pas du
tout sur les personnages principaux (Admète n'est pas un pleurnichard
avant sa mort et après celle d'Alceste, ses familiers ne sont pas des
pleutres qui ont peur de mourir…), simplement sur les sous-intrigues ou
des figures de caractère.
Si l'on met de côté les trois derniers opéras, plus
complexes et riches (Amadis, Roland, Armide), Alceste est assurément l'opéra de LULLY
qui m'impressionne le plus par sa succession
de trouvailles et son renouvellement
constant. Oui, avant même Atys
– qui n'est pas bien loin, mais dans lequel je trouve des affleurements
italiens plus évidents, tous les récitatifs et divertissements n'ont
pas le même relief mélodique et déclamatoire que dans Alceste.
Interprètes :Wanroij, Gonzalez-Toro, Crossley-Mercer, Martín-Cartón, Tauran, Bré, de Hys,
Bazola, D. Williams ; Chœur de Chambre de Namur, Les Talens Lyriques, Christophe Rousset Label :Aparté (2017) Commentaire 2 : Il
n'existait jusque là que deux
enregistrements officiels, Malgoire 1974 chez CBS (Palmer,
Brewer, van Egmond) et Malgoire 1992 chez Montaigne (Alliot-Lugaz,
Crook, Lafont). Le premier introuvable, le second épuisé mais pas
inacessiblement, simplement très frustrant (complètement hors-style,
lourd, terne et empesé ; Malgoire a depuis donné une version
merveilleuse en 2007 avec Gens, Crook et Rivenq, captée par la radio
mais jamais commercialisée).
La parution de ce
disque Rousset change tout : il s'agit non seulement d'une belle
version, mais même de l'un des plus beaux enregistrements d'un opéra de
LULLY , qui ne laisse aucune beauté de côté. J'avais
trouvé en salle que les chanteurs manquaient un peu de
soin dans la déclamation, mais les
timbres sont beaux et variés,
les incarnations fortes, le
style orchestral tellement parfait (à la fois hiératique et
dansant), les contrechants ducontinuo de Rousset vertigineux, la délicatesse du Chœur de Chambre
de Namur (dans un grand jour) tellement délicieuse…
Petite satisfaction glottophilique additionnelle, Lucía Martín-Cartón, une révélation
bouleversante (cela s'entend un peu moins au disque qu'en salle), la
seule à déclamer réellement (elle sort du Jardin des Voix, à peu près
le seul lieu désormais où l'on dispense cet enseignement au plus haut
niveau) et elle marque les appuis de la langue d'une façon
remarquablement naturelle et éloquente, avec un timbre clair mais des
couleurs capiteuses, qui évoque même en salle (mais pas du tout au
disque, pardon…) le fruité de la jeune Mellon – c'était assez
spectaculaire, cet effet de réincarnation.
En enregistrement, la voix paraît plus malingre qu'elle n'est en
réalité, mais la beauté de la diction et de la ligne demeurent. Rousset
ne s'y est pas trompé, et lui a confié les plus belles parties de
l'œuvre : la Nymphe de la Seine qui ouvre le Prologue et la Femme
Affligée qui annonce la mort d'Alceste, ainsi que d'autres personnages
moins clairement nommés (Nymphe, Ombre) mais qui disposent de
quelques-unes des plus belles pages musicales de l'opéra.
Ainsi à la fois un
jalon dans l'histoire du genre opéra et dans celle de la
discographie LULLYste (le meilleur volume de
l'intégrale Rousset manifestement en cours), le tout dans un son remarquablement aéré et des
équilibres réalistes qui méritait bien mention dans ce parcours.
Prolonger sur CSS :
Le concert a été commenté en temps réel, comme j'en
ai fait mon usage, sur le compte Twitter du site (qui me permet
d'écrire les comptes rendus dans les transports et de consacrer le
reste de mon temps aux recherches pour des notules à l'objet un peu
plus durable).
Parmi les nombreuses notules consacrées à LULLY et à la
tragédie en musique, celle-ci vous permettra de remettre Alceste
dans le contexte des autres opéras écrits par le maître (les
moments forts de chaque opéra sont présentés, avec tableau synoptique
des sujets, des éléments comiques et des dénouements en sus).
Encore une fois, sélection personnelle dont le ressort est souvent la
rareté ou la bizarrerie. Pour une sélection plus transversale et moins
triée, l'Offi et Cadences sont assez complets (tout en ratant certaines
de mes propositions, considérant les recoins où je râcle des pépites et
ma veille généralisée des clubs interlopes).
N'hésitez pas à réclamer plus ample information si les abréviations
(tirées de mon planning personnel, destiné au maximum de compacité)
ou les détails vous manquent.
(Même si j'y ai apporté un soin plus grand pour cette saison, les
horaires indiqués le sont parfois par défaut par le logiciel,
vérifiez toujours !)
1. Rétroviseur
Auparavant, les spectacles de septembre (il manque seulement celui de
demain, que j'ai hésité à chroniquer au futur, mais il paraît que ça ne
se fait pas).
Les ♥ mesurent mon émotion (depuis « ça va, c'est joli » jusqu'à
l'extase), non la qualité des spectacles. Le Couperin était très bon,
par exemple, mais je ne suis pas fanatique de ce versant de Couperin,
j'entendais mal de là où j'étais placé, et Jarry jouait dans une
esthétique assez distante de ce que j'aime) : je n'ai pas été
passionné. Inversement, le trio a
cappella Les
Sortilèges n'était pas complètement au point, mais le choix des pièces
et la fraîcheur de l'approche m'ont fait passer un excellent moment,
indépendamment de sa valeur objectivable sur le marché de l'emploi
lyrique. De même pour le programme Schumann dont l'exécution était un
peu en pilote automatique, mais ces œuvres, même simplement bien
jouées, sont si fortes… Pour Les
Démons aussi c'est étrange : j'ai fini par me laisser totalement
emporter, alors même que la production a accumulé les maladresses dans
sa captatio benevolentiæ marrecistæ.
Quant à ♠ : j'ai pas du tout aimé.
Alerte, j'ai déjà plus d'échecs que dans toute la saison dernière
!
Il faut dire que pour les adaptations théâtrales, on ne peut
pas lire la partition ou écouter le disque, on se rend compte de ce que
devient le texte uniquement une fois dans la salle. Et puis, au
théâtre, si on n'est pas emporté, on ne peut pas se contenter d'écouter
la musique, il faut vraiment endurer les silences et l'ennui.)
Et quelques déambulations illustrées de septembre :
☼ Le Haut-Brun : villages , prairies, champs et bois
de Seugy à Viarmes.
Vous trouverez aussi quelques clichés épars et commentés sur cette page.
2. Conseils
Avec le théâtre exotique, l'offre est devenue particulièrement dense ce
mois-là. Outre la capture en images, voici ce que j'ai remarqué.
Côté théâtre, se poursuiventAvidya(dont on m'a dit le plus grand bien : aphoristique, physique, à
la fois tradi et singulier, magnifié et magnifiant la langue japonaise),Révélation
(adaptation japonaise d'une pièce italienne, dans un univers
mythologique), Les
Démons(adapté de
Dostoïevski – tous les stéréotypes du théâtre branchouille et intrusif
y passent, mais ça fonctionne plutôt bien en définitive, réussissant à
rendre la polyphonie particulière des narrations « sales » de
Dosto), Le Procès(d'après Kafka, en polonais –
lourdement sexualisé et pourtant vraiment pas palpitant, à mon sens), L'heureux stratagème de
Marivaux (dans un dispositif bifrontal au Vieux-Colombier). Arrivent
aussi La
Princesse Maleine de Maeterlinck (son chef d'œuvre de jeunesse,
qu'on ne voit jamais sur scène), Un fils formidable(un jeune homme reclus dans son
appartement voit des réfugiés débarquer chez lui – c'est en japonais)
et Five
Days in Marchà Pompidou, en japonais autour de la
dernière guerre d'Irak.
Je ne reviens pas sur tout cela, et d'autant moins que je n'en ai vu
que deux pour l'instant.
Côté musique, donc.
29 : Pièces pour violon solo de Bach et Biber, la violoniste
s'accompagnant lorsque nécessaire au
pédalier du grand orgue, pour tenir la basse continue !
Retransmis sur un écran pour le public. Ce doit être assez sympa
(même si ce pourrait être fait par un second musicien, pour plus de
convivialité), et pour voir un peu ce qu'est un crincrin et un
pédalier, deux gestes particulièrement peu intuitifs à combiner,
surtout dans ces prestes pièces !
29… : Bérénice de Jarrell, opéra fondé sur Racine,
commandé pour Garnier. Jarrell écrit très bien pour le théâtre (Cassandre)
et même pour l'opéra (témoin les ensembles et le lyrisme de Galileo). À voir ce qu'il en sera
pour cette commande en français.
30 : Tragédies en musique
(Armide, Médée, Callirhoé, Zoroastre) pour soprano (l'excellent
spécialiste Eugénie Lefebvre) et deux
clavecins ! Dispositif rare qui permet mille richesses !
2 : Airs rares et inédits de tragédie
en musique. Hélas, c'est Katherine Watson qui officie – même si
elle s'améliore doucettement, elle reste un peu translucide et molle
pour rendre justice à cette musique où il faut du verbe et du relief.
Sans quoi je m'y serais précipité toutes affaires cessantes.
3 : Un Rigoletto qui alarme
un peu par ses rôles principaux (la pépiante Siurina, qui a dû
s'élargir significativement je suppose, et surtout Keenlyside, qui
depuis ses problèmes de santé ne peut plus guère chanter d'aigus – je
l'avais entendu, grand artiste mais vraiment en difficulté dans un
récital de lied il y a un an, alors Rigoletto ?), mais qui promet le
meilleur pour tout l'entourage : le très franc Pirgu (peu phonogénique, mais très
marquant en salle), la brûlante Kolosova,
l'abyssal Trofimov (la grande
basse profonde du Bolchoï, une voix incommensurable), l'épatant Orchestre du Luxembourg.
5 : Cantates françaises au
Foyer de l'Âme. Le niveau instrumental de l'ensemble est moyen, mais Sophie Landy a un côté mûr-éloquent
qui n'est pas sans évoquer Françoise Masset, et ce sont tous de
valeureux spécialistes.
6 : Rarissime, un programme tout Stanford
! Certes, pas le meilleur Stanford (le Stabat Mater, les premières
symphonies), la Septième Symphonie
étant possiblement sa plus lisse (quoique fort mignonne !), mais son Concerto pour clarinette caressant
est très réussi. Et on ne le joue jamais en France.
6 : Mélodies de Fauré, Debussy, Britten, Vellones, Sacre ! Avec le grand
accompagnateur spécialiste Billy Eidi.
6 : Fidelio sur crincrins
d'époque par le Kammerorchester Basel,
un des meilleurs orchestres au monde pour jouer l'opéra seria. Avec Michael Spyres pour se jouer de
Florestan. Tout cela rend très curieux.
6 : 20 ans de Jeunes Talents dans
la Cour d'honneur de l'Hôtel de Soubise, avec La Mer en quatre mains, un Trio de Weinberg par les Sōra, la Petite Suite
pour quatre mains… toute la soirée, et gratuit.
6 : Nuit du piano de Satie.
6 : Ensemble Les Passagères (musique baroque italienne, vocale et
instrumentale).
8 : Alerte glottophilie ! Devos
& Bou à l'Éléphant Paname
(c'est cher).
8 : Ensemble de clarinettes aux Invalides.
12 : Classe de direction du CNSM, ouvertures d'opéras.
12 :Issé, tragédie-ballet de Destouches, à
Pontoise. Grand succès d'alors, qui marque un regain d'intérêt éphémère
de Louis XIV vieillissant et détourné de la musique. Une recréation
indispensable.
13 : Issé, tragédie-ballet de Destouches, à
Versailles.
13 :Le Jugement de Midas de Grétry par les jeunes
spécialistes des CRR franciliens (et du PSPBB).
13 : Concert de tournée du CD d'Elsa
Dreisig, incluant la scène
finale de Salomé de Strauss en français, qu'elle
réalise remarquablement. Le disque montre aussi Schønwandt et
Montpellier à leur faîte, débauche de couleurs.
14 : Pièces pour orgue françaises de Franck, Saint-Saëns, Tournemire et, plus rare, Rousseau (l'auteur de du bel opéra Kerkeb, qui n'a plus dû être rejoué
depuis la RTF des années 60…), et la grande organiste Demessieux. Hélas sur l'orgue de la
Madeleine, testé récemment, où, je trouve, l'on n'entend rien – ce qui
est particulièrement frustrant dans un répertoire où le contrepoint et
le raffinement harmonique sont les premiers postes d'intérêt ; on se
contenterait fort bien du même flou pour cacher la pauvreté d'un
méchant opéra de Donizetti !
14 : Étude pour piano de Hosokawa (et
Debussy), par Momo Kodama (qui ne m'apparaît pas particulièrement
extraordinaire, mais complètement compensé par l'intérêt du programme).
14… : Buyô, danse pantomime pour le kabuki
(qui est le genre japonais
que je trouve le plus directement éloquent, mais c'est tout personnel,
je suppose).
14 : Programme Brahms certes complètement conventionnel, mais associant
les chefs-d'œuvre, Quintette piano-cordes, Trio avec clarinette, Sonate
alto-piano, par une équipe exceptionnelle (incluant Freire et Braunstein !).
16 : Beethoven, Symphonie n°5 par l'ONDIF
et Mazzola. S'il y a bien
quelques têtes brûlées par lesquelles je voudrais enfin entendre pour
la première fois cette symphonie en concert ! (mais je ne pourrai
probablement pas).
17 : Le jubilatoire et malicieuxCandide de Bernstein dans une distribution
à faire tourner la tête (très bien vu, Rivenq
en Pangloss, vraiment !).
17 : Kusa et Egüez reviennent évoquer la musique baroque jésuitique
espagnole et la veine semi-folklorique, ce qu'ils font très bien.
17 :Le Chant du Rossignol de Stravinski, pièce symphonique
tirée de l'opéra, mais la direction de Pintscher ne fait pas du tout
envie – le seul chef que j'aie vu capable de couper les ailes à l'Oiseau de feu !
18 : Nouvelle séance des Inédits de
la BNF, centrée autour de sa correspondance. Seuls sont
mentionnés les membres d'un trio flûte-alto-harpe, vont-ils faire le
tour de ce qui existe chez les contemporains ? Je vais à la pêche
aux infos et je vous raconte.
19 : Récital de Célia Oneto-Bensaïd,
une jeune pianiste à peine sortie du CNSM et parmi les plus éloquents
accompagnateurs que j'ai jamais entendus. Elle vient de sortir son
premier disque solo dont elle jouera ses
propres arrangements de Bernstein (Candide, West Side Story
; très réussis), et ce soir-là à Cortot, ce sera aussi du violon de
Bach arrangé par Rachmaninov et la Cinquième Sonate de Prokofiev. Oui.
19 : Masterclass sur Pelléas à
l'Opéra-Comique.
20 : Un Quatuor de Gassmann –
vous savez, le compositeur de cet opéra seria appelé L'Opera seria qui y parodie de
façon réjouissante l'opéra seria
dans le langage de l'opéra seria
– par le Quatuor Pleyel, qui joue sur instruments d'époque. Le son est
parfois fruste (on est vraiment sur des pionnières, parfois âgées, dont
les doigts répondent diversement), mais la petite harmonie centrale est
très belle (Charbonnier, Cavagnac) et leur contribution pionnière
inestimable. Hélas (si l'on peut dire) couplé avec du Mozart, ce qui
est moins informatif que d'autres programmes où elles osaient Pleyel-Auber-Haensel ! (d'autant que, malgré
leur caractère attachant, d'autres l'auront joué mieux qu'elles)
20 : Follie par Beyer &
Gli Incogniti à Notre-Dame de Pontoise.
23 : Pelléas dans sa version
publiée pour piano, avec Jean-Christophe
Lanièce, déjà un chanteur miraculeux et un Pelléas très accompli
dont j'ai déjà pu entendre plusieurs tableaux totalement saisissants
(les deux scènes de la Fontaine des Aveugles).
23 : Début de l'intégrale des madrigaux de Gesualdo par Les Arts
Florissants. Il faudra s'y précipiter pour les derniers livres.
24 : Le Prince de
Bois en version courte + la très attachante Kopachinskaja (certes dans un
concerto de Eötvös, dont j'ai fini par abandonner l'espoir de découvrir
un jour les qualités de compositeur), qui a attiré l'attention par son
habitude de jouer pieds nus. Excellent différenciation marketting me direz-vous, mais le
personnage semble tellement authentique. À l'aveugle, j'avoue que ce
n'est pas la violoniste qui me bouleverse le plus, mais son évidente
joie de jouer, avec l'image, est tellement communicative qu'elle hausse
tout ce qu'on entend.
24 : Serse de Haendel avec,
certes, Fagioli (petite voix pâteuse, mal projetée et dans un italien
épouvantable, pas mon genre), mais aussi le meilleur de ce qu'offre la
scène seria d'aujourd'hui – Kalna, Genaux, Galou, Il Pomo d'oro,
et même deux lauréats des putti
d'incarnat, A. Wolf et Aspromonte, n'en jetez plus !
25 : M.-L. Garnier et Oneto-Bensaïd dans
du lied (et Stravinski !). Une grande voix pas très discrète mais qui a
l'habitude de la mélodie et doit savoir se discipliner un minimum ; et
surtout une très, très grande accompagnatrice, d'une finesse (aussi
bien dans la communication des structures que dans le détail ; très
beau son également) rare.
27 : Violoncelle-piano avec une pièce rarissime d'Alexandre Guéroult (1822-1913),
lui-même violoncelliste. Je ne peux pas vous dire si c'est bien, je
n'ai pas encore trouvé ses œuvres, à supposer qu'elles aient été
gravées un jour – ce peut aussi bien être un fauréen sophistiqué qu'un
plat gribouiller de pièces de concours…
27 : Mélodies par Fiona McGown (toute petite voix de mezzo, mais
interprète très informée et juste) et à nouveau Célia Oneto-Bensaïd. Mozart,
Rossini, Bizet, Bonis,
Poulenc, Bernstein à l'Atelier de la Main d'Or.
Bien sûr, à tout cela, il faudrait ajouter les séries des grandes
maisons, comme ces Huguenots
qui sont bien accueillis (je ne suis pas complètement satisfait de tous
les choix de distribution ni convaincu qu'on puisse rendre justice à
l'intérieur de l'immensité de Bastille, mais bien sûr impatient et ravi
d'avoir la possibilité de les entendre même imparfaits !), les soirées
Berlioz sur de Gardiner & Richardot, ou cette reprise d'Elixir où se retrouveront en fin de
série la très dense Naforniţa
et la vedette Grigolo !
3. Agenda imagé
Vous verrez peut-être quelques blancs où j'ai occulté certains
événéments plus personnels – mes répétitions et les cinq à sept chez ma
grisette, qu'est-ce que ça
peut vous faire…
Vous pouvez ouvrir les images en cliquant dessus, pour les ajuster à la
taille de votre
choix :
Je vous souhaite un excellent octobre : si les premiers frimas vous
accablent, vous saurez où vous mettre au chaud et dans des lieux
animés. Car, avec Carnets sur sol, la poursuite d'octobre bouge.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Saison 2018-2019 a suscité :
À venir : celtiques
& nordiques (irlandais, danois,
bokmål, suédois, estonien), espagnols, et surtout une grosse notule sur
les opéras contemporains intriguants, amusants (ou même réussis).
Plaisante perspective de l'Opéra de Poznań, qui vient de programmer
Nowowiejski.
1. Opéras slaves
occidentaux : en
polonais
Moniuszko, Straszny dwór (« Le Manoir hanté »)
(Varsovie, Cracovie) Moniuszko, Halka (Varsovie, Bydgoszcz)
→ Comme La Dame blanche, Le Manoir hanté (prononcez « strachné dvour
») a été un succès considérable dans la veine du fantastique comique
(une mystification peu prise au sérieux), et demeure un grand classique
des scènes polonaises.
→ Les deux opéras sont écrit dans un langage qui s'apparente beaucoup à
ceux d'Europe occidentale, les opéras
allemands légers (façon Martha
de Flotow) et les opéras comiques français (beaucoup, beaucoup
de convergences avec D.F.E. Auber
!). Le livret du Manoirsemble par ailleurs
devoir beaucoup à l'influence d'Eugène Scribe, alors un modèle jusqu'en
Russie.
→ Autant le Manoir me paraît
assez pauvre, presque donizettien, autant Halka(sans dialogues parlés, entièrement composée), une histoire
d'amour romantique et tragique assez ordinaire, dispose de beaux climats, d'une déclamation soignée,
qui mérite réellement le détour – par la Pologne en l'occurrence, car
si vous attendez de le voir passer au bas de votre porte…
→ Les disques existent, mais les livrets sont rarement fournis ; The
Opera Platform avait diffusé une version vidéo (sous-titrée) du Manoir, si vous pouvez mettre la
main dessus… Pour Halka, on
trouve en ligne plusieurs versions, dont la belle Satanowski
(avec Wiesław Ochman !).
Żeleński, Goplana (Varsovie)
→ Cet opéra dispose d'une entrée autonome sur CSS. Là aussi, diffusion sur
The Opera Platform avec sous-titres français, qui a bien sûr se trouver
quelque part.
→ Żeleński, de
la
génération suivante (né en 1837 contre 1819
pour Moniuszko), propose une musique globalement plus intéressante : le
discours
musical est continu, et
à défaut de beaucoup moduler, l'accompagnement adopte un peu plus de
variété.
→ Goplana
(1895) raconte les manipulations des
fées pour trouver un mari à leur
gré, menaçant le pauvre navigateur ou manipulant le prince, à coups de
sorts, de mensonges, de doubles amours, d'épreuves, de jalousies, de
menaces. Cette tragédie terrible appuyée sur du vaudeville féerique
(les contes slaves peuvent priser très fort le nawak) propose un véritable
dépaysement, et la musique continue,
sans être très marquante, échappe à la fragmentation en numéros et
coule très agréablement, le petit frisson folklorique (du sujet, mais
aussi des danses) en sus.
Różycki, Eros i Psyche (Varsovie)
→Cet
opéra de de 1916 constitue un bijou d'aspect étonnant : on peut y
entendre, sans aucun effet hétéroclite, l'influence de nombreux courants. On entend passer des tournures
qui renvoient à Lalo (Le roi d'Ys),
Massenet (Panurge), Debussy,
Puccini (les moments comiques de Tosca),
R. Strauss (grandes poussées lyriques, ou la fin quelque part entre Daphne, avec l'harmonie plus slave
des chœurs patriotiques de Guerreet Paix de Prokofiev…). Tout
cela dans une belle unité, un sens de la poussée, vraiment de
la très belle musique, une synthèse de l'art européen.
→ Różycki a aussi écrit de la musique symphonique, des concertos, et
notamment des poèmes symphoniques sur Le roi Cophetua, ou Mona Lisa (complation très
richardstraussienne) !
→ La production donnée au Théâtre Wielki (la salle de l'Opéra National
de Varsovie) était de surcroît très accomplie musicalement (c'était en
octobre), on peut en attraper des bouts en
ligne – cet opéra est une rareté jusqu'en Pologne !
Szymanowski, Król Roger (Wrocław)
→ Malgré son statut de classique moderne,
le Roi Roger
n'est pas si souvent donné. Pas une rareté (une belle discographie,
même), mais une œuvre à laquelle on pense moins, et que je mentionne.
→ Outre la langue, outre le livret
mystico-uraniste très étrange (même sans les têtes de Mickey), il faut dire que ce n'est pas
exactement une œuvre accessible : les modulations
sont incessantes, la tonalité change de base à chaque mesure, sans
exagérer, les appartenances sont brouillées, les lignes simultanées du
contrepoint très nombreuses et complexes… et pourtant, quelque chose
d'à la fois pesant et extrêmement
chatoyant s'en échappe, vraiment un univers singulier, à
découvrir absolument.
→ Au disque, c'est la version Kaspszyk
qui met tout le monde d'accord (quoique un peu plus difficile à se
procurer), sur tous les aspects (à défaut, Stryja chez Naxos a beaucoup
de qualités ; ou le beau DVD Pappano). Il faut en revanche se défier de
la version Rattle, sabotée par la prise de EMI complètement opaque,
hélas – et puis la plupart des autres versions intègrent des chanteurs
masculins polonais (et remarquablement chantants), bel atout.
Nowowiejski, Legenda Bałtyku (Poznań)
→ Autant son opéra Quo vadis ? manifeste un romantisme (même pas très post-) très traditionnel et tout à fait
fluide, autant la Légende de la
Baltique
(où un pêcheur part à la recherche d'un royaume merveilleux au fond de
la mer)
s'exprime en flonflons un peu dégoulinants. Je n'ai hélas pas pu
entendre l'œuvre dans son intégralité, donc ne puis procéder que par
extrapolation, on y trouve sûrement de réelles beautés. Et avant qu'on
voie cela hors des frontaliers de la Baltique, précisément…
→ Entre le moment de l'écriture de cette portion de la notule et sa
publication, une vidéo a été captée et publiée par Operavision.eu (ex-The Opera Platform), où elle
peut être visionnée gratuitement pendant six mois en haute définition
et avec des sous-titres français. Occasion assez unique d'approcher
cette œuvre (il doit bien exister un disque, mais pour trouver le
livret, même en VO ou en anglais, sans doute pas évident du tout). En
commençant à regarder, je révise mon avis : tout n'est pas conforme à
l'extrait entendu, une histoire traditionnelle de prétendant pauvre qui
est traitée avec un langage romantique peu original, mais bien calibré.
À découvrir dans tous les cas : comme pour Goplana,
l'occasion ne se représentera pas de sitôt !
Rideau de scène, balcons et coupole de l'Opéra de Plzeň, où l'on joue Libuše.
(Le site des théâtres lyriques de Plzeň permet des visites virtuelles assez
impressionnantes.)
2.
Opéras slaves occidentaux : en tchèque
La plupart évidemment en République Tchèque, d'où les indications sous
forme de points cardinaux.
Smetana,Libuše
à Plzeň (Ouest) et
Prague. Smetana, Les deux veuves à Liberec (Nord) Smetana, Le Baiser à Brno (Moravie)
→
Trois titres qu'on ne voit jamais en Europe occidentale. Libuše est le plus célèbre des trois,
le seul sérieux, dans une veine épique
proche de Dalibor, d'un
lyrisme très intense et dramatique, vraiment à découvrir.
Dvořák,
Le Diable et Katia (Prague,
Brno)
→ Très sympathique Dvořák comique, qui réexploite la
veine des contes à base de diables amoureux ou dupés. Belle musique
(mais ce n'est pas Rusalka ni
Armida pour autant).
Janáček, Osud / Destin (Leeds)
→ Osud
est un objet assez particulier : un opéra qui raconte la composition
impossible d'un opéra par un compositeur tourmenté (oui, débuté
en
1903, la même année que Der ferne
Klang
de Schreker sur cette même matrice, vraiment l'air du temps), agrémenté
en son acte médian d'un horrible accident domestique bien concret,
façon Jenůfa – [début
spoiler] la
mère qui a séparé les futurs époux pendant des années se jette par le
balcon et sa fille chute avec elle en voulant la retenir [fin
spoiler].
→ Mais c'est plus encore par ses circonstances de composition qu'il
étonne : la suggestion d'une dame, rencontrée au spa, qui s'estimait
dénigrée dans un opéra de Čelanský et demande à Janáček de composer ce
contre-portrait ! Qui fait des choses pareilles ?
Janáček, Les Voyages de M. Brouček
(Prague)
→
Fondé sur une nouvelle de l'écrivain emblématique Čech, Janáček voulait
pousser le public à l'antipathie envers cet inculte mal dégrossi qui,
par la magie de la boisson, se retrouve propulsé dans la Lune, puis, à
l'acte II, au XVe siècle. Le résultat est cependant plus attendrissant
qu'attendu sur le pauvre bougre totalement désorienté.
→ Dans la veine duJanáček coloré (beaucoup d'effets
orchestraux, plus
que de lyrisme vocal, assez récitatif), plus du côté de la Renarde que de Jenůfa ou Kat'a, une de ses œuvres les plus
chatoyantes.
Martinů,
Juliette
ou la Clef des Songes à
Wuppertal (Rhénanie) et Prague ; livret en français (il existe
aussi une version traduite en tchèque, utilisée en l'occurrence à
Prague).
→ De la conversation en musique dans un univers surréaliste (le personnage
découvre qu'il est en réalité piégé
dans ses rêves, et risque la folie s'il n'en sort pas à l'heure du
réveil), avec des dimensions par moment quasiment épiques (l'orchestre
lors du meurtre !). Un des plus beaux opéras jamais écrits, à mon sens
: la pièce de Georges Neveux, avec ses courtes répliques, ses
discontinuités, donne un terrain de jeu incroyable pour l'orchestre le
plus versatile et luxuriant
qui soit, avec un sens de la prosodie
française toujours très précis
chez Martinů.
→ Les représentations ont été données à présent… et figurent sur Operavision.eu, où l'opéra peut être vu
gratuitement avec sous-titres français !
Martinů, La Passion grecque à Karlstad
(Suède centre-Sud), Olomouc (Moravie) ; livret en anglais (peut-être en
tchèque à Olomouc ?).
→ Son opéra le plus célèbre
(écrit en anglais), mais
beaucoup plus sérieux, aux couleurs
très grises (une aspiration épique
qui ne prend pas vraiment, comme pour son Gilgamesh), pas du tout le même
charme – jamais été séduit pour ma part.
→ Il est question d'une reconstitution
de la Passion, dans un village
grec, où les villageois prennent peu à peu la place, pour de bon, des
originaux. La résurrection en moins.
Martinů, Ariane à
Düsseldorf et Moscou (au Stanislavski).
→ Là aussi, quelles langues
seront
utilisées ? (en français initialement, une autre adaptation
directe,
seulement avec des coupures, d'une pièce de Georges Neveux, Le Voyage de Thésée)
→ Son troisième opéra le plus célèbre, écrit dans une étonnante veine
archaïsante, néo-baroque plutôt que néo-classique, mais pas naïf
comme
l'Orfeo de Casella, ni
grinçant comme beaucoup de pièces néoclassiques… une sorte de musique
ancienne fantasmée, un peu (dans un style pas du tout comparable) comme
la Renaissance dans Henry VIII
de Saint-Saëns. Probablement pas majeur, mais toujours plaisant.
Toutes ces œuvres sont documentées par le disque et trouvables.
La grande salle et les spectaculaires atlantes de l'Opéra de Bratislava.
3. Opéras slaves
occidentaux : en slovaque
Suchoň, Krútňava – en
slovaque (Bratislava)
→ Eugen Suchoň (à prononcer Sourogne) est le seul compositeur
slovaque à disposer d'une réelle notoriété,
même si elle se limite largement à ceux qui s'intéressent au pays…
→ Il naît au XXe siècle (1908), meurt en 1993, mais écrit dans un
langage totalement romantique
traditionnel – pas particulièrement spécifique d'ailleurs.
→ Krútňava (1949), son œuvre
la plus célèbre, est une histoire de fait
divers (un meurtre dans les bois), mais qui donne lieu à des
scènes de danses traditionnelles (mariage). Une sorte de Jenůfa
dans un langage beaucoup plus sage et dans une atmosphère plus «
nationale ». Très grand succès local, mais aussi remarqué hors des
frontières.
→ Il en existe une version communisée qui
était donnée pour correspondre à l'idéologie du Parti (l'enfant n'est
pas du meurtrier, les méchants ne pouvant être rétribués).
→ L'autre opéra de Suchoň, Svätopluk(1959),
raconte au contraire l'histoire de complots, alliances et batailles
dans la Grande Moravie du IXe siècle (personnages fictifs, mais non
sans lien avec l'Histoire, ai-je lu – sans l'avoir encore vérifié).
→ Voici un extrait de Krútňava
(un monologue du meurtrier).
L'élégance (fastueuse) de l'Opéra de Ljubljana, ville qui a davantage
tiré sa célébrité musicale des enregistrements de l'Orchestre de la
Radio (notamment les volumes de très belle qualité
musicale avec Anton Nanut, multiréédités en collection
économique chez Bella Musica / Amadis / Arpège / Classica
Licorne…). Nouveau titre de gloire plus récent, le Philharmonique de
Slovénie dans une magnifique Iolanta
chez DGG conçue en écrin pour Netrebko –
et cependant le plus bel orchestre que j'aie entendu à ce jour dans une
salle de concert. Il existe pourtant des disques de l'Orchestre de
l'Opéra, notamment Gorenjski slavček,
mais évidemment peu diffusés à l'international.
4. Opéras slaves
méridionaux : en slovène
Foerster, Gorenjski slavček – en slovène
(Ljubljana)
→ Un des opéras majeurs du répertoire
slovène. Musicalement, quelque chose de Martha
de Flotow (écriture romantique
germanique plutôt sur le versant
léger,
on a même des duos au comique de répétition assez dans le genre Barbier de Séville) mais avec des
aspects plus sérieux, presque épiques, de grands finals choraux, dans
un mélange qui évoque davantage Dalibor de Smetana (plus pour
la langue et la déclamation que pour la couleur musicale, qui reste
très allemande).
→ Moment amusant : un des interprètes se met soudain à chanter slovène
avec un accent français, et c'est criant de vérité !
→ Il existe au moins un disque de 1953 (reporté en CD) avec les forces
de l'Opéra de Ljubljana, qui se trouve en
ligne (1h30).
Parma, Ksenija – en slovène (Ljubljana)
→ Autre opéra
populaire en slovénie, court
(40 minutes), une intrigue
mi-vaudevillesque
(des dames se sauvent dans un couvent où elles croisent un ancien amant
chevalier fait moine) mi-tragique (tout
finit par tourner très mal, duel et dommages collatéraux), et une musique
plus dramatique et lyrique que chez Foerster ci-dessus, quelque
part
entre Weber et Żeleński.
→ On peut l'écouter en ligne ici.
Il faut notamment entendre les beaux duos homophoniques qui apportent
le duel final.
→ Tout Viktor Parma ne ressemble pas à ceci : son opérette Zaročnik v škripcih (de 1917, mais
créée
seulement en 2011), « Le fiancé en difficulté », est écrite dans une
veine considérablement beaucoup plus légère, peut-être plus encore que
le grand-œuvre de Foerster :
du Suppé ou du Lehár un peu plus ambitieux. À découvrir ici par
exemple.
L'Opéra de Zagreb, atlantes et intimité. Outre
Split (autant le niveau est remarquable à Zagreb, et pas seulement pour
l'opéra, autant Split peut être considérée comme une destination
musicale plus « provinciale »), les villes de Rijeka et Osijek, peu
connues en France, disposent néanmoins de leur maison d'Opéra avec
orchestre et troupes de chanteurs et de ballet !
5. Opéras slaves
méridionaux : en croate
Ces opéras sont donc spécifiquement écrits dans le dialecte chtokavien
de ce qu'on appelle le serbo-croate (et qui comprend quatre principales
variantes elles-mêmes démultipliées en sous-variantes selon chaque
région, et franchissant allègrement les frontières… balkanisation
linguistique, au sens propre). Ce que nous appelons, de notre point de
vue, le croate (même si cette variante chtokavienne s'étend très au
delà du pays et que l'on parle majoritairement d'autres dialectes dans
certaines parties de la Croatie…) ; mais cette spécificité nationale
est très importante dans ce contexte d'opéras de la première moitié du
XXe siècle, où servir des sujets nationaux avec une langue nationale
n'a rien d'anodin, et dépasse d'assez loin le seul goût de la musique.
Zajc, Nikola Šubić Zrinjski – en croate
(Zagreb)
→ Le grand opéra national, d'envergure
épique, dans un langage résolument romantique malgré son époque, comme
pour toutes ces nationalités, à la fois isolées et garanties contre la
lassitude ou la décadence des grandes nations. (Les langages du doute
pénètrent plus difficilement chez les nations qui en sont encore à
l'espoir d'exister et d'être respectées !)
→ Ce n'est pas de la très grande musique, mais cela s'écoute très bien.
Se trouve en ligne ici.
Hatze, Adel i Mara
– en croate (Zagreb)
→ Des harmonies orientalisantes,
tziganes peut-être, sur une prosodie russisante. On entend passer
beaucoup de belles parentés dans cette musique, le romantisme généreux
des scènes polovstiennes du Prince
Igor de Borodine, le lyrisme nordique post-Vaisseau fantôme (façon Thorapå Rimol de Borgstrøm), et même
les grosses doublures de cordes pucciniennes (en l'occurrence très
réussies). Un mélange très avenant et accessible, mais nullement
vulgaire, vraiment réussi et très agréable à découvrir.
→ Superbe version de concert récente ici.
Gotovac, Ero s onoga svijeta – en croate
(Zagreb)
→ Celui-ci est plus rustique – le sujet
n'est d'ailleurs pas si loin d'une Cavalleriarusticana croate. Là aussi, on
trouve des modes orientalisants, mais sans la même subtilité ; un
lyrisme simple, sans raffinement particulier (Mascagni reste une
comparaison valide). J'avoue même avoir senti la longueur (alors qu'Adel i Mara passe comme un songe,
et se réécoute même très bien), lorsque la répétition des chants
paysans finissent, dans leur dépouillement sommaire, à ressembler de
plus en plus à du Orff.
→ On peut en trouver une production scénique (très conservatrice) donnée
par l'Opéra de Split, dont les standards ne sont pas les mêmes qu'à
Zagreb, clairement, mais qui se laisse écouter.
L'Opéra Nouveau de Bydgoszcz,
au centre-Nord de la Pologne (où l'on joue Halka de Moniuszko cette saison).
La ville est aussi connue sous le nom allemand de Bromberg, adopté
pendant l'une de ses multiples annexions prussiennes.
Certes, ce corpus ne constitue pas l'avant-garde de
la musique, et revisite, à l'exception des Tchèques, de Różycki et
Szymanowski, des langages déjà connus, tandis qu'aux mêmes périodes
l'Europe romane et germanique explorait les délices de l'hyperchromatisme, de l'atonalité, des séries, de la musique concrète, du spectralisme…
Pourtant, que de merveilles à découvrir, dans cet
approfondissement des langages familiers… soit pour le plaisir de la
curiosité et du dépaysement (Żeleński,
Nowowiejski, Parma, Zajc…) soit, pour certains d'entre eux (notamment
Różycki et Hatze, comme vous avez pu voir), de véritables
accomplissements en matière d'objet opéra.
Belles découvertes à vous, par le voyage ou par la magie des sons
dématérialisés !
À venir : polonais,
slaves occidentaux (tchèques, slovaques) & méridionaux
(slovène, croate), celtiques & nordiques (irlandais, danois,
bokmål, suédois, estonien), espagnols, et surtout une grosse notule sur
les opéras contemporains intriguants, amusants (ou même réussis).
La salle du Pinchgut Opera
a un plan en « boîte à chaussures » inhabituel pour une salle prévue
pour le scénique, surtout avec ses sièges latéraux orientés à 90°.
Pinchgut est une île qui fait face à Sydney, presque entièrement
occupée par son Fort Denison, à l'image d'If à Marseille. La compagnie
qui a pris son nom se situe dans la ville, bien sûr, et est spécialisée
dans l'exécution d'opéras du XVIIe et XVIIIe siècle sur opéra d'époque,
de très bon niveau ainsi qu'en témoignent quelques disques.
On y donne Athalia de
Haendel.
Opéras baroques
Pas d'Arne, rien que du Haendel, désolé – mais quelqu'un doit bien
faire Blow quelque part, au moins une version de concert dans une
petite salle.
Haendel, Acis and Galatea (Debrecen) Haendel, Athalia (Pinchgut de Sydney) Haendel, Saul (Mainz, an der Wien) Haendel, Apollo e Dafne (Graz)
→
Trois « oratorios » (en réalité des opéras en anglais, même pas
toujours sur sujet religieux) et une cantate, Apollo e Dafne – il a aussi existé
une Daphne, son quatrième
opéra et le dernier de sa période hambourgeoise, mais la musique en est
perdue.
→ Acis contient des airs
assez
marquants et hors de l'ordinaire (les graves profonds de Polyphème ont
leur célébrité chez les basses), tandis que Saul est beaucoup plus varié et
mobile qu'un seriastandard,mais
je trouve, étrangement, que cela ne se ressent quasiment
que dans l'antique studio Harnoncourt, là où les plus informés, fût-ce
Jacobs, ne parviennent pas tout à fait à rendre cette force du verbe
biblique et cette atmosphère très singulière. Je ne puis donc préjuger
du rendu en salle.
La salle de l'Opéra d'Edmonton,
en Alberta.
On y donne HMS Pinafore de
Sullivan.
Opéras romantiques
Là aussi, on aurait pu espérer les bijoux (mélanges de belcanto, de
fantastique weberien et de numéros assouplis à la française…) comme Robin Hood de Macfarren, Satanella de Balfe ou Lurline
(Loreleï…) de Wallace. Mais je n'ai rien vu, et il est vrai que même
dans les Îles Britanniques, cette part du patrimoine reste tout à fait
occultée, hélas – ceux que j'ai pu entendre valent largement les opéras
d'Adam et Auber, dans un style similaire (mais plus ambitieux qu'eux,
ils ont de toute évidence respiré Weber et Marschner).
Sullivan, The Pirates of Penzance (Leipzig,
Ulm, Meiningen, San Diego) Sullivan, HMS Pinafore (Edmonton en Alberta) Sullivan, Trial by Jury (Leeds)
→ Répertoire léger mais prégnant qu'on
ne joue guère hors des îles britanniques et de l'Amérique anglophone…
la musique en est très consonante et formellement tout à fait simple,
mais pas sans séductions mélodiques ; les livrets originaux et piquants
; l'ensemble virevoltant avec beaucoup de finesse en fin de compte –
moins virtuose que Rossini, sans doute, mais aussi beaucoup moins
souligné que les Offenbach : le meilleur du comique anglais.
→ À présent qu'il est ordinaire de jouer des opéras, même dotés d'une
veine comique verbale significative, en langue originale – sans
mentionner la généralisation de l'usage de l'anglais dans la population
–, il n'y a pas vraiment de raison de ne pas en donner au moins les
titres emblématiques : Penzance (qui
existe en français, d'ailleurs), Pinafore,
Mikado, Yeoman…
en ce qui me concerne, je les trouve plus stimulants à tout point de
vue (musicalement, mais surtout beaucoup plus amusants) que les petits
Offenbach qu'on redonne ici et là. J'avoue cependant ne pas en être
assez familier pour disposer d'une opinion sur les petits Gilbert &
Sullivan, qui ne valent peut-être pas mieux !
Chadwick,
Burlesque Opera of Tabasco
(New Orleans)
→ George Whitefield Chadwick est un des
plus beaux représentants du romantisme
musical américain, à la fin du XIXe siècle (1854-1931) – de la Second New England School,
comme Amy Beach. Sa Deuxième Symphonie témoigne d'une belle maîtrise de
tous les aspects d'écriture, dans une veine simple et lumineuse. Mais
les Symphonic Sketches sont
encore plus intéressants, plus personnels – culminant dans le mouvement
lent, « Noel », tout à fait dans l'esprit folklorique de la Neuvième de
Dvořák !
→ Son opéra Tabasco de 1894
en témoigne. (Oui, Tabasco comme la sauce.) Intrigue minimale : : Hot-Heddam Pasha menace de
décapiter son cuisinier français (en réalité un imposteur irlandais) si
celui-ci ne relève pas davantage ses plats. Après une recherche
désespérée à travers la ville, c'est la mystérieure fiole d'un mendiant
aveugle qui fait l'affaire, en réalité une bouteille de sauce au piment
Tabasco.
→ C'était au départ une simple commande
locale d'une milice de Boston, à l'occasion d'une levée de fonds
pour une nouvelle armurerie. Mais le succès
fut grand, les droits rachetés par un producteur ambitieux, un accord
passé avec l'entreprise créatrice de la sauce, ce qui a transformé la
petite pièce légère en grand événement traversant le continent dans une
forme de cirque extraverti
(distribution de produits, immense bouteille en carton-pâte sur scène).
→ Musicalement, nous avons affaire à de la pure veine légère
anglophone, quelque part entre Sullivan et Candide de Bernstein, très
agréablement réussi. [Je ne crois pas qu'il en existe d'intégrale
officielle, mais YouTube en fournit plusieurs extraits.]
L'Opéra de Tel Aviv
évoque de l'extérieur un de ces hôtels de luxe de la côte.
On y donne A Midsummer Night's Dream
de Britten.
Opéras du XXe siècle
On y trouve essentiellement des compositeurs dans une veine tout à fait
tonale, artisans d'un héritage raisonnable du passé, à exceptions près
(qui ne sont pas du tout de l'opéra d'ailleurs, mais figuraient dans
les saisons de respectables maisons).
Je les ai laissés dans l'ordre suggéré par leurs dates de naissance.
Barber, Vanessa (Frankfurt-am-Main)
→ Je tiens Vanessa pour l'un des opéras les
plus aboutis de tout le répertoire, sa cohérence entre livret et
musique, sa fluidité, sa façon de toucher simplement à la vérité du
théâtre et à la beauté de la musique n'ayant que peu d'égales.
→ Une notule le présente plus amplement (ainsi que les
contraintes de distribution et circostances de création).
Britten, The Rape of Lucretia
(Cologne)
→ L'opéra (le troisième de ses quinze)
a l'originalité de convoquer des coryphées, mais j'aurais peu de bien
à en dire. Langage sonore très gris, livret très lent (et qui fait du
viol de Lucrèce un semi-rêve assez déplaisant dans ses insinuations –
comme la jeune mère de Merlin, elle fait un rêve érotique, bien fait
pour sa tronche), où même la scène-titre se déroule très lentement,
habillé d'échanges bavards et flous… Et tout ce qui précède et suit a
finalement un rapport dramatique assez lâche avec ce que devrait être
l'histoire de Lucrèce – tout l'apparat romain a disparu, en tout cas.
Même la prosodie, parfois le point fort de Britten, est ici noyée dans
un semi-lyrisme récitatif sans grand relief. Bof.
Britten, Gloriana (Madrid)
→ Commande de Covent Garden pour le Couronnement d'Elizabeth II,
en 1953, Gloriana est une
variation sur l'épisode des amours et de la mort de Robert Devereux, amant d'Elizabeth Ière.
Chez Britten, Devereux est moins perdu par ses ennemis à la Cour que
par ses propres faiblesses à la guerre, voire par ses propres partisans
– sa mort est signée devant l'aplomb de ses soutiens, le considérant
indispensable au gouvernement du royaume. Et tout cela sert de support
à une méditation sur l'âge (Elizabeth est déjà mûre), sur la solitude
de l'individu, sur l'avenir de tout amour et de toute vie…
→ Musicalement, le sujet est bien sûr l'occasion pour Britten d'écrire
dans une langue assez claire, au besoin néoclassique,
et plutôt en aplats d'accords, comme accompagné sur orgue positif. Pas
forcément très saillant, mais d'une belle sobriété ; peut-être un peu
régulier pour se montrer efficacement dramatique.
→ Le sujet n'est finalement pas très
révérencieux,
présentant cette reine déclinante, hésitante, sensible aux morsures de
l'amour-propre. Mais, au demeurant, Elizabeth II n'a pas choisi son nom
de règne (un souverain d'Angleterre peut changer son prénom, comme les
papes) en référence à son inégalable devancière, simplement décidé de
conserver son nom de baptême – peut-être plus de la modestie que de
l'ambition, mais je ne suis pas assez familier des biographes de ladite
majesté pour m'avancer sur le sujet.
→ Il existe une bande
de la création – avec Peter Pears en jeune galant (!), mais aussi
Geraint Evans en Lord (!) et Monica Sinclair en Lady (!!). Mais le son
un brin ouaté accentue plutôt les limites du style de Britten, à mon
sens.
Britten, A Midsummer Night's Dream (an der
Wien, Tel Aviv)
→ Même si les parties amoureuses sont
plus grises, le Songe
de Britten, au milieu de sa carrière (1960) est l'un de ses opéras les
plus coloré et inventifs, en particulier dans toutes les parties
féeriques : le contre-ténor inhabituel d'Oberon, écrit pour Deller, les
fanfares grêles des Elfes, les interventions parlées savoureuses de
Puck… Vraiment du Britten inhabituellement bigarré, et très inspiré par
endroit.
Britten, The Prodigal Son (Opéra de Chambre
de Moscou)
→ Antépénultième opéra (ou assimilé) et
troisième de ses paraboles pour
représentation d'église, c'est aussi la moins convaincante (Noye's Fludde dispose d'un certain
impact dramatique ; The Burning
Fiery Furnace s'essaie à une modernité un peu plus radicale),
très peu saillante à mon gré – un peu comme du mauvais Billy Budd.
Britten,
Death in Venice (Stuttgart,
Linz)
→ Un cas étonnant de Britten beaucoup
plus germanisant, décadent
même, d'un langage plus hardi (enfin, de la tonalité avec de légères
touches un peu plus berguiennes, pour les années 70…) et plus
romantique à la fois. Bien sûr, la déclamation très en avant et un peu
indifférenciée reste toujours la sienne, mais le changement de couleur
est patent, et ce n'est pas si souvent donné.
Menotti, The Medium (Berne, Chicago, New
Orleans) Menotti, The Consul (Dayton, Lawndale en
Californie) Menotti, Amahl and the Night's Visitors
(Lausanne, Sofia)
→ Menotti,
célèbre pour avoir été le librettiste (et compagnon) de Barber, a
produit un grand nombre d'œuvres scéniques (2 ballets-pantomimes, 18
opéras dans tous les genres, de la piécette bouffe d'une demi-heure à
l'opéra historique néo-romantique, en passant par toute une gamme de
sujets et langages intermédiaires). D'un langage tout à fait tonal,
mais puisant à de très nombreuses écoles, le résultat n'en est pas
musicalement unique, mais toujours très opérant en tant qu'objet de
théâtre musical.
→ Amahlest un gentil opéra pour enfants, qui existe, comme The Telephone ou The Medium, en plusieurs langues
dont le français. Mais aussi en allemand, comme The Consul – qui sera donné en
allemand en Allemagne et en Autriche pendant cette saison.
→ Les deux autres sont plus dramatiques, quoique intégrant des éléments
plaisants, en particulier dans The
Consul,
son opéra le plus sombre (du moins parmi ceux enregistrés), où pourtant
le comique absurde abonde, culminant dans d'improbables tours de magie
(au départ minables, à la fin presque surnaturels) au sein même du
Consulat.
→ The Consulest
une histoire terrible, une tragédie bureaucratique kafkaïenne
épouvantable, écrite dans un langage qui emprunte à la déclamation et
aux atmosphères oppressantes de Britten, au lyrisme de Puccini, à
l'harmonie de Poulenc, et pourtant traitée avec une vivacité
particulière et une prédominance de l'humour. Une notule lui est consacrée.
→ The Medium,
son œuvre la plus jouée, est probablement la plus travaillée sur le
plan musical, avec une variété de textures, un travail sur
l'orchestration, sur les contrastes entre scènes, sans rien céder à ses
qualités prosodiques et théâtrales habituelles. C'est un rôle où ont
brillé les grands mezzos déclinants mais glorieux – Mödl, Crespin,
Gorr… [Vous pouvez par exemple l'aborder avec cette version en
français – Metz 1994 avec Gorr, Raphanel, Zanetti !]
→ Assez peu donné sur les grandes scènes, Menotti est en revanche très régulièrement programmé
dans des théâtres de taille moyenne – car, je suppose, ne réclamant pas
d'orchestres immenses, n'obligeant pas à des pyrotechnies
invraisemblables, et toujours très payant scéniquement. Il doit, en fin
de compte, figurer parmi les compositeurs nés au XXe dont les opéras
sont le plus joués. Et ce n'est que justice : sans être un compositeur
majeur, chaque œuvre, prise comme un tout, fonctionne à la perfection,
pas de longueurs, pas de faiblesses, surtout dans sa première période –
The Saint of Bleecker Street
et bien plus tard Goya, plus
sérieux, ont moins de saillances. [Mon chouchou reste la courte
conversation en musique The Telephone.]
À la Taschenoper («
Opéra de poche ») de Vienne.
On y donne A House Full of Music
de John Cage.
→ Je l'ai vu classé dans un saison
d'opéra, mais Barstow
est loin de répondre à la définition stricte, ni même élargie de
l'opéra : il s'agit d'inscriptions d'auto-stoppeurs lus sur une
rambarde routière à Barstow, en Californie (1841).
→ Harry Partch est resté célèbre pour ses créations d'instruments ;
pendant la Grande Dépression, il a vécu comme vagabond auto-stoppeur /
intérimaire itinérant (hobo),
et a réalisé quantité d'instruments nouveaux à partir de matériaux
sommaires.
→ Cette œuvre, originellement écrite pour voix guitare adaptée, a aussi
été révisée (en 1954 et 1968) pour deux voix, et des instruments
propres à Partch que même la base de l'IRCAM ne nomme qu'en anglais :
surrogate kithara (cithare de
substitution, je dirais), chromelodeon, marimba diamant et boo.
Très accessible et sympathique, mais cela ne dure que dix
minutes.
Cage, A House Full of Music (Taschenoper
de Vienne)
→ Je l'ai vu, de même, mentionné dans
des
saisons d'opéra, mais enfin, malgré quelques glossolalies (et
explications parlées surimprimées), c'est plutôt une forme de poème
symphonique de chambre (produit notamment avec des batteries de
cuisine…). Du vrai Cage, très ludique, pas forcément intéressant
musicalement.
Le Noah Liff Opera Center
accueille l'Opéra de Nashville
(Tennessee).
On y donne Susannah de Floyd.
(Et on y propose aussi, dès le 27 ce mois, j'en parlerai dans la notule
consacrée aux créations, un très prometteur et subtil Hercules vs. Vampires !)
Floyd, Susannah (Nashville)
→ Le grand classique du patrimoine
américain (avec A Streetcar Named
Desire, dans le genre très différent de la conversation en
musique et du théâtre d'auteur). Susannah
est au contraire une histoire où les enjeux moraux et sociétaux sont
très conservateurs, écrite dans un langage hors de son temps,
complètement romantique, très lyrique.
→ Musique pas du tout neuve (le livret davantage, puisqu'il fait écho à
une culture qui n'est pas directement européenne, mais il n'est pas
fabuleux), mais très beau si on aime l'opéra dans ce qu'il peut avoir
d'élancé, de simplement lyrique – un Puccini sans sophistication
post-wagnérienne et sans sirop, si vous voulez. J'aime assez, je dois
dire. Je l'ai déjà dit : je suis un garçon simple.
Le pittoresque orientalisant de l'Opera North, marque qui s'est
imposée pour désigner l'Opéra de Leeds
(phtographie de Don McPhee pour le Guardian).
On y donne Trouble in Tahihi
de Bernstein.
Bernstein, Trouble in Tahiti (Amsterdam,
Leeds, Semperoper de Dresde, Boston, Opera Parallèle de San Francisco…
et l'Athénée à Paris) Bernstein, On the Town (Saint-Gall) Bernstein, A Quiet Place (Kammeroper de Vienne)
→
Trois comédies musicales : les premières, et puis la dernière, qui
reprend Trouble in Tahiti en
y adjoignant de nouveaux actes. Les trois sont de la très bonne comédie
musical, dans un style de… comédie musicale. Ne surtout pas y chercher
de l'opéra (ni même l'éclectisme de la Messe).
Intérieur coloré de du Théâtre de Saint-Gall (Sankt Gallen)en Suisse.
On y donne On the Town de
Bernstein.
Ce n'est pas une année de redécouvertes particulièrement fastes en
langue anglaise, mais à l'échelle du monde, il y a tout de même de quoi
admirer quelques beautés.
En revanche, hors patrimoine, on verra beaucoup de créations et de
reprises d'œuvres récentes (certaines intriguantes, voire
terrifiantes), que je traiterai dans une notule à part… (mais d'ici à
ce que je la publie, je pourrai sans doute en écouter certaines qui
auront été jouées !)
Psyché de LULLY
constitue un cas intéressant à la fois historiquement et
dramaturgiquement – un peu moins musicalement, j'y viens.
[[]] Scène de l'enclume.
Travaux des Cyclopes édifiant le palais de l'Amour pour Psyché
Version de Paul O'Dette & Stephen Stubbs chez CPO.
1. Isis ou
l'Apocalypse
Lorsque LULLY et Quinault présentent leur dernière
création en 1677, Isis, c'est
la catastrophe : l'intrigue de la persécution de l'amante (Io, devenant
par la suite Isis) de Jupiter – lequel finit, en guise de dénouement
heureux, par promettre de renoncer à l'amour ! – est lue à la Cour
comme la transposition mythologique
de l'emprise prédatrice de la Montespan
sur ses rivales.
L'interprétation est si répandue que l'œuvre est interdite et le librettiste Philippe
Quinault forcé à l'exil –
brièvement : en 1680, il donne Proserpine,
seuls deux opéras de LULLY lui auront échappé !
2. Genèse précipitée de Psyché II
Pour le nouvel opéra, composé à la hâte pour le remplacer (en trois
semaines, semble-t-il !), on fait appel à Thomas Corneille (cadet de
Pierre), qui réutilise le livret de Molière pour la tragédie-ballet Psyché de 1671 (écrite avec Quinault et
Pierre Corneille pour LULLY). Cette première Psychéest antérieure à la première tragédie en musique, Cadmus (1673) ; ce n'est pas encore un opéra, plutôt une
musique de scène, où des tableaux musicaux alternent avec les tirades
parlées.
Le but est d'écrire un livret qui lie
tous les divertissements déjà écrits par LULLY
(plus de la moitié de la musique finale de cette seconde Psyché), ce qui explique le
caractère moins affermi du style (qui évolue beaucoup entre Cadmus et Isis, entre Isis et Amadis), l'inclusion d'un
divertissement italien, l'aspect plus décoratif des différents
divertissements, nourrissant moins l'intrigue qu'ils ne s'y apposent.
Ainsi, de cette genèse compliquée provient sans doute le caractère moins
serré
de l'intrigue, entrecoupée de nombreux divertissements plus
pittoresques que dramatiques, dont ce grand lamento italien du I, un hapax dans
les
tragédies en musique de LULLY.
Peut-être à cause de cela, du manque de variété des situations (Psyché
est passive et victime de bout en bout), on ne peut pas y écrire les
mêmes élans ni les mêmes dilemmes que chez un héros actif comme Cadmus,
Admète, Thésée, Atys, Bellérophon, Cérès, Persée, Phaëton, Amadis,
Angélique ou Armide… Seul Isis
est ainsi fondé sur la victime principale, à ceci près que ses
pérégrinations apportent beaucoup plus d'animation et de pittoresque.
Psyché ou la conspiration du fard.
Quoique les articulations de l'intrigue soient
sensiblement identiques, le ton de l'opéra est complètement différent
du roman de La Fontaine (et
autrement sérieux), passant à côté de beaucoup des charmes du sujet.
Gravure de Raphaël
Sanzio-Marc-Antoine (1939) pour le roman.
3. Synopsis
Prologue :
Cas très rare (unique dans LULLY) où le Prologue
constitue non seulement une annonce directe (comme dans Atys, dont l'histoire est
introduite par Melpomène en personne), mais tout de bon une partie de l'action.
Flore, Vertumne et Palémon nous apprennent la jalousie de Vénus ; plus
spectaculaire encore, celle-ci vient en personne annoncer son désir de
se venger – seul cas que j'aie lu où un personnage du Prologue est
aussi un personnage principal de l'intrigue.
Acte I :
Les sœurs de Psyché parlent du serpent qui ravage le royaume et des
offrandes qu'est allé porter Psyché elle-même. On leur annonce l'oracle
qui réclame le sacrifice de leur sœur. [Plainte d'un groupe en
italien.] Elles se retirent sans oser l'en avertir. Malgré les plaintes
de son père, Psyché se rend au sacrifice.
Acte II :
Le palais est en construction pour l'Amour qui a sauvé Psyché. Vulcain
et les Cyclopes travaillent. Dispute conjugale sur la fidélité entre
Vénus suspicieuse et Vulcain cornu. Psyché rencontre l'Amour, qui prend
forme humaine (un chanteur ténor remplace alors la chanteuse qui
chante, selon la tradition, l'Amour) tout en défendant à Psyché de
chercher à le voir sous sa forme véritable.
Acte III :
Vénus tend son piège et propose la lampe fatale sous un déguisement,
lampe avec laquelle Psyché, conformément au cœur du mythe, découvre
l'apparence de l'Amour et le réveille par mégarde. Vénus revient se
révéler et s'enorgueillir de sa victoire. Cependant, si Psyché ramène
la boîte des secrets de beauté de Proserpine depuis les Enfers, elle
sera pardonnée. Psyché veut se suicider dans le Fleuve, mais le dieu
qui l'habite lui offre son aide pour pénétrer aux Enfers.
Acte IV :
Quoique tourmentée par démons et Furies, Psyché découvre que l'Amour a
intercédé pour elle, et on lui remet le présent.
Acte V :
Psyché, soucieuse de raviver sa beauté, ouvre la boîte et s'évanouit.
Vénus se moque à nouveau d'elle, mais Jupiter intervient, élevant
Psyché au rang d'immortelle, ce qui satisfait soudain la déesse.
Réjouissance générale.
[[]]
Persécution des Furies.
4. Implications sur le
livret
Les personnages de la version de 1671 sont conservés et l'action
sensiblement identique, en revanche les
caractères se révèlent considérablement
simplifiés ; les sœurs ne sont plus vaniteuses (ni drôles) ; le
roi ne se répand plus en de nobles discours théoriques sur la douleur…
tout est réduit à sa plus simple expression. On est passé du théâtre
parlé au format beaucoup plus concis du livret d'opéra.
Ce caractère stéréotypé de l'expression théâtrale lyrique avait été théorisé par Quinault : il est
indispensable de comprendre le texte, aussi, si un mot échappe, il faut
que les expressions puisent dans des formules figées, faciles à
retrouver même si la diction fait défaut.
Il est à noter que Fontenelle
a ensuite,comme pour Bellérophonl'année suivante (où s'était en plus incrusté
Boileau), revendiqué la
paternité du livret délégué par son oncle Thomas Corneille après en
avoir élaboré le plan. Il est un fait que l'œuvre n'a pas paru dans
l'édition d'époque du théâtre complet de Th. Corneille, tandis que
celle, plus tardive, forcément, de Fontenelle, les inclut.
[Au demeurant, ils peuvent bien se les
disputer par postérité interposée : ce ne sont des livrets à la gloire
ni de l'un ni de l'autre, surtout Psyché,
considérant les chefs-d'œuvre qu'ils ont par ailleurs produits : Médée pour le premier, Énée & Lavinie pour le second…]
5. Moments musicaux
Malgré l'atmosphère de plainte un
peu uniforme, l'assemblage disparate des
numéros musicaux (même s'il est abusif, pour le LULLY
d'après Cadmus, de parler de
numéros, les alternances entre récitatif et airs étant de plus en plus
lissées), la qualité moindre
de l'inspiration, Psyché a ses beaux moments :
► Acte I :
● Trio de plaintes
« Pleurons » (les sœurs Aglaure & Cidippe, et Lycas, qui
apporte la nouvelle), le plus bel
ensemble de l'œuvre – pas le plus original de LULLY,
mais très poétiquement réalisé sur une durée respectable.
● La longue plainte
italienne (une femme affligée, et deux hommes affligés qui la
rejoignent par moment). Je n'aime pas beaucoup ce passage très
décoratif, mais ce fut un hità l'époque (justement l'un des arguments de vente de Psyché tragédie en musique que
cette reprise de l'un des succès de Psyché
tragédie-ballet) ; par ailleurs son décalage avec la langue générale,
sa durée le rendent très remarquable. Le seul import italien dans un
opéra de LULLY (on en trouve
plus tard – 1693 – dans Médée
de Charpentier, en revanche).
● L'échange entre Psyché et le roi,
qui lui annonce la nouvelle. À mon sens (mais les réguliers savent combien mon goût
est déviant) le grand moment fort de
l'œuvre, très bien écrit – la situation bien sûr, mais aussi les
mots pudiques et intenses du père, le courage stoïque de Psyché –, et,
également, le récitatif le plus animé, le plus mélodique de toute
l'œuvre.
► Acte II :
● L'atelier des
Cyclopes, avec ses figuralismes
d'enclumes, un moment aussi unique dans le corpus que le fameux
Chœur du Froid d'Isis.
● La scène de ménage
la plus violente de LULLY : Vénus vient quereller
Vulcain qui se met au service d'une autre femme, sa rivale, en lui
bâtissant un palais alors qu'elle aurait dû mourir ; mais celui-ci lui
jette à la figure qu'elle a beau jeu de se sentir lésée après l'avoir
si souvent complaisamment cornufié. Ce dure un petit moment.
●● Il faut attendre
les retrouvailles de Cham et de sa femme partie avec un ange déchu dans
une nouvelle Sodome (!) dans Noé de Halévy & Bizet, ou
le vingtième siècle, avec des situations réalistes de jalousie
domestique, comme Intermezzo de R. Strauss ou Von Heute auf
Morgen de Schönberg,
pour rencontrer un tel emportement conjugal. [Il y a bien quelques
maris vengeurs chez Martin y Soler ou Rossini, mais c'est dans un cadre
plus formel de retour à l'ordre, et non pour goûter le simple plaisir
de la vaisselle brisée – ici, rien n'est résolu, pur échange de noms
d'oiseaux.]
●● Elle semble faire écho à celle d'Isis,
où Mercure badine avec Iris
pour la détourner de sa mission, causant tous deux à demi-mot d'amour
avant de s'aviser du stratagème et d'en retourner à leurs devoirs
concurrents, boudant. Néanmoins, contrairement à Isis, cette scène ne me paraît pas
musicalement particulièrement marquante, ni même aussi savoureuse dans
les mots.
► Acte III :
● De même que le
monstre et le sauvetage de Psyché ont été étrangement abandonnés dans
l'interstice entre les actes I et II (alors que la tragédie en musique
est précisément conçue pour accueillir le merveilleux invraisemblable
et le théâtre à machines !), la scène-clef de
la lampe (et les doutes qui la précèdent) apparaît comme particulièrement peu spectaculaire,
y compris dans son traitement musical.
● On retrouve cette confrontation
mi-tragique mi-comique (elle existe aussi dans le dépit jaloux
de Sangaride & Atys à l'acte IV d'Atys)
dans la nique que fait Vénus à sa rivale, à la fin de l'acte III, avec
des réponses non dénuées d'insolence chez Psyché, ce qui allège quelque
peu la solennité du moment (elle tente de se suicider juste après, tout
de même). Au demeurant, il ne se passe pas grand'chose musicalement
ici.
► Acte IV :
● Le trio des Furies est
très réussi, court, uniquement un numéro musical, mais écrit dans la meilleure veine des ensembles LULLYstes. LULLY a écrit
une scène de ce genre infernal pour tous ses opéras, sous des formes
diverses (remplacés par la malédiction de Mars à la fin du III de Cadmus). Celle-ci, à défaut d'être
probante dramatiquement (collage assez maladroit d'une mission sans
lien avec l'intrigue, rien que pour ménager un acte – très court
d'ailleurs – dans les Enfers), se distingue musicalement.
► Acte V :
● Belle chaconne
finale – uniquement instrumentale, mais déjà témoin du style de la maturité,
non sans parenté avec celle à venir de Phaëton (1683).
Itinéraire bis suggéré par La
Fontaine : au lieu du Fleuve, la barque de Charon.
6. Raisons d'une absence
On peut comprendre que, considérant qu'on ne disposait pas avant
l'intégrale en cours de Rousset, culminant en 2010 par l'indispensable
résurrection par Les Talens Lyriques de Bellérophon
(qui n'avait pas été joué depuis 1911 à Rouen, semble-t-il !), ni avant
les deux disques d'O'Dette & Stubbs (Thésée et Psyché II, donnés quelquefois,
jamais gravés), de la totalité des opéras de LULLY,
cette Psyché, probablement le
moins bon opéra de LULLY, ait été négligée par les
ensembles spécialistes. Thésée
avait au moins pour lui d'être l'opéra le plus joué en France jusqu'au premier
tiers du XVIIIe siècle – et de débuter de façon complètement extraordinaire
(avant de devenir irrémédiablement ennuyeux pendant quatre actes,
trouvé-je).
Les arguments pour monter Psyché,
dans un secteur de niche où il y avait de toute façon beaucoup de
chefs-d'œuvre à jouer, étaient raisonnablement moindres.
À ce jour, on n'a eu que Malgoire en
1987 à Aix (à une époque où Malgoire jouait le baroque français de
façon que nous trouvons peu musicologique aujourd'hui), O'Dette & Stubbs à Boston en
2007 (d'où émane le disque CPO, avec tout de même Carolyn Sampson,
Karina Gauvin, Mireille Lebel et Olivier Laquerre) et des extraits à
l'église luthérienne Saint-Pierre à Paris en 2010 par l'ensemble
semi-pro Les Muses s'aMusent (j'y
étais !). Christie n'a joué,
en 1999, que Psyché I. Il
manquait donc vraiment une version complète contrairement aux Muses et
un peu plus ardente qu'O'Dette & Stubbs.
Adieux de Psyché.
7. Un projet et une
représentation au CRR de Paris
Cette notule vient après avoir entendu, non pas le disque O'Dette /
Stubbs (tout à fait valable et valeureux, mais assez peu incarné :
déclamation peu mise en avant, voix banales, maintien raide des
récitatifs, couleurs un peu grises), mais après une représentation donnée au CRR de Paris
par des étudiants du CRR en chant et danse, avec un orchestre issu des CRR de Paris et Versailles, mais
aussi du Pôle Supérieur de
Boulogne-Billancourt et du Conservatoire
Départemental d'Orsay – c'est-à-dire quelques-uns des meilleurs
lieux de formation à cette musique (le CRR de Cergy et à plus petite
échelle le Conservatoire d'arrondissement de Paris VIIe font aussi ce
travail de spécialisation et de formation de la future élite baroque
française).
Préparés par Patrick Cohën-Akenine,
dirigés par Stéphane Fuget,
avec mise en scène (Manuel Weber),
chorégraphie (Sabine Ricou),
gestuelle et prononciation restituées (Lisandro
Nesis), c'était un travail très complet qui était offert. Mieux
qu'un travail, une véritable représentation de niveau professionnel.
Double défi que celui de produire un travail de cette qualité, et de le
mettre au service d'une œuvre par essence plus difficile. Avec les
niveaux en présence, on pouvait s'assurer un succès facile avec un Giulio Cesare ou un Don Giovanni. Merci d'avoir été au
bout de la démarche.
Début du fugato de
l'Ouverture – à cinq parties, caractéristique de l'écriture à la
française, prévue pour les 5 familles de violon.
8. Moyens instrumentaux
Car c'est une immersion totale : les jeunes musiciens jouent sur les 24 Violons du Roy (d'où la présence capitale de
Patrick Cohën-Akenine) prêtés par le
CMBV, c'est-à-dire avec les 6 dessus, 4 hautes-contre, 4
tailles, 4 quintes et 6 basses de violon, tous différents des violons,
altos et violoncelles actuels, avec une tenue par ailleurs plus basse
de l'instrument comme des archets ; même les basses de violon voient
leur prise d'archet avancée un peu plus vers le centre de la baguette.
Avec cela, un continuo de 2 violes de gambe et 1 basse de violon, avec
jusqu'à 4 théorbes dans les tutti (1
en temps de récitatif) et bien sûr clavecin et orgue positif.
Je n'aime pas trop ce dispositif, qui privilégie le fondu par rapport à
l'instrumentarium traditionnel plus aéré, où les lignes paraissent plus
indépendantes, mais ce trait n'était finalement que peu audible, eu
égard à la qualité de l'exécution.
[[]]
Déploration de Lycas et des sœurs.
9. Moyens scéniques
Sur scène aussi, restitution : rhétorique
gestuelle d'époque et, c'est plus frustrant, la prononciation restituée du français
– autant j'aime beaucoup la discipline qu'elle implique dans la pensée
de la langue parlée (je
ne rechigne pas moi-même, on vous le dira, à réciter Saint-Amant en
public en prononciation Louis XIII), autant dans la musique
chantée, où le compositeur a déjà contraint le galbe de la parole, elle
ajoute surtout à l'inintelligibilité, et conduit les voix à décentrer
leur placement. Alors qu'on dispose de jeunes artistes francophones qui
pourraient nous proposer un français limpide, le résultat est
généralement un peu grimaçant, sauf chez quelques rares spécialistes.
Mais cette représentation est aussi l'aboutissement d'un parcours de
formation : les instrumentistes pourront être amenés à jouer
sur des
copies d'instruments assez différents de leur cui-cui traditionnel et
les chanteurs n'échapperont pas, un jour ou l'autre, à une production
en restitué.
Plus gratifiant pour le public, véritable travail sur les agréments et ornements chez
les chanteurs, très abouti, avec de véritables diminutions très belles
et cohérentes, des accents expressifs maîtrisés comme chez les
meilleurs spécialistes, bravo.
[Ayako
Yukawa (Vénus) osait ainsi un chant presque parlé, représentatif
de ce qu'on peut lire des écrits du temps sur la façon des Français de
ne pas vraiment chanter.]
Vulcain exhorte les Cyclopes au Palais d'Amour.
10. Quelques chanteurs
Autre point très positif : aucun
chanteur médiocre (on avait un peu souffert précédemment avec
des voix diversement abouties, dont un ténor pas du tout en maîtrise
qui tenait les rôles exposés de haute-contre dans du Campra…), tous
(issus pour la plupart des classes d'Isabelle Poulenard et Howard
Crook, je suppose) maîtrisent les principes du chant, et un certain
nombre que je vais saluer en particulier peuvent même espérer une très
belle carrière, au moins dans ce répertoire !
∆ Claire-Élie Tenet(Psyché) était annoncée
souffrante, et en effet, elle devait s'accommoder d'une émission voilée
qui n'irradiait pas comme dans la récente Messe en si mineur de Lioncourt ; je crois néanmoins que la voix a des
qualités a faire valoir dans un répertoire plus lyrique – ductile avant
d'être déclamatoire. J'ai hâte de la réentendre dans son état
∆ Apolline
Ray-Westphal (Vertumne et l'Amour), très finement focalisée,
claire, sonore, bien incarnée dans le détail des mots, un régal et une
voix déjà prête pour la carrière dans ce répertoire.
∆ Aussi remarqué Anaelle Le Goff(Cidippe, la seconde sœur),
superbe halo vocal dans une tessiture pourtant très basse pour un
soprano. Reste à affermir la déclamation (mais la diction est saine, en
réalité, et parvenir à maintenant la liberté des voies aussi bas,
chapeau).
∆ Je n'aime pas beaucoup l'interminable
plainte italienne ; d'autant plus impressionné par la densité (du
timbre, de l'expression) de Marie Théoleyre
qui magnétise cette scène.
∆ Chez les Messieurs, trois basses assez exceptionnelles :
le noble Fleuve de Guillaume Vicaire,
l'Affligé et la Furie d'Antoine Amariutel
(voix de basse complètement timbrée, il est prêt techniquement, on va
se l'arracher, ces voix sont rares), le Roi d'Eudes Peyre,
très sûr, mais avec un aigu allégé et éclairci, qui lui permet de
phraser avec plus d'expression, idéal ici, dans ce récitatif – plus
beau moment de tout l'opéra.
On était loin des natures
généreuses et mal domestiquées des habituels étudiants basses. Et vu la
disette de ce type de voix dans ce répertoire… je me souhaite de les
revoir.
∆ Enfin, Maxim Jermann,
ténor prometteur pour ce répertoire : l'aigu, quoique facile, se pare
de belles résonances pharyngées façon Auvity… Les notes (dans une
tessiture haute très difficile) sont sans tension ; un véritable
caractère vocal se dégage, c'est précieux (et rarissime chez les
ténors).
J'espère les réentendre souvent – c'est qui est arrivé à Eugénie Lefebvre et Hasnaa Bennani peu de temps
après une superbe production du Pouvoir de l'Amour
(opéra-ballet de Royer) du CRR – où je les avais aussi distinguées.
Ce spectacle sera redonné à la salle des fêtes de Saint-Prix (Val
d'Oise) dimanche 21 janvier. LULLYstes, allez-y.
[[]]
Adieux de Psyché.
11. Le son
Conclusion : il nous manquait une version pleinement
représentative de cette œuvre non sans pièges – que nous pouvons
considérer avoir désormais (en dépit du raccourcissement de l'acte V,
d'où disparaissent Mars, Mome, Silène et les Satyres !).
[C'est mal, j'en conviens
mais je me suis fait une copie à fins personnelles, hors de question de
ne pas pouvoir réécouter ça !]
Comme je n'ai pas eu de réponse des concernés pour diffusion d'extraits
(dommage, tout à leur gloire) et que je n'aurai pas le temps avant
quelques jours de les retirer et remplacer si jamais c'est le drame, ce
seront des extraits du disque CPO. Il faudra donc vous déplacer pour
entendre leurs voix.
Et merci à P. L. et Érik sans qui, malgré ma veille minutieuse, ce
moment immanquable aurait échappé !
Chez La Fontaine, Psyché – plus futée – apaise Cerbère pour
entrer aux Enfers, dont la mythologie fait finalement un véritable
moulin (Orphée y part en balade, Pollux va y faire son marché, sans
parler d'Alcide qui y passe son temps libre pour une raison ou une
autre).
12. Sur Carnets sur sol
Je vous invite bien sûr à vous replonger dans les notules LULLY,
en particulier celle qui récapitule les caractéristiques
dramaturgiques, les moments forts musicaux et les versions
discographiques de tous ses opéras.
1752 est resté célèbre, dans la
France musicale, comme le moment de la Querelle
des Italiens (ou Bouffons, la troupe reçue étant spécialiste du
genre buffo), sur les cendres
toutes chaudes de celle opposant LULLYstes et ramistes.
1752 est sans doute l'épisode le plus commenté dans les livres,
toujours
mentionné dans les ouvrages généralistes, et exploré en détail dans
nombre de publications spécialisées. Il faut dire que le moment, outre
son caractère spectaculaire qui attire, permet de poser de façon très
vivace les questions esthétiques, la pensée de la musique et les choix
de style d'alors… à quoi servait l'opéra dans l'esprit des
contemporains, quels étaient ses nécessités, ses buts ?
Je ne vais donc pas me lancer dans une redite inutile de cette histoire
où tous les philosophes (artistiquement manifestement plutôt bas de
plafond) se sont vautrés comme un seul homme dans la grosse farce
italienne, à la mesure de leur entendement mesuré. Par ailleurs, sur le
sens de l'accusation d'italianisme
dans la période précédente (sens à peu près complètement opposé, se
référant plutôt à la musique d'église italienne de la fin du XVIIe !),
il existe déjà une notule.
Non, je n'en dirai rien. Simplement, en fouinant dans les dates de
création pour d'autres de mes loisirs, je m'aperçois de ce que le changement de goût de l'ère gluckiste avait
massivement été préparé, et que cette affaire de comédiens italiens
n'était pas une simple apparition perlée, un petit saupoudrage mis en
vedette par la rumeur.
C'est même tout le contraire. En 1752, 1753 et 1754, voici
l'intégralité des œuvres vocales scéniques jouées pour la première fois
par l'Académie Royale de musique :
♦ 1752
→ 1 opéra français de Dauvergne (Les Amours de Tempé de Dauvergne),
→ 5 italiens (certes des intermèdes comiques, courts) de Pergolesi (La Serva Padrona, Il Giocatore, Il Maestro di musica), Latilla (La finta Cameriera), Di Capua (La Donna superba) ;
♦ 1753
→ 1 français de Mondonville (Titon et l'Aurore, dans une veine
qui nous paraît à nous lyrique et musicale, peut-être marquée par
Vivaldi, mais qui était la veine du goût français d'alors, des
Ramistes),
→ 2 français se revendiquant du goût italien et créés à l'Académie le
même soir, par Rousseau (Le Devin du village) et Blavet (le célèbre flûtiste, dont Le Jaloux corrigé est en réalité
une parodie, comme on disait,
d'airs tirés des trois opéras de Pergolèse donnés l'année précédente),
→ 7 italiens de Cocchi (La scaltra Governatrice), Pergolesi (Tracollo medico ignorante), Sellitto (Il Cinese rimpatriato), Di Capua (La Zingara), Latilla (Gli Artigiani arricchiti), Jommelli (Il Parataio), Ciampi (Bertoldo in Corte, sur un livret de
Goldoni)
♦ 1754
→ 1 seule création cette année-là,
italienne : I Viaggiatori de Leo.
Donc, sans exagération, une véritable submersion
sous les nouveautés italiennes, témoin de l'engouement, mais sans doute
aussi révélateur de l'agacement qui a pu naître, en miroir.
Pour autant, à partir de 1755, ces nouveautés disparaissent
totalement, et il faut attendre 1778 pour qu'elles retournent (et en
force : Paisiello, Anfossi par deux fois, Piccinni
par trois). S'ensuit, dans la veine gluckiste qui vient de s'imposer,
une vague de compositions dans le style français, où la fascination
pour le savoir-faire italien contribue à passer des commandes de
tragédies tout à fait françaises à des Italiens : Piccinnni, Sacchini,
Salieri, Cherubini, Paisiello…
Mais on mesure bien mieux l'engouement du public (et l'effroi des
contempteurs, ou simplement de ceux qui aimaient l'opéra tel qu'il
existait) devant ces simples ratios de créations en 1752-4,
objectivement… spectaculaires. Ce que je me permets de partager avec
vous.
--
Au demeurant, ce n'est pas, loin s'en faut, la première incursion
italienne dans le goût français, et chacune a provoqué simultanément
vaste engouement et violents débats.
►Les castrats importés par
Mazarin.
►Les opéras de Cavalli joués à la Cour (Ercole amante, avec ballets de LULLY),
inspirateurs du genre français par la suite.
► L'influence
des sophistications harmoniques et contrapuntiques du second XVIIe
italien sur la musique (religieuse comme scénique) française,
délectable pour nous (d'autant que le résultat sonne toujours
indubitablement français chez du Mont, Couperin ou Clérambault…), mais
sévèrement reçue par les contemporains.
► LULLY lui-même, évidemment, qui s'en est garanti en
promouvant un style spécifiquement français (mais assez distinct de la
sévérité de la musique des pastorales de Cambert). La série d'Italiens
qui volent le pain des Français dans les années 1780 : toutes ces tragédies en
musique écrites par Piccinni, Sacchini, Salieri, Cherubini.
► La domination de Cherubini, Paisiello et Spontini sous l'Empire.
► Le Grand Opéra largement impulsé et alimenté par les Italiens :
Rossini, Donizetti, Meyerbeer (qui revenait de succès éclatants dans le
belcanto, en Italie, lorsqu'il s'installe à Paris), Verdi…
Et à chaque fois, ce sont des italianités différentes, qu'il faudrait
redéfinir… Entre le raffinement de la musique d'église (moins monodique
et hiératique) au début du XVIIIe siècle et au contraire les impulsions
du belcanto par rapport au
drame continu au début du XIXe, ce sont des inflexions contradictoires,
au fil des théories et des modes – pas toujours correctement perçues
par les contemporains eux-mêmes, et pas toujours clairement perçues par
nous.
À partir du milieu du XIXe siècle, la musique italienne n'est plus du
tout à l'avant-garde (il lui faut assez longtemps pour s'échapper des
redites belcantistes, peu de neuf avant la fin du siècle), et la
musique allemande devient le nouvel étalon en France (la France étant
devenu un étalon européen pour l'opéra…), l'objet de toutes les
fascinations (Weber, Wagner, et bien sûr toute la musique
instrumentale), étudiée par tous les compositeurs tout en étant
volontiers dénigrée, avant même les grandes poussées patriotiques qui
suivent 1870.
Il
est temps de compléter cette série par un petit tour des opéras
rares en langue française donnés à travers le monde. Quoi ? Où ?
Mais rassurez-vous, Carmen et Faust se portent très bien, merci
pour eux.
À venir : anglais,
polonais, slaves occidentaux (tchèques, slovaques) & méridionaux
(slovène, croate), celtiques & nordiques (irlandais, danois,
bokmål, suédois, estonien), espagnols, et surtout une grosse notule sur
les opéras contemporains intriguants, amusants (ou même réussis).
Côté cour de l'Opéra d'État de Budapest, manière assez peu
gallicane de débuter le parcours.
Gluck, Iphigénie en Aulide (Budapest)
→ Également donnée en allemand à Ostrava, en Moravie. L'œuvre qui, en
1774, renouvelle complètement le style de la tragédie en musique.
→ Diane retient les vaisseaux des Achéens en attendant le sacrifice
ultime. Agamemnon tâche de tromper les dieux en éloignant sa fille,
prétendant qu'Achille ne souhaite plus l'épouser.
→ Écrite pour Paris, la
première présentée par Gluck. Dauvergne raconte dans ses mémoires qu'à
la lecture de la partition, les directeurs étaient persuadés que, s'ils
donnaient l'œuvre, ils allaient immédiatement ringardiser tout leur
répertoire – ce qui advint, d'où la frénésie d'œuvres nouvelles et
d'invitation de compositeurs italiens (Piccinni, Sacchini, Salieri,
Cherubini…). C'est évidemment une vision rétrospective (et Gossec
utilisait le même langage dans Sabinus
donné quelques mois avant), mais elle marque bien l'importance de cet
ouvrage dans l'esthétique lyrique française.
→ C'est la première partie de la légende d'Iphigénie (son sacrifice),
la plus baroque-française des œuvres de Gluck, avec un aspect beaucoup
plus galant, moins hiératique que ses tragédies ultérieures. Cela avait
tellement touché la sensibilité du temps que les chroniqueurs
rapportent que la salle était en pleurs pour les adieux d'Iphigénie
(supposée aller épouser son fiancé Achille, mais que son père livre en
réalité au sacrifice pour que les Grecs puissent retrouver des vents et
partir pour Troie).
Cherubini, Ali Baba –
en français ou en italien ? (Milan)
→ Grand opéra écrit pour l'Opéra de
Paris, sur un livret de Scribe et Mélesville (l'excellent librettiste
de Zampa),
où Cherubini s'adapte (après avoir écrit dans les veines du classicisme
finissant et du premier romantisme) au langage nouveau de la musique
romantique à flux continu – nous sommes en 1833, c'est le dernier
ouvrage scénique du compositeur.
→ Pour ce dont on peut juger dans les (mauvais) enregistrements
existants, les récitatifs sont assez empesés et la veine mélodique pas
extraordinaire, mais précisément, nous ne disposons que de mauvais
enregistrements (le seul un peu étendu, quoique coupé, et disponible
commercialement, est en italien, pas très bien chanté malgré Kraus et
joué tout à fait hors style).
Spontini,
La Vestale (Budapest)
→ Jalon fondamental dans la fusion des
styles (sorte de goûts-réunis du début du XIX siècle) entre l'ambition
théâtrale de la tragédie en musique romantisée et les élans &
effets vocaux de l'opéra italien, Spontini propose ce compromis entre
grande déclamation dramatique et belcanto
dans cet ouvrage, emblème du style musical Empire.
→ Voir là sur le contexte, le livret et la musique.
Intérieur de l'Opéra de Frankfurt-am-Main,
maison de l'un des plus beaux orchestres du monde, qui jouera L'Africaine de Meyerbeer.
Donizetti, Le Duc d'Albe (Anvers) Donizetti, L'Ange de Nisida (Londres)
→ Peu avant sa mort, en 1838, Donizetti s'installe à Paris. Il a
remporté un grand succès aux Italiens en 1835 avec Marino Faliero et prépare un
opéra de type semiseria
en français sur un livret de Royer et Vaëz, d'après une pièce à succès
de la fin du XVIIIe siècle (Baculard d'Arnaud, en 1790) autour des
amours malheureuses du Comte de Comminges. Mais la troupe du Théâtre de
la Renaissance fait faillite pendant les répétitions et l'opéra L'Ange de Nisidan'est
jamais représenté. Pis, je n'en n'ai trouvé aucun enregistrement, même
épuisé, aucune bande non plus (mais ça a bien dû être donné quelque
part). L'œuvre, qui contient des parties empruntées à l'opéra antérieur
Adelaideest recyclée dans La Favorite (en
1840), sur un livret adapté par les mêmes librettistes pour le cahier
des charges de l'Opéra de Paris.
→ Simultanément, Donizetti a réussi à obtenir une collaboration avec
Eugène Scribe, à la fois la garantie d'un livret dense et d'une prise
au sérieux par le public et la critique : c'est pour Le Duc d'Albe(avec
Charles Duveyrier). Mais la mezzo Rosine Scholtz, redoutant d'être
éclipsée par sa rivale Dorus-Gras dans ce beau rôle de soprano, obtient
son abandon, l'opéra reste inachevé. On joue La
Favoriteà la place, dans laquelle Donizetti intègre
aussi des portions du Duc d'Albe
(dont l'air de ténor « Ange si pur »). Quant au livret, Scribe le
recycle en partie dans Les Vêpres siciliennes,
pour Verdi !
→ L'œuvre a été achevée par Matteo Salvi en 1882, puis révisée par
Thomas Schippers en 1959, dans les deux cas en italien. Et elle a enfin
été gravée en français pour Opera Rara. Je n'ai pas été très convaincu,
ni par le livret, ni par la musique, assez peu marquante à mon gré (ni
drame intense, ni belles mélodies). Très en deçà de la Favorite ou des Martyrs, clairement.
Meyerbeer, Le Prophète(Deutsche
Oper de Berlin)
→
Parmi les 6 opéras français
(dont 5 majeurs, dont 4 grands
opéras à la française), Le
Prophète
a survécu pour sa pompe avec la fameuse Marche du Sacre très à la mode
dans la première moitié du XXe siècle et souvent gravée, mais c'est
aussi et surtout une œuvre aux grandes qualités esthétiques et
musicales.
→ Comme pour Les Huguenots et
L'Africaine, Eugène Scribe
y propose une critique radicale du clergé, voire de la religion en
général, et présente les fanatiques comme des destructeurs effrayants,
tout traitant ses héros avec une certaine distance ironique – Raoul de
Nangis comm Jean de Leyde ont leur naïvetés, voire leurs ridicules.
L'armature implacable du grand drame y assure aussi bien un spectacle à
peu près sans exemple – paysages pastoraux, armées, étangs gelés, grand
sacre dans la cathédrale, incendie urbain généralisé… – qu'une tension
dramatique qui s'étage sur plusieurs niveaux et s'augmente sans jamais
se relâcher.
→ Musicalement, l'œuvre n'a
pas le naturel mélodique de Robert,
des Huguenots ou de Dinorah, mais le soin apporté à l'orchestration
y est tout particulier (beaucoup de solos instrumentaux, pas forcément
brillants ou ostentatoires, y viennent apporter des touches de
couleur). De surcroît, les exigences
vocales y
sont spectaculaires, dans un genre plus sonore et dramatique que
virtuose (on y est plus proche du dernier Verdi, là où les précédents
sentaient encore, vocalement, le lien avec Rossini et Donizetti) : une
œuvre qui n'est pas sa plus délicate, et pourtant d'une prégnance assez
hors du commun.
→ Par ailleurs, les artistes réunis à Berlin (Mazzola et Kunde,
notamment) sont des spécialistes de cette musique et de cet esprit. Les
représentations ont lieu en ce moment, et c'est manifestement un franc
succès.
Meyerbeer, L'Africaine (Frankfurt-am-Main)
→ Meyerbeer a longuement élaboré L'Africaine,
mais est mort d'avoir pu proposer ses habituelles retouches d'après les
premières représentations. Cela se sent, il manque quelque chose de
naturel dans les différentes éditions entendues. Par ailleurs, peu de
mélodies marquantes, pas vraiment de
distanciation ni d'humour,
une orchestration personnelle mais plus opaque… je trouve qu'on ne
renoue pas avec l'équilibre idéal de ses quatre autres grandes œuvres
françaises.
→ Pour autant, le livret,
encore une collaboration de Scribe, travaille toujours sur ces
hésitations morales impossibles, sur ces affrontements entre les
mondes, entre les fanatismes – mais de façon un peu plus rigide, et en
tout cas moins divertissante. On peut cependant y entendre de très belles pièces musicales,
pas aussi bien articulées entre elles que de coutume… bien qu'il y ait
finalement pas mal de bandes et de disques, on attend toujours une
production à la fois luxueuse techniquement et adéquate sur le plan du
style et du français pour lui redonner sans ambiguïté la possibilité de
convaincre.
Auber, Fra Diavolo (Palerme)
→ Un opéra comique atypique et
charmant, où un brigand célèbre apparaît comme personnage galant et
romantique, une sorte de zorro locksleÿsant. Quantité de comique de
caractère (les touristes anglais, les sbires gauches) et de situation
(tout le monde est déguisé, caché plus ou moins adroitement), sur une
musique assez simple et légère, mais pas aux effets sûrs.
→ On le joue quelquefois en italien en Italie, je n'ai pas vérifié ici.
→ Déjà présenté sur CSS. D'Auber, j'attends
désormais surtout une reprise de son plus haut chef-d'œuvre (de très
loin), Les Diamants de la
Couronne.
Grand escalier de l'Opéra de Tours, où Jean-Yves Ossonce propose,
au fil des saisons, une des offres les régulièrement plus originales au
monde en matière de redécouverte du répertoire français… malgré une
suvention sans commune mesure avec les grandes scènes oisives.
Verdi, Jérusalem(Parme) Verdi, Les
Vêpres siciliennes(Londres, Frankfurt-am-Main, Munich,
Würzburg)
→ Les deux premiers Verdi composés pour
Paris (le troisième étant bien sûr Don Carlos)
sont joués cette saison.
→ Jérusalem
est une refonte de son quatrième opéra, ILombardialla Prima Crociata (juste
après Nabucco : d'un style
encore redevable au belcanto, même s'il est déjà ailleurs),
avec beaucoup de nouveaux éléments, une mise en avant de récitatifs
très bien écrits et un bon livret (de Royer & Vaëz, ceux de la Favorite
de Donizetti) à rebondissements multiples. Verdi n'aimait pas écrire
pour Paris, mais peu le faisaient aussi bien que lui. Il n'y a pas beaucoup de tubes dans
la partition – les grands ensembles à la fin du I avec les imprécations
de Roger, la cabalette « Quelle ivresse » d'Hélène, le chant de guerre
des croisés, peut-être le grand air de Roger… mais ce sont surtout les
situations dramatiques, l'enchaînement des récitatifs et des ensembles,
qui convainquent, comme un grand tout
dramatico-musical très cohérent et abouti.
→ Les Vêpres
(avec des portions du livret du Dom
Sébastien
avorté de Donizetti, récupéré par Scribe) ont les mêmes qualités
organiques d'enchaînement entre récitatifs, numéros, ensembles, finals,
mais à un niveau de maîtrise carrément meyerbeerien, et cette fois avec
la qualité mélodique propre à Verdi… l'œuvre déborde de mélodies bien
prosodiées, dont le sens claque et dont la musique s'imprègne
immédiatement. Un de ses plus hauts chefs-d'œuvre, qui semble avoir
repris racine en Europe depuis une quinzaine d'années.
Gounod, Cinq-Mars (Leipzig)
→
Ressuscité récemment par Bru Zane, l'un des fleurons de tout Gounod,
dont il faut absolument entendre l'acte II (qui débute par « Nuit
resplendissante » et se clôt par un grand ensemble irrésistible de
conspiration patriotique). Le voici repris, en version scénique.
Gounod, Philémon et Baucis
(Tours)
→ Pas exactement trépidant
dramatiquement, pas non plus le meilleur Gounod sur le plan musical,
c'est néanmoins une belle partition, presque jamais donnée. Encore une
contribution particulière de Tours au répertoire français, que peu
d'autres maisons font à cette régularité, et avec ce soin de chanteurs
adéquats !
Gounod, Le Tribut de
Zamora (Radio de Munich)
→ Voilà le grand inédit attendu pour
l'anniversaire Gounod ! Hélas, cette année, Munich ne se déplace
pas à Versailles (ni à Vienne, comme pour Cinq-Mars),
il faudra voyager ou se contenter de la bande et du disque. Je n'ai pas
lu toute la partition, mais ce m'avait paru du bon Gounod, sur un sujet
bien dramatique. On n'en a jamais eu qu'une méchante bande piano-chant
très mal captée (et publiée seulement chez des pirates), je crois bien.
En tout cas aucun enregistrement officiel écoutable, très clairement.
Grand événement, il s'agit du dernier grand Gounod jamais redonné.
Le Musical Arts Center de Bloomington, dans
l'Indiana, où L'Étoile est
prévue – et son caractéristique dégradé de balcons
latéraux.
Chabrier, L'Étoile à
Bloomington (Indiana)
→ Cette petite merveille est revenue en
cour depuis la fin du XXe siècle, depuis redonnée de loin en loin. Il
s'agit d'un opéra-comique aux effets extrêmement soignés, aux ensembles
très caractérisés (Quatuor des représentants de commerce, Trio de
l'Enlèvement, Quatuor des Baisers, Couplets & Chœurs de la
Noyade…), farci de sous-entendus égrillards. Je me figure que ce
pourraît susciter l'adhésion d'un public adolescent un peu éveillé – la
façon detout y suggérer assez clairement l'air de rien n'est pas sans
charmes.
→ Outre le (très bon) disque de Gardiner et quelques bandes diversement
accessibles de la RTF, il existe une captation vidéo de la mise en
scène de Pelly à Bruxelles, remarquablement distribuée (d'Oustrac,
Mortagne, Guilmette, Varnier, Boulianne, Piolino…), diffusée à l'époque
en haute qualité sur CultureBox (et France 2 ?). Cela doit se retrouver
aisément (peut-être même paru en DVD, je ne suis pas les sorties), et
mettait en valeur toute la fantaisie (et les pointes de mélancolie) de
ce leste livret.
Massenet, Cléopâtre (Saint-Pétersbourg)
→ Le dernier opéra de Massenet, à une
époque où, à partir du Jongleur de
Notre-Dame, sa veine mélodique et son invention de mondes (quel
lien entre les profils sonores de Werther,
Esclarmonde, Thaïs, Cendrillon ou Grisélidis, créés sur une dizaine
d'années ?) s'étiole un peu dans du drame plus sec (Chérubin, Ariane, Thérèse, Don Quichotte, Roma, quels que soient leurs
moments de grâce – pour Quichotte
en particulier – reviennent tous à du théâtre romantique un peu
hiératique). Il y a pourtant de la variété dans Cléopâtre, mais la déclamation et
la veine mélodique restent un peu sévères. Au demeurant une jolie partition, rarement donnée.
→ Des Massenet qu'on ne donne jamais, je voudrais surtout voir Grisélidis (là, le récitatif est
savoureux !), la féerie sonore étrange d'Amadis,
notamment dans son Prologue en mélodrame (pas du tout du figuralisme,
ni vraiment debussyste, vraiment un monde singulier), ou bien les
archaïsmes jubilatoires de Panurge.
Saint-Saëns, Ascanio(Genève)
→ Inspiré du roman homonyme d'Alexandre Dumas
et de la pièce qui en a été tirée par Paul Meurice (collaborateur de
Dumas sur le roman), le livret de Louis Gallet se penche sur l'histoire
de Benvenuto Cellini et de
son
apprenti Ascanio – en transfigurant le personnage peu sympathique, dont
les mémoires étaient disponibles en français depuis 1822, en protecteur
paternel.
→ Je ne sache pas qu'on dispose d'enregistrements couramment
disponibles. Les rares extraits
donnés en concert au fil du XXe siècle sont de nature légère, mais ce
ne doit pas être le seul aspect, pour un opéra en cinq actes donné à
l'Opéra de Paris – en 1890.
Treppenhalle de l'Opéra de Graz, où vos pieds glisseront sur
des lys si vous allez entendre l'Ariane
de Dukas et Maeterlinck.
Dukas, Ariane et Barbe-Bleue (Graz)
→ Maeterlinck écrit ce texte
spécifiquement pour être mis en musique… Il vise au départ la
collaboration de Grieg, qui finit par se rétracter. Il y joue avec
lui-même en donnant les noms de ses anciennes héroïnes aux femmes
captivers de Barbe-Bleue (et Dukas fait même une jolie citation du
motif de Mélisande lorsque celle-ci se présente).
→ Musique à la voix d'ampleur postwagnérienne et aux irisations très
françaises, j'en ai touché un mot lors d'un précédent concert, salle Pleyel.
→ [Une
vidéo, mise en scène Olivier Py.]
Martinů, Ariane à Düsseldorf et Moscou (au
Stanislavski).
→ L'opéra est écrit en 1958, en guise de pause pendant la conception du
plus sombre The Greek Passion
(il est créé la même année, en 1961).
→ Il est écrit en langue française
dès l'origine (quoique créé à Brno) et se fonde, comme Juliette
ou la Clef des Songes (son chef-d'œuvre lyrique)sur
Le Voyage de Thésée
de Georges Neveux, une version surréaliste et psychanalysante du mythe
du Minotaure : Thésée, en tuant son doppelgänger Minotaure, tue aussi
une part de lui-même et son amour pour Ariane (qui semble de toute
façon plutôt amoureuse du Minotaure). L'opéra s'achève sur la plainte
d'Ariane.
→ La veine musicale en est très archaïsante, néo-baroque par certains
aspects (dans l'introduction instrumentale, on entend les rythmes de la
Toccata initiale de L'Orfeo
de Monteverdi), néo-grec en
d'autres instances (monodies de flûte et percussion, chœurs a cappella
sur des tétracordes), et même quelquefois du diatonisme quasiment
grégorien, tout en passant par du récitatif romantique ou de grands
aplats lyriques de cordes homophoniques… Et le monologue final de
l'abandon vraiment de ce postromantisme français mêlé de
néoclassicisme. Malgré ces influences disparates, le résultat reste
très séduisant.
→ Ces bizarreries s'expliquent par le projet : l'opéra ne dure que 45
minutes, la création s'est déroulée comme un programme à thème,
incluant le fameux lamento
de Monteverdi (seul vestige de l'opéra composé) et le mélodrame de Jiří
Antonín Benda (sans doute le plus célèbre mélodrame du XVIIIe siècle).
→ [Son.]
Pour finir, toute la sobriété authentique du Teatro
Massimo de Palerme accueille la légèreté un peu plus attestée de Fra Diavolo.
Pas énormément de diversité de titres, donc, et c'est en particulier
décevant pour le vingtième siècle, que ce soit chez les postwagnériens,
les postdebussystes, les néoclassiques, les poulenquiens ou les
landowskisants : beaucoup de bijoux à programmer qui seraient au goût
du public.
Certes, pour cela, encore faudrait-il que les maisons des pays
francophones programment des ouvrages patrimoniaux, ce qui n'est pas
vraiment le cas cette saison – ce n'est pas tout le temps vrai, les
deux dernières furent plutôt fastes, et pas seulement en France.
En revanche, du côté du grand opéra à la française, des œuvres
historiquement importantes sont redonnées (Ali Baba de Cherubini, les
Meyerbeer, les Verdi…), voire des quasi-inédits de compositeurs majeurs
comme Nisida, Zamora ou Ascanio.
Ce que ça valait ? Réponse à la fin de la saison !
En attendant qu'une des notules prévues soit finie (opéras
contemporains dans le monde ? opéras français ? la morbidezza ? les ténors
verdiens à découvrir ? les orchestres néerlandais ?), un petit
mot sur la remise au théâtre d'Alceste
de LULLY, ce dimanche, simultanément avec la
sortie du disque chez Aparté – si vous ne l'avez déjà lu ailleurs (d'où le style sensiblement différent de l'usage dans ces murs).
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Dimanche donc, le tout-LULLY était à Versailles pour Alceſte.
Quand il s'agit de profiter des merveilles du lieu, j'aurai beau me
presser, je partirai trop tard.
Ce début d'Alceste, ce récitatif d'Alcide, est une des choses
que j'aime le plus dans toute la musique.
Dans la perspective de la série amorcée avec le panorama des orchestres
berlinois, puis des deux cités nommées Francfort, le moment est venu, dès longtemps
promis, de débrouiller certaines de attributions onomastiques étranges
(et des histoires tourmentées) des orchestres des Pays-Bas, qui ne
figurent pas parmi les plus vilains d'Europe – et contribuent assez
généreusement, à la radio comme au disque, à la documentation d'un
répertoire qui ne se limite ni à la Hollande, ni à la Batavie.
Beaucoup de noms contre-intuitifs (nationaux alors que leur
implantation est locale), d'orchestres partagés entre plusieurs villes,
de fusions successives… qui ne rendent pas la lisibilité du patrimoine
orchestral néerlandais particulièrement optimale. Ne serait-ce que par
goût du jeu, le parcours vaut la peine d'être fait.
Deux institutions irradient depuis les Pays-Bas vers l'Univers : le
Concertgebouw (c'est-à-dire « bâtiment des concerts ») et l'Opéra
d'Amsterdam. Le premier est une salle symphonique qui accueille
l'orchestre du même nom, mais aussi d'autres phalanges importantes (le
Philharmonique des Pays-Bas, l'Orchestre de Chambre des Pays-Bas, voire
l'Orchestre Philharmonique de la Radio) ; le second n'a pas d'orchestre
permanent, et c'est là où l'on commence à s'amuser.
Grande salle de l'Opéra d'Amsterdam, où la proximité
est saisissante et l'orchestre visible de partout.
1. La macédoine de
l'Opéra d'Amsterdam
Ainsi, pas d'orchestre attitré
pour l'Opéra d'Amsterdam, à l'inverse de la plupart des maisons
européennes. Pour les villes moyennes, l'orchestre symphonique est
aussi l'orchestre du théâtre, mais c'est dans tous les cas un orchestre
précis qui fait à peu près toutes les productions – sauf répertoire
spécifique appelant des instruments anciens, ou invitation (très)
exceptionnelle d'une maison d'opéra partenaire qui amène ses décors,
ses costumes, ses chanteurs, son chœur et son orchestre.
Il existe des maisons qui ont une programmation « de festival », avec
invitation de forces différentes pour chaque production, comme, en
France, Dijon, l'Athénée de Paris ou l'Opéra-Comique, mais ce sont des
intitutions qui n'ont pas du tout la taille critique d'un opéra
national, ni le même nombre de dates à l'année !
Le concept de l'Opéra d'Amsterdam, qui s'appelle d'ailleursDe Nationale Opera
en langue locale, est tout différent : il offre une vitrine à tout le panorama symphonique néerlandais
de premier plan.
Rien qu'en observant une seule saison, j'ai ainsi pu relever que
participaient :
► le Philharmonique
des Pays-Bas (le plus largement : Rigoletto, Forza del destino, Gurrelieder, Tragédie florentine, Gianni
Schicchi, Wozzeck),
► l'Orchestre Royal duConcertgebouw (pour des productions
de prestige : Onéguine, Salomé),
► le Philharmonique de Rotterdam (Contes d'Hoffmann, Prince Igor),
► l'Orchestre de la Résidence La Haye
(La Bohème et une création de
Mohammed Fairouz),
► l'Orchestre de Chambre des Pays-Bas
(renfort pour les Gurre),
► l'Orchestre de Ballet
(Balanchine, Cranko),
► l'Orchestre National des Jeunes,
► l'ensemble ASKO|Schönberg
(ensemble spécialiste, pour les œuvres contemporaines à petit
effectif),
► et une invitation de Musicæterna
(l'orchestre de l'Opéra de Perm, celui de Currentzis).
Donc une répartition où le Philharmonique national assure certes une
large partie du fonds, mais où les grands orchestres du pays
interviennent aussi très régulièrement. Assez troublant quand on est
habitué à la simplicité de l'orchestre permanent d'opéra.
Mais ce n'est là que la moindre des fantaisies de la nomenclature
orchestrale du bas pays.
La grande salle du Concertgebouw, réputée pour son
acoustique, un des modèles de toutes les salles en « boîte à chaussure
».
2. Koninklijk
Concertgebouworkest
Ou Orchestre Royal du Concertgebouw.
(« Royal Concertgebouw Orchestra » sur les disques)
Ville : Amsterdam (850.000 habitants) Création : 1888 Directeurs musicaux :
→ Kes (1888)
→ Mengelberg (1895)
→ Beinum (1945)
→ néant (1959)
→ Jochum et Haitink (1961)
→ Haitink (1963), avec parmi ses assistants les futurs grands Vonk, De
Waart, Spanjaard !
→ Chailly (1988)
→ Jansons (2004)
→ Gatti (2016)
(Et le désormais chef Jaap van Zweden fut violon solo de l'orchestre de
1979 à 1995.) Labels principaux :
Philips, Decca, RCO Live… Quelques suggestions
discographiques :Salve
Regina de Rudolf Mengelberg (W. Mengelberg), La Mer (Beinum), Symphonie Fantastique (C. Davis I),
Symphonies 3 & 8 de Mahler (Chailly), Des Knaben Wunderhorn (Chailly), Symphonies 38
à 41 de Mozart (Harnoncourt), Don
Giovanni (Harnoncourt), Così
fan tutte (Harnoncourt), Requiem
de Dvořák (Jansons), Symphonies 4, 6 & 7 de Bruckner (Jansons)…
Celui-ci est simple, et n'a pas grand besoin d'intronisation. Au début
des années 1880, alors que la capitale ne disposait que de petites
salles (et paraît-il mal dotées acoustiquement), décision de bâtir une
grande salle de concert, qui suit le patron du Gewandhaus de Leipzig.
Réputé pour sa pâte sonore
particulièrement chaleureuse, pour la précision de ses dynamiques (la
puissance de la petite harmonie, la capacité de maîtrise des nuances de
cordes sont en effet exceptionnelles), pour son niveau de virtuosité quasiment sans égal,
il a aussi acquis ses sceptiques, après une succession de directeurs
musicaux particulièrement hédonistes
(Haitink, Chailly, Jansons, sur une période courant de 1961 jusqu'à
2015 !) qui ont pu le faire ressembler, certains soirs, à un orchestre
de démonstration de perfection aux intentions un rien affables.
Et il est vrai que, comme tous les autres orchestres du monde, son
profil a radicalement changé, entre les époques Mengelberg et Beinum
(de 1895 à 1959), plutôt des partisans du discours que du son, et les
suivantes.
Un des orchestres les plus sollicités et enregistrés au monde (un
millier de disques, paraît-il, sans compter les rééditions).
Exemple presque caricatural du
plan en vignoble, la Grote Zaal du
nouveau complexe TivoliVredenburg
(cinq salles !) qui a remplacé depuis 2014,
à Utrecht, la salle historique
(déjà nommée Tivoli) où se produisait l'orchestre de la ville, fusionné
en 1985 pour produire le Philharmonique des Pays-Bas.
3. Nederlands
Philharmonisch Orkest
Ou Orchestre Philharmonique des
Pays-Bas. (« Netherlands Philharmonic Orchestra » sur les
disques)
Ville : Amsterdam (850.000 habitants) Création : 1985 Directeurs musicaux :
→ Hartmut Haenchen (1985)
→ Yakov Kreizberg (2003)
→ Marc Albrecht (2011) Labels principaux :
Capriccio sous Haenchen, PentaTone sous Kreizberg et M. Albrecht, mais
aussi Ectetera, Brilliant Classics, Capriole, Orion, Onyx, ICA, Kultur
Video… Quelques suggestions
discographiques : Dvořák 6 à 9 (Kzeizberg), Schmidt n°4
(Kreizberg), intégrale Brahms (van Zweden), Ring de Audi-Haenchen en DVD et
surtout la série ultérieure en CD (on n'a jamais mieux capté un
orchestre !), Arabella de R.
Strauss (M. Albrecht), Concerto pour violoncelle n°1 de Kabalevski
(Litton)…
[Les Bruckner et Mahler de Haenchen sont très jolis, mais pas forcément
ardents ni originaux, Der ferne Klang
par M. Albrecht pas très joliment capté ni chanté.]
L'autre grand
orchestre symphonique d'Amsterdam est issu de la fusion de trois orchestres antérieurs :
le Symphonique d'Utrecht, l'Orchestre de Chambre des Pays-Bas et le
Philharmonique d'Amsterdam. Raisons budgétaires – période d'austérité
menée par le premier gouvernement Lubbers.
Trois orchestres disparus : un peu
d'histoire
Comme ces informations ne semblent se trouver en ligne ni
en français ni en anglais, je suis aller fouiner dans le néerlandais et
propose à toutes fins utile cette remise en perspective.
Le Philharmonique d'Amsterdam
trouve son origine en 1953 dans un festival local, le Mois de l'Art (Kunstmaand),
qui donne son nom à la formation : Kunstmaand
Orkest. Popularisé par
des apparitions télévisées régulières dans les années 50, il prend le
nom de Philharmonique d'Amsterdam
en 1969.
Il est très actif dans le dialogue avec la sphère soviétique,
effectuant plusieurs tournées à Moscou, et même en Lithuanie et
Lettonie ; programmant régulièrement Chostakovitch à une époque où il
n'était pas autant diffusé de ce côté-là du Rideau.
Très peu de disques
: des concertos pour hautbois (non reportés au CD), une Première de
Mahler dirigée par Arpad Jóo, et probablement quelques autres bricoles,
rien de très marquant ou accessible au public international, donc.
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L'Orchestre Symphonique d'Utrecht
était l'un des plus anciens du pays, et disposait d'un palmarès
impressionnant. Il est issu d'un orchestre militaire, existant depuis
la fin du XVIIIe siècle, associé à une société musicale, qui donnent
dès 1847 (et même auparavant, de façon moins formelle) des « Concerts
de la ville ». On y a joué Schumann et Brahms, accueilli les solistes
Joachim, Wieniawski ou Clara Wieck-Schumann. En 1894, les deux entités
fusionnent pour former officiellement l'orchestre.
À la Libération, le rôle de l'Orchestre
de la Ville d'Utrecht s'étend aux alentours, et son nom devient Orchestre Symphonique d'Utrecht.
[Les sources anglophones en ligne prétendent l'inverse, mais mes
sources en langue vernaculaires paraissent bien plus circonstanciées.
Incroyable comme l'information disparaît vite sur les orchestres
disparus, même récemment.] Bien que l'un des meilleurs du pays,
il n'a pas le rayonnement international du Concertgebouworkest ni de la
Résidence de La Haye, qui ont accès à l'industrie phonographique pour
des enregistrements de prestige, ce qui facilite vraisemblablement sa
dissolution en 1985…
Mais tout de même, ce fut l'orchestre de Jan van Gilse (1917-1922), de Carl Schuricht
(1937-1939), de Willem van Otterloo (qui a plutôt enregistré avec La
Haye, quasiment que des références d'ailleurs) par deux fois, 1937-1949
et 1977-1978, de David Zinman (1971-1974), d'Hubert Soudant (1974-1980).
Déjà entendu quelques bandes de l'orchestre (répertoire néerlandais),
mais forcément un peu anciennes pour les comparer aux autres orchestres
actuels, et ce n'est pas notre sujet ici. Il existe par ailleurs un
certain nombre de disques consacrés au grand répertoire, beaucoup
dirigés par Paul Hupperts, le directeur musical d'alors, dont une large
part n'a jamais été reportée en CD (dont la généralisation coïncide à
peu près avec la dissolution de l'orchestre).
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L'Orchestre de Chambre des Pays-Bas
(Nederlands Kamerorkest) a été
fondé en 1955, là aussi à l'occasion d'un festival (Holland Festival).
C'est toujours le principal orchestre de chambre du pays, puisqu'il
continue de donner des concerts (et des enregistrements, chez PentaTone
comme le Philharmonique au sein duquel il évolue) sous son nom propre,
et figure même toujours sur le logo !
C'est lui qui accompagne les Da Ponte de Wieler-Morabito-Metzmacher dans
les DVDs de l'Opéra d'Amsterdam ; il a aussi réalisé des concertos pour
piano de Mozart avec Argerich.
Néanmoins, d'un point de vue formel, il fait partie de l'Orchestre
Philharmonique d'Amsterdam – je suppose que, tout simplement, une
partie de l'effectif doit être commun aux deux formations, puisque le
sacrifice d'Utrecht avait pour but de réaliser des économies.
Évidemment, l'immense majorité des concerts du Philharmonique des
Pays-Bas sont donnés à Amsterdam – où il doit certes être facile de se
rendre, dans les petites distances de la Randstad, mais tout de même –,
et la part utrechtoise de sa mission
a très vite disparu après la fusion.
D'autres orchestres existent pour combler ce vide : la salle de
TivoliVredenburg invite régulièrement le Noord Nederlands Orkest de
Groningen, et quelques nouveaux se sont installés en ville, dont
l'Orkest von Utrecht (orchestre amateur de bon niveau fondé en 1993,
qui recueille les anciens membres d'orchestres d'étudiants de la ville)
ou la Nieuwe Philharmonie Utrecht (qui veut donner un orchestre à une
ville qui n'en a pas, avec une description un peu ronflante et creuse,
mais qui ne figure pas dans les listes officielles).
La ville brille désormais davantage par son festival de musique
baroque, où les meilleurs interprètes mondiaux (vraiment les meilleurs
plutôt que les plus célèbres !) se réunissent à la fin de chaque été.
J'en reviens au Philharmonique des Pays-Bas actuel.
Orchestre polyvalent, aussi
bien de fosse pour un tiers à
la moitié de la saison de l'Opéra d'Amsterdam, que symphonique, il occupe aussi le rôle
de phalange de radio, qui
explore des répertoires exigeants instrumentalement mais
plus confidentiels : car l'Orchestre Philharmonique de la Radio est en
réalité l'orchestre de Hilversum, et la Radio Kamer Philharmonie (qui
n'est ni le Philharmonique des Pays-Bas ici présent, ni le
Philharmonique de la Radio qui se trouve donc à Hilversum, ni la
Chambre des Pays-Bas…), active de 2005 à 2013 (la formidable vidéo de La Chute de la
Maison Usher de Debussy complétée et achevée par Orledge,
c'était elle !), a été
fusionnée avec l'Orchestre de Chambre des Pays-Bas.
Oui, je vous laisse une seconde terminer votre aspirine et je reviens.
Le son du Philharmonique des Pays-Bas, peut-être en raison de son
histoire de fusions successives jamais décidées sur le plan artistique,
n'est pas très typé, mais son niveau individuel et collectif le
place parmi les formations les plus aguerries d'Europe. Il se
caractérise plutôt par une forme de
douceur, de refus des couleurs vives (sans être jamais gris),
sans doute liée à ce tropisme commun chez ses directeurs musicaux
successifs – Haenchen gomme toujours les angles tout en exaltant le
chambrisme, Kreizberg est un lyrique exceptionnel qui privilégie les
cordes, M. Albrecht n'est pas forcément un despote du beau son…
Pas mon chouchou, mais une belle valeur sûre.
La somptueuse salle Hertz de 550 places pour la musique
de chambre dans le nouveau complexe d'Utrecht,
TivoliVredenburg. Un peu grande
pour une salle de si petite jauge, et peu commode pour la musique
vocale, mais assurément très jolie.
Il existe bien sûr d'autres
orchestres à Amsterdam, comme celui qui assure les ballets à
l'Opéra, mais je vais vous laisser digérer ces bizarreries-là avant de
vous exposer que le Symphonique des Pays-Bas ou l'Orchestre
Philharmonique de la Radio sont situés dans des villes moyennes,
parfois assez distantes du centre…
Prochain épisode, donc : une sélection d'orchestres à suivre dans tous
les Pays-Bas. [Et, là, il y a de ces beautés discographiques !]
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Pédagogique a suscité :
Le Landestheater de Detmold
(Rhénanie du Nord – Westphalie, 73000 habitants, la taille de Cannes
hors saison, moins peuplé que Champigny-sur-Marne ou Béziers…), où l'on
jouera l'Élégie pour jeunes épris
de Henze.
Comme
il est d'usage dans les villes moyennes d'Allemagne, il existe non
seulement un opéra (650 places…) mais aussi un orchestre permanent
(Orchester des Landestheater Detmold, tout simplement) et une
programmation assez ambitieuse : Henze, Adès, Wagner, et le Dracula
de Wildhorn (dont je parlerai dans la notule sur les rassemblant les
œuvres récentes). Bien sûr Mozart, Puccini et Kálmán, comme partout
ailleurs.
Malgré son aspect XVIIIe-pragois, le théâtre, détruit par
un incendie en 1912, a été conçu à partir de 1914 et inauguré en 1919
(oui, parfaitement, ça ravage la France et ça se contruit des théâtres néoclassiques).
Une surprise frappante, en observant la programmation du centre de
l'Europe (et jusqu'aux franges les plus slaves comme la Bulgarie,
l'Ukraine ou la Moldavie) : les opéras les plus donnés dans le monde,
si l'on excepte la poignée d'ultra-tubes évidents (Don Giovanni, La Flûteenchantée, La Traviata, Carmen, La Bohème) sont manifestement Comtesse Maritza et Princesse Czardas
de Kálmán ! Car l'opérette de langue allemande (éventuellement
traduite) est réellement omniprésente à l'Est, de façon extrêmement
massive, l'impression d'avoir lu ces titres dans tous les pays de cette
région (jusqu'en Roumanie, en Moldavie, en Ukraine) !
Par ailleurs, cette saison est remarquablement riche en véritables
raretés de très haute qualité, et l'avoir épluchée me donne moi-même
quelques envies de voyage…
J'ai tâché d'ajouter des liens vers les œuvres, lorsque c'était
possible, afin de satisfaire davantage votre immédiate curiosité.
Intérieur du Théâtre National Antonín Dvořák d'Ostrava, seconde ville de Moravie et
troisième du pays. On y donnera Iphigénie en Aulide de
Gluck, manifestement en allemand.
1. Opéras baroques et
classiques
Telemann, Pimpinone (Opéra de Chambre de
Moscou)
→ Intermezzo comique destiné à occuper
l'entracte d'un opéra seria,
comme c'était l'usage – et, selon la mode hambourgeoise, à la fois en
italien et en allemand. Une intrigue de femme rouée qui veut se faire
épouser par un riche vieillard, tout à fait standard. La musique n'en
est pas vilaine, sans en être spectaculairement originale.
→ Extrait.
Gluck, Iphigénie en Aulide, en allemand
(Ostrava en Moravie)
→ L'œuvre écrite pour Paris, la
première présentée par Gluck. Dauvergne raconte dans ses mémoires qu'à
la lecture de la partition, les directeurs étaient persuadés que, s'ils
donnaient l'œuvre, ils allaient immédiatement ringardiser tout leur
répertoire – ce qui advint, d'où la frénésie d'œuvres nouvelles et
d'invitation de compositeurs italiens (Piccinni, Sacchini, Salieri,
Cherubini…). C'est évidemment une vision rétrospective (et Gossec
utilisait le même langage dans Sabinus
donné quelques mois avant), mais elle marque bien l'importance de cet
ouvrage dans l'esthétique lyrique française.
→ C'est la première partie de la légende d'Iphigénie (son sacrifice),
la plus baroque-française des œuvres de Gluck, avec un aspect beaucoup
plus galant, moins hiératique que ses tragédies ultérieures. Cela avait
tellement touché la sensibilité du temps que les chroniqueurs
rapportent que la salle était en pleurs pour les adieux d'Iphigénie
(supposée aller épouser son fiancé Achille, mais que son père livre en
réalité au sacrifice pour que les Grecs puissent retrouver des vents et
partir pour Troie).
→ Il n'est pas inhabituel, même si moins fréquent qu'autrefois, de
traduire Gluck en allemand, sans doute considérant ses origines
linguistiques.
Mozart, Die Schuldigkeit des ersten Gebots (an
der Wien)
→ Le
Devoir du Premier Commandement,
la première œuvre lyrique scénique de Mozart (D.35, à onze ans), est un
« singspiel spirituel », c'est-à-dire une pièce de théâtre musical à
sujet religieux, pas exactement un opéra. Un oratorio allégorique
où discutent l'Esprit du Christianisme, la Miséricorde et la Justice,
occupés à secouer les chrétiens tièdes hors de l'Esprit du monde.
Mozart n'a écrit que l'acte I, les deux autres – aujourd'hui perdus –
étant confiés à (Michael) Haydn et Adlgasser, ses professeurs.
→ Je n'ai pas de données sur la quantité d'aide reçue de son père et de
ses professeurs, mais il s'agit déjà de très belle musique, plutôt le
haut du panier de son temps, avec déjà des couleurs harmoniques qui
caractériseront Mozart toute sa vie. (Évidemment, musique très vocale
et décorative, comme on peut s'y attendre avec le sujet et l'époque. Le
Mozart dramaturge de génie n'éclot que plus tard.)
Mozart, La finta giardiniera, en allemand
(Baden-Baden)
→ Déjà présenté dans la partie
italienne, une œuvre qui revient à la mode, vraiment de la
structure à
numéro bien faite, mais très décorative. À tout prendre, j'aime
davantage la Schuldigkeit !
Mozart & co., Der Stein der Weisen oder Die
Zauberinsel(Innsbruck)
→ Œuvre collective (Henneberg
largement, mais aussi Schak, Gerl et Schikaneder) sur un livret de
Schikaneder, avec une équipe d'interprètes similaire à la Flûte. La partition a été retrouvée
en 1996 et enregistrée pour la première fois en 1999.
Les Fées de
Wagner seront seulement donnée, cette année dans le monde, au Théâtre
d'État (bâti de 1879 à 1899) de Cassovie
(Košice), deuxième ville de
Slovaquie. Ici, la vue enchanteresse des parterres d'eau qui le
séparent de la cathédrale.
2. Opéras romantiques
Spontini, Agnes von
Hohenstaufen (Erfurt)
→ Rareté des raretés, un Spontini qui
figure parmi ses plus importants, mais qui n'existe au disque, sauf
erreur, que dans des versions italiennes (mal captées et très molles).
→ Manifestement assez influencé par le genre spectaculaire français
pré-grand opéra (beaucoup de points communs avec l'économie d'Olympie),
à la fois vocalisant et recourant aux effets dramatiques issus de
l'héritage Gluck (trémolos de cordes), avec un goût pour les grands
ensembles, les effets de foule, les trompettes solennelles, mais aussi
de très beaux élans vocaux…
→ Lien vers la meilleure bande disponible à ce jour.
Weber, Oberon (Budapest)
→ Bien que Weber se soit mis à
l'anglais pour pouvoir mettre en musique Oberon,
on s'obstine à le donner encore assez souvent en allemand. (Je crois
que c'est le cas pour cette production.) Sans hésitation son meilleur
opéra de mon point de vue, avec un sens de l'évocation du merveilleux
tout à fait remarquable, sensiblement moins bon enfant et formel que le conte
du Freischütz.
Le quatuor de l'embarquement (le thème le plus virevoltant de
l'Ouverture) ou l'invocation des démons marins par Puck sont des
moments qui n'ont pas réellement d'équivalent dans l'histoire de
l'opéra.
→ Privilégiez le studio Gardiner plutôt que les vieilles versions
visqueuses en allemand (ou, si vous la trouvez, la bande de Minkowski à
Anvers !).
Schubert, Fierrabras (Milan)
→ Bien qu'on insiste surtout sur
l'image d'un Schubert en butte aux
échecs lyriques (et, de fait, il le fut – c'est même la source d'autres
théories fantaisistes le concernant), Schubert
n'était pas du tout un mauvais compositeur d'opéra, au contraire. Tous
ses singspiele ne sont pas
d'égal intérêt, mais l'opéra avec récitatifs musicaux Alfonso und Estrella (qui débute
par l'un des plus beaux airs de baryton jamais écrits,
et dont l'un des thèmes est repris dans le Winterreise – n°16, « Täuschung »)
est un bijou absolu.
→ Il en va de même pour Fierrabras,
véritable pépite : livret étrange mais original (les amours secrètes de
la fille de Charlemagne d'une part ; ceux de Roland avec une mauresque
dont le père l'a traîtreusement fait prisonnier d'autre part), où le
personnage éponyme ne tient que les utilités. Et surtout, une musique
qui déborde de beautés comme Schubert seul sait les concevoir, tel le
chœur a cappella ineffable
des chevaliers prisonniers, la cabalette sauvage de la mauresque
courant sauver Roland, de superbes ensembles, plusieurs mélodrames
trépidants (car oui, Schubert est un prince du ton épique )…
→ Pourtant, ses opéras sont finalement assez peu donnés (une production
d'un d'entre eux de loin en loin…).
Marschner, Der Vampyr (Budapest)
→ Une des grandes séries estivales de
CSS explorait le détail de l'adaptationdepuis les soirées littéraires de
Byron jusqu'au livret de cet opéra. Musicalement, c'est une œuvre très
marquante (Wagner en a décalqué à la fois l'Ouverture et la Ballade
d'Emmy pour son Hollandais Volant),
à la fois terrible (spoiler :
beaucoup d'innocents meurent) et dotée d'étranges sections comiques
(les buveurs persécutés par la matrone).
→ L'œuvre est rarement
respectée (son mélodrame au clair de lune, où Ruthven guérit de sa
blessure mortelle accompagné par une monodie de cor, est rarement donné
avec le texte… certaines versions coupent le texte parlé, etc.), pas
beaucoup bien jouée (Rieger et surtout Neuhold sont à écouter au
disque), mais elle est à connaître, aussi bien pour son importance sur
la scène lyrique du temps que pour ses sommets, dont certains inégalés
: le grand récitatif où le vampire raconte son sort,
comment il est revenu dévorer la petite dernière qui le suppliait (« Tu
vois son visage innocent s'incliner, / Tu voudrais au loin fuir, tu ne
peux l'épargner ! / Ton démon t'entraîne, ta soif te possède : / Tu
dois verser ce trop cher sang ! »). D'un impact, musical comme
théâtral, assez inégalé. Et quel texte au cordeau !
Flotow, Martha à
Annaberg (Saxe) et Innsbruck
→ Martha est restée un classique sur
les scènes germanophones et, bien qu'on l'ait jouée en France en
français, a surtout connu sa fortune là. Une partition assez riche sur
un sujet à la Véronique, où
une aristocrate joue à la servante ; l'harmonie n'en est pas pauvre, et
les ensembles y sont omniprésents (même s'ils tendent à être écrits
uniformément en homophonie, chacun débitant sa ligne de croches).
Résultat plein de douceur, d'élégance et de jovialité, qui explique
sans doute, avec son livret espiègle et familial, aux héros austeniens
un peu tombés de leur piédestal.
→ La version Wallberg vaut le détour chez EMI, aisément disponible,
superbement captée, belles rondeurs orchestrale et plateau vertigineux
: Popp, Soffel, Jerusalem, Nimsgern, Ridderbusch. Que des chouchous. [Là
par exemple.]
Verdi, I Masnadieri (Volksoper de Vienne)
→ Également donné, en italien, à
Monaco, Bilbao et Rome. Présenté dans la notule consacrée à la programmation italienne mondiale.
Wagner, Die Feen à Košice (Slovaquie)
→ Premier essai (achevé, du moins), et
un bijou, qui puise à toutes les écoles du temps, aussi bien Weber que
Bellini, avec un certain humour et un savoir-faire très impressionnant.
Très beaux airs récitatifs ou quasiment belcantistes, superbes
ensembles très densément écrits. J'y avais consacré une série au moment
de son passage à Paris : place dans le catalogue, livret, influences
musicales, innovations majeures, et la mise en scène d'Emilio Sagi.
Wagner, Rienzi (Innsbruck)
→ Le seul ratage lyrique de Wagner. On
le décrit souvent comme du mauvais grand opéra, n'en croyez rien : Rienzi ressemble à un seria
de Rossini, en deux fois plus long, et sans aucune mélodie (excepté la
jolie Prière, mais ça fait pas bien long). Une sorte de pudding très
vertical (n'y cherchez pas des trouvailles de contrepoint !), très
long, très fade – mais aussi très lourd. Je ne le dirai pas souvent,
mais je ne vois pas trop l'intérêt de se forcer à écouter ça.
Offenbach, Die Rheinnixen (Budapest)
→ Ouvrage sérieux en allemand
complètement éclipé d'Offenbach, redevenu à la mode en vingt ans, et
qui, sans être devenu un standard, est joué quasiment tous les ans
quelque part (et plusieurs fois en France). C'est de là que provient la
Barcarolle des Contes d'Hoffmann,
certes, néanmoins le reste de l'ouvrage est également d'une très belle
qualité (pas seulement mélodique).
Suppé, Die schöne Galathée (Plauen-Zwickau)
→ « Opéra comique mythologique »
d'après le livret de Barbier & Carré pour la Galathée de Massé. Une jolie
opérette.
Pour voir Tiefland
d'Eugen d'Albert cette année, il faut aller au vaste Opéra de Budapest
ou découvrir l'étonnant Opéra de Sarasota,
sur la côte Ouest de la Floride. C'est un ancien théâtre de vaudeville,
également utilisé comme cinéma, contruit en 1925 dans ce style
néo-mexicain, très hacienda-La-Vega – de l'extérieur également.
3. Opéras postromantiques
et « décadents »
Cornelius, Der Barbier von Bagdad
(Plauen-Zwickau)
→ Toujours donné de loin en loin en
Allemagne, même s'il n'est plus autant à la mode (je voix au moin six
enregistrements, tous avant 1975 !), supposé dans la veine comique,
mais très soigné musicalement, avec des effets orientalisants assez
marqués. Pas sans points commun avec Mârouf
de Rabaud, dans son genre plus lyrique et plus… allemand.
→ Une vieille version de référence par
ici.
Wolf, Der Corregidor (Budapest)
→ Une sacrée rareté. La partition est
foisonnante, abstraite, difficile comme du Wolf. Figurez-vous
l'harmonie retorse du maître plongée dans un moule dramatique et
contrapuntique plus wagnérien, où Wolf aurait mis toute son
application. Comme la Pénélope
de Fauré, je ne suis pas complètement sûr, à la lumière du seul
enregistrement (ancien) trouvéet de la partition piano, que ce soit
tout à fait digeste, mais c'est à coup sûr riche et fascinant. Et je ne
crois pas que ça ait été donné depuis fort longtemps – ni que ce
devienne jamais un hit
européen.
→ Une gravure très attirante (Donath, Soffel,
Fischer-Dieska) que je n'ai pas encore essayée.
d'Albert, Tiefland (Budapest, Sarasota en
Floride)
→ Retour en grâce progressif pour Les Terres basses (même donné à
Toulouse en début de saison !),
d'un postromantisme aux élans irrésistibles – la descente vers les
Terres Basses, c'est de l'ordre de celle chez les Hommes dans Die Frau ohne Schatten
de Strauss, à ceci près que le livret est totalement réaliste /
vériste, une histoire sordide de berger simplet envoyé épouser la
maîtresse (plus ou moins forcée) du potentat local. [Évidemment, ça
finit en La maîtresse du roi !
Tout leur sang et le mien ! en mode
berger-tueur-de-loups-à-mains-nues.]
→ Plusieurs très belles versions au disque (Zanotelli, Schmitz,
Janowski…), au moins dix de disponibles, dont un DVD. Présentation
rapide par le passé dans cette notule. Le reste du legs d'Eugen d'Albert
n'est pas à négliger, en particulier la formidable Symphonie en fa, qui
n'est jamais exécutée en
concert, mais a elle aussi été plusieurs fois gravée (au moins trois
bonnes versions).
Janáček, Das schlaue Füchslein, version
allemande de la Petite Renarde rusée
(Aix-la-Chapelle, Hagen, Koblenz)
→ Le meilleur Janáček à mon sens (je ne
suis pas le seul), d'assez loin. Probablement le plus coloré,
assurément le plus poétique. Celui où l'on entend moins ce côté Puccini chic mais sans mélodies. Et
une jolie histoire atypique, qui, issue de vignettes (plus ou moins une
bande dessinée, me semble-t-il) parues dans la presse, interroge
l'essence de la vie.
→ Assez fréquemment donné en tchèque (y compris sous forme de
réductions et arrangements divers – versions de chambre, version en
dessin animé…), plus rarement en allemand.
Schreker, Der ferne Klang (Lübeck) Schreker, Die Gezeichneten (Munich, Komische
de Berlin, Saint-Gall)
→ Deux œuvres centrées autour de
paraboles artistiques, sur de très beaux livrets du compositeur
(surtout la seconde, désormais régulièrement donnée, presque chaque
saison, dans les trois principaux pays d'Europe germanophone) qui
explorent des formules musicales très riches (contrepoint complexe
permanent, superposition d'accords, modulations sophistiquées, etc.)
tout en exaltantle détail du texte et sans refuser un lyrisme assez
irrésistible. L'écho entre les différents niveaux de lecture et
d'écoute
les rend tout à fait passionnants, parmi les fleurons de leur époque
(années 1910), et Schreker était ainsi perçu jusqu'à sa mise à l'écart
par les nazis – qui goûtaient peu le trouble de sa musique et de ses
livrets. Ses figures d'artistes errants, criminels et impuissants
documentaient assez exactement la société amollie et dégénérée contre laquelle toute
leur rhétorique était bâtie.
→ Ce sont ses deux meilleurs opéras. Die
Gezeichneten est inapprochable, mais DerferneKlang reste assez rarement donné,
il faut en profiter.
→ Et il en est abondamment question dans le chapitre dédié de Carnets sur sol.
Busoni,
Doktor Faust (Osnabrück)
→ Parmi les compositeurs innovants de
sa génération, ce DoktorFaust
fait partie des rares titres d'opéra à rester peu ou prou à l'affiche
au fil des ans. Sans doute grâce au sujet, mais cette vision héritée de
Marlowe sans passer par Goethe, sise sur une musique tonale mais qui
sent le voisinage de Berg, cherchant de nouvelles possibilités
musicales sans renverser la table (Busoni avait théorisé des
développements possibles en microtonalité, allant jusqu'à proposer des
schémas d'aménagement sur les pianos pour les rendre confcrètement
réalisables), ne manque pas de matière ni de qualités. Son principal
défaut et que le rythme dramatique n'est pas très effréné, évoluant
dans un mystère qui évoque davantage les Scènes de Faust
de Schumann que la tension théâtrale la plus spectaculaire du temps.
Pour autant, dans ces couleurs ramassées, sombres et discrètes, il se
passe réellement quelque chose.
Hubay, Anna Karenina (Bâle)
→ L'œuvre est originellement écrite en
hongrois, mais il est très possible, comme cela se fait souvent dans
les pays germanophones pour les œuvres rares tchèques ou hongroises
(voire les opéras comiques français, pour lesquels il existe toujours
une tradition vivace d'interprétation en traduction), qu'elle soit
jouée en allemand.
→ HUBAY Jenő (né Eugen Huber) est surtout célèbre comme
violoniste ; virtuose, ami de Vieuxtemps, pédagogue, la discographie le
documente essentiellement comme compositeur de pièces pour crincrin.
Néanmoins, cet opéra, fondé sur une pièce française (Edmond Guiraud),
lorsqu'il est écrit en 1914 (mais représenté seulement en 1923),
appartient plutôt à la frange moderne, d'un postromantisme assez
tourmenté et rugueux. Très intéressante et intense.
→ Hubay a écrit neuf opéras, dont certain sur des livrets assez
intriguants : Alienor en 1885
(traduction d'un livret d'Edmond Haraucourt), Le Luthier de Crémone en 1888
(traduction d'un livret de François Coppée et Henri Beauclair), La Vénus de Milo en 1909 (d'après
Louis d'Assas et Paul Lindau) et plusieurs inspirés de contes et récits
populaires hongrois.
→ Extrait de la version originale ici.
Řezníček, Benzin à Bielefeld (Westphalie)
→ Řezníček appartient à la mouvance des
décadents mais sa musique
s'apparente souvent à un postromantisme assez formel et opaque, pas
très chaleureux. Benzin (pas
été donné depuis 2010 à Chemnitz, me semble-t-il) échappe
à cela, avec des couleurs orchestrales et des grincements plus
caractéristiques, mais j'attends toujours d'être réellement saisi par
ce grand représentant du temps, ami de R. Strauss, partagé entre sa
formation à Graz et ses succès à Prague et à Berlin.
→ Court
extrait de la production de Chemnitz.
Krása, Brundibár (Sassari,
Linz)
→ Opéra pour enfants (le protagoniste
étant un chœur d'enfants), récrit dans les camps pour les prisonniers
du camp, où est mis en scène une sorte de croquemitaine dérisoire, de
tyranneau vaincu par l'union des enfants et des animaux. Plus simple
que le Krása habituel, pas vraiment passionnant en soi, plutôt un
témoignage culturel de l'art (et de l'humanité) qui pouvaient survivre
dans les camps. La première version en 1938 exalte plus le patriotisme,
ai-je lu, que la version de 1943 habituellement donnée, plus tournée
vers le retour d'une forme de justice.
Waltershausen, Oberst Chabert (Bonn)
→ Une merveille. Du postromantisme à la
fois généreusement lyrique et très complexe ; très chantant et
accompagné d'un orchestre très disert ; à la fois profusif et assez
lumineux. Et tout à fait personnel : ce n'est ni du Strauss versant
lyrique, ni du Schreker gentil, ni du Puccini germanisé… vraiment un
équilibre que je n'ai pas entendu ailleurs, quelque part entre le
commentaire orchestral wagnérien et une gestion beaucoup plus directe
(italienne ?) de l'action, un lien plus évident entre mélodie vocale et
déclamation.
→ Il existe un très beau disque CPO capté à la Deutsche Oper,
merveilleusement dirigé par Jacques Lacombe et impeccablement chanté
(M. Uhl, Very, Skovhus, tous trois dans un très bon jour) – extrait
ici.
Hindemith, Mathis der Maler (Gelsenkirchen)
→ Resté très célèbre grâce à sa suite,
une des œuvres les plus enregistrées de Hindemith, et toujours donné de
temps à autre, Mathis trace le portrait de la société qui entoure un
peintre (anachroniquement) visionnaire, forcément esseulé au milieu des
enjeux de la politique – et même de l'amour. Le langage y est riche,
mais homogène, sans recherche du spectaculaire, fondé essentiellement
sur la recherche harmonique. Sans être complètement austère non plus,
un opéra assez regerien, ce que ne dévoile pas complètement la Suite,
qui en regroupe les passagesles plus chatoyants (pas forcément les
meilleurs, au demeurant, l'opéra me paraît autrement intéressant !).
Hindemith,
Cardillac (Florence,
Salzbourg, Tallinn)
→ Mâtiné d'enquête policière, ici
encore écrit dans une logique qui
reste postromantique, un lyrisme réel mais peu expansif, et largement
tourné vers la recherche harmonique interne. Déjà donné et même repris
à Paris par Gérard Mortier qui avait vivement milité pour cette œuvre…
Hindemith, Neues vom Tage (Schwerin)
→ Opéra « joyeux » (lustige Oper)
mettant en scène un couple qui (essaie de) divorcer. Créé en 1929 au
Kroll-Oper de Berlin par Klemperer (les wagnériens de l'Âge d'Or seront
intéressés de savoir la présence de Dezső Ernster dans la
distribution), et retravaillé pour une première napolitaine en 1954 en
italien, avec Giuseppe Valdengo dans le rôle du mari, mais aussi Plinio
Clabassi… et qui faisait le Quatrième
Chef de cuisine (c'est-à-dire le dernier des ténors chantant un
chef de cuisine), à votre avis ? Piero De Palma. Je
n'invente rien.
→ L'œuvre est écrite dans un langage étrange, mélange de couleurs
néoclassiques, de tonalité sans direction nette influencée par
Schönberg… Elle s'ouvre par un magnifique
échange de noms d'oiseaux (dans le sens le moins ornithologique
possible).
Schoeck, Penthesilea(Bonn)
→ Le Schoeck le plus vindicatif qui
soit. Un drame de 1925, d'une heure et quart, qui claque et qui tranche
terriblement, très loin du Schoeck poétique des lieder ou des pièces
orchestrales, un bel équivalent d'Elektra
dans un langage plus intériorisé mais tout aussi dramatique. Un
chef-d'œuvre bien connu des amateurs de musiques décadentes, et trop peu représenté
sur les scènes.
→ À écouter ici.
Schoeck, Das
Schloß Durande(Bonn)
→ Son dernier opéra, de 1943, fondé sur
Eichendorff. Rarissime. Et il y a de ces poussées lyriques là-dedans,
comme ce duo
emblématique ! L'œuvre a peu été redonnée pour des raisons
politiques/éthiques évidentes – son association (quoique purement
artistique, semble-t-il) avec les artistes nazis avait été assez mal
perçue dans sa Suisse natale.
Korngold, Der Ring des
Polycrates(Dallas)
→ Premier opéra de Korngold (achevé en
1914, créé en 1916) – c'est-à-dire avant Violanta et Die tote Stadt.
On y entend déjà le lyrisme débordant et l'orchestration rutilante qui
font sa marque, même dans cette virvoltante conversation en musique : glissandi de harpe et fonds de
célesta et glockenspiel y sont la norme. Un bijou.
→ [Une seule version, chez CPO, superbement distribuée et interprétée
par le DSO Berlin, qu'on peut préécouter ici.]
Korngold, Das Wunder der
Heliane (Anvers, Berlin)
→ L'opéra
qui suit La ville morte (et
précède son dernier sérieux, Die
Kathrin),
nettement plus vénéneux, et au sujet parfaitement décadent, à base
d'expériences cruelles, de nudité et de surnaturel. Beaucoup plus
tourmenté, moins franchement lyrique que ses autres pièces. La série
d'Anvers est finie à présent.
→ [Voyez ici une vidéo certes imparfaitement exécutée, mais mise
gracieusement en ligne par le chef.]
Orff, Der Mond (Prague) Orff, Die Kluge (Prague)
→ Quelle n'est pas la surprise
lorsqu'on souhaite découvrir Orff, se disant qu'après tout il avait
bien saisi une forme d'essence archaïsante dans ses chansons à boire de
moines… et qu'on s'aperçoit qu'il a en réalité tout écrit dans le style des Carmina Burana
! Que ce soient des textes de Catulle ou des actions dramatiques,
on y retrouve les mêmes mélodies naïves, les mêmes harmonies brutes,
les mêmes grosses doublures orchestrales à coups de cors…
→ Der Mond (« La Lune »)
laisse vraiment affleurer ces répétitions assez pauvres, quasiment
pré-minimalistes (sans du tout le même projet de renouvellement,
évidemment), tandis que Die Kluge («
La jeune fille avisée »), peut-être grâce à son sujet, réussit un
peu plus de légèreté populaire, sans s'abstraire non plus de ces
formules. [La jeune fille prévient son père de ne pas remettre le
trésor au roi pour ne pas être emprisonné, répond à trois énigmes pour
sauver sa propre vie, réussit un jugement de Salomon pour attribuer un
petit âne et enferme finalement le roi qu'elle a épousé… Mais l'opéra
n'est pas très mobile pour autant. Disons que la musique sied bien aux
enfants.]
→ En principe, ce devrait être chanté en langue originale, comme c'est
l'usage au Théâtre National de Prague ; néanmoins, je l'ai entendu,
donné en ukrainien à Kharkiv en 2015… tout reste envisageable. On peut
écouter ici et là.
von Einem, Dantons Tod à Magdebourg et Vienne (Staatsoper) von Einem, Der Besuch der alten Dame à Vienne (an der Wien)
→ Étrange chose que le legs de von
Einem. Beaucoup de patrimoine littéraire, déjà : son Proceß a déjà été remonté et capté,
on pourrait faire de même avec Kabale
und Liebe ou Jesu Hochzeit
– Noces de Jésus avec la Mort (« Tödin
»), si j'ai bien suivi, rien de trop blasphématoire.
→ Pour Der Besuch,
Friedrich Dürrenmatt a lui-même adapté sa tragi-comédie restée très
célèbre (toujours représentée, et il existe même une assez jolie
comédie musicale dessus…) ; la musique en est assez conforme aux
modèles de Gottfried von Einem (Bruckner et Reger, bien qu'on soit en
1971 !), plutôt traditionnelle mais assez grise – une sorte de
Hindemith plus conservateur et plus lyrique.
→ Dantons Tod,
son premier opéra et le plus représenté ou (à l'occasion) enregistré,
se fonde (avec l'aide de Boris Blacher) sur le drame de Büchner, et est
à mon sens plus réussi – mais encore plus troublant. Au Festival de
Salzbourg de 1947, il propose ainsi cet opéra hindemithien, où l'on
s'exprime par de grandes tirades lyriques (sur ce texte détaillant
parfois la Constitution ou les formes juridiques du procès…) proche des
véristes (les lignes vocales n'y sont pas si éloignées d'Umberto
Giordano…), tandis que l'orchestre semble parfois partir en
ponctuations modernistes autonomes, issues de l'écoute des
dodécaphonistes. Certains endroits paraissent très traditionnels
quoique peu chaleureux, d'autres touchent à une certaine grâce (le
Prélude du procès, et d'une manière générale les interludes). Quelle
bizarrerie, entendre des comptes-rendus de réunion du Parti Communiste
chantés comme Turandot avec
des accompagnements qui s'ébrouent comme du
Schönberg dernière manière mais dans un langage qui reste fidèle à
Reger ! [Sans parler de Robespierre tenu par un ténor de
caractère, quelle fantaisie…]
→ Aucune des éditions que j'ai
consultées ne contiennent de livret traduit (uniquement monolingue),
aussi cette vidéo
d'une mise en scène d'Otto Schenk (remarquablement dirigée par
Leitner), qui comporte les sous-titres anglais, pourrait-elle sauver
quelques-uns d'entre vous.
Le Schleswig-Holsteinisches Landestheater (théâtre du
Land du Schleswig-Holstein) de Flensburg
– une des villes majeures de la région, même si elle rayonne moins à
l'international que Kiel ou Lübeck. Le seul endroit où sera donné Le Grand Macabre de Ligeti cette
saison. Parmi les autres théâtres de la ville, il en existe notamment
un spécialisé dans les pièces données en danois.
4. Opéras du second
vingtième siècle
Menotti,
The Consul en allemand
(Bremerhaven, Goerlitz, Krefeld, Innsbruck)
→ Un sujet original, qui mêle
le sort de la famille d'un opposant politique traqué et l'attente dans
le consulat — qui est à la fois le lieu d'une indifférence cruelle, et
le terrain propice à toutes les facéties librettistiques. Mélange
musical de conversation en musique, de Puccini, de Britten et de
plusieurs des veines de Poulenc…
→
Un opéra qui n'est pas majeur sans doute, mais très payant
scéniquement. Plus de détail (et des sons) par ici.
B. A. Zimmermann, Die Soldaten
(Madrid, Cologne, Nuremberg)
→ Considéré comme le second Wozzeck
du XXe siècle, pour un orchestre encore plus démesuré et un sujet tout
aussi sordide, dans un langage similaire d'une atonalité à la fois
apparemment sèche et extraordinairement riche en détails. Donné
ponctuellement dans les pays
d'Europe qui valorisent ce répertoire (de langue allemande
essentiellement, en plus du microclimat madrilène, où fut tout de même
donné l'autre Wozzeck,
celui de Gurlitt).
Ligeti, Le Grand Macabre à
Flensburg (Schleswig-Holstein)
→
L'opéra où triomphent le burlesque et l'absurde. Ça rugit de partout.
Grand classique dont l'impact dépend surtout, je crois, des affinités
littéraires. Mais on ne fait pas plus vivant et bigarré, du véritable
théâtre musical.
Henze, Das Floß der Medusa (Amsterdam) Henze, Elegie für junge Liebende (Detmold) Henze, Der junge Lord (Hanovre) Henze, Pollicino (Cologne)
→ Trois opéras des années 60. Le Radeau de la Méduse
(écoutez)
explore une atonalité avec des pôles très audibles, comme les quatre
premières symphonies du compositeur, beaucoup de parties parlées en
sus. Très séduisant dans ce genre-là. L'Élégie
(écoutez) s'en rapproche, mais surtout chanté, sans
doute moins facile d'accès,
et plus intéressé par les agrégats, les volutes vocales : moins direct
et dramatique. Le Jeune Lord
est écrit dans une atonalité plus libre, plus horizontale, avec des
touches orchestrales qui évoquent le cabaret expressionniste – j'aime
moins, mais c'est purement une affaire de goût individuel.
→
Pollicino,
plus tardif (1980), est totalement différent, opéra pour enfants, sorte
de patchwork alliant l'archaïsme baroqueux, le piano, le xylophone et
le célesta.
Le Landtheater de Bremerhaven (le port en aval de
Brême) propose seulement un immense parterre et un petit balcon,
uniquement de face, dans une boîte capitonnée (qui doit être assez
satisfaisante acoustiquement si les matériaux sont à la hauteur). On y
jouera Le Consul de Menotti
en allemand, tout comme à Krefeld
(entre Düsseldorf et Duisburg), qui adopte le même principe, en moins
luxueux. Ce patron semble avoir été assez en vogue en Allemagne – c'est
aussi celui de la Volksbühne de Berlin, voyez vous-même.
Une saison germanophone extrêmement riche en découvertes, à la fois
particulièrement rares et de qualité éprouvés, donc. Peut-être est-ce
lié à des impulsions mémorielles pour mettre en valeur les artistes
classés comme sous l'étiquette entartete,
ou bien à l'abondance de l'offre (et au public, un des plus avertis au
monde, il n'y a voir comme le moindre étudiant allemand devient
konzertmeister dès qu'il atterrit dans un orchestre universitaire
français…). En tout cas, de quoi goûter les plus hauts régals.
Il existe sans doute quantité d'opéras et oratorios baroques en langue
allemande, donnés dans des salles qui ne sont pas spécialisées dans
l'opéra (je n'ai regardé que les maisons d'opéra, quasiment pas les
salles de concert symphoniques), ainsi que bien d'autres productions
peut-être données en format radio… La liste des réjouissances était en
tout cas fournie !
Une grande quantité d'opéras contemporains est écrite en allemand (l'autre langue massivement utilisée étant de plus en plus l'anglais). J'en parlerai dans la notule consacrée précisément aux œuvres (choisies, car nombreuses, et toutes rares par définition, puisque neuves) de compositeurs vivants. Il y a beaucoup à dire là-dessus, et cette liste est assez révélatrice des tendances à l'œuvre. À bientôt !
L'opéra italien, en plus de constituer à la fois l'origine et
l'étendard du genre, est bien sûr majoritaire à l'échelle mondiale ;
surtout grâce à Mozart-Verdi-Puccini, mais cela n'exclut pas la
présence de
raretés parfois assez stimulantes.
En rouge, les recommandations
personnelles – non pas qu'il soit conseillé de prendre l'avion pour un seria
(possiblement interchangeable), mais disons que si on les apprécie,
dans le genre rare et abouti, on peut au moins trouver son compte en
allant en écouter un disque ou une bande !
Avant de commencer, pour une vue plus globale de l'histoire de l'opéra
italien, et de ses enjeux à travers ses différentes périodes et
esthétiques, vous pouvez vous reporter à cette notule.
Opernhaus de Wuppertal(Est de Düsseldorf, sur la route
de Dortmund), où l'on jouera Francesca Caccini. Moche, mais un théâtre
à l'italienne où l'on est partout de face (et capitonné bois) est une
si belle utopie !
1. Opéras baroques de
première génération
De'
Cavalieri : La
Rappresentazione di Anima, e di Corpo (Théâtre Musical des Enfants à
Moscou)
→ Oratorio en réalité ; ces dialogues
allégoriques (et même prosopopéisants) sont restés en vogue jusqu'au
début du XVIIIe siècle dans les compositions (semi-)religieuses – pas
exécutées pour un office, mais ce ne sont pas fictions conçuespour le
divertissement.
→ L'œuvre a connu ces dernières années une certaine fortune (Savall,
Pluhar, Jacobs en ont proposé des versions très élaborées)
F. Caccini : La liberazione
di Ruggiero dall'isola d'Alcina (Wuppertal)
→
Donnée en tournée par l'ensemble Huelgas (qui doit le publier), et
récemment documenté pour la première fois au disque par Sartori (chez Glossa). D'assez loin un
des opéras les plus réussis de la période,
avec un des livrets les plus littéraires de tout l'opéra italien, des
psychologies détaillées dans une belle langue, un très beau sens
musical des flux de parole, des harmonies simples mais plus colorées
que chez la plupart des contemporains.
Teatro Rossini de Lugo (Est de Bologne, Ouest de
Ravenne), où l'on donnera Orlandini.
2. Opéras baroques
d'esthétique seria
♦ On peut commencer par lire ces
anciennes notules autour des principes de l'opéra seriaet
des néo-chapons, qui expliquent certaines des
réticences que je ne vais pas manquer d'exprimer çà et là.Que
cela ne vous décourage nullement, tout dépend évidemment des
composantes auxquelles vous êtes le plus sensible à l'opéra !
[Par
ailleurs, c'est l'opéra baroque – et d'abord le seria – qui m'a fait aimer l'opéra,
aussi ne voyez rien de rédhibitoire dans ces réserves…]
Albinoni, Zenobia, regina
de' Palmireni (Venise)
→ Considérant que l'Adagio en si mineur n'a jamais été
réellement cru de lui, seuls les mélomanes baroqueux un peu chevronnés
ont vraiment entendu Albinoni. Il y a de jolies choses, plus
typiquement baroques que les
compositions de Remo Giazotto, forcément – pas toujours sans parenté au
demeurant (et pour cause: l' Adagio
part d'emprunts de mélodies et de basses à Albinoni, même si son
orientation est néo-baroque un peu romantisante, à la façon des
pastiches des Casadesus).
→ Zenobia est un témoignage
très intéressant de la période intermédiaire qui emmène l'opéra
purement déclamatoire de Monteverdi puis Cavalli à l'opéra seria.
On sent qu'on est déjà après la période Legrenzi (1694), et les lignes
vocales sont déjà très ornementées, mais on y trouvera aussi quelques
beaux récitatifs assez mélodiques, des accompagnements qui dialoguent
avec les chanteurs (plutôt que la compétition simultanée de virtuosité
comme c'est ensuite l'usage). Par ailleurs, une jolie inspiration
mélodique : ce n'est pas toutà fait le seria du XVIIIe, et c'est plutôt
plus sobre et plus libre.
Haendel, Almira (Boston) Haendel, Scipione (an der Wien) Haendel, Riccardo Primo (Madgebourg) Haendel, Berenice (Halle)
→Quatre
opéras peu donnés, pas nécessairement des chefs-d'œuvre néanmoins –
j'ai ainsi été fort peu impressionné par Richard Ier (Cœur de Lion), malgré
le sujet original (histoire médiévale, et même pas par le biais
littéraire
du Tasse ou de l'Arioste). La réalisation musicale m'en paraît assez
peu
exaltante, peu d'airs saillants, pas vraiment de tension dramatique non
plus – il est vrai que la version discographique longtemps unique, de
Rousset, expose
ses manques habituels dans ce répertoire (vraiment mou et translucide).
→
Almira, Königin von Castilien
est tout de même son premier opéra, mêlant allemand et italien, où
figure déjà la fameuse sarabande (d'abord instrumentale) qui sert de
base à « Lascia la spina » du Trionfo
del Tempo et « Lascia ch'io pianga » de Rinaldo.
(→ Les oratorios-opéras anglais seront traités dans la partie
anglophone du parcours.)
Orlandini, Serpilla e Bacocco (Lugo)
→ Refonte de 1730 d'un intermezzo
comique de 1715,
par un contemporain exact de Haendel (1676-1760). Pourtant, la musique
n'en est pas du tout comparable aux opéras bouffes connus du temps : la
langue paraît déjà tout à fait classique, avec ses récitatifs secs
truculents à la façon de Mozart et Rossini, ses airs de caractère avec
notes répétées (là aussi, on songe plutôt à Paisiello et Rossini). Ce
n'est pas du tout un chef-d'œuvre ultime, mais sa langue musicale est
en avance d'une façon troublante que je ne me suis jamais bien expliqué
– sans doute est-ce une affaire de région (il est florentin, on en a
peu de célèbres à cette époque), ou d'illusion d'optique en considérant
les œuvres comiques célèbres contemporaines, pas nécessairement
représentatives.
Vivaldi, Motezuma (Ulm)
→ L'un des tout meilleurs opéras seria
et le haut de la production de Vivaldi. Pas tant pour les airs, au
demeurant, que pour l'élan général en lien avec le livret, une façon de
tout articuler de façon inhabituellement fluide pour ce
répertoire.[Attention, au disque, Malgoire a enregistré un pasticcio avant la redécouverte de
la partition ; c'est Curtis qu'il faut écouter pour entendre la musique
d'origine.]
Zelenka, Il serpente di bronzo
(Frankfurt-am-Main)
→ Un oratorio en réalité. Dieu envoie
une plaie – aux Hébreux qui se plaignent dans le désert – sous la forme
de hordes de serpents, puis son remède (la recette pour un serpent de
bronze qui sert d'antidote). Le langage en est typique de la période
(1730), et plutôt sombre et dense comme souvent dans le baroque
allemand de ces années. Ça ne me bouleverse pas, mais si on aime Bach
ou les airs les plus mélancoliques de Haendel, c'est assez réussi – et
en tout cas fort bien écrit.
→ Particularité : Dieu intervient en personne, sous la forme d'une voix
de basse. Assez déstabilisant d'entendre Jéhovah répéter en boucle les
mêmes mots tout en exécutant des vocalises en escalier. Mais
indubitablement divertissant.
Vinci, Siroe (Naples) Leo,
L'Olimpiade (Naples)
→ Les deux Léonard napolitains
écrivaient des opéras d'un postvivaldisme particulièrement virtuoses ;
je n'ai rien entendu chez eux qui égale les meilleurs Haendel et
Vivaldi (en revanche, qui surpasse les mauvais, oui, sans difficulté),
mais je n'ai pas trop insisté : ce sont vraiment des archétypes du seria. Si l'on aime ce type de
virtuosité brillante un brin extérieure au drame, ce sont des
compositeurs au talent très sûr.
Ristori, Fidalba e Artabano (Lugo) Pergolesi, La serva padrona (Helikon de
Moscou)
→ Deux intermezzi comiques. La Serva padrona,
peut-être plus célèbre pour la controverse involontaire dont elle fut
le point de départ (la « Querelle des Bouffons » de 1752…) que pour sa
musique, au demeurant délicieuse. Le sujet est comparable à Serpilla
d'Orlandini, trois ans plus tôt, avec un peu plus de comique d'intrigue
en sus des caractères (une servante opiniâtre prend le dessus sur un
maître faible, au sein d'un enjeu amoureux).
→ Ici aussi, la musique est déjà d'une grammaire pour partie assez
classique pour 1733 (sans parler des onomatopées qui feront le sel de
Rossini !), on sent très bien tout ce que lui doivent Cimarosa et
Paisiello. Au demeurant, une œuvre réjouissante où se manifestent un
très beau sens mélodique, une véritable originalité dans la
structuration des thèmes, l'aspect général de la musique, et une
jovialité particulièrement délectable.
Hasse, Siroe (Amsterdam, Mainz) Hasse, Artaserse (Pinchgut de Sydney)
→ Le grand successeur de Haendel,
sensiblement sur les mêmes bases ; un peu plus virtuose que frisonnant,
sans doute, même il existe bien des pépites dans le legs – je voudrais
réentendre Cleofide dans une
belle interprétation, par exemple (le disque de Christie est assez sec
et terne).
→ N.B. : C'est l'excellent ensemble spécialiste Orchestra of the Antipodes (à
l'origine de superbes Rameau, notamment) qui officie au Pinchgut.
Le Théâtre Académique d'Opéra et de
Ballet de Saratov,
à quelques
mètres de la Volga – équidistant d'Oulianovsk (au Sud de Kazan) et de
Volgograd. On y jouera le Mariage
secret de Cimarosa – dans des conditions probablement pas très
musicologiques.Mais quelle allure de temple grec – un petit côté Lincoln Memorial !
3. Opéras classiques
♦ On a beau passer dans l'ère classique (progressivement à
partir des années 1750, et façon claire dans les années 1770), dont les
contours ne sont pas si faciles à définir (les improvisations de basse
continue persistent jusqu'à assez tard, et les genres canoniques
inchangés…), les opéras sérieux sont toujours écrits sous le format de
l'opéra seria, avec ses
numéros clos longs et très virtuoses.Seule
la langue musicale évolue.
Gluck, Le Cinesi (Valencia).
→ Œuvre quasiment mythique dans la
communauté lyrique numérique francophone, à l'origine de la scission et
de l'effondrement de plusieurs vieilles maisons.
→ Pour le reste, l'étonnant témoignage d'un Gluck aux accents plus
guillerets, dans lequel demeurent encore des traits de la période
précédente (on est en 1754, et les traits de basson ramistes de
l'Ouverture !). Les récitatifs secs en sont très longs (et peu
passionnants), les accompagnements « affectifs » plus tournés vers le
style classique, les tapis de trémolos et les pointés de cor déjà
fréquents, mais ce reste une œuvre d'ambition limitée.
Traetta, Antigona (Osnabrück, Oldenburg)
→ Antigona (1772) est déjà
marquée par les innovations gluckistes qui se manifestent dans des
opéras italiens dès les années soixante, avec Orfeoed Euridice (1762) et Alceste (1767), bien avant la
réforme musicale française qui advient avec Sabinus de Gossec (1773) et Iphigénie en Aulide de Gluck
(1772). [Pour les détails sur ces questions, voir la notule L'Imposture Gluck.]
→ Malgré son hiératisme, Antigona
tire aussi assez, dans les mélodies des récitatifs et dans l'harmonie,
vers le Mozart des Da Ponte (en particulier Nozze et Don Giovanni).
On y rencontre également de grands récitatifs accompagnés par des
accords d'orchestre. L'œuvre est vraiment intéressante, et la musique
en vraiment inspirée [davantage que les Gluck, à mon gré]. Assez proche
du style de la Chimène de
Sacchini, sensiblement plus tardive (1783, après dix ans de
bouleversements musicaux).
Gassmann, Gli uccellatori (Kassel)
→ Gassmann est d'abord célèbre pour sa très amusante parodie, L'Opera seria,
écrite dans le style exact d'un genre qui était encore plein de
vitalité, mais dans l'envers du décor d'une troupe aux personnalités
dysfonctionnelles. D'une modernité librettistique étonnante, tout en
sonnant réellement comme ses modèles.
→ Les Oiseleurs sont une
autre œuvre comique (sur un livret de Goldoni!), elle aussi encore très
nettement baroque malgré sa date de naissance tardive (1729) ; mais
après tout, on n'est qu'en 1759 et à Venise !
Haydn, Orlando paladino (Munich, Hagen) Haydn, Armida (an der Wien)
→ Le Haydn seria n'est pas
très mystérieux (ses opéras légers non plus), mais Armida
contient de beaux airs héroïques qui exploitent très bien le sujet
médiévalisant. On peut difficilement le considérer comme un progrès
après LULLY (déjà que celle de Gluck…), mais en tant que
seria classique, il a sa
réelle personnalité, et est agréable à écouter, à défaut de constituer
un drame intéressant.
Piccinni, Il regno della luna (Venise) Piccinni, La Cecchina (Trévise)
→ Respectivement opera buffa
(c'est-à-dire une comédie) et dramma
giocoso (c'est-à-dire pas seria,
que ce soit comique ou d'un genre plus mêlé comme Don Giovanni),
deux œuvres où se manifeste une tout autre veine que celle du Piccinni
français, où domine vraiment la fluidité mélodique (non sans truculence
au besoin) – ce qui explique les divergences de composition pour le
répertoire français d'avec le modèle gluckiste. Pas fanatique de ce
confort sans angle très saillants, personnellement, mais c'est au
minimum tout un pan d'histoire !
Cimarosa, Il matrimonio segreto (Théâtre
Musical des Enfants à Moscou, Saratov)
→ Là aussi, je diverge assez de
l'appréciation des contemporains. Pas d'imagination musicale très
hardie, cette jolie musique demeure tout le temps assez polie (quoique
d'une tournure personnelle), et tout cela dure fort longtemps pour une
intrigue aussi prévisible, même pour l'époque (secrètement mariée à
Paolo, la bourgeoise Carolina devrait épouser le Comte désigné par son
père, s'attirant la jalousie de sa sœur). Pourtant, succès
gigantesque à l'époque. J'aime beaucoup, mais l'époque a fourni
sensiblement mieux (à commencer par Cimarosa, témoin son irrésistible Maestro di cappella où la basse
bouffe appelle un à un les instrumentistes, les félicitant ou les
gourmandant).
Mozart, La finta giardiniera (Milan,
Saint-Pétersbourg)
→ Un Mozart de prime jeunesse que je
trouve assez gentillet (et assez long pour son sujet), mais qui dispose
de quelques jolis airs. Bien en cour en ce moment, redonné sur un assez
grand nombre de scènes de premier plan.
Zingarelli, Giulietta e Romeo
(an der Wien)
→ 1796, en pleine transition. L'orchestration, le langage demeurent
classique, mais les récitatifs secs sont très rossiniens, les duos
s'alanguissent en s'infléchissant progressivement de Mozart vers le belcanto romantique. Très
intéressant, sans être non plus trop profondément prégnant.
Le Teatro Donizetti
de Bergame (au pied des Alpes,
Nord-Est de Milan, entre Côme et Salò), où l'on donnera un opéra bouffe
de
Mayr, et un autre de Donizetti (évidemment), tous deux rarissimes.
4. Opéras romantiques
belcantistes
Cherubini, Ali-Babaou les Quarante Voleurs – en
français ou en italien ? (Milan)
→ Cherubini se situe à cheval sur toute
la série d'esthétiques franco-italiennes du temps : opéra sérieux sur
les livrets à la mode (Armida
abbadonata, Adriano in Siria,
L'Allessandro nell'India…),
opéras bouffes (Lo sporo di tre et
marito di nessuna, La finta
principessa), l'opéra-comique ambitieux (Les
deux journées), la
tragédie en musique (Démophoon),
l'opéra-ballet (Anacréon), les
commandes révolutionnaires (collaboration au Congrès des Rois), et tout un tas
de choses intermédiaires, comédies héroïques (Lodoïska), drames lyriques (Pygmalion), l'étrange Médée (tragédie en musique dans un
moule formel d'opéra-comique), avant de verser dans l'esthétique
romantique (Les Abencérages
en 1813), comme en témoigne tout à fait ce dernier opéras, créé à
l'Opéra de Paris, entièrement mis en musique (sans dialogues), dans une
veine très continue italienne un peu lisse. La seule version
discographique à ce jour, me semble-t-il, en est d'ailleurs une
traduction italienne, fort peu soucieuse du style musicale (très lent
et épais).
Mayr, Che originali ! (Bergame)
→ Opéra-bouffe d'un des compositeurs
importants du temps, assez bien documenté au disque, rarement bien
servi
(versions très lentes et molles, pas mal de choses mal captées aussi).
Ce qu'on peut en percevoir n'est vraiment pas exaltant, une sorte de
Donizetti archaïque, aucune invention musicale ni même mélodique, du
sous-sous-Piccinni romantisé. J'avoue être passé tout à fait à côté –
sont succès doit bien avoir quelque cause. Mais je ne connais que ses
œuvres sérieuses, pas celle-ci.
Spontini, Le Metamorfosi di Pasquale (Venise)
→ Je ne connais pas spécifiquement ses
opéras bouffes. Ses opéras-comiques contiennent très peu de musique (en
quantité), pas très marquants non plus, mais l'esthétique n'est pas la
même qu'en italien, il faut donc tenter.
Rossini, La Donna del Lago (Lausanne) Rossini, Mosè in Egitto (Hanovre) Rossini,
La Scala di Seta (Lausanne) Rossini, La Gazza ladra (Saint-Pétersbourg) Rossini, Il Viaggio a Reims (Hanovre) Rossini, Il Turco in
Italia (Sydney)
→ Du Rossini sérieux (la fresque animée
sur Walter Scott de la Donna del Lago
est à mon sens le meilleur seria
de Rossini – et cette fois donnée par un « baroqueux » très animé,
Petrou), du Rossini léger, parfois anecdotique (la Pie voleuse est charmante, sans
atouts majeurs sorti de l'ouverture), parfois grisant (les typologies
endiablées du Voyage à Reims, assez
en vogue ces dernières années).
→ Quant au Turc, je le
distingue non pas en raison de sa suprême rareté – il est relativement
peu donné, et bien moins que son pendant L'Italienne,
mais donné tout de même –, mais parce qu'il constitue, à mon sens, un
sommet assez absolu du genre comique à l'opéra. Le livret
autoréférentiel de Felice Romani (le Poète est un membre majeur de
l'action), les ensembles endiablés, le sens mélodique, les récitatifs
éloquents, les personnages à la serpe mais touchants, la couleur
locale, et une douce nostalgie qui baigne parfois tout cela (le trio
final) quand ce n'est pas la franche rigolade (le trio de la bastonnade
du poète interventionniste)… tout concourt au succès final.
Inexplicable pour moi que ce soit le Barbier
qu'on joue autant, en comparaison. En somme, écoutez-le au disque, au
minimum (Conti chez Naxos ou Chailly chez Decca).
Donizetti, Poliuto (Barcelone) Donizetti, Pia de' Tolomei (Pise, Lucques,
Livourne) Donizetti, Maria di Rohan (Washington) Donizetti, Pigmalione (Chicago) Donizetti, Adelia (Hildesheim, Nienburg, Fulda) Donizetti, Rita (Chicago) Donizetti, Le convenienze ed inconvenienze teatrali
(Prague, Krasnoïarsk) Donizetti, Il borgomastro di Saardam (Bergame)
→ Beaucoup de Donizetti bouffes peu
célèbres cette saison, et pas seulement en Italie. Je serais mal placé pour faire la fine bouche sur cette part
de son legs, même s'il est très inégal (pour en rester aux deux plus
fameux, autant L'Elisir me
paraît vertigineux, autant Don
Pasquale
me semble très commun). De même, bien que j'aime assez prendre
Donizetti en mètre-étalon de la chicherie musicale du premier
romantisme italien, il existe de quoi se repaître dans son répertoire
sérieux, et Poliuto, source
des Martyrs, mérite un peu
d'attention. Moins convaincu par les Gemma,
Pia, Maria ou Anna (voire tout de bon ennuyé),
mais pour ceux sensibles au genre, il y a de quoi varier de Lucia en voyageant un peu.
Bellini, Il Pirata (Saint-Pétersbourg) Bellini, La Straniera (Washington)
→ Enfant prodige du belcanto romantique, tôt emporté,
Bellini
rend la tâche assez facile pour faire le tour de sa production, pour la
plupart régulièrement donnée. Ces deux-là (et bien sûr l'Ernani inachevé mais très réussi)
illustrent assez bien ses deux facettes : le belcanto aimable un peu
fade (Sonnambula, Beatrice di Tenda, voire les Capuletti, déjà plus ambitieux)
pour Il Pirata
(très formel de surcroît) ; les raffinements discrets de l'harmonie et
de l'orchestration derrière le lyrisme, le sens dramatique aussi (comme
pour I Puritani) dans La Straniera, son meilleur opéra à
mon sens après Norma et Puritani.
L'Opéra National de Szeged (Sud de la Hongrie,
aux confins de la Serbie
et de la Roumanie). Son amphithéâtre… amphithéâtral est sur le même
modèle que celui de l'Opéra de Budapest. On y jouera Ernani de Verdi.
5. Révolution verdienne
Verdi, Oberto (Wrocław)
→ Son premier opéra, déjà
caractérisé par sa liberté structurelle, ses récitatifs remarquablement
mélodiques (et au cordeau prosodique), ses airs très dramatiques,ses
ensembles riches où chaque personne est individualisé. Une de ses
grandes œuvres, en réalité. Une fois Oberto
et Nabucco (son
troisième) composés, il faut attendre Stiffelio
(13 titres plus loin !) pour
Verdi, I Lombardi alla prima crociata (Turin)
→ Encore belcantiste, mais très
abouti, et la source (le sujet et une partie de la musique) de Jérusalem, sa première commande
française.
→ La censure autrichienne a un
peu défiguré (les Autrichiens n'appréciaient pas le roi dans l'armoire,
en particulier)
le livret, devenu assez inoffensif. La musique aussi, malgré ses
énormes qualités (les récitatifs sont des moments assez glorieux du
catalogue de Verdi), demeure encore pensée en « numéros », et
sensiblement marquée par le moule belcantiste (tout en étant déjà autre chose).
Verdi, I due Foscari (Bonn)
→ Réputé l'un de ses coups de
génie de jeunesse. Il y a là certes de belles choses, mais je n'y
trouve pas la prégnance mélodique ni la liberté de ses meilleures
œuvres des « années de galère ». Une très bonne œuvre néanmoins, qu'on
n'entend guère en France.
Verdi, Giovanna d'Arco (Konzerthaus de
Berlin, Rostov)
→ Du Verdi très belcantiste, pas
son meilleur ouvrage.
Verdi, Alzira à Buxton (Derbyshire)
→ Sa mauvaise réputation comme un
des Verdi les plus faibles me paraît exagérée (il vaut très largement Jeanne d'Arc et Legnano), sans constituer un sommet
non plus.
Verdi, I Masnadieri (Monaco, Bilbao, Rome,
en allemand Volksoper de Vienne)
→ De très beaux ensembles, des
airs moins passionnants.
Verdi, Il Corsaro (Valencia)
→ Un des meilleurs Verdi (de la
première période, en tout cas). Le sujet, emprunté à Byron (mais sans
humour, ici), propose un panache scénique remarquable, et bien que le
plan en demeure assez formel (avec des airs très identifiables), le
tout se suite comme une fresque aux jolies mélodies et à la tension
dramatique tout à fait réussie. Un charme très particulier, pour une
des œuvres les moins données de son auteur.
Verdi, La Battaglia di Legnano (Florence)
→ Probablement le Verdi que
j'aime le moins. Vraiment peu d'airs saillants, une forme très
scolaire… un dirait du (pas très grand) Donizetti écrit un peu plus
tard.
Verdi, Stiffelio (Budapest) → L'œuvre est totalement du niveau de la Trilogie
Populaire, encore plus aboutie que Luisa
Miller,
elle mérite clairement une entrée au répertoire. Les imprécations
désespérées du pasteur trahi par sa femme (oui, une femme adultère dans
un premier rôle féminin de grand soprano !), les ensembles
étourdissants, le brouillage récurrent entre récitatifs, « scènes »,
ariosos, airs et ensembles, tout concourt à l'admiration du traitement
d'un sujet déjà plutôt ébouriffant.
►
Verdi change tout. Vu à l'échelle de l'histoire musicale, il ne se
passe rien ici (ou. presque.), les Germains (et quelques français) ont
vraiment poussé les moyens de composition beaucoup plus loin. À l'échelle de l'Italie, ou même de
l'histoire de l'opéra,
il en va tout autrement. Verdi fait passer l'opéra, qui baignait depuis
150 ans dans une fascination complaisante envers les voix agiles au
détriment des livrets et de la variété musicale, dans l'ère d'une
recherche d'impact dramatique, de couleur unique pour chaque ouvrage.
► Oh, certes, Verdi exalte
toujours les voix, et c'est ce qui fait son succès, il n'est pas
italien pour rien. Dans le même temps cependant, il impose à ses
librettistes un chemin qui fait de lui, aujourd'hui encore, l'un des
compositeurs d'opéra les plus
efficaces de
tous les temps. Il peut, en une quarantaine de mesures, vous renverser
une situation, vous peindre cinq sentiments contradictoires, tout en
restant parfaitement clair. Il écrit des airs, oui, mais n'alanguit
jamais l'action, qui frappe comme la foudre.
► Par ailleurs, il est aussi (de
très loin), aussi étrange que cela puisse paraître, le compositeur italien le plus avancé
dans le langage proprement musical, avant que n'arrive la nouvelle
génération menée Leoncavallo et Puccini : personne pour oser ces
modulations, ou même ses effets orchestraux (mesurés) ; pas non plus de
meilleur serviteur de la prosodie, et pourtant il est celui qui ose les
choses les plus hardies. Quand on explore le fonds de ses
contemporains, on est frappé par le fait qu'ils écrivent encore du
Donizetti enrichi, là où Verdi est vraiment, totalement,
incontestablement ailleurs
(et au-dessus). S'il y a vraiment un domaine où le tri établi par
l'Histoire paraît inattaquable, c'est bien l'opéra italien du milieu du
XIXe siècle. Je veux bien discuter la suprématie absolue de Mozart (je
n'ai pas dit que c'était évident : 1,2,3), pas celle de Verdi dans son domaine.
► À l'exception de Stiffelio qu'on peut considérer
comme œuvre de maturité (juste avant Rigolettoqui ouvre les années de gloire
incontestée, et juste après Luisa
Miller qui en est peu ou prou), du fait de sa grande liberté, ces œuvres rares susmentionnées sont toutes
de jeunesse (tout simplement parce qu'on joue abondamment toutes
celles qui suivent Stiffelio,
sa refonte en Aroldo
exceptée).
De Giosa, Don Checco (Naples)
→ Contemporain de Verdi, Nicola De
Giosa propose dans Don Checcho
un opéra bouffe qui évoque Rossini, voire Martín y Soler. Rare, mais
pas indispensable.
Foroni, Margherita (Wexford)
→ Cadet d'une douzaine d'années de
Verdi, Jacopo Foroni avait dû fuir l'Italie après avoir participé à la
révolte anti-autrichienne de 1848. Il dirige alors des opéras de
Bellini et Donizetti en Europe, et s'établit en Suède. Il y écrit ainsi
notamment Christina, regina di Svezia
(« Christine de Suède »).
→ On sent chez Foroni l'impact de la révolution verdienne, avec un goût
pour les situations dramatiques et les ensembles, un soin de la
finition vraiment délectable. Le langage est certes un peu plus policé
et rétro que celui de Verdi,
mais considérant son jeune âge (mort à 33 ans, il écrit Margherita à 23 ans), il constitue
l'une des figures les plus prometteuses de l'opéra italien d'alors.
Voyez par exemple ces extraits de Christina.
Encore une belle résurrection (avait-on rejoué Margherita ? guère en tout cas) au
crédit de Wexford.
Comme vous n'irez probablement
pas cette année après le mal que vous lirez sur La Wally et Iris, contemplez ici la façade
typiquement italienne du Teatro
del Giglio (Théâtre du Lys) de Lucques,
un jour de marché.
6. L'après Verdi, l'après
Wagner
Catalani, La Wally (Lucques, Wexford)
→ Emblématique à cause de son bel air
de Diva
aussi bien que par sa place emblématique dans le vérisme : on parle
souvent d'opéras véristes pour qualifier un style musical commun qui
s'adapte à des sujets tout à fait traditionnels en réalité (I Medici de Leoncavallo, Edipo de Mascagni, Andrea Chénier de Giordano… où est le naturalisme
là-dedans ?). Dans La Wally,
tout est vériste : l'intrigue présente les déviances de pauvres gens
(probablement consanguins) perdus dans la montage, leur vie mesquine et
déroire, leur mort ridicule.
→ Au demeurant, il n'est pas très étonnant que ce ne soit que peu donné
: ni le livret ni la musique (qui culmine en effet dans l'air) ne sont
vertigineux.
Puccini, Edgar (Saint-Gall)
→ Ce Puccini-là fait encore du Verdi,
et le fait diablement bien. Un Verdi plus souple et élégant, sans avoir
la même force dramatique ou mélodique, certes. Une très belleœuvre qui,
comme le bijou Le Villi,
mériterait abondante présence sur les scènes. Pour cette saison, il
faudrait voyager jusqu'au cœur de l'Helvétie pour pouvoœir en profiter.
Il y aura d'autres occasions.
Puccini, La rondine (Gênes)
→ (C'est-à-dire « L'hirondelle », rien
à voir avec Schnitzler.) Supposément du Puccini plus conversationnel,
mais en réalité, c'est aussi l'une de ses œuvres les plus sirupeuses,
et sans la contrepartie d'un livret un peu méchant comme pour Tosca ou Turandot.
→ Intrigue de salon, un peu comme Fedora
de Giordano (dont la musique est moins complexe, mais aussi moins
dégoulinante). À noter, le rôle p'incipal (Ruggero Lastouc) fut créé
par Tito Schipa !
Giordano, Fedora (Stockholm, Saint-Pétersbourg)
→ Giordano, plus connu pour son Chénier, n'est pas réputé, et non
sans fondement, pour sa finesse ; néanmoins dans Fedora, même si la langue demeure
celle du lyrisme vériste, le dispositif du salon, à l'acte II
(requérant un pianiste virtuose qui doit jouer sur scène pendant que
les chanteurs conversent), est d'une originalité
et d'une réussite remarquables. C'est le dénouement qui est beaucoup
plus banal, et paraît assez éloigné de l'atmosphère d'intrigue des deux
premiers actes, plus nourrissants musicalement au demeurant.
Mascagni, Iris (Lucques)
→ Réputé comme l'un des meilleurs
Mascagni, ce reste… du Mascagni. Certes, l'intrigue sort de l'ordinaire
: au Japon, une fille naïve enlevée par un séducteur, puis jetée dans
les lieux de perdition de la ville. Mais la musique demeure très
sommaire, purement italienne, l'orchestre bardé d'unissons inutiles,
comme toujours avec Mascagni – son Edipo aussi, roi grec tout de même,
s'exprime comme le Compare Alfio. On attendrait des couleurs
orientalisantes ou au minimum un climat plus voilé et tourmenté, rien
de tout cela – il nous refait même le coup de l'intermezzo de Cavalleria.
À l'intérieur de l'œuvre, les situations ne sont pas contrastées non
plus, impossible de distinguer la vie paisible de la jeune fille de
l'enlèvement, le village du lupanar… tout est écrit dans le même
lyrisme un peu droit.
Je n'aime pas beaucoup Madama
Butterfly,
autre sujet japonais au soprano expiatoire, mais c'est indéniablement
de la grande musique ; ici, tout est beaucoup moins clivant (moins de
sirop, clairement), mais aussi beaucoup moins intéressant.
Cilea, L'Arlesiana (Deutsche Oper de
Berlin)
→ Par rapport à Adrienne Lecouvreur, L'Arlésienne représente
un moyen terme : ni les trépidations jubilatoires des archaïsmes du
début des actes I et III, ni les langueurs sirupeuses des grands airs
des héros… Une musique assez continue, fluidement italienne, pas d'un
grand relief, mais dont l'intrigue et le charme tiennent très bien en
haleine, surtout avec le renfort de la scène (et de bons chanteur).
Alfano, Risurrezione (Wexford)
→ D'après Tolstoï, un titre très
post-puccinien, mais d'un Puccini un peu crépusculaire, vraiment
menaçant. Bel opéra, très différent des aspects plus modernes d'Alfano
(mais supérieur à son achèvement servile de Turandot). Compositeur décidément
protéiforme, entre les influences françaises de la musique de chambre, le décadentisme germanique des
symphonies, la bizarre conversation en musique chargée de Cyrano…
Le Staatsoper Stuttgart (1912),
où se tiendra Le Prisonnier
de Dallapiccola.
7. Opéras des écoles du XXe
siècle
Casella, La Favola d'Orfeo (Stanislavski de
Moscou)
→ Il ne faut pas en espérer le grand
Casella décadent : il s'agit d'une œuvre très néoclassique, et pas dans
le sens d'un langage épuré mais nouveau. Cet Orfeo
est plutôt comparable aux œuvres mineures de Milhaud, la simplicité
harmonique italienne et le sirop un peu visqueux en sus. Aussi éloigné
que possible de ses grandes œuvres symphoniques (même celles avec
voix). [La Donna serpente,
remontée l'an passé à Turin, ne vaut pas mieux : étranges imitations de
Boris et proximité avec Prokofiev, mais sans du tout, là encore, la
même matière musicale, particulièrement plate.]
Wolf-Ferrari, Il segreto di
Susanna (Turin)
→ Une délicieuse conversation en
musique aux accompagnements délicieusement boisés. Totalement tonal et
rafraîchissant, un très courte pièce (moins d'une demi-heure) au charme
archaïsant irrésistible.
Dallapiccola, Il Prigioniero (Bruxelles,
Stuttgart, Florence, Dresde)
→ J'ai hésité à le mentionner, dans le Prisonnier est devenu un grand
standard des scènes ouest-européennes. Son sujet militant (tiré du Dernier jour d'un condamné
de V. Hugo) sur un domaine pas trop conflictuel (la torture
psychologique, c'est mal), son côté « humaniste », sa référence
littéraire, sa musique très sombre mais accessible (une tonalité
élargie mais tout à fait polarisée, complètement intelligible), son
climat oppressant, sa petite durée, tout en fait une excellente
passerelle pour les publics vers la musique du XXe siècle. [À titre
personnel, c'est plutôt Volo di notte
que je voudrais voir s'imposer, cette œuvre est d'une poésie
remarquable tout en clair-obscurs, et absolument de son temps tout en
empruntant un langage parfaitement familier.]
Maderna, Satyricon (Salzbourg)
→ Grande masse de textes en patchwork
innombrables, pas forcément très musicale, mais assurément foisonnante
– j'avoue préférer les œuvres plus domestiquées de Maderna (le Concerto
pour hautbois, au hasard), mais l'expérience ne doit prendre son sel
qu'en vrai. (Plus encore que pour Prometeo
de Nono, par exemple).
Rota, Il cappello di paglia
di Firenze (Naples)
→ Autre bijou de conversation en
musique, peut-être pas très marquant musicalement, mais qui, joint au
texte, laisse planer le sourire sur les lèvres. De la belle comédie qui
suit de près la pièce de Labiche.
Au sein de l'immense répertoire du Mariinsky (Théâtre Marial, ancien
Kirov), on jouera cette bizarrerie d'opéra en latin d'un gamin de onze
ans.
8. Opéras en latin
Mozart, Apollo et Hyacinthus K.38
(Saint-Pétersbourg, Helikon de Moscou)
→ Le premier opéra de Mozart (si on
compte Die Schuldigkeit comme
oratorio), composé à onze ans. Étrangement, seule la Russie semble le
donner cette saison.
Étages vertigineux de la salle
très scaligère du Teatro
Comunale Mario Del Monaco de Trévigny
(au Nord de Venise).
Pas si mal pour un répertoire encore plus défini que les autres par ses
têtes de gondole.
Restent encore beaucoup d'ères linguistiques à parcourir, à ce train-là
j'aurai fini de présenter la saison en décembre. Mais peu importe,
c'est aussi l'occasion de prendre conscience de ce qu'est le répertoire
des maisons du monde, concrètement, et il est assez différent de ce que
peuvent suggérer les disques.
Et puis si vous n'êtes pas content de la sélection ou du rythme de
publication, vous pouvez toujours jouer pour passer le temps – l'exercice est
vraiment difficile (13/15 en ce qui me concerne, et ce score
inclut des compositeurs que je n'ai, en toute honnêteté, pas encore
écoutés).
Comme chaque année, quantité de bijoux vont circuler à travers le
territoire hexagonal (et étranger
proche). En particulier à Bordeaux, Lyon, Tours ou Toulouse,
mais pas seulement.
Cette année le centre du monde lyrique se trouve incontestablement à
Bordeaux, dont toutes les productions suscitent le plus vif intérêt.
J'y débute donc mon tour de France. Contrairement aux précédentes
éditions, je me suis dit que le lieu était peut-être plus déterminant
que les styles : on voyage plus volontiers dans une ville pas trop
distante, quitte à étendre ses choix. Et cela procure aussi une
visibilité sur les dominantes des différentes maisons. [Retours
appréciés sur la question, si vous vous en servez / avez une opinion.]
N.B. : La cote en putti d'incarnat suit la cote «
spectacle vivant » et non celle habituelle des disques.
Cote d'intérêt d'œuvre, si elle est rare, pour vous aider à vous
déterminer (je ne vais pas me risquer à me prononcer sur les intérêts
relatifs de la Flûte vs. Traviata vs. Lohengrin…).
: dispensable :
intéressant (avec des réserves) : stimulant : grisant : depuis
tout ce temps qu'on l'attendait !
Cote d'attente d'interprétation. Par essence, contrairement aux œuvres
qui existent déjà, elle n'est qu'une projection de probabilités
(subjectives de surcroît…). : ouille :
inégalement attirant : très
appétissant :
exceptionnel :
potentiellement une référence à venir
En Province
Bordeaux :
♦ Bellini – Il Pirata
Ce n'est pas l'œuvre du siècle, assez loin des grands aboutissements de
Bellini (même de La Straniera et
des Capuletti, voire de la Sonnambula), du belcanto assez
pâle à mon gré (sans les petites finesses harmonies ou les joliesses
d'orchestration dont il est coutumier par ailleurs). Mais c'est rare.
De la distribution, je ne connais que René Barbera (excellent ténor
spécialiste), et Adèle Charvet dans le petit rôle d'Adele. Si le reste
est du même niveau, ce sera très beau.
♦ Offenbach – La vie parisienne
Pas l'œuvre majeure du répertoire, mais dirigé par Minkowski avec
Gillet, M.-A. Henry, Extrémo, de Hys, Fouchécourt, Barrard, H.
Deschamps. Uniquement des chouchous, et uniquement de grands
interprètes.
♦ Debussy – Pelléas et Mélisande
Avec Minkowski, Skerath, Brunet, Barbeyrac, Duhamel et Varnier !
Quelle distribution éclatante, complètement francophone de surcroît –
et de quelle façon ! Petite curiosité, la mise en scène est
assurée par Philippe Béziat, qui avait tourné le documentaire autour de la création russe de Pelléas en juin 2007 – par
Minkowski et Py.
♦ R. Strauss – Elektra
Avec Brimberg, M.-A. Henry, Palmer, Alvaro, Mortagne, Delunsch (dans
les élans de la Cinquième Servante !), et dans les rôles minuscules
Morel, Pasturaud, Legay, Tachdjian, Tréguier ! Même au disque et
en studio, j'ai peu vu de distributions aussi exaltantes : le duo
épique des sœurs, la Cinquième Servante, l'ultra-luxe de chaque petit
rôle…
♦ Henri Rabaud – Mârouf, savetier du
Caire.
Un opéra rare foisonnant, très riche et fantaisiste, qu'on peut
conseiller à tous : beaucoup de matière musicale, beaucoup d'action,
mise en scène traditionnelle (mais animée) très chatoyante pour les
novices, et distribution de feu : Bou, Santoni, Teitgen, et puis dans
la constellation de petits rôles importants Legay, Contaldo,
Leguérinel, Peintre, Tachdjian, Yu Shao – toutes personnes dont l'éloge
a déjà été fait dans ces pages.
♦ Boesmans – Pinocchio
La nouvelle production Boesmans-Pommerat, après le succès remarquable d'Au Monde (sorte de langage de Pelléas
atonal placé dans l'univers théâtral désabusé d'aujourd'hui), prend à
nouveau une distribution remarquable (Briot, Lhote, Auvity, Le Saux…),
et va tourner en France. Intriguant et très attirant. La cotation
n'exprime que l'attente, puisque personne ne l'a encore entendu !
Annoncé pour 2018 en Île-de-France (Athénée à l'automne ?).
◊ Seule production peu attirante, la Lucia
de Donizetti avec Behr et Sempey, qui va agréger à peu près tout ce que
je n'aime pas en chant – mais ce ne sera pas vilain non plus, loin s'en
faut. Et il y aurai Thomas Bettinger (Arturo) et François Lis
(Raimondo).
Toulouse :
♦ d'Albert – Tiefland / ()
Certes avec Schukoff, Brück et Flor, donc pas la fête de la glotte
facile ni des baguettes élancées, mais tout de même, ce petit bijou de
romantisme décadent – plaqué sur un livret réaliste, sorte de Wally allemande, à ceci près que
la musique en est remarquable…
♦ Puccini – La Rondine
De la conversation en musique dans le genre lyrique italien. Je ne suis
pas un inconditionnel (ça sirupise beaucoup), dans le genre
Wolf-Ferrari a beaucoup mieux réussi la juste mesure, à mon sens. Mais
c'est peu donné.
Limoges :
♦ Piazzolla – María de Buenos Aires
Je suppose que ce dépendra beaucoup du parti pris lyrique ou non. (Je
me rends compte que je ne l'ai jamais écouté, alors que ça pique ma
curiosité depuis lontemps !)
♦ Bizet – Les Pêcheurs de perles
Avec Guilmette, Dran et Duhamel. Là encore, du très bon francophone
! (Duhamel y était tout bonnement miraculeux il y a un peu plus
d'un lustre. La voix a changé vers plus de noirceur, moins de clarté,
d'impact et d'aisance en haut, il faut voir. Mais ce sera très beau de
toute façon.)
Rennes :
♦ Gounod – Le Médecin malgré lui
Rare, et agréable.
♦ Zemlinsky – Der Zwerg
Un opéra court assez régulièrement donné en France (et la Tragédie florentine
doit être dans le top 5 ou 10 des opéras du XXe montés en France…).
L'intérêt réside particulièrement dans la prise de rôle de Mathias
Vidal, le chanteur le plus éloquent en activité – jamais entendu en
allemand pour ma part, en italien il est quasiment aussi excellent
qu'en français. La voix a gagné en largeur, et il a démontré qu'il
pouvait tenir, malgré sa nature de départ, de véritables rôles
lyriques. Ici, on est à la frontière du très grand lyrique, voire du
dramatique (surtout à l'échelle italienne !), mais l'orchestre ne
concurrence pas trop, je suis très curieux d'entendre le résultat.
Angers-Nantes :
♦ 1 opéra-comique d'Hervé : Mam'zelle Nitouche
♦ 1 opérette de Messager : Les P'tites Michu
♦ Haendel – Rinaldo
Dirigé par B. Cuiller, avec Negri, Dolié et surtout Benos – le seul
contre-ténor en activité, avec Bejun Mehta dans un genre plus héroïque,
qui me paraisse vraiment doté d'un impact physique et d'une capacité de
diction. Je n'aime pas faire de généralités abusives, mais vraiment, tous
les autres altos masculins que j'ai entendus en salle, même ceux qui
sonnent bien en retransmission et au disque (Fagioli, Čenčić…) n'ont
aucun impact sonore, même de près, et s'expriment dans une certaine
bouillie verbale. C'est très bien dans le répertoire sacré (en
particulier dans les chœurs et les ensembles), mais pour tenir des
solos dans des situations dramatiques, ça ne fonctionne vraiment pas
bien. Sauf Benos, passionnant jusque dans le lied.
[Tournée à Quimper, Besançon, Saint-Louis, Compiègne, Dunkerque,
Charleroi, Mâchon, La Rochelle.]
♦ Berlioz – La Damnation de Faust
Avec Hunold, Spyres, Alvaro. Ça vient de se terminer et c'était
semble-t-il hautement satisfaisant.
Tours :
♦ Gounod – Philémon et Baucis
Pas le Gounod le plus saillant (un peu uniformément doux…), mais
rarissime, à l'occasion de l'anniversaire.
♦ Tchaïkovski – Iolanta
Le dernier opéra de Tchaïkovski semble s'imposer durablement sur les
scènes européennes. Pas du niveau constant de ses deux précédents,
toujours au répertoire (Onéguine et
Dame de Pique,
sommets assez absolus du genre opéra), mais un joli conte aux couleurs
plus françaises, moins prodigue en épanchements lyriques. J'aimerais
bien qu'on nous donne aussi les premiers, qu'on ne joue jamais (L'Enchanteresse en particulier,
mais je ne dirais pas non à Vakoula ou
au Voïévode !).
♦ Rimski-Korsakov – Mozart et Salieri
Mise en musique littérale de portions des saynètes de Pouchkine, sous
une forme très récitative. Pas évident pour les non-russophones, et pas
très chatoyant en tout état de cause, mais change de ce qu'on joue
majoritairement.
♦ Britten – A Midsummer Night's Dream
Non sans longueurs, mais non sans charmes (les chœurs, les répliques de
Puck !).
Caen :
♦ Hervé – Les Chevaliers de la Table
Ronde / ()
Vraiment pas grand intérêt musical ni scénique, sans être sublimé par
l'interprétation pour ce dont j'ai pu juger par la retransmission (en
tournée depuis deux ans).
♦ Marais – Alcione / ()
Production de l'Opéra-Comique (Savall / L. Moaty).
♦ Poulenc – Dialogues des Carmélites
Production du théâtre des Champs-Élysées dans la belle mise en scène de
Py, avec sa distribution affolante : Petibon-von
Otter-Gens-Devieilhe-Koch-Barbeyrac-Cavallier (et Piolino, Hys et
Lécroart dans les petits rôles !).
Rouen :
♦ Cherubini – Médée
En version française, avec Hervé Niquet.
Lille :
♦ Mozart – Così fan tutte
Par Haïm et Honoré. Avec Azzaretti, Arduini et Rivenq qui seront
excellents. Autres interprètes inconnus de moi (Mantashyan, Verrez,
Giustiniani).
♦ Offenbach – Le Roi Carotte / ()
Reprise de la production Pelly : Schnitzler, Mortagne, Beuron, H. Mas,
Gay, Grappe, Briot…
♦ Zemlinsky – Der Zwerg
Un opéra court assez régulièrement donné en France (et la Tragédie florentine
doit être dans le top 5 ou 10 des opéras du XXe montés en France…).
L'intérêt réside particulièrement dans la prise de rôle de Mathias
Vidal, le chanteur le plus éloquent en activité – jamais entendu en
allemand pour ma part, en italien il est quasiment aussi excellent
qu'en français. La voix a gagné en largeur, et il a démontré qu'il
pouvait tenir, malgré sa nature de départ, de véritables rôles
lyriques. Ici, on est à la frontière du très grand lyrique, voire du
dramatique (surtout à l'échelle italienne !), mais l'orchestre ne
concurrence pas trop, je suis très curieux d'entendre le résultat.
Tourcoing :
♦ Debussy – Pelléas et Mélisande
Très appétissante version : à la perspective intriguante d'écouter
Malgoire diriger ce répertoire, s'ajoute une distribution où figurent
uniquement (hors Andrieux, et Devieilhe et ses soirs) des diseurs
baroqueux ! Devieilhe en alternance avec Reinhold (pas du tout
les mêmes caractéristiques, ce serait étonnant de comparer !),
Andrieux, et puis Buet, Haller, Delaigue, Faraon, Buffière !
Reims :
♦ Grétry – Richard Cœur de Lion
Emblématique sans être majeur, on ne peut néanmoins considérer avoir
vécu sans entendre « Ô Richard, ô mon roi » et bien sûr l'ariette de
Laurette chantée de façon complètement désarticulée par la vieille
Comtesse dans la Dame de Pique
de Tchaïkovski.
♦ Bizet – Les Pêcheurs de perles
Avec Guilmette, Dran et Duhamel. Là encore, du très bon francophone
! (Duhamel y était tout bonnement miraculeux il y a un peu plus
d'un lustre. La voix a changé vers plus de noirceur, moins de clarté,
d'impact et d'aisance en haut, il faut voir. Mais ce sera très beau de
toute façon.)
Metz :
♦ Saint-Saëns – Samson et Dalila
Avec Kamenica, Furlan, Duhamel, Bolleire ! Sans doute pas très
intelligible chez Kamenica (mais quel fruité !), et francophones
remarquables et vaillants pour les autres.
☼ (On annonce Sigurd de
Reyer en début de saison prochaine !)
Nancy :
♦ Massenet – Werther
Avec Montvidas et d'Oustrac. Probablement pas totalement idoine, mais
très intriguant assurément, et sans doute original et… différent !
Strasbourg :
■ Saison étrange, très peu de titres grand public, beaucoup
d'arrangements et de contemporain.
♦ Zandonai – Francesca da Rimini
L'œuvre, langage italien de la mouvance pucciniste, est mâtinée
d'aspects plus richardstraussiens, un beau mélange sonore, même si le
livret est particulièrement immobile – une action par acte, dans un
rythme dramatique qui n'excède pas de beaucoup Lohengrin (Parsifal, à côté, c'est The Naked Gun III).
Après une assez longue éclipse dans tout le milieu du XXe siècle, elle
semble être programmée à intervalles assez régulier en Europe ces
dernières années (à un échelon moindre, un peu comme Hamlet de Thomas, Die tote Stadt de Korngold ou les
Janáček).
♦ Manoury – Kein Licht
Manoury fait partie des rares compositeurs atonals en activité à être
capable d'écrire réellement bien pour le drame et la voix. Très curieux
de voir ça très bientôt à l'Opéra-Comique à Paris.
Dijon :
♦ Mondonville – L'Amour et Psyché
Un ballet en un acte qui n'a jamais été enregistré – style galant
post-ramiste. En couplage avec le merveilleux Pygmalion Avec Bennani de Rameau.,
Léger, Sicard (et Mechelen Jr. dans Pygmalion),
le Concert d'Astrée.
♦ Verdi – Simone Boccanegra
Pas souvent donné en Province, j'ai l'impression.
♦ Boesmans – Pinocchio
La nouvelle production Boesmans-Pommerat, après le succès remarquable d'Au Monde (sorte de langage de Pelléas
atonal placé dans l'univers théâtral désabusé d'aujourd'hui), prend à
nouveau une distribution remarquable, différente de Bordeaux
(Briot, Degout, Beuyron, Boulianne, Munger…),
et va tourner en France. Intriguant et très attirant. La cotation
n'exprime que l'attente, puisque personne ne l'a encore entendu !
Annoncé pour 2018 en Île-de-France (Athénée à l'automne ?).
Saint-Étienne :
■ Depuis l'expulsion de Campellone, qui vient désormais plus
régulièrement à Paris pour combattre la pénurie de concerts (…), pour
notre plus grand plaisir… Saint-Étienne n'est plus, hélas, le même
centre d'exploration du répertoire massenetien et du XIXe français
tardif.
♦ Cilea – Adriana Lecouvreur
Là aussi, peu donnée en France. Pour ma part, j'adore les parties
comiques (début du I et du III), c'est-à-dire à peu près toutes les
scènes de Michonnet, dans une veine archaïsante qui n'empêche pas la
virtuosité ; beaucoup moins toute la partie sérieuse, où les gros
motifs sont rabâchés à coups de doublure voix-orchestre, vraiment pas
du grand raffinement. Et puis cette fin supposément pathétique (et
tellement peu XVIIIe, malgré le sujet « réaliste ») qui vient conclure
un vaudeville que je trouve plutôt fendard…
Lyon :
■ Pour la première fois depuis bien des années, Lyon n'est pas l'Opéra
doté de la plus belle programmation de France – je mets de côté
l'Opéra-Comique qui, en abandonnant le grand répertoire à Garnier,
Bastille et Champs-Élysées, peut se spécialiser dans les répertoires
qui me plaisent. Néanmoins,
si Bordeaux fait carton plein, Lyon représente cette saison encore un
très solide dauphin !
♦ Mozart – Don Giovanni
Avec Montanari, le très charismatique Sly (le rôle doit lui aller comme
un gant), l'inaltérable Buratto, l'expressif Ketelsen – certes, il y a
Julien Behr et ses limites, mais ce n'est pas non plus de quoi sortir
fâché. Très prometteur.
♦ Rossini – La Cenerentola
Mise en scène de Herheim en coproduction avec Oslo, direction musicale
du spécialiste Montanari (et Cyrille Dubois en Prince), de quoi
rehausser la seule reprogrammation d'un classique.
♦ Verdi – Attila / ()
Des longueurs assez peu exaltantes (les duos des amoureux, peu
tourtereaux au demeurant), mais aussi des moments impressionnants comme
les affrontements entre Attila et l'Ambassadeur de Rome, ou ses songes
terrifiants. Avec T. Serjan, Markov, Ulyanov. Et visite à Paris ensuite.
♦ Verdi – Don Carlos
Version française de ce standard. Production d'Honoré, et belle
distribution : S. Matthews, Romanovsky, Degout, Pertusi, Scandiuzzi,
Bolleire.
♦ Rimski-Korsakov – Mozart et Salieri
Mise en musique littérale de portions des saynètes de Pouchkine, sous
une forme très récitative. Pas évident pour les non-russophones, et pas
très chatoyant en tout état de cause, mais change de ce qu'on joue
majoritairement.
♦ Zemlinsky – Der Kreiderkreis / ()
Un des grands Zemlinsky les moins joués, servi par une brochette de
spécialistes : L. Koenigs à la direction, Beller Carbone, G.
Fassbender, (Lauri) Vasar et le miraculeux Rügamer. Mise en scène d'un excellent
directeur d'acteurs chantants, Richard Brunel.
♦ Respighi – La Belle au bois dormant
Une charmante miniature ni hardie, ni totalement archaïsante. Très
séduisant.
☼ Comme si cela ne suffisait pas, sept (!) soirées avec le War Requiem de Britten « mis en
scène », avec rien de moins que Chtcherbatchenko, Groves et L. Vasar !
Avignon :
♦ Deux titres légers (Des Land des
Lächelns de Lehár et Les
Mousquetaires au couvent de Varney).
Montpellier :
♦ Verdi – Nabucco
Pas si souvent donné en France, et avec Jennifer Check en Abigaille –
il y a quinze ans, elle chantait formidablement Rusalka…Ça fait a priori plutôt
très envie, si la voix a évolué harmonieusement (j'ai pourtant tâché de
la suivre, mais les bandes américaines circulent moins bien, et je ne
crois pas qu'elle ait fait une carrière gigantesque). ♦ Grieg – Peer Gynt
Avec Philipe Estèphee, Norma Nahoun et Marie Kalinine, direction
Schønwandt.
♦ Bizet – Carmen
Je ne connais pas Robert Watson en José, mais Anaïk Morel et Alexandre
Duhamel, je n'aurais pas choisi mieux si on m'avait demandé mon avis
(et Piolino en Remendado !).
Marseille :
♦ Neuf titres du répertoire
léger : 1 J. Strauß II, 2 Offenbach, 1 Messager, 1 O. Straus, 1 Yvain,
1 F. Loewe, 2 Lopez !
♦ Rossini – Tancredi / ()
Il faut aimer le seria
romantique, avec ses livrets remarquablement immobiles en compensation
de son agilité glottique spectaculaire, mais il sera servi par les
meilleurs spécialistes : Carella, Barcellona, A. Massis, Bolleire…
♦ Donizetti – La Favorite / ()
Une des plus belles réussites de Donizetti, dont la veine mélodique
semble mieux s'épanouir loin des contraintes de l'agilité
démonstratives, et dont le sens dramatique, sis sur un bon livret
mobile, surprend. Distribution contrastée : Courjal devrait être un
pontife fulgurant, mais il faudra supporter en regard l'engorgement et
la diction de Margaine, et l'élégance discutable de Fanale (que
j'anticipe mal, peut-être à tort, dans les souplesses et demi-teintes
du répertoire français).
♦ Verdi – Ernani / ()
Un livret certes privé du sel de son modèle (la censure tudesque n'a
pas voulu du Roi dans l'armoire !), et une langue musicale encore très
belcantiste, mais aussi de très belles choses – l'air d'entrée
d'Ernani, le duo et l'ensemble de la chambre… Avec Hui He, Meli,
Tézier, Vinogradov, dirigés par Foster.
♦ Massenet – Hérodiade / ()
Pas le Massenet le plus subtil, enfilade d'airs à forte couleur locale
(supposément antique, donc), et donc assez dépendant des qualités
individuelles. Il y aura Nicolas Courjal pour le monologue des Astres,
et Lapointe pour « Vision fugitive » ; pour le reste, Mula, Uria-Monzon
et Laconi, sans être du tout indignes, ne promettent pas une
exécutionde la première grâce (disons).
♦ (David) Alagna – Le dernier jour
d'un condamné / ()
Pas le grand opéra de son temps, avec une musique oscillant entre les
innovations du début du XXe (Debussy, R. Strauss) et une laque de sirop
post-puccinien par-dessus, un livret qui ne brille pas par ses nuances
ni par la sobriété d'un verbe hautement littéraire… Néanmoins, tout
cela est assez agréable, et servi, outre Alagna, par des artistes
francophones de grande qualité (Dudziak, Ghazarossina, Ermelier,
Martin-Bonnet…) et dirigé par Ossonce.
Dans les
Provinces
Liège :
♦ Bellini – Norma
Avec Silvia Dalla Benetta (capiteuse et ardente), Kunde, J-.M. Lo
Monaco et dirigé par le très détaillé, net et animé Zanetti (sa Luisa Miller dans les mêmes lieux
était un modèle).
Bruxelles : ♦ Dallapiccola – Il prigioniero / ()
Avec Blancas-Gulín, Graham-Hall et Nigl. [Couplé avecDas Gehege de Rihm, monodrame.] ♦ Poulenc – Dialogues des
Carmélites
Mise en scène de Py, avec des variations de distribution réjouissantes
dans la distribution B : Altinoglu, et Gillet en Blanche avec M.-A.
Henry en Lidoine, Deshayes en Mère Marie, et bien sûr Saelens en
Premier Commissaire. Toujours Barbeyrac et Cavallier ; Brunet en
Croissy.
Anvers : ♦ Donizetti – Le Duc d'Albe
Un Donizetti français assez pâle, où on retrouve l'absence de veine
mélodique qui caractérise un grand nombre de ses titres italiens – on
retrouve bien le compositeur de Bolena, Stuarda, Devereux, Borgia,
Pasquale, plus que celui de La Favorite, L'Elisir ou Lucia.
♦ Korngold – Der Wunder der Heliane
Musique comme livret, si le vocable décadent
a un sens… il s'incarne ici. Assez peu donné, surtout à portée de
français… ♦ Prokofiev – Le Joueur
Quasiment pas d'opéra russe en France cette année, hors Onéguine (voire Iolanta), et encore moins des
titres rares. Dirigé par Dmitri Jurowski.
Lausanne :
♦ Menotti – Amahl et les visiteurs du
soir
Conte de Noël. Pas vertigineux, mais c'est assurément rare.
Monaco :
■ Toujours des distributions très prestigieuses et au cordeau, avec en
particulier :
♦ Verdi – I Masnadieri / ()
Pas le meilleur Verdi, mais de beaux ensembles. Et une distribution de
gens très concernés et adroits : Giannattasio, Vargas, N. Alaimo.
♦ Gounod – Faust
Avec Campellone, Calleja, Rebeka, Lhote.
♦ Offenbach – Les Contes d'Hoffmann
Avec Lacombe, Peretyatko (quatre héroïnes), Flórez, Courjal, R. Briand
(4 valets) ! Ce serait bien qu'il soit retransmis, celui-là : ce
sera très différent de l'ordinaire (Flórez moins dramatique, Courjal
plus basse, Brian sans nul doute épatant, Lacombe toujours parfait dans
ces répertoires…). Et avec toutes ces vedettes (même Burshuladze en
Crespel !), une excuse toute trouvée à la diffusion.
♦ Britten – Peter Grimes
Avec José Cura.
Barcelona :
♦ Donizetti – Poliuto / ()
Avec Callegari, Radvanovsky, Kunde, Salsi.
♦ Wagner – Tristan und Isolde
Mise en scène Ollé, avec Theorin et Vinke !
♦ Rubinstein – Le Démon / ()
Très bel opéra pas si russe (largement teinté de Marschner) dans une
production (probablement hardie) importé du Helikon de Moscou.
Particulièrement rare sous nos contrées, un livret très prenant et de
la belle musique.
Bilbao : ♦ Bellini – Norma
Avec Axentii reconvertie en soprano, et dans l'autre distribution Tro
Santafé et Kunde.
♦ Verdi – I Masnadieri / ()
Avec Giannattasio, Stoyanov, Kares.
♦ Britten – War Requiem
Avec le meilleur diseur (allemand) actuel, Thomas E. Bauer.
Je consacrerai une notule complète à l'intention des grands voyageurs,
autour des opéras vraiment rares, eux, à voir en Europe.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Saison 2017-2018 a suscité :
Voici juillet, le moment d'un retour sur une saison musicale bien
remplie.
139 spectacles dans 69 lieux (dont 31 nouveaux) – 134 si je ne compte
pas, ainsi que c'était l'usage, l'été.
Ce sera aussi l'occasion de la grande remise annuelle de la récompense
suprême pour tout artiste informé, le putto
d'incarnat – qui est au diapason
d'or ce qu'est la médaille olympique de lancer de poids à la compétition de
pétanque de la félibrée.
Seule la rédaction de Carnets sur sol,
réunie en collège extraordinaire, est habilitée à le décerner, ce qui
garantit la clairvoyance de son attribution, et l'absence absolue de
collusion maligne.
Hautement respecté, il se matérialise par un putto de van Dyck, remis
directement à chaque lauréat sous forme d'un précieux carré de pixels.
Au delà du jeu des breloques, c'est aussi et surtout l'occasion de
mettre en valeur des œuvres, concerts ou interprètes qui n'ont pas
toujours été très exposés. Il est vrai que le travail de recherche de
ces concerts est un poste de dépense, en temps, assez considérable à
lui seul !
En fin de saison 2015-2016, nous promettions :
Nous songeons à louer une salle pour la cérémonie de l'an prochain,
avec retransmission en mondiovision et partenariat avec Medici.tv. Kim
Jong-eun a déjà proposé de
prêter le Salon Kim Il-sung de l'aile Ouest du Mémorial du Juche, mais
nous voudrions accueillir un public nombreux et cherchons une adresse
un peu moins enclavée en transports (on travaille le lendemain). Toute
proposition sérieuse acceptée.
Pour de dérisoires questions de visa et d'anéantissement imminent du
monde, le lieu de tenue de remise des
prix sera le même que celui de l'an passé, ici même, chez vous. En vous
remerciant chaleureusement de votre accueil.
Concerts, opéras, théâtre… En voici la liste, dans l'ordre de la
saison. Beaucoup ont été commentés, et quelques-uns ont servi de
présentation à une œuvre, un genre, une problématique transversale…
Hors décompte : août 2016. Ordinairement non inclus dans les précédents
relevés.
a) Comédie Nation – Marivaux, Les
Sincères(avec musique de scène a cappella) – collectif Les Sincères
b) La Huchette – La
Poupée sanglante, comédie musicale d'après G. Leroux
Puis, de septembre à juin :
1. Philharmonie – Bruckner, Symphonie n°7 –
Staatskapelle Berlin, Barenboim
2. Champs-Élysées – Tchaïkovski,
Symphonie n°5 / R. Strauss,
Vier
letzte Lieder – Damrau, Bayerisches Staatsorchester, K. Petrenko
3. Maison de la Radio – Schmitt,
Salomé / Ravel, Shéhérazade – d'Oustrac,
National de France, Denève
4. Philharmonie – Schumann, Szenen aus Goethes Faust
– H.-E. Müller, Staples, Gerhaher, Selig, Orchestre de Paris, Harding
5. Hôtel de Castries – Jazz vocal
6. Hôtel de Béhague – œuvres pour violon et piano d'Enescu, Bobescu…
7. Maison de la Radio – Poulenc, Les Biches /
Milhaud, La
Création du Monde – National de France, Denève
8. Châtelet – Faust
I & II de Goethe – Ferbers, R. Wilson, Berliner Ensemble,
Grönemeyer [notule]
9. Garnier – Cavalli, Eliogabalo –
García-Alarcón
10. La Commune – Kleist, Amphitryon –
Sébastien Derrey
11. Louvre – programme Cœurdu Poème Harmonique – Zaïcik, Le
Levreur, Goubioud, Mauillon, Dumestre
12. Foyer de l'Âme – Motets de Charpentier,
Pietkin… – Ensemble Athénaïs
13. Temple du Port-Royal – Haydn, Sept dernières Paroles
pour clarinette d'époque, clarinette d'amour et cors de basset
14. Saint-Louis-en-l-Île – Programme Venise
1610 – Vox Luminis, Capriccio Stravagante, Skip Sempé
15. Opéra Royal – Saint-Saëns, Proserpine –
Gens, M.-A. Henry, Antoun,
Vidal, Foster-Williams, Teitgen, Müncher Rundfunkorchester, Schirmer
16. Champs-Élysées – Bellini, Norma – Caurier
& Leiser, Rebeca Olvera, Bartoli, Norman Reinhardt, I Barrochisti,
Gianluca Capuano
17. Opéra Royal – Salieri, Les Horaces –
Wanroij, Bou, Talens Lyriques, Rousset
18. Champs-Élysées – Brahms,
Deutsches Requiem – Collegium Vocale, Champs-Élysées, Herreweghe
19. Champs-Élysées – Verdi,
Requiem – Santoni, Kolosova, Borras, D'Arcangelo, National de France,
Rhorer
20. Philharmonie – Debussy, Faune
/ Debussy, Jeux / Stravinski, Sacre
du Printemps – Nijinski restitué (ou réinventé), Les Siècles, Roth
21. Salle d'orgue du CNSM – Académie Européenne de Musique de Chambre
(ECMA) – Trio Sōra dans Kagel,
Quatuor Bergen dans Chostakovitch…
22. Salle d'orgue du CNSM – Académie Européenne de Musique de Chambre
(ECMA) – Trio Zadig dans
Schumann, Quatuor Akilone dans Chostakovitch…
23. Athénée (rénové) – Strindberg,
Danse macabre (en italien) – Desplechin
24. Maison de la Radio – 20 ans de
l'ADAMI – Barrabé, Duhamel, Scoffoni…
25. Sainte-Élisabeth-de-Hongrie – Messe
d'Innocent Boutry – Le Vaisseau d'or, Robidoux
26. Gennevilliers – Hirata, Gens de
Séoul 1909 (en japonais et coréen)
27. Maison de la Radio – Tchaïkovski,
Symphonie n°6 / Sibelius,
Symphonie n°2 – Phiharmonique de Radio-France, M. Franck
28. Gennevilliers – Hirata, Gens de Séoul 1919 (en japonais et coréen,
avec chants coréens)
29. Amphi Cité de la Musique – Soutenance musicale de l'enseignement du
violon en France au XIXe siècle – pièces pour violon et piano
(d'époque) d'Hérold, Alkan et Godard
30. Bastille – Les
Contes d'Hoffmann – Vargas, d'Oustrac, Jaho, Aldrich…
31. Salle d'orgue du CNSM – Hommage à Roland-Manuel
: piano et mélodies – Cécile Madelin…
32. Théâtre 71 (Malakoff) – Lü Bu et Diao Chan (opéra
chinois) – troupe agréée par le Ministère
33. Salle d'orgue du CNSM – Hommage à Puig-Roget
: piano et mélodies – Edwin Fardini…
34. Hôtel de Soubise – Airs et canzoni
de Kapsberger, Merula, Strozzi… – les Kapsber'girls
35. Abbesses – Goethe, Iphigénie en Tauride
– Jean-Pierre Vincent
36. Maison de la Radio – Sibelius,
Symphonie n°5 / Brahms,
Concerto pour piano n°1 – Lugansky, National de France, Slobodeniuk
37. Maison de la Radio – Nielsen,
Symphonie n°4 – Philharmonique de Radio-France, Vänskä
38. Philharmonie – Mendelssohn, Elias– Kleiter, A. Morel,
Tritschler, Degout, Ensemble Pygmalion, Pichon
39. Salon Vinteuil du CNSM – Mahler, Kindertotenlieder
(et présentation musicologique) – Edwin Fardini au chant
40. Salle Cortot – Beethoven,
Quatuor n°7 – Quatuor Hanson
41.
Athénée – Hahn, L'Île
du Rêve – Dhénin, Tassou, Pancrazi, de Hys, Debois,
Orchestre du festival Musiques au Pays de Pierre Loti, Masmondet
42. Philharmonie – Adams, El Niño – Joelle
Harvey, Bubeck, N. Medley, Tines, LSO, Adams
43. Salle Turenne – Bertali, Lo Strage degl'Innocenti
/ Motets de Froberger – membres du CNSM (Madelin, Benos…)
44. Salle Dukas du CNSM – masterclass de Gabriel Le Magadure (violon II
du Quatuor Ébène) – Trio de Chausson par
le Trio Sōra
45. Champs-Élysées – Mozart, Don Giovanni –
Braunschweig, Bou, Gleadow, Humes, le Cercle de l'Harmonie, Rhorer
46. Hôtel de Béhague – Mélodies orientalisantes (Louis Aubert, etc.) – Compagnie de
L'Oiseleur
47. Bastille – Mascagni, Cavalleria Rusticana
/ Hindemith, Sancta
Susanna – Martone, Garanča, Antonacci, Rizzi
48. Studio de la Philharmonie – Schumann, Märchenerählungen
/ Kurtág, Trio et Microludes – membres de l'EIC et de
l'OP
49. Champs-Élysées – Haendel, The Messiah –
Piau, Pichanik, Charlesworth, Gleadow, le Concert Spirituel, Niquet
50. Garnier – Gluck, Iphigénie en Tauride
– Warlikowski, Gens, Barbeyrac, Dupuis, Billy
51. Temple du Luxembourg – André Bloch,
Antigone / Brocéliande –
Compagnie de L'Oiseleur
52. Philharmonie – Schumann, Das Paradies und die
Peri – Karg, Goerne, OP, Harding
53. Châtelet – H. Warren, 42nd Street – G.
Champion, troupe ad hoc
54. Auditorium Landowski du CRR de Paris – Audition de la classe de chant baroque
55. Salle d'art lyrique du CNSM – Schumann,
Symphonie n°2 / Mozart,
Concerto pour piano n°9 – Classe de direction
56. Salle d'orgue du CNSM – Vierne, cycle Les Angéluspour soprano et orgue – Harmonie
Deschamps
57. Saint-Quentin-en-Yvelines – Sacchini, Chimène ou Le Cid
– Le Concerto de la Loge Olympique, Chauvin
58. Auditorium Landowski du CRR de Paris – de Mendelssohn à Aboulker, chœurs oniriques d'enfants
59. L'Usine (Éragny) – Ibsen, Hedda Gabler –
Paolo Taccardo
60. Studio 104 – Quatuors : n°4 Stenhammar,
n°2 Szymanowski – Royal Quartet
61. Salle d'orgue du CNSM – Cours public sur le premier des Trois Chorals de Franck – M. Bouvard, Latry et leurs
élèves
62. Philharmonie – Tchaïkovski,
Symphonie n°5 – ONDIF, Mazzola
63. Auditorium Landowski du CRR de Paris – Sonates avec violon : Debussy, Ropartz n°2 – Stéphanie Moraly
64. Amphi de la Cité de la Musique – Schubert, Der Schwanengesang –
Bauer, Immerseel
65. Cité de la Musique – Schumann, Liederkreis Op.24 – Gerhaher, Huber
66. Auditorium Landowski du CRR de Paris – Salomon, Médée et Jason,
acte II
67. Athénée – Strindberg, Danse Macabre (en italien) –
Desplechin
68. Champs-Élysées – Bizet, Carmen– Lemieux, Spyres, Bou, National
de France, S. Young
69. Salle d'art lyrique du CNSM – Durey,
Œuvres pour harmonie – Harmonie des Gardiens de la Paix
70. Champs-Élysées – Schubert, Die schöne Müllerin
– Goerne, Andsnes
71. Bastille – Wagner, Lohengrin –
Guth, M. Serafin, Schuster, Skelton, Konieczny, Ph. Jordan
72. Garnier – Mozart, Così fan tutte –
Keersmaeker, Losier, Antoun, Sly, Szot
73. Temple du Luxembourg – Paladilhe,
Le Passant – Compagnie de
L'Oiseleur
74. Châtelet – Offenbach, Fantasio –
Jolly, Philharmonique de Radio-France, Campellone
75. Temple de Pentemont – Motets de Campra
et Bernier, Troisième Leçon de
Couperin – Le Vaisseau
d'or, Robidoux
76. Trianon de Paris – Lecocq,
Le Petit Duc – Les Frivolités
Parisiennes
77. Le Passage vers les Étoiles – Méhul, Stratonice – Les
Emportés, Margollé
78. Studio-Théâtre du Carrousel du Louvre – Maeterlinck, Intérieur – comédiens-français
79. Temple du Saint-Esprit – Motets de Charpentier,
Morin et Campra
pour petits braillards – Pages du CMBV, musiciens du CRR de Paris,
Schneebeli
80. Amphi de la Cité de la Musique – Chambre de Usvolskaya, mélodies de
Vainberg, Chostakovitch, Prokofiev – Prudenskaya, Bashkirova
81. Salle d'art lyrique du CNSM – Cimarosa, Il Matrimonio segreto – H.
Deschamps, Perbost, McGown, Rantoanina, Lanièce, Worms, Orchestre du
CNSM
82. Salle des Concerts du Conservatoire – Haydn, Les Saisons dans la version de sa
création française – Palais-Royal, Sarcos
83. Conservatoire de Puteaux – Chansons à boire de Moulinié et LULLY,
poèmes de Saint-Amant –
Cigana, Šašková, Il Festino, de Grange
84. Salle Maurice Fleuret du CNSM – Schmitt,
La Tragédie de Salomé version
originale –
Orchestre du CNSM, étudiants de la classe de direction d'A. Altinoglu
85. Philharmonie – Mozart,
Symphonie n°38 (et spectacle afférent) – Orchestre de Paris
86. Oratoire du Louvre – Vêpres de
Monteverdi, Suite de danses de LULLY,
Concerto grosso de Noël de Corelli,
Soupers du comte d'Artois de Francœur
– Collegium de l'OJIF
87. Champs-Élysées – Beethoven,
Symphonies 1-4-7 – Orchestre des CÉ, Herreweghe
88. Philharmonie – Tchaïkovski, La Pucelle d'Orléans
– Chœurs et Orchestre du Bolchoï, Sokhiev
89. Maison de la Radio – Nielsen,
Symphonie n°2 – National de France, Storgårds
90. Odéon – T. Williams,Suddenly Last Summer –
Braunschweig
91. Champs-Élysées – Berlioz, Nuits d'Été, Schönberg, 5 pièces, Schumann, Symphonie n°2 – Gerhaher, Jeunes
Gustav Mahler, Harding
92. Bastille – Mendelssohn, A Midsummer Night's
Dream, Ouvertures, Symphonie pour cordes n°9 –
Balanchine, Orchestre de l'Opéra, Hewett
93. Salle d'orgue du CNSM – Concert lauréats Fondation de France : La Maison dans les Dunes de Dupont, Ophelia-Lieder de R. Strauss…
94. Champs-Élysées – Brahms, Vier ernste Gesänge et Deutsches Requiem – Orchestre des
CÉ, Herreweghe
95. Oratoire du Louvre – Leçons de
Ténèbres pour basse de Charpentier
– MacLeod, Les Ambassadeurs, Kossenko
96. Philharmonie – Mahler, Wunderhorn ; Bruckner, Symphonie n°4 – Gubanova, D.
Henschel, OPRF, Inbal
97. Conservatoire de Boulogne-Billancourt – Mendelssohn, Octuor ; Schönberg, Kammersymphonie n°2 ; Poulenc, Sinfonietta – OJIF, Molard
98. Salle Saint-Thomas d'Aquin – airs à une ou plusieurs parties de Lambert, Le Camus… – Š€ašková, Kusa, Il
Festino, de Grange
99. Athénée – Maxwell Davies, The Lighthouse – Le Balcon
100. Hôtel de Soubise – Trios de Tchaïkovski
et Chostakovitch (n°2)
– Trio Zadig
101. Richelieu – Marivaux, Le Petit-Maître corrigé –
Hervieu-Léger, comédiens-français
102. Salle Maurice Fleuret du CNSM – Spectacle théâtral et chanté
autour de la domesticité – élèves de la classe d'E. Cordoliani
103. Favart – Marais,Alcione – L.
Moaty, Concert des Nations, Savall
104. Hôtel de Soubise – Cantates de Clérambault
et Montéclair – Zaičik,
Taylor Consort
105. Menus-Plaisirs – Écosse baroque,
concert de soutenance – Clémence Carry & Consort
106. Salle d'orgue du CNSM – Programme de lieder et mélodrames d'Eisler – classe d'accompagnement
d'Erika Guiomar
107. Athénée – Rítsos, Ismène (musiques de scène d'Aperghis) – Marianne Pousseur
108. Saint-Germain-l'Auxerrois – Motets
baroques portugais – ensemble Calisto
109. Salle Maurice Fleuret du CNSM – Pelléas, L'Étoile, Cendrillon de Massenet – classe d'ensembles
vocaux (Bré, Lanièce…)
110. Salle d'orgue du CNSM – lieder de Schubert,
Nuits Persanes de Saint-Saëns, Caplet – (Gourdy, Ratianarinaivo…)
111. Champs-Élysées – Les Pêcheurs de Perles de
Bizet – Fuchs, Dubois, Sempey, National de Lille, A. Bloch
112. Champs-Élysées – Pelléas de Debussy– Ruf, Petibon, Bou, Ketelsen,
Teitgen, National de France, Langrée
113. Bibliothèque Marmottan – L.-A.
Piccinni, musiques de scène (La
Tour de Nesle, Lucrèce Borgia)
– conclusion du colloque sur la musique de scène en France
114. Bastille – Eugène
Onéguine – Decker, Netrebko, Černoch, Mattei, Orchestre de
l'Opéra, Gardner
115. Philharmonie – Aladdin de
Nielsen, Sept Voiles, Shéhérazade de
Ravel, Suite de L'Oiseau
de feu – Capitole, Sokhiev
116. Cathédrale des Invalides – Jensen,
Rheinberger, J.-B. Faure… mélodies et lieder commémoratifs de la
Grande Guerre – classe d'accompagnement d'Anne Le Bozec
117. Philharmonie – Symphonie n°2 de Mahler
– Orchestre de Paris, Harding
118. Saint-Saturnin d'Antony – Motets de Buxtehude, Telemann et Bernier – Françoise Masset
119. Saint-Louis de la Pitié-Salpêtrière – du Mage, Clérambault et pièces pour saxophone & orgue
120. Athénée – Déserts
de Varèse et Draculade Pierre Henry
réarrangé avec instruments acoustiques – Le Balcon, M. Pascal
121. Salle Fauré du CRR de Paris – Études
Latines de Hahn, Liebhabers Ständchen de Schumann… – étudiants du CRR
122. Champs-Élysées – Halévy, La Reinede Chypre –
Gens, Droy, É. Dupuis, Chambre de Paris, Niquet
123. Bouffes-du-Nord – Lemoyne, Phèdre– Wanroij, Axentii, de Hys, Dolié,
Loge Olympique, Chauvin
124. Favart – récital français en duo : Gluck, Chabrier, Bizet… – Arquez, Bou, Pordoy
125. Studio 104 – Motets de Guédron, Boësset, Constantin, Moulinié –
Correspondances, Daucé
126. Maison du Danemark – Contes
d'Andersen et leurs mises en musique – Françoise Masset
(accompagnée sur guitares début XIXe)
127. Saint-Eustache – Funérailles de
Purcell, Reger, Totentanz de Distler – Chœur de l'Orchestre de
Paris, Sow
128. Sainte-Jeanne-de-Chantal – Haendel, The Ways of Zion Do
Mourn – Le Palais-Royal, Sarcos
129. Favart – Saint-Saëns, Le Timbre d'argent
– Devos, Montvidas, Christoyannis, Les Siècles, Roth
130. Temple de Passy – Chœurs de Bonis,
Sibelius, Aboulker, Wennäkoski… – échange
franco-finlandais de chœurs amateurs
131. Cité de la Musique – Gade, grande cantate Comala – Opéra
de Rouen, Équilbey
132. Petit-Palais – Couperin et
Bach (suite française) pour
clavecin
133. Petit-Palais – Airs et duos de LULLYet Desmarest –
Pancrazi, Debieuvre
134. Hôtel de Soubise – Quatuors de Beethoven
n°7 et Debussy –
Quatuor Akilone
135. Notre-Dame-du-Liban – Chœurs d'inspiration populaire de Saint-Saëns, d'Indy, Schmitt et Poulenc – Chœur Calligrammes
136. Salle des Fêtes de la Mairie du IVe arrondissement – Quintettes à
vent de Debussy, Arnold, Barber, Ligeti – Chambre de Paris
137. Cour de Guise – Trios avec piano de Schubert n°2 et Ravel – Trio Zadig
138. Saint-Croix-des-Arméniens – Canzoni de Kapsberger, Strozzi, et Lamento della Pazzade Giramo – Kapsber'girls
139. Collégiale de Mantes-la-Jolie – Pièces pour orgue de Buxtehude, Mendelssohn, Franck et Vierne – Michel Reynard
2.
Liste des spectacles non vus
Ce pourrait paraître déraisonnablement rempli, et pourtant, il a fallu
renoncer à quantité de spectacles qui paraissaient à peu près aussi
appétissants (vie professionnelle ou personnelle, simultanéités de
concerts, envie d'autre chose, tarifs, concerts complets, etc.) :
→ musique de chambre de Cartan &
Lekeu,
→ les Cantates de Jacquet de La Guerre par La Rêveuse,
→ les chœurs de Franck et Daniel-Lesur,
→ le Philharmonia dirigé par Salonen (Beethoven 3, Sibelius 5),
→ les extraits des Éléments
de Destouches,
→ Dichterliebe avec harpe,
→ Charpentier par les étudiants du Conservatoire de Palerme,
→ cours public de cor ou de direction,
→ trio de Gouvy par le Trio Sōra aux Bouffes-du-Nord,
→ le Second Trio de Mendelssohn par le Trio Sōra à Soubise,
→ le Trio de Tchaïkovski par le Trio Sōra à la cour de Guise,
→ le Trio de Chausson par le Trio Sōra au musée Henner puis à Villecerf
(décidément !),
→ Leyla McCalla au violoncelle dans de la musique haïtienne,
→ Ariadne auf Naxos au CNSM,
→ la Neuvième de Mahler par Harding,
→ mélodies de L. Boulanger et Berkeley,
→ musique sacrée de Frémart-Bouzignac-Moulinié par Schneebeli,
→ Neuvième de Beethoven par le Philharmoniue de Bruxelles,
→ récital folk de Weyes,
→ Saint-Cécile de Chausson et le Septuor de Caplet à Notre-Dame,
→ Fidelio par la Chambre de Paris,
→ les monumentales variations de Rzewski sur El Pueblo unido salle Turenne,
→ les musiques de scène de Molière par Lombard, Dumora et Correas.
→ le Quinzième Quatuor de Beethoven par le Quatuor Arod,
→ Rameau par Kožená,
→ Hänsel und Gretel arrangé
pour cuivres et récitant,
→ Musique pour cuivres et cordes
de Hindemith par van Lauwe,
→ récital Desandre-Cochard,
→ trios de Chaminade et Bonis,
→ programme Guy Sacre et Boisgallais,
→ programme d'orgue Letton à la Maison de la Radio,
→ le Songe d'une Nuit d'Été de
Thomas par la Compagnie de L'Oiseleur,
→ The TempestSongbook de Saariaho par
l'Orchestre Baroque de Finlande,
→ Les Aveugles de Maeterlinck
à Vitry-sur-Seine,
→ Tafelmusik de Telemann au
château d' Écouen,
→ Ce qui plaît aux hommes de
Delibes par les Frivolités Parisiennes au Théâtre Trévise,
→ la BBC Wales dans Sibelius 5 à la Seine Musicale,
→ programme Lalo-Dukas-Ravel par Les SIècles,
→ Médée de Charpentier par
Tafelmusik de Toronto et Pynkosky,
→ mélodies de Vierne, Podlowski et Koster par Lièvre-Picard,
→ Ascension de Messiaen et
Widor 6 à Saint-Sulpice,
→ récital Louis Saladin et Salomone Rossi aux Menus-Plaisirs,
→ Musicalische Exequien de
Schütz et motets de la familel Bach par Vox Luminis,
→ Lura dans de la musique du Cap-Vert à l'Espace Cardin,
→ grands motets de Lalande à Versailles,
→ demi-Winterreise de
Bostridge & Drake au musée d'Orsay,
→ motets de Charpentier par La Chanterelle,
→ lieder de Weigl à la Maison de la Radio,
→ legs pédagogique du violoncelle français (Franchomme, etc.) au
château d'Écouen,
→ Diva de Wainwright,
→ Cécile Madelin dans des extraits d'Atys
au Petit-Palais,
→ Snegourotchka de
Rimski-Korsakov à Bastille (la seule rareté de l'année à Bastille, hors
le demi-Hindemith !),
→ récital d'opéra Meyerbeer-Février à la Philharmonie,
→ l'Yriade dans les Stances du Cid à
Favart,
→ Il Signor Bruschino aux
Champs-Élysées,
→ piano de Bizet, Saint-Saëns et Brahms par Oppitz,
→ « symphonie en si mineur » de Debussy à la Maison de la Radio,
→ récitals de mélodie Gens-Manoff,
→ Elisir d'amore avec
Poulakis et Lanièce au Théâtre des Variétés,
→ spectacle Les Madelon (Fontenay-le-Fleuyr),
→ Dvořak 9 au piano solo par Mařatka,
→ La Double Inconstance de
Marivaux à Richelieu,
→ madrigaux de Marenzio et Lejeune à la Bibliothèque de Versailles,
→ concert de la Fête de la Musique du Chœurs de l'Orchestre de Paris,
→ deux concerts de musique de chambre incluant Koechlin, au
Conservatoire de Bourg-la-Reine,
→ pièces symphoniques de Nováček, Warlock et Delius par van Lauwe,
→ Rigoletto avec Grigolo et
Lučić à Bastille,
→ Nozze di Figaro avec la
Chambre de Paris
→ quatuors de Kodály, Bella et Tansman par le Quatuor Airis au Centre
Culturel Tchèque,
→ Tableaux d'une exposition pour quintette à vent à Soubise,
→ Hippolyte de Garnier au
Studio-Théâtre,
→ L'Écume des jours à la
Huchette…
→ et bien d'autres.
Certains font mal à relire, mais je n'avais pas toujours le choix (ni
l'envie de vivre aussi reclus qu'en conclave, contrairement aux
apparences les spectacles ne sont pas du tout mon activité prioritaire).
Et je ne parle que de l'Île-de-France : on voit la difficulté pour
donner, malgré tout, un avis global sur la saison. Il faudrait être
beaucoup plus centré sur un répertoire précis, voire s'y mettre à
plusieurs, or en cette matière comme en beaucoup d'autres, je ne suis
que ma fantaisie…
3. Bilan général et comptes-rendus de concert
La plupart de ces concerts ont été commentés, je
n'ai pas la patience d'aller récupérer plus de cent liens, comme les
autres années, mais ils se retrouvent facilement en entrant les
mots-clefs dans la boîte de recherche à droite, ou, pour beaucoup, en
regardant dans le chapitre « Saison 2016-2017 » (les notules les plus
complètes ne sont pas classées là, mais il y a déjà une certaine masse
à parcourir).
En revanche, je commence la remise de prix par le
plus important : les œuvres révélées, les plus beaux spectacles de la
saison, les compagnies à suivre.
3a.
Œuvres découvertes
Je vous renvoie d'abord vers la notule-éditorial de la prochaine saison, qui
énumère les nombreux opéras rares remontés cette saison (§B). Saison
faste, donc.
Entre celle qui s'achève et celle qui s'annonce, je ne puis me retenir
de considérer que le contraste est brutal.
A.
Pénurie de 2017-2018
La saison prochaine, l'Opéra de Paris ne programme
aucun opéra rare (déjà la tendance depuis l'arrivée de Lissner, mais vu sa connaissance du répertoire,
on peut difficilement lui reprocher de vouloir découvrir les
classiques), les Champs-Élysées se recentrent sur l'opéra italien grand
public ou glotto-compatible (seria
avec falsettistes, Rossini, Verdi), l'Athénée propose peu de grandes
productions lyriques, Bru Zane ne finance qu'un Faust
de Gounod (certes en version originale inédite, mais on ne peut pas
parler de découverte vertigineuse d'une œuvre occulte d'un style
nouveau !), et à Versailles le CMBV ne fait aucune grande recréation
français comme c'était d'ordinaire le cas (je m'en étais ému à la parution du programme), se contentant de
donner deux LULLY (la dernière production d'Alceste dans la région a dix ans,
et encore moins pour Phaëton)
– en revanche, Chateau de Versailles Spectacles programme aussi des
Cavalli rares et très bien distribués (cela m'intéresse beaucoup moins
que leurs F. Caccini ou Rossi, mais c'est incontestablement du neuf).
Le CNSM, lui, proposera Giulio
Cesare in Egitto pour sa grande production scénique annuelle.
À cela s'ajoute que les maisons qui contribuaient à
l'ouverture des horizons, comme Saint-Quentin-en-Yvelines (le Ring de poche de Dove-Vick, L'Élixir d'amour sur instruments anciens, Chimène
de Sacchini…) ou Herblay (Vanessade Barber, Zanetto
de Mascagni, Abu Hassan
de Weber, Falstaff de
Salieri et dernièrement du seria inédit)
ne proposent l'année prochaine, en opéra, que la production de l'ARCAL
de… Dido and Æneas
de Purcell, probablement l'œuvre la plus donnée de toutes (notamment
dans les petites maisons), du fait de ses faibles coûts de production
(que des petits rôles faciles à distribuer, un petit orchestre, une
œuvre courte qui coûte moins à préparer, qui se vend mieux au public,
un drame très ramassé et payant…). Ce n'est pas mal du tout, c'est une
œuvre qui peut se voir de plein de façons, mais quand on comptait sur
ces maisons, quitte à traverser toute l'Île-de-France au sortir d'une
semaine de boulot (combien de fois ai-je joint les confins de l'Oise à
Saint-Quentin…), c'est un peu en vain pour la saison qui s'annonce.
Reste l'Opéra-Comique, qui proposera la Nonne sanglante de
Gounod, dont on ne dispose que d'un disque CPO (très bon, mais on peut
faire plus précis linguistiquement et stylistiquement), et qu'on ne
joue jamais. Mais c'est pour la saison (suivant désormais l'année
civile) 2018, pas encore annoncée officiellement, et septembre à
décembre, ce sera seulement Mozart, Rossini et la création de Manoury
(miam, cela dit, mais la création pure répond encore à d'autres enjeux).
Lieu de toute évidence inspiré
de l'atmosphère du Palais Garnier dans Twin Peaks.
B. Comparaison biaisée
À la décharge de toutes ces vénérables institutions, il est vrai que la
saison qui vient de s'achever était particulièrement exceptionnelle en
matière de recréations
d'opéras (et pour la plupart en version scénique !) :
♦ Opéra de Paris : rien, mais Fleur
de neige
de Rimski-Korsakov n'avait plus été donnée depuis de l'époque de la
troupe, et peut-être plutôt à la Radio qu'à l'Opéra, une véritable
rareté en France ;
♦ Philharmonie : La Pucelle d'Orléans
de Tchaïkovski, de même, pas une première absolue (encore que, en
France, fut-ce déjà donné ?), mais un très réel dépaysement ;
♦ Champs-Élysées : La Reine de
Chypre d'Halévy (Bru Zane) ;
♦ Opéra-Comique : Le Timbre d'argent
de Saint-Saëns (et, jamais reprise en version scénique, Alcione de Marais) :
♦ Versailles : Les Horaces de
Salieri (CMBV, Bru Zane), Proserpine
de Saint-Saëns (Bru Zane) ;
♦ Athénée : L'Île du Rêve de
R. Hahn, The Lighthouse de
P.M. Davies (création française ?) ;
♦ Bouffes du Nord : Phèdre de
Lemoyne (Bru Zane) ;
♦ Saint-Quentin / Herblay / Massy / ARCAL : Chimène de Sacchini ;
♦ CNSM : Il Matrimonio segreto de
Cimarosa (pas redonné depuis Rousset il y a quinze ans, je crois) ;
♦ CRR : des extraits de Médée et
Jason de Salomon, d'Axur re
d'Ormuz de Salieri…
C'est-à-dire 3 tragédies en musique totalement inédites (dont Lemoyne
dont on ne disposait de rien)
; 4 partitions romantiques assez ambitieuses, là aussi jamais remontées
; 2 fleurons du répertoire russe jamais entendus, dans une vie de
spectateur du moins, en France.
Il est vrai que lorsque, dans la même semaine, il fallait enchaîner Les Horaces et Proserpine, ou encore Phèdre, Chypre et le Timbre,
on ne pouvait qu'être frappé par l'étonnante surabondance (des œuvres
de surcroît particulièrement abouties, et très adéquatement servies).
C. La
totalité du tableau
Pour la saison prochaine, en matière d'opéra, il faudra donc se
contenter de semi-raretés,
souvent liées à une œuvre par ailleurs très bien connue : Leonore de Beethoven à la
Philharmonie, Don Carlos de
Verdi à l'Opéra Bastille, formes primitives à peu près jamais données
en France d'œuvres qui y sont par ailleurs très fréquemment
représentées. Beethoven par Jacobs suscite la curiosité évidemment, de
même que Don Carlos dans une
version qu'on espère assez complète (sans doute avec la déploration,
peut-être aussi avec les Bûcherons et le ballet complet), servi par
deux superbes distribution (au français encore incertain pour la
seconde, avec Gerzmava, Černoch et Gubanova).
Mais, si on veut être tout à fait honnête, la saison apportera aussi
son lot de raretés lyriques, certes plutôt du côté de l'oratorio (où c'était
bombance à la Philharmonie, cette année déjà : Elias de Mendelssohn, Szenen aus Goethes Faust de
Schumann, Le Paradis et la Péri
du même, El Niño d'Adams…) : Elias à nouveau (avec les couleurs
encore plus typées anciennes de
Fribourg !), The Dream of Gerontius d'Elgar,
la Messe de Bernstein, la Sinfonia de Berio, et surtout,
celui-là hors de la Philharmonie, le bijou absolu (et très rare en
France) Christus am Ölberge
de Beethoven.
Par ailleurs, une bonne partie des inédits provient chaque saison
d'associations moins officielles, comme les Frivolités Parisiennes dans le
répertoire léger (pour la saison qui vient de s'achever : Ce qui plaît aux hommes de Delibes,
Le Petit-Duc de Lecocq, Gosse de riche d'Yvain), ou la Compagnie de L'Oiseleur (avec
accompagnements clavier assez extraordinaires), qui vient de révéler le
Stabat Mater de Grandval, Le Passant de Paladilhe et surtout
le legs d'André Bloch, avec Antigone
(très belle cantate du prix de Rome) et l'incroyable opéra
féerico-sarcastique Brocéliande – même avec piano, une explosion de
fantaisie et de couleurs, quelque chose de L'Enfant et les Sortilèges, mais
avec un bon livret et une couleur musicale quelque part entre Massenet
et Chausson.
Les Conservatoires aussi proposent quelquefois des titres imprévus, ou
les ensembles amateurs. Il faut rester à l'affût. Mais, clairement,
pour les exhumations à gros moyen et l'orientation des politiques des
salles, ce seront un peu les vaches maigres pour les opéras, hors de
Favart. Le Tribut de Zamora
de Gounod, attendu depuis si longtemps, n'est redonné par Bru Zane qu'à
Munich !
Je n'ai pas encore exploré l'offre en province pour la saison à venir
(peut-être l'objet d'une notule à la rentrée, comme la saison dernière
?), mais c'est évidemment une alternative toujours possible pour les
plus junkies d'entre nous.
Reproduction à l'échelle
inférieure de la grande salle de l'Opéra de Paris.
D.
Conclusions
Considérant la quantité d'offre, il y a largement de quoi s'occuper
(même sans mentionner la possibilité d'aller écouter davantage de
musique de chambre ou de faire davantage d'expositions…), ce n'est pas
du tout un drame. Mais, pour la documentation du répertoire, la
dynamique de fournir, chaque année, des nouveautés à un public motivé,
tirées du patrimoine, c'est une saison peu ambitieuse.
C'est surtout agaçant lorsque les moyens financiers colossaux, comme à
l'Opéra de Paris, permettraient aisément une prise de risque modérée
(un italien moins célèbre, un Verdi rare, un baroque français hors
Rameau ou un classique hors Gluck, un contemporain de Mozart, un
Massenet moins couru, un thème vendeur comme Le Vampire
de Marschner, Notre-Dame de Paris
par Schmidt ou Giulietta e Romeo
de Vaccai…) – je ne demande pas de monter dans la même saison Antar de Dupont, Thora på Rimol de
Borgstrøm, Merry Mount de
Hanson et Nikola Šubić Zrinski
de Zajc.
Et pourtant, ce serait possible, considérant que l'attraction de la
maison est telle que malgré des prix prohibitifs et un confort visuel
et sonore spartiate dans les deux salles, le remplissage avoisine les
100%, raretés ou pas, dès que ce n'est pas un répertoire trop exigeant.
Au contraire, l'ONP persiste à distribuer des gens qui ne parlent pas
les langues des œuvres dans des titres peu originaux, alors que sa
puissance financière et son prestige lui permettraient de faire un
carton plein avec des ouvrages un peu moins rebattus que les Mozart,
Rossini, Verdi, Wagner, Puccini les plus célèbres – qu'il faut aussi
donner, bien sûr, mais pas à l'exclusion de tout autre patrimoine…
Certes, dans les deux hangars qui lui servent d'écrin, ce serait un peu
du gâchis, mais au moins on aurait l'impression que la maison remplit
une mission qui excède celle du musée pittoresque pour touristes ou du peep-show glottique international.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Saison 2017-2018 a suscité :
Les
commentaires sur la première partie du mois d'avril-mai se
trouvent
ici.
Je tente une nouvelle forme, plus économe en temps. Je me suis essayé à
de rapides esquisses à la sortie des concerts – non plus globales, mais
attachées à quelques détails, assez la philosophie que je peux me faire
du commentaire de spectacle, une collection de petits événements,
d'évidences jusque là masquées… (plutôt que d'établir si le chef est un
génie / un imposteur / un routinier ou si la soprane a un bon
professeur de chant)
Depuis le printemps, je publie donc en temps réel (pendant les
ouvertures à l'italienne ou les arias à colorature, ça fait passer le
temps[1]) une poignée
d'impressions après le concert, via le compte Twitter attaché
à Carnets sur sol. Et je me
dis que c'est au moins aussi intéressant que les impressions globales
que je donnais, en résumé global : le format et les circonstances en
rendent la rédaction moins soignée, mais ce sont des détails plus
précis qui affleurent, sans chercher à parler de tout. Je retrouve la
philosophie des tentatives, jusqu'ici toujours un peu frustrantes,
d'écrire des instantanés sous
le calendrier annuel de septembre, ou bien de nourrir aléatoirement Diaire sur sol.
Par ailleurs (et surtout), comme ces babillages sont déjà écrits, ils
me libèrent du temps pour préparer des notules sur des sujets moins
éphémères et superficiels, s'il est possible, que mes impressions de
spectateur.
Je n'hésiterai pas à ajouter des précisions avec de petites flèches. → Oui, de très petites flèches !
Essayons. Comme pour le planning du mois, les avis sur l'intérêt du
format sont appréciés.
--
[1] Avant de recevoir des messages d'insultes de visiteurs de
passage, je précise l'absence de sérieux de la pointe. Et je dois
reprendre (très doucement, c'est toujours suffisant) de plus en plus
souvent mes voisins qui traitent leur messagerie pendant les concerts…
il faudra vraiment que les salles se mettent à faire des annonces
là-dessus.
A.
Disques et bandes
Sur le modèle des Carnets d'écoutes, une petite liste succincte
d'enregistrements écoutés au fil des jours (très loin d'être
exhaustive, juste au gré de ma fantaisie), comme je n'ai plus le temps
d'en faire proprement pour CSS. Ça peut toujours donner des idées ou
des envies.
♦ Une arrivée tout juste à temps à la
bibliothèque Marmottan de Boulogne pour La Tour de Nesle d' A. Dumas et Lucrèce Borgia de V. Hugo avec
leurs musiques de scène !
♦ Longtemps crues perdues, tout juste retrouvées, les musiques de
Louis-Alexandre Piccinni, petit-fils illégitime de Niccolò, en
réduction :
♦ Flûte, violon, violoncelle, piano. Écrit à l'origine pour un
orchestre complet.
♦ Ce sont des ponctuation très courtes, destinées à appuyer un moment
de théâtre, sans être non plus spectaculaires (du mode majeur
inoffensif).
♦ C'est agréable, mais témoigne une fois de plus du retard constant de
la musique sur les esthétiques littéraires :
♦ le Werther de Pugnani fait
du Haydn, les mélodrames de Dumas et Hugo du Beethoven de jeunesse, de
même Baudelaire par Godard ou Duparc…
→ Voyez la notule consacrée au Werther de Pugnani, musique écrite au XVIIIe siècle !
♦ Sur scène, la démesure et les coïncidences hénaurmes des situations
font sourire, mais finissent par fonctionner.
♦ L'équivalent de ces gros films spectaculaires auxquels on finit par
adhérer contre toute raison.
♦ Tout cela dans le cadre d'un colloque co-organisé par le @cmb_v
sur les musiques de scène.
♦ J'en ai profité pour discuter avec deux doctorants et les interroger
sur l'absence de scandale de Meyerbeer
–
→ en 1830, voir un héros fils du démon
culbuter une abbesse damnée sur l'autel
d'une sainte tout en dérobant une relique, ça me paraissait
raisonnablement suffisant
pour susciter une réaction, au moins
dans la presse catholique. Et pourtant, que des éloges sur la hardiesse
des décors, le pathétique de la situation, la variété de la musique, la
prégnance des atmosphères… rien sur la moralité de l'exercice.
♦ Même en province, l'accueil à Robert le Diable fut triomphal,
sans beaucoup de réserves morales.
♦ D'après mes interlocuteurs, c'est que la masse critique de jeunes
romantiques était déjà suffisante pour peser sur l'accueil des autres.
♦ Je ne suis pas complétement satisfait par la proposition, mais c'est
une autre piste qui s'ajoute aux miennes, pas si nombreuses à être
satisfaisantes (et sans nul doute moins étayées).
♦ Tout cela confirme que
1) Dumas c'est rigolo (admirable, il ne faut pas pousser) ;
2) décidément pas fanatique des Hugo en prose.
♦ Le grand affrontement avec d'Este est une accumulation minutieuse de
toutes les ignominies, c'est l'interminable gibet de L'Homme qui rit.
♦ Pour une version restituée, remarquez que les comédiens voulaient
garantir l'accent italien des noms et prononçaient donc… Férraré.
#perdu
♦ Retour d'Onéguine : que de détails subtils
qui fourmillent dans cette parition et qu'on n'entend vraiment qu'en
salle !
♦ C'est le paradoxe Tchaïkovski, tellement simple à écouter et
tellement sophistiqué à la lecture.
→ Ce serait un autre sujet de notule…
♦ Rien que le début, et tous ces thèmes folklorisants très intuitifs sont
en réalité farcis de chromatismes et
modulations.
♦ En salle, c'est l'occasion de relever certains détails comme les alliages de bois à l'unisson dont il
raffole :
♦ dans les symphonies, c'est plutôt clarinette-basson (profondeur), ici
hautbois-clarinette, ce qui procure un halo vibrant au hautbois.
♦ Autre détail, lorsque Tatiana indique Onéguine sans le nommer (он)
dans le tableau de la lettre (I,2),
♦ apparaît le motif de son
refus (нет! нет!) dans le dernier tableau.
♦ Ou la jalousie de Lenski, exprimée par un court motif hautbois puis
cor, qui revient lors de la supplication d'Olga en cor puis hautbois.
→ (acte II, tableau 1 – l'anniversaire
de Tania)
♦ Pour le fil sur l'œuvre, c'est là : twitter.com/carnetsol/stat…
Pour la soirée de Bastille, c'est ici (y étaient également quelques
compères…).
♦ Je veux Edward Gardner comme
directeur musical ! Déjà formidable dans la Première Symphonie avec le @nationaldefce ou au disque dans Walton,
♦ il imprime ici une palpitation et une intensité permanentes, sans
jamais se départir d'une forme de maîtrise et de hauteur. \o/
♦ Vraiment un enchantement de tous les instants dans une œuvre aussi
riche orchestralement ;
♦ dans l'acoustique exceptionnelle de Bastille pour les orchestres, on
ne s'alarme plus trop des petits sémaphores vaguement sonores là-bas.
♦ Fort bons d'ailleurs, Mattei
sonne très bien, avec de beaux graves (les sol 1 de son ensemble
d'entrée !) et une superbe stature scénique.
♦ Quel contraste avec Tézier qui grommelait ses sons magnifiques dans
son coin ; Mattei charismatique, ardent et distant comme son personnage.
♦ La voix de Netrebko est
devenue large et très assurée pour un rôle d'innocente timide (sans
parler du bronzage glorieux quand le livret la décrit récurremment
comme notablement pâle), mais les aigus s'illuminent remarquablement,
♦ et comme la diction de tous est inaudible dans le hangar à bateau, ça
passe très bien dans ces conditions. (On ne la dirait pas russe…)
♦ Mon chouchou Černoch
paraissait contraint, pas du tout radieux comme dans Rusalka dans les mêmes lieux,
j'étais un brin déçu.
♦ Et quelques autres petits plaisirs, les quatre bois solos magnifiques
(et un basson à la française aux aigus de cor anglais !),
♦ Gardner qui laisse claquer les timbales avec des têtes dures, de très
beaux ralentissements en connivence avec Netrebko…
20 mai Nielsen, R. Strauss, Ravel, Stravinski
par le Capitole, Crebassa et Sokhiev.
Philharmonie de Paris.
♦ En route pour la musique de scène d'Aladdin de Nielsen, pour l'une des pièces
majeures d'Oehlenschläger, le
grand dramaturge danois.
♦ C'est lui qui transcrit dans le paysage danois, en quelque sorte,
l'esprit des Schlegel et de Goethe. @philharmonie
♦ Surpris, à la lecture, de constater qu'Ibsen a beaucoup emprunté à
son Håkon Jarl pour sa meilleure pièce, Les Prétendants à la couronne.
♦ Auteur aussi d'une belle pièce sur le Corrège.
♦ Outre Ibsen, on dit qu'il a influencé Scribe ; je n'ai jamais pu
vérifier si Hugo l'a lu, mais indéniablement une parenté d'aspirations.
♦ Il est très peu joué et quasiment pas traduit, mais une fréquentation
de qualité, à laquelle la musique de scène de Nielsen rend hommage.
♦ La musique de scène complète, enregistrée par Rozhdestvensky (chez
Chandos), n'est pas extraordinaire, la Suite fait l'affaire (mais c'est
mieux lorsqu'elle est donnée avec chœur ad libitum).
♦ Quelques grands moments bien sûr : le dialogue hautbois-basson de la
Danse hindoue qui évoque la Symphonie n°4, la dévastation des
prisonniers façon n°5, et l'extraordinaire marché persan polytonal.
♦ Je me suis demandé pourquoi, @ONCT_Toulouse,
dans le final de l'Oiseau,
les altos et violoncelles en homophonie tiraient-tiraient
♦ pour les uns et tiraient-poussaient pour les autres. Vu le niveau
hallucinant, pas une simple divergence des chefs de pupitre ?
Pour le reste, toujours cet engagement impressionnant chez cet
orchestre. Pourtant je n'ai pas tout à fait sombré dans la douce
hystérie de l'extase musicale, justement parce que cette perfection un
peu « internationale » n'a pas autant de saveur pour moi que les
petites tensions, les petits accidents d'une formation plus modeste, ou
que des couleurs très typées. C'était magnifique néanmoins.
Je ne suis pas étonné que Xavier
n'aime pas Aladdin, et j'ai trouvé plus de limites à la pièce
en vrai qu'au disque, j'en conviens (notamment à cause des basses
toujours un peu épaisses chez Nielsen, contrebasses très mobiles mais
ça manque d'assise au bout du compte). Néanmoins c'est une très belle
œuvre, tirée d'une musique de scène pour Oehlenschläger, le passeur de
Goethe au Danemark et le modèle du jeune Ibsen – qui s'est servi du Håkon
hin Rige comme de canevas pour ses Prétendants à la Couronne,
une de ses meilleures pièces à mon avis. Bref, il faut le voir comme de
la musique scénique, et dans ce cadre, je trouve que son pouvoir
évocateur est assez puissant.
Par ailleurs, il y a quelques moments de bravoure comme le marché
polymodal, même s'il manquait le chœur ad libitum (et j'ai
trouvé, ici comme à plusieurs reprises dans le concert, que les
trombettes-trombones-tuba écrasaient un peu le reste du spectre, par
moment, surtout dans une salle où les cordes sont statutairement
défavorisées). C'est quand même remarquablement consistant pour un
hors-d'œuvre, par rapport aux jolies ouvertures qu'on nous sert parfois.
Pour l'amplification, je m'empresse de préciser que Marianne Crebassa
n'en a absolument pas besoin, et que du même endroit, on l'entendait
très bien auparavant. Mais là, ce son très global qui semblait sortir
des murs du parterre (simultanément à l'émission du son) était très
suspect.
J'étais apparemment assez seul à l'avoir remarqué (en revanche, un
autre spectateur m'a dit qu'il y avait eu de la sonorisation manifeste
pour l'Orfeo des Arts Florissants…), et la Philharmonie m'a
répondu catégoriquement que non, seuls les récitants étaient sonorisés.
C'est
étrange, dans la mesure où les instruments traditionnels du concert
Savall avait aussi été sonorisés, et où j'avais entendu entendu
Crebassa, même salle, mêmes places, de façon très projetée, mais sans
cette impression qu'elle a des bouches dans les murs. Vous
voyez, vous voyez, je parle déjà comme Maeterlinck… Je ne suis
pas pleinement convaincu (et ça m'a vraiment gêné, pas à cause de la
sonorisation, mais du résultat moins net qu'auparavant), mais je ne
veux compromettre la réputation de personne, donc je ne conteste pas
leur réponse (avant plus ample mesure, du moins).
27 avril Qui a tué la bonne à la tâche ?
Spectacle de la classe théâtrale (Emmanuelle Cordoliani) des étudiants
en chant du CNSM.
Salle Maurice Fleuret.
♦
Épatant spectacle au @CnsmdParis autour de la
domesticité : beaucoup de très beaux ensembles rares (Le Docteur Miracle de Bizet, Reigen & Miss Julie de Boesmans…),
♦ .@CnsmdParis avec certains de
mes chouchous (la subtile M. Davost, le tellurique E. Fardini), et de
très belles découvertes (les mezzos !).
→ Je vois au passage, dans le nouveau
programme de l'Athénée, qu'Edwin Fardini obtient un récital entier, au
même titre que Marianne Crebassa ou Stanislas de Barbeyrac, j'avais
confiance en son avenir (les voix graves aussi maîtrisées, et aussi
sonores, sont rares !), mais je suis enchanté de le voir se concrétiser
aussi vite.
♦ Déjà vu A. Charvet en photo, mais pour les deux autres, je vais mener
l'enquête, il manque un nom dans le programme. Bientôt sur CSS.
→ Après enquête : j'avais donc
particulièrement aimé le tempérament d'Ambroisine Bré. La voix est un
peu douce, pas forcément très grande projection, mais un scène de la
scène évident et une très belle musicalité.
♦ Deux heures sans entracte habitées de bout en bout, dans une
exploration littéraire et musicale suggestive et très complète ! @CnsmdParis
♦ Jamais vu de chœur au Concert des
Nations de Savall (l'Orfeo ne compte pas vraiment). Apparemment ad hoc,
excellent français !
#Alcione
♦ Une des choses étonnantes, à Alcione, était que Jordi Savall, qui bat
sur le temps, dirigeait aussi tous les récitatifs. Inhabituel.
♦ La Marche des Marins d'Alcione de Marais a vraiment des parentés
étonnantes avec Auprès de ma blonde (exactement la même époque).
Au chapitre des surprises, les solistes (Hasnaa Bennani et Marc
Mauillon, du moins), chantaient dans les chœurs. Quelle surprise
fulgurante que d'entendre la partie de Mauillon (partie de taille,
naturellement moins exposée dans les chœurs que les dessus et basses…)
faire tonner les contrechants des chœurs infernaux, à l'acte II !
Sinon, globalement, un spectacle qui ne m'a pas démesurément
enthousiasmé : la salle de l'Opéra-Comique n'a pas la meilleure
acoustique du monde (un peu étouffée) et surtout la scène sans cadre
choisie par Louise Moaty laissait les voix se perdre… Cyril Auvity ou
Sebastian Monti étaient inhabituellement fluets vocalement, alors que
ce soit d'excellentes techniques assez glorieuses pour ce répertoire.
Metteurs en scène, vraiment, avoir un mur de renvoi n'est pas un
accessoires, ça change tout pour faire porter la voix, et donc
l'émotion, des interprètes. Et sans doute pour leur confort vocal –
donc pour leur liberté scénique.
Néanmoins, alors qu'il s'agit de l'une des tragédies en musique
d'avant-Gluck que j'aime le moins, d'assez loin, je ne me suis pas
ennuyé un seul instant et y ai enfin trouvé des clefs d'écoute.
9 mai Récital de la classe d'ensemble
d'ensembles vocaux du CNSM : Pelléas, Chabrier, les Cendrilon.
Salle Maurice Fleuret.
♦ Ce soir au @CnsmdParis :
ensembles vocaux tirés des Cendrillon d'Isouard, Viardot, Massenet (duo
et scènes du premier tableau du III), plus Pelléas (fontaine et souterrains !)
et L'Étoile de Chabrier
(quatuor des baisers).
♦ Vous avez eu tort de ne pas venir… Je suis encore tout secoué de ce Pelléas de Marie Perbost,
Jean-Christophe Lanièce et Guilhem Worms… au disque, le piano paraît
mince,
♦ .@CnsmdParis mais dans une
petite salle, le piano de Damien Lehman en révèle toutes les aspérités
rythmiques et harmoniques… quel voyage !
♦ (et puis le plaisir plus superficiellement narcissique d'avoir eu
raison contre un prof du CNSM sur une question de chronologie)
#NonMais
11 mai Récital de la classe de lied et de
mélodie de Jeff Cohen au CNSM
Salle d'orgue.
Rituel annuel pour moi, l'événement qui m'a rendu indéfectiblement
fidèle au CNSM… entendre d'excellents techniciens vocaux pas encore
abîmés par les violences de la scène, accompagnés par de vrais
accompagnateurs inspirés (et pas leur chef de chant perso ou le
pianiste soliste à la mode), dans des programmes variés et souvent
originaux. Pour le lied et la mélodie, c'est très rare.
♦ Et puis ce sera @CnsmdParis. Pas de #MarrecProtégés
ce soir (et un nouveau venu), mais quel programme !
Nuits persanes de Saint-Saëns, Fables de La Fontaine de Caplet, Songs of Travel de Ralph Vaughan Williams…
♦ Superbe découverte d'Olivier Gourdy,
les Nuits Persanes incluaient
les mélodrames de Renaud, et Pierre
Thibout (1,2) toujours aussi prégnant !
→ Les Nuits persanes
sont une orchestration / réorganisation des Mélodies persanes de Saint-Saëns, son plus bel
ensemble de mélodies. Ici jouées avec piano, mais dans l'ordre du poème
symphonique, et avec les parties déclamées sur la musique et les
interludes (réduits pour piano).
Olivier Gourdy est un
enchantement : une voix grave radieuse et maîtrisée, pas du tout ces
beaux naturels frustes qu'on rencontre si souvent dans ces tessitures
(l'aigu est très bien bâti, ici). Ses extraits du Winterreise étaient assez forts, et
assez exactement calibrés pour ses qualités expressives.
12 mai Bizet – Les Pêcheurs de Perles – Fuchs, Dubois, Sempey, ON Lille,
Alexandre Bloch
Au TCE.
C'était le rendez-vous du tout-glotto
parisien – ce qui, en raison de mes mauvaises
fréquentations, ne m'a que fort peu laissé le loisir de rédiger quoi
que ce soit.
J'ai été tout à fait enthousiasmé par la direction d'Alexandre Bloch : chaque récitatif
est ardent, l'accompagnement pas du tout global et un peu mou, mais au
contraire calqué sur le drame, tranchant, expansif. Et une gestion des
libertés rythmiques des chanteurs qui montre un grand talent de fosse.
Le National de Lille n'est pas l'orchestre le plus joliment coloré du
monde (toujours un peu gris), mais il compense totalement par cette
énergie, en faisant des Pêcheurs
un drame palpitant plutôt qu'une jolie carte postale
(extrême-)orientalisante.
Côté glottologie :
¶ Julie
Fuchs gère remarquablement l'élargissement de sa voix, sans
sacrifier la diction ni la couleur, avec beaucoup de naturel – je ne me
figure pas le travail gigantesque que ce doit être pour passer aussi
promptement des coloratures les plus légers à de vrais lyriques.
¶ Cyrille Dubois est un peu
limité par la puissance, mais la qualité de la diction est, là aussi,
très bonne. Je trouve qu'il ajoute un peu de patine à sa voix, la
projette moins franchement, pour semble un peu plus lyrique, mais rien
de bien méchant. Et les glottophiles purulents (pourtant très nombreux
dans la salle) ont grandement acclamé son air malgré la nette rupture
vers le fausset de sa dernière phrase. Si même les
glottophiles-héroïques se mettent à s'intéresser à l'essentiel, le
monde peut peut-être être sauvé.
¶ Agréable surprise chez Florian
Sempey, dont j'ai déjà eu l'occasion de dire qu'il incarnait
assez exactement une façon de (bien) chanter que je n'aime pas, du tout
: voix trop couverte (ce qui abîme la diction, aplanit son
expression et limite sa projection), une seule couleur vocale, nuances
dynamiques très limitée (du mezzo-piano
au forte, pas beaucoup plus),
postures de fier-baryton assez univoques… Pourtant, dans le rôle payant
de Zurga, qui a depuis toujours – comme en atteste ceci, gribouillé alors que je n'avais pas dépassé
ma vingtième année… – attiré mon plus grand intérêt, je remarque au
contraire qu'il fait l'effort de moins couvrir le haut de la tessiture,
ce qui réinsuffle de la couleur et limite les aigus. D'une manière
générale, le personnage, sans disposer d'une gamme de nuances infinies,
fonctionne bien, pas du tout de frustration cette fois-ci, même si je
pourrais citer des dizaines d'autres titulaires plus à mon gré (et
moins chers).
Schadenfreude assumé : Sempey
fait une grosse contre-note (à vue d'oreille un la, un si bémol,
quelque chose comme ça, d'un peu exceptionnel pour un baryton) à la fin
d'une pièce collective (il faut que je réécoute la bande pour redire
laquelle)… il prend la pose et attend les applaudissements… tandis que
le public, qui n'est pas sûr de devoir applaudir à chaque numéro,
hésite et ne se décide pas. C'était cruel, parce qu'il réalisait
vraiment un joli exploit, mais j'avoue que j'étais assez content qu'il
ne soit pas récompensé pour étaler de la glotte pure. (Très beau succès
aux saluts au demeurant, et assez mérité.)
Très belle soirée, et en réécoutant cette œuvre
(celle que j'ai le plus vue sur scène, je m'aperçois, à égalité avec le
Vaisseau fantôme et Così fan tutte !), je suis une fois
de plus saisie par l'absence absolue de superflu : tout est marquant,
intense, inspiré, pas une seconde ne paraît un pont simplement
nécessaire, un petit remplissage statutaire. Peu d'œuvre ont cette
densité en mélodies incroyable, cette variété de climats, tous
superlatifs, qui s'enchaînent. Même dans les airs, souvent le point
faible en la matière, rien à moquer – « Me voilà seule dans la nuit »
est même à placer au firmament de tous ceux écrits. C'est encore le duo
d'amour que je trouve le moins renouvelé.
Elle est revenue en grâce, j'ai l'impression, après
une éclipse dans les années 70 à 2000 avec l'internationalisation du
répertoire, et cette fois-ci en grâce à l'échelle du monde… Ce n'est
que justice, je ne vois pas beaucoup d'opéras français du XIXe siècle
de cette constance – que ce soient les tubes comme Faust ou les gros chefs-d'œuvre
comme Les Huguenots. Et
particulièrement accessible avec ça.
15 mai Debussy – Pelléas et Mélisande – Ruf, ONF, Langrée
Au TCE, avec Petibon, Bou, Ketelsen – et Courcier, Brunet, Teitgen.
Pour
l'instant, étrangement, ça ne m'a toujours pas bouleversé en salle…
[...] Non, même Braunschweig, c'est vraiment l'œuvre qui ne prend pas.
Au piano (alors que je n'aime pas Pelléas au piano d'ordinaire) ça
passait bien mieux lors d'extraits entendus mardi au CNSM… c'est assez
étrange.
Je tâcherai de me
placer au-dessus de la fosse pour profiter de l'orchestre, au TCE, on
verra si ça change quelque chose.
En effet. Je suis sorti complètement euphorisé
de l'expérience, chantant les répliques des cinq actes dans le désordre
dans les rues parisiennes…
Distribution vraiment parfaite pour les six principaux,
orchestre incroyablement intense, mise en scène sobre, adaptée au lieu
(angles de vue réduits), pas mal vue… et puis la musique et le texte,
toujours immenses.
C'était une orgie du début à la fin. Je ne veux plus jamais écouter de
musique, voilà, c'est fini.
La conversation se poursuit :
● [Bou]
J'étais étonné
qu'il chante encore Pelléas à ce stade de sa carrière, alors qu'il fait
beaucoup de rôles de barytons graves, voire de basses baroques. Donc
j'étais enchanté de l'entendre : et le côté très mâle de la voix est
compensé sur scène par son allure juvénile – j'ai totalement acheté le
côté postadolescent.
Pour les aigus, c'est vrai, c'est étonnant, la
voix est magnifique et extraordinairement épanouie dans les aigus,
jusqu'au sol 3, très facile, sans aucune fatigue… mais les sol dièses
sont difficiles, presque escamotés, et les la 3 ratés en effet. Mais
honnêtement, je m'en moque… ces la ne sont pas forcément des points
culminants, et le second, amené par une phrase entière en fausset,
s'intègre très honnêtement au reste.
● [Ketelsen]
La voix perd en impact lorsqu'il chante
fort, se plaçant plus en arrière et couvrant beaucoup, mais sinon,
c'est vraiment du cordeau. Hier soir, un mot manquant (pas le seul, pas
mal de décalages, Petibon et Teitgen, surtout – quelques-uns vraiment
évident, mais sinon, difficile de faire autrement, sur scène dans cette
œuvre) et un déterminant changé (« le » au lieu de
« mon », quelque chose comme ça…), c'est tout. Diction
immaculée, vraiment digne d'un francophone, voix franche… un peu sombre
pour mon goût personnel, mais vraiment au-dessus de tout reproche, et
très convaincant, même physiquement dans son rapport à la mise en
scène.
● [Petibon]
J'aurais cru que tu n'aimerais pas ces
sons droits (à un moment, elle fait même un son droit qui remonte, à la
manière des « ah ! »
de la tragédie lyrique ), mais oui, tout est très maîtrisé. J'aime moins la
voix que Vourc'h, mais en salle, elle m'a plus intéressé, comme plus
libre – possiblement parce que j'étais beaucoup plus près.
C'est vrai qu'elle chante le rôle depuis longtemps, en plus (j'ai une
bande au NYCO au début des années 2000, avec piano). Elle a beaucoup
mûri sa voix et son personnage (pas aussi intéressant à l'origine,
évidemment).
●
Pour moi,
on peut déjà considérer, si on ne regarde pas aux quelques notes
manquantes chez Bou ou décalées chez les autres, qu'on est dans la
perfection, si on considère le résultat. Souvent, il y a un chanteur un
peu moins bon (ici, c'était Arnaud Richard en berger et médecin, ce
n'était pas bien grave), quelque chose qui ne prend pas. Non, vraiment
pas ici. Et l'orchestre était l'un des plus beaux que j'aie entendus
dans l'œuvre, peut-être même le plus beau, le plus intense, le plus
détaillé.
Ou sur Twitter, avec peu de détail mais une petite
#PelléasBattle avec plein de citations.
♦ Ce soir. Pelléas. @TCEOPERA. Ce n'est pas ma
fauuuuute !
(C'est quelque chose qui est plus fort que moi.)
♦ « Et la joie, la joie… on n'en a pas tous les jours. »
@TCEOPERA#RandowStyle
♦ Mais tout est sauvé ce soir. Quelle
musique, quel texte, quel orchestre formidable ( @nationaldefce
), quel plateau parfait !
♦ Même la mise en scène de Ruf, très sobre,
bien conçue pour ce théâtre, fonctionne parfaitement. Et Langrée
respire l'expérience partout.
♦ Assez hystérisé ce soir ; et déjà une demi-douzaine
de notules en vue sur plein de détails. \o/
#PelléasRulz
♦ Complètement euphorisé, je chante les répliques des
cinq actes dans le désordre dans les rues de Paris…
♦ Yniold exceptionnel,
déjà, et tous les autres aussi, à commencer par l'orchestre. Ce
hautbois solo, ce cor anglais, ces cors, ces altos !
♦ @OlivierLalane@ChrisRadena
L'illusion était remarquable : à côté, même Julie Mathevet, c'est
Obraztsova !
♦ @guillaume_mbr Il faut dire que le V est
toujours un peu tue-l'amour, et que Langrée réussit paradoxalement plus
de continuité dans lII,4 que le IV,2 !
♦ Mais même au V, la séquence de Golaud insoutenable, et cet ut dièse
majeur final dont on voudrait qu'il ne finît jamais !
♦ Pelléas, c'est un comme les épisodes de Star Wars, farci d'Easter eggs pour les fans… le
nombre d'autoréférences discrètes, incroyable.
♦ Et les fans sont tout aussi fanatisés, bien sûr. Avec raison. (Pas
comme avec le poète du dimanche Wagner.)
♦ Bien, je vous laisse, je dois arranger mes cheveux pour la nuit.
(Pourquoi avez-vous l'air si étonnés ?)
24 mai Mahler, Symphonie n°2, Orchestre
de Paris, Daniel Harding.
À la Philharmonie de Paris.
Au
chapitre des anecdotes, A. Cazalet a couaqué, pané et pigné tout ce
qu'on voudra, comme quoi être méchant n'est pas gage de qualité
artistique. (Je
dis ça je dis rien.)
Après Cologne, passage par la
Philharmonie, donc. J'ai beaucoup aimé la conception de Harding, des
cordes très mordantes (j'aime beaucoup dans l'absolu, mais c'est
véritablement salutaire dans cette salle où elle sont statutairement
défavorisée), des détails très lisibles, une battue bien régulière et
un tempo rapide. C'était même un peu droit à la fin, sans ruptures de
métrique spectaculairement audibles, mais très beau néanmoins sur
l'ensemble du parcours – de loin le plus beau premier mouvement que
j'aie entendu, peut-être même en incluant disques et bandes.
Seule petite frustration très
évitable : l'orgue distrait trop à la fin, et couvre le chœur, ça
enlève l'impression d'apothéose patiemment bâtie et se fond mal avec le
reste. Par ailleurs trop fort, pas adroitement registré, ça ne
fonctionnait pas et empêchait de s'intéresser simpement à la fin – un
peu comme ces percussions exotiques que tout le monde regarde au lieu
d'écouter la musique…
Mais enfin, c'était excellent, le
moelleux des trombones (et du tuba, on n'a pas tous les jours de beaux
tubas !), le hautbois solo très présent, les fusées de cordes
extraordinairement nettes, l'impression d'un ensemble vraiment engagé,
d'une progression permanente… J'ai trouvé l'orchestre encore meilleur
que sous Järvi.
Et l'œuvre, je n'en dis rien parce
que ceux qui vont poster dans ce fil ou le lire l'ont tous dans
l'oreille, mais c'est bien beau tout ça.
Sur l'orgue spécifiquement :
J'ai trouvé ça étonnant aussi, mais à mon avis c'est
difficile à régler dans cette salle (sur le côté du second balcon de
face, j'entendais clairement plus l'orgue d'une oreille que d'une
autre), et surtout ça tient à l'instrument de type néoclassique : il
n'y a pas l'épaisseur d'un bon Cavaillé-Coll, c'est tout de suite
translucide, des sons blancs qui traversent l'orchestre et se fondent
mal.
D'une manière
générale, de toute façon, je n'aime pas ces ajouts d'orgue dans les
finals : ça détourne l'attention, et ça prive finalement de l'essentiel
(pour quelques pauvres accords plaqués qui figurent déjà dans
l'orchestre et le chœur…). Le moment où l'humanité du chœur advient, on
nous met une grosse bouse au timbre complètement distinct par-dessus,
et entrecoupée de silence, difficile de rester dans la musique.
Donc ce n'est pas
tant la faute de Harding à mon avis, mais ce n'est pas pire que si mon
voisin avait un peu gigoté à ce moment, ça ne ruine pas non plus un
concert.
25 mai Motets de Buxtehude, Bernier et
Telemann par Françoise Masset.
À Saint-Saturnin d'Antony
♦ Mission Françoise Masset <3 cet
après-midi, avec Bernier, Buxtehude (un motet-chaconne) et Telemann, à
Antony.
→ Avec les deux
violonistes du quatuor Pleyel.
♦ Nous sommes 3 spectateurs dans la salle et ça
commence dans un quart d'heure. #oh
♦ J'aime beaucoup le tout jeune
gothique de Saint-Saturnin.
♦ Finalement s'est rempli au dernier moment, plutôt bien.
Diction toujours incroyable et l'aigu toujours aussi lumineux. <3
♦ Motet de Bernier qui mélange les sources
liturgiques, traitement très virtuose et italien, pas le Bernier que
j'aime le plus.
♦ En revanche, Telemann extraordinairement expressif,
et Buxtehude débridé (une chaconne à quatre temps en feu d'artifice !).
C'est épatant : Françoise Masset a toujours eu un timbre avec une belle
clarté sur une sorte d'appui blanchi, comme une voix mûrissante, et il
n'a pas bougé d'un pouce depuis ses débuts. Et toujours ce sens
particulier de la diction.
28 mai Orgue baroque français,
contemporain français, et improvisations saxophone-orgue. Chapelle Saint-Louis de la Pitié-Salpêtrière.
♦
Concert du Mage / Clérambault et improvisations
saxophone-orgue à Saint-Louis de la Pitié-Salpêtrière.
♦ Orgue vraiment difficile (un peu grêle, plusieurs jeux à
réharmoniser),
♦ et on sent (inégalité et agréments) que ce n'est pas le répertoire
premier de l'organiste. Néanmoins chouette alternance !
♦ Pas adoré la pièce d'Yves Arques : Décroissance ne figure guère son
programme (économique !), et n'apporte pas grande substance musicale. ♦ En revanche, Noire Acmé de
Tom Georgel, sorte de rondeau modernisé, est immédiatement opérant, et
très agréable.
♦ Malgré ses appuis nettement écrits, la Chaconne de Buxtehude flotte
comme un canevas harmonique brahmsien ; pas évident de jouer sur cet
orgue.
♦ Les tuilages de la Canzone de Bach, est-ce une question de pratique,
sont beaucoup plus nets et mieux registrés.
♦ Dans ce plan en étoile un brin labyrinthique, on trouve aussi un
orgue de chœur dans un coin (mais pas d'antiphonie possible).
♦ Ultima latet – la dernière
heure t'est cachée. La maxime oklm dans un hoſpital.
Et d'autres remarques sur l'iconographie du lieu dans le fil Twitter correspondant.
2 juin Déserts de Varèse et Dracula de Pierre Henry.
Le second dans une version ré-instrumentalisée (à partir des bandes
magnétiques d'origine).
♦ C'était donc le @theatreathenee, au détour d'une
issue de secours qui n'est manifestement destinée qu'au péril imminent.
Quel dépaysement !
♦ Toujours aussi indifférent à la partie bande de Déserts de Varèse. La
partie instrumentale, tant copiée depuis, très impressionnante.
♦ En revanche je la trouve plus agréable en retransmission que dans un
petit théâtre (toujours fort volume !).
♦ C'est aussi le risque de monotonie avec les pièces sans discours
harmonique repérable (malgré les échos de strates / motifs / timbres).
♦ Néanmoins, je suis très content, je voulais découvrir l'œuvre en
salle depuis longtemps et ça fonctionne plutôt bien.
♦ Je suis à présent en train d'écouter l'arrangement pour ensemble de
Dracula de Pierre Henry… à l'extérieur de la salle !
♦ Tuba contrebasse à fond, grosse caisse permanente, et surtout le son
blanc des haut-parleurs. Même derrière les portes, ça fait mal !
♦ J'avais été avisé de me placer à l'écart, je n'ai pas été piégé !
♦ Et puis ce n'est pas comme si je perdais la subtilité extraordinaire
de la musique d'Henry :
♦ serviles ressassements des préludes de Siegfried et Walküre, avec
ajouts de petits bruits d'oiseaux ou de clochettes,
♦ saturation permanente de l'espace sonore… cela manque tout simplement
d'esprit, un comble quand on utilise Wagner.
♦ On croirait qu'Henry s'est arrêté aux disques d'ouverture et n'a
jamais vraiment écouté Wagner pour jouer les mêmes scies très peu
variées !
♦ Seul micro-moment de grâce, la fin de l'orage de la Walkyrie, où «
Wes Herd dies auch sei » est esquissé par un piou-piou. Sourire.
♦ Je ne quitte *jamais* un spectacle avant terme, hors contraintes
physiques majeures,mais devoir écouter la fin de l'extérieur, jamais
fait !
♦ Voilà que c'est pareil pour le Crépuscule, on dirait qu'il n'a écouté
que le début du Prélude du Prologue. |:-|
♦ Et je commente en direct le concert à la manière des événements
sportifs, une première aussi ! :o
♦ En attendant la fin – comment peut-on rendre Wagner si gras et si
trivial ?
(la réponse pourrait contenir le mot
tubas) –
♦ Comble de pied-de-nez, la pièce s'achève juste avant un moment
parfait pour ces nombreux cuivres,
♦ sur un accord non résolu, celui qui précède l'éclatement du thème du
Walhall dans Rheingold. #insoutenable#DéclarationDeGuerre
22 mai Récital de la classe d'accompagnement
vocal d'Anne Le Bozec.
À la cathédrale Saint-Louis des Invalides.
Le fil Twitter peut en être suivi ici.
♦ Invalides : récital de lied (classe d'accompagnement A. Le Bozec @CnsmdParis) déplacé dans la
cathédrale pour cause de courses automobiles !
♦ Étonnant, quantité de gens « importants » (musiciens, journalistes
célèbres) dans l'assistance, pour un récital d'accompagnement du CNSM.
♦ (quand ce n'est pas aux Invalides, la nature de l'auditoire est assez
différente)
♦ Des Wagner en français, des pièces de circonstance évoquant la
défaite de 70… et tout cela remarquablement joué.
♦ Même la pièce de J.-B. Faure n'est pas son tube Les Rameaux (mais
tout aussi simple et persuasif !).
Un programme épatant : mélodies et
lieder de Liszt, deux Wagner en français, Cornelius, Jensen,
Rheinberger, Saint-Saëns, Bizet, Massenet, Duparc, d'Indy, Chausson…
à quoi s'ajoutaient les Souvenirs de Bayreuthde
Fauré & Messager (sans reprises, mais intégraux, joué comme de la
grande musique par Jean-Michel Kim et Simon Carrey !) et, sommet de
l'ensemble, cette chanson de Jean-Baptiste Faure – grand baryton, et
compositeur simple et efficace dont on a beaucoup joué (moi inclus) sa
mélodie sur Les Rameaux (une
faveur qui se poursuit chez les anglophones). Ici, Pauvre France !, une évocation
cruelle de la défaite de 1870, avec sa Marseillaise en lambeaux.
Outre mes chouchous vocaux (le glorieux Edwin Fardini, la délicate
Cécile Madelin, la prometteuse Makeda Monnet, le moelleux de Brenda
Poupard…) dont j'ai eu plusieurs fois l'occasion de parler, l'occasion
d'apprécier les accompagnateurs, tous excellents sans exception. Quelle
différence avec les sous-pianistes de jadis, qui n'exprimaient rien
d'autre que la terreur de couvrir la voix du soliste.
Parmi cette excellente troupe, de belles choses à signaler plus
particulièrement : ainsi Jeanne Vallée
manifeste une précision miraculeuse dans l'accompagnement, toujours exactement au même endroit que sa
chanteuse, même dans les parties librement déclamées ; ou bien Cécile Sagnier, pour de belles
constructions sonores – un beau crescendo
enveloppant dans le « Tournoiement » des Mélodies persanes (encore !) de
Saint-Saëns.
Et surtout Célia Oneto Bensaid,
déjà une très grande : des traits (et ces petites anticipations de
basse caractéristiques) dignes des pianistes solistes dans le Liszt
virtuose de Die drei Zigeuner, qui n'empêchent
nullement une transparence très articulée, jusque dans l'insignifiant
accompagnement harpé de la Romance
de Mignon de Duparc où la transparence absolue et la finesse de
l'articulation forcent le respect… le tout déposé sur un son d'une très
grande classe. Un accompagnement de cette qualité dispense quasiment de
disposer de bons chanteurs, rien que l'écouter nous raconte tous les
mots du poème.
C.
Absences
Pour être encore un peu plus long, je mentionne que je n'ai pas pu tout
faire : j'aurais voulu voir Tafelmusik
à Écouen par des membres du CNSM, Ce
qui plaît aux hommes de Delibes au Théâtre Trévise par les
Frivolités Parisiennes, la Cinquième Symphonie de Sibelius par la BBC
Wales à la Seine Musicale, le programme Lalo-Dukas-Ravel des siècles,
la Médée de Charpentier par
Pynkosky et Toronto, le programme Vierne-Podlowski-Koster de Vincent
Lièvre-Picard au Conservatoire de Fresnes, l'Ascension de Messiaen et
la Sixième Symphonie de Widor à Saint-Sulpice, Louis Saladin et
Salomone Rossi par un chantre du CMBV aux Menus-Plaisirs, l'Exquien de
Schütz et des motets de la famille Bach par Vox Luminis, Lura à
l'Espace Cardin, les grands motets de Lalande par Dumestre et Šašková à
la Chapelle Royale, le demi-Winterreise de Bostridge-Drake avec du
Britten au Musée d'Orsay, Charpentier par La Chanterelle et Martin
Robidoux, entendre enfin l'ensemble vocal explorateur Stella Maris…
J'avais même prévu de marcher 15km aller (et autant retour) pour voir
le trio chouchou Sōra dans Chausson (et Kagel et
Ravel) à Villecerf, loin de tout réseau hors transport scolaire, mais
par les premières grosses chaleurs (30°C ce jour-là, et sur terrain
découvert), ce n'était pas raisonnable.
Mais, pour des raisons de simultanéité / prix / disponibilité
professionnelle / circonstances / envie, j'ai dû me contenter du (déjà
trop large) contenu exposé ci-dessus.
D.
Balades
Enfin, puisque la saison s'y prête, j'ai aussi mené quelques périples
sylvestres (souvent nocturnes) dont certains commentés : la rencontre
de Jeanne Poisson en forêt de Sénart, le bois des Roches de Saint-Chéron (avec un bout d'Exposition Universelle), la voie Louis XIII en forêt de Verrières, ou encore
dans les champs de blé de la plaine de France, seul au milieu des
sangliers (périple complet)…
Voici
pour ces points d'étape. À bientôt pour de nouvelles aventures !
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Saison 2016-2017 a suscité :
France Musique vient d'en diffuser le son, tandis que la vidéo est déjà disponible depuis un moment sur
CultureBox : l'occasion de publier un nouveau point d'étape de ces
remarques autour d'Alcione.
Après la mort de LULLY,
les compositeurs essuient échec sur demi-succès auprès du public (et ne
peuvent plus se fonder sur le goût du roi, qui s'est détourné des
spectacles sous l'influence de Madame de Maintenon), tandis qu'ils
explorent des thèmes et des intrigues de plus en plus sombres, adoptent
une musique de
plus en plus raffinée et complexe. Il existe bien sûr des
exceptions (Tancrède est un
immense succès, Callirhoé réussit
bien), mais le petit nombre de triomphes francs de 1690 à 1720 est
assez frappant.
Parallèlement, les grands succès du théâtre lyrique
sont remportés par les opéras-ballets ou les tragédies plus galantes.La Motte est habile à transformer
des sujets élevés en prétextes à danse – Omphale,
écrit pour Destouches, en est un sommet ; pas d'action, seulement des
situations qui permettent de danser dans des contextes divers.
La mort de LULLY ouvre la voie à
davantage d'influences italiennes, après lui qui avait œuvré pour
un style plus purement gallican. C'est du moins ce qu'en disaient les
contemporains, parce que LULLY est incontestablement
plus italianisant que Cambert qui le précède (Pomone,
la première expérimentation de type opéra développé, sur un livret du
directeur de l'Académie Royale de Musique, Perrin), et pas forcément
moins que du Mont, également d'une génération antérieure (et considéré
comme marqué par les influences italiennes.
En revanche, à la lumière de ceux qui le suivent, il
conserve une rectitude, un hiératisme plus spécifiquement français.
Il existe une notule sur la question de ce que
recouvre la notion d'italianisme à la fin du XVIIe siècle, très
différente de ce que l'intuition du mélomane d'aujourd'hui pourrait
croire. Pour le dire vite, l'écriture
italienne, c'est non pas la virtuosité superficielle des opere serie du XVIIIe siècle, mais
:
¶ la surprise harmonique ;
¶ la richesse du contrepoint ;
¶ l'utilisation de figures orchestrales virtuoses (batteries de cordes
répétées, par exemple) ;
¶ airs avec accompagnement d'un instrument soliste.
Ariette d'Alcione à l'acte V,
avec solo obligé de « flûte allemande » (traverso) et vocalisation
ornée, dans le style italianisant.
Parmi les compositeurs les plus atteints par
cette renommée (presque infamante, quasiment de la trahison à l'aune de
l'esthétique) après la disparition de LULLY :
♠ Charpentier (chez qui la recherche du contrepoint et de l'harmonie
sont particulièrement flagrantes),
♠ F. Couperin (malgré la prétention des « Goûts réunis »),
♠ Campra (pourtant mélodiquement très français, mais les nombreux airs
avec instruments solo et l'harmonie sophistiquée lui ont valu cette
réputation),
♠ Lorenzani (son opéra est perdu, mais sa musique sacrée en témoigne
vivement),
♠ … et Marais.
À ceux-là, il faut ajouter tous les auteurs de cantates, genre emprunté
à l'Italie et où l'air à double solo (vocal et instrumental) est la
règle : Morin, Clérambault, Bernier, Montéclair…
En somme, ce sont plutôt les compositeurs qui échappent à la suspicion
qui se font rares. Desmarest ou J.-F. Rebel restent suffisamment dans
l'imitation LULLYste pour ne pas être inquiétés, et la
musique de La
Coste sans doute pas assez fulgurante pour être considérée italienne.
Destouches, malgré son soin du contrepoint et des traits réellement
italiens (les battues de cordes dans la colère de Corésus, au II de Callirhoé), semble avoir été moins
désigné à la vindicte comme agent subversif ultramontain.
Quoi qu'il en soit, la couleur
harmonique très spécifique de Marais –
l'un de ceux qu'on peut identifier le plus facilement, je trouve, au
sein d'un répertoire où les styles sont assez homogènes – le place du
côté des Italiens, plus quelques autres petits raffinements.
Il y a chez Marais toujours ce voile
un peu mélancolique, très étrange,
comme s'il écrivait toujours en mineur – pour ma part, je n'adore
pas sa veine harmonique ni mélodique, mais ses propositions sont
incontestablement
personnelles et recherchées.
En somme, Alcione est une
œuvre neuve dans une ère qui est elle-même sujette aux innovations –
aussi bien pour contenter le public, toujours déçu depuis la mort de LULLY,
que par l'air du temps musical chez les compositeurs.
4. La
Marche pour les Matelots auprès de leur
Blonde
N'ayant pas (encore) lu toutes les tragédies en musique qui nous sont
parvenues, je ne puis pas affirmer qui a commencé, mais Alcione
(1706) est la première de celles que j'ai parcourues à adopter un
procédé – qui devient ensuite tout à fait standard au début du XVIIIe
siècle : la récurrence d'une même danse pour rythmer l'acte.
[[]]
Les retours de danse sont fréquents chez LULLY, pour
terminer un acte par exemple, mais je n'ai jamais vu, même après
Marais, la récurrence poussée à un tel degré : la Marche pour les
Matelots intervient rapidement au début de l'acte III, puis au milieu
et en clôture, mais sa présence est comme
démultipliée par les autres danses qui en semblent autant de décalques
(second air pour les Matelots, puis des danses plus vives qui en sont
très proches harmoniquement et thématiquement). Elle semble partout
dans cet acte III.
[[]]
Autre fait, plus anecdotique sans être dénué d'intérêt : ladite marche
ressemble fort à une version en
mineur d'Auprès de ma blonde.
La partie principale du thème consiste en la même descente sur le même
rythme de sicilienne à deux temps (en 6/8). Pourquoi intéressant
? Ce n'est bien sûr qu'une coïncidence, mais la chanson du Prisonnier de Hollande
apparaît en 1704… que la même carrure rythmique et mélodique puisse se
retrouver dans un opéra est éclairant sur les proximités entre musique
populaire et musique savante – ou sur la volonté de Marais de faire
sonner réellement canaille ou
terroir ses festivités
portuaires.
5. Fromage et
dessert
Alcione est décidément l'opéra
de l'abondance, puisqu'elle est l'un des rares ouvrages à compter à la
fois une passacaille et une chaconne – le plus célèbre autre étant Acis et Galatée, un des derniers ouvrages de LULLY.
[[]]
À l'acte IV, avant l'arrivée de
Morphée et de son songe orageux, Marais dispose en interlude («
ſimphonie ») pour le sommeil d'Alcyone
une sarabande aux allures de passacaille
: bien que la basse n'en soit pas réellement obstinée, on y retrouve le
début des phrases sur le deuxième temps, le principe de variation,
l'hésitation des appuis de la basse entre le deuxième et le troisième
temps, les séquences habituelles en trio de flûtes ou en pointé… et
bien sûr la tonalité mineure.
[[]]
Tous les extraits sont tirés de la vidéodiffusion de la
production Savall d'avril 2017 (à l'Opéra-Comique et l'Opéra Royal).
L'acte V s'achève par une chaconne de réjouissances. Cet emplacement conclusif
d'une chaconne purement instrumentale est habituel chez Rameau,
beaucoup moins ordinaire dans les périodes précédentes, où elle est en
générale intégrée à l'action – le contre-exemple le plus flagrant étant
le final d'Amadis, mais il
sert de lieto fine en
convoquant le chœur et tous les personnages pour venir donner leur mot
de fin, et conserve donc une fonction dramatique.
Le style en est étonnant, très moderne,
quelle qu'en soit la date de composition : l'œuvre date de 1706 et
Savall, j'y reviens ensuite, utilise le livret de 1730, mais il y eut
une reprise en 1719 – sans changements majeurs dans le livret, mais
potentiellement dans la musique (les livrets sont publiés par la BNF,
pas l'ensemble des partitions). Même en comptant une récriture par
Marais dans sa dernière année (premier semestre 1728), on y entend tout
de même extraordinairement un grand nombre de traits du style d'après.
[[]]
↑
Le début est déjà assez richement orné et riche harmoniquement, mais
conserve tout à fait les caractéristiques habituelles de la chaconne LULLYste
(et l'on est en période d'innovation). On remarque tout de même des
rythmes un peu plus variés à la basse, sans doute.
[[]]
↑ De même pour les variations en courtes gammes, passage obligé.
Mais très rapidement, plusieurs éléments semblent plutôt appartenir à
l'époque d'après – et quand
je dis d'après, c'est tout de bon les années 1750, pour une œuvre
originellement de 1706 et dont les mises au goût du jour les plus
tardives n'ont pas plus se faire après 1728, du moins pour les
partitions publiées sous le nom de Marais. ↓
[[]]
↑ Les répétitions de notes sont typiquement une tournure ramiste,
particulièrement lorsqu'elles sont rapides, mais ici, ces respirations
suivies de répétitions évoquent plutôt le style du successeur.
[[]]
↑ La parenté ramiste est encore plus frappante ici, avec cette autre
variations à notes répétées.
[[]]
↑ Plus loin dans la chaconne, les variations « à gamme » se font sur
les étendues inhabituelles, un brin trop longues, là aussi plutôt
évocatrices de périodes ultérieures.
[[]]
↑ De même pour la vivacité de ces variations (et l'écriture rythmique
de la basse, moins simple), ces notes répétées. On n'est vraiment plus
du tout dans le styles des années 1700-1710. Et même assez au delà des
années 1720-1730.
[[]]
↑ La complexité rythmique peut encore croître avec ce mélange de fusées
et de décalages assez impressionnants. La scène infernale (qui a été,
elle, récrite pour sûr pour des reprises) est pleine de ce type de
fulgurances, même si ce moment de la chaconne en constitue un réel
sommet.
[[]]
↑ L'harmonie est globalement de son temps, même si raffinée (ces
marches harmoniques sur des accords de septième, on les trouve aussi
chez Destouches, par exemple dans l'air d'entrée de Sémiramis; toutefois les fusées à la
basse créent des frottement supplémentaires.
[[]]
↑ Par ailleurs l'instrumentation de Savall et les couleurs de
l'orchestre, comme cette doublure de hautbois dans le grave, à la
reprise du thème initial à l'issue de la chaconne, procuraient une
sensation ramiste supplémentaire sur des moments qui pourtant, à la
lecture, restent d'un style tout à fait 1700.
À venir :
6. L'autonomie de la Symphonie (starring
la Tempête)
7. Quelques échos et préfigurations
Et, dans un épisode à part, quelques remarques sur l'intervention
inhabituelle de Savall dans l'opéra français, avec quelques détails
qui, par contraste, éclairent ce que font les autres.
Un de ces cas où le français classique, pourtant friand des courbes du y,
même sans justification étymologique, ne l'utilise pas là où le grec le
suggère pourtant, et où le français moderne l'adopte. C'est ainsi. Voir
aussi Pirame et Thisbé de La
Serre, dont il a déjà été question dans ces pages : 1,2,3,4).
En grec Alküonê et Kéüks, en français classique Alcione
et Ceix (prononcé « Séïks »), en français moderne Alcyone et Céyx. Vous
trouverez en général la tragédie de Marais référencée sous sa graphie
d'origine, mais le « y » étant bien joli, j'en utiliserai surtout la
forme moderne, en toute rigueur.
Il existe plusieurs versions du mythe assez différentes, pour
lesquelles j'indique le lien direct vers les textes, si cela vous agrée.
¶ Pour Hygin,
Alcyone, de désespoir, se jette en mer (extrait correspondant). Les dieux compatissants les changent tous
deux en oiseaux (les alcyons), qui font des nids sur la mer
pendant sept jours en hiver – ce que les marins appellent jours alcyoniens (jours de calme
maritime au milieu de la mauvaise saison).
■ Ce sont en réalité des oiseaux
imaginaires, censés expliquer l'existence de longues périodes de calme
en saison tempêtueuse, et qu'on a cherché à associer à la plupart des
oiseaux aquatiques, du goéland au cygne (qui le représente en
héraldique) – mais aucun ne fait son nid sur l'eau, à ma connaissance.
¶ Lucien de
Samosate fait interroger Socrate par Chéréphon (extrait correspondant) et raconte l'épisode sous
la forme d'un don des dieux, des ailes
pour chercher l'époux disparu en mer. C'est l'explication des jours
alcyoniens, et surtout le support
d'une leçon de Socrate sur l'ignorance humaine : notre raison
nous permet-elle réellement de discriminer ce qui est possible de ce
qui ne l'est pas
¶ Dans la grande compilation du pseudo-Apollodore,
les deux époux se comparent au couple suprême des dieux et se trouvent
changés en alcyon et en foulque comme châtiment
(extrait correspondant).
L'action s'y déroule en Thessalie – côte Est de la Grèce, entre
l'Attique au Sud et la Macédoine au Nord (le royaume d'Admète ou
d'Acaste, l'ennemi de Médée) – donc une région considérée comme
civilisée.
¶Antoine Houdar de La Motte, le librettiste de Marais, prend
évidemment pour support Ovide, beaucoup plus détaillé dans
lesMétamorphosesque tous les autres, et la source la plus ancienne avec Hygin (extraits correspondants). On
y apprend que la métamorphose aviaire y est une coutume familiale (le
frère de Céyx a été changé en épervier par Apollon pour le consoler de
ce que sa sœur Diane a tué sa fille – pourquoi pas), et on y retrouve surtout les principaux
éléments du livret.
→ Alcyone et Céyx sont déjà époux chez
Ovide,
mais le reste est semblable : à la suite de mauvais présages, Céyx part
consulter Apollon à Claros. Alcyone souhaite le retenir, puis
l'accompagner,mais Céyx refuse de la soumettre au danger.
→ Alcyone supplie Junon, mais celle-ci ne peut que lui envoyer, par un
songe (épisode truculent où Iris secoue le Sommeil pour lui demander de
mander Morphée), l'annonce du naufrage de Céyx, dont le corps est
bientôt retrouvé sur la grève.
→ Alcyone, puis Céyx, sont changés en oiseaux maritimes, et le calme
leur est accordé pour couver leur progéniture (jours alcyoniens).
2.
L'adaptation scénique lyrique
Le livret de La Motte y change
peu de chose :
→ Il choisit l'instant critique d'un mariage
spectaculairement repoussé par les présages, pour d'évidentes raisosn
dramatiques : Alcyone et Céyx sont seulement fiancés ici.
→ Pélée, le soupirant
malheureux d'Alcyone, n'y est pas une invention du librettiste, mais
bel et bien le père d'Achille, et déjà un pivot dans ce qui arrive à
Céyx chez Ovide : poursuivi par ses ennemis après la mort de Phocus, il
a dû quitter ses États, et est poursuivi jusqu'en Trachinie par leur
vindicte. Un loup merveilleux se met à dévorer les troupeaux et Céyx,
inquiet des présages, prend le bateau pour l'oracle de Claros.
→→ Au début de l'acte I, La Motte y
fait référence de façon très elliptique
devant un public qu'il suppose instruit : Pélée évoque ses remords,
malgré sa victoire sur le monstre, d'avoir apporté le malheur chez son
hôte généreux.
→→ La nouveauté, même si Pélée est dans les deux cas la cause
involontaire du voyage de Céyx, est qu'il soupire ici pour la fiancée
de son ami… sans rien demander, mais s'en confiant au magicien Phorbas,
il est servi sans le vouloir par les faux présages et les mauvais
conseils dont Phorbas accable Céyx. Le
rival est
évidemment un motif puissant pour une version scénique du mythe. Rival
déchiré et innocent, à peu près le seul élément intéressant dans le
poème très plat de La Motte.
→→ C'est aussi l'occasion d'une scène
infernale, puisque Phorbas (accompagné d'Ismène qui n'apparaît
nulle part ailleurs, littéralement là pour faire joli dans des duos infernaux
façon Amadis ou Armide…)
occupe l'essentiel de l'acte II, dans l'incontournable acte
d'invocation maléfique pour une tragédie en musique (avant Rameau du
moins).
→ Autre trouvaille personnelle, astucieuse dramatiquement quoique
discutablement réalisée, l'ombre du père de Céyx annonce la réunion des
amants – évidemment un de ces oracles
déceptifs, ils seront réunis dans la mort. On a ainsi un changement incessant de fin
: Céyx est annoncé mort par Morphée, puis vivant (croit-on) par
Phosphore, son corps est ensuite découvert sur la plage, et les amants
sont finalement ressuscités par Neptune sous forme semi-divine (les
fameux volatiles).
Pour le reste, le texte suit de très
près Ovide,
jusqu'à l'envoi de Morphée, à la présentation de la mort de Céyx en
songe à l'acte IV, à la conversation d'Alcyone désespérée avec ses
suivantes, à la découverte du corps sur la plage…
La résurrection en bonne et due
forme constitue un cas assez rare
à cette date (1706) où les tragédies en musique finissaient le plus
souvent très
mal (chez Danchet et Roy…). Les cas de sauvetage ex machina existent (plutôt dans
les années 1710-1720), mais plutôt avant
la catastrophe, ou après,
en consolation, pas à ce point un retournement de situation – le livret
ne le présente même pas comme une métamorphose, du moins avant d'avoir
mentionné la forme de leur nouvelle vie, mais seulement un retour sur
terre. On est presque au niveau d'Hippolyte et Ariciede
l'abbé Pellegrin (où Hippolyte meurt, et puis finalement non, c'est
trop triste, Pellegrin le fait revenir – oklm), ce qui est inhabituel
dans cette période LULLYste et post-LULLYste
(de la tragédie
noire).
Autre détail étonnant, Alcyone, qui veut se donner la mort à l'issue de
son songe funeste, en est empêchée
par ses suivantes. Le motif est courant auprès de guerriers
désespérés (Créon dans Médée de Th. Corneille & Charpentier, Tancrède chez Danchet & Campra, Idoménée chez les mêmes…), mais j'ai été frappé,
en scène (a fortiori parce que Louise Moaty en écarte Pélée), par le décalage avec l'image habituelle : d'ordinaire, ce
sont les soldats, les amis qui arrêtent le geste par la force… ici ce
sont des suivantes d'apparat ou des confidentes qui luttent contre une
femme, et l'impression produite n'est pas du tout comparable – il est presque invraisemblable, dans ce
théâtre, que les femmes puissent user de force physique. En tout cas,
je ne crois pas l'avoir vu dans un autre livret, remis au théâtre ou
non, de tragédie en musique (mais je ne les ai pas encore tous épuisés).
Le poème de La Motte
est, comme d'habitude, surtout habile
à créer des tableaux comme supports aux divertissements, chaque
acte disposant, malgré l'absence de grand voyage (qui est pourtant tout
à fait licite, voire souhaité, dans la tragédie en musique qui est un
théâtre du merveilleux, à rebours de la tragédie parlée – le décor doit
impérativement changer à chaque acte), d'une identité très forte. Même
si tout pourrait se passer sur une étendue très resserrée (pas comme un
héros qui conduit une quête ou s'enfuit dans un lieu écarté pour y
vivre son amour), on a droit à tout ce que le genre autorise de
pittoresque : palais paré pour les fêtes d'hyménée, grotte dans « une
ſolitude affreuſe », port du royaume (Trachines),
Temple de Junon, jardins de Céyx au bord de la mer.
La Motte a fait sa
réputation en servant la mode
nouvelle de l'opéra-ballet (qu'il cofonde avec Campra pour L'Europe galante, en 1697),
c'est-à-dire du ballet à entrées, avec personnages et intrigues
distincts pour chaque acte – le ballet étant déjà habituellement chanté
en partie (voyez par exemple celui-ci,
au début du XVIIe siècle). Après la mort de LULLY, les
compositeurs essuient échec sur demi-succès auprès du public (et ne
peuvent plus se fonder sur le goût du roi, qui s'est détourné des
spectacles sous l'influence de Madame de Maintenon), tandis qu'ils
explorent des thèmes et des intrigues de plus en plus sombres, adoptent une musique de plus en plus raffinée et complexe.
Il existe bien sûr des exceptions (Tancrède
est un immense succès, Callirhoé réussit
bien), mais le petit nombre de triomphes francs de 1690 à 1720 est
assez frappant. Parallèlement, les
grands succès du théâtre lyrique sont remportés par les opéras-ballets ou les tragédies plus galantes. La Motte
est habile à transformer des sujets élevés en prétextes à danse – Omphale,
écrit pour Destouches, en est un sommet ; pas d'action, seulement des
situations qui permettent de danser dans des contextes divers.
Dessin de costume (entrée turque) de Louis-René Boquet
pour la reprise de 1766 de L'Europe
galante.
Alcione,
quoique écrite dans cette perspective, fonctionne
finalement assez bien sur scène :
malgré sa veine galante, il y a aussi beaucoup d'action, et d'action
paroxystique. Reste ensuite la langue
de La Motte, méchamment plate, sans parler des imitations
quinaldiennes d'un esprit gourd – on retrouve ainsi du Sommeil qui «
verse ses pavots », à ceci près que la formulation n'est d'aucun relief.
Pas un très grand livret, donc (et sa part galante doit plus à la légère superficialité de l'expression de La Motte qu'à son intention ou à son format générique), mais hautement commode pour satisfaire
aux contraintes du genre et aux goûts du public (d'alors). Marais ne
s'en est pas privé.
--
Sur les audaces musicales nouvelles et les représentations scéniques à
l'Opéra-Comique (une première en France depuis la fin de l'époque des
tragédies lyriques), ce sera pour un peu plus tard. Car j'ai du travail en ce moment et vous avez déjà occupé mes lectures, comme vous le voyez. (Il y aura des extraits musicaux.)
Révisez la leçon du jour. À titre non excessif, notule non lue.
Putti de la Chapelle
Royale, sous les derniers feux du jour de mars, après la fermeture du
Château.
1.
Les pépites
La saison 2017-2018 a été rendue publique dans le seconde moitié de
mars. De très belles choses à signaler, bien sûr.
♫ Deux Cavalli scéniques par
García-Alarcón, très bien distribués (avec Francesca Aspromonte dans Erismena !). J'aurais aimé d'autres
compositeurs du temps plus à mon goût que Cavalli (à peu près n'importe
lequel autre, en réalité), mais dans ces conditions, vraiment
l'occasion de se laisser convaincre si on ne l'est pas déjà.
♫ Deux LULLY somptueux :
♫♫ Phaëton
par Dumestre & Lazar (la meilleure distribution possible, avec
Vidal, Auvity, Zaïcik et Tromenschlager ! – et sur quatre dates) ;
♫♫ Alceste
par Rousset (donnée la dernière fois en France par Malgoire au TCE en
2006, et les précédentes étaient encore Malgoire en 2000, 1996 et 1992,
dont seulement la plus ancienne en Île-de-France) ; la première fois
qu'un ensemble baroque le donne en France sans la Grande Écurie et la
Chambre du Roy, le seul à le produire (et l'enregistrer) depuis 1975 !
♫ Davantage d'oratorio italien du
XVIIe siècle, genre jusqu'ici peu représenté en France :
♫♫ Messe de Saint-Louis des Français
d'Orazio Benevolo (/ Benevoli)
par Niquet,
♫♫ Le Tremblement de
terre d'Antonio Draghi
par Dumestre & Lazar,
♫♫ une Passion
de Gaetano Veneziano par
García-Alarcón.
D'autant plus salutaire que c'est un fonds très riche, aussi bien en
quantité produite qu'en diversité des
manières et des tons : au fil du XVIIe siècle, et assez
indépendamment des dates, on trouve de la déclamation brute, des chœurs
madrigalesques ou luxuriants, des airs galants avec instrument solo
obligé (tirant parfois sur le futur Vivaldi), souvent assortis d'effets
originaux, que ce soit dans l'harmonie, dans l'accompagnement, dans la
vocalisation, dans les surprises dramatiques… En général des partitions
très contrastées qui, tout en restant dans le cadre d'un langage
baroque connu, apportent leur lot d'inédit, avec un véritable
renouvellement de l'écoute. La période considérée (et la quantité
produite, considérant la fragmentation politique de la péninsule) étant
sensiblement plus large qu'en France, l'évolution y est encore plus
grande – du moins avant que la fascination des voix, qui mène à la
manière du seria XVIIIe, ne
fige tout jusqu'au dernier quart du XIXe siècle…
♫ Les habituels concerts de musique
sacrée française à la Chapelle Royale : peu de choses rares, les
grands LULLY,
Charpentier, Couperin. Beaucoup moins nombreux,
me semble-t-il.
♫ Beaucoup de Bach, puisqu'il
semble que tout le monde aime ça sauf moi (enfin, je veux dire aime ça
au moins d'en faire le massif le plus intéressant de tous les temps,
j'aime bien Bach, moi, mais pas forcément beaucoup plus que Pachelbel,
Telemann ou Keiser).
2.
Les prémices de la trahison
Château de Versailles Spectacles
a repris, en 2011 (j'y reviens en §4), les attributions du CMBV dans
l'organisation des concerts. But annoncé au public (la réalité se situe
à un niveau un peu différent) : centraliser la prise de décision,
rationnaliser la programmation, donner davantage d'assise financière
au développement des projets, et évidemment calibrer l'offre pour
récolter davantage de sous.
Exactement comme pour Star
Wars chez Disney la Philharmonie de Paris (où sont passés les
programmes thématiques originaux de la Cité de la Musique, à part dans
les noms des week-ends-festivals ?), on nous avait juré que le
changement d'attribution administratif ne modifierait rien de
l'ambition de l'ensemble (tout en apportant du mieux, ce qui est
forcément contradictoire et suspect). Et ce n'était pas tout à fait
vrai. Cela n'empêche pas la Philharmonie d'être une réussite à la fois
commerciale et programmatique, mais à la fin une partie de l'offre
d'origine a discrètement disparu et George Lucas a été viré.
Je n'étais pas particulièrement alarmé, considérant le cas particulier
de Versailles, assis sur son image purement patrimoniale, et qui devra
de toute façon toujours produire les
concerts du CMBV – ce sont davantage les subventions et
attributions d'icelui qui me paraissent (me parassaient, en tout cas)
déterminantes. Par ailleurs, nous avons eu de magnifiques saisons
depuis 2011, tandis que le nombre de spectacles augmentait très
sensiblement (meilleure synchronisation des forces du Château ? – la
lecture de la littérature de la Cour des Comptes éclaire assez bien cet
aspect)
Or, à la lecture de cette saison, je sens un glissement assez
déplaisant, qui n'était pas présent aux deux dernières, les premières
de la transition – où s'était au contraire constaté un élargissement
(en quantité et en styles) de l'offre.
3.
Trois problèmes
♠ D'abord, une simple petite question de loyauté dans le programme.
♠♠ Le CMBV avait déjà
vendu le Persée de 1770 (mais si mes compères et
moi ne l'avions pas remarqué, je suppose que cela peut s'appliquer à
une plus large part du public, un peu moins violemment obsédée du
diabolique Florentin) comme le Persée
de LULLY version 1770, alors
que la commande du directeur de l'Académie Dauvergne en conservait
surtout les récitatifs (et quelques numéros emblématiques, comme l'air
de Méduse), et qu'une large part des musiques étaient dues à des
compositeurs de 1770, par Dauvergne, Rebel fils et Bury. Mais enfin, la
date de la refonte figurait (à un siècle d'écart de la période de
gloire des spectacles louisquartorziens, ça se remarque), et le tout
contenait une solide proportion de l'original (un tiers ?).
♠♠ Mais tout de même, vendre
le Ballet Royal de la Nuit (essentiellement de
Cambefort, avec contributions incertaines Boësset, Constantin et
Lambert) comme une œuvre de LULLY, qui y a
surtout dansé, peut-être chorégraphié (je n'ai pas vérifié), et en tout
cas rien ou à peu près rien composé, c'est un peu de la tromperie sur
la marchandise. On y entend de l'excellente musique, au sein d'une
œuvre d'une notoriété (voire d'une importance) historique et politique
considérable, mais elle n'est pas de lui, et il n'est pas très honnête
de faire accroire que ce serait le cas.
♠ Ensuite, l'augmentation des prix.
♠♠ Déjà remarquée cette
année sur certains spectacles de prestige (Don Giovanni par Minkowski &
Ivan Alexandre, plus étrangement la reprise de L'Orfeo de
Rossi, il est vrai une réussite éclatante), elle semble se
généraliser à tous les spectacles scéniques. De 35€, la dernière
catégorie (et il n'y a pas de réductions substantielles ni de mauvaises
places de dernière minute) y passe à 45€, soit une hausse de 28,5%.
♠♠ Je ne dis pas que ça ne les vaille pas, au contraire
: ce sont toujours des spectacles d'une réalisation très soignée, on y
voit très bien même des places les moins chères (un théâtre de cour et
non de masse, même si le confort y reste spartiate), il y a bien sûr le
prestige extraordinaire du lieu (Château de Versailles + Opéra de Cour
+ Théâtre de Marie-Antoinette…), et la jauge réduite – maintenir la
sécurité d'un lieu aussi vaste et fragile pour un théâtre de faible
contenance doit être un défi logistique et économique assez redoutable.
♠♠ Néanmoins, je ne puis m'empêcher de remarquer que le seuil du prix minimal (déjà assez
respectable à 35€ en dernière catégorie pour une scène subventionnée)
empêche la fidélisation d'une clientèle de mélomanes, au profit du
public occasionnel (soirées de prestige, cadeau exceptionnel,
touristes). Pas d'abonnement non plus,
à part pour les catégories les plus hautes.
♠♠ Cela ne me scandalise pas
du tout pour les récitals, ou lorsqu'on y joue les Da Ponte (même si
j'aurais beaucoup aimé voir la distribution de feu du Cosìfan tutte à venir, avec Minkowski,
Gleadow et Bou et uniquement des Italiens !) ou le Requiem de Verdi : le public fait
le choix délibéré de faire un effort pour le luxe de Versailles, il
n'est pas révoltant que cela se monnaye. En revanche, pour les explorations du CMBV, ou
les œuvres italiennes plus rares, et d'une manière générale le patrimoine que les institutions
de Versailles ont à cœur de défendre, je trouve dommage d'en écarter un public d'amateurs fidèles,
qui pourraient être rebutés par les prix. En tout cas, pour moi qui
cours les productions de baroque français et dont les moyens sont
bornés, ces prix m'obligent à choisir, quand j'aurais volontiers
assisté à l'ensemble de la programmation un peu spécialisée (quitte à
traverser deux fois les cinq feues zones d'Île-de-France comme je le
fais régulièrement). J'ai conscience de ne pas être (du tout) l'étalon
fidèle du public des salles de spectacle, mais le raisonnement de la
destination de ces spectacles tient : les tarifs le réservent plutôt à
une occasion prestigieuse, au lieu de diffuser
et informer ce patrimoine,
comme c'est en principe la mission du CMBV.
♠ Enfin et surtout, le plus grave (pour le reste, on s'informe, on
économise, on choisit, rien n'est insoluble), l'évolution du contenu de la programmation.
♠♠ À l'origine, le CMBV produisait de «
Grandes Journées » consacrées à un compositeur, destinées à
susciter de la recherche scientifique à son sujet (se concrétisant en
colloques et publications) et à établir des partenariats avec des
ensembles spécialistes qui donnaient des œuvres jamais ou fort peu
remontées. L'année où j'ai débarqué dans la région (2009), c'était
Grétry : on a eu Céphaleet Procris, Andromaque (au TCE), L'Amant jaloux. Trois recréations dans trois
genres différents (« ballet héroïque », tragédie en musique, opéra
comique), qui n'étaient pas documentées (à part une vieille version
Doneux de L'Amant, d'une
épaisseur pesante, et assez totalement dépourvue d'esprit), ainsi que
plusieurs concerts spécialisés farcis de raretés, comme celui des
Nouveaux Caractères (« Les Favoris de Marie-Antoinette » [format FLV],
avec des extraits de Guillaume Tell, Les Danaïdes et Chimène qui font toujours
autorité). À cette époque, Versailles donnait peu de concerts – et je
me suis étonné de les trouver malgré tout abordables, me figurant, en
bon provincial, que c'était réservé aux nouveaux aristocrates.
♠♠ À partir des « Grandes Journées Campra » à l'automne
2010, pas une grande réussite (surtout des œuvres mineures, peu de
résurrections ambitieuses, des grèves et annulations, et même un
concert où le public a trouvé porte
close, sans aucune annonce préalable ! – sympa à 19h30 en décembre,
quand on a traversé toute l'Île-de-France), la manifestation s'est
faite plus discrète. Pour les
dernières séries, ce n'était même plus un compositeur, mais des
thématiques plus larges, une célébration de Louis XIV, puis des fêtes
royales (reconstitution de grands moments politiques avec commande de
musique) – ce n'est pas du tout un point de vue illégitime, même s'il
n'est plus musical (on ne choisit pas les bonnes œuvres, mais les bons
événéments historiques…), mais on va vite en faire le tour. Que
fera-t-on quand on aura épuisé les Messes de sacre / mariage / baptême
/ obsèques et les Te Deum de
victoires ?
♠♠ Dans la nouvelle saison, je ne vois que très peu de réelles explorations :
♠♠♠♠ L'Europe Galante de Campra (œuvre
emblématique qui est quand même donnée de temps à autre) par Les
Nouveaux Caractères, d'ailleurs à tarif doux (dans la vingtaine d'euros
minimum) ;
♠♠♠♠ un programme Pro Capella Regis des Chantres à
préciser ;
♠♠♠♠ deux Te Deum rares le même soir
(Blanchard, et Blamont, celui-là donné il y a quelques années à
Saint-Étienne-du-Mont par Les Ombres) par Stradivaria et chœur
Marguerite Louise. Vendu sous le titre pas particulièrement
scientifique ni subtil « La Guerre des Te Deum » – ce dont je me moque,
mon propre titre prouve bien que je ne crains pas le racolage, mais
c'est un indice de plus que la trace du CMBV s'efface dans la
programmation.
♠♠ Et ces rares explorations ne comportent pas de cohérence particulière entre
elles, de projet scientifique perceptible. J'ai cherché, manifestement les lieux d'accueilextérieurs des productions du CMBV ont également diminué – autrefois,
les « nouveautés » importantes étaient rejouées à la Cité de la Musique
ou au Théâtre des Champs-Élysées. Manifestement, plus de lieu
d'accueil, hors un partenariat cette saison avec Favart pour Alcyone – reste à voir s'il se
reproduira dans la prochaine saison.
Tout cela conjugué pose la question : que
devient la programmation du CMBV, gérée par Château de
Versailles Spectacles ? Après avoir explosé dans les premières
années de la nouvelle répartition des rôles voulue par la Cour des
Comptes, à partir de 2011, elle semble bifurquer vers une programmation
de prestige (on y jouera le Requiem
de Verdi, des ballets de Béjart et Preljocaj…) et délaisser la partie
exploratoire de sa mission. La saison en cours était aussi limitée en
découverte, mais proposait au moins des productions scéniques
4. La
vérité est ailleurs
Cela, c'est l'avis du spectateur qui lit la programmation. La réalité
est un eu plus subtile et, une fois formulé mes ronchonneries et
avertissements d'ordre artistique pour l'avenir, c'est l'occasion de
regarder l'évolution de la situation sur une décennies, et les
contraintes qui pèsent sur l'organisation des spectacles versaillais.
En effet, en 2010, la Cour des
Comptes publie un rapport sur Château de Versailles Spectacles,
et relève le peu d'intérêt de la structure (créée en 2009),
essentiellement destinée à organiser les « Grandes Eaux ». Il
s'agissait de donner plus de souplesse aux contrats (largement
saisonniers) par rapport à l'Établissement Public du château de
Versailles (EPV), notamment du fait des horaires qui ne concordent pas
avec ceux des ouvertures
L'EPV a suivi les recommandations, et Château
de Versailles Spectacles (CVS) a élargi ses interventions, aussi
bien dans les formats (bals, concerts divers) qu'en quantité. Le CMBV
n'est plus, depuis, l'organisateur des concerts qui se déroulent dans
le Domaine, et le nombre de représentations a considérablement augmenté
(13 en 2009 contre 74 en 2013 !). Bien sûr, le nombre indiqué doit être
celui des concerts produits
par CVS, excluant donc en 2009 ceux assumés par le CMBV. Mais il est
vrai que la quantité de soirées a considérablement cru.
Les chiffres du remplissage (80% en 2013), des bénéfices et
d'augmentation des bénéfices (30 à 70% pour les « Eaux Musicales » sur
la période observée dans le rapport de 2015) sont assez spectaculaires, en effet.
La reprise en main des concerts
organisés par le CMBV (alors recentré sur ses missions de
recherche et de formation – ainsi que, bien sûr, du choix des contenus
des concerts) s'est donc traduite par une augmentation de l'offre, et a
permis plusieurs des saisons incroyables des années passées, où
l'abondance et la rareté ne souffraient pas de remise en question.
Néanmoins, sur le long terme, je n'en vois pas moins une inflexion
assez nette, qui abandonne
progressivement l'aspect méthodique de la recherche, des
propositions thématiques, pour une suite de concerts « Grand Siècle »
assez généralistes : le CMBV ne remplit alors plus autant sa mission de
diffusion, surtout lorsque les partenariats avec maisons parisiennes
semblent dansle même temps se raréfier.
--
Le nombre de tragédies en musique
écrites est assez limité en réalité (quelques dizaines), et on
semble ne plus rejouer que les mêmes, en dehors de la période,
jusqu'ici très négligée, de la seconde moitié du XVIIIe siècle (parfois
en collaboration avec Bru Zane, dont les moyens financiers semblent
assez supérieurs), pas mal défrichée ces derniers temps. Que fait-on de
la période qui s'étend entre LULLY et
Rameau ? Quelques Campra, mais pour le reste, silence à peu près
total. Voilà qui mérite considération.
Pour préparer / prolonger : retrouvez l'intégralité des opéras de LULLY, classés, présentés.
Avec leur discographie complète.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Saison 2017-2018 a suscité :
Tradition de toujours. Bilan du mois écoulé. Et quelques
recommandations pour ne pas manquer tous ces beaux concerts cachés
d'avril.
Cette fois encore, pour des raisons de praticité, je me
limite à une
petite expansion de ce que j'ai déjà collecté pour mon usage personnel,
donc en région Île-de-France essentiellement. La sélection ne se limite
pas à Paris ou, du moins, est faite après la lecture des programmes de
la plupart des théâtres de la région – en musique en tout cas, puisque
l'offre de théâtre est tellement incommensurable que je me limite à
indiquer quelques-unes de mes marottes.
Diagonale de putti dans les
loges de l'Oratoire du Louvre, sous les tribunes.
1.
Les combats
de mars
Quelques aventures sont encore prévues pour la dernière semaine du
mois, mais il faut bien effectuer un bilan avant le 1er avril pour
annoncer les concerts dignes d'intérêt…
Les renoncements sont toujours inévitables, et j'ai dû abandonner, pour
raisons tantôt personnelles, tantôt professionnelles (tantôt envie de
faire autre chose que des concerts, aussi…) :
– Le
jeune Sage et le vieux Foude Méhul (certes un de ses opéras
comiques un peu légers) à la BNF (tellement bien annoncé que je l'ai
découvert une heure avant le concert), étant déjà accompagné pour la Tragédie de Saloméintégrale de Florent Schmitt (ce qui est au
demeurant un choix très défendable) ;
– leRetour d'Ulysse
de Monteverdi dans une
fulgurante distribution ;
– le Boccanegra
luxueux en diable de Monte-Carlo (Radvanovsky, Vargas, Tézier,
Kowaljow…) ;
– le concert Copland-Barber-Bernstein
de l'ONDIF, que j'irai plutôt voir à Montereau (qu'il est beau de voyager, dit-on
dans cet opéra) ;
– enfin et surtout, la grande
rétrospective de la création contemporaine officielle depuis 50 ans,
à la Cité de la Musique (avec de très beaux choix de programme par
l'EIC) ; mais le même soir que la Jehanne
de Tchaïkovski, je n'avais guère de choix en réalité.
Ne croyez donc pas que je les aie boudés par mépris.
Par ailleurs, il y avait déjà de quoi s'occuper, avec 11 soirées rien
qu'entre le 2 et le 25 mars.
♣ Pas toujours des inédits mondiaux, mais des
choses qui ne passent que très exceptionnellement en France (voire dans
le monde…) :
♣♣ La
Pucelle d'OrléansdeTchaïkovski.
Par le Bolchoï
de surcroît : orchestre, chœur et troupe de solistes ! L'opéra
n'est à
peu près jamais donné hors de Russie (où il n'est pas exactement un
standard non plus), et le disque n'en documente que deux versions,
assez anciennes (la plus récente date des années 70). C'est une
étrangeté, puisque composée juste après Onéguine, elle marque, comme Mazeppa écrit juste après (et
contrairement à l'Enchanteresse,
à la Dame de Pique et à Iolanta
qui achèvent sa carrière lyrique), une sorte de retour vers un genre
plus formel du grand opéra historique, même musicalement. Les
récitatifs y sont en effet assez rigides, les airs et numéros assez
longs, pas du tout effleurés comme dans Onéguine
(où Tchaïkovski a vraiment épousé au plus près son sujet !). Néanmoins,
plusieurs grands moments de grâce, en particulier les grands ensembles
et les scènes de foule, et surtout les préludes de chaque tableau, où
l'on retrouve toute la virtuosité purement musicale (harmonie,
orchestrtion) de Tchaïkovski.
♣♣♣♣
L'opéra s'écarte
évidemment
des sources historiques, puisque Jehanne y vit une histoire d'amour
qui, dans une lecture assez mystique (façon Samson) et décadente,
consume ses forces et lui fait perdre sa légitimité. C'est à Chinon,
lors de la présentation de Jeanne, qu'on annonce le siège compromis
d'Orléans, et c'est son propre père qui la maudit ; marchant
ensuite à
peu près seule (avec son semi-amant) dans le forêt, elle se fait
capturer par les Anglais. Chaque acte développe un lieu différent de
façon assez habile : Domrémy, Chinon, Reims, Rouen.
♣♣♣♣
L'Orchestre du Bolchoï n'est
plus
très typé (hors les
remarquables cors translucides assez caractéristiques), la différence
passe, à tout prendre, plutôt par le style du portamento (ports de voix) des
violons dans les phrasés lyriques. Le
Chœur,
lui, est à couper le souffle : n'importe quel choriste pourrait chanter
à Bastille demain – les volumes et la perfection des voix, sans jamais
sembler désagréablement écrasants comme d'autres chœurs de
quasi-solistes (Chœur de Radio-France, la plupart des chœurs d'opéra de
France et d'Italie…). Côté troupe,
Anna Smirnova révèle
à quel point la tessiture très centrale du rôle-titre, recouverte par
l'orchestre, doit être un problème insurmontable pour le distribuer à
tout autre qu'elle ; Bogdan Volkov
(Raymond, son soupirant de Domrémy) comme toujours très élégant, Oleg Dolgov (Charles VII), autre
ténor limpide et élancé à la russe (toujours ces dégradés de couleurs),
superbe Anna Nechaeva (Agnès
Sorel), très charismatique dans un rôle très court… et par-dessus tout Stanislav Trofimov
(l'Archevêque), une voix quelque part entre Kurt Moll et Martti
Talvela, à la fois noire et lumineuse, profonde et pure, grave et très
aisée dans l'aigu. Mon chouchou personnel, l'Ange de Marta Danusevich
: une voix de soprano dont le timbre très fruité paraît celui d'un
mezzo lyrique, avec une richesse de coloris rare chez les voix hautes.
Et qui surmonte le chœur sans la moindre peine.
♣♣ LaDeuxième Symphonie de Nielsen(voir présentation)
par l'ONF et le spécialiste
(parmi la poignée des tout meilleurs) John
Storgårds.
L'une des plus belles symphonies de tout les temps, aussi considérable
que la Quatrième à mon sens (quoique moins complexe). En tout cas dans
mon TOP 5 du premier vingtième (il y aurait aussi van
Gilse 2, Schmidt 2, Sibelius 7, Walton
1 – pour le top 10, Atterberg 1, Alfvén
4
et Madetoja 2, assurément). Chaque mouvement est à la fois fascinant et
exaltant, culminant dans la reprise en climax du thème du mouvement
lent…
♣♣♣♣ Ce soir-là,
le grain naturel et tranchant des cordes de l'ONF des grands jours en faisait le
meilleur orchestre du monde. Et pour ne rien gâcher, nous eûmes le
plaisir d'entendre en vrai Fanny
Clamagirand
que j'admire depuis longtemps – pas un gros son, mais une beauté de
timbre et un goût parfaits. La création d'Édith Canat de Chizy n'était
pas pénible que son ordinaire, à défaut d'imprimer le moindre début de
sentiment de nécessité – la suite d'effets traditionnels, sans propos
thématique / structurel / climatique identifiable. En n'essayant pas
trop de s'intéresser au propos fuyant, le temps passe sans douleur. En
bis, une splendide sarabande de Bach (comme après chaque concerto pour
violon, certes).
♣♣♣♣ Accueil
toujours aussi catastrophique à Radio-France : sécurité
peu respectueuse (tout le contenu du sac retourné sans ménagement et
sans demander l'autorisation – en principe, on enseigne l'inverse aux
agents), replacement de force du public, même si les places d'arrivée
sont moins bonnes (alors qu'en principe, on propose
ce genre de chose). Toujours l'impression, donc, d'être à peine toléré
alors qu'on a payé sa place et qu'on voudrait juste ne pas être traité
comme un délinquant pour vouloir entrer dans la salle puis s'asseoir à
sa place.
♣♣♣♣ Salle
remplie au quart (uniquement les parties de face, et pas en
entier, sur deux étages des trois) : entre les artistes formidables
mais peu célèbres, Nielsen 2 qui n'est pas encore dans les habitudes du
public symphonique, et la création de Canat de Chizy, trop bien connue,
il est vrai qu'on avait cumulé les paramètres de désaffection (il
aurait fallu un concerto de Tchaïkovski avec Jansen en première partie,
et mettre Clamagirand-Chizy dans un concert avec Mahler 4 ou Beethoven
5 en seconde partie…).
♣♣ La Tragédie de Saloméde Florent Schmitt,
dans sa version originelle et intégrale pour petit orchestre (bois par
1). Un superbe cadeau d'Alain Altinoglu pour sa classe de direction
d'orchestre au CNSM… Présentation de l'œuvre (et éloge des musiciens)
faite tout
récemment.
♪ D'autres raretés, peut-être pas majeures, mais très intéressantes.
♫Il Matrimonio segreto de Domenico Cimarosa,
un opéra bouffe sur sujet domestique, succès immense et emblématique à
son époque – dès la création, bien avant la vénération bruyante de
Stendhal. Il m'est difficile, je l'avoue, de m'immerger totalement dans
une œuvre théâtrale aussi fragmentée (discontinuité maximale entre de
jolis airs très mélodiques qui évoluent peu, et les récitatifs secs), et les
coupures réalisées par Patrick Davin,
pour une fois, se défendent – sans quoi le spectacle aurait été très
long, et pas forcément plus riche (ce n'est pas comme couper
du Richard Strauss d'une heure et demie). Surtout, Cécile Roussat et Julien Lubek, une fois encore
(témoin leur Dido and Æneas de Rouen) montrent qu'ils sont les
metteurs en scène actuels les plus capables d'animer une scène, même
conçue comme immobile. Quoi qu'on pense de la musique et du livret (de
Giovanni Bertati, celui qui invente la mort liminaire du Commandeur
dans les multiples refontes de Don
Juan), le résultat était un grand moment de théâtre. La
principale réserve tient au style de l'Orchestre du CNSM, que Patrick
Davin fait sonner comme le studio Sanzogno… donc peu sensible aux «
nouveaux » apports musicologiques des soixante dernières années, disons.
♫♫ Les jeunes chanteurs,
bien connus de nos services, sont remarquables, en particulier Harmonie Deschamps, Marie Perbost (mainte fois louées en
ces lieux), et par-dessus tout Jean-Christophe
Lanièce qui révèle, en plus de ses talents connus de chanteur et
diseur, un charisme d'acteur phénoménal. Par ailleurs, la voix paraît
différente en italien, moins centrée sur la couleur et davantage sur
l'éclat, s'adaptant ainsi idéalement au répertoire.
♫ Les
Saisons de Haydn dans
la version (en français)
de leur création française (selon le vœu d'adaptation vernaculaire de
Haydn). Musiciens du Palais-Royal dirigés
par Jean-Philippe Sarcos dans
la salle néo-égyptienne de l'antique Conservatoire de Paris. Il y a
quelque chose de particulier à entendre cette musique dans la salle où
l'on joua pour la première fois les Symphonies parisiennes de Haydn, la
Fantastique de Berlioz, et où l'on donna pour la première fois
Beethoven en France… de quoi méditer sur le son des origines
(acoustique assez sèche, lieu d'où l'on entend bien partout, atmosphère
assez intime, et même une certaine promiscuité dans les loges).
♫♫ Pour le reste, je ne
suis pas un inconditionnel des oratorios de Haydn : de très belles
choses, mais l'ensemble me touche peu. La plus-value du français
n'était pas aussi bien mise en valeur que pour la Création, si bien que mon intérêt
s'est un peu émoussé, je dois l'avouer, sans que l'œuvre soit en cause.
♫♫ J'ai trouvé le français des interprètes (même Clémence Barrabé !) et du chœur très correct, mais assez peu
généreux vu le projet (Sébastien
Obrecht, ayant travaillé la partition en 48h, étant plus
expansif que ses compères). Alors que pour la Création, la limpidité du chœur
(mais il n'était pas constitué des mêmes personnes, quoique portant le
même nom…) et les couleurs de l'orchestre
m'avaient ravi, j'ai trouvé cette fois l'orchestre plus limité
(par rapport à la concurrence superlative en tout cas) et le chœur plus
indifférent au paramètre linguistique. Pour finir, Aimery Lefèvre devrait vraiment
s'interroger : en chantant aussi engorgé, il est inintelligible, la
voix ne porte pas du tout, et ses aigus sont difficiles (ce qui, pour
un baryton aussi jeune, est quand même peu rassurant). C'était déjà une
tendance dans David et Jonathas
il y a trois ou quatre ans, mais la voix commence vraiment à en
souffrir désormais.
♥ Des tubes personnels :
♥♥ In
Taverna avec l'ensemble Il
Festino – et Dagmar Šašková,
la meilleure chanteuse du monde. Programme entendu en septembre 2009, et que je cherchais absolument à
entendre : des airs à boire de
Moulinié et LULLY,
entrecoupés de déclamation en prononciation restituée (par le virtuose Julien Cigana) d'extraits d'éloges
du jus de la treille par La Fontaine, Rabelais, Saint-Amant ou Scarron
!
De quoi se mettre en train le dimanche à 10h du matin. L'heure a sans
doute un peu brouillé les cordes de la chanteuse, moins à son faîte que
de coutume, mais ce programme est simplement grisant, à tout point de
vue, l'une de mes grandes expériences de spectateur. (Il fallait pour
cela se déplacer au Conservatoire de Puteaux un dimanche matin assez
tôt, mais qui peut mettre un prix sur le bonheur ?)
♥♥ Le Concerto
pour la Nuit de Noël deCorelli
(par Karajan ou par les meilleurs baroqueux, toujours bouleversant, là
où tout le reste de Corelli paraît tellement plus décoratif…), une Suite tirée d'Atys deLULLY. Et
puis des extraits des Vêpres de la Vierge de Monteverdi
et la musique pour les Soupers du comte d'Artois de
Francœur. C'était le concert d'inauguration de la section
musique ancienne du tout récent OJIF
(Orchestre des Jeunes d'Île-de-France), censé être une formation de
haut niveau auto-professionnalisante, créée au printemps dernier. Très
bien exécuté (plein d'éloges et de petites réserves à émettre, bien
sûr), mais les conditions climatiques extrêmes laissaient peu le loisir
d'être ému : la porte largement ouverte sur la rue a vidé l'Oratoire du
Louvre de toute sa chaleur… un concert assis immobile à 10°C, c'est
plus pénible qu'exaltant, clairement. Un peu comme écouter Mozart
pendant qu'on vous arrache les ongles. Ou comme écouter du Glass dans
un jacuzzi avec une authentique glace italienne à la main sous le
soleil toscan. Difficile de se départir de la douleur.
♠ Oserai-je le confesser ? J'ai aussi assisté à des concerts d'un
conformisme vertigineux – et passé un excellent moment.
♠♠Symphonie n°38 de Mozartpar l'Orchestre de Paris à la
Philharmonie. (Certes, parce que je n'ai pas réussi à revendre ma
place, je croyais que c'était la seule œuvre au programme, et que
Zacharias dirigeait…) Inséré au sein d'un bizarre spectacle racontant
vaguement la relation de W.A. avec Leopold.
♠♠♠♠ Outre que la
(magnifique) symphonie était assez bien jouée (je l'aime avec plus de
tranchant, mais ce n'était nullement mou) et que le tarif était
ridiculement attractif (20€ pour toutes les places), expérience très
intéressante pour observer un public vraiment
différent. Les gens ont systématiquement applaudi entre les mouvements,
et personne ne leur a dit chut !
– voilà une excellente preuve qu'il ne s'agit pas d'initiés. Et ils ont
hésité en réclamant le bis, je crois qu'ils attendaient une conclusion
(moi aussi, à vrai dire), puisque Mozart et son père s'asseoient pour
regarder la symphonie (et le tout durait à peine plus d'une heure), on
pourrait attendre une petite fin théâtrale… Le violon solo Philippe
Aïche, dans son élégance habituelle, se lève alors et entraîne
l'orchestre avec un geste qui semble dire vous avez pas assez applaudi, tant pis
pour vous – on dit toujours qu'on veut s'ouvrir, mais on préfère
quand même traiter avec ses semblables, pas avec les bouseux qui
découvrent le concert.
♠♠♠♠ J'essaierai de produire une notule pour explorer
cette question des codes du concert et plus largement de la
compréhension de la musique classique – y a-t-il des limites à ce qu'on
peut faire aimer à un auditeur occasionnel ? Perçoit-on
réellement l'essence des œuvres quand on n'est pas musicien / mélomane
aguerri ? Sujet passionnant (et inconfortable).
♠♠ Symphonies
1, 4 et 7 de Beethoven
par l'Orchestre des Champs-Élysées
et Herreweghe. Enfin pu
entendre la Première en vrai… du niveau des plus grandes. Et la
dernière notule traite justement de la Quatrième.
Herreweghe ne cherche pas l'effet, tout est joué avec simplicité, une
sorte d'exécution-type sur instruments anciens, et cette musique est
déjà si forte que c'est assez parfait – en tout cas ce que je cherchais
ce soir-là. Étrangement, la 7 (pourtant à peine plus entendue que la 1
sur ma platine…) m'a moins fortement touché – peut-être parce que
j'entendais la 1 pour la première fois (la 7 que pour la seconde, cela
dit, et à 15 ans d'intervalle…), et que je me convertissais enfin
résolument à la 4.
♠♠ Les
Nuits d'Été de Berlioz
dans sa version (originale) pour baryton, par Christian Gerhaher… la franchise du
texte (il ose de ces sons ouverts !) est exceptionnelle, et le
caractère plus « parlé » d'un timbre de baryton tire l'œuvre hors des
évocations vaporeuses habituelles vers du texte brut – Théophile
Gautier en paraît presque sauvage et échevelé ! Par ailleurs les Piècesopus 16 de Schönberg,
que j'aime beaucoup, mais qui en concert manquent justement de
direction, de propos continu. D'éphémères belles associations de
timbre. Et pour finir, la Deuxième
Symphonie de Schumanndirigée par Daniel Harding : le public a trouvé
le Mahler Jugendesorchester formidable,
et il l'est d'ordinaire… pourtant, je lui ai (i.e. nous lui avons, un
contributeur de CSS y était aussi…) trouvé un petit manque de
tranchant, une superposition des timbres pas toujours parfaite,
quelques flottements (et même un trait de violons vilainement raté) :
les moments les plus rapides leur imposaient la performance, et ils
étaient alors remarquables, mais le reste du temps, il manquait un rien
d'abandon ou d'intensité, difficile à définir. Considérant leur âge
visiblement très tendre, c'est probablement le début d'une session, et
on entendait surtout la différence avec les orchestres permanents qui
jouent ensemble depuis des décennies.
♠♠♠♠ En tout cas,
contrairement à ce qu'on peut supposer (le Jugendesorchester, parrainé
par Abbado, à sélection internationale, multi-enregistré), les élèves
du CNSM, entendus en janvier dans la même œuvre, était deux coudées
au-dessus (au niveau des plus grands), aussi bien en matière de
précision que d'enthousiasme palpable.
♠♠♠♠ Il faudra bientôt
songer à imposer des quotas paritaires dans les cordes : trois hommes (dont le violoncelle
solo, certes, et deux dernières
chaises en violon). Tout le reste constitué de jeunes filles (toutes
blanches, ouf, on peut encore travailler à diversifier le recrutement).
♦ Pour finir, du théâtre :
♦♦ Suddenly
Last Summer de Tennessee Williams,
à l'Odéon. Braunschweig y
retrouve les lents
dévoilements des pièces d'Ibsen,
tout étant centré autour du récit du souvenir indicible de la mort de
celui dont tout le monde parle… à la différence que le dévoilement est
ici souhaité (et clôt la pièce, en sauvant peut-être les personnages),
et non vu avec effroi comme inévitable et destructeur. Belle pièce
néanmoins, plutôt bien dite, dans un jardin en plastique pas très
élégant et une mise en scène pas très mobile mais fluide, où l'on ne
retrouve pas les tropismes de Braunschweig pour les pull gris et les
murs en noir et blanc.
♦♦♦♦ Les comédiens sont
lourdement sonorisés, mais peut-il en aller autrement dans la salle de
1819, très vaste, et en tout cas très haute ? Pourtant, c'était
le siège du Second Théâtre-Français, là où Berlioz connut ses émois
shakespeariens, là où Sarah Bernhardt jouait Racine… Voilà qui
repose grandement la question de notre acceptation du son qui n'immerge
pas, ou, plus grave, de la technique vocale des comédiens d'aujourd'hui.
Vastes sujets.
Il est temps à présent d'interroger avril.
Putti-atlantes dans la salle de 1819 de l'Odéon, sous le regard
du mascaron.
2. La pelote d'Avril
Les vacances scolaires de la zone C font toujours décroître (pour une
raison inconnue) l'offre francilienne. Il y a néanmoins de quoi
s'occuper. Parmi tout ce qu'on peut voir, quelques soirées dont vous
avez peut-être raté l'annonce.
(Organisé plus ou moins par ordre de composition à l'intérieur par
catégorie.)
► Lieder et autres monodies vocales :
■ Le 29, Hôtel de Soubise, Eva Zaïcik
chante Léandre et Héro de
Clérambault, la Deuxième Leçon
de Ténèbres de Couperin et une cantate pastorale de
Montéclair. Générosité et grande expression au programme avec elle !
■ À la Cité de la Musique, Lehmkuhl
et Barbeyrac chantent des lieder de Schubert orchestrés. Avec
Accentus et Insula Orchestra, le 27.
■ Lieder de Clara & Robert
Schumann, de Brahms aussi, le 20 midi par Adèle Charvet (Orsay
ou Petit-Palais).
■ Lieder de Liszt, Wagner, Brahms,
Weill, Stolz, Zeira… et Viardot, par la mezzo Hagar Sharvit, aux
Abbesses le 23.
■ Pot-pourri des Lunaisiens
avec Isabelle Druet, salle Turenne le 21.
► Opéra :
■ Je signale en passant qu'à Rennes, le
6, l'ensemble Azur donnera des chœurs
tirés des Noces
de Thétis et Péléede Collasse,
l'un des ouvrages les
plus repris de la tragédie en musique, et qui attend toujours
d'être intégralement remonté de nos jours.
■ Bien sûr Alcyonede Maraisà l'Opéra-Comique ) : à partir du 26, Jordi Savall y rejoue
l'œuvre qu'on n'a guère dû entendre depuis l'ère disque Minkowski, au
début des années 1990. Je ne trouve pas tout à fait mon compte dans les
opéras de Marais, plus un musicien sophistiqué qu'un maître du
récitatif et de l'expression verbale fine, mais il faut admettre qu'Alcyone, malgré le risible livret
du redoutable Houdar de La Motte, a ses moments spectaculaires, dont la
tempête dont le figuralisme et les moyens nouveaux (pour partie italiens,
mais pas seulement) firent date. Même si Savall m'a plutôt effrayé
lorsque je l'ai entendu (il y a près de quinze ans) en jouer la Suite
de danses (que c'était sec !), l'équipe dont il s'entoure plaide pour
le sérieux de l'entreprise (quelle distribution vertigineuse !).
■ La
Fille des Neiges deRimski-Korsakov
à Bastille, évidemment, même si la relecture sexu(alis)ée de
Tcherniakov ne sera pas forcément propice à la découverte candide,
disons.
■ Une opérette mal connue de Maurice
Yvain, Gosse de riche, au Théâtre
Trévise (L'inverse par les Frivolités
Parisiennes, les 12 et 19 ; de la musique légère, mais qui sera
encore une fois servie au plus haut niveau, jouée avec la rigueur d'un
Wagner mais l'entrain de jeunes passionnés. d'un ballet joué par
l'Orchestre de l'Opéra, donc.)
■ Des extraits de Licht, le
méga-opéra de Stockhausen
présentés pour tous publics à 10h et 14h dans la semaine du 24, à
l'Opéra-Comique. Cela reprend aussi en septembre. Très intriguant
(d'autant qu'il y a vraiment de tout
dans cet opéra, du récitatif de musical
jusqu'aux œuvres instrumentales les plus expérimentales…).
■ The
Lighthousede Peter Maxwell
Davies à l'Athénée à partir du 21, un opéra-thriller assez
terrifiant, dans le goût du Tour
d'écrou : les marins d'un bateau de ravitaillement pénètrent
dans un phare dont les gardiens semblent avoir disparu. Musicalement
pas toujours séduisant (mais accessible et en rien rebutant, simplement
une forme de Britten atonal, quelques jolis effets instruments de type
cors bouchés en sus), mais très prenant, et ce doit être encore plus
fort sur scène !
■ Trompe-la-mort de
Francesconi se joue toujours à
Garnier. Je ne l'ai pas encore vu, mais de ce que je peux déduire de la
musique habituelle de Francesconi, il y aura de belles couleurs et de
belles textures ; leur adaptation à une structure dramatique et aux
contraintes d'une claire prosodie me laissent plus réservé, il faut
tester – j'ai lu tout et son contraire à ce sujet, excepté sur la mise
en scène de Guy Cassiers qui semble être partout louée.
► Sacré & oratorio :
■ Odes
de Purcell par Niquet
à Massy le 22.
■ Un office musical à Paris en 1675,
sur la musique de Charpentier,
par Le Vaisseau d'or(Sainte-Élisabeth-de-Hongrie,
le 1er, libre participation).
■ Leçons de
Ténèbres de Charpentier (plus
austères que les fameuses Couperin) par les excellents Ambassadeurs de
Kossenko, avec la basse Stephan MacLeod, probablement l'homme au monde
a avoir le plus chanté ces œuvres… Oratoire du Louvre, le 5.
■ Leçons de
Ténèbres de Couperin par
l'Ensemble Desmarest, Maïlys de Villoutreys et Anaïs Bertrand, rien que
d'excellents spécialistes (et une de nos protégées du CNSM, qui a déjà
de très beaux engagements).
■ Une Passion de Telemann à
la Cité de la Musique le 15 à 16h30… je n'ai pas vérifié laquelle, il
en a écrit quelques dizaines (je n'exagère pas), et dans des styles
assez divers, italianisantes ou plus ambitieuses musicalement, dont
certaines valent bien les Bach – et d'autres pas grand'chose. C'est
assez tentant néanmoins, on n'en entend jamais, toujours les Bach – et
quelquefois Keiser, sans doute parce qu'on l'a d'abord attribué par
erreur à son collègue lipsien.
■ Le Repas des
Apôtres de Wagner, sorte de longue choucroute
homophonique qui ressemblerait à du Bruckner sans aucune inspiration –
le Wagner de Rienzi, en somme. Mais c'est très rare (et pour cause).
Peut-être qu'en vrai, on en sent mieux la nécessité ? Couplé avec
le Second Concerto pour piano de Brahms et la Symphonie en ut de Bizet,
joués par la Garde Républicaine… amateurs de cohérence programmatique
et de belles notes d'intention s'abstenir.
■ Les Sept
Dernières Paroles, un des chefs-d'œuvre du spécialiste de
musique chorale sacré James MacMillan.
Couplé avec celles de Haydn,
d'abord écrites sans voix puis, devant le succès, réadaptées en
oratorio. Par l'Orchestre de Chambre de Paris à la Cité de la Musique,
le 15.
► Symphonique :
■ Un héros d'avril a dit : « ce que tu
as à faire, fais-le vite ». C'est
étrange, je vais lui obéir (a dit un autre
héros de séans). Je me contente donc de signaler la Quatrième Symphonie de Bruckner, pas du tout rare, mais
l'association Eliahu
Inbal-Philharmonique de Radio-France
produit toujorus de très grands moments de musique – et
particulièrement concernant Bruckner, j'attends toujours de trouver
l'équivalent de leurs Deuxième et Neuvième, entendues à Pleyel et à la
Philharmonie.
► Chambrismes :
■ Les dimanches à 17h, au club du 38
Riv', si vous aimez la viole de gambe
solo ou avec clavecin, il y aura trois concerts qui parcourront
assez bien ce répertoire. Je ne garantis pas l'excellence, ça dépend
des soirs pour l'Association Caix d'Hervelois qui les organise…
■ LesSept Dernières Paroles
de Haydn pour quatuor, avec
texte déclamé, à l'Amphi de la Cité de la Musique, le 14.
■ Nos chouchous duTrio
Zadig joueront Tchaïkovski
et Chostakovitch n°2 à l'Hôtel
de Soubise le 22.
■ Œuvres et arrangements pour harpe
à l'Hôtel de Soubise le 8 : Villa-Lobos
(études), Fauré (impromptu), Mendelssohn (romances), Bach (fantaisie
Chromatique), Schüker.Par
Pauline Haas. ■Piano original le
midi au Musée d'Orsay le 25 : Mompou, Takemitsu, Granados, Satie, et parce qu'il
faut bien vivre, Chopin, Debussy et Ravel, par Guillaume Coppola.
■ L'Octuor de Mendelssohn, la Seconde Symphonie de chambre de Schönberg
et la Sinfonietta de Poulenc
seront données au CRR de Boulogne-Billancourt et au Centre Événementiel
de Courbevoie les 13 et 14. Gratuit.
■ Extraits des quatuors de Walton (final)
et Bowen (mouvement lent), Phantasy pour hautbois et trio à cordes de
Britten, ses Métamorphoses
pour hautbois solo, Lachrimæ de Dowland, création d'un élève du CNSM…
Salle Cortot, le 1er, à 15h.
■ Menotti pour deux
violoncelles, et puis Bruch (Kol Nidrei), Tchaïkovski et
Schubert (Arpeggione) à
l'Auditorium du Louvre, le 28.
■ À Herblay, les Percussions clavier
de Lyon, le 28.
■ Pour finir, des cours publics du Quatuor Ébènedans les salles les plus intimes du CNSM, une expérience
extraordinaire de se mêler aux étudiants en plein travail, la dernière
fois, nous étions seuls, la partition sur les genoux, en train de
suivre l'évolution du Trio de Chausson. Magique. 10h à 19h les 26 et
27, si vous le pouvez. C'est gratuit.
► Théâtre, ce que j'ai prévu pour ma conso personnelle, rien que du
patrimoine pas très original :
■ Marivaux – L'Épreuve – Théâtre Essaion
■ Marivaux – Le Petit-Maître corrigé – salle Richelieu
■ Kleist – La Cruche cassée – salle Richelieu
■ Odéon – Soudain l'été dernier – Odéon. Fait pour ma part (cf.
commentaire supra).
■ d'après Zweig – La Peur – Théâtre Michel
■ d'après Renoir – La Règle du jeu – salle Richelieu
Dans la salle de l'ancien
Conservatoire, au centre des médaillons des grands dramaturges et
musiciens figurent, sur le même plan, Eschyle et… Orphée.
3. L'avenir de l'agenda de CSS
J'avoue éprouver une relative lassitude dans la confection de ces
programmes. Ils prennent pas mal de temps à élaborer, tandis que
j'aurais plutôt envie de parler de choses plus précisément étayées et
plus généralement musicales, moins liées à l'offre francilienne : des
bouts d'œuvre avec des extraits, des questions de structure musicale ou
de technique vocale, plutôt que d'empiler les commentaires sur des
concerts qui n'ont pas encore eu lieu, avant le premier du mois suivant…
Ces notules ne paraissent par ailleurs pas spécifiquement plus lues que
les autres – je laisse de côté les cas, hors concours, où je parle de
Callas, Carmen, des fuites dans les saisons parisiennes, ou des
quelques occurrences où je suis en tête de Google (opéra contemporain,
conseils aux jeunes chanteurs). Je me sens un peu le responsabilité,
puisque cette base de données existe, de promouvoir les ensembles qui
font l'effort et prennent le risque de proposer un répertoire
renouvelé, mais ce n'est pas un office particulièrement exaltant à
réaliser.
D'où cette question : y trouvez-vous un intérêt ? Vous en
servez-vous ?
Si cette notule reçoit moins d'une centaine d'éloges éloquents dans les
commentaires ci-dessous, je ne suis pas sûr de poursuivre ce format-ci
dans l'avenir. Du temps supplémentaire pour des notules de fond – il y
a La Tempête, musique de
scène de Chausson écrite pour marionnettes, un opéra d'un Prix de Rome
où Georges Thill tenait le rôle d'une grenouille amoureuse, et quelques
autres sujets qui sont, comme vous pouvez vous le figurer, un peu plus
amusants à préparer qu'un relevé fastidieux.
Quoi qu'il en soit,
les bons soirs, vous pourrez toujours effleurer la réverbération de ma
voix cristalline dans les coursives étroites des salles louches cachées
au fond des impasses borgnes.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Saison 2016-2017 a suscité :
Un petit oiseau a déposé dans ma boîte à courriels le PDF de la saison
complète de l'Orchestre de Paris. En dehors des Beethoven 3, Brahms 3,
Mahler 9, Chosta 7 et autres symphonisations montagneuses, beaucoup de
choses plutôt atypiques, qui font vraiment tenir à l'orchestre son rang
de formation permanente de la capitale, qui ne se produit pas seulement
dans des programmes de prestige, mais donne aussi à entendre du
répertoire plus rare.
On peut apprécier diversement ce qui est proposé, mais l'immense
majorité de ces œuvres mérite largement d'être programmée. Pas
fanatique pour ma part du Concerto de Lustosławski ou de la Messe de
Bernstein (sans nier leur intérêt – d'ailleurs j'irai à la seconde),
pas très convaincu de la grandeur d'Istar
(les symphonies sont d'une autre trempe !) ou de la Deuxième
d'Honegger, mais pour le reste (y compris ceux de la dernière
catégorie, que j'aime beaucoup en réalité…), que des choses très
largement dignes d'être écoutées (Elgar par Norrington, je peux en
témoigner, ça résout le problème de l'épaisseur), voire plutôt
exaltantes.
Teutons
¶ Mendelssohn – Première Nuit de Walpurgis –
Hengelbrock (avec Davislism et Volle)
¶ Zemlinsky –
Blumen blüten überall (version orchestre à cordes ?) – Mikolaj,
Conlon
¶ Zemlinsky –
Symphonie Lyrique – Mikolaj, Maltman, Conlon
¶ Hindemith – Kammermusik n°4 – F. P. Zimmermann,
Harding
¶ R. Strauss – Fantaisie symphonique sur Die Frau ohne Schatten
– Canellakis
Britons
¶ Elgar – Symphonie n°1 – Norrington
¶ Elgar – The Dream of Gerontius – Harding
¶ Bernstein – Messe – W. Marshall
¶ Harvey – Wheel of Emptiness – (par l'EIC, en
fait)
Slavons
¶ Dvořák – Fantaisie sur Rusalka –
Honeck (présenté pour la première fois en France ; dure un quart
d'heure, je n'ai ça que par la Staatskapelle Berlin en 1929, et prend
effectivement les beaux morceaux de l'opéra – le début, la romance à la lune, des
portions de l'interlude du II et du ballet…)
¶ Rachmaninov – Symphonie n°2 – Vänskä
¶ Rachmaninov – Les Cloches – Lungu, D.Popov,
Vinogradov, Noseda
¶ Szymanowski – Concerto pour violon n°2 – N.
Benedetti, Canellakis
¶ Lutosławski – Concerto pour orchestre – Honeck
Gallons
¶ d'Indy – Istar – Gabel
¶ Debussy-Koechlin – Khamma – Gabel
¶ Koechlin – Les Bandar-log – Zinman
¶ Roussel – Padmâvatî (suite n°2) – Gabel
¶ E. Bloch – Schelomo – Steckel, Eschenbach (tube au
disque, beaucoup moins au concert)
¶ Ives – Symphonie n°4– Harding
¶ Schmitt – La Tragédie de Salomé (suite)–
Darlington (quel retour en grâce spectaculaire, décidément…)
¶ Schmitt, Antoine et Cléopâtre (suite n°2) – Gabel
¶ Ibert – Bacchanale – Hengelbrock
¶ Honegger – Symphonie n°2 pour cordes – Zinman
¶ Messiaen – L'Ascension – Welser-Möst
Ultramonts
¶ Casella – extraits de La donna serpente –
Noseda
¶ Berio – Sinfonia – Harding (gratuit)
Laiderons
¶ Ligeti – Atmosphères – Dohnányi
¶ Q. Chen – Les Cinq Éléments – G. Capuçon, Long Yu
--
Une soirée d'Indy / Koechlin / Schmitt / Roussel, tout de même !
Et un récital de chambre Cras /
Roussel / Tournier / Pillois !
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Saison 2017-2018 a suscité :
Je profite d'avoir entendu la version originale
intégrale d'une heure hier, en concert (gratuit !), pour opérer un
petit bilan sur la question.
Ne pleurez pas si vous ne l'avez pas vu
passer, c'est bien fait pour vous, j'ai pris le temps de l'annoncer,
comme chaque mois, dans le planning musical des concerts occultes d'Île-de-France (section «
raretés symphoniques », on ne fait pas plus clair).
On ne joue à peu près jamais Schmitt, mais il reste
assez puissamment installé dans l'imaginaire collectif. Il est vrai
qu'entre l'ampleur de l'orchestration de ses grandes œuvres (qui limite
leur diffusion aux grandes salles et aux concerts à vaste effectif) et
sa réputation politique peu avenante, on le documente de loin en loin
au disque (on n'a pas tout, mais on trouve tout de même un assez grand
nombre de choses), très rarement au concert.
Avant qu'on n'émette des hypothèses purement
politiques à son absence, je place en annexe quelques éléments sur cet aspect.
[[]]
La fin de la version originale la Tragédie de Salomé par le Philharmonique de Rhénanie-Palatinat
dirigé par Patrick Davin (chez
Naxos). L'encore meilleure jeune version parisienne devrait paraître
par des canaux officiels prochainement, je l'espère (voir informations
ci-après).
1. La
commande de Salomé
L'objet même de cette Salomé de Schmitt est un sujet de curiosité.
¶ L'époque adore le sujet : le sujet de Salomé a été au moins mise trois
fois au théâtre musical français entre 1907 et… 1908 ! Création
française de celle de Richard Strauss
au Châtelet en 1907 (sur le texte littéral de Wilde, contrairement à la
version de la création de 1905 à Dresde, en traduction allemande) ;
création de celle d'Antoine Mariotte
à Lyon, également inspirée de Wilde. Enfin, celle de Florent Schmitt, composée en
quelques semaines en 1907, pour une création en novembre.
¶ Robert d'Humières, traducteur
renommé de Kipling, souhaitait monter un mimodrame sur le sujet de
Salomé (quelque part entre le ballet et la pantomime) avec la danseuse
Loïe Fuller dans le premier rôle. Admiratif du Psaume XVLII , qu'il avait entendu
en concert (créé l'année précédente), il souhaitait précisément la
collaboration de Schmitt, qui accepte immédiatement. En deux mois, la
partition est écrite.
¶ La création prévue au Théâtre des Batignolles, à peine renommé Théâtre des Arts par Maurice Landay qui vient d'en
prendre la direction. C'est l'actuel Théâtre Hébertot, boulevard des
Batignolles dans le XVIIe arrondissement – 630 places.
[Attention, il existe quantité d'autres théâtres parisiens ayant porté
ce nom, à commencer par l'Académie ci-devant royale de Musique, sous la
Convention, mais aussi le Théâtre Antoine, le Théâtre Verlaine /
Music-Hall de Montmartre ou le Théâtre d'Application…]
¶ Contrairement au gigantesque Psaume
et aux tropismes habituels de Schmitt,
l'orchestration fut conditionnée par l'exiguïté du théâtre : les
cordes étaient réduites, les bois par 1 (c'est par 2 dans un orchestre
du début du romantisme, et régulièrement par 4 ou 5 chez les
contemporains de Schmitt), 1 trompette, 2 cors (là aussi, plutôt 4 chez
Brahms et Tchaïkovski, davantage encore après), 2 trombones (en général
par 3, même chez Mozart), 1 harpe, timbales et quelques percussions
(tambour de basque, tam-tam chinois, grosse caise, cymbales).
Lorsque Schmitt en tire en 1910 la
Suite qui est la seule qu'on enregistre et joue désormais, il étend considérablement son orchestre :
bois par 2 (mais avec 1 piccolo, 1 cor anglais, 1 clarinette basse et 1
sarrusophone en sus, jouables ou non pas les mêmes instrumentistes), 4
cors, 3 trompettes, 3 trombones, 1 tuba, 2 harpes, et davantage de
percussions (dont caisse claire, timbale et glockenspiel). Créée aux
Concerts Colonne en 1911, il disposait de la place nécessaire pour
étendre son orchestre. [anacoluthe cadeau]
État actuel de l'intérieur du Théâtre des Arts – désormais
Théâtre Hébertot.
2. La Tragédie de Salomé intégrale
Schmitt n'a donc jamais
réorchestré l'ensemble de l'œuvre d'origine, destinée à soutenir une action dansée (pas
exactement du ballet, c'était plutôt de la danse dramatique ou du mime
agile). Pourtant, les plus beaux
moments sont précisément, comme souvent (les récitatifs à
l'opéra !), les pas d'action,
tandis que la Suite, plus courte de moitié (une demi-heure), conserve
essentiellement les danses – auxquelles s'ajoutent le Prélude et la fin.
Le plus
dramatique, le moins répétitif aussi, est donc perdu dans la version révisée – qui,
honnêtement, ne sonne pas très différemment malgré la richesse de son
instrumentarium (et je le dis après avoir entendu non seulement les
deux, mais les deux en concert à six mois d'intervalle !). Y restent
trois des six Danses, effectivement impressionnantes et déjà très
dramatiques (j'étais en délire de pouvoir entendre ça en salle, en
septembre…), ainsi qu'une partie de leur environnement, mais il faut, vraiment, écouter l'œuvre
intégrale. Il en existe une version au disque, une seule, celle
de Patrick Davin avec le Philharmonique de Rhénanie-Palatinat, chez
Naxos.
Musicalement,
on y entend passer les gammes debussystes et le lyrisme schrekerien
(Prélude), la Mer de Debussy
(flagrant autour de la Danse des Serpents), des prémices du Sacre du Printemps (vers la Danse
de l'Effroi) et bien sûr des motifs récurrents issus de l'école
wagnérienne (quoique très peu mutants, vraiment ressassés).
Le tout dans une sorte de décadence tranquille, de poème
symphonique à la française, sensible
au détail du climat plus qu'à la structure ou à l'urgence dramatique,
et sans paraître emprunter, dans un ton très homogène et naturel malgré
sa sophistication. Et l'extraordinaire diversité des épisodes. Les
différentes danses font comme les Portes de Barbe-Bleue chez
Dukas ou Bartók, autant d'univers s'ouvrent.
Pour autant, le
meilleur se trouve dans les
parties intermédiaires qui décrivent
les lieux ou les actions,
en particulier tout ce qui a trait aux interpositions (et à
l'exécution, à couper le souffle !) de Jean-Baptiste.
Affiche de la création.
3.
L'argument
La Salomé de Robert d'Humières est la moins redoutable de toutes :
simple objet de l'admiration d'Hérode, elle
provoque involontairement la mort de Jean-Baptiste – c'est
Hérode, excédé de l'interposition du Prophète, qui le remet au
bourreau. Et loin de jouir de son butin, Salomé, entendant des voix
terrifiantes, la jette dans la mer – embrasant toute la nature, mer et
volcans alentours (le mont Nébo est une colline de 800m absolument pas
sis sur une quelconque faille).
Chez Matthieu 14;1-11 et Marc 6;14-29, Salomé n'est
certes ni une manipulatrice ni une lascive nécrophile comme chez Wilde,
mais elle est tout de même celle qui ordonne la mort de Jean, fût-elle
influencée par sa mère adultère et incestueuse.
Tout l'argument est
rythmé par les apparitions de Salomé
en accord avec sa découverte
sensuelle et les atmosphères
successives du jour déclinant :
♪ Danse des Perles
(fascination enfantine aux flambeaux),
♪ Danse du Paon
(prise de conscience de sa beauté, mise en scène en haut des degrés par
Hérodiade),
♪ Danse des Serpents
(avec ceux trouvés dans un recoin, qui épouvantent le couple royal),
♪ Danse de l'Acier
(baignée d'orgueil, reflets lumineux sur l'eau dans la nuit),
♪ Danse des Éclairs
(il fait nuit, Salomé apparaît dans des vapeurs lascives, c'est à
l'issue de cette danse qu'Hérode se jette sur Salomé),
♪ Danse de l'Effroi
(après la mort de Jean, avant l'éclatement de l'orage final).
Après le Prélude qui constitue la première scène,
chacune des danses s'articule au milieu d'une scène complète. D'où
l'intérêt de ne pas se limiter à la Suite – les trois danses centrales
(Paon, Serpents, Acier) y sont supprimées, on perd la progression ainsi
que tout leur matériau environnant.
Je laisse le texte complet d'Humières, décrivant en
détail les scènes, très beau, en
annexe.
Grand succès, l'œuvre est demandée par d'autres théâtres.
Estampe de Lev Samuilovič Bakst
pour un décor lors de représentations au Théâtre des Champs-Élysées en
1913 (chorégraphie de Boris Romanov).
Outre le disque de Patrick Davin avec le
Philharmonique de Rhénanie-Palatinat, chez Naxos, il devrait être
prochainement possible de l'écouter en haute qualité sur le site du CNSM,
puisque capté par les étudiants en métiers du son, une initiative
récurrente de la maison qui permet déjà de découvrir de très belles
choses, ou de suivre des cours publics, comme le font massivement les
institutions anglophones.
Et c'est une excellente nouvelle, parce qu'à
la réécoute du disque Davin aujourd'hui, où l'orchestre paraît assez
sur la réserve (c'est souvent le cas dans les enregistrements de cette
formation pour la série Patrimoine de Naxos…), la version entendue hier
n'était pas moins maîtrisée, et sensiblement plus ardente.
Alain Altinoglu (professeur de la classe de
direction du CNSM) avait habilement isolé des moments suspendus (notes
tenues douces d'un quasi-solo, souvent) où les chefs pouvaient se
succéder dans une œuvre sans interruption, et qui recoupaient assez
bien les différentes sections : le chef en action quitte la scène, les
musiciens soutiennent leur note le temps que le chef suivant batte une
mesure entière, et puis tout le monde enchaîne sans heurt, un travail
d'orfèvre qui ne s'entendrait même pas à l'oreille, sauf à être très
familier de la durée de la mesure en question.
On voit ainsi passer William Le Sage, Jordan Gudefin, Nikita Sorokine, Mikhaïl Suhaka, Gabriel Bourgoin et Romain Dumas, certains que j'avais
beaucoup admirés en janvier dans la Deuxième
Symphonie de Schumann.
Dans une musique aussi « écrite » que celle de
Schmitt, la différence de conception est évidemment moins flagrante –
plus on avance dans le temps, moins l'invention personnelle prévaut ;
néanmoins, même s'il a évidemment la partie la plus valorisante (les
deux dernières danses), la gestion de la tension de Romain Dumas m'a beaucoup
impressionné, celle-ci enflant, sans rien précipiter ni brailler, mais
sans paraître connaître de limite, jusqu'à la fin… C'est enthousiasmant
pour l'auditeur, et aussi révélateur d'un savoir-faire très sûr dans
une musique qui est pourtant assez séquentielle, voire fragmentée,
surtout dans ces derniers épisodes où l'agitation va et vient en
segments assez brefs.
Le toujours excellent Orchestre des Lauréats du Conservatoire
mérite aussi de hauts éloges, pour tenir une partition aussi difficile
avec une cohésion qui n'est pas identique à celle des ensembles
permanents, mais qui est néanmoins de très haute volée… aucune
défaillance, alors que dans cette formation très resserrée, chacun a
une heure de musique très technique à assumer, sans interruptio :
cordes en 9-3-3-2, trois sopranos pour faire le chœur et le solo, plus
la nomenclature décrite à la fin du §1 (flûte, hautbois / cor anglais,
clarinette, basson, 2 cors, trompette, 2 trombones, harpe, timbales,
percussions).
L'occasion de féliciter Paul Atlan (partie écrasante de
hautbois et cor anglais, excellent aux deux), Arthur Bolorinos dans les très
nombreux solos (onctueux et limpides…) de clarinette, ou encore David Busawon à la trompette – les
trompettistes se plaignent souvent d'avoir peu de choses exaltantes à
jouer, ici énormément d'accompagnants subtils et de contrechants, voire
de thèmes… une quantité de jeu très inhabituelle, et qu'il tient
remarquablement (avec un beau son, d'ailleurs).
Quand on a dit que c'était gratuit, franchement, qui
a dit que la vie culturelle parisienne était dispendieuse pour être
exaltante ?
Juste une remarque : il y a souvent un délai de
transmission entre les professeurs et le service de communication, si
bien que les programmes sont donnés tard, et pas toujours complètement.
J'ai découvert dans la salle que j'allais entendre non pas la Suite
(déjà une excellente nouvelle), mais le mimodrame intégral (un
événement considérable) ! Je suis sûr qu'il y aurait eu davantage
de monde dans la salle (assez bien remplie au demeurant, mais il n'y
avait pas la queue dehors…) en mettant en avant le côté quasiment
inédit d'une exécution publique de l'œuvre intégrale.
J'abuse souvent de la bonté sans limites du
responsable communication, qui me transmet en temps réel les
informations dont j'ai besoin, mais les professeurs ont forcément en
réserve les détails de ce type de grand projet assez en amont, il y
aurait vraiment un effort de coordination à faire en interne, très
profitable au rayonnement du CNSM.
La presse musicale couvre très peu également (même Cadences…) ces manifestations,
alors qu'elles sont, même indépendamment des programmes, d'un niveau
égal ou supérieur aux grands concerts des grandes salles.
Cette saison, entre les meilleurs jeunes chambristes
en concert gratuit, les soirées lyriques et la découverte d'inédits
absolus (Puig-Roget, Roland-Manuel, le cycle des Angélus de Vierne, cette Salomé…), le CNSM était vraiment le
lieu où il fallait être !
Refaites-nous cela souvent !
5.
Annexes
En cliquant ci-dessous, ouvrez la notule pour accéder aux deux annexes :
► Florent Schmitt en politique (puisque le sujet revient sans arrêt) ;
► l'argument complet de la plume de Robert d'Humières pour son « drame
muet ».
Comme chaque mois depuis plusieurs années désormais, un petit
tour d'horizon de ce qui a été écouté en salle au cours du mois (de
février), et quelques conseils pour ne pas rater les plus beaux
rendez-vous de mars.
Encore une fois, pour des raisons de praticité, je me limite à une
petite expansion de ce que j'ai déjà collecté pour mon usage personnel,
donc en région Île-de-France essentiellement. La sélection ne se limite
pas à Paris ou, du moins, est faite après la lecture des programmes de
la plupart des théâtres de la région – en musique en tout cas, puisque
l'offre de théâtre est tellement incommensurable que je me limite à
indiquer quelques-unes de mes marottes.
1.
Bilan
de février
Le précédent relevé s'arrêtait au 25 janvier, voici donc quelques
spectacles auxquels on pouvait (et auxquels j'ai) assister.
Comme à chaque fois, j'ai dû faire quelques sacrifices : les jeunes
chanteurs de fin cursus du CRR
de Paris, Les Aveugles de Maeterlinck
à Vitry-sur-scène – où les acteurs déclament au milieu des spectateurs,
embués dans les vapeurs épaisses de glycol –, les moments de The Tempest mis en musique par Saariaho
à la Maison de la Radio et par un ensemble baroque (on peut jouer ces
jolies chansons sur instruments modernes ou anciens), et
vraisemblablement La mort de Danton
de Büchner (Théâtre de la Bastille après la MC92).
Et puis il y eut surtout bombance.
♣ De véritables raretés que je ne verrai
peut-être pas deux fois :
♣♣ Musique
de chambre d'Ustvolskaya
(toujours ce caractère direct, brut, thématique malgré ses apparences
frustes), et cycles de mélodies
russes du second XXe : les mélodies encore romantiques mais aux
intervalles serrés, comme atrophiés, dans les Petőfi de Vainberg / Weinberg (très belles), l'emphase
pince-sans-rire (et le matériau musical d'une richesse impressionnante)
des Petites Annonces de Mossolov, les Akhmatova de Prokofiev, les Blok de Chostakovitch (utilisant
alternativement toutes les combinaisons possibles avec
violon-violoncelle-piano). Avec Elena Bashkirova au
piano et Marina
Prudenskaya (formidables Venus et Fricka dans les derniers
Wagner de Janowski) : même si le russe est assez flou, chanter d'aussi
belle façon des mélodies avec une voix aussi dramatique, c'était
impressionnant.
♣♣ Stratonicede
Méhul par la compagnie Les Emportés.
J'espère trouver le temps de dire un mot plus vaste de cette production
très intéressante. D'abord pour l'œuvre, certes pas la plus aboutie de
Méhul, qui ne prend pas du tout dans le disque Christie (où les
dialogues sont pourtant au complet), mais que Les Emportés parviennent
à incarner adroitement sur scène – formellement un opéra comique, mais
dont le sujet fait appel au pathétique (le choix de l'humour défendu
par la compagnie est une voie possible, que le livret n'impose pas du
tout) et dont le langage musique s'est déjà chargé de traits
romantiques (en tout cas très beethovenien et plus guère classique).
Plaisir de retrouver Fabien Hyon
(déjà excellent dans Hahn ou LULLY), qui a gagné en moelleux sans
perdre rien de son naturel ; plaisir aussi de découvrir Alice Lestang
et Guillaume
Figiel-Delpech,
à l'émission très franche et naturelle – et qui tient, du fait du
traitement comique du médecin, une bonne partie de la réussite
théâtrale de la matinée sur ses épaules. Je leur souhaite la bienvenue
dans la liste très fermée des Chouchousde CSS,
qui leur assure une couverture généreuse et sans contrepartie de leurs
projets les plus bizarres. Le soin porté à la déclamation (dû à Benjamin Pintiaux
ou Maxime
Margollé
?) est aussi à saluer : très exacte (à l'exception d'une petite liaison
en [g] débattable), et surtout très expressive, pas du tout froidement
formelle (le disque Christie, malgré l'excellence de ses participants,
en démontre très bien les écueils). [D'autres aspects dans cette notule.]
♣♣ Le Passantde Paladilhe par la Compagnie de
l'Oiseleur. Ainsi que des extraits de L'Amour africain.
Avec Chloé Chaume, Maria Mirante, Antonel Bodan, L'Oiseleur des
Longchamps,
Benjamin Laurent. Le Passant, en particulier,
propose une écriture au cordeau malgré sa simplicité apparente : un
lyrisme sobre et très immédiat, mais soutenu par une harmonie qui, sans
rechercher l'effet, souligne avec beaucoup de finesse l'évolution des
situations. Une bien belle découverte remarquablement chantée
(particulièrement sensible à l'effet de Maria Mirante dans un rôle
travesti) et accompagnée – Chevereau, Olivon, toujours des
accompagnateurs exceptionnels chez L'Oiseleur (je n'y regrette jamais
l'orchestre) ! En l'occurrence, Benjamin Laurent
semblait lire l'harmonie comme un livre d'émotions précises,
impressionnant. [J'en dis davantage dans cette notule.]
♣♣ Le
petit Ducde Lecocq par les Frivolités
Parisiennes au Trianon (de Paris). Une production de très haute
volée, encore une fois cet orchestre met une incroyable maîtrise et une
vaste générosité dans un répertoire qui se joue généralement plus à
l'économie – soit par de grands orchestres qui ne se fatiguent pas
trop, soit par des formations plus modestes qui ne peuvent prétendre à
la perfection. La mise en scène amuse beaucoup dans un décor fait de
simples cubes, et tout le plateau étale un français remarquable :
Sandrine Buendia, Marion Tassou, Rémy Poulakis (le seul que je
découvrais, un ténor remarquablement projeté, un beau fondu, aucune
constriction), Jean-Baptiste Dumora…
… et Mathieu Dubroca,
que je n'avais pas entendu en solo (il est membre d'Accentus…) depuis
plus de dix ans (pour une création théâtrale en occitan), lorsqu'il débutait sa carrière à
Bordeaux (il était même encore étudiant en chant, je crois). Je ne vois
pas spontanément d'exemple de baryton
actuel disposant à la fois d'un français aussi exact et d'une voix
aussi projetée, sans les artifices de ces techniques bâties sur les
graves – son équilibre est plutôt à l'opposé de Tézier et Degout. Par
ailleurs, ce dont je n'avais pu juger jusqu'ici, acteur d'une grande
présence, un des artistes majeurs de la scène française – goût des
programmateurs pour les voix artificiellement sombrées, préjugés sur sa
catégorie vocale, volonté personnelle d'avoir la sécurité de l'emploi
de choriste ? En tout cas, une belle voix parfaite, flexible,
insolente et expressive comme on n'en entend pas tous les jours.
Un seul regret : quel faste, un orchestre complet,
une mise en scène réussie, des chanteurs très aguerris, un théâtre à
l'italienne de mille places où l'on voit bien (et entend
remarquablement) de partout… pour une œuvre très mineure, même au sein
du catalogue de Lecocq. Oui, bien sûr, c'est le projet même des
Frivolités Parisiennes, jouer du répertoire léger avec un niveau
d'exigence et d'excellence équivalent à celui des ouvrages les plus
révérés. Je l'accepte avec gratitude, bien sûr – tout en soupirant
secrètement après une interprétation de Frédégonde de Saint-Saëns, de LaDame de Monsoreau de Salvayre,
d'Hernani d'Hirchmann, du Retour de Max d'Ollone qui serait
donné dans ces conditions extraordinaires. [notule d'origine]
♣♣ Compositions de Durey,Ibert et Tailleferre par l'orchestre
d'harmonie des Gardiens de la Paix
au CNSM. Belle découverte des grands accords médicatifs de l'Interlude
Op.112 de Durey pour cuivres et timbales. Sinon, œuvres vraiment très
mineures (pas forcément interprétées avec une immense exaltation non
plus), en particulier le Concerto
pour piano, 16 instruments à vent, contrebasse et timbales
du même Durey, où la pénible impression qu'il ne se passe rien dure…
jusqu'à la fin. Quelques orchestrations d'élèves pas mauvaises sur du
Poulenc pianistique.
Pas une très forte impression musicale, mais on en
sort au moins plus cultivé qu'en y entrant.
♪ D'autres œuvres rarement données :
♫ Les Pages du CMBV
dirigés par Olivier
Schneebeli, avec des musiciens du CRRde Paris
(dont la gambiste Pauline Chiama, déjà vue dans L'Europe Galante ou Jason &Médée
de Salomon et un bassiste-de-violon, dont j'ajouterai le nom à la prochaine mise à jour, tous deux en passe de devenir de grands continuistes), dans le seul concert parisien de la saison pour
l'institution… J'y suis allé confiant, sans m'apercevoir que seuls les
Pages (8 à 12 ans, à vue de nez) y figuraient, sans les Chantres
(jeunes adultes) ni aucun soliste extérieur… les chœurs, mais aussi les
solos, tout leur était confié ! Ils étaient bien sûr très bien
préparés, mais tout de même, la maturité musicale ne peut être la même
(et la qualité n'est pas celle de Radio-France ou du chœur Rameau de
Versailles – deux institutions qui font chanter des enfants plus âgés
en moyenne, plutôt 10-14 ans), et le résultat, quoique très valable,
n'avait pas la qualité incantatoire des concerts de pros, semi-pros ou
jeunes pros dont la capitale est prodigue. Moi qui ne peux jamais aller
aux jeudis musicaux de la Chapelle Royale (17h30 un jeudi à Versailles,
à moins de travailler dans une banque Avenue des États-Généraux,
hein…), j'ai bondi sur l'occasion que je n'ai découverte qu'assez tard.
Ma mine, quand j'ai vu le chœur entrer, devait être assez drôle à voir.
♫ Motets à deux dessus
de Campra (Cum invocarem, inédit au disque me
semble-t-il), Bernier (Laudate Dominum), et la célèbre
Troisième Leçon de Ténèbres du Mercredi de Couperin par Le Vaisseau d'or.
Agathe Boudet, Julia Beaumier, Stéphanie Petibon, Ondine
Lacorne-Hébrard, Martin Robidoux. [Voir la notule
correspondante pour un mot sur les œuvres et le choix d'un traitement
rhétorique
de la musique.]
♫ Fantasiod'Offenbach
au Châtelet –
production de l'Opéra-Comique avec le Philharmonique de
Radio-France
dirigé par Laurent
Campellone, mise en scène de Thomas Jolly.
Ce n'est pas un Offenbach majeur, mais il
documente un aspect plus sérieux, moins couru de son legs… et joué avec
ce degré d'engagement (par des musiciens statutaires qui ne brillent
pas souvent par leur entrain dans ce répertoire, bravo Campellone !),
animé scéniquement comme cela, tout fonctionne à merveille (alors que
j'étais resté plutôt ennuyé à l'écoute de précédentes versions). Et
puis, individuellement, de superbes choses aussi, en particulier Marianne Crebassa
et Thierry Félixet Jean-Sébastien Bou,
magnétiques. Je ne
m'étendrai pas sur la question, puisque l'œuvre ne me paraît pas du
tout majeure, et que la presse a déjà tressé (à juste titre) des
couronnes à cette production. D'une manière générale, toutes les
productions de l'Opéra-Comique sont des valeurs sûres en matière
d'exploration comme de réalisation pratique, j'aurais peine à citer des
soirées décevantes, et beaucoup de superlatives.
◊ Un tout petit peu de théâtre :
◊◊ Intérieur de Maeterlinck. Une poussée de fièvre
Maeterlinck à Paris – il y en a tous les jours depuis quelque temps –,
entre La mort de Tintagiles
la saison passée (probablement le spectacle le plus impressionnant de
tous ceux que j'aie vus, musicaux ou non), la production de Pelléas et Mélisande
en version théâtre (à la Cartoucherie, je l'ai manqué), les textes en
prose (avec renfort de chanteur au T2G en mars), et donc Intérieur au Studio-Théâtre de la
Comédie-Française. Le texte,
très court, en est bon, concentré sur un beau sujet terrible – le
moment de la révélation d'un grand malheur (au soleil, dans un beau
jardin) où le retard est comme arraché à la période de tristesse
infinie qui s'annonce. Au peu d'entrain à apporter une telle nouvelle à
une famille qui, par la fenêtre, semble heureuse, se mêle la
justification de faire leur bien, de leur économiser quelques minutes
de félicité avant un éternel malheur. Toute la pièce se limite à la
tragédie des messagers, qui doivent faire ce qu'ils ne veulent pas
faire, et n'en tireront que de l'affliction.
En revanche, la
réalisation tue complètement le texte : des silences (je
n'exagère pas, j'ai compté) de 5 à 20 secondes entre chaque
réplique (à chaque fois une phrase courte). On ne peut pas entrer dans
ce qui se dit de loin en loin, on se laisse conduire par les pensées
qu'on avait avant d'entrer dans la salle, ou simplement par la chaleur
; et, une fois qu'on a compris le procédé, on se met effectivement à
occuper mentalement le temps entre deux répliques, comme lorsqu'on se
plonge dans autre chose pendant un précipité ou une pause publicitaire…
L'impression désagréable (et sans doute fausse,
d'ailleurs) que Nâzim Boudjenah
a délibérément refusé de jouer deux ou trois pièces de vingt minutes,
et pris ses dispositions pour que le public ne se sente pas lésé par la
durée du spectacle. Si l'on en vient à penser comme cela, en tout cas,
c'est que le pari n'est pas réussi – il est probable que l'entreprise
ait plutôt desservi le nom de Maeterlinck, déjà diversement considéré.
Le public était comme sonné à la fin : noirceur de la situation,
certes, mais les commentaires portaient surtout sur le caractère
décontenançant de ces longues plages de… rien.
Dommage, vraiment – cela confirme l'intérêt de
Maeterlinck au théâtre, tout en demeurant une expérience très
frustrante. Et 22€ pour une pièce qui devrait durer vingt ou trente
minutes, il y a de quoi rebuter une partie du public, surtout avec cet
horaire qui filtre déjà les spectateurs à ceux qui travaillent dans le
centre de Paris sans avoir des horaires de cadre supp' (début 18h30)…
♠ Enfin, parce que la chair est faible, plusieurs scieslyriques bien interprétées :
♠♠Die schöne Müllerin de
Schubert par Matthias Goerne
et Leif Ove
Andsnes, qui m'avait incité à quelques remarques, notamment sur la fausse
sécurité procurée par des transpositions très graves de lieder. ♠♠Così fan tuttede Mozart
à Garnier, dirigé par Ph. Jordan
et mis en scène (enfin, pas vraiment)
par Keersmaeker.
Expérience éprouvante pour supporter le public et
particulièrement énigmatique visuellement – quel est l'intérêt de
prévoir une mise en scène si c'est pour retirer tous les éléments
explicites du livret, en refusant de faire jouer les chanteurs
(immobiles à l'avant-scène) tout en les faisant regarder par
leurs doubles danseurs, eux aussi immobiles ? Je veux bien qu'on
accepte par principe tous les concepts du monde, mais celui d'imposer
aux artistes de ne rien
faire, jamais, je ne vois pas. Récit des enfants qui courent dans les
loges et de mon appréciation de la production (par ailleurs
remarquablement chantée) sur le meilleur forum musical francophone, où j'ai mes habitudes depuis
2005. ♠♠ De même, pour Lohengrinde Wagner à Bastille,
n'étant pas le sujet principal de CSS, j'ai laissé quelques impressions
informelles sur le forum-de-Xavier. Très impressionné par Stuart
Skelton
(la projection considérable comme la finesse artistique), pas du tout
épais, barytonnant, étouffé ou court (comme pourraient le laisser
croire ses captations, où il sonne un peu rauque) et par Tomasz Konieczny
(véritable baryton dramatique, saturé en harmoniques faciales et tirant
toutes voyelles du côté d'un méchant [eu] – ce qui n'est pas sans
évoquer Nismgern, dont je suis un fanboy
notoire), très déçu par Michaela Schuster (probablement dans un très
mauvais soir), plutôt séduit par la mise en scène de Claus Guth (pas
excessivement détaillée et cohérente, mais qui hausse l'œuvre plutôt
qu'elle ne l'abîme), et pas tellement convaincu par l'orchestre, qui
m'a paru modérément impliqué, même si ce n'est pas au point de ses
Gluck et Mozart de Garnier…
Je crois surtout que l'œuvre n'a pas
assez de densité pour se soutenir aussi lontemps
sur scène, et que la distance dans Bastille rend impossible l'adhésion
complète lorsqu'il n'y a pas une partie orchestrale vraiment dense.
♠♠ Enfin, ma première Carmen de Bizet en salle, malgré Simone Young
(peu captivante comme prévu, inutile de chercher le style français),
sélectionnée pour ses seconds rôles au français exceptionnel : Cyrille Lovighi,
Francis
Dudziak, Frédéric Goncalves,
Jean Teitgen
(!). Marie-Nicole Lemieux, que je n'admire pas démesurément, s'est
avérée une très bonne surprise, bon français, pas d'outrances (même si
la voix reste empâtée et l'aigu difficile) ; Michael Spyres démontrait
le danger de chanter large lorsqu'on choisit des rôles plus larges que
sa voix (le brillant disparaît peu a peu et les aigus, de plus en plus
en arrière, deviennent périlleux, lui qui émet par ailleurs des
contre-fa à loisir…) ; enfin Jean-Sébastien Bou,
un tel charisme vocal et scénique que tout ce qu'on pourrait dire sur
l'adéquation du rôle ou les biais techniques paraîtrait dérisoire, il
pose un pied sur la scène et il possède l'auditoire. Belle soirée
d'initiation pour moi, donc, même s'il manquait au minimum un orchestre
intéressant, qui a sa place essentielle dans Carmen.
Une jolie petite brassée de belles expériences assez peu renouvelables
! À présent passons à mars.
Le
Temple de Pentemont, un des lieux de février – issu d'une extension de
l'abbaye d'origine pendant le second XVIIIe, avec ses saints
évangélistes conservés malgré le changement de culte.
2. Sur le sentier de mars
Quelques recommandations dans le vaste programme proposé ci-dessous.
►Raretés vocales baroques et classiques :
■ Les 3 & 4, Orfeode Rossi
par l'ensemble Pygmalion et une distribution phénoménale, en
particulier Francesco Aspromonte. Les tarifs sont très élevés pour
cette reprise, hélas, mais le spectacle, diffusé en vidéo la saison
passée,œ a prouvé sa valeur exceptionnelle. Présentation de l'œuvre et
des interprètes dans cette notule.
■ Le 5, rogramme airs à boire
Grand Siècle par Il Festino (Moulinié en
particulier), avec poésie baroque déclamée en français restitué
(plusieurs Saint-Amant, et un bout de Pantagruel)
: Julien
Cigana, Dagmar Šašková, Manuel de Grange. Mon premier
concert en débarquant dans la région, il y a 8 ans, et je ne m'en suis
toujours pas remis : l'intensité poétique et l'espièglerie de
l'ensemble sont irrésistibles. De surcroît, j'ai déjà dit que Dagmar
Šašková était la plus grande chanteuse de tous les temps. Voilà. Il
faudra être à Puteaux un dimanche matin à 10h30. Entrée gratuite, mais conditions
bizarres. Je dois me renseigner, le site a l'air de dire qu'il
faut apporter sa carte de résident (??).
■ Messe à 8 chœurs de Benevoli, à la Cité de la
Musique avec chœurs spatialisés, par le Concert Spirituel. Pas une
composition majeure à mon sens (ce n'est pas Rubino…),
mais de la belle musique, qui doit être assez spectaculaire dans cette
disposition, à défaut de réverbération basilicale. J'espère que les
choristes du Concert Spirituel seront un peu moins ouatés que pour le Messie
– c'est ce qui arrive lorsqu'un ensemble se dé-spécialise et que son
chef part courir le guilledou romantique. (Je crois tout simplement
qu'il n'y a plus assez de concerts incluant le chœur pour qu'il soit
réellement constitué, et que l'effectif en est très impermanent.)
■ Chimène de Sacchini à Massy et Herblay par
le Concert de la Loge Olympique. Du Mozart français et plein d'autres
choses, voir la longue notule (avec sons). C'était vraiment convaincant,
j'y retournerai peut-être.
■ Les 2 & 3, Les
Saisons de Haydn dans
la version en français de la
création française, sur instruments anciens, par le Palais-Royal. J'avais assisté à La Création par les
mêmes, et été très favorablement impressionné.
■Il
Matrimonio segretode Cimarosa,
charmant opéra bouffe (plutôt de jolies mélodies qu'une œuvre
réellement ambitieuse – en somme ce qu'il fallait pour toucher
Stendhal), par plusieurs de mes chouchous du CNSM : Marie Perbost
(multiples notules, testez la boîte de recherche !), Harmonie Deschamps
(en fulgurants progrès), Jean-Christophe
Lanièce, Guilhem Worms – ces deux derniers, il n'est pas exagéré de
dire que j'en suis gaga… Et ceux que je n'ai pas nommés, Fiona McGown
et Blaise Rantoanina, sans figurer au rang de mes chouchous sont
vraiment très bien aussi !
■ Méhul, Messe du Sacre de Napoléon,
Ouverture des Amazones, La chasse du jeune Henry à
Versailles par Les Siècles.
Messe non (/ jamais ?) jouée du fait de la commande d'une autre à
Paisiello – qui est vraiment terne, je trouve. En regard, la Cinquième
de Beethoven (ce qui, par Roth, fait particulièrement envie). Je n'y
serai probablement pas, j'espère une diffusion ultérieure !
►Raretés vocales romantiques :
■ Les Nuits d'Été de Berlioz rendues aux hommes, ce
sera fait deux fois, l'une avec Gerhaheret Harding
au TCE, l'autre avec Barbeyrac
(et piano) à l'Athénée.
■ Le 4, Stabat
Materde Clémence de Grandval
à Saint-Lambert de Vaugirard, par laCompagnie de
L'Oiseleur. À en juger par ce dont nous disposons au disque
(surtout des pièces pour hautbois et orchestre chez Hänssler, ou bien
le Trio de salon pour
hautbois, basson et piano, qui est parfois donné dans de petits
concerts, comme ici),
ce n'est pas la plus grande compositrice de tous les temps, mais son
écriture dispose d'une belle veine mélodique et d'un savoir-faire très
sûr, sans ostentation. Exactement ce qui peut très bien fonctionner
pour un oratorio. Je suis très curieux et impatient de la découverte,
d'autant que le niveau (et la population générale !) de la Compagnie de
L'Oiseleurpoursuit
son accroissement au fil des années (dernières productions A. Bloch et
Paladilhe assez exceptionnelles). Libre participation.
■ Le 17, bien sûr La
Pucelle d'Orléans de
Tchaïkovski par les forces du Bolchoï, à
la Philharmonie ! Pas le meilleur Tchaïkovski, certes, mais
regorgeant de beautés, et vraiment jamais donné. On programme beaucoup Onéguine et la Dame de Pique, de plus en plus Iolanta, quelquefois Mazeppa, mais jamais la Pucelle en France (bizarrement), et
guère en Europe (donc dans le monde, considérant le peu d'exploration
du répertoire dans les autres région du monde) non plus. Peut-être
est-elle toujours fréquente en Russie, je n'ai pas vérifié, mais je
n'ai pas l'impression que les théâtres russes valorisent tellement leur
propre répertoire en dehors des grands titres qu'ils magnifient très
régulièrement.
À l'occasion, ce serait sympa de faire L'Enchanteresse aussi (voire Vakoula, qui n'a jamais été
enregistré !). Merci d'avance.
■ Récital de mélodies de tous
horizons consacrés à la nature, par L'Oiseleur des
Longchamps. Toujours un puits insondable de découvertes dans ses
récitals, de plus en plus soignés et aboutis.
■ Messe en ré de Dvořák (ce
n'est pas le Requiem,
évidemment, mais c'est joli), et chants
pour chœur (très bien écrits) de Delius et RVW. Chœur de Radio-France.
■ Les 19 (Batignolles) et 28 (Bon Conseil), le chœur amateur (de bon
niveau !) Stella Maris donne un autre de ses programmes ambitieux a cappella : Debussy, Poulenc, Hindemith, Rautavaara
– et encore, c'est assez tradi par rapport à leurs habitudes. 15€ en prévente, sinon 20€.
► Raretés en musique de chambre :
■ Le 28 midi, Gouvy, Fauré (Quatuor avec piano n°1), Dancla, Vieuxtemps, Musée d'Orsay.
■ Le 8, Debussy, Ireland, Szymanowski, Ralph Vaughan Williams pour violon
et piano à l'Espace Bernanos.
■ Le 13, Till de R. Strauss arrangé pour sextuor et
joué au Théâtre 13 par l'Orchestre de Chambre de Paris.
► Raretés symphoniques :
■ Le 7, les étudiants en direction
d'orchestre de la classe d'Alain Altinoglu joueront à tour de rôle les
mouvements de la Tragédie
de Salomé de Florent Schmitt,le chef-d'œuvre du décadentisme
français. Et c'est gratuit.
Donné deux fois en une saison (par l'ONF et Denève en septembre), c'est
rarissime !
■ Le 11, concerto pour alto de Malcolm
Arnold, Song Before Sunrise de Delius,
Second concerto pour piano de
Tchaïkovski par l'ensemble
orchestral d'Éric van Lauwe, toujours en quête de découvertes.
(Cette fois-ci, pas forcément intéressé par la proposition, je l'avoue
– pas forcément le plus fort de chaque compositeur. Mais remarquable
constante dans la proposition de programmes alternatifs, et avec un
niveau de jeu professionnel.) Libre
participation.
■ Le 23, la Deuxième Symphonie de Nielsen, très, très
rarement donnée (et ma chouchoute), par le grand (et formidable)
spécialiste Storgårds
de surcroît. Rien que pour l'andante
malinconico, il faut faire le déplacement !
► Autres dates intéressantes :
■ Le 3, fin de la série Takemitsu-Messiaen par l'EIC avec
chorégraphie de Teshigawara, à Chaillot. Bien sûr très cher.
■ Le récital Petibon à Gaveau, avec un mélange de Debussy (La Belle au bois), Sondheim (Into the Woods), Mistinguett…
■ Concert exceptionnel le 17 à la Cité de la Musique : un grand panorama des grandes tendances de la
musique contemporaine « officielle » des années 50 à nos jours.
Immanquable si vous n'êtes pas à la Pucelle…
► Belles distributions :
■ Ulisse de Monteverdi par Le Concert d'Astrée
avec Gillet, Kožená, Vidal, Gonzalez-Toro, Villazón (Monteverdi a
toujours été son meilleur répertoire, étrangement…), Spicer, Teitgen !
► Les chouchous : interprètes et ensembles parrainés.
■ Récital le 23 mars midi de Guilhem Worms et Nicolas Chevereau
(un des meilleurs chefs de chant en activité, testez la boîte de
recherche à son sujet…), de Rameau au lied, incluant les Don Quichotte
d'Ibert !
■ Récital le 23 mars midi du Quatuor Arod
: Mozart 1, Mendelssohn 2, Webern en cinq mouvements.
■ Concert de lied & mélodie par lesélèves du CNSM(Yves
Sotin) à la Médiathèque Berlioz. Gratuit.
■ Jeunes chanteurs ducycle
supérieur du CRR de Parisen audition le 30. Gratuit.
■ Le 6,Eugénie Lefebvre
(avec Hasnaa Bennani) dans un programme italien premier XVIIe :
Carissimi, Rossi… et quelques tubes monteverdiens (duos de Poppea, Zefiro torna).
■ Le 1er mars salle Cortot, Francesca
Aspromonte (à entendre et voir) dans un programme purement seria (Scarlatti, Haendel, Keiser), donc pas celui qui flatte le
mieux ses aptitudes exceptionnelles, mais elle est à Paris, c'est un
bon début.
■ Le 26, l'ONDIF
dans un programme généreux qui devrait lui aller comme un gant :
ouverture de Candide, danses
de West Side Story, le
discours de Lincoln de Copland, le Concerto pour violon de Barber avec
Radulović. À l'exception de la dernière, de plus ample ambition, que
des œuvres assez frappantes et jubilatoires.
■ Le Quatuor
Ardeo (très bien nommé) joue Beethoven 3, Schumann 3 et
Silvestrov à Saint-Quentin-en-Yvelines, où elles sont en résidence.
► Théâtre.
■ L'héritier du village de Marivaux à Herblay (le 10 mars).
■Le petit-maître corrigéde Marivaux salle Richelieu.
■La mort de Dantonde Büchner au Théâtre de la Bastille.
■ La Cruchecassée de Kleist salle Richelieu.
■ Quand nous revenons d'entre les
morts d'Ibsen,
au Passage vers les étoiles (Métro Père Lachaise). Son ultime pièce, le
dialogue désabusé d'un vieux couple – je ne l'ai jamais trouvée
passionnante à la lecture, mais elle est rarement donnée et la salle
est bien calibrée acoustiquement (nette sans être trop sèche, petite
mais haute de plafond).
■ La Beauté intérieure,
textes non dramatiques de Maeterlinck,
au T2G. Pas persuadé que ce soit bien, mais on n'a pas du Maeterlinck
tous les jours.
■La Peur (Zweig) au Théâtre Michel, prolongé
jusqu'en avril.
■ L'État de siègede Camus
à l'espace Pierre Cardin (production du Théâtre de la Ville). Assez
cher pour du théâtre subventionné, néanmoins.
■ Soudain l'été dernier de T. Williams
à l'Odéon.
Comme la statuaire du Passage vers les étoiles, ce mois-ci, CSS
a tout donné.
3.
Expositions
Laissez-moi
gagner un peu de temps de ce côté-là en vous recommandant le
remarquable Exponaute (et son tri par date de fin !) ou la
très utile sélection mensuelle de Sortir à Paris.
4.
Programme
synoptique téléchargeable
Tentative d'utilisation d'un calendrier synchronisé. Ce n'est pas
encore totalement en place – cela prend plus de temps, surtout pour
préparer la version publiable sur CSS, mais il est là.
J'en ai profité pour réaliser une sélection non plus personnelle, mais
dédiée à Carnets sur sol,
avec un code couleur distinct suivant la gradation suivante :
◊ jaune : alerte chouchou !
(indépendamment de l'intérêt / rareté des œuvres)
◊ vert : sympa ou intéressant
◊ bleu : œuvre rare et intéressante, probablement bien interprétée
◊ violet : rare et exaltant, l'exécution aussi
◊ (( : début de série
◊ )) : fin de série
◊ rouge : ouverture de réservation
PARTIE 1 (cliquez ici pour ouvrir l'image en grand dans un
nouvel onglet)
PARTIE 2 (cliquez ici pour ouvrir l'image en grand dans un
nouvel onglet) :
Les bons soirs, vous pourrez toujours distinguer l'ondulation de
mon pas gracile dans les combles obscurs des salles interlopes, loin
des lumières festonnées des grands foyers.
Ô
Mars, ô Mars, ô Mars !
[[]]
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Saison 2016-2017 a suscité :
À la suite de la remise au théâtre (jamais depuis le
XVIIIe siècle, me semble-t-il) de la Chimène,
un mot pour replacer ce jalon important
dans l'ensemble du répertoire,
et en faire entendre quelques extraits.
D'abord, il faut lire la notule d'introduction
consacrée au sujet des querelles et innovations dans la tragédie en
musique du dernier quart du XVIIIe siècle : la révolution Gluck, ses
implications, ses camps. Elle a été écrite spécifiquement pour
introduire cette notule et contient même une liste et une discographie
commentée de tous les opéras français de Sacchini.
1. Piccinni-Sacchini : un
duel jusqu'au sang
Sacchini est sollicité en 1782 pour fournir l'Académie Royale de
Musique en œuvres dans le nouveau
style
– les compositeurs français avaient très peu été sollicités par les
directeurs, hors Grétry et Gossec (très minoritaires au demeurant), et
on menait plutôt une politique de prestige en faisant venir de nouveaux
compositeurs déjà célèbres pour leurs succès à l'étranger dans le style
itanien (Gluck à Vienne, Piccinni à Rome, Sacchini à Londres).
Il est d'abord introduit comme un ami par Piccinni
et mal vu des gluckistes qui essaient de l'empêcher d'être joué, en
tant que représentant du style italien.
Renaud (la suite du sujet de
l'Armide de Quinault, une
véritable sequel
pas trop magistrale) reçoit un bel accueil en 1783, et les gluckistes,
qui n'ont plus de champion (Gluck, malade, s'est retiré après Iphigénie en Tauride
en 1779), veulent s'en servir pour assouvir leur haine contre Piccinni.
On déclare alors (contre toute évidence) que Sacchini est un représentant du style allemand, et
la querelle peut reprendre ; comme pour Verdi et Wagner, pas tant entre
les compositeurs qu'entre leurs sectateurs.
À l'automne 1783, on décide de faire représenter
deux nouvelles œuvres pour un voyage de la Cour à Fontainebleau : Didon de Piccinni le 16 octobre et Chimène ou le Cid de Sacchini le 18 novembre. Il n'y
eut pas véritablement vainqueur Chez Piccinni, on loue bien sûr le
chant et même la déclamation ;
tandis que chez Sacchini, on souligne la qualité particulière des airs
et de l'accompagnement orchestral, tout en remarquant la faiblesse du
récitatif. Toutes remarques qui paraissent assez justes à l'oreille
contemporaine, à ceci près que Chimène
me paraît en définitive bien plus considérable que Didon – qui, il est vrai, n'a
encore jamais été décemment servie.
Quoi qu'il en soit, Chimène reçoit un beau succès (comptant 56 reprises), et Sacchini des
commandes jusqu'à sa mort – Dardanus,
Œdipe à Colone, Arvire et Évélina, tous avec un
livret de Guillard.
2. Guillard
: un livret volé mais raisonnable
Nicolas-François
Guillard est central dans le mouvement de la tragédie en musique
« réformée » : librettistede l'Iphigénie en Tauride de Gluck, de l'Électre de Lemoyne, et plus tard
des Horaces de Salieri,
arrangeant même Proserpine de
Quinault pour Paisiello en 1803 et écrivant La mort d'Adam
pour Le Sueur en 1809 ! Dans une ère où les livrets sont en
général médiocres et simplement conçus pour donner une trame sur
laquelle poser la musique, il fait partie des rarespoètes un peu soignés et ambitieux.
Les Horaces,
dont il sera question prochainement, en attestent vigoureusement :
entre les trois actes, il introduit des intermèdes, sortes d'actes
minuscules intercalés, qui poursuivent l'action, figurent ce qui est
habituellement tu entre deux épisodes ; il y montre notamment le culte
romain, et donc la loi qui conduit les hommes au combat.
Dans Chimène ou
le Cid, le livret est en lui-même déjà digne d'intérêt.
D'abord, il est rare
que la matière soit empruntée aux périodes
récentes (comprendre : pas antiques), l'essentiel se limitant à
la mythologie grecque, plus
rarement biblique (c'est en réalité un autre format…), et, pour les
aventures médiévales, aux épopées du Tasse et de l'Arioste
; quelquefois, plutôt à partir de la Révolution, on peut mettre en
scène des figures historiques de l'Antiquité.
Ce choix s'explique par la présence au répertoire
(parlé) du Cid de Corneille –
mais le problème ne s'était pas posé lorsque Louis-Guillaume Pitra avait adaptéAndromaque
de Racine pour Grétry, évidemment.
Guillard n'a pas pris le même parti que Pitra, qui
avait créé une vive polémique en payant son tribut à Racine par la
citation directe de 80 vers ; ici, une
intrigue empruntée à Corneille, appuyée sur une sélection judicieuse de moments forts,
sans jamais citer ni même pasticher son modèle. Tout au plus
pourrait-on trouver des expressions figées (« ils sont aux mains »
pendant le combat contre Don Sanche), qui ne sont pas spécifiques à
Corneille de toute façon.
Illustration :
Frontispice de l'édition de 1637 du Cid de Pierre Corneille. (Ce n'est
pas ma faute !)
3. Corneille aplati, Guillard triomphant
L'intrigue.
Elle traite en réalité la matière de Corneille seulement à partir de
l'acte III : le duel contre Gormas n'en fait pas partie, même si ses
conséquences portent tout le drame.
Début de l'acte III du Cid
dans l'édition de 1639.
Acte I
Le comte de Gormas est déjà mort, et Rodrigue est en
fuite (oui, c'est une mutation un peu étrange de son caractère). Dans
le palais royal, Chimène s'avoue qu'elle l'aime toujours, et demande
néanmoins toujours justice au roi – qui cherche à lui expliquer la
logique politique : Rodrigue a tué le protecteur de ses États, il faut
compter sur ce jeune héros pour prendre sa place.
Rodrigue survient et s'offre à la vengeance de
Chimène – comme à l'acte III de Corneille, à ceci près qu'il n'est pas
chez feu Gormas mais chez le roi.
Après qu'ils se sont séparés, Rodrigue y croise son
père, qui lui rappelle le danger d'être trouvé, et lui offre un succès
pour se réhabiliter : qu'il aille en secret, avec les amis qu'il lui
apporte, défaire le Maure qui vient de débarquer sur les côtes, un
danger dont le roi n'est pas encore informé.
Acte II
Tout le monde croit à la victoire des Maures, mais
un des combattants apporte le récit de la victoire spectaculaire de
Rodrigue. Triomphe et danses. Chimène persiste néanmoins à demander
vengeance, qui est décidée par un combat en champ clos, avec don Sanche
pour champion.
Acte III
Rodrigue vient faire ses adieux à Chimène, annonçant
qu'il se laissera terrasser. Celle-ci, abandonnant le pauvre don Sache
sans guère balancer, essaie de lui faire entendre son intérêt à
demi-mot, puis lui ordonne de vaincre pour elle.
Terreurs pendant le combat hors scène – mais qu'elle
aperçoit. Finalement Rodrigue semble tomber, et Sanche revient, qu'elle
agonit d'injures sans le laisser expliquer ce que le roi révèle
finalement. Rodrigue a triomphé et épargné don Sanche, l'a envoyé pour
annoncer sa victoire. Néanmoins il n'exige pas sa main, et le roi, pour
les contenter tous, autorise un deuil d'une année avant le mariage.
Fin de l'entretien de l'acte V du Cid, édition de 1639.
Ce dernier acte
suit vraiment d'assez près la
matière de Corneille.
Évidemment, ce n'est pas le cas des mots, qui sont très nus, pas du
tout raffinés comme dans le grand théâtre classique, ici vraiment un
livret de la fin du XVIIIe siècle conçu avant tout comme support à de
la musique.
L'acte I est particulièrement dense en informations,
avec beaucoup d'action
pour une œuvre de ce répertoire, mais il permet de planter tout de
suite une situation assez intense, malgré la langue peu spectaculaire. [Beaucoup de formulations plates
de ce qui était sous-entendu, ou du moins formulé avec plus d'élégance
et de subtilité : « tantôt l'amour triomphe et tantôt c'est l'honneur
», on fait difficilement une symétrie alexandrine plus scolaire. De
même, Rodrigue paraît quelquefois d'une confiance à la limite de la
forfanterie pour un héros classique.]
[[]]
Le premier air de Chimène.
Agnieszka Sławińska et le Concert de la Loge
Olympique, le 13 janvier 2017.
De même, les
incertitudes de l'acte III et l'erreur de Chimène sur le sens du
combat ménagent une tension inhabituelle, avec un dénouement très spectaculaire, particulièrement rare dans le genre
– où les intercessions gratuites, même si elles ne sont plus toujours ex machina, sont davantage la norme.
[[]]
Monologue décrivant le duel hors scène.
Agnieszka Sławińska et le Concert de la Loge Olympique, le 13 janvier
2017.
Le résultat est évidemment sur le strict plan
littéraire assez plat, mais sa
structure librettistique en séquence courtes, propice au spectaculaire,
préparant pour chaque air
(certes pas très subtilement exprimés) un
contexte singulier et fort, en fait l'un des livrets les plus
efficaces de cette quatrième génération de la tragédie en musique. Un redéploiement réussi de la matière
de Corneille – en en coupant les moments fondateurs de l'outrage et du
duel.
4. Sacchini, le Mozart français
Bien qu'érigé, pour contrer Piccinni, en nouveau
représentant du style germanique, Sacchini
écrit une musique
particulièrement italianisante. Ses récitatifs sont assez égaux
et
plats, ni très mélodiques, ni précisément tournés vers l'exaltation de
la déclamation ou même de la prosodie ; et c'est au contraire dans les
numéros isolés (airs et
ensembles), dans la mélodie, dans
l'écriture orchestrale (fusées de cordes ; interventions
de bois expressives, même si ce n'est rien en comparaison d'Andromaque de Grétry présentée
trois ans plus tôt) que se déploie le meilleur de son inspiration.
Traits violonistiques, gammes sinueuses et trémolos.
Fusées et croches obstinées des violoncelles.
Réellement de son temps, sa musique, malgré les
nombreux trémolos de cordes (va-et-vient de l'archet pour agiter une
même note) et les basses trépidantes, malgré les fusées aussi (gammes
rapides) dont il est plus prodigue que ses deux principaux rivaux, nous
apparaît tout de même légère,
sa gamme de sentiments « positive »
– le mode majeur est omniprésent, les basses sur des croches
régulières, comme chez Gluck (et Piccinni) restent la norme.
En revanche, le concertato
final paraît assez terne, et surtout en décalage avec un texte qui ne
dit que la joie, et où l'exultation paraît bien mesurée, alors même que
les lignes musicales s'entrelacent et que l'œuvre se termine. On serait
une poignées de décennies plus tard, on pourrait supposer une réserve
délibérée, pour souligner les fêlures d'un triomphe triste.
[[]]
Concertato final.
Avec les Chantres du CMBV et le Concert de la Loge Olympique, le
13 janvier 2017.
À l'épreuve de l'écoute et de la scène, on est
étonné (ce n'est pas si souvent le cas) de se sentir proche des
commentaires des spectateurs du temps : le récitatif est un peu flasque, manque peut-être un peu de justesse et de
force dans le sentiment (à la lecture de la partition, c'est
surtout l'amollissement de la pulsation de Chauvin dans les récitatifs
qui est en cause, je crois…), mais
l'orchestration est expressive et les airs magnifiques, presque tous assis
sur de belles mélodies. Le
plus étonnant dans tout cela est que, contrairement à d'autres importés
(à commencer par Salieri), on a réellement l'impression d'entendre du Mozart en français. La parenté est
assez frappante dans les conclusions
des airs – bien sûr, les résolutions sont codées, mais le galbe
mélodique et la gestion de la tension, la couleur harmonique
quelquefois, évoque vraiment la matière de base de Mozart (sans les
petits raffinements harmoniques qu'il ménage au milieu de ses airs,
certes). Entendre Mozart en français, et ailleurs que dans les deux
bluettes qu'il nous a laissées, c'est là un luxe donc on ne peut guère
se sentir fâché.
D'où vient ce rapprochement ? Sans doute
surtout de l'autonomie des airs,
qui ont quelque chose de fascinant en eux-mêmes et ne sont plus de
simples extensions des sentiments des personnages, comme c'est en
général le cas dans les tragédies lyriques – même dans les grands
Gluck, les airs paraissent déboucher soudain au gré du drame, et non
être le centre de toute l'attention
comme dans Chimène.
[[]]
L'étrange début de la grande phrase solo d'Elvire, suivante de
Chimène : on croirait entendre la ritournelle d' « Il tenero momento »
de Lucio Silla de Mozart
(1772).
Eugénie Lefebvre et le Concert de la Loge Olympique, le 13
janvier 2017.
[[]]
La fin du second air de Chimène, à l'acte III, où l'on entend
les tournures de « Come scoglio » (Così
fan tutte, 1790) et la résolution mélodique et harmonique de
l'air du Comte Almaviva « Vedrò mentr'io sospiro » (Le Nozze di Figaro, 1786). Ce n'est
pas exclusivement mozartien (on trouve aussi un air typé « Come scoglio
» dans le Falstaff de
Salieri, et ce type de résolution est assez traditionnel), mais cela
marque en tout cas une convergence de Sacchini, plus
grande que chez ses collègues, avec le style européen –
et Mozart en particulier.
Agnieszka Sławińska et le Concert de la Loge
Olympique, le 13 janvier 2017.
Bien évidemment, ce ne peut être comparé
structurellement à Mozart qui n'a jamais écrit de tragédie en musique,
et la musique est loin, très loin de la hauteur de vue de Mozart qui
joue toujours avec la forme et parvient à exprimer des émotions
complexes avec une précision extraordinaire. Mais encore une
fois, comment vendre de la tragédie en musique fin XVIIIe sans un peu
de racolage, dites-moi ? [J'ai ajusté le nom du site en
conséquence.]
Avouez que :
4. Sacchini, le pas tout à fait Mozart pas
exactement français
n'aurait pas eu tout à fait la même allure.
Néanmoins je suis frappé de retrouver cette impression d'écho que j'avais eue entre les débuts
de Don Giovanni
(1787) et de Chimène (1783),
lorsque Les Nouveaux Caractères en avaient restitué une portion en
concert. Le seul compositeur
d'expression française aussi proche du « son Mozart » serait à
mon sens le Grétry de Céphale et Procris, voire de L'Amant jaloux
(mais pas du tout celui de Richard
Cœur-de-Lion, d'Andromaque
et de la plupart des opéras comiques).
[[]]
Le second air de Chimène, complet.
Agnieszka Sławińska et le Concert de la Loge
Olympique, le 13 janvier 2017.
Les plaintes orchestrales de la mort du Commandeur dans Don Giovanni (1787) se trouvent
déjà au début de Chimène ou le Cid
en 1783.
5. Coups de
maître
Quelques moments particuliers qui se remarquent par leur originalité ou
leur réussite :
►
L'entrée de don Diègue à la fin de l'acte I : on attendrait une
entrée vénérable, avec de simples accords majestueux, une introduction
élégante ou des trompettes triomphales, mais ce sont au contraire de
simples trémolos, très animés, dans le grave. C'est un vieillard à la
fois furtif et très agile qui est présenté, à rebours ce qu'on peut
concevoir de don Diègue… mais le changement de psychologie est très
réussi, et l'air qui s'ensuit l'expose très bien : « C'est toi qui m'as
donné l'honneur / Je ne t'ai donné que la vie. ».
[[]]
Entrée de don Diègue et air à la fin de l'acte III.
Mathieu Lécroart et le Concert de la Loge Olympique, le 13
janvier 2017.
► L'exploit de Rodrigue contre les
Maures est présenté, au début de l'acte II, par un récit du hors-scène (et même du passé), ce qui
habituel, mais pour l'essentiel sous forme d'air, ce qui est assez
original. Un des plus beaux du genre est celui du duel entre Tarare et
le fils du Grand Prêtre, et il s'agit d'un immense récitatif très
varié, ponctué de commentaires orchestraux très figuratifs. Ici, au
contraire, l'air répète par définition les mêmes affirmations : « Il
nous retient, il nous ranime / On dirait qu'il se multiplie », avec un
effet incantatoire en réalité très réussi – d'autant plus que la
musique insiste sur des notes répétées, qui assènent encore plus fort
l'ubiquité du héros.
Ce n'est pas la plus belle page de l'opéra, mais
elle étonne, favorablement.
[[]]
Le récit de victoire fait en l'absence de Rodrigue par le
Héraut.
Jérôme Boutillier et le Concert de la Loge Olympique, le 13
janvier 2017.
► Lors des représentations, j'ai eu l'impression
que le thème du chœur des amis de don Diègue était repris au début de l'acte II en
mentionnant les exploits de Rodrigue, ce qui me paraissait un procédé
un peu hardi (et subtil, car pas une citation exacte). Après une
vingtaine de réécoutes de l'œuvre, je ne le sens plus aussi nettement,
il faudrait que je vérifie plus précisément, ce que je n'ai pas encore
fait ; néanmoins le plus probable est la parenté accidentelle, du fait
de l'homogénéité du langage, tout simplement – les possibilités
combinatoires ne sont pas du tout aussi élevées que dans les langages
du XIXe siècle (et ne parlons même pas de la suite).
► On retrouve aussi un procédé déjà audible dans Andromaque de Grétry (1780), le hautbois suspendu menaçant. Ici, il
figure plutôt la révélation de Chimène à elle-même, devant la
suggestion de sa suivante : « Si don
Sanche pourtant emportait la victoire ? ». Le récitatif « Ah !
ce soupçon a révolté mon cœur » éveille ce hautbois tendu (les deux à
l'unisson, en fait, sur un ut 5, donc dans le haut de la tessiture – la
hauteur d'un contre-ut de soprano), et après les trémolos bouillonnants
et interrompus des premiers violons, s'engage l'air où Chimène proclame
« puisqu'il combat, le succès est certain ». Usage très expressif, et
surtout un rare effet de musique
psychologique, voire ce que j'avais appelé la « musique subjective » dans une ancienne notule :
l'auditeur n'entend plus un instrument, mais le son qu'est censé
entendre le personnage (ici, un sifflement, un vertige).
[[]]
Le début du second air de Chimène, au début de l'acte III.
Agnieszka Sławińska et le Concert de la Loge Olympique, le 13
janvier 2017.
► Enfin, une trouvaille qui nous paraît simplicissime, mais qui est
alors un effet structurel très rare : Chimène, après l'air où Rodrigue
annonce qu'il va mourir pour ne pas abattre son champion, révèle la
profondeur de son désarroi en reprenant
le thème alors en majeur pour en faire une tirade en mineur. Ce
n'est à la vérité pas exactement le même thème, mais l'esprit mélodique
et l'accompagnement sont parents, et vraiment conçus comme une réponse.
L'enchaînement avec les cors et trompettes (non présentes dans la
fosse) qui marquent la détermination de Rodrigue marque un
aboutissement assez spectaculaire.
Similairement, l'accompagnement
de l'explication de Chimène, à l'acte I, se change en mineur après « et je t'aimais ».
Ce n'est qu'un expédient trivial pour un auditeur du XXIe siècle, pas
plus raffiné une chanson dont on hausse chaque couplet d'un demi-ton…
pourtant c'est une proposition forte dans le cadre du langage des
opéras de la fin du XVIIIe siècle (cela se fait couramment dans les
musiques instrumentales européennes de la période, en particulier les
variations, mais guère sur scène), et sans doute assez frappante
émotionnellement pour le public d'alors. [Même aujourd'hui, je trouve
que l'effet de soudain obscurcissement est assez réussi dans ces deux
exemples précis.]
[[]]
Extrait du duo entre Chimène et Rodrigue à l'acte I.
Agnieszka Sławińska, Artavazd Sargsyan et le Concert de la Loge
Olympique, le 13 janvier 2017.
D'une manière générale, en constatant comment une pièce classique,
malgré la rhétorique conservée de l'Honneur, est devenue une exaltation
des affects individuels, on mesure à quel point cette Chimène, comme toute la période, exploite des formats dramatiques
préexistants tout en regardant dans une nouvelle direction – il
n'existe pas de rupture nette entre classicisme et romantisme à l'Opéra
(francophone comme italophone, et même germanophone), comme il peut en
exister dans la musique instrumentale… la fin du XVIIIe regarde dans
une nouvelle direction, et le romantisme ne fait qu'accommoder le
langage musical et les émissions vocales à une grande forme qui, en
réalité, demeure sensiblement la même.
6. Le quasi
baptême scénique du fameux Concert de la Loge Olympique
Déjà deux notules sur cet ensemble… que j'entendais pourtant pour la
première fois ! Issu d'une scission au sein du Cercle de
l'Harmonie cofondé par Jérémie Rhorer et Julien Chauvin (violon solo),
qui était de plus de plus identifié à la personnalité du premier (par
ailleurs de plus en plus chef traditionnel, dirigeant le Requiem de Verdi avec l'ONF ou Dialoguesdes Carmélites avec le
Philharmonia), celui-ci est d'un profil assez différent, recentré sur
un répertoire encore plus spécifique, d'où lui vient son nom : la
musique de la fin du XVIIIe siècle. Beaucoup de musique française, mais
aussi la musique italienne du temps. Leur mésaventure avec les avocats
du Comité Olympique – dont il est question dans le lien ci-dessus – et
le toupet de l'institution qui leur reprochait de menacer de la marque
(alors que ladite Loge existait bien avant les Jeux, et correspond à
l'exact répertoire de l'ensemble : Haydn et la musique française), leur
ont finalement fait une publicité sans doute supplémentaire et
bienvenue. Ils se dénomment désormais officiellement Concert de la Loge sur les affiches
et disques, mais il n'y a aucune raison de ne pas les appeler par leur
vrai nom.
C'est, je crois, leur seconde production scénique,
après Armida de Haydn l'an
passé. Leur disque comme leur présence au concert révèle une
personnalité très différente, aussi bien dans le spectre acoustique
(plus moelleux et fondu, moins percussif que le Cercle de l'Harmonie
qui aurait peut-être ma faveur sur ce critère) que dans la pensée
musicale, favorisant moins les contrastes brutaux (les sforzando de Rhorer ont pu paraître
systématiques ou outrés) et davantage une forme de continuité aux
nuances subtiles. Surtout, les répertoires ne sont pas exactement les
mêmes : la dominante du Cercle de l'Harmonie se trouve dans Mozart et
les premiers romantiques français, et essentiellement à l'Opéra ; le Concert de la Loge Olympique
favorise plutôt Haydn et la fin du XVIIIe siècle français (encore que
Rigel soit déjà de l'autre côté).
Dans le vaste théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines,
l'ensemble sonne un peu mince sans doute, sans la résonance à laquelle
nous habituent les grands orchestres sur instruments modernes, mais la
cohésion, malgré le fondu de la pâte, reste belle. Beaucoup de douceur,
pas si fréquente dans ce répertoire, et pas de mollesse.
J'ai déjà eu l'occasion de souligner combien Julien Chauvin était un grand chef ; et il se montre très convaincant avec
sa nouvelle formation, même si sa tendance à alanguir systématiquement
le récitatif, et même à lui dérober totalement sa pulsation, a, a mon
avis, affaibli ceux de Sacchini (plus orchestrale que prosodique, mais
tout de même).
Je puis au passage recommander leur disque Rigel / Haydn, où les rares
et excellentes tempêtes farouches de Rigel voisinent avec un Haydn
précisément tiré du côté français, joué comme du Gluck. En alternance
avec de jolis airs (par Sandrine Piau) de Giuseppe Sarti et (Johann
Christian) Bach, l'immortel auteur de Temistocle
et Amadis de Gaule.
7. Une
production réelle
Je ne vais pas m'attarder sur le sujet, il existe
déjà des recensions en ligne (qui ne parlent pas forcément beaucoup de
l'œuvre, j'ai donc rempli mon office).
Simplement quelques remarques de détail, puisqu'il
s'agissait d'une production complète, scénique, et en tournée, adossée
à l'ARCAL, avec le concours des Chantres
du CMBV, où l'on retrouvait certains de mes chouchous absolus : Eugénie Lefebvre (1,2), Marie Favier, Anne-Marie
Beaudette, Paul Antoine Benos
(1,2,3,4 – putto
d'incarnat 2015-2016 du meilleur contre-ténor)…
Étrange constitution
de l'orchestre – douze violons, deux altos, trois violoncelles,
une contrebasse. Je me demande s'il s'agit là de la restitution d'une
formation particulière – le Concert de la Loge Olympique historique, ou
bien celui de l'Académie Royale pour la création de Chimène ?
Côté solistes, Mathieu
Lécroart (don Diègue) comme toujours très marquant, avec une
grande empreinte vocale et un vrai sens de la déclamation. C'est
magnifique, on voudrait se rouler dedans. J'entendais enfin Artavazd Sargsyan (Rodrigue) en
salle ; voix bien faite, mais très étroite, pas vraiment libérée, ce
qui l'empêche de prétendre à tout éclat… et très vite couvert dans les
duos. L'élégance est parfaite, mais l'héroïsme lui est défendu, c'est
dommage – et rien ne le lui défend intrinsèquement, surtout dans son
répertoire ; c'est simplement une préparation technique à faire.
Agnieszka Sławińska
est un choix plus énigmatique pour ce répertoire – le français n'est
pas mauvais, mais la voix est émise très en arrière (tropisme polonais
difficile à combattre), toutes les voyelles sont mêlées de [eu], et au
début de la soirée, je n'ai pas été loin d'entendre hululer : tendance
à « tuber » pour épaissir les sons, et même des coups de glotte !
Mais au fil de la soirée, elle se chauffe et on s'habitue ; une fois
accepté que la voix n'a pas le tranchant du placement français ni des
standards de ce répertoire, elle s'en tire très bien. En plus, c'est
une très bonne actrice, et la voix est incroyablement phonogénique
! Je ne l'ai pas beaucoup aimée en salle, mais sur ma bande, je
la trouve magnifique…
La mise en scène de Sandrine
Anglade, avec peu de moyens, réussissait de belles choses. La
scène était largement occupée par l'orchestre, coupé en deux, avec
Chauvin dans une fosse en plein milieu (très agréable pour voir ce qui
se passe musicalement), mais les chanteurs n'étaient jamais laissés
inoccupés, et j'ai remarqué quelques jolies postures (la scène inversée
pour le triomphe où les acteurs, de dos, regardent en bas de leur plan)
ou évocations – terrible, ce moment (absolument pas souligné) lorsque
le regard de Chimène croise celui de don Diègue, à l'origine de la
disgrâce et de la mort de son père.
Aussi remarqué beaucoup de bizarreries – pourquoi ce
drapeau de fortune brandi par des Gavroche, pourquoi ces câlins (c'est
la semaine free hugs chez la
noblesse castillane ?), pourquoi ce rire insolent totalement hors
caractère lorsque Chimène répète incrédule « tu vas mourir ? » ?
Mais, globalement, une proposition sobre et convaincante, qui va à
l'essentiel.
Le concert était inclus dans une formule familiale avantageuse, et par
ailleurs tous les collèges du secteur y étaient pour la première : la
moitié, je n'exagère pas, la moitié
des spectateurs avait de dix à treize ans ! Évidemment,
sans être du tout apocalyptique, la qualité d'écoute n'était pas
optimale : entre le livret assez épuré, les répétitions à l'infini des
airs, l'avancée lente de l'intrigue et les voix quand même très
lyriques, comment faire apprécier l'opéra avec ça ? J'ai adoré la
soirée, mais je suis dubitatif. Certains avaient étudié la pièce,
mais autant le Cid peut
fonctionner sur sa substance, expliqué par un adulte, autant sa version
aseptisée en opéra, je ne vois pas trop ce qu'il reste à sauver. Une
heure trente sans entracte, tout de même, et de musique qui sent son
âge, y compris pour les adultes et les spécialistes.
La production sera encore donnée à Massy et Herblay. Je ne sais pas
encore si elle sera captée.
8.
Pour prolonger
♦ Je vous recommande bien sûr l'introduction rédigée spécifiquement pour cette
notule, et qui remet toute la période en perspective, de l'arrivée de
Gluck à Paris jusqu'à la Révolution, en insistant sur la place
spécifique de Sacchini. Elle contient aussi la liste des tragédies en
musique documentées à ce jour par le disque, par la radio, par des
représentations. Un bon point de départ pour explorer.
♦ Il existait déjà une notule sur cet opéra, fondée sur sa comparaison avec Don
Giovanni, postérieur de quatre ans, fondé sur les quelques
extraits sonores dont on disposait alors.
♦ Je vous livre la bande brute de la soirée [MP3] : ce n'est qu'une
prise sur les genoux et elle est traversée de beaucoup de bruits
parasites (à l'exception de mon siège qui grince quelquefois, je plaide
innocent pour tous les autres, les chut
! retentissants, les toux bouche ouverte, les doudounes
froissées… et la plupart des nuisances ont été filtrées par
l'enregistrement !). C'est dommage, mais cela me permet de la mettre à
disposition : ça vous informera, mais ne vous dispensera nullement
d'acquérir l'objet s'il en existe jamais une édition. En attendant,
c'est toujours un moyen d'accéder à la matière de l'œuvre.
♦ Voici aussi la vidéo réalisée à Versailles [FLV] (non éditée
commercialement) par Les Nouveaux Caractères consacrée aux « favoris de
Marie-Antoinette », où l'on retrouve des extraits de la seconde Iphigénie de Gluck, de Chimène de Sacchini, des Danaïdes de Salieri et de Guillaume Tell de Grétry, avec
Caroline Mutel, Sébastien Droy et surtout Jean-Sébastien Bou (quel
Danaüs, quel Guessler !). On peut y voir le début de l'acte I
et le final de l'acte III de Chimène
ou le Cid.
♦ Pour finir, vous pouvez remonter l'incroyable histoire de l'ensemble
Le Concert de la Loge Olympique,
à l'origine de cette exhumation en partenariat avec le CMBV : C'est Haydn qu'on assassine.
Bonnes lectures, belles découvertes, à bientôt pour de nouvelles
aventures !
Il me reste toujours pas mal d'œuvres exhumées cette saison à présenter
(Messed'Innocent Boutry, Les Horaces de Salieri, Chimène de Sacchini, Brocéliande
d'André Bloch…), des notules sur la technique vocale, des sujets
d'éclaircissement sur les orchestres munichois ou néerlandais… Il ne se
passe
pas de semaine sans que j'y travaille activement, mais les recherches
nécessaires et le dégoût de la monomanie me conduisent à avancer tout
cela de front, et donc lentement.
Pour autant, et malgré le retard accumulé dans mes plans machiavéliques
pour le développement de CSS et la conquête du monde (civilisé), je ne
puis laisser passer le rituel planning du mois, pour votre usage,
estimés lecteurs, frères semblables ou trolls difformes.
1.
Bilan
de janvier
Au 25 janvier, seulement 10 concerts (un peu concurrencés par les
expositions en début de mois), mais je me prépare 6 spectacles sur 3
jours en fin de semaine (facile, quand il y a un pré-concert à 19h !)
qui devraient un peu rééquilibrer ces statistiques dangereusement
déclinantes.
J'ai néanmoins dû renoncer, pour des raisons bassement pratiques (vivre
à peu près socialement, assurer ses fonctions professionnelles avec le
prestigie qui sied, renouveler ses hardes, etc.), à une poignée de
merveilles dont je m'étais fait le chantre ici même :
♠ concert des classiques d'airs de courpar
Léa Desandre et Violaine cochard ; ♠ Le Songe d'une Nuit d'étéd'Ambroise Thomas par la Compagnie de
L'Oiseleur ; ♠ trios de Cécile Chaminade
et Mel Bonis (musée Henner) ; ♠ Hänsel
und Gretelarrangé pour récitant et nonette de cuivres (CRR
de Boulogne) ; ♠Musique pour Cuivres et
Cordes de Hindemith avec
une Symphonie de chambre de Milhaud
(Orchestre d'Éric van Lauwe) ; ♠ orgue
letton (Ešenvalds, Kalniņš,Vasks…) à Radio-France. Pas le
plus beau corpus du monde (et sur ce biniou infâme !), mais très
rare, et de belles atmosphères tradi (enfin, je ne connais pas toutes
les pièces au programme, mais d'après le reste de leur production,
notamment pour orgue, ou celle de leurs collègues…), ♠ mélodies et musique de chambre de Guy Sacre et autres compositeurs
français du second XXe et XXIe (Boisgallais), par Billy Eidi notamment.
Mais j'en ai aussi vu de belles !
♣ Des raretés que je ne verrai probablement pas deux fois :
♣♣ Recréation de Médée
et Jason de Joseph Salomon (1713),
acte II intégral. Par les étudiants du CRR de Paris (renforcés des
pôles Versailles, Cergy et Boulogne-Billancourt). Une tragédie de la
meilleure période (deuxième
génération), dont rien
n'avait été remonté, et qui contient de façon très audible les
influences italiennes et les tropismes sombres de la prédominance d'un
livret hautement tragique. La préparation d'Isabelle Poulenard a
vraiment porté des fruits sur le plan de la déclamation. Totalement
grisant d'entendre tout cela renaître, très bien joué et chanté de
surcroît ! Une notule illustrée est prévue.
♣♣ Sacchini, Chimène ou le Cid
(1783) par le Concert de la
Loge Olympique et les solistes de
l'ARCAL. De loin son meilleur opéra, et qui, sans spoiler la notule en préparation,
sonne de façon étonnamment mozartienne dans un opéra français (bien
plus que Grétry ou J.-Ch. Bach. En attendant, vous pouvez en lire l'introduction.
♣♣ Le Quatrième Quatuor de Stenhammar. Dans un postromantisme
qui évoque Mendelssohn ou Schumann à peine enrichis, ce qui se
fait de mieux
(le Troisième aussi). Couplé dans ce concert avec les étranges moirures
grises du mieux connu Deuxième Quatuor de Szymanowski et Septième
Quatuor de Chostakovitch. Pas servis au mieux par le Royal String Quartet
(polonais !), aux angles émoussés… le premier violon en retrait
permettait certes de s'intéresser davantage à l'accompagnement, mais
cela manquait de tension, surtout pour soutenir des œuvres peu jouées,
en particulier Stenhammar qui ronronnait un peu et Szymanowski qui
devenait un peu translucide. Mais enchanté d'avoir entendu tout ça en vrai, l'envie furieuse de se
plonger précisément dans la partition à présent !
Deux intégrales existent au disque, privilégiez
celle du Quatuor Stenhammar,
ardente et limpide, très bien captée par BIS. (L'intégrale danoise est
très bien aussi, néanmoins.)
♣♣ Joseph-Guy Ropartz, Sonate n°2 pour violon et piano par Stéphanie Moraly (putto
d'incarnat de la meilleure violoniste la saison passée) et Hugues Leclère,
plus des pièces courtes de Lili Boulanger et Georges
Migot (et la sonate de Debussy) – exclusivement des œuvres de 1917.
Toujours la même maîtrise absolue (partition en main, littéralement
rien à côté, en rythme comme en justesse), le même grain magnifique
(assez fin mais pas du tout grêle, idéal pour la musique française), la
même chaleur (tension toujours soutenue dans des œuvres à la structure
pourtant complexe, inhabituelle ou fuyante).
L'œuvre de Ropartz elle-même est assez atypique, en
deux mouvements très contrastés (le premier vif avec des couplets
lents, le second lent avec des couplets vifs), harmoniquement
recherchés, et qui puisent à la source du foklore, tout en le
transmutant très profondément (réminiscence d' « il était un petit
navire », notamment). C'est le Ropartz le plus ambitieux qu'on y
entend, celui de l'opéra tristanien Le Paysplus que celui des chœurs
consonants, des quatuors un peu anonymes ou des symphonies
germanisantes (sauf la Troisième, évidemment). Stéphanie Moraly
sort dans les prochaines semaines, chez Timpani, sa version de la
Sonate de Koechlin – de pair avec une nouvelle version, dans une
édition révisée, de l'immense Quintette pour piano et cordes. L'un des
grands disques à ne pas manquer cette année si l'on s'intéresse à la
musique de chambre, à la musique française de cette période, ou même
simplement au violon.
♣♣ Louis Vierne, Les Angélus,
cycle de mélodies pour orgue et
soprano.
D'une poésie délicate, parfaitement française. J'ignorais jusqu'à leur
existence, et pourtant c'est un bijou, dans un format qui n'est
pourtant pas si difficile à réunir. Un plaisir d'y entendre scintiller Harmonie Deschamps
(la voix a beaucoup gagné en équilibre et en brillant, c'est désormais
une grande !) et, dans tout le programme (dont la Pièce Héroïque de
Franck) les jeunes organistes du CNSM, très éloquents.
♣♣ 42 Street
au Châtelet. Bien que très bon client du musical (aussi bien
intello-chic que très grand public),
pas été enchanté par l'œuvre, et sans doute d'autant plus qu'on en
faisait grand bruit. Après trois expériences bouleversantes au Châtelet
(Les Misérables, Sunday in the Park with George, Into the Woods…),
et une prévisible demi-teinte (Carousel) deux déceptions consécutives, dans les
deux cas à cause de l'œuvre (Passionde
Sondheim, ). 42 Street, c'est
du backstage musical au carré
: les gens parlent de faire du tap
dance pendant
2h30… et dansent des claquettes pendant 150 minutes. Tout n'est qu'un
vaste prétexte, ou plutôt même pas un prétexte… tout n'est que
claquettes. Certes, c'est joli (et force l'admiration sur l'endurance
exceptionnelle des interprètes, sans parler de la nécessité de chanter
par-dessus le marché !), et il y a deux ou trois très bonnes chansons
là-dedans, mais il ne se passe, réellement, absolument, rien.
♪ Des ensembles insolites :
♫Thomas E. Bauerdans
le Schwanengesang
de Schubert, accompagné
sur pianoforte (une copie
d'après un Walter de la fin du XVIIIe) par Jos van Immerseel.
La discrétion du pianoforte – sans pédale, un modèle ancien par rapport
à la date de composition (1828), mais comme on ne jouait pas
nécessairement sur des instruments récents, crédible… – rend
l'accompagnement beaucoup plus sommaire (à peine présent, les harmonies
audacieuses plus discrètes, la coloration limitée) et permet des
équilibres très différents en faveur de la voix. On pourrait les
chanter sans technique lyrique, en conséquence – ou presque, vu les
ambitus et les caractères (les plus tempêtueux y font véritablement
appel).
Je croyais, à en juger par ses derniers disques, Thomas Baueren
déclin : pas du tout ! Non seulement la voix est toujours belle
et saine, mais il se permet de tout chanter en tonalité originale (pour
ténor…). Surtout, il donne la primauté au texte, et nous raconte des
histoires, plutôt sur le mode du murmure, mixant
volontiers, n'exagérant jamais les effets. Ce sont les poèmes qu'on
reçoit en ligne directe, habillés par Schubert. Cela se fait au
détriment du legato –
il n'y en a pas, tout est quasiment chanté note à note –, ce qui me
ravit, mais c'est un parti pris fort qui peut frustrer ceux qui se
déplacent plutôt pour le chant. Et puis les moirures du timbre,
fantastiques, sur lesquelles il ne se repose pas du tout, explorant
toute une palette de nuances.
Le plus séduisant est le caractère direct de sa
composition, rien ne sonne « construit », c'est un chant qui place le
texte en premier, sans paraît du tout « intellectuel ».
♫ Christian Gerhaher et Gerold Huber dans les groupes de lieder tardifs de Schumann (Op.49, 83, 90, 127, 142)
que personne ne donne, ni même n'enregistre ensemble. Il y a une raison
à cela : ceux qu'on joue fréquemment sont excellents, les autres un peu
plus banals, assez décevants pour tout dire, pour du Schumann de
maturité. Par ailleurs, ils n'ont pas de lien thématique (ni même
d'auteurs, quelquefois) en commun. Néanmoins, avoir l'occasion de les
entendre dans leur environnement originel, et par le meilleur de la
Liedersängerie, représente un privilège. Gerhaher
est toujours aussi saisissant dans sa maîtrise technique des
alternances vibré
/ non vibré, métallique
/ non métallique, plein
/ mixte, couvert
/ non couvert.
En revanche, sans doute par contraste avec le concert Bauer qui avait
lieu juste avant, j'ai surtout été frappé par l'artifice de ses
propositions : la diction est extraordinairement limpide, mais très
formelle ; on sent aussi, contrairement à Bauer, l'obsession de
maîtriser la beauté des sons et de la ligne. Un orfèvre, et cela
s'entend quelquefois un brin trop. Surtout, déçu par le Liederkreisopus 24,
où je me figurais qu'encore plus que pour l'opus 39, il ferait figure
de référence absolue ; je l'y ai trouvé peu inventif, et même assez peu
expressif. Plutôt dans la lignée de ceux qui l'ont interprété comme un
flux (Prégardien, Bostridge, Spence ou Saelens ont fait ça très bien),
plutôt que dans son détail poétique comme Bauer (par deux fois au
disque !), Bär, S. Genz ou Fassbaender.
Je crois aussi que la voix, qui rayonne
incroyablement par sa clarté, avec orchestre, n'a pas l'impact physique
d'autres chanteurs, même sans mentionner Goerne.
Pour couronner le tout, Huber
sonnait cette fois réellement comme un accompagnateur, discret, effacé,
parfois un brin poussé vers ses limites, rien à voir avec sa recréation
orchestrale somptueuse dans leurs concerts Mahler.
Superbe concert (évidemment), mais en deçà de la
sensation attendue pour le meilleur duo de lied actuel – côté chanteur,
le meilleur c'est Bauer, en fait. S'il pouvait donner des concerts avec
Helmut Deutsch ou Eric Schneider, la question serait réglée.
♥ Toujours à la poursuite de mes chouchous, cette fois orchestraux :
♥♥
Classe de direction d'orchestre, avec Enrique Mazzolaen
professeur
invité. L'Orchestre
des Étudiants du CNSM
jouait le Concerto Jeunehomme
de Mozart et la Deuxième Symphonie de Schumann. À l'exception d'un
étudiant dans le mouvement lent de Schumann, dont j'ai trouvé les
coutures d'écriture trop soulignées, d'un style emphatique bien plus
tardit, d'excellentes visions, toutes très conscientes des enjeux
manifestement. Excellent pianiste,Ismaël Margain,
bien plus subtil qu'à peu près toutes les vedettes entendues dans ces
concertos qui sont en général travaillés comme un à-côté du vrai
répertoire intéressant ; accompagnement très fin (en particulier dans
le premier mouvement, avec une exaltation simple et pédagogique des
motifs) ; dans le Schumann, c'est l'ivresse de jouer cette musique qui
frappe… Ivresse contagieuse. Sous ses promesses d'audition d'étudiants,
un grand concert symphonique !
♥♥ La Cinquième Symphonie de Tchaïkovski par l'ONDIF et Mazzola,
un des rares orchestres à communiquer autant, lui aussi, son plaisir de
jouer ce qu'il joue ! Comme toujours avec Mazzola, flux très
évident, les transitions sont audibles mais toujours très
directionnelles, on ne se perd jamais ; plus étonnant, cette lecture de
cette autre Cinquième « du Destin » paraît très lumineuse, pas du tout
tourmentée, juste la joie inextinguible de la musique. Encore plus
insolite, c'est l'accompagnement du Concerto pour piano de Grieg qui
m'a le plus convaincu ; une œuvre qu'il ne faut pas réserver aux
pianophiles, assurément, mais là encore, cet engagement et cette
éloquence dans un accompagnement, voilà qui était aussi inattendu que
jubilatoire.
☼ Des auditions, et autres astres montants :
☼☼ Audition
de chant baroque au CRR de Paris.
L'accompagnement au clavecin du professeur était vraiment raide (et peu
assuré), ce qui contraignait la souplesse de phrasé des chanteurs,
autrement de très belles voix dans un beau programme qui parcourt avec
goût le XVIIe. À prévoir avec un accompagnateur spécialiste, une
prochaine fois ?
☼☼ Spectacle de chant baroque au CRR
de Paris. En plus de l'acte II de Médée
de Salomon évoqué plus haut, de l'air de cour, des pièces
instrumentales (harpe de Luzzaschi, orchestre de Muffat), le début de Joseph de Haendel… Au ténor près
(le même que pour L'Europegalante),
qui a beaucoup de travail en perspective, des voix très intéressantes
et très bien faites, qui maîtrisent remarquablement les langues de
surcroît (y compris le français déclamé, restitué ou non). Très beau
spectacle dans son ensemble, en plus de l'événement Salomon !
☼☼ Audition de la pré-maîtrise de
Notre-Dame au CRR de Paris.
Chanteurs dans les 8-10 ans, à vue de nez. Programme conçu autour de
compositeurs spécialistes de la musique chorale, et qui font à nouveau
leurs preuves : Mendelssohn, Aboulker, Rutter… Très beau, et très bien
chanté en plus – même lorsqu'on n'a vraiment pas, comme moi, de
tropisme vers les petits braillards.
☼☼ Cours public d'orgue par Olivier
Latry et Michel Bouvard. Deux heures sur le premier tiers du
deuxième des trois Chorals de 1890 de Franck,
c'était un peu trop, mais le principe était vivifiant, notamment
l'aller-retour, sur une pièce à l'harmonie et la structure complexes,
entre Latry qui donnait toutes les petites astuces permettant de
procurer, sur un instrument sans attaques dynamiques, du relief et de
la tension, et Bouvard expliquant à l'élève et au public l'économie et
la logique générale de la pièce. Alors que je ne l'avais pas en très
haute estime jusqu'ici, j'ai réécouté en boucle le triptyque de chorals
pendant la moitié de la semaine.
◊ Enfin, du théâtre (scandinave évidemment) :
◊◊ Hedda Gabler d'Ibsen, que je n'avais vue que dans la
vision prosaïque d'Ostermeier, il y a déjà une
dizaine d'années.
La compagnie Nostos, dans le petit Théâtre de l'Usine à Éragny, tire
assez bien parti de ce qui n'est vraiment pas le meilleur Ibsen – pas
vraiment la qualité psychologique ni les retournements dramatiques, les
dévoilements tragiques qui font en général la colonne vertébrale de ses
pièces. Une femme fatale aux siens et à elle-mêmen au centre, sans que
les ressorts son âme soient jamais vraiment révélés. Beaucoup de
sobriété bienvenue… et justement, les faiblesses sont plutôt à relever
dans les ajouts – le juge ex machina
lourdement surligné par la sonorisation, alors que sa transmutation de
représentant de la loi en pire crapule d'un drame déjà pas bien joli
constitue justement un beau coup de théâtre ; ou encore la relation
saphique entre les deux femmes perdues, qui n'entre en résonance avec
rien dans le texte, qui présente plutôt une lutte sourde, des rapports
sociaux brutaux… Un coup de chapeau aux deux actrices dont la langue
maternelle n'est pas le français, et qui trouvent pourtant le ton juste
sans effort d'adaptation pour le public.
◊◊ Danza macabra (Dödsdansen) de Strindberg
à l'Athénée, en italien. Belle expérience que cette mise en scène de
Luca Ronconi dans la traduction (aménagée) de Roberto Alonge. La langue
semble conditionner la vision de cette pièce totalement fermée sur un
vieux couple empli de leurs haïnes mutuelles, et la tirer vers une
quasi-comédies de caractère. L'italien bien sûr, mais aussi le jeu des
acteurs, font de cette garnison perdue sur une île quasi-désertique, de
cet isolement très prégnant dans les pièces d'Ibsen et Strindberg, une
sorte de sitcom comico-horrifique,
où l'on ne peut jamais prendre complètement au sérieux les méchancetés
énoncées ou accomplies. La vie ainsi ajoutée à l'atmosphère permet à
l'ensemble de très bien fonctionner, en particulier grâce au jeu
savoureux de Giorgio Ferrara.
Théâtre rempli seulement à moitié : Strindberg n'est
pas très populaire en France, et je doute que la promesse de la langue
étrangère, qui m'attirait, ait produit le même effet chez le grand
public. Par ailleurs, pas facile à vendre comme théâtre : de même que
pour Fadren (« Le Père »),
l'épouse est la pire dans le couple dysfonctionnel, et le patriarche
méchant mais victime envoie finalement le message opposé du théâtre
d'Ibsen, où la femme est motrice.
Il ne se passait pas grand'chose en janvier dans les grandes maisons,
mais grâce à Carnets sur sol,
si vous avez suivi les judicieux conseils de nos putti ventripotents, vous aurez
vécu de grandes émotions – et aurez, je l'espère, couvert un peu plus
de répertoire que d'ordinaire.
January's Walk of Shame
Jean-Honoré FRAGONARD, 1778
Également connu sous le titre de Fanfan.
(Metropolitan Museum of Art.)
2. Quelques conseils en février
Comme toujours pendant les vacances scolaires, le programme est allégé.
Quand même de quoi s'amuser (au sein de chaque catégorie, pour
faciliter vos explorations, je classe plus ou moins par ordre
chronologique des œuvres).
■ Le 28,
Marcabru, Dufay, Willaert, Gabrieli, Monteverdi et Vivaldi par
Savall (et Mauillon)
à la Philharmonie.
■ Le 22, salle Cortot, pièces pour
les Jésuites argentins, avec La Chimera
(Kusa,
Rewerski, Egüez),
beau (tout petit) ensemble spécialiste des airs de cour en langue
castillane.
■ Le 18 à 15h, petits motets
de Campra (Cum invocarem), Bernier (Laudate Dominum), et laTroisième
Leçon pour le Mercredi de
Couperin. Par le remarquable
ensemble spécialiste et défricheur de la musique baroque française (il
y en a peu !)Le Vaisseau d'or
et deux excellentes sopranes spécialistes (Agathe Boudet
et Julia
Beaumier).
■ Le 5 à 12h30, extraits des plus beaux corpus de clavecin (du moins
parmi ceux qu'on joue très peu en concert) : de Jacquet de La Guerre (son
chef-d'œuvre, la Suite en ré mineur), Louis
Couperin (Suite en la), Duphly.
Et puis, peut-être, la plus belle œuvre pour clavecin de Bach (du moins
dans le goût traditionnel), la Troisième Suite française. Par Hélène
Diot et Françoise Lengellé. (Soubise, gratuit.)
■ Deux opéras de Paladilhe :Le Passant, et
des extraits de L'Amour
africain.
Un compositeur dont on n'a à peu près rien au disque
(à part ses grandiloquentes Saintes-Maries dans une interprétation
assez choucrouteuse), malgré ses vastes succès de son temps et ses
opéras très ambitieux – Patrie !,
le
miroir de l'intrigue de Don Carlos,
est un bijou du grand opéra à la française, dont les airs de baryton
étaient très courus au début du XXe siècle, et qu'il faudra bien se
résoudre à remonter un jour, lorsque Bru Zane aura fini de faire joujou
avec les mignardises pompières.
Ici, deux pièces de format moins ambitieux, mais qui
seront servies par tout l'enthousiasme (à peu près bénévole et tout
sauf amateur) de la Compagnie de
L'Oiseleur. (Temple du Luxembourg, libre participation.)
■ Le 8 (lieu privé, me contacter par courriel ou en commentaires),
concert-récitation de la Compagnie de
L'Oiseleur. LULLY,
Rameau, Janequin, Delafosse,
Ravel, Chaminade, Polignac, La Presle, Fol, Schumann, Paladilhe, Chausson, Berger… et textes de Proust,
Maupassant, Houellebecq, Montaigne, Rousseau, la Grande Mademoiselle,
Gide, Flaubert, Barbey d'Aurévilly, Gautier, Chateaubriand, Sarte, Sachs
■ Le 28 à l'amphithéâtre de la Cité de la Musique, programme de musique de chambre futuriste (et
soviétique) russe avec Ustvolskaya
(Trio pour clarinette, violon et piano ; Sonate pour piano n°5), Mossolov, et cycles de mélodies de Vainberg, Chostakovitch et Prokofiev, avec Marina Prudenskaya
(qui remplace Anna Samuil initialement annoncée). Une tuerie en
perspective.
■ Le 3 au CNSM, l'Orchestre des
Gardiens de la Paix dans un programme
Groupe des Six – incluant même Tailleferre, Durey et la grande
valse de L'Aiglon ! Gratuit.
■ Le 28 à Saint-Louis-des-Invalides,
Saint-Saëns (Cyprès et
Lauriers pour orgue et orchestre), Debussy (Nocturne n°2 et Rhapsodie
pour clarinette), Stravinsky, Milhaud, Bernstein (Fugue & Riffs, ouverture de Candide), Morton Gould. Programme assez
jubilatoire. (15€ en première catégorie. Réduction possible en me
contactant.)
■ Le 17 à la Maison de la Radio, tissage de la musique de scène de Purcell pour The Tempest avec
du Saariaho. Attelage assez
attirant, je dois dire. (Tarif unique 15€.)
■ Le 13 à la Maison de la Radio, œuvres pour orgue de Messiaen, Florentz, Saariaho,
Latry et Karttunen, par Olivier Latry.
► Autres dates intéressantes :
■ Le 2 à l'Oratoire du Louvre, le chœur
américan Chanticleer interprète de tout, de Goudimel et Palestrina à Bryars et Cohen.
■ Le 5 à 17h, club du 38 Riv', œuvres
anglo-italiennes pour harpe triple et viole de gambe.
■ Le 21 à Herblay, cantates et/ou opéras de Giovanni
Alberto Ristori (1692-1753)
par l'Ensemble
Diderot et Maria Virginia Savastano.
Jamais écouté à vrai dire (sauf la soprane, très bien), mais
considérant les dates, ce doit être en plein dans l'esthétique du pur seria baroque.
■ Le 23, pièces pour piano d'Hélène de Montgeroult, jouées sur pianoforte (amphi de la Cité de
la Musique). C'est sympa parce que c'est rarissime (compositrice de la
charnière XVIIIe-XIXe), mais ça n'a pas un intérêt formidable… écrit
dans le goût de Mozart, mais on est très loin de la personnalité de
Mozart ou Dussek, par exemple. Pour le plaisir de la rareté et de
l'instrument d'époque. C'est complet de toute façon, me semble-t-il.
[En revanche, je vous recommande le château et son jardin.]
■ Fantasio d'Offenbach,
une œuvre sérieuse, loin d'être sa plus inspirée musicalement ou
dramatiquement, mais ça change. Et dans la grande jauge du Châtelet, il
doit être facile d'obtenir encore des places.
■ Le 5 à 16h, Sérénade pour vents de
Dvořak et R. Strauss par des membres du Philharmoniqe de
Radio-France.
■ Les 2 et 4,Illuminations et Serenade de Britten, en extraits à
l'intention du jeune public – avec une petite scénographie, me
semble-t-il. (Au 104, par l'Orchestre de Chambre de Paris.)
■ Le 27 aux Invalides (salle Turenne), Sonate pour clarinette de piano
de Bernstein, Quintette avec
harmonium de Dvořák, Quintette
pour piano et vents de Beethoven,
Quatuor avec piano n°3 de Brahms
Bizarre attelage, avec des choses chouettes (Bernstein), saugrenues
(Dvořák) ou plus courues mais géniales (Brahms). 15€.
■ Le 20 aux Invalides (salle Turenne), duo pour hautbois et de Doráti (très grand symphoniste,
mais dans ce format réduit ?), trio avec flûte et piano de Françaix, variations sur des thèmes
d'opéra de Pasculli, Premier Trio de Brahms. 15€.
■ Le 13, salle Turenne, trio avec clarinette de Rota et Khatchaturian, Concert de Chausson, et un quatuor avec flûte
de Mozart, avec des membres
émérites de l'Orchestre de Paris (Roland Daugareil, Vincent Lucas). Pas
des chefs-d'œuvre incommensurable en dehors du Concert de Chausson
(joué en temps en temps à Paris), mais un joli programme original. 15€.
■ Le 24 à la Cité de la Musique,
Rothko Chapel de Feldman.
■ À partir du 23, pièces de Messiaen
et Takemitsu par des membres
de l'Intercontemporain, pour une chorégraphie de Teshigawara à
Chaillot. En revanche, tarifs prohibitifs pour les adultes (35€ pour de la musique de
chambre contemporaine…).
■ Le 22 à l'Espace Bernanos, diptyque Schumann-Kurtág (Phantiasiestücke avec
clarinette, Märchenbilder et les deux trios).
► Interprètes et ensembles parrainés.
■ Dans l'alternance de Così fan tutte à Garnier, deux
très belles distributions (vraiment !), mais notez en particulier la
présence, dans la A, des voix graves : Paulo Szot
et Philippe
Sly, particulièrement présents et glorieux.
■ Le 3 au CRR de Paris, laclasse
de violon de Stéphanie Moraly(dont
il était question ci-dessus). Pour en avoir entendu quelques-uns en
audition avant son concert, il y a de très beaux archets à découvrir
(et le programme était hallucinant encore une fois, Vieuxtemps, Ysaÿe,
Caplet, Satie, Honegger, L. Boulanger, Milhaud !). Je n'ai pas le
programme de cette nouvelle session pour l'instant. Gratuit.
■ Le 28 à la Cité de la Musique, l'Orchestre des
Lauréats du Conservatoire (CNSM) dans Sibelius 2, le concerto pour violon de Khatchaturian
(bon courage)et une création d'Alvarado.
Gratuit.
► Cours publics.
■ Cours
public de Svetlin Roussev(violon)
au CNSM (le 2 à 19h).
■ Cours public d'Olivier Baumont
(clavecin) au CNSM (le 24 à 19h).
► Théâtre.
■ Le petit-maître
corrigé de Marivaux salle
Richelieu.
■ La mort de Danton
de Büchner au Théâtre de la
Bastille.
■ Intérieurde Maeterlinck au
studio-théâtre de la Comédie-Française (dans le Carrousel du Louvre),
tous les soirs à 18h – les classes laborieuses sont priées d'être des
professeurs, manifestement.
■ La Peur (Zweig) au Théâtre Michel.
■ L'État de siège
de Camus à l'espace
Pierre Cardin (production du Théâtre de la Ville). Assez cher pour du
théâtre subventionné, néanmoins. À partir du 1er mars.
► À vendre !
■ Parce que j'ai d'autres projets /
trouvé des places moins chères / un ami empêché / changé d'avis, je
revends quelques places, à prix doux et bonne visibilité, pour quelques
concerts de février :
■■ La Belle Meunière
avec Goerne le 6 au Théâtre des Champs-Élysées, 25€ au lieu du prix
public de 30€ (au fond du second balcon, légèrement de côté,
normalement une bonne visibilité sur le pianiste et en tout cas sur le
chanteur).
■■ Lohengrin à
Bastille le 8.
► J'achète !
■ Vous l'avez vu, le 28, il y a
Sibelius 2 par mes petits protégés, le pot-pourri avec clarinette solo
des Invalides, Marcabru par Mauillon, Ustvoslkaya… Assez tranquille
qu'il s'agissait là de répertoires suffisamment interlopes et pas des
interprètes pas tout à fait superstar, je me suis laissé aller, depuis
l'ouverture, à l'agonie du chien d'Aristote et Buridanus… jusqu'à
m'apercevoir qu'il ne restait plus de place pour mes deux premiers
choix, le concert Savall et
surtout la musique de chambre
futuriste.
Aussi, quelqu'un à l'une de ses places à écouler
pour le 28 février, qu'il
n'hésite pas à passer par moi.
Et plein d'autres choses à voir, à n'en pas douter. Si vous êtes
curieux de ma
sélection personnelle, elle apparaît en couleur dans le planning en fin
de notule. Il y a déjà de quoi s'amuser, même en période de vacances
scolaires où – pour une raison que je ne mesure pas trop, la désertion
francilienne n'étant pas du tout comparable à celle d'août ! – l'offre
de concerts est traditionnellement moins exponentielle que le reste de
l'année.
Marguerite GÉRARD, Prochaines
aventures sur sol ! (1778) Également connu sous le titre de L'Enfant et le Bulldog,
d'après la Première leçon d'équitation
de Fragonard.
(Metropolitan Museum of Art.)
3.
Expositions
Ça se renouvelle en ce début d'année, mais je n'ai pas eu le temps de
tout mettre à jour, elles courent pour quelque temps encore de toute
façon. Je disais donc :
Ça n'a pas énormément changé depuis la dernière fois, laissez-moi
gagner un peu de temps de ce côté-là en vous recommandant le
remarquable Exponaute (et son tri par date de fin !) ou la
très utile sélection mensuelle de Sortir à Paris.
4.
Programme
synoptique téléchargeable
Attention, en raison d'une transition (abandonnant à regret l'excellent
logiciel libre Kalender où tout était exécutable au seul clavier !)
vers un autre logiciel qui permette la synchronisation automatique,
certaines des dates importantes sélectionnées ci-dessus ne figurent pas
dans le calendrier ci-dessous.
Comme les dernières fois :
Les codes couleurs ne vous concernent pas davantage que
d'ordinaire,
j'ai simplement autre chose à faire que de les retirer de mon relevé
personnel, en plus des entrées sur mes conspirations occultes et autres
éviscérations de chatons. Néanmoins, pour plus de clarté :
◊ violet : prévu d'y aller
◊ bleu : souhaite y aller
◊ vert : incertain
◊ **** : place déjà achetée
◊ § : intéressé, mais n'irai probablement pas
◊ ¤ : n'irai pas, noté à titre de documentation
◊ (( : début de série
◊ )) : fin de série
◊ jaune : événement particulier, échéance
◊ rouge : à vendre
Les bons soirs, vous pourrez toujours distinguer mon pas de funambule
le long des rampes majestueuses, dans les lieux, décidément, les plus
fréquentables du centre de l'Univers.
Cliquez sur l'image pour faire
apparaître le calendrier (téléchargeable, d'ailleurs, il suffit
d'enregistrer la page html) dans une nouvelle fenêtre, avec tous les
détails. [En raison d'une défaillance d'hébergeur, il est possible que
la page html soit cette fois-ci automatiquement téléchargée, vérifiez
votre dossier d'arrivée !]
Toutes les
illustrations picturales de cette notule sont tirées de photographies
du Fonds Řaděná pour l'Art
Puttien, disponibles sous Licence Creative Commons CC
BY 3.0 FR.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Saison 2016-2017 a suscité :
► Comprend une intégrale discographique de la tragédie en musique de 1773 à
1802.
Là où, il y a dix ans, on ne disposait au disque et
sur les scènes que des opéras français de Gluck (plus des versions
assez épaisses de Roland et Didon de Piccinni, des Danaïdes de Salieri et d'Œdipe à Colone de Sacchini), la
recherche musicologique et l'édition phonographique offrent désormais un beau panorama, de plus
en plus complet.
Je voulais parler de la dernière exhumation en date,
Chimène ou le Cid
de Sacchini, vu vendredi soir en salle… mais les prolégomènes sur les
intrigues qui conduisent à la commande et à l'élaboration de l'œuvre
ont pris tant de place qu'ils feront à eux seuls une notule rigolote.
1. Les bluettes pleurnichardes des Lumières
Certes, la musique
est l'art qui souffre de plus d'inertie
dans l'évolution de son langage
– pour des raisons structurelles, car il s'agit d'un système plus
formel, fondé sur la transmission instinctive de codes chez les
auditeurs (il n'y a pas de « sens » qu'on puisse changer comme avec les
mots ou la vue). Il faut bien être conscient que Les souffrances du jeune Werther de
Goethe est publié en 1774, l'année où Gluck, futur maître de la musique
classique, arrive à Paris – c'est-à-dire que lorsque Werther paraît, on joue en France exclusivement de
la musique baroque
! (Et cela se voit particulièrement dans sa première adaptation musicale, dans un langage
très classique qui nous paraît à coup sûr éloigné de la fièvre et de la
confusion du roman.)
Pourtant, je trouve réellement frappant d'entendre la musique des Lumières… elle nous
recentre concrètement ce qu'était la
sensibilité véritable des artistes des penseurs du temps. Car on
observe une forme de simplicité, de
naturel
dans cette nouvelle école gluckiste, moins formelle, moins courtisane,
misant davantage sur les affects et les sens : au lieu de danses de
cour et de déclamation sophistiquées, on déploie au contraire une pulsation très régulière
(quasiment 100% des pièces sont soutenues par un martèlement de la
basse sur chaque temps !) et une écriture de récitatifs ample mais
très nue.
Dans le même temps, le goût de la décoration n'a pas cessé, et les
vocalisations virtuoses (là encore, plus accessibles, plutôt sous forme
de gammes écrites que de diminutions / variations) font toujours fureur. La
musique littéraire, la musique du bon goût a cédé la place à une forme d'ivresse simple de
la puissance de l'harmonie et des rythmes simples sur le cerveau humain
– car on serait bien en peine de trouver une réelle ambition littéraire
à ces nouveaux objets, où le spectateur se laisse plutôt griser par
l'émotion qui le submerge. (Même si cela nous paraît exotique en
écoutant la musique simplette de Gluck, on le mesure mieux en
contemplant la formalité de LULLY et les fanfreluches de Rameau.)
Cette expérience souligne assez bien les paradoxes
de la pensée du temps – ou, du moins, ce qui nous apparaît comme tel
avec la distance –, où ces théoriciens épris de rationnalité sont aussi
ceux qui exaltent la sensibilité individuelle. Ce monde où Voltaire
présente des tragédies officielles, où Rousseau écrit des romans
sentimentaux. Les deux s'entrelacent, et cette musique post-gluckiste
qui paraît tellement superficielle et fade à nos oreilles qui se sont
familiarisées au Sacre du Printemps
ou au minimum à l'expression des tourments des opéras du XIXe siècle
(et là encore, un certain nombre de spectateurs trouve que Verdi n'y
est absolument pas crédible)… dévoile
avec plus d'exactitude que n'importe quelle explication
circonstanciée la psychologie dans
laquelle s'inscrit l'esprit des Lumières
– ou, à tout le moins, le colore de façon un peu plus paradoxale et
subtile que ne le font notre intuition et l'historiographie grand
public.
2. L'apparition brutale du style nouveau
Gluck
écrivait à l'origine, comme ses camarades, dans un style d'opera seria tardif
: instrumentation enrichie, mais sensiblement les mêmes codes que chez
Haendel et Vivaldi, l'allongement de la durée des airs et le lissage
standardisé des couleurs en sus. [Cette période est très bien
documentée dans la monographie Bartoli-Forck
qui y est consacrée – ce ressemble essentiellement à du mauvais
Jommelli, donc.] À partir des
années 1760, il expérimente en italien –
toujours pour Vienne, où il créait tout aussi bien des opéras comiques
en français… – dans un style parfaitement à rebours du goût virtuose et
décoratif du seria, en
particulier avec Orfeo ed Euridice
(1762) et Alceste
(1767), où l'épure est totale et la déclamation première. Rupture
spectaculaire dans ce répertoire, où l'on n'avait plus rien déclamé
depuis la fin du XVIIe siècle (avec Falvetti
ou Legrenzi) ; Gluck abandonne le récitatif sec (avec basse continue
seule) et occasionnellement accompagné par l'orchestre (mais très
ascétique) pour une forme de déclamation continue où l'orchestre joue un réel rôle entre
les airs. Plus encore, il bannit la
virtuosité vocale, l'essence même du répertoire vocal italien du
XVIIIe siècle, au profit d'une déclamation
très dépouillée.
Extrait de Gluck et Piccinni
de Gustave Desnoiresterres (1871).
Il arrive à Paris après avoir postulé auprès de
l'Académie Royale de Musique alors dirigée par Antoine Dauvergne ; elle semble indécise, demande
des garanties. Il sollicite alors la Dauphine Marie-Antoinette, son ancienne élève
à Vienne, qui intercède
volontiers et efficacement. En 1774,
on joue donc Iphigénie
en Aulide,
la salle est bouleversée, on verse des torrents de larmes qu'on se
figure mal (avec cette musique sommaire, pour ne pas dire
gentillette…), et la face du monde en est changée.
Contrairement à ce qu'on peut se figurer (et
quelquefois raconter), la réticence
première de l'Académie
n'était pas tant due à la détestation d'un parti de l'étranger (de
l'étrangère, pour les plus berniens d'entre nous) qu'à un vertige
devant le gouffre qui s'ouvrait. Gustave Desnoiresterres cite ainsi (en
1871) un propos de Dauvergne rapporté par Anton Schmid dans sa
biographie de Gluck (de 1854) : « Si le chevalier Gluck veut s'engager
à livrer six partitions de ce genre à l'Académie de musique, rien de
mieux ; autrement, on ne la jouera point : un tel ouvrage est fait pour
tuer tous les anciens opéras français. » [Je n'ai donc pas de preuve
que ce ne soit pas légendaire, mais Benoît Dratwicki la cite aussi dans
un papier, dans une autre traduction, c'est son crédit qui est en jeu
plus que le mien, nananère, tarare.]
En effet, en 1774, le répertoire de l'Académie Royale de
Musique était en transition
: malgré les remises au goût du jour des tragédies ayant eu du succès,
beaucoup d'échecs, un peu à la manière de la longue période de bouderie
du public qui suivit la mort de LULLY (alors que Desmarest, Campra et
Destouches produisaient pourtant ce qui semble rétrospectivement les
plus remarquables exemples de tragédie en musique – mais dans les
années 1660-70, le creux qualitatif paraît plus mesurable). En 1773, Callirhoéde Destouches (1712 ! – même
s'il y eut de nombreuses reprises et refontes) est remontée par
Dauvergne ; comme pour le Persée
de 1770, il réorchestre la partition en ajoutant des vents ; en
revanche, il semble qu'il se soit contenté de récrire l'Ouverture et
d'ajouter des ritournelles avant les récitatifs. L'œuvre, qui avait
remporté tant de succès, est alors copieusement sifflée ; LeMercure de France l'expliquait
ainsi rétrospectivement : « il avait fallu retirer l’oeuvre
sur-le-champ en 1773, la musique n’en
étant plus supportable. »
Ce n'est donc pas sans intérêt que les directeurs de
l'Académie considéraient la
possibilité de renouveler le goût et de relancerl'intérêt pour leur activité
(sur privilège royal mais engageant leur responsabilité économique
personnelle…). Ils étaient simplement très conscients qu'une fois le
public séduit, il serait impossible de reprogrammer les anciennes
œuvres de leur fonds, même les Rameau. Ce qui advint exactement : les reprisesdes opéras du répertoire précédent cessent
complètement après cette Callirhoé
tombée (le Bellérophon
joué le même mois est une nouvelle composition sur le livret de Boileau-Th.Corneille-Fénelon) et l'arrivée de
Gluck sur la scène parisienne en 1774.
3. Gluckistes & Piccinnistes
Dès lors, tout le
monde dut écrire dans l'épure du goût nouveau. Le prestige de
Gluck était tel que pour modérer ton influence, on fit venir Niccolò Piccinni (de son côté
concurrencé par Pasquale Anfossi à Rome),
représentant du style italien face au germanique Gluck soutenu par la
reine (qui appela elle-même Piccinni pourtant…) – moins puissant
récitativiste, mais mélodiste plus généreux ; c'est du moins la
théorie, car en pratique, ce sont surtout deux personnalités différentes qui
exercent dans le même style nouveau.
Piccinni écrit aussi de grands récitatifs et des airs assez
épurés ; son Iphigénie en Tauride
ressemble beaucoup à du Gluck, peut-être un peu plus lyrique et un peu
moins hiératique, mais on ne dispose pas du même type de version «
informée » pour en juger pleinement ; son Atys adapté
de Quinault par Marmontel a quelque chose de moins sévère, de plus
avenant, avec ses ariettes émotionnelles où le héros s'exprime comme
dans une opera seria,
et cependant la logique générale reste bien gluckiste, plus aucun
rapport avec du Francœur-Rebel, du Rameau, du Dauvergne, ni avec les
volutes virtuoses du seria…
C'est l'époque de la fameuse querelle entre gluckistes et piccinnistes,
autour de Roland du second
(1778), et des deux Iphigénie en
Tauride (1779
et 1781), les deux camps s'écharpant sensiblement autour des mêmes
thèmes que lors de la Querelle des Bouffons, vint ans plus tôt : la
vérité de la déclamation et la considération de l'opéra comme un genre
littéraire contre le naturel italien et la séduction mélodique. Le
parti de Rameau était désormais celui de Gluck – tout en admettant que
plus personne n'aurait supporté d'entendre les grâces sophistiquées de
l'harmonie ambitieuse et des ornements abondants de la musique ramiste…
4. Le parti nouveau des Sacchinistes
Gluck,
malade, s'étant retiré au
faîte de sa gloire après Iphigénie
en Tauride et Écho et Narcisse
(un opéra sérieux, quoique pas une tragédie en musique), en 1779,
il fallut trouver d'autres compositeurs pour occuper la Cour et
contenter le public de la salle de la Porte-Saint-Martin. On fit appel
à quantité de compositeurs, dont Grétry (Andromaque : 1, 2, 3, 4) et Gossec (Thésée) qui peuvent à nouveau
être entendus, mais pour la plupart des étrangers (j'y reviens) :
Johann-Christian Bach (Amadis de Gaule),
d'autres ouvrages de Piccinni, et enfin la venue à Paris de Sacchini,
Salieri et Vogel. Deux en particulier retiennent l'attention en rapport
avec la querelle.
Pour satisfaire les gens de son parti, Gluck avait
consenti à annoncer une nouvelle commande en 1784, Les Danaïdes sur
un livret du bailli Du Roullet (auteur d'Iphigénie en Aulide et de la
version française d'Alceste)
et du baron de Tschudy (auteur d'Écho
et Narcisse),
qui était annoncée comme « complétée » par un élève, sans en préciser
la part. J'ai déjà écrit dans ces pages, pour l'avoir souvent lu dans
des ouvrages réputés sérieux, que Gluck l'avait fait par générosité,
avant de dévoiler, devant le succès, l'identité réelle du compositeur
exclusif de l'œuvre – son élève Antonio
Salieri.
Cependant, en préparant cette notule, je vois que Benoît Dratwicki, en
principe supérieurement informé (et dont j'ai en vain essayé de mettre
en défaut l'article en question sur plusieurs autres détails…),
rapporte au contraire que devant un accueil mitigé, Gluck avait révélé
la supercherie, et que Salieri n'en avait été que plus accablé pour
avoir à la fois trop copié et pas assez réussi. Il y aurait là sujet à
fouiller plus avant, ce que je n'ai pas fait – mon sujet étant en
réalité d'introduire la Chimène de
Sacchini…
En 1782, c'est Antonio
Sacchini, déjà célèbre pour ses opere serie, qui prend à son tour
une place éminente à Paris – où l'on avait déjà joué en 1779 son
intermède L'Amore soldato. Il
y est d'ailleurs très bien accueilli
par Piccinni, qui s'adresse, sur scène, au public pour faire acclamer
le nouveau venu. [Gracieux homme que ce Piccinni, qui fit aussi une
vaste souscription à la mort de Gluck pour lui assurer un concert
anniversaire à perpétuité.] Les gluckistes
sont initialement hostiles à faire jouer Sacchini, mais devant
l'impossibilité de l'interdire, et constatant le succès de Renaud, s'en servent pour abattre Piccinni
qu'ils n'ont pas cessé de détester – encore une fois, les styles sont
réellement proches entre tous ces gens, mais la querelle n'en était pas
moins vive.
Sacchini laisse ainsi dans ses trois dernières
années quatre tragédies en musique complètes :
♦ 1783 – Renaud
(livret de Le Bœuf
d’après l’abbé Pellegrin, Renaud ou
la suite d'Armide
mis en musique par Desmarest), qui raconte les retrouvailles d'Armide
et Renaud. On y entend effectivement l'influence de la manière
italienne, avec ces fusées à l'orchestre en particulier, mais je
peinerais à commenter l'engouement du temps, considérant que je n'y
trouve que peu de vertus. (Il existe désormais un disque Rousset chez les Ediciones
Singulares.)
♦ 1783 – Chimène
ou le Cid (Nicolas-François
Guillard, librettistede
l'Iphigénie en Tauride de
Gluck, de l'Électre de
Lemoyne, et plus tard des Horaces
de Salieri, arrangeant même Proserpine
de Quinault pour Paisiello en 1803 et écrivant La mort d'Adam pour Le Sueur en
1809 !), redéploiement de la tragédie de Corneille (sans citations,
contrairement à Andromaque)
dans un format de tragédie en musique. C'est en réalité son troisième
opéra sur le sujet, et de très loin son meilleur ouvrage à mon sens.
(Vient d'être recréé en version scénique par Le Concert de
la Loge Olympiqueavec Julien
Chauvin.)
♦1784 –Dardanus(sur un
nouveau livret de Guillard
et La Bruère).
♦ 1786 –Œdipe
à Colone (Guillard).
Grand succès, considéré alors comme son chef-d'œuvre. Pour ma part peu
convaincu par sa déclamation terne et ses airs sans relief. Il en
existe deux versions peu avenantes, Penin
(chez Dynamic, tradi et épais), R.
Brown (chez Naxos, indolent).
♦1788 – Arvire
et Évélina (Guillard).
Inachevée à sa mort (d'Anfossi à Sacchini, Piccinni les aura décidément
tous crevés !) et terminée par Jean-Baptiste Rey,
premier véritable chef d'orchestre de l'Académie de Musique, maître de
musique de la chambre de Louis XVI, chef du Concert Spirituel (de 81 à
85).
L'acmé de la confrontation a lieu lorsque Didon de Piccinni et Chimène de Sacchini sont créées à un mois d'intervalle à
Fontainebleau
: chez Piccinni, on loue bien sûr le chant et même la déclamation ;
tandis que chez Sacchini, on remarque la qualité particulière des airs
et de l'accompagnement orchestral, tout en remarquant la faiblesse du
récitatif. Toutes remarques qui paraissent assez justes à l'oreille
contemporaine.
Sacchini
sert donc de véhicule aux gluckistes, mais bien que présenté comme
nouveau représentant (paradoxal, ayant lui aussi fait sa carrière en
Italie…) du goût germanique, ne
prolonge pas du tout la manière de Gluck – il est (à nos
oreilles contemporaines) même encore
plus italien que Piccinni,
d'une certaine façon, puisqu'il va donner son meilleur dans les «
numéros » et dans la virtuosité orchestrale, là où Piccinni, conservant
sa qualité mélodique, s'était en revanche bien plus minutieusement
coulé dans le moule français.
La période qui suit
continue de voir se succéder les compositeurs étrangers
(Cherubini en particulier), puis l'on arrive sur la très particulière
époque révolutionnaire,
où les mêmes compositeurs doivent s'adapter à d'autres contraintes
formelles, et qui mériterait une ample présentation – manifestement
beaucoup moins documentée, par le disque comme par la recherche, que
les périodes immédiatement adjacentes.
(La notule indiquée ci-dessus ne considère que la
question du langage musical ; il y aurait en revanche énormément à
chercher et dire sur l'évolution des formes !)
5. La conspiration
On peut se figurer (et lire souvent) que les
directeurs de l'Académie ont eu peur de Gluck et d'une manière générale
des étrangers, et n'ont cédé qu'avec réticence aux injonctions de la
Dauphine. En réalité, leur hésitation
première était surtout commerciale : l'arrivée de cette
nouveauté allait susciter un engouement, mais aussi détruire tout leur
répertoire.
Et de façon à nourrir la curiosité du public, on fit venir beaucoup d'étrangers :
Gluck, Piccinni, Bach,
Salieri, Vogel, Paisiello, Zingarelli, Tomeoni… Certes, les français à
composer des tragédies lyriques ou des opéras sérieux sont plus
nombreux : Gossec, Grétry, Floquet, Mayer, Philidor, les deux
Rey, Dezède, Le Froid de Méreaux, Candeille, Le Moyne, Méhul… mais en
fin de compte, ce sont surtout Gluck, Piccinni et Sacchini, qui ont été
célébrés, même si Grétry était révéré (pas forcément pour sa production
sérieuse…) et si Salieri (Tarare),
Lemoyne (Phèdre) et Cherubini (Démophon) ont remporté des succès
considérables.
Ces imports et ces controverses nourrissaient le sentiment de nouveauté
et d'événement qui permettait de remplir la salle, à laquelle le
pouvoir garantissait l'exclusivité, mais nullement le revenu.
L'Académie disposait en réalité de tous les
compositeurs nécessaires pour faire jouer ce même style par des
français.
6. L'imposture Gluck
Et même davantage que disposer : ils avaient fait leurs
preuves.
Car tout cela, c'est l'histoire telle que la
racontent les
acteurs du temps et les chroniqueurs, jusqu'aux chercheurs
d'aujourd'hui. Et elle est légitime, dans la mesure où ce n'est pas une
affabulation, mais bel et bien la perception des acteurs et spectateurs du temps.
Lorsqu'on observe la musique en tant que telle, le constat est un peu
différent.
Je me méfie toujours de l'histoire-bataille racontée
par les musicologues, qui doivent faire œuvre d'historiens sans en
avoir nécessairement la formation. Et Gluck inventant tout seul le
style musical de la tragédie en musique, c'est assez louche.
Je ne suis pas assez bien informé sur le répertoire serio italien –
assez terrifiant d'homogénéité, et comme les livrets sont épouvantables
et les musiques pas toujours très denses, j'avoue ne pas être très
profondément conscient de tout ce qui pouvait se jouer dans les divers
courants. Et ce d'autant plus que le « répertoire italien » désigne la
quasi-totalité de l'opéra joué en Europe au XVIIIe siècle : on ne
rencontre guère que quelques exceptions, comme Hambourg (opéras
allemands ou multilingues), la Cour de Suède, l'Angleterre (ou
cohabitent quelques œuvres anglaises), et surtout la France, dont tout
le répertoire sérieux est en langue nationale. Partout ailleurs, on
importe des compositeurs italiens ou on fait imiter l'opera seria par les locaux.
Mais en l'état de ce qu'on peut entendre au disque,
Gluck marque clairement une évolution singulière avec Orfeo ed Euridice, puis Alceste
en 1767. On pourrait croire que, comme on le dit, il a réformé à partir
de ses trouvailles la tragédie en musique à lui tout seul.
Pourtant… en 1773,
avant même que la commande d'Iphigénie
en Aulide ne soit confirmée, deux
partitions sont déjà écrites
et jouées sur la scène de l'Académie… dans un style qui n'a décidément
plus rien à voir avec Rameau, Mondonville ou Dauvergne : la tragédie Sabinus de Gossec et le ballet héroïque Céphale et Procris de Grétry.
Accompagnements réguliers en batteries, hiératisme d'une déclamation
simple accompagnée par tout l'orchestre, lignes mélodies sobres et
élancées… tout y est différent des opéras du milieu du siècle, on y entend des contemporains de Mozart,
peut-être encore plus résolument que chez Gluck.
Je me demande à présent comment leur est venu ce style
– est-ce l'étude des partitions italiennes, de Gluck notamment ?
Comment cela est-il advenu simultanément chez des compositeurs de
formations si distinctes ? Ou bien est-ce Gluck qui les a copiés,
bien qu'il en ait déjà tracé lui-même quelques principes dans ses
œuvres réformistes italiennes ?
Pas aussi spectaculaire que mon titre ouvertement
racoleur, mais tout de même très intriguant.
7. État discographique actuel
Manière que vous puissiez aller entendre ce dont il
est question dans
cette notule, l'intégralité des tragédies et opéras sérieux publiés
officiellement. Je ne recense en revanche pas forcément toutes les
versions disponibles (et suis très loin de mentionner toutes les bandes
semi-officielles existantes).
Étrangement, ce répertoire, moins spécialisé et «
différent » de la musique classique usuelle que la tragédie en musique
LULLYste ou ramiste, a manifestement moins d'adeptes, et se trouve
beaucoup moins précisément documenté. Quantité de papiers
universitaires s'intéressent uniquement à la période Louis XIV ; et de
même pour les passionnés amateurs qui dressent des tableaux sur les
tragédies baroques, mais abandonnent tout à l'époque classique. (Je
veux bien croire que ce soit une question d'intérêt, mais alors
pourquoi tout cet engouement pour Rameau plutôt que pour Salieri ?)
C'est pourquoi je me suis attelé à la tâche pour que
vous puissiez disposer d'un petit schéma clair avant de poursuivre avec
les notules présentant spécifiquement Chimène
de Sacchini et Les Horaces de
Salieri.
1773 Gossec – Sabinus
♪ Extraits : les danses, par Les
Agrémens et Guy van Waas (Ricercar).
Grétry – Céphale & Procris
(Ballet héroïque à cause de danses vastes et d'un ton parfois galant,
mais en réalité très proche, en tout cas musicalement. Notule.)
♫ Intégrale Les Agrémens / van Waas
(Ricercar, 2010).
♪ Existe aussi sous forme de vidéo du concert (non commercialisée, mais de
grande qualité, réalisée pour la télévision).
♪ Extraits : Sophie Karthäuser dans son récital avec van Waas
(Ricercar).
1774 Gluck – Iphigénie en Aulide
♫ Intégrale : Opéra de Lyon, Gardiner
(Erato)
♫ Intégrale : Audi, Les Musiciens du Louvre, Minkowski (DVD)
Gluck – Orphée et Eurydice
♫ Innombrables versions. La version
originale de Paris (avant remaniement par Berlioz), avec haute-contre
dans le rôle-titre, est notamment documentée par le studio Minkowski
(Archiv).
1776 Gluck – Alceste
♫ Là aussi, nombreuses versions en
plusieurs langues. Gardiner (Archiv) est une valeur assez sûre pour le
français.
1777
Gluck – Armide
♫ Mario Rossi en 1958 avec Anna De
Cavalieri, Mirto Picchi, Pierre Mollet (Melodram) – en quelle langue ?
♫ Wilfried Boettcher en 1974
avec Viorica Cortez, Jean Dupouy et Siegmund Nimsgern (Voce 61).
♫ Richard Hickox avec Felicity
Palmer, Anthony Rolfe-Johnson et Raimund Herincx (EMI).
♫ Marc Minkowski en 1996 avec
Mireille Delunsch, Charles Workman et Laurent Naouri (Archiv).
◊ Étrangement, la seule version sur
instruments anciens n'est pas forcément la plus avenante… Boettcher et
Hickox m'apportent plus de satisfaction, y compris en matière
d'accompagnement, malgré la plus grande épaisseur orchestrale.
1778 Piccinni – Roland
♫ Intégrale : Orchestra Internazionale
d'Italia, David Golub
(Dynamic).
◊ Ensemble de cacheton pour le festival de Martina-Franca, déjà pas
fameux dans Verdi. Pas du tout « musicologique », assez épais.
1779 Gluck – Iphigénie en Tauride
♫ Multiples intégrales, de toutes
époques, sur tous types d'orchestre.
◊ J'aime tout particulièrement Minkowski
(Arkiv) et Bolton (Orfeo), ou
les bandes vidéo (éditées en DVD depuis ?) de Billy avec Gens, mais
même Muti (Sony) reste assez
grisant, si l'on accepte Vaness très mal à l'aise.
Gluck – Écho et Narcisse
♫ Intégrale Jacobs (Harmonia Mundi, 1987), pas
rééditée donc probablement difficile à trouver. (Ce n'est de toute
façon pas une tragédie en musique, mais simplement un opéra sérieux en
français.)
◊ Autant Rilling réussit très bien le baroque sacré, autant ici, le
style est épais, plutôt indolent, et on sent bien l'absence de
représentations. Ne rend pas du tout justice à l'œuvre.
♫ Version Talpain (Singulares), excellente.
♪ Existent aussi plusieurs bandes lors de représentations ou concerts,
totales ou partielles.
♪ La bande de la radio belge fait
entendre van Wanroij au lieu de Deshayes comme à Paris et au disque–
son français est plus impérieux, paradoxalement.
1781 Piccinni – Iphigénie en
Tauride
♫ Version Renzetti (Fonit Cetra, 1986), Teatro
Petruzzelli de Bari. Lecture tradi, pas écoutée.
♪ Bande parisienne légèrement ultérieure (Renzetti avec Bari, 1988),
avec Ricciarelli (peu intelligible, comme en italien). Joué avec
conviction, ce fonctionne assez bien, à défaut de rendre vraiment ses
couleurs à la partition.
♪ Bande de Mazzola avec l'ONF (2007). Joué avec ardeur, dans un style
étonnamment adéquat et une belle distribution (Twyla Robinson, Kunde,
Pisaroni).
1782 Lemoyne – Électre
Toujours aucun enregistrement, mais il
s'agit de la première tragédie en musique de Lemoyne / Le Moyne, que je
mentionne pour clarifier le panorama.
♫ Version Arnold Bosman avec le Théâtre
Petruzzelli de Bari (Dynamic).
♪ Comme les autres Dynamic, une version
tradi très épaisse et molle, jouée comme du mauvais belcanto.
Sacchini – Chimène ou le Cid
(Notule : parallèle avec Don
Giovanni.)
♪ Le début de l'acte I existe en vidéo
par Les Nouveaux Caractères.
♪ Édition à venir de la production scénique en cours par Le Concert de
la Loge Olympique ?
1784 Salieri – Les Danaïdes
♫ Version Gelmetti1983 (Dynamic) avec la RAI Roma,
Caballé et Lafont. Épais, flasque, et bien sûr bizarrement chanté.
♫ Version Gelmetti 1990 (EMI)
avec SWR de Stuttgart et Marshall, Gímenez, Kavrakos. Même problème
orchestral.
♫ Version Hofstetter 2006
(Oehms) avec Marin-Degor, Ch. Genz, Begemann. Peu de français, style
orchestral plutôt européen que tragédie en musique, mais animé et
déclamé de toute part, convaincant.
♫ Version Rousset 2013
(Singulares) avec van Wanroij, Talbot et Christoyannis, d'un feu et
d'un verbe extraordinaires.
♪ Et rejoué de loin en loin (par Malgoire par exemple), il est possibe
de trouver des bandes.
1786 Sacchini – Œdipe à Colone
♫ Version Penin (Dynamic), avec
Galvez-Vallejo, jouée de façon tradi. Ne fonctionne pas vraiment.
♫ Version R. Brown (Naxos),
avec Getchell. Sur instruments anciens, mais pour autant plutôt molle.
Vogel – La Toison d'or
♫ Version Niquet (Glossa).
Lemoyne – Phèdre
♪ Sera rejouée au printemps 2017 (Caen,
Bouffes du Nord…), sur le principe d'Atys
de Piccinni déjà dirigé par Chauvin (fulgurante réussite), par le
Concert de la Loge Olympique dans une transcription de chambre pour 4
chanteurs et 10 instruments. Je doute un peu, en conséquence, d'une
captation officielle. La radio, au mieux.
Salieri – Les Horaces
♫ Version Rousset 2016 (Singulares) à paraître.
Concert remarquable, je présenterai l'œuvre dès que possible.
1787 Salieri – Tarare
(Pas une tragédie au demeurant, même si l'ambition textuelle et
musicale y est – au moins ! – équivalente. Notule.)
♫ Version Malgoire en DVD.
◊ Hors Crook, miraculeux, et Lafont
(style discutable, mais véritable déclamateur), que des étrangers, à
l'accent impossible chez la plupart, mais l'ensemble vit très bien et
rend justice à la plupart de l'ouvrage (quand les femmes ne chantent
pas, en fait).
Visuellement conservateur avec des touches d'originalité ; pas très
joli, pas toujours très bien explicité, mais ne fonctionne pas trop mal.
♫ Version Rousset qui sera
enregistrée à l'issue des représentations annoncées à Versailles à
l'automne 2017.
♪ Il existe une bande Chalvin
captée à Strasbourg, chantée par de très bons français (René Massis,
René Schirrer…), accompagnée dans un style très traditionnel et plutôt
large, mais qui ne fonctionne pas si mal.
1788 Cherubini – Démophon
Je ne le mentionne qu'en raison du
grand succès rencontré, ça titre de repère. Rien de paru à ce jour,
peut-être des bribes dans des récitals, ou l'ouverture quelque part.
1789 Vogel – Démophon
♪ On m'a rapporté, il y a longtemps,
l'existence d'un vinyle (ou d'une bande radio ?). Cela a donc été fait
quelque part, probablement pas dans une version très musicologique.
1791 Méhul – Adrien
(On n'est plus dans la même époque, néanmoins je le cite pour ses liens
avec la forme de la tragédie en musique. On reprocha d'ailleurs à Méhul
de ne pas être assez clair dans ses caractères et conclusions morales,
et il dut retravailler son œuvre, qui ne fut créée qu'en 1799, à
l'Opéra-Comique.)
♫ Version Vashegyi (Bru Zane).
◊ Éditée uniquement en dématérialisé
(mp3) pour limiter les coûts, néanmoins une version remarquable d'un
opéra majeur, d'un souffle extraordinaire. De très loin le meilleur
opéra de Méhul, et l'un des plus beaux représentants de la tragédie en
musique dernière manière.
1802 Catel – Sémiramis
(Peut-être le sommet de la tragédie du temps, d'une urgence à
peine soutenable, et pourvue d'une veine mélodique puissante qu'on
n'avait guère entendue dans la période, Grétry excepté.)
♫ Version Niquet (Glossa).
1806 Méhul – Uthal
(Bien que créé à l'Opéra-Comique et en un seul acte – mais trois
tableaux… –, l'ambition est belle est bien celle d'une tragédie en
musique, avec un autre type de sources « antiques ». Notule vaste sur les sources littéraires et
l'opéra lui-même.)
♫ Version Rousset (Singulares).
1810 Kreutzer (Rodolphe) – Abel
♫ Version van Waas (Singulares), qui
documente la refonte de 1823, La
mort d'Abel.
◊ Le style en est à présent romantique,
mais les traits d'écriture musicaux demeurent fortement liés à la
période précédente.
8. Quelques absents et choix
J'ai laissé de côté des ouvrages
documentés par le disque qui ne sont pas de la tragédie en musique : Stratonice de Méhul (1787, Christie chez
Erato), sujet très sérieux mais traitement musical très fragmenté en
opéra comique ; Le
Déserteur de Monsigny
(1788, vidéo de Compiègne, CD de R. Brown), ici aussi un sujet sérieux
mais sur des personnages simples, une sorte de « scène de genre »
tragique ; Horatius
Coclès de Méhul (1794,
bande de la RTF), un seul lever de rideau d'héroïsme antique (l'exploit
de Scævola), là aussi très fragmenté.
Et, plus éloignés encore, La Caverne (1793, extrait par
Pruvot) et Paul et Virginiede Le Sueur.
La plupart des Cherubini
disponibles au disque sont aussi des formats d'opéras-comiques (Les deux journées, Médée), des sujets pas assez élevés
(Ali-Baba, pourtant créé à
l'Académie sans dialogues), ou traités sans la même hauteur de ton (Lodoïska, « comédie héroïque »).
Les Bayadères
de Catel (1810, Talpain chez
Singulares) appartiennent déjà au romantisme, et ne tiennent plus
vraiment de la tragédie en musique. On pourrait davantage discuter du
statut des opéras de Spontini, qui utilisait certes un langage
romantique (et des traits belcantistes), mais dans un format général
qui restait celui de la grande tragédie en musique de l'ère classique.
En tout état de cause, la distinction perd son sens
à la fin de l'Ancien Régime, lorsque le privilège des sujets sérieux et
surtout le sens s'émousse face aux nouvelles références disparates. Un
vrai beau sujet que l'opéra révolutionnaire, encore fort mal documenté
par le disque.
--
Je cherche nullement à dissimuler qu'au plus fort de la querelle, je
suis grétryste et surtout saliériste. Si je devais recommander quelques
sommets dans ce massif : Céphale et
Procris (Grétry) Iphigénie en
Tauride (Gluck), Les Danaïdes
(Salieri), Tarare (Salieri),
Adrien (Méhul), Sémiramis (Catel). À une exception
près, des œuvres peu célébrées par l'Histoire rétrospective (même si Tarare a, en réalité, remporté un
énorme succès sous tous les régimes).
Le propos sur Chimène de
Sacchini (puis Les Horaces de
Salieri) viendra donc s'enchaîner à cette notule…
saison 2015-2015 (101 soirées) et ses bilans ci-présent.
Cette saison, en plus des statistiques, une grande remise de putti d'incarnat.
Comme c'est devenu la tradition, le putto
d'incarnat récompense une réalisation exceptionnelle dans le domaine
des arts. Seule la rédaction de Carnets
sur sol,
réunie en collège extraordinaire, est habilitée à le décerner, ce qui
garantit son attribution, complètement indépendante, aux meilleurs
artistes de notre
temps.
Hautement respecté, il se matérialise par un putto de van Dyck (ou Lagrenée,
selon les années), remis directement au lauréat sous forme d'un carré
de pixels.
C'est aussi et surtout l'occasion de mettre en valeur certains
concerts ou certains interprètes qui sont restés un peu négligés par la
presse ou l'exposition publique – mais ce paramètre n'entre pas en
considération dans l'attribution des récompenses.
(Le jury tient à souligner que ne sont nommés qu'un petit nombre
parmi les plus marquants, les autres étant loin de faire figure
tocards pour autant…)
1. Liste des spectacles vus
Concerts, opéras, théâtre… En voici la liste, dans l'ordre de la
saison. Beaucoup ont été commentés, et quelques-uns ont servi de
présentation à une œuvre, un genre, une problématique transversale… les
liens sont indiqués entre crochets et s'ouvrent dans une nouvelle
fenêtre.
Hors décompte : août 2015. N'ayant jusqu'ici jamais fait de concert en
août,
je ne les décompte pas dans la saison pour ne pas fausser les
statistiques.
a) Parc Floral – polyphonies et chansons – Voces8 [notule]
b) Parc Floral – Brahms,
Premier Trio avec piano – Fouchenneret, Julien-Laferrière, H.
Cartier-Bresson [notule]
c) Parc Floral – Gossec,
Symphonie – Orchestre de Chambre Pelléas [notule]
d) Parc Floral – Beethoven,
Concertos pour piano 3 & 5 – Orchestre de Chambre de Paris, F.-F.
Guy
Puis, de septembre à début juillet :
1. Philharmonie (PP) – Sibelius, Symphonie n°5 – Orchestre
de Paris, Paavo Järvi [notule]
2. Théâtre des Champs-Élysées (TCE) – Weber,
Der Freischütz – Gens,
Schukoff, Speer, NDR Hambourg, Hengelbrock
3. Maison de la Radio (MR) – Dutilleux,
The Shadows of Time / Poulenc, Litanies – Maîtrise de RF,
Philharmonique de RF, Mikko Franck
4. Studio 105 – Waed Bouhassoun
dans ses propres compositions
5. 38 Riv' – Santiago de Murcia
pour harpe et guitare
6. Cité de la Musique (CiMu) – Meisel,
Berlin, Die Sinfonie
der Großstadt en réduction – Philharmonique de Strasbourg, Strobel [notule]
7. TCE – R. Strauss, Ariadne auf Naxos – Amber Wagner,
Kaufmann, Opéra d'État de Bavière, K. Petrenko [notule]
8. Gaveau – Monteverdi, L'Orfeo – van Elsacker,
Lefilliâtre, van Achten, La Fenice, Tubéry [notule]
9. PP – Stravinski et Bartók, L'Oiseau de feu et Le Mandarin merveilleux complets –
London Symphony, Gergiev [notule]
10. 38 Riv' – Visée et Dollé pour théorbe et gambe – Thibaut Roussel, Robin Pharo [notule]
11. PP – Mahler, Symphonie n°3
– Jennifer Johnson, Orchestre de Cleveland, Welser-Möst [notule]
12. Ménilmontant – Ibsen, John Gabriel Borkman
– Compagnie du Tourtour, Claudine Gabay [notule-bilan sur le patrimoine et les lignes de
force d'Ibsen]
13. Bastille – Schönberg, Moses und Aron – Castellucci,
Graham-Hall, Mayer, Castellucci, Ph. Jordan [notule 1] [notule 2]
14. PP – Saint-Saëns,
Symphonie n°3 – Gabetta, Orchestre de Paris, P. Järvi [notule] [l'orgue]
15. Studio 104 – Walton,
Symphonie n°1 – D. Pascal, Orchestre Colonne, Petitgirard [notule]
16. TCE – Britten, Sérénade
pour ténor, cor et cordes – Staples, Orchestre de Chambre de Paris
(OCP), Boyd [notule]
17. Saint-Gervais – Motets de Charpentier
– Ensemble Marguerite Louise, Gaétan Jarry
18. MR – Tchaïkovski,
Symphonie n°1 – Ehnes, Orchestre National de France (ONF), Gardner [notule]
19. PP – Mahler, Symphonie n°5
– Argerich, Orchestre du Festival de Lucerne, Nelsons [notule]
20. CiMu – Bach, Motets et
Cantates – Ensemble Pygmalion, Pichon
21. Cortot – Cœur : Guédron, Le Roy & friends – Lefilliâtre,
Le Levreur, Goubioud, Mauillon, Le Poème Harmonique, Dumestre [notule]
22. CNSM, salle d'orgue – Telemann,
Saint-Saëns, G. Jacob… Hommage à Colette Lequien
23. PP – Clyne, création ; Tchaïkovski, Symphonie n°2 –
Bavouzet, Orchestre National d'Île-de-France (dit ONDIF), Mazzola [notule]
24. Invalides, Grand Salon – LULLY,
airs d'Atys, Armide ; Charpentier, Stances du Cid – Madelin, Croux,
Benos, Hyon… CNSM, Haïm
25. PP – Dvořák, Symphonie n°7
– Orchestre de Paris, Dohnányi
26. PP – Nono, Prometeo – SWR
Freiburg Baden-Baden, Matilda Hofman, Metzmacher [notule, expérience]
27. Bastille – Berlioz
[notule], La Damnation de Faust – Hermanis, Koch, Kaufmann, Terfel, Ph.
Jordan [notule et huées]
28. PP – LULLY, Armide – M.-A.
Henry, Wanroij, Chappuis, Auvity, Mauillon, Les Talens Lyriques,
Rousset [notule]
29. Cité des Arts – Hahn, Koechlin, Ravel, Emmanuel pour violon et piano –
Moraly, R. David [notule]
30. CNSM, salle d'orgue – Fauré,
Vierne, Hakim pour orgue – Kumi Choi [notule]
31. PP – Magnificat de Bach,
Psaume et Cantate de Mendelssohn
– Orchestre de Paris, Hengelbrock [notule]
32. Vieux-Colombier – Goldoni,
I Rusteghi –
comédiens-français [notule]
33. CNSM, salon Vinteuil – Marx,
pièces pour quatuor avec piano – étudiants du CNSM [notule]
34. MR – Scherzo de Suk,
Concerto pour violoncelle n°1 révisé et Symphonie n°6 de Martinů – J. Moser, Philharmonique
de Radio-France (OPRF), Hrůša [notule]
35. MR – Haydn 103, Mozart concerto 23, Schubert n°5 – OPRF, Norrington [notule]
36. MR – Tchaïkovski,
Symphonie n°5 – ONF, Gatti [notule]
37. MR – Dutilleux,
Symphonie n°2, Métaboles… – OPRF, Kwamé Ryan [notule]
38. TCE – Garayev, Thilloy, Debussy (Nocturnes), Poulenc (Les Biches) – Orchestre
Lamoureux, Antoine Marguier [notule]
39. PP – Hommage à Boulez –
Damiens, Ensemble Intercontemporain, Orchestre de Paris, P. Järvi… [notule]
40. PP – Bruckner, Symphonie
n°5 – Orchestre de Paris, P. Järvi [notule]
41. Billettes – Airs de cour
baroques espagnols – Kusa, Egüez [notule]
42. Opéra Royal – Godard, Dante –
Gens, Montvidas, Radio de Munich, Schirmer [notule, présentation de l'œuvre]
43. PP – Bartók, Le Prince de bois – Orchestre de
Paris, Zinman
44. PP – audition d'orgue : Bach,
transcriptions, Widor 6… – Foccroulle, Lefebvre,
Latry, Marshall
45. CNSM, salle Fleuret – Beethoven,
Ouverture pour Coriolan –
étudiants membres du BDE (Bureau des Étudiants)
46. TCE – Haendel, Rinaldo – Lezhneva, Gauvin,
Fagioli, Wey, A. Wolf, Il Pomo d'Oro, Montanari [notule plus générale sur les erreurs de
falsettistes et de diapasons]
47. PP – Verdi, Requiem –
Grimaldi, Lemieux, Pirgu, Pertusi, Orchestre de Paris, Noseda
48. PP – Mendelssohn,
symphonies 2 & 3 – RIAS Kammerchor, Chamber Orchestra of Europe,
Nézet-Séguin [notule]
49. PP – Mendelssohn,
symphonies 1, 4 & 5 – Chamber Orchestra of Europe (COE),
Nézet-Séguin [notule]
50. Sainte-Élisabeth – Charpentier,
motets pour le Port-Royal – Achille, Boudet, Le Vaisseau d'Or, Robidoux
[notule]
51. PP – Sibelius, Symphonie
n°3 – Orchestre de Paris, P. Järvi [notule]
52. PP – Bruckner, Symphonie
n°9 – OPRF, Inbal [notule]
53. MR – Soir de Fête de Chausson,
Printemps de Debussy, Les
Animaux modèles de Poulenc –
Latry, ONF, Gabel [notule]
54. MR – Lalo-Coquard, La
Jacquerie – OPRF, Davin [notule]
55. Studio 104 – Musique de chambre de Castillon,
Saint-Saëns et Fauré – membres de l'ONF, Girod [notule]
56. Théâtre de la Porte Saint-Martin – Massenet,
Don César de Bazan – Revault d'Allonnes, Dumora, Sarragosse, Les
Frivolités Parisiennes
57. TCE – airs et duos de LULLY,
Charpentier, Rameau, Leclair – von Otter, Naouri, Le
Concert d'Astrée, Haïm [notule]
58. Châtelet – Sondheim, Passion – Ardant, E. Spyres,
Dessay, K. McLaren, R. Silverman, Thantrey, A. Einhorn [notule]
59. CiMu – Bource, The Artist – Hazanavicius, Brussels
Philharmonic, Ernst Van Tiel [notule]
60. CiMu – Symphonie en ut de Bizet,
Concerto pour hautbois de R. Strauss –
Leleux, COE, Pappano [notule]
61. CNSM, salle Fleuret – Récital-spectacle Kosma – Vittoz, H. Deschamps, Fanyo,
A. Bertrand, Woh, Worms… [notule]
62. Musée d'Orsay – Pillois,
et mélodies orientales de Saint-Saëns, Caplet, Delage, Stravinski… – Brahim-Djelloul, Garde
Républicaine [notule]
63. Hôtel de Soubise – Schubert
13, Ravel, Boutry – Quatuor Akilone [notule du concert]
64. Bastille – Wagner, Die Meistersinger – Herheim,
Kleiter, Keitel, Spence, Jovanovich, Skovhus, Finley, Groissböck, Ph.
Jordan [notule et les bizarres longueurs wagnériennes]
65. CNSM, salle Fleuret – « Notre Falstaff », d'après Nicolai notamment – Cordoliani,
(jeunes) étudiants du CNSM, Molénat [notule sur la méthodologie]
66. PP – Sibelius, Symphonie
n°4 – Bell, Orchestre de Paris, Paavo Järvi [notule sur la place du soliste]
67. CNSM, salle d'art lyrique – Transcriptions
d'opéra
pour un ou deux pianos à deux ou quatre mains – Classe d'Erika Guiomar
(Lucie Seillet, Rémi Chaulet, Pierre Thibout, Nicolas Chevereau…) [notule]
68. TCE – Persée de LULLY dans la révision de Dauvergne,
Bury et Francœur en 1770 – Guilmette,
Santon, Kalinine, C. Dubois, Vidal, Christoyannis, Teitgen, Le Concert
Spirituel, Niquet [longue notule]
69. CNSM, salle d'art lyrique – LiederabendZemlinsky par la classe d'Anne
Le Bozec – Madelin, Garnier, Feix, Spohn, Bunel, Benos, Boché, Worms,
Spampanato… [notule]
70. Lycée d'État Jean Zay, salon de réception – La Création de Haydn en français – Le Palais Royal,
Sarcos [notule]
71. Théâtre Trévise – Adam, Le Farfadet – Les Frivolités
Parisiennes [notule]
72. Ancien Conservatoire – La
Création de Haydn en
français – Bello, R. Mathieu, Tachdjian, Le Palais Royal, Sarcos [notule]
73. PP – Grieg, Concerto pour
piano ; Dvořák, Symphonie n°8
– Tonhalle de Zürich, Bringuier [notule autour de l'importance de la vue]
74. PP, salle de répétition – Beethoven,
Symphonie n°7 pour nonette à vent – souffleurs de l'Orchestre de Paris [notule : éditions et la discographie]
75. 38 Riv' – Quatuors de Haensel,
Auber et I. Pleyel – Quatuor Pleyel [notule sur les œuvres]
76. Palais Garnier – Ballets de Paulli,
Sauguet et Damase – École de Danse de l'Opéra,
Orchestre des Lauréats du CNSM
77. MR – Schumann, Symphonie
n°3 – OPRF, Norrington
78. Église de Joinville-le-Pont – Autour d'Ariane : Haendel, Vivaldi, Marcello, Marais, Mouret, Benda – Lohmuller, Ensemble Zaïs, B.
Babel [notule sur les œuvres]
79. Bastille – Rigoletto
de Verdi – Guth, Peretyatko,
Kasarova, Fabiano, Kelsey, Siwek, Luisotti [notule]
80. MR – Beethoven, Symphonie
n°2 – OPRF, Koopman
81. MR, studio 104 – Franck,
chœurs ; Aboulker, Boule de Suif – Maîtrise de
Radio-France
82. CiMu – Airs de Charpentier
& co – Petibon, Amarillis, Cochard, H. Gaillard
83. TCE – Wagner, Tristan und Isolde – Audi,
Nicholls, Breedt, Kerl, Polegato, Humes, ONF, Gatti [notule]
84. Notre-Dame-de-Paris – Credo
de MacMillan, Requiem de Fauré – Maîtrise de NDP, OCP, J.
Nelson
85. CRR – Campra, L'Europe Galante – Étudiants en
musique ancienne du CRR
86. CRR – Mélodies orchestrales de Marx,
Concerto pour violoncelle de J.
Williams – Orchestre des étudiants du CRR
87. PP – Concerto pour violoncelle n°2 de Dvořák, Symphonie Fantastique de Berlioz – G. Capuçon, Capitole de
Toulouse, Sokhiev
88. Bastille – R. Strauss, Der Rosenkavalier – Wernicke, E.
Morley, Kaune, Houtzeel, Demuro, Gantner, P. Rose, Ph. Jordan
89. TCE – Spontini, Olympie (version originale) –
Gauvin, K. Aldrich, M. Vidal, Le Cercle de l'Harmonie, Rhorer
90. Cinéma Le Balzac – Busatto,
The Black Pirate (sur le film
d'A. Parker écrit par Fairbanks) – Busatto himself [notules]
91. Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux – Puccini,
La Bohème – Galvez-Vallejo,
Ut Cinquième
92. CNSM, salle d'art lyrique –
Récital de fin d'études de Master 2 – pas du tout aimé,
garde le nom secret pour ne pas nuire à la chanteuse [notule]
93. Palais Garnier – Reimann, Lear –
Bieito, Dasch, Merbeth, Alisch, A. Conrad, Skovhus, Luisi [notule]
94. PP – Mahler, Symphonie n°3
– DeYoung, Orchestre de Paris, P. Järvi [notule]
95. Palais Garnier – Adam& tripatouilleurs, Le Corsaire –
Petipa-Sergueyev-A.M.Holmes, Rojo, Hernández, Corrales, Saruhashi,
Orchestre Colonne [longue notule]
96. CiMu – Cantates de Liszt
et Gounod (sainte Cécile et
saint François) – Deshayes, Barbeyrac, Sempey, OCP, Équilbey
97. Hôtel des Menus-Plaisirs – extraits d'Alcide de Marais & Louis Lully – chantres du CMBV,
membres des CRR de Versailles et Cergy, van Rhijn
98. Cour de Guise (à Soubise) – Spanisches
Liederspiel de Schumann,
Neue Liebeslieder Waltzes de Brahms – Perbost, Zaïcik, P. García,
Raschke, Ambroselli Brault, Williencourt
99. Cour de Guise – Quatuors avec piano, n°1 de Fauré et n°3 de Brahms – Trio Karénine, Sarah Chenaf
100. Cité Internationale des Arts – Programme Georges Migot (violon-piano, poèmes)
– Couic Le Chevalier, Hosoya [lien]
101. Cour de Guise – Quatuor n°8 de Beethoven,
Quintette avec piano de Brahms
– Akilone SQ, Williencourt
C'est beaucoup, et pourtant quasiment que des très grandes soirées.
2. Commentaires manquants
Grande résurrection inattendue d'une œuvre crue détruite dans
l'incendie de l'Opéra-Comique, finalement partiellement retrouvée et
tout à fait reconstruite, Don César de Bazan,
composé tôt dans sa carrière (juste après Le Roi de Lahore, son premier)
figure parmi les toutes dernières partitions inédites de Massenet pour l'opéra. La plupart de
ce qui reste se résume à des œuvres légères de prime jeunesse ou à des
œuvres inachevées et souvent perdues (La
Coupe du Roi de Thulé sur le livret d'É. Blau et Gallet figure
parmi les plus intriguantes). Des œuvres écrites après sa trentième
année et non perdues, il n'y a plus guère que Bacchus qui n'ait pas été remonté
(il me semble) et qu'Ariane et
Panurge qui ne disposent pas
d'enregistrement officiel.
Le résultat s'est révélé
remarquable : œuvre d'essence plutôt légère, mais dont la musique n'est
nullement triviale, Bazan
explore la vie supposée du personnage plaisant de Ruy Blas de Hugo ; la pièce de
théâtre initiale (écrite près de 30 ans plus tôt par le
futur librettiste de Massenet, en collaboration avec l'ancien directeur
du Théâtre des Variétés) est commandée par le créateur du rôle chez
Hugo qui voulait conserver son personnage tout en ayant le premier
rôle. L'opéra de Massenet qui se fonde sur lui est une sorte de
vaudeville (mais au contenu musical très développé et sérieux, comme un
opéra comique) qui joue avec
la mort (et se laisse quelquefois rattraper), débutant en beuverie, se
constellant d'amitiés sincères, culminant avec une évasion, et
finissant par faire du frippon le mari le plus soucieux des convenances
(assez étonnant comment cet opéra au ton supposément canaille finit par
laisser au transgresseur les clefs des convenances les plus
bourgeoises), mettant à la porte le roi.
Plaisant, vif, plein de séductions, et
servi par une équipe musicale extraordinaire (en particulier Dumora et Sarragosse, et par-dessus tout
l'orchestre des Frivolités Parisiennes, du grand premier choix !), une
résurrection méritée dans les murs mêmes où le Don César en version parlée fut
créé – Théâtre de la Porte Saint-Martin.
Pas eu le loisir non plus de dire mon émerveillement devant le programme des danseurs de l'École de l'Opéra,
et pas seulement à cause de l'enthousiasme et de la qualité des jeunes
interprètes, d'une qualité d'expression rarement vue, pour ma part,
chez leurs aînés. Trois ballets courts.
La musique de Paulli est peut-être la pire chose
que j'aie entendu… certes, il s'agit d'imiter une école de danse et la
muzak qui y sévit, mais même un exercice d'harmonie de première année
sonne mieux, on dirait que le but est de produire la plus mauvaise
musique possible sans enfreindre aucune règle. À côté, Anna Bolena, c'est déroutant et
tendu comme Pierrot Lunaire.
Presque physiquement violent.
En revanche, belle réussite pour Les Forains de Roland Petit, jolie
histoire mélancolique sur une musique de Sauguet qui tire adroitement parti
de l'univers du cirque, avec beaucoup de couleurs et d'assemblages un
peu crus et très variés ; et surtout, surtout, l'éblouissement du Piège de lumière de John Taras,
avec une musique lyrique du Damase
des grands jours, nullement répétitif ou prévisible, osant des coloris
sombres qui lui sont moins familiers, même dans les tourments de L'Héritière ou les trahisons de Colombe.
L'argument du ballet est lui-même très inhabituel et assez prenant,
pour une fois : des détenus d'un pénitencier s'échappent , et bien sûr
de rayonnants épanchements.dans la forêt vierge. Pris par la soif, l'un
d'eux voit des papillons s'ébattre autour de lui comme dans un délire.
L'occasion de sacrés contrastes visuels et sonores, et une intrication
de deux sujets incompatibles très réussie.
Entendre
le Rosenkavalier
en salle a été une expérience extraordinaire : contrairement au disque,
l'orchestre domine et la finesse de l'écriture, la récurrence des
motifs frappent en pleine figure ; c'est toute la science de Wagner au
service d'une expression guillerette, mais pas moins raffinée ni
profonde. Une des expériences musicales
les plus impressionnantes que j'aie faites, alors même que je ne suis
(toujours) pas un gros client de l'œuvre au disque – chez le Strauss «
conversationnel », j'aime davantage Intermezzo et surtout Arabella.
Mais le Rosenkavalier, malgré
son livret pas complètement bien proportionné, justifie sa haute
réputation par l'ambition de sa musique, très impressionnante. (Par
ailleurs, cette fois-ci, les qualités de détail de Philippe Jordan,
audibles à la radio mais pas toujours en salle, étaient complètement
perceptibles, ce qui ajoutait à l'impression d'extraordinaire.)
En fin de saison, quelques grands moments d'émotion toute nue, avec de
la musique de chambre
interprétée avec chaleur (n°99 & 101) : entendre ces œuvres bien
structurées s'épanouir dans l'acoustique sobre d'une cour d'hôtel, dans
une atmosphère qui n'a pas du tout les pesanteurs de la saison
officielle (où, surtout à Paris, le public vient souvent à l'adulation
ou à la curée), et par de jeunes musiciens encore émerveillés de
toucher à ces chefs-d'œuvre (quoique parfaitement aguerris), c'est la
musique brute, au delà de toutes les questions accessoires. Dans
certains cas, partition (discrètement) en main, pour profiter de tous
les détails. L'impression de revenir à l'essentiel, d'une certaine
façon.
3. Statistiques
3a. Statistiques : lieux fréquentés
Septième saison francilienne, et cependant encore un assez respectable
taux de renouvellement des salles : 101 soirées, 43 lieux, dont 15
nouveaux. Soit un tiers de lieux inédits (notés en gras).
(Philharmonie 1 & 2 : 30)
Philharmonie : 22
(MR total : 14)
(Conservatoires total : 13)
MR auditorium : 10
TCE : 10
(CNSM total : 9)
(Opéra de Paris total : 8)
CiMu : 7
Opéra Bastille : 5
(Soubise total : 4)
Parc Floral : 4
--
CNSM (salle Fleuret) : 3
CNSM (Salle d'art lyrique) : 3
MR Studio 104 : 3
Palais Garnier : 3
Hôtel de Soubise (cour de Guise) : 3
38Riv' : 3
CNSM, salle d'orgue : 2
CRR Auditorium Landowski : 2 Cité Internationale des Arts : 2
Versailles (Opéra Royal) : 1
Musée d'Orsay : 1
Billettes : 1
Gaveau : 1
Salle Cortot : 1
Invalides (grand salon) : 1
Châtelet : 1
Hôtel de Soubise (salon) : 1 Hôtel des Menus-Plaisirs : 1 Salle des Concerts du Vieux
Conservatoire : 1 Salle de répétition 1 de la
Philharmonie : 1 CNSM, salon Vinteuil : 1
NDP, côté portail Ouest : 1 Saint-Gervais : 1 Notre-Dame des Bancs Manteaux :
1
Sainte-Élisabeth-du-Temple : 1 Église Saint-Charles de
Joinville-le-Pont : 1 MR Studio 105 : 1 Théâtre de la Porte Saint-Martin
: 1 Théâtre Trévise : 1
Vieux-Colombier : 1 Théâtre
de Ménilmontant : 1
Cinéma Le Balzac : 1 Grand Salon du Lycée d'État Jean Zay
: 1
Sans doute liée à la fermeture de théâtres lyrique comme
l'Opéra-Comique et l'Athénée (et aussi à la programmation sympa, à
l'effet de nouveauté, etc.), claire avance de la Philharmonie, et de
Radio-France (gonflé par les places impossibles à revendre,
précisons-le…). Présence significative des conversatoires, des
Champs-Élysées, contre-performance de Versailles (malgré le très beau
programme !), de l'Opéra de Paris, des Billettes (ce sera peut-être
pire la saison prochaine vu le programme très italien-XVIIIe), du Musée
d'Orsay (toute la bonne came est le midi en semaine, et c'est encore
pire pour la saison à venir !).
3b. Statistiques : genres écoutés
Pour la première fois, il me semble, l'opéra n'est pas en première
place, grosse orgie symphonique. Belle proportion de musique de chambre
aussi, ça manquait cruellement les années passées.
Symphonique
: 36 (dont baroque 2, classique 8, romantique 21, décadent 7,
moderne 14, néo- 1, cœur XXe 3, contemporain 9) Opéra: 21
(dont 8 scéniques, 10 en concert – et les autres ? ; dont 10 en
français, 7 en allemand, 4 en italien ; dont premier baroque 1,
tragédie lyrique 5, seria 1, opéra comique 1, grand opéra 3, romantique
5, décadent 2, atonal 1, contemporain 1) Chambre : 18 (dont baroque 3,
classique 2, romantique 7, décadent 2, moderne 6,contemporain 3 ;
violon-piano 1, violon orgue 1, quatuor piano-cordes 1, quatuor 5,
piano 5, nonette à vent 1) Lied & mélodie : 11 (dont
airs espagnols 1, air de cour 2, mélodies françaises 2 ; avec ensemble
1, avec orchestre 4, en quatuor vocal 1) Musique vocale sacrée : 11
(dont baroque allemand 2, baroque français 2, classique 2, XIXe
français 2, XIXe italien 1, XIXe allemand II, XXe 1, XXIe 1) Orgue : 6 (dont baroque 3,
moderne 3, contemporain 1, improvisations 2) Récital d'opéra : 6 (tragédie
lyrique 4, seria 1, diplôme 1) Improvisations : 5 Ballet : 4 (scénique 2, triple-bill 2, concert 2) Ciné-concert : 3 Théâtre : 4 (dont Ibsen 1) Chœurs profanes : 2 Spectacle musical : 4 Traditionnel : 2 Chanson : 2 Piano : 2 Jazz : 1 Pop : 1 Comédie musicale : 1
Vous noterez que les récitals vocaux sont à peu près exclusivement
dévoués au lied, à la mélodie et à la tragédie en musique… Prendre en
tranches les parties les moins intéressantes des opéras les plus
rebattus, bof.
Très peu de théâtre cette année, faute de temps vu la place occupée par
les concerts… (et puis un seul Ibsen autre que Dukkehjem) Quelques titres
supplémentaires cet été – Marivaux avec chants a cappella à la Comédie Nation, La Poupée sanglante d'après Gaston
Leroux à la Huchette, également jubilatoires – mais ils entreront dans
la statistique de la saison prochaine.
En réalité plus représentatif de l'offre que de choix réels, mais il
est certain qu'à la jointure du XIXe et du XXe siècles, les grandes
machines orchestrales des symphonies et des opéras ont une réelle
plus-value avec l'impact physique de la salle. Ce sont aussi des
musiques complexes qui bénéficient d'une écoute attentive et d'un
support visuel. Mais clairement, il y aurait plus d'offre en XVIIe,
l'écart ne serait pas du tout le même.
3d. Statistiques : orchestres et
ensembles
28 orchestres, dont 13 découvertes en salle, soit près de la moitié
(notés en gras). Et beaucoup de grands noms ou de découvertes assez
épatantes.
Orchestre de Paris 11 (+ membres 1)
Orchestre Philharmonique de Radio-France 9
Orchestre de l'Opéra de Paris 6
Orchestre National de France 4 (+ membres 1)
Orchestre de chambre de Paris 4 Chamber Orchestra of Europe 3 Les Frivolités Parisiennes 2
Orchestre Colonne 2
Orchestre National d'Île-de-France
LSO
Radio de Munich
Capitole de Toulouse
Orchestre Philharmonique de Strasbourg
Ut Cinquième
Orchestre des Lauréats du CNSM
Orchestre des Étudiants du CNSM Orchestre du Bureau des Étudiants du
CNSM Orchestre des Jeunes du CRR
Orchestre Lamoureux Brussels Philharmonic Tonhalle Zürich Elbphilharmonie de la NDR de Hambourg Le Palais-Royal Orchestre du Festival de Lucerne Orchestre Symphonique de Cleveland Opéra de Munich (Bayerisches
Staatsorchester) SWR Freiburg Baden-Baden Orchestre de chambre Pelléas
Arrêt des Putti
d'incarnat
Meilleur orchestre de la saison, sont nommés : Brussels Philharmonic (The Artist de Bource), Tonhalle de Zürich (concerto pour
piano de Grieg), Orchestre de Paris
(Sibelius 3,4,5),
Orchestre National d'Île-de-France (Tchaïkovski 2, Clyne), Les Frivolités Parisiennes (Le Farfadet, Don César de Bazan), Chamber Orchestra of Europe
(Symphonies de Mendelssohn et Bizet), Opéra
de Paris (Rosenkavalier). ♥♥ Attribué à : Orchestre
National d'Île-de-France.
Pas le plus virtuose malgré de superbes cordes graves (la petite
harmonie est clairement en deçà des standards des grands orchestres),
mais à chaque fois une intensité hors du commun et l'exaltation
palpable des musiciens. N'a pas de prix. [notule] ♥ Dauphin : Les Frivolités Parisiennes.
Quelle divine surprise, avec de ce qui devrait théoriquement être un
orchestre de cacheton (ou de professionnels passionnés mais de seconde
zone), de rencontrer un orchestre d'une précision remarquable, et de
dotés de timbres personnels et chaleureux, un vrai son français au
meilleur sens du terme, franc, doté d'un grain très physique, et sans
les défauts d'approximation ou de laideur qu'on y associe souvent. [notule]
De même, un assez grand nombre d'ensemble sur instruments anciens (et 8
sur 14 étaient des premières écoutes en salle) :
Les Talens Lyriques
Le Cercle de l'Harmonie
Le Concert Spirituel
Le Concert d'Astrée
Ensemble baroque du CNSM
Ensemble Pygmalion Ensemble La Fenice Il Pomo d'Oro Ensemble Zaïs Ensemble Pulcinella Ensemble Marguerite Louise Le Vaisseau d'or Étudiants de Versailles et Cergy
autour de Marie van Rhijn Orchestre issu du département de
musique ancienne du CRRde
Paris
Arrêt des Putti
d'incarnat
Meilleur ensemble sur instruments anciens de la saison, sont
nommés :
Les Talens Lyriques (Armide
de LULLY), Le Cercle de l'Harmonie (Olympie de Spontini), La Fenice (Orfeo de Monteverdi), Ensemble baroque du CNSM
(récital LULLY dirigé par Emmanuelle Haïm), Ensemble Zaïs (autour d'Ariane), Il Pomo d'Oro (Rinaldo de Haendel), Ensemble Pulcinella (récital
Magiciennes de Petibon), Ensemble
Marguerite Louise (motets de Charpentier) ♥♥ Attribué à : La Fenice.
La variété des couleurs d'ensemble est formidable, mais c'est plus
encore la présence individuelle de chaque interprète qui impressionne
(à commencer par le cornetiste-chef, la violoniste-soprano, ou le
théorbiste-baryton Nicolas Achten). En plus, une vision assez
renouvelée et cohérente d'un bijou rabâché – L'Orfeo. [notule] ♥ Dauphin : Ensemble baroque du CNSM.
Quel sens du style ! Il Pomo d'Oro dans le seria,
à la fois virevoltant et sans tropisme pour les effets extérieurs, ou
bien la finesse du continuo de l'Ensemble Zaïs méritaient les plus
beaux éloges.
Enfin, deux ensembles spécialistes en musique contemporaine :
Ensemble
Intercontemporain (hommage à Boulez) Ensemble Recherche (participant
au Prometeo de Nono)
3e. Statistiques : chœurs
22 formations, dont 10 nouvelles.
Chœur ONP x5
Chœur OP x4
Maîtrise de Radio-France x2
Chœur RF x2
Maîtrise OP
Maîtrise NDP Radio
Flamande
Radio Bavaroise WDR Köln NDR Chor
Chœur Lamoureux
Accentus Frivolités
Parisiennes Le Palais-Royal Chœur ad hoc Châtelet Sondheim
Pygmalion
Concert Spirituel Le Vaisseau d'or RIAS Kammerchor Schola Heidelberg
Chœur de chambre de Namur Voces8
Voces8 est un peu à part, étant un ensemble à 8 (extraordinaire
collectivement, individuellement, stylistiquement…). Une référence
aussi bien pour les Motets de Bach que pour les transcriptions de
standards de jazz.
Arrêt des Putti
d'incarnat
Meilleur chœur de la saison,
sont nommés : Chœur de l'Orchestre de Paris (Requiem de Verdi), Maîtrise de Radio-France (Litanies de Poulenc, Chœurs de
Franck), Chœur du Palais-Royal (La Création de Haydn en français), Chœur féminin du Vaisseau d'or (Messe du Port-Royal de Charpentier)
Chœur de l'Orchestre de Paris ♥♥ Attribué à : Chœur de
l'Orchestre de Paris. [notule] ♥ Dauphin : Maîtrise de Radio-France.
3f. Statistiques : chefs
64 chefs d'orchestre, dont 37 entendus pour la première fois en salle
(et un certain nombre tout simplement découverts dans l'absolu).
Chefs multi-fréquentés
Paavo Järvi x7 (OP)
Philippe Jordan x4 (Opéra de Paris)
Emmanuelle Haïm x2 (Ensemble baroque du CNSM, Concert d'Astrée)
Daniele Gatti x2 (ONF)
Roger Norrington x2 (OPRF) Thomas Hengelbrock x2 (NDR
Hambourg, OP) Jean-Philippe Sarcos x2
(fondateur Palais Royal)
Avec orchestres franciliens
Fabio Luisi (Opéra de Paris) Nicola Luisotti (Opéra de Paris) Christoph von Dohnányi (OP)
Gianandrea Noseda (OP) David Zinman (OP) Edward
Gardner (ONF) Fabien Gabel (ONF ; ancien
assistant de Zinman)
Mikko Franck (OPRF)
Eliahu Inbal (OPRF)
Ton Koopman (OPRF) Patrick Davin (OPRF)
Jakub Hrůša (OPRF)
Kwamé Ryan (OPRF) Andy Einhorn (OPRF dans
Sondheim) Douglas Boyd (OCP) John Nelson (OCP)
Laurence Équilbey (OCP) François-Frédéric
Guy (OCP)
Enrique Mazzola (ONDIF) Guillermo
García Calvo (Lauréats du CNSM dans Sauguet et Damase) Xavier Delette (Orchestres des
Jeunes du CRR) Marion Ladrette (Orchestres des
Jeunes du CRR)
François Boulanger (Garde Républicaine)
Matthias Pintscher (EIC) Laurent
Petitgirard (Colonne)
Gavin Sutherland (Colonne) Antoine Marguier (Lamoureux) Mathieu Romano (Frivolités
Parisiennes – Bazan) Nicolas Simon (Frivolités
Parisiennes – Farfadet) Benjamin Levy (fondateur
orchestre de chambre Pelléas ; ancien assistant de Zinman)
chefs du BDÉ du CNSM
Romain Dumas (Ut Cinquième)
Avec orchestres invités Frank Strobel (Philharmonique
de Strasbourg)
Tugan Sokhiev (Toulouse) Ernst Van Tiel (Brussels
Philharmonic)
Yannick Nézet-Séguin (COE) Antonio Pappano (COE)
Valery Gergiev (LSO)
Ingo Metzmacher (SWR Baden-Baden Freiburg) Matilda Hofman (SWR Baden-Baden
Freiburg) Andris
Nelsons (Lucerne) Lionel Bringuier (Tonhalle
Zürich)
Ulf Schirmer (Radio de Munich) Kirill Petrenko (Opéra de
Munich) Franz Welser-Möst (Cleveland)
Putti
d'incarnat
Meilleur chef d'orchestre, sont nommés :
Paavo Järvi (Sibelius 5, Bruckner 5), Philippe Jordan (Rosenkavalier), Roger Norrington (Haydn), Christoph von Dohnányi (Dvořák 7), Gianandrea Noseda (Requiem de Verdi), David Zinman (Le Prince de bois de Bartók), Edward
Gardner (Tchaïkovski 1), Eliahu
Inbal (Bruckner 9), Ton Koopman
(Beethoven 2), Jakub Hrůša
(Martinů 6 & Premier Concerto pour violoncelle), Kwamé Ryan (Métaboles), Enrique Mazzola (Tchaïkovski 2), Frank Strobel (Berlin de Meisel), Yannick Nézet-Séguin (Intégrale
Mendelssohn), Antonio Pappano
(Symphonie en ut de Bizet), Valery
Gergiev (L'Oiseau de feu
de Stravinski), Mikko Franck (Poulenc,
Dutilleux). ♥♥ Attribué à :
Honnêtement, pas possible de choisir entre les structures de Järvi, le
détail poétique de Jordan, le tranchant de Dohnányi, l'élan de Noseda
et Zinman, l'intensité d'Inbal et Gardner, le goût parfait de Koopman…
Mais puisqu'il faut bien en distinguer quelques-uns, alors ce seront Mazzola, Koopman, Järvi et Inbal. Et Gardner, et
Dóhnanyi, et Jordan, et Strobel… Stop, stop, c'est reparti !
Avec ensembles sur instruments
anciens
Emmanuelle Haïm x2 (Ensemble baroque du CNSM, Concert d'Astrée) Jean Tubéry
Hervé Niquet
Christophe Rousset
Vincent Dumestre
Jérémie Rhorer
Raphaël Pichon Gaétan
Jarry (Ensemble Marguerite Louise) Héloïse Gaillard (Pulcinella) Marie
van Rhijn (Étudiants de Versailles et Cergy) Sébastien Marq (Département
Musique Ancienne CRR Paris) Stefano
Montanari (chef invité par Il Pomo d'Oro) Martin Robidoux (fondateur
Vaisseau d'Or)
Meilleur chef d'ensemble spécialiste, sont nommés :
Vincent Dumestre (Guédron & Friends), Jean Tubéry (L'Orfeo), Emmanuelle Haïm (LULLY
avec le CNSM, surtout pas avec son ensemble !), Héloïse Gaillard & Violaine Cochard (Pulcinella), Marie van Rhijn (Alcide de Marais), Sébastien Marq (L'Europe galante), Stefano Montanari (Rinaldo). ♥♥ Attribué à : Vincent Dumestre toujours
à la pointe des meilleurs arrangements dans l'air de cour du début du
XVIIe siècle. ♥ Dauphine : Emmanuelle Haïmpour son
travail avec les étudiants du CNSM dans LULLY (le récital
du même répertoireavec son ensemble sentait au contraire la routine et
le peu d'entrain…).
3g. Statistiques : metteurs en
scène & chorégraphes
Wernicke, Bieito, Guth, Herheim, Hermanis, Castellucci, les metteurs en
scène les plus en vogue se sont succédés dans ma saison scénique
(pourtant limitée en nombre).
Dominique Pasquet (Les Sincères de
Marivaux)
Jean-Louis Benoît (I Quattro Rusteghi
de Goldoni)
Alvis Hermanis (La Damnation de Faust
de Berlioz-Nerval-Gandonnière)
Claus Guth (Rigoletto de Verdi & Piave)
Pascal Neyron (Le Farfadet d'Adam & Planard)
Anna-Marie Holmes (chorégraphie
pour Le Corsaire d'Adam, d'après celle de Sergueïev –
d'après celle de Petipa)
August Bournonville (chorégraphie
pour Conservatoire de
Holger-Simon Paulli)
Stefan Herheim (Die Meistersiner von
Nürnberg de Wagner)
Claudine Gabay (John Gabriel Borkman
d'Ibsen)
Damien Bigourdan (Don César de Bazan
de Massenet & d'Ennery,
Dumanoir, Chantepie)
Herbert Wernicke (Der Rosenkavalier
de R. Strauss &
Hofmannsthal)
Romeo Castellucci (Moses und Aron
de Schönberg)
John Taras (chorégraphie
pour Piège de lumière de Damase)
Roland Petit (chorégraphie
pour Les Forains de Sauguet)
Calixto Bieito (Lear de Reimann & Henneberg-Zimmer)
Fanny Ardant (Passion de Sondheim & Lapine)
Éric Chantelauze (La Poupée sanglante
de Didier Bailly & Jérôme Chantelauze)
Je ne compte pas les mises en espace de circonstance (Kosma et Notre Falstaff au CNSM, L'Europe Galante au CRR, Alcide aux Menus-Plaisirs, ni La Favola d'Orfeo
par Tubéry à Gaveau, remarquablement suggestive d'ailleurs, avec ses
musiciens chantants qui se lèvent ou apparaissent dans les loges !).
Chacun assez conforme à ses habitudes : Hermanis un peu perdu par ses
propres concepts (potentiellement stimulants, mais tellement
déconnectés de la scène), Guth
dans un bon jour pas trop hardi (le double de Rigoletto ne dit pas
grand'chose, en revanche le carton mobile est très beau et renvoie
efficacement les voix), Herheim
dans l'univers où il excelle (niveaux de lecture multiples, beauté
plastique, lisibilité et direction d'acteurs permanente, même chez ceux
qui se taisent), Castellucci
plaisant visuellement sans chercher à construire un récit, Wernicke
que je n'avais jamais vu aussi subtil (malgré les reprises en son
absence, gestuelle très précise et riche)… chacun a fait ce qu'on
attendait de lui. Seul Bieito
m'a paru décevant eu égard à ses standards : peu d'usage de la
profondeur de scène, personnages peu caractérisés, ensemble plutôt
statique, et un peu comme la musique, grande uniformité des aspects
visuels gris. Dans le genre sombre, très loin de la réussite de son Wozzeck magnétique, par exemple.
En revanche, beaucoup de choses très impressionnantes dans les petites
salles : la finesse des dialogues se prolonge dans de délicats
intermèdes musicaux a cappella
chez Dominique Pasquet
(nouveau collectif Les Sincères), la place laissée par Jean-Louis Benoît à la verve des
meilleurs acteurs comiques du Français (Hecq, Raffaelli…), la vie
apportée à un petit opéra comique par Pascal
Neyron, l'adroite scénographie avec des moyens limités chez Damien Bigourdan, et l'inventivité
épatante de cette fresque racontée à trois acteurs dans la Poupée de Chantelauze… autant de régals.
S'il fallait faire ici aussi une remise de prix, ce serait par la force
des choses Herheim
(virtuose au dernier degré) voire Wernicke
(dans un ouvrage plus facile à servir, mais fin et plastique à la fois,
c'est toujours un enchantement. Mais, avec les moyens très limités (ne
serait-ce que l'espace de 10m², sans décor), sans doute encore plus
impressionné par la justesse de Pasquet et
l'inventivité débridée de Chantelauze.
Pour la chorégraphie, musique, sujet, chorégraphie (et même qualité des
danseurs), tout plaide pour Piège de
lumière,
une des grandes musiques de Damase, pas du tout une pièce de
circonstance aux ressorts un peu répétitifs (comme ses concertos par
exemple), mais au contraire un univers riche et généreux, de plus
extrêmement avenant pour tout public (sorte de Poulenc lyricisé). Sur
un argument à la fois original et propice aux
épanchements féeriques.
3h. Statistiques :
instrumentistes
Autre nouvelle catégorie. Où l'on recense tous les solistes entendus et
distingue quelques chambristes particulièrement remarquables.
Pianistes : ► François-Frédéric Guy
(Beethoven 3 & 5), Lars Vogt
(Brahms 2, puis Mozart), Denis Pascal
(dans le Burleske de R.
Strauss), Jean-Efflam Bavouzet
(Rachmaninov 2), Romain David
(Koechlin), Emmanuel Ax
(Beethoven 2), Momo Kodama
(Mozart 23), Maroussia Gentet
(Dutilleux), Pierre Thibout (Tannhäuser), Nicolas Chevereau (Thaïs), Radu Lupu (Beethoven 3), Jean-Yves Thibaudet (Grieg).
→ Hors solistes internationaux : Pierre Thibout et Nicolas Chevereau
(par accompagnateur régulier de L'Oiseleur des Longchamps) se
produisaient comme élèves de la classe de direction de chant d'Erika
Guiomar.
Violonistes : ► Simon Ehnes
(Britten), Stéphanie Moraly
(Koechlin), Julian Rachlin
(Prokofiev 2), Francesca Borrani (tutti Mendelssohn), Gil Shaham (Brahms), Joshua Bell (Tchaïkovski), Émeline Concé (Boutry, Ravel), Fanny Robilliard (Brahms, Quatuor
avec piano n°3).
→ Hors solistes internationaux : Francesca Borrani est violon solo à
l'Orchestre de Chambre d'Europe (COE), Émeline Concé est le premier
violon du Quatuor Akilone (et aussi chef d'attaque des seconds violons
à l'Orchestre Lamoureux), Fanny Robilliard est membre du Trio Karénine
(avec piano), et occasionnellement de Musica Antiqua Köln et de
l'ensemble baroque du Philharmonique de Berlin.
Altistes :
► Beaucoup d'excellents entendus (chefs de pupitre au Philharmonique de
Radio-France pour Dutilleux, ou à la Tonhalle de Zürich pour Dvořák…),
mais réellement mis en valeur, et de toute façon la plus passionnante, Sarah Chenaf (du Quatuor Zaïde)
emporte la palme.
Violoncellistes :
► Johannes Moser (Martinů 1
révisé), Sol Gabetta (Saint-Saëns
1), Gautier Capuçon (Dvořák
2).
Flûtistes :
► Philippe Bernold (Mozart
harpe), Emmanuel Pahud
(Widmann), Vincent Lucas
(Nielsen), Clara Andrada de la Calle
(Bizet, Symphonie).
→ Hors solistes internationaux : Vincent Lucas est solo à l'Orchestre
Paris (venu jouer le concerto de Nielsen), Clara Andrada de la Calle est solo à l'Orchestre
de Chambre d'Europe.
Ondiste :
► Thomas Bloch (dans Thilloy).
Pour beaucoup d'entre eux – sauf Capuçon (entendu dans la même
œuvre il y a un peu plus de quinze ans !), Lupu (il y a un peu plus de
dix ans), Shaham (idem) et Concé (trois fois rien que cette année !) –,
c'était la première fois que je les entendais en salle.
Et à présent, les distinctions :
Putti
d'incarnat
Meilleur pianiste de la saison, sont nommés : Emmanuel Ax (Beethoven 2), Romain David (Koechlin), Pierre Thibout (Tannhäuser), Nicolas Chevereau (Thaïs), Radu Lupu (Beethoven 3), Jean-Yves Thibaudet (Grieg). ♥♥ Attribué à : Pierre Thibout.
« Rien qu'en plaquant les accords simples de la marche des pèlerins de Tannhäuser, on entendait la
causalité de chaque accord, chacun pourvu d'un relief extraordinaire…
on entendait Wagner composer ! » [notule]
♥ Dauphin : Romain David. « il est facile
d'être un peu décontenancé et mécanique dans les contrepoints du
Koechlin, par exemple, mais ici on sentait au contraire (et plus encore
lorsqu'on a l'habitude de l'écouter, le lire ou le jouer) un soin
apporté à chaque section. Pas de camouflage à la pédale au piano, pas
de régularité négligente, au contraire chaque phrasé semble avoir été
patiemment pensé. » [notule]
♥ … au demeurant très impressionné par la présence sonore d'Emmanuel
Ax, dans une œuvre que j'ai longtemps crue (à tort, je l'admets)
mineure.
Meilleur violoniste de la saison, sont nommés : Simon Ehnes (Britten), Stéphanie Moraly (Koechlin), Francesca Borrani (violon solo du
COE, tutti Mendelssohn), Émeline Concé (Boutry, Ravel), Fanny Robilliard (Brahms, Quatuor
avec piano n°3). ♥♥ Attribué à : Stéphanie Moraly.
« malgré l'acoustique très précise et impitoyable, une interprétation
d'une précision extraordinaire (même chez les très bons, une telle
justesse d'intonation chez un violoniste, sur un programme aussi long
et technique, est rarissime) et travaillée dans ses moindres recoins
[...] Stéphanie Moraly présentait très brièvement chaque pièce avec
chaleur, aisance, un sens de l'anecdote, [...] un ton très direct [...]
et une très jolie voix, souple et mélodieuse. » [notule] ♥ Dauphine : Émeline Concé. « Le Quatuor Akilone s'exprime par un beau
truchement : un son franc, bien étagé, physique, brillant mais
sans rondeurs inutiles. Dans Ravel, on a l'impression de revenir aux
sources d'un goût français du sans façons, loin des fondus
d'orchestre et des épaisseurs confortables. Et, surtout : elles
savent phraser ! La moindre articulation du discours est amenée
avec naturel, et dans une pièce aussi souvent jouée et enregistrée,
elles se frayent un chemin personnel sans le moindre effet appuyé. De
la musique en barre, émouvante avant d'être (très) impressionnante.
» [notules]
♥ … et je n'ai jamais vu konzertmeisterin aussi ardente et
communicative que Borrani, ni soliste aussi aisé et musical (dans
l'assommante choucroute virtuosissime et amélodique de Britten)
qu'Ehnes, on aurait pu prolonger la distribution.
Meilleur altiste de la saison :
Louise Desjardins (Quatuor Akilone) dans le Huitième Quatuor de
Beethoven, Sarah Chenaf
(Quatuor Zaïde) dans le Troisième Quatuor avec piano de Brahms, Jean-Baptiste Brunier (alto solo de
l'OPRF)dans la
Seconde Symphonie de Dutilleux.
♥♥ Attribué à : Sarah
Chenaf(membre
du Quatuor Zaïde, également primé à Bordeaux). Impressionné par sa
présence exceptionnelle dans des pièces de musique de chambre
(Troisième Quatuor avec piano de Brahms, en particulier) où elle
devrait être cachée milieu de l'harmonie, et où elle fait primer chaque
détail avec un charisme rare dans ces parties.
Meilleur violoncelliste de la saison, sont nommés, sont nommés :
Johannes Moser (Martinů
1 révisé), Sol Gabetta (Saint-Saëns
1). ♥♥ Attribué à : Johannes Moser.
« … bien que complètement de dos, le son parvenait sans
effort, parfaitement timbré (pas du tout ce côté élimé et râpeux
fréquent dans le violoncelle concertant, sans être du gros son pour
autant)… le tout culminant dans une sarabande de Bach (Première Suite),
murmurée mais timbrée comme à pleine puissance, osant même les
diminutions dans les reprises. Il pourrait paraître un excellent
violoncelliste parmi d'autres, mais dans la salle, on s'aperçoit
vraiment qu'il s'agit d'un interprète particulièrement exceptionnel. » [notule] ♥ Dauphine : Sol Gabetta.
En salle, le son un peu poussé ou geignard qu'on entend en
retransmission disparaît complètement, et se projette glorieusement,
avec assez bon goût d'ailleurs – même si l'on demeure très loin, tout
de même, de la classe intersidérale et inaccessible de Moser.
Meilleur flûtiste de la saison, sont nommés : ♥♥ Attribué à : Clara Andrada de
la Calle. « meilleure flûte solo [du COE] de tous les temps :
comment est-il possible de
timbrer aussi rondement (et d'exprimer aussi bien) sur ce petit tube
dont les plus grands tirent souvent des sons lourdement empreints de
souffle ! » [notule]
3i. Statistiques : chanteurs
Comme chaque année, beaucoup d'interprètes exceptionnels dont je ne
peux pas forcément parler à chaque fois… Voici leurs noms.
Légende :
¶ Formidable comme d'habitude
¶ Opinion améliorée par rapport à une précédente expérience
¶ Première audition en salle
Sopranos :
♪ Agathe Boudet (Port-Royal),
♪ Cécile Madelin (Sangaride,
Zemlinsky),
♪ Cécile Achille (Port-Royal),
♪ Marie Perbost (Spanisches Liederspiel),
♪ Julia Lezhneva (Almirena),
♪ Marie-Adeline Henry (Armide),
♪ Michaela Kaune (Werdenberg),
♪ Erika Grimaldi (Requiem de
Verdi),
♪ Amber Wagner (Ariadne).
Mezzo-sopranos :
♪ Eva Zaïcik (Rosina, Spanisches Liederspiel),
♪ Niina Keitel (Lene),
♪ Stephanie Houtzeel
(Octavian),
♪ Jennifer Johnson (Mahler 3).
Contre-ténors, falsettistes :
♪ Bruno Le Levreur (Guédron),
♪ Paul-Antoine Benos (Cid,
Zemlinsky)
Ténors :
♪ Paul Belmonte ? / Alexandre Cerveux ? (Alcide –
divergence entre les programmes !)
♪ Pablo García (Spanisches Liederspiel),
♪ Oliver Vincent (Voces8),
♪ Serge Goubioud
(Guédron),
♪ Kevin Connors (Tanzmeister
dans Ariadne),
♪ Jean-Noël Teyssier (Bastien
dans Le Farfadet)
♪ Mathias Vidal (Persée, Cassandre),
♪ Fabien Hyon (Atys),
♪ Andrew Staples (Serenade de Britten),
♪ Francesco Demuro (le
chanteur italien), ♪ Michael Fabiano (Duca
di Mantova), ♪ Saimir Pirgu (Requiem
de Verdi),
♪ Jonas Kaufmann (Bacchus, Damnation
de Faust),
♪ Brandon Jovanovich
(Stolzing),
♪ John Graham-Hall (Aron).
Barytons :
♪ Marc Mauillon (Guédron, La Haine),
♪ Nicolas Achten (berger de l'Orfeo), ♪ Andreas Wolf (Argante),
♪ Christian Immler,
♪ Jean-Baptiste Dumora (César de Bazan),
♪ Steven Humes (Marke),
♪ Gerald Finley (Sachs),
♪ Thomas Johannes Mayer (Moses).
Basses :
♪ Dingle Yandell (Voces8),
♪ Jean-Claude Sarragosse
(Premier Ministre dans Bazan),
♪ Yorck Felix Speer (Cuno),
♪ Günther Groissböck
(Pogner),
♪ Peter Rose (Ochs).
… les voilà réunis pour une petite remise de prix.
Putti
d'incarnat
Meilleur soprano (léger) de la saison, sont nommées : Agathe Boudet
(Port-Royal), Cécile Madelin
(Sangaride, Zemlinsky), Marie Perbost
(Spanisches Liederspiel), Julia Lezhneva (Almirena). ♥♥ Attribué à : Cécile Madelin.
♥ Dauphine : Marie Perbost.
Meilleur soprano (grand format) de la saison, sont nommées :
VéroniqueGens
(Béatrix, Marie), Marie-Adeline
Henry (Armide), Michaela
Kaune (Werdenberg), Amber
Wagner (Ariadne). ♥♥ Attribué à : Véronique Gens.
♥ Dauphines : Amber Wagner, Marie-Adeline Henry.
Meilleur mezzo-soprano de la
saison, sont nommées : Eva Zaïcik (Rosina, Spanisches Liederspiel), Niina Keitel (Lene), Stephanie Houtzeel (Octavian), Jennifer
Johnson (Mahler 3). ♥♥ Attribué à : Eva Zaïcik.
♥ Dauphine : Jennifer Johnson.
Meilleur falsettiste de la
saison : ♥♥ Attribué à : Paul-Antoine Benos
(Cid, Zemlinsky). ♥ Dauphin : Bruno Le Levreur (Guédron).
Meilleur ténor (léger) de la saison, sont nommés : Oliver Vincent (Voces8), Serge Goubioud (Guédron), Mathias Vidal (Persée, Cassandre), Fabien Hyon (Atys), Andrew Staples (Serenade de Britten) ♥♥ Attribué à : Mathias Vidal
(pour Persée en particulier). ♥ Dauphin : Andrew Staples. Meilleur ténor (grand
format) de la saison, sont nommés : Saimir Pirgu (Requiem de
Verdi), Michael Fabiano (Duca
di Mantova), Jonas Kaufmann (Bacchus, Damnation de Faust), Brandon Jovanovich (Stolzing), John Graham-Hall (Aron). ♥♥ Attribué à : Saimir Pirgu.
♥ Dauphin : Brandon Jovanovich.
Meilleur
baryton (lyrique) de la saison, sont nommés : Marc Mauillon (Guédron, La
Haine), Nicolas Achten (berger
de l'Orfeo),Andreas
Wolf (Argante), Jean-Baptiste
Dumora (César de Bazan). ♥♥ Attribué à : Marc Mauillon.
♥ Dauphins : Andreas Wolf. Meilleur baryton-basse
de la saison, sont nommés : Steven Humes (Marke), Gerald Finley (Sachs), Thomas Johannes Mayer (Moses). ♥♥ Attribué à : Steven Humes. ♥ Dauphin : Gerald Finley.
Meilleure basse chantante de
la saison : ♥♥ Attribué à : Dingle Yandell
(Voces8).
Meilleure basse noble de la
saison, sont nommés : Jean-Claude Sarragosse (Premier
Ministre dans Bazan), Yorck Felix Speer (Cuno), Günther Groissböck (Pogner), Peter Rose (Ochs). ♥♥ Attribué à : Yorck Felix Speer.
♥ Dauphin : Günther Groissböck.
Je devrais faire la même chose pour les danseurs de ballet, mais j'en
ai finalement peu vu, et surtout aimé les petits jeunes de l'Opéra
(dans Les Forains de Petit et
Piège de lumière de Taras),
et l'English National Ballet (Rojo forever)…
4.
Ressenti
Que souligner, hors l'extrême variété et surabondance de l'offre, très
loin d'être épuisée par ce tour d'horizon qui ne reflète que ma
pratique personnelle de l'année, le concert n'étant même pas mon
premier poste en dépense de temps…
Toujours énormément de
concerts gratuits (notamment dans les conservatoires, les
églises…), originaux, et de
haute volée… on peut se faire une saison complète à l'œil, sans
rien rogner sur la qualité. Certes, on ne verra pas les orchestres
internationaux ni les solistes à la mode, et le niveau individuel de
virtuosité sera peut-être (pas systématiquement, loin s'en faut !)
moindre. Mais ce sera grand tout de même – car Paris est généreuse.
Alors, peut-être souligner la présence de quelques (beaucoup de) superbes
raretés, comme les airs de cour de Guédron, le Berlin de
Meisel, la Première Symphonie de Walton (symphonie de l'année ?), la
Sonate avec violon de Koechlin,
etc.
Remarqué une fois de plus que le
répertoire symphonique français,
qui m'exalte tellement au disque, me touche moins fort au concert, à
cause de sa forme moins discursive (plus rhapsodique, ou du moins plus
contemplative) que les grands monuments germaniques équivalents. Chausson (Soir de fête) et Debussy (Printemps) en l'occurrence, face à Bruckner – que je n'aurais pas dit
du même tonnel…
La grande surprise des productions
lyriques ne provenait pas de Bru
Zane cette saison (contrairement au Cinq-Mars fulgurant de Gounod,
possiblement son meilleur opéra) : il me semble que la politique de la
maison se tourne de plus en plus vers la documentation de ce qui avait
du succès au XIXe (David, Joncières…) plus que de ce qui peut marquer
notre propre époque. Travail précieux de musicologie et
d'historiographie, mais moins stimulant pour le mélomane : Dante de Godard et La JacquerieLalo & Coquard n'étaient pas
dépourvus de qualités ponctuelles, mais leur inégalité et la faiblesse
extrême de leurs livrets expliquent très bien qu'ils n'aient pas été
repris au delà de leur propre période. Patrie !de Paladilhe, La Dame de Monsoreau
de Salvayre ou Hernani de Hirchmann, pour se limiter à des
titres souvent cités en ces pages (pour le reste, il y en a quelques
tombereaux là).
Côté opéra, le grand coup fut
frappé, dans le secteur même d'activité de Bru Zane, par Les Frivolités Parisiennes,
remarquable compagnie qui emploie les plus fins musiciens (ainsi que
d'excellents chefs, chanteurs et metteurs en scène) dans des
productions scéniques complètes ; bien que peu subventionnée, elle se
produit dans d'adorables théâtres (cette saison, Trévise et Porte
Saint-Martin…) avec une qualité de finition épatante et des tarifs très
abordables. Pour de l'opéra de veine comique, nul besoin de se forcer à
écouter pour la vingtième fois le Barbier
de Séville à 50 mètres des chanteurs pour 150€, on a ce qu'il
vous faut. Don
César de Bazan de Massenet,
qu'on avait cru perdu, se révèle, sinon le chef-d'œuvre de son auteur
(l'ensemble reste sur un ton en général aimable plus qu'audacieux), une
œuvre d'une cohérence et d'une séduction assez imparables.
L'année Louis XIV n'a pas permis au CMBV de proposer des explorations
majeures en tragédie en
musique (plutôt centré cette année sur les célébrations
religieuses, programme au demeurant très intéressant.). Cette année, la
nouveauté majeure en tragédie lyrique fut le Persée de LULLYdans sa révision massive à un siècle de distance (1682-1770) par
Dauvergne, Bury & Francœur,
à l'occasion du mariage de Marie-Antoinette ; une partition très différente, très surprenante, mais pas sans
charme, grisante par endroit, qui a cependant mis en fureur ceux (je ne
dénonce personne) qui espéraient entendre du LULLY et
ont récolté de la déclamation post-gluckiste (malgré la date, ça tire
déjà pas mal vers Gossec et Méhul, étrangement) avec des ariettes et
des fusées orchestrales post-ramistes.
Seule découverte réellement
désappointante, Garayev
et Thilloy dans un concert
coloré d'horizons (Nocturnes de
Debussy, Pulcinella de
Stravinski, Les Biches de
Poulenc) de l'Orchestre Lamoureux (en très petite forme) ; le premier
d'un orientalisme insipide, quoique pas déplaisant ; le second, tiré
d'une musique de film, brille au concert par une vacuité qui ferait
passer les Glassworks pour L'Art de la Fugue après
duplications en miroir.
Je ne reviens pas sur ma souffrance Migot,
récemment partagée avec force jérémiades hyperboliques.
Trois soirées auront probablement marqué mon expérience de mélomane et
de spectateur : la Deuxième
Symphonie de Tchaïkovski par Mazzola, le Rosenkavalier par Wernicke &
Jordan, le Berlin
de Meisel (dans un arrangement sans cordes) par Strobel et avec
projection du film – mais la musique est sublime sans, malgré son
caractère figuratif. Des sommets comme on n'en croise pas souvent, même
à l'échelle de la démentielle offre francilienne.
Et puis quantité de spectacles extraordinaires pour une raison ou une
autre (œuvres, interprètes, ambiance générale), et qui n'entraient pas
forcément dans l'une ou l'autre catégorie des récompenses : la Poupée
sanglante, Armide par Rousset, Walton 1 par Colionne, Sibelius 5 par
Järvi, Bruckner 5 par Järvi, Mahler 3 par Järvi, Bazan, Koechlin par
Moraly & R. David, Brahms et Fauré par le Trio Karénine + S.
Chenaf, Guédron & Friends, Liederpiel à Soubise, récital LULLY
au CNSM, Sérénade de Britten par Staples, Shadows of Time couplées avec
les Litanies de Poulenc, Dvořák 7 par Dohnányi, Tchaïkovski 1 par
Gardner, Requiem de Verdi par Noseda, Meistersinger par Herheim &
Jordan, Akilone SQ dans Beethoven 8, Akilone SQ dans Ravel &
Boutry, Bruckner 9 par Inbal, Transcriptions des futurs chefs de chant
du CNSM, Les Sincères de Marivaux avec intermèdes a cappella,
le Farfadet d'Adam à Trévise, le Persée de 1770, The Artist de Bource
en concert, I Rusteghi par les comédiens-français, les quatuors avec
piano de Marx, Voces8, Piège de
lumière de Damase, hommage à Boulez, extraits des Ariane de Marais et de Mouret,
Martinů par Hrůša, Beethoven 2 par Koopman…
À peu près tout le reste était peut-être un peu moins excessivement
génial, mais quand même tout à fait épatant (très bien choisi sans
doute, mais au
sein d'une offre qui permet de faire 100 concerts épatants tout en
ratant beaucoup d'autres grandes soirées…) : Olympie de Spontini,
intégrale Mendelssohn du COE, Franck par la Maîtrise de Radio-France,
Quatuors de Haensel-Auber-Pleyel, Sibelius 3 par Järvi, Sibelius 4 par
Järvi, Dollé-Visée, Trio avec piano 1 de Brahms avec Cartier-Bresson,
L'Orfeo par Tubéry, inauguration de l'orgue de la Philharmonie,
cantates de Liszt et Gounod, COE & Pappano, airs de cour espagnols,
la Création de Haydn en français, le Prince de Bois par Zinman, Rinaldo
par Il Pomo d'Oro, concert Dutilleux par Ryan, l'Oiseau de feu par
Gergiev, Credo de MacMillan, le Corsaire avec Tamara Rojo, Rigoletto
par Guth-Luisotti, Les Animaux Modèles (et Printemps !), le Concerto de
Grieg par la Tonhalle, le Freischütz par Hengelbrock…
Dans les semi-réussites, peut-être Schubert 5 par Norrington (joué de
façon aussi haydnienne, exalte surtout la simplicité et les
répétitions), Bach et Mendelssohn par l'Orchestre de Paris (problème de
style malgré Hengelbrock, ça ne se fait pas en une nuit), le Tristan
d'Audi (musicalement superbe, mais visuellement bâclé un à point qui
m'avait presque agacé), Mahler 3 par Cleveland (problème basique de
gestion de la tension des phrasés tuilés), Petibon donc la voix
s'est
beaucoup arrondie pour chanter LULLY et ses semblables…
mais de très bonnes soirées tout de même !
Un peu plus réservé sur Passion de
Sondheim (vraiment pas très grand, et la mise en scène très grise et
conventionnelle d'Ardant ne comblait pas les manques), Santiago de
Murcia pour guitare baroque et harpe (problème d'instruments surtout,
ils sonnaient mal… dans ce répertoire, si on n'a pas de bons
crincrins…). Assez perdu, même en étant familier du sujet et des œuvres
jouées (et en ayant lu le programme de salle), par Notre Falstaff au CNSM. Comme si
j'assistais à un happening
de regietheater avec des moyens amateurs ; sans être déplaisant,
déstabilisant. Trouvé le temps très long dans le Concerto pour
violoncelle de John
Williams au CRR (sans grand intérêt), et puis c'était l'orchestre des
étudiants, pas encore
aguerri). Mais dans ces deux cas, ce sont des concerts gratuits ouverts
au public pour permettre l'entraînement des étudiants… c'est en général
assez superlatif, mais il n'y a pas d'obligation de résultat, on est
invité à voir les travaux en cours et on aurait mauvaise grâce à le
leurreprocher !
Ce que je n'ai vraiment pas aimé ? L'examen de fin d'année d'une
étudiante de master au CNSM (j'avais dit que je me demandais à quoi
servait de bâtir une voix d'opéra épaisse, moche et inintelligible si
c'est pour ne pas se faire entendre au bout d'une salle de 100m²),
parce qu'il dit quelque chose des techniques (à mon avis dévoyées) à la
mode dans l'enseignement et la pratique du chant. Et
surtout, bien sûr, ma souffrance intense en compagnie de Georges Migot.
Deux
entreprises au demeurant sympathiques (examen ouvert au public, mise en
valeur d'un compositeur totalement négligé), on voit à quel point il y
avait peu matière à se plaindre de cette très vaste saison de concerts.
Le moment est-il venu de se quitter en distinguant les plus beaux
spectacles de l'année ? J'ai été le premier surpris du résultat.
Putti
d'incarnat
Meilleur opéra en version scénique, sont nommés : Le Farfadet (Frivolités
Parisiennes), Don César de Bazan
(Frivolités Parisiennes), Die
Meistersinger von Nürnberg (Herheim-Ph.Jordan), Der Rosenkavalier(Wernicke-Ph.Jordan) ♥♥ Attribué à : Der
Rosenkavalier.
[La saison passée : Rusalka
par Carsen-Hrůša.]
Meilleur opéra en version de concert, sont nommés : Armide (Talens
Lyriques),Persée
1770 (Concert Spirituel), Olympie(Cercle de l'Harmonie) ♥♥ Attribué à :
Armide.
[La saison passée : Cinq-Mars
par Schirmer.]
Meilleur concert symphonique,
sont nommés :
Bruckner 5 (OP-Järvi), Bruckner 9 (OPRF-Inbal), Tchaïkovski 1
(ONF-Gardner), Clyne & Tchaïkovski 2 (ONDIF-Mazzola), Mahler 3
(OP-Järvi), Sibelius 5 (OP-Järvi), Walton 1 (Colonne-Petitgirard),
Suk-Martinů (OPRF-Hrůša), Poulenc-Dutilleux (OPRF-Franck)… ♥♥ Attribué à :
Clyne & Tchaïkovski 2.
[La saison passée : Tchaïkovski 5 par P. Järvi.]
Meilleur concert chambriste,
sont nommés :
Quatuor Pleyel (Haensel, Auber, Pleyel), Quatuor Akilone &
Williencourt (Beethoven 8, Quintette Brahms), Trio Karénine &
S.Chenaf (Brahms 3, Fauré 1), Transcriptions de la classe de direction
de chant du CNSM, Quatuors avec piano de Marx, Quatuor Akilone
(Schubert 13, Ravel, Boutry), S.Moraly-R.David (Hahn, Koechlin, Ravel,
Emmanuel).
♥♥ Attribué à : S.Moraly-R.David
(Hahn, Koechlin, Ravel, Emmanuel). ♥ Dauphin :
Trio Karénine + S. Chenaf
; Transcriptions CNSM.
Au demeurant, les Akilone
ont livré un deuxième Razoumovski de Beethoven et un Ravel qui n'ont
guère d'équivalents ! (en revanche bizarrement à la peine dans le
Quintette de Brahms)
[La saison passée : ECMA, avec notamment les quatuors Akilone, Hanson
et Arod.]
Meilleur concert de lied ou
mélodie, sont nommés : Spanisches Liederspiel de
Schumann (Perbost, Zaïcik, García, Reschke…), Serenade pour ténor, cor et cordes
de Britten (Staples, OCP, Boyd).
♥♥ Attribué à : Spanisches
Liederspiel. Au moins du niveau de l'assemblage
Röschmann-Kirchschlager-Bostridge-Quasthoff-Deutsch-Drake (tournée européenne de 2009), c'est assez en dire.
La qualité stylistique et expressive de ces jeunes chanteurs non-natifs
est très impressionnante, en plus de la beauté des voix (les deux
demoiselles en particulier). ♥ Dauphin :
Serenade de Britten. Outre que c'est
magnifique en soi, le remplacement de l'excellent Toby Spence par
Andrew Staples a permis de prendre la mesure d'un véritable miracle –
la maîtrise absolue de l'instrument comme des intentions, et une
variété de coloris immense. Il chante énormément sur les plus grandes
scènes (il sera à nouveau là pour les Scènes
de Faust à la Philharmonie, une partie qu'il a déjà beaucoup
éprouvée, à Berlin, à Munich…), mais il n'a étrangement pas atteint la
notoriété d'autres chanteurs de ce registre (rôles de caractère et oratorio romantique
& XXe, disons, un lyrique assez léger – mais la voix est
extraordinairement projetée, il pourrait tout aussi bien chanter des
héros romantiques, Roméo au minimum).
[La saison passée : Elsa Dreisig – extraits du concert dans cette notule.]
Meilleur concert baroque,
sont nommés :
Guédron & Friends (Dumestre), récital LULLY (CNSM,
Haïm), Port-Royal (Vaisseau d'or, Robidoux), figures d'Ariane (Zaïs),
Dollé-Visée (R. Pharo, Th. Roussel), airs de cour espagnols (Kusa,
Egüez) ♥♥ Attribué à :
récital LULLY.
De jeunes chanteurs dont certains sont de très grandes promesses pour
le répertoire (Cécile Madelin, Paul-Antoine Benos), et d'autres des
chanteurs qui ne se spécialiseront peut-être pas (Fabien Hyon) mais qui
forcent l'admiration par leurs qualités propres. Concert fondé sur des
duos et ensembles qui ne sont pas tous des tubes (la dispute du IV d'Atys !), et accompagné avec un feu
dansant incroyable par les élèves du CNSM. Le contraste avec le
(plaisant mais) poussif récital von Otter-Naouri dirigé par la même
Haïm avec son ensemble était d'autant plus saisissant. [Au passage, ce
sont les seuls récitals d'opéra de l'année avec celui de Zaïs, vraiment
le seul répertoire qui est représenté dans cette catégorie peu noble, à
chaque saison de CSS.] ♥ Dauphin :
Guédron & Friends.
Dans une certaine mesure plus proche de la chanson (enfin, à plusieurs
parties, donc madrigalisée…), avec des ostinati irrésistibles et des
textes débordant d'une roborative verdeur. Et quels chanteurs (Le
Levreur, Goubioud, Mauillon, meilleurs qu'ils ne l'ont jamais étés),
attelés avec l'étrange (et fascinante) Lefilliâtre.
[La saison passée : Vespri de
Rubino en collaboration CNSM-Palerme.]
Théâtre, sont nommés : Les Sincères de Marivaux, Les Rustres de Goldoni, John Gabriel Borkman d'Ibsen, La Poupée sanglante de Chantelauze
& Bailly (d'après Leroux). ♥♥ Attribué à :
La
Poupée sanglante. Inventif et jubilatoire. En plus mis en
musique. ♥ Dauphin :
Les Sincères.
[La saison passée : La Mort de
Tintagiles de Maeterlinck mise en scène par Podalydès et en
musique avec une sélection et des improvisations de Coin. Complètement
terrifiant et tellement poétique.]
Œuvre en première mondiale
(re-création), sont présents : La Création de Haydn dans la
version de la création française, La
Jacquerie de Lalo & Coquard, Dante de Godard, Don César de Bazan de Massenet,
Quatuors avec piano de Joseph Marx, Musique de chambre de Migot. ♥♥ Attribué à :
Don
César de Bazan. Vraie bonne surprise.
♥ Dauphin : Quatuors
avec piano de Joseph Marx (étudiants du CNSM).
Les autres n'étaient pas grandioses (et Migot carrément pénible).
[La saison passée : Cinq-Mars
de Gounod.]
Compositeur vivant, sont
présents :
Aboulker (Maîtrise de Radio-France), Widmann (Orchestre de Paris),
Burgan (Orchestre Colonne), Clyne
(Orchestre National d'Île-de-France). [Boulez, Damase et Dutilleux y
échappent de peu, mais leurs œuvres présentées datent souvent d'un
demi-siècle de toute façon…] ♥♥ Attribué à :
Anna Clyne.
Très belle utilisation de l'orchestre pour une écriture très accessible
et avenante (ce n'est pas du néo- ni du tonal définissable pour autant). Boule de suif d'Aboulker
est un peu long et recycle tout le temps les mêmes (bons) effets, par
ailleurs déjà entendus chez elle.
La Suite pour flûte et orchestre de Widmann est d'un
modernisme de moyen terme bon teint, parfait pour avoir l'air
d'aujourd'hui sans rien oser… d'ailleurs, je n'ai pas trouvé très
honnête de finir sur une pièce assez jubilatoire (et bissée !) qui
n'avait rien à voir avec le reste et citait la Badinerie de Bach (et Tristan !), façon un peu vulgaire
d'attirer les applaudissements Cela dit, c'était le seul bon moment de
la pièce, j'étais ravi que ce soit bissé, mais triompher en pillant
Bach dans les cinq dernières minutes me laisse un peu interdit sur la
philosophie du compositeur – je tire à la ligne pendant un quart, et
puis j'emprunte un tube pour faire un joli final brillant. Il fait une
très belle carrière de clarinettiste, pourquoi s'imposer ça ?
Mais c'est toujours mieux que Le Lac de Burgan qui met en musique
le poème de Lamartine – dans des atmosphères indistinctes et une
prosodie aberrante.
Par ailleurs, les moments Damase-Dutilleux-Boulez
ont été excellents, tout n'est pas perdu pour les gens du XXIe siècle.
[La saison passée : Au monde
de Boesmans.]
5.
Et puis
En finissant, je m'aperçois que le parti de distinguer individuellement
entre en contradiction avec la recherche de lignes de force, mais après
tout, comme il s'agit d'une bilan purement personnel, limité à ce que
j'ai vu, autant conserver les propos généraux pour les annonces de
saison.
J'espère surtout que ce contribuera à mettre en
lumière des lieux et des artistes particulièrement intéressants.
Pour ceux qui sortent parfois avec le sentiment d'à-quoi-bon en
quittant un concert prestigieux où l'on n'a pas été très concerné
(voire agacé), un concert dans une petite salle avec des interprètes
enthousiaste est un remède assez irrésistible – l'émotion n'est pas du
tout de même nature qu'avec les solistes les plus professionnalisés au
milieu d'une grande salle.
Indépendamment de l'engagement
(qui peut s'émousser, ou du moins s'automatiser, chez ceux qui ont
passé quarante ans à recueillir des triomphes en enchaînant les plus
grandes salles) et de la dimension des lieux (sentir le grain des
timbres sur sa peau est quelque chose de très précieux, qui ne passe
pas la rampe dans les vastes ensembles architecturaux), il existe, me
semble-tèil, une plus-value psychologique immédiate. Dans un concert
prestigieux, on jauge toujours les artistes, on attend que ce soit au niveau (a fortiori si on a payé cher,
raison pour laquelle je m'y refuse), que leur travail nous séduise,
voire nous subjugue ; dans le concert intime, on regarde au contraire
d'un œil bienveillant des artistes en devenir ou restés discrets, et
qui malgré l'absence de regards officiels susceptibles de promouvoir
leur carrière, partagent avec nous un moment privilégié. Dans le
premier cas, on sent la pression de l'événement, et qu'on le veuille ou
non, on le regarde comme tel, on se doit d'une certaine façon de
déterminer avant l'entracte si c'était bon ; dans le second, on se sent
au contraire en connivence, récipiendaires d'un secret, partenaires
d'une passion commune.
Pardon de le dire ainsi, mais les
mélomanes sont comme les poules de batteries auxquelles, si l'on donne
trop d'espace (mais pas beaucoup pour autant, ni de plein air),
développent des instincts cannibales : le lieu et le statut du concert
ont, très involontairement, une influence mécanique sur la perception
des choses. J'étais émerveillé d'entendre la Première Symphonie de
Walton en concert, avec une exécution qui m'aurait sans doute mis en
fureur (ou plus vraisemblablement fait lever un demi-sourcil)
s'il s'était agi d'un Beethoven à la Philharmonie, mais qui m'a ravi
dans ce contexte, parce qu'elle apportait tout l'élan et la lisibilité
nécessaires à cette musique (et vu sa difficulté et sa rare pratique,
on n'allait pas mégoter sur la beauté des timbres ou les détails de
mise en place)…
Cette saison (comme la précédente), les repérages de concerts insolites
ou rares (plutôt en Île-de-France, puisque c'est issu de recherches
initialement pour ma pomme) seront plutôt proposés mensuellement
qu'annuellement, la formule a paraît-il semblé plus efficace.
Nous songeons à louer une salle pour la cérémonie de l'an prochain,
avec retransmission en mondiovision et partenariat avec Medici.tv. Kim
Jong-eun a déjà proposé de
prêter le Salon Kim Il-sung de l'aile Ouest du Mémorial du Juche, mais
nous voudrions accueillir un public nombreux et cherchons une adresse
un peu moins enclavée en transports (on travaille le lendemain). Toute
proposition sérieuse acceptée.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Saison 2015-2016 a suscité :
C'est devenu l'institution de CSS : plutôt qu'un planning massif en
début de saison, les recommandations du mois.
Septembre est toujours plus calme, toutes les institutions ne sont pas
en ordre de marche (on ne peut pas faire jouer des étudiants ou des
ensembles en vacances le premier du mois !), et je suppose que les
programmateurs tiennent compte, également, de l'effet de sidération de
la reprise pour les derniers vacanciers, période où les gens sortent
peu, j'ai l'impression – cela dit, il y a énormément de concerts en
juin alors que les loisirs de plein air font notoirement concurrence
aux salles de concert. Et à Paris, rien n'est jamais vide de toute
façon ; je me demande toujours comment des concerts même pas annoncés
dans des coins improbables et des répertoires originaux ou exigeants
parviennent à faire salle comble en tout temps…
Il y a néanmoins grandement de quoi s'occuper.
La rentrée des lutins de CSS : portrait d'équipe.
Les plaisirs nous suivront sans cesse.
Expositions
Je
commence par partager ce lien extraordinaire qui recense beaucoup
d'expositions et permet de les classer par date de fin ! Une
grosse facilité d'organisation quand on est un consommateur régulier : Exponaute.
Sélection
concerts
Ensuite,
la sélection de concerts d'œuvres peu données ou de petites salles, que
vous aurez peut-être manqués et qui semblent mériter le détour.
¶La Calisto de Cavalli au CRR de Paris. En
général, les musiciens y sont excellents, les chanteurs plus inégaux.
Sûrement un excellent continuo, j'ai presque envie de dire que c'est
l'essentiel dans cette musique.
¶La
Tragédie de Salomé de Schmitt à la Maison de la Radio.
Hélas la Suite, qui ne garde que les danses (alors que les ponts de
l'œuvre complète, moins gracieux, moins « numéos », sont encore plus
extraordinaires !)
¶ Chôros
n°6 de Villa-Lobos à la Philharmonie, même si je suis
inconsolable de la suppression de son chef-d'œuvre initialement annoncé
Uirapuru, équivalent local (en
moins méchant, bien sûr) au Sacre du Printemps.
Beaux programmes de récitals baroques par l'Association Caix
d'Hervelois (10€ d'adhésion ouvrant l'accès à un nombre illimité de
concerts « au chapeau » de septembre à novembre) :
♦ Monteverdi-Mazzocchi-Araujo
et compositeurs sud-américains par l'excellente spécialiste Bárbara Kusa (technique lyrique de
départ utilisée d'une façon plus proche des émissions naturelles, très
convaincante) et un petit ensemble. Foyer de l'Âme, temple réformé tout
près de Bastille.
♦ Castaldi, Merula, Stradella, Sances
et Vivaldi, autour du furore italiano,
par un ténor et un ensemble à trois (violoncelle, théorbe, clavecin).
Foyer de l'Âme.
Le reste est plus strictement personnel : je suis gaga des Scènes de Faust de Schumann, de la Cinquième
Symphonie de
Tchaïkovski et desBiches (et Litanies) de Poulenc, mais ce sont
des choses qui d'une part existent (moins les Scènes en France) et d'autre part
sont très bien référencées dans les grandes salles.
Sélection
théâtre
Côté théâtre, Faust
I & II de Goethe
avec musique au Châtelet par le grand spécialiste Berliner Ensemble
(mise en scène Bob Wilson) et le début de l'Amphitryon de Kleist à Aubervilliers.
Liste
élargie
Pour les plus gourmands, je
publie mon relevé personnel, parfaitement arbitraire, mais assez large
: il contient tout ce qui a attiré mon attention dans les
programmations Opéra de Paris, Philharmonie, Théâtre des
Champs-Élysées, Opéra de Massy, CMBV (Opéra, Chapelle et autres salles
du Château de Versailles), Philippe Maillard (Billettes, Cortot,
Oratoire du Louvre, Saint-Roch), Auditorium du Louvre, Maison de la
Radio, Invalides (Salle Turenne et cathédrale), La Coline, Colonne,
Saint-Quentin-en-Yvelines, Odéon, Musée d'Orsay, Comédie-Française,
Athénée, Bru Zane, Poissy, Classique au Vert (Parc Floral), Caix
d'Hervelois (Temple de l'Âme, 38 Riv', Temple de Port Royal), Herblay,
Compagnie de l'Oiseleur, Bru Zane, Châtelet, Bobigny, Chaillot,
Centquatre, Gennevilliers, Cergy, Soubise (jusqu'en décembre), Petit
Palais, CNSM (jusqu'en décembre), Compagnie de l'Oiseleur, Pontoise, et
ponctuellement quelques interprètes chouchous comme le Quatuor Hanson,
le Quatuor Arod, Saskia Lethiec ou Stéphanie Moraly.
Je n'ai pas encore fait ou fini
La Toison d'Art (Saint-Louis-en-L'Île), Gémeaux, Bouffes du Nord,
Favart (pas encore publié), CRR Paris, Gérard Philippe, Théâtre de la
Ville (me restent les concerts), Amandiers, Kremlin-Bicêtre, Comédie
des Champs-Élysées, L'Œuvre, Théâtre 13, Pépinière, Comédie Nation,
Île-Seguin (ça ouvre quand ?), Notre-Dame, Adyar, Malakoff, Vuitton,
Cardin, Huchette, Tempête (et autres du pôle de Vincennes), Ranelagh,
Montansier… Mais ce sont de plus petites programmations, où je me sers
plus ponctuellement (et pour les grosses en début de liste, déjà relevé
l'essentiel).
Les codes couleurs ne vous concernent toujours pas, j'ai simplement la
flemme de les ôter de mon relevé personnel (je dois déjà à chaque fois
en retirer les entrées concernant ma vie
professionnelle/sociale/personnelle/sexuelle), mais comme on me les
réclame à chaque fois que j'omets la légende…
◊ violet : prévu d'y aller
◊ bleu : souhaite y aller
◊ vert : incertain
◊ **** : place déjà achetée
◊ § : intéressé, mais n'irai probablement pas
◊ ¤ : n'irai pas, noté à titre de documentation
◊ (( : début de série
◊ )) : fin de série
◊ jaune : échéance
◊ rouge : à vendre
Ce peut être utile aux lurkers
et autres stalkers néanmoins.
Je signe volontiers les autographes et j'accepte les chèques.
Cliquez sur l'image pour faire
apparaître le calendrier (téléchargeable, d'ailleurs, il suffit
d'enregistrer la page html) dans une nouvelle fenêtre, avec tous les
détails.
Belles découvertes à tous les explorateurs intrépides du coin !
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Saison 2016-2017 a suscité :
Cette année encore, petit tour d'horizon des œuvres plus rares qui
passeront en France (et en Europe) dans la saison à venir. Classés par
genre (chronologique et linguistique).
♥ Indique la cotation d'un spectacle vu.
♣ Indique la supposition personnelle de l'intérêt du spectacle.
(1 indique plutôt un conseil négatif, à partir de 2 le conseil est
positif, et de 3 plutôt vivement conseillé.)
CSS à la conquête de l'Europe.
Étranges putti sexués – dont
l'un aux traits de l'impératrice ! – dans le décor de la bibliothèque de
Napoléon à Compiègne. Sur les bagages, il est inscrit Buon
viaggo in Cor… (« Bon voyage en Cor… ») et Posa piano (« Repose-toi bien »).
PREMIERS OPÉRAS
Rossi
– Orfeo – Bordeaux, Caen, Versailles
Encore présente cette saison, la production déjà en tournée la saison
passée. Œuvre historiquement incontournable, remarquable musicalement,
et servie au firmament par les artistes (Ensemble Pygmalion, et
Francesca Aspromonte en Euridice). [notule]
→ ♥♥♥♥♥
Cavalli
– Eliogabalo – Garnier
Un Cavalli rare, avec García Alarcón (grandement pourvu pour ce style),
Fagioli et Groves. → ♣♣♣♣
Cavalli
– La Calisto – Strasbourg
Le Cavalli emblématique, dans un environnement surprenant de talentueux
non spécialistes : Rousset, Tsallagova, Remigio, Genaux, de Mey. → ♣♣♣
OPERA SERIA
Haendel
– Israel in Egypt – Reims
Bijou absolu de l'oratorio (surtout si la version retenue contient la
déploration d'origine). Avec les Cris de Paris et les Siècles, très
appétissant. (Direction Jourdain, avec notamment Redmond, Boden et
Buffière). → ♣♣♣♣
Vivaldi
– Arsilda, regina di Ponto – Caen
Un Vivaldi rare, avec le fulgurant Vaclav Luks. → ♣♣♣ (parce que je
n'aime pas plus le seria que
ça, mais sinon…)
Porpora
– Il Trionfo della divina giustizia – Versailles
Oratorio virtuose, avec le fin du fin de l'école seria française : Staskiewicz,
Galou, et en prime Negri. → ♣♣♣ (idem)
OPÉRA FRANÇAIS XVIIIe
Lalande-Destouches
– Les Éléments – Louvre
Extraits (excellent interprétés) de cet opéra-ballet paré d'un grand
succès en son temps. Le disque vient de paraître et vaut vraiment le
détour. → ♥♥♥♥
Marais
– Alcyone – Favart
Retour d'une œuvre qui n'a pas, je crois bien, été rejouée depuis
Minkowski au début des années 90. Le livret de La Motte n'est pas bon,
et ce n'est pas le meilleur titre de Marais, mais les danses sont
belles (et la tempête légendaire). Ce sera joué par Savall, qui n'a pas
toujours brillé dans ce répertoire (il ne faut pas se fier aux disques
Alia Vox, fabuleusement captés et traités, qui ne reflètent pas la
sècheresse réelle de l'ensemble) ; il semble néanmoins s'être amélioré,
et s'être entouré ici d'excellents spécialistes. → ♣♣
Rameau
– Zoroastre – Versailles
Suite des explorations de Pichon, avec ce titre splendide très peu
joué. Avec Piau, Mechelen, Courjal, Immler. → ♣♣♣♣
Boismortier
– Don Quichotte chez la Duchesse – Compiègne
L'une des œuvres les plus jubilatoires de tout le répertoire de
l'opéra. Néanmoins la production des époux Benizio rend discontinu ce
qui était au contraire d'une densité extraordinaire (les ariettes ne
font pas une minute, tout n'est que de l'action !). → ♥♥♥ (l'œuvre vaut
le maximum, mais le résultat est ce qu'il est… mitigé)
Sacchini
– Chimène ou le Cid – Massy, Saint-Quentin-en-Yvelines
Le dernier opéra français de Salieri, après Les Danaïdes et Tarare,
deux chefs-d'œuvre absolus. Les espoirs sont grands, a fortiori
en considérant le sujet et les conditions de remise à l'honneur :
Rousset, Wanroij, Lefebvre, Dran, Dubois, Bou, Foster-Williams,
Lefebvre ! → ♣♣♣♣♣
Lemoyne
– Phèdre – Bouffes du Nord, Caen
Recréation d'un opéra de la fin de la tragédie en musique. Véritable
découverte. → ♣♣♣♣
BELCANTO ROMANTIQUE
Rossini
– Elisabetta, regina d'Inghilterra – Versailles
L'un des plus mauvais Rossini, pauvre comme un mauvais Donizetti :
l'impression d'entendre pendant des minutes entières de simples
alternances dominante-tonique, sans parler des modulations à peu près absentes, le tout au
service d'une virtuosité qui ne brille pas forcément par son sens
mélodique.
Pour compenser, une direction nerveuse sur instruments anciens (Spinosi
& Matheus) et une distribution constellée de quelques-uns des plus
grands chanteurs en activité, Alexandra Deshorties (une des plus belles
Fiordiligi qu'on ait eues), Norman Reinhardt (Kunde redevenu jeune !), Barry
Banks… → ♣♣
Rossini
– Ermione – Lyon, TCE
Tournée lyonnaise annuelle, cette fois sans Pidò. Avec Zedda, Meade,
Spyres, Korchak, Bolleire.
Rossini
– Il Turco in Italia – Toulouse
Le plus bel opéra de Rossini, de très loin : un livret remarquablement
astucieux que Romani (avec une posture méta- très insolite pur
l'époque) emprunte à Mazzolà (il existe donc un opéra de Franz
Seydelmann sur le même sujet, que je suis en train de me jouer, j'en
parlerai peut-être prochainement) ; la musique est du meilleur Rossini
comique, avec des ensembles extraordinairement variés et virevoltant,
mais elle s'articule surtout parfaitement à un drame finement conçu.
Avec Puértolas, Corbelli (Geronio) et Spagnoli (Selim). → ♣♣♣♣♣
Donizetti
– Le convenienze ed inconvenienze teatrali – Lyon
Donizetti comique très peu donné, dans une mise en scène de Pelly, avec
Ciofi et Naouri.
Verdi
– Ernani – Toulouse
On n'est plus exactement dans le belcanto, même si Verdi en reprend
alors encore largement les contours, mais c'est plus facile à classer
comme ça, pardon. Très peu donné en France, celui-là ; un massacre de
l'original (non voulu par Verdi, mais la censure lui a imposé de
changer tout ce qui faisait la spécificité du texte d'Hugo… on se doute
bien que le roi dans l'armoire, prévu par Verdi, faisait tordre le nez
aux Autrichiens), donc il ne faut pas en attendre un livret marquant,
mais il dispose musicalement de bien de jolies choses déjà très
spécifiquement verdiennes, des airs très personnels et de superbes
ensembles.
Avec Bilyy (miam) et Pertusi. → ♣♣♣
OPÉRA FRANÇAIS XIXe
Meyerbeer
– Le Prophète – Toulouse
Depuis combien de temps n'avait-il pas été donné en France ? Plus
tardif, d'un sarcasme plus politique et moins badin que ses succès
antérieurs (Robert et Les Huguenots),
le Prophète dispose d'un livret à nouveau d'une audace exceptionnelle,
où le pouvoir aristocratique signifie l'oppression (sans aucun recours
!), où la religion est le cache-misère de toutes les ambitions et le
refuge de tous les fanatiques, où la mère prend la place de l'amante,
et où le héros, après avoir chanté sa pastorale, commet un crime de
masse… Musicalement, moins de chatoyances que dans la période
précédente, plus guère de belcanto non plus, mais la sophistication
musicale et orchestrale reste assez hors du commun pour l'époque. À
part Berlioz, Chopin, Schumann et Liszt, qui écrivait des choses
pareilles dans les années 40, avant la révolution wagnérienne ?
On voit d'ailleurs tout ce que la déclamation continue et le travail de
réminiscence a pu inspirer à Wagner, à qui Meyerbeer mit le pied à
l'étrier pour la création parisienne de Tannhäuser – avec la gratitude
qu'on connaît, c'est Wagner.
Peut-être pas très adéquatement dirigé par Flor, il faudra voir. Avec
Gubanova, Osborn et Ivashchenko. → ♣♣♣
Halévy
– La Reine de Chypre – TCE
Voilà un Halévy qui n'a guère été redonné. Assez différent de la Juive,
si j'en crois mon exécution domestique il y a quelques années : des
récitatifs bien prosodiés, beaucoup d'ensembles et de chœurs, mais un
langage très simple, très mélodique, presque belcantiste, qui n'a pas
du tout la même sophistication que CharlesVI,
La Magicienne, et bien sûr les plus complexes La Juive et Le Déluge. Mais exécution très
prometteuse, par le Concert Spirituel, avec Gens, Laho, Dupuis, Huchet,
Lavoie. → ♣♣♣
Halévy
– La Juive – Strasbourg
Encore un grand succès du livret subversif (et pourtant très populaire)
signé Scribe. La direction de Lacombe fait très envie, la reprise de la
mise en scène de Konwitschny (que je n'ai pas vue, mais il me semble
que ça a déjà été publié) m'inspire moins confiance, et le manque de
grâce de Saccà (Éléazar) aussi. Mais il y aura Varnier en Brogni et
même Cavallier en archer… → ♣♣♣
Adam
– Le Chalet – Toulon
Pas grand'chose à se mettre sous la dent dans cette courte petite
histoire, mais c'est très plaisant, et interprété par des grands :
Tourniaire, Devos, Droy, Rabec. → ♣♣
Adam
– Le Toréador – Rennes
Dirigé par Tingaud, le célèbre opéra à variations, très plaisant et
payant. → ♣♣♣
Thomas
– Hamlet – Marseille
J'hésite à le faire figurer dans la liste… l'œuvre est devenue (et à
juste titre !) un véritable standard, il n'est pas de saison où on ne
la joue en France, en Suisse ou en Belgique… Une série avait été
proposée sur la transformation
du matériau de Shakespeare aux débuts de CSS, et à l'époque où les
prémices de la mode n'étaient pas encore une mode. Comme souvent, une
superbe distribution : Ciofi, Brunet, R. Mathieu,
Lapointe, Barrard, Bolleire, Delcour ! Moins enthousiaste sur
Foster, qui défend généreusement ce répertoire, mais dont le style
n'est en général ni soigneux, ni tout à fait adéquat. Néanmoins, ce
sera très bien (mise en scène de Boussard qui devrait être bien). → ♣♣♣♣
Massenet
– Don César de Bazan – Compiègne, Thaon-les-Vosges
Remarquable production de ce qui était quasiment le dernier opéra (en
tout cas parmi ceux qui ne demeurent pas perdus) à être remonté de
Massenet, longtemps cru brûlé. Superbement chanté (Dumora,
Sarragosse), superbement accompagné (Les Frivolités Parisiennes,
l'orchestre remporte un Putto d'incarnat cette année dans le bilan qui
sera publié), mise en scène riche et avisée. L'œuvre en elle-même
hésite entre un sinistre jeu de cache-cache avec la mort (qui vous
rattrape parfois) et une transformation vaudevillesque du pourceau
d'Épicure en mari soucieux du respect des usages. Musique plutôt
légère, mais d'une finition remarquable. → ♥♥♥♥
Saint-Saëns
– Le Timbre d'argent – Favart
Nouveauté chez Favart. Pas encore eu le temps de jouer la partition,
mais forcément un bon a priori
(opéra de Saint-Saëns + sélection Favart…). → ♣♣♣♣
Saint-Saëns
– Proserpine – Versailles
Autre inédit, pour la tournée annuelle de la Radio de Munich (qui n'est
pas la Radio Bavaroise, notez bien) en partenariat avec Bru Zane. Ulf
Schirmer dirige, avec Gens, Marie-Adeline Henry, Vidal, Antoun, Lavoie,
Foster-Williams, Teitgen ! → ♣♣♣♣♣
Offenbach
– Geneviève de Brabant – Nancy
Un chouette Offenbach servi par une équipe épatante : l'habitué
Schnitzler, Buendia (de l'Académie Favart, dans Cendrillon de Viardot
et l'Écureuil Bleu de Dupin), R. Mathieu, Piolino, Huchet, Grappe, Ermelier… → ♣♣
MUSIQUE DE SCÈNE ROMANTIQUE
Grieg
– Peer Gynt – Limoges
Dirigé par Chalvin, avec Kalinine en Anitra. (Chanté en VO, je ne peux
pas dire comment sera le reste du dispositif, sans doute des résumés en
français.)
SLAVES
Tchaïkovski
– La Pucelle d'Orléans – Philharmonie de Paris
Très rare en France, et interprété non seulement pas de vrais russes,
mais par la troupe du Bolshoï elle-même (dirigée par Sokhiev).→ ♣♣♣♣♣
Rimski-Korsakov
– Snégourotchka – Bastille
Là aussi, rareté à peu près absolue sur le sol français. Tcherniakov en
promet une relecture érotisante (propre à choquer le jeune public,
précise l'avant-programme de l'Opéra…). Distribution bizarrement
attelée (Garifullina dans le rôle-titre, mais aussi D'Intino et
Vargas…). → ♣♣♣
Dvořák
– Rusalka – Tours
Rusalka s'est pas mal imposée hors d'Europe centrale. Prélude, je
l'espère, à l'importation d'autres titres de haute valeur (Armida, Dalibor, Libuše, Fiancée de Messine, Šárka…).
Ici, c'est même avec une distribution étrange, très française, avec
Manfrino et Cals (Princesse Étrangère !), ce qui m'effraie un rien, je
dois dire. En revanche, l'excellent Micha Schelomianki en Ondin (rôle
dont il est de plus très familier), et la voix n'est pas trop
russe-ronde pour du tchèque.
L'œuvre est une merveille absolue qui se révèle encore mieux en salle. [livret, musique, discographie exhaustive] → ♣♣♣
Stravinski
– The Rake's Progress – Caen, Rouen, Limoges, Reims
De jolies choses dans la distribution (Marie Arnet, excellente
mélisande ; Isabelle Druet en Baba ; Stephan Loges en père Trulove),
mais un opéra déjà faible dirigé avec la raideur de Deroyer, je ne suis
pas complètement tenté. → ♣♣
Prokofiev
– L'Ange de feu – Lyon
Si Guerre & Paix est le
plus impressionnant scéniquement et dramatique (l'un des plus avenants
mélodiquement aussi), L'Ange de feu
est le plus impressionnant musicalement de toute la production lyrique
de Prokofiev – c'est d'ailleurs la matière-première de sa Troisième
Symphonie. Avec Ono, Syndyte, Efimov, Naouri. → ♣♣♣♣
XXe SIÈCLE DIVERS
… où l'on trouve énormément d'œuvres légères, en réalité.
Hindemith
– Sancta Susanna – Bastille
Sujet mystico-érotique sur une musique très dense, du Hindemith très
décadent, qui doit beaucoup plus à Salome
que n'importe quelle autre de ses œuvres. Avec Antonacci, couplé avec Cavalleria Rusticana (avec
Garanča), une assez chouette association. → ♣♣♣♣
Britten
– Owen Wingrave – Amphi Bastille
… mais par l'Atelier Lyrique de l'Opéra, dont je n'aime pas du tout les
choix de recrutement, ni les spectacles. Déjà donné pour leur Britten (Lucrèce), je passe. → ♣♣
Sauguet
– Tistou les pouces verts – Rouen
Sauguet n'est pas un immense compositeur, mais il a une fibre
théâtrale, ce devrait être sympathique. → ♣♣♣
Rota
– La notte di un nevrastenico – Montpellier
Avec Bruno Praticò et le formidable Bruno Taddia, œuvre comique que je
n'ai pas testée. → ♣♣♣♣
Rota
– Aladino e la lampada magica (traduit en français) – Saint-Étienne
Avec Larcher, Buffière, Tachdjian.
Autre nouveauté pour moi, qui me rend bien curieux. → ♣♣♣
Menotti
– The Telephone – Metz Menotti – Amelia al Ballo – Metz
Le sommet du Menotti « conversationnel » (en version originale – il
existe aussi une excellente version française), d'une fraîcheur
jubilatoire, couplée avec son plus célèbre opus de type lyrique. Très
beau choix, dirigé par Diederich, avec la jeune gloire Guillaume
Andrieux.→ ♣♣♣♣ CONTEMPORAINS
Du côté des vivants à présent.
Gérard
Pesson – La Double Coquette – Lille
Fin de la tournée. Bricolage des Troqueurs
de Dauvergne avec des moyens « musicologiques » : Ensemble Amarillis,
Poulenard (toujours étincelante), Villoutreys, Getchell. On peut le
voir comme un moyen de toucher des droits à la façon du coucou, de
remplir les quotas de musique contemporaine sans effrayer le public, ou
bien comme une façon de rendre plus dense cette œuvre très légère qui a
beaucoup vieilli et paraît peu consistante jouée seule, difficile de
trancher. → ♥♥♥
Roland
Auzet – HIP 127 – Limoges
Moneim
Adwan – Kalîla wa Dimna – Lille
Joué à Aix cet été. Le principe du métissage avec le chant arabe
classique est sympa, mais ça ne marche pas, et le livret, sa mise en
scène, également statiques, ne sont pas bons non plus. → ♥
Lionel
Ginoux – Vanda – Reims
Lucia
Ronchetti – Pinocchio – Rouen
Pas très optimiste vu la tête de son Sonno
di Atys,
particulièrement peu intelligible (pourtant, le sommeil d'Atys n'est
pas spécifique au mythe, ce doit être une référence à LULLY…), à
l'opéra ce ne doit pas être un langage très compatible. → ♣♣
Ici encore, pas un langage très prosodico-compatible à mon avis. Je
n'ai pas été très convaincu par ce que j'ai entendu de Matalon
jusqu'ici, mais le cahier des charges d'un ompéra étant forcément
différent… → ♣♣
Violeta
Cruz – La Princesse Légère – Compiègne
Marius
Felix Lange – Schneewittchen – Colmar, Strasbourg, Mulhouse
Arthur
Lavandier – Le premier meurtre – Lille
Tout jeune. Pas entendu.
OPÉRETTES ET COMÉDIES MUSICALES
J.
Strauß – Eine Nacht in Venedig – Lyon
Lehár
– Le Pays du sourire – Tours (Avec Philiponet, Droy, Dudziak)
Messager
– L'Amour masqué – TM Lyon
Christiné
– Dédé – Marseille Lopez – Prince de Madrid – TM
Lyon Lopez – La Route fleurie –
Marseille Scotto – Violettes impériales –
Marseille Bernstein – Candide – Toulouse,
Bordeaux Sondheim – Sweeney Todd – Toulon Mitch Leigh – L'homme de la
Mancha – Tours Jerry Bock – Un Violon sur le
toit – Massy, Avignon
Un petit phénomène Luis Mariano semble-t-il, entre Lopez et Scotto
! Sinon, le jubilatoire Candide,
la comédie musicale la plus opératique de Sondheim (pas sa meilleure),
et la fameuse pièce de Leigh illustrée par Brel, chantée par Cavallier
(pas de la grande musique, mais les basses aiment bien chanter ça
semble-t-il Jérôme Varnier en donne aussi en récital). Dédé
est à recommander avant tout pour le théâtre, avec une intrigue très
vive et des caractères plaisants, tandis que la musique légère jazzy n'est pas ce qui frappe le
plus l'attention.
Je ne m'avance pas sur des cotations ici, ça dépend tellement des
inclinations de chacun… En ce qui me concerne, Sweeney Todd me
laisse plutôt froid (mais est considéré comme une œuvre majeure de
Sondheim), tandis que je n'ai rien contre Lopez et Scotto
(particulièrement mal vus, mais en salle, ça coule très agréable)… Idem
pour J. Strauß et Lehár, il faut être dans l'humeur adéquate (je n'en
raffole pas personnellement, mais c'est musicalement plutôt bien tenu).
AILLEURS EN EUROPE
À part la création très inattendue d'un opéra de Kurtág à la Scala (Fin de partie, un choix moins
surprenant), les raretés sont surtout des spécialités locales :
¶ les deux Erkel célèbres à
Budapest (Bánk bán et Hunyadi László), plus le Ténor de Dohnányi (et la Reine de Saba de Goldmark),
¶ deux Dvořák semi-rares
(célèbres mais à peu près jamais donnés hors des terres tchèques, Le Diable & Katia et Le Jacobin) à Prague,
¶ Sakùntala d'Alfano à Catane,
¶ Peer Gynt d'Egk à Vienne,
¶ Doktor Faust de Busoni à Dresde,
¶ Oberon de Weber & Die Gezeichneten de Schreker pour le festival munichois
de juillet 2017.
Restent Rimski-Korsakov (Le Coq d'Or à Bruxelles) et Britten, Curlew River à Madrid et Death in Venice à la Deutsche Oper
Berlin, moins congruents.
D'ici quelques jours devraient paraître à la fois le bilan de la saison
écoulée (avec remise de breloques !) et la sélection de concerts du
mois de septembre.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Saison 2016-2017 a suscité :
Sept régimes, c'est-à-dire monarchie, monarchie constitutionnelle, Convention, Directoire, Consulat, Empire, Restauration… chacun organisant au moins une reprise de Tarare… en en changeant la fin !
Voici donc la suite de la découverte de l'étrange Tarare. Dans le premier épisode – à la suite duquel cette nouvelle
notule vient d'être ajoutée, pour faciliter la lecture –, on s'était
attardé sur la doctrine philosophique semée dans l'ouvrage par
Beaumarchais. Cette fois-ci, c'est l'origine même du nom du héros, et
surtout la réception publique et politique, ainsi que les mutations
subséquentes de la pièce, qui vont nous occuper : tout cela tisse, vous
le verrez, une relation particulièrement étroite avec les événements
politiques du temps.
Pour vous permettre de suivre avec plus de facilité, outre le court
argument proposé dans la notule d'origine, vous pouvez trouver le texte
complet de la version de 1787 sur Google Books, ainsi que deux
versions, celle de Malgoire
publiée en DVD (chantée en volapük à l'exception de Crook et Lafont,
mais jouée de façon « informée ») ou celle, inédite, de Chaslin
(par une équipe francophone, mais orchestralement épaisse, plus
conforme au Gluck des années 60) – je conseille celle de Malgoire.
4.
Avant Tarare
Il
m'est un peu difficile de distinguer la légende de l'histoire avérée,
cela réclamerait plus ample investigation (et excèderait quelque peu
mon sujet), mais voici toujours ce qu'on trouve autour des origines de
l'opéra de Beaumarchais.
Tout débute avec Iphigénie en Aulide
dont la création à Paris en 1774
donne le coup d'envoi. Beaumarchais rencontre à cette occasion Gluck,
sans se présenter d'abord, et l'on raconte que celui-ci aurait
identifié l'auteur à ses opinions claires sur la musique ; ils auraient
alors projeté de faire un opéra ensemble. Beaumarchais achève très vite
sa version préparatoire en prose de Tarare,
mais lorsque le livret est achevé (c'est un mois après la création du Mariage de Figaro,
en 1784), Gluck décline très poliment en alléguant son âge – que ce
soit par peu d'intérêt pour des paroles en l'air aimablement prononcées
deux lustres plus tôt, par peu de conviction envers la matière très
particulière que lui soumet Beaumarchais, ou par réelle lassitude,
personne ne pourra jamais le déterminer sauf à ce que le chevalier
Gluck ait tenu un journal intime pas encore exhumé.
Le compositeur propose en revanche de lui envoyer son élève et protégé,
Salieri. Beaumarchais le reçoit
avec
une diligence et une chaleur dont l'intéressé se souvient des
années plus tard : logé chez Beaumarchais, et visité chaque jour par
son hôte constatant l'avancée des travaux, immanquablement félicité
avec
chaleur. La correspondance de Beaumarchais montre à ce propos
un enthousiasme sincère, manifestement heureux qu'un compositeur
s'investisse dans un projet qu'il n'avait pas les moyens de mettre
lui-même en musique (malgré sa volonté première, et quelques esquisses
musicales envoyées à Salieri pour la « chanson du Nègre » dans la
refonte de 1790), reconnaissant le dévouement de Salieri, renonçant
à bien des beautés qu'il avait écrites pour rendre les scènes plus
denses (obsession de Beaumarchais, on y reviendra).
(Maquette de costume de l'équipe de Louis-René Boquet pour la
création d'Iphigénie.)
5.
L'origine de la fable
Beaumarchais, dans une intrigue de sérail à la mode (avec un sultan
cruel, une amante captive, un ami de l'intérieur…) a en réalité
emprunté le nom de Tarare au
conte (assez long) Fleur
d'Épine d'Antoine Hamilton.
Le héros y est
aussi le conseiller (plutôt que le général) d'un Calife, mais le reste
de l'intrigue et des caractères sont bien différents : Tarare y est
bien plus osé et adroit, et il y est question de vie à la Cour, de
princesse et de sorcière…
Néanmoins, Beaumarchais n'en tire pas que la phonétique à la fois
exotique,
simple et sonore : à chaque fois qu'est désigné Tarare, la mention fait
entrer le sultan Atar, homme
féroce
et sans frein (dit le programme d'époque), en fureur ; et
souvent, comme chez Hamilton, le nom
de Tarare se répète comme en écho.
Ce n'est plus dans une accumulation comique de dialogues :
L'une des premières
apparitions de Tarare chez Hamilton :
Autre exemple d'écho :
… chez Beaumarchais au contraire, l'apparition du nom de Tarare, très
fréquente, surtout dans la bouche du sultan furieux, est toujours chargée d'éclat dramatique
– elle est même à deux reprises
l'origine de coups de théâtre !
D'abord au temple, à l'acte II : le Grand Prêtre Arthenée avait prévu
de faire promouvoir son fils Altamort chef de l'armée, mais le garçon
du temple, choisi pour sa simplicité, fait un étrange lapsus, repris
par les cris d'enthousiasme du peuple et de la garde.(Difficile de
réentendre ce nom sans avoir ces chants à l'oreille, par la suite…)
[[]]
Nicolas Rivenq, Deutsche Händel Solisten, Jean-Claude Malgoire, Schwetzingen
1988.
Puis, à l'acte III, les couplets où Calpigi raconte sa triste vie sur
un mode plaisant, afin de réjouir
la Cour du Sultan et célébrer la noce forcée au sérail d'Astasie,
bien-aimée de
Tarare : le seul mot interrompt la fête en précipitant le souverain
comblé dans une fureur meurtrière (manquant d'occire ses serviteurs au
hasard dans une scène subséquente). Et, à nouveau, le nom passe sur
toutes les lèvres.
[[]]
Successivement Eberhard Lorenz, Zehava Gal, Jean-Philippe
Lafont, Anna Caleb,
Deutsche Händel Solisten, Jean-Claude Malgoire, Schwetzingen 1988.
Une belle réexploitation théâtrale du principe, donc.
Au demeurant, « tarare » est un
véritable mot, qui dispose de plusieurs significations :
il n'y a pas de relation avec la ville du Rhône, près de
Lyon d'un côté, de Montbrison
de l'autre (où ni Beaumarchais ni Salieri n'ont jamais dû mettre les
pieds), ni (malgré l'hypothèse d'Hélène Himelfarb, séduisante mais pas
vraiment concordante avec les écrits de Beaumarchais lui-même sur la
question) avec la machine
agricole (une vanneuse, alors novatrice, on en trouve des
planches dans l'Encyclopédie).
En revanche, le sens qui ne devait pas manquer de frapper les oreilles,
surtout dans ce contexte répétitif, est celui de l'interjection tarare, un équivalent de tralala
– aussi
bien pour les refrains des chansons que pour signifier « mais bien sûr,
cause toujours ». Les auteurs des huit parodies de l'ouvrage ne s'y
sont pas tompés, renommant le héros Gare-Gare, Fanfare, Bernique, et
plus proche encore, Turelure ou Lanlaire. Remplacez Tarare par Taratata
ou Lanlaire dans les extraits précédents et observez l'effet.
(Cliquez sur la carte pour l'afficher.)
Ce résultat n'était pas dû à une imprudence de Beaumarchais : il
explique en effet dans sa correspondance qu'il souhaitait voir s'il
pouvait mener le public à estimer ce
nom
qui n'était rien (ce qui cadre au demeurant parfaitement avec le propos
philosophique de la pièce) ; il revendique aussi d'avoir voulu « égayerle ton souvent un peu sombre que
l'intérêt m'a forcé d'employer » par l'apparition et la répétition de
ce nom un peu dérisoire.
Cela lui fut bien sûr reproché lors des premières représentations : non
seulement le sujet (il est vrai qu'il tient un peu du
vaudeville-au-sérail), mais aussi le nom du héros, assez peu dignes de
l'Académie Royale de Musique – où l'on jouait les œuvres sérieuses,
héritières des tragédies en musique de LULLY, continuant généralement à
reprendre les sujets mythologiques.
6.
Quel
accueil pour Tarare en 1787 ?
Je reviendrai plus tard sur la musique,
mais elle a généralement été
considérée à l'époque (à grand
tort) comme assez plate, trop peu
mélodique, sans doute parce que son geste de composition continue a
paru assez exotique en un temps où l'ariette était toute-puissante, et
où la critique ne jurait que par Gluck (avec un parti pris assez outré
qui ne laisse pas d'étonner vu les similitudes, voire les qualités
supérieures de ses collègues en exercice à paris). Sans surprise, on a
particulièrement goûté les couplets de Calpigi « Je suis né natif de
Ferrare » (fondé sur un simple balancement en 6/8 ; tout à fait
strophique, avec un refrain en sus à l'intérieur de chaque couplet –
l'une des pages les plus simples de l'opéra).
L'accueil réservé au livret
est autrement intéressant. On a beaucoup moqué ses vers mal faits ou
assez impossibles, et il est vrai que la syntaxe est quelquefois bien trop longue pour le débit
parlé, et encore plus chanté : Mais
pour moi, qu'est une parcelle, / À travers ces foules d'humains, / Que
je répands à pleines mains, / Sur cette terre, pour y naître, / Briller
un instant, disparaître, / Laissant à des hommes nouveaux, / Pressés
comme eux, dans la carrière, / De main en main, les courts flambeaux /
De leur existence éphémère. Par ailleurs, on le voit bien, en
plus de ces mots trop éloignés les uns des autres, le caractère abstrait du propos rend difficile de
suivre si on manque un mot. Quinault avait très bien théorisé (et
réalisé) le fait qu'utiliser un vocabulaire limité et des expressions
figées permettait au public de suivre même en passant à côté d'une
syllabe ou de quelques mots… Ici, même en ayant tous les mots, il faut
convoquer une sérieuse dose de concentration pour suivre – à la
lecture, ce n'est pas bien compliqué, mais au rythme distendu imposé par la présence
de musique, même avec une diction parfaite, et même en ayant
déjà lu le texte, c'est un véritable
défi !
Les contemporains ont aussi été assez dubitatifs sur l'ambition totalisante de ce drame
(intrigue héroïque très sérieuse, mais mêlées de beaucoup de pitreries,
de scènes de quiproquos, et littéralement bardé, sur ses extrémités, de
philosophie). Ainsi la Nature
devisant avec le Génie du feu des causes des rangs humains et des
caractères, de la naissance et du mérite individuel, en jouant avec des
Ombres indistinctes figurant les futurs protagonistes du drame. Même
les passages censément mélodiques se répandent en références aux
théories scientifiques existantes : Froids
humains, non encore vivants ; / Atomes perdus dans l'espace : / Que
chacun de vos éléments, / Se rapproche et prenne sa place / Suivant
l'ordre, la pesanteur, / Et toutes les lois immuables / Que l'Éternel
dispensateur / Impose aux êtres vos semblables. / Humains, non encore
existants, / À mes yeux paraissez vivants. C'est la figure
traditionnelle de l'invocation des Ombres ou des Enfers, un classique
depuis Lully (même si sensiblement moins en vogue dans ce dernier quart
du XVIIIe siècle), mais dans une forme qui ne cherche plus l'effet sur
le spectateur, et vise plutôt une sorte
de pédagogie – on pourrait quasiment parler de vulgarisation.
On a donc, comme pour Scribe, tiens donc, particulièrement admiré le
sens dramaturgique de Beaumarchais, avec
ses grands coups de théâtre, sa tension permanente, et le débat n'a pas vraiment insisté sur la
portée politique de ce tyran déchu, remplacé par un monarque
sans naissance élu pour ses vertus, ni sur la moralité faisant l'éloge
du caractère contre le rang.
Tarare produit en tout cas une
très substantielle recette, et
Grimm note même l'intérêt
extraordinaire du public dans sa Correspondance :
Les spectateurs, que l'on voit se renouveler à chaque
représentation de cet opéra, l'écoutent avec un silence et une sorte
d'étourdissement dont il n'y a jamais eu d'autre exemple à aucun
théâtre.
Les rapports du temps attestent que le concours était tel
que l'on avait prévenu qu'il était indispensable d'avoir déjà réservé,
qu'on ne laisserait pas entrer les habituels titulaires de faveurs et
d'exemptions, et qu'une garde de 400 hommes avait été dépêchée pour
contenir la foule qui se pressait pour essayer d'entrer le jour de la
création.
Les lettrés ont pu se moquer de certains aspects, mais Tarare fut un succès public assez considérable.
On trouve d'ailleurs quantité
d'arrangements de l'Ouverture, d'airs vocaux (les plus légers,
notamment Ainsi qu'une abeille
et bien sûr Je suis né natif de
Ferrare) ou d'airs de danses pour des exécutions domestiques
(violon-piano, violon-alto, etc.), des
parodies (7 dans l'année 1787, alors que la création n'avait eu
lieu qu'en août !), et même un
ouvrage de critique artistique du Salon
de peinture de 1787, consistant en un dialogue entre Tarare (l'ingénu
qui apprécie les qualités) et Calpigi (l'esthète italien informé et
exigeant). Le second volume de cette œuvre anonyme, reproduit
ci-contre, débute même avec plusieurs références directes au contenu de
l'opéra, notamment les origines géographiques des deux personnages et
le Ahi povero ! tiré du
refrain de l'histoire de Calpigi à l'acte III.
Plusieurs sources déclarent que Beaumarchais avait retiré l'œuvre de
l'affiche dès novembre, en raison d'une certaine incurie des acteurs au
fil des représentations, mais on trouve trace de 33 représentations
pour cette première série, qui s'étend jusqu'en 1788… Je ne peux pas me
prononcer, en l'état, sur les raisons de l'interruption des
représentations.
Plus encore que le contexte de la création, l'histoire des reprises est
assez fascinante, et très contre-intuitive :
7.
Quatre
reprises pour Tarare, sous
quatre nouveaux régimes politiques :
¶En 1790, ère de monarchie
constitutionnelle, Beaumarchais étoffe le final de l'ouvrage (renommé Tarare ou le Despotisme – le titre complet étant à
l'origine Tarare ou le roi d'Ormus)
en faisant régner le nouveau
souverain par le Livre de la loiqu'on lui remet, et les ordres de l'État se mêlent dans une
ronde en chantant sa louange, lui recommandant de veiller à l'équité.
On y trouve aussi de nombreux reflets des prises de position du temps :
— Tarare libère les brahmines et les bonzes
de leurs vœux, car les vrais
citoyens, ce sont les époux et les pères. (Autrement
dit, il recommande aux moines de se mettre à fricoter – écho au mariage des
prêtres.)
— Il permet le divorce à
Spinette et Calpigi (castrat devenu eunuque), le tout assorti de danses
comiques mimant la séparation de couples.
— Il accorde sa protection aux nègres(il reste une ambiguïté sur leur
affranchissement…). L'image que se fait Beaumarchais de ces peuples se
lit
dans le projet d'ariette qu'il envoie à Salieri en 1790 (en lui
fournissant un projet de mélodie tiré de sa transcription d'un air
traditionnel) :
(exemple précoce du style proto-banania)
Par ailleurs, Salieri a pour l'occasion totalement récrit l'Ouverture.
Dans cette version de 1790, Beaumarchais continue sa pédagogie en
lançant quantité de maximes dans
son final, adapté à la politique du temps : « La liberté n'est pas
d'abuser de ses droits », « La liberté consiste à n'obéir qu'aux lois
», « Licence, abus de liberté, / Sont les sources du crime et de la
pauvreté », en mettant en scène une foule désordonnée que les soldats
font doucement reculer.
Étrangement, ce n'est pas
Ignorez-vous, soldats usurpant le pouvoir / Que le respect des rois est
le premier devoir ? qui attire les réserves de Sylvain Bailly,
maire de Paris, mais Nous avons le
meilleur des rois / Jurons de mourir sous ses lois, qu'il
demande à Beaumarchais « de changer et d'adoucir » afin de permettre la
reprise.
La pièce est jouée régulièrement
jusqu'à la chute de la monarchie constitutionnelle en 1792, dans une atmosphère houleuse
(indépendamment du très grand succès
public, que les démonstrations politiques ne doivent pas
occulter), chaque parti
s'élevant pour ou contre chacun de ces tableaux (dans un beau tapage
lors des premières représentations, tradition qui ne date pas d'hier) : le loyalisme
de Tarare, la monarchie constitutionnelle, le mariage des prêtres, le
divorce, la semi-émancipation des esclaves (hardie pour les uns, timide
pour les autres), la restriction des libertés pour la paix civile… en
convoquant les grands sujets du temps, Beaumarchais fait de son opéra
un lieu de débat. Mais c'est à dessein : il a semble-t-il dépêché des
huissiers à plusieurs reprises pour contraindre les acteurs à conserver
le texte écrit.
¶ En 1795,
la Convention souhaite
reprendre la pièce (dont les décors et costumes ont coûté fort
cher), avec les aménagements nécessaires à la nouvelle situation
politique. Beaumarchais, alors en exil, s'y oppose, mais on se doute
bien que ses désirs étaient peu de chose en la circonstance. En
cherchant un peu plus de précisions, j'ai pu trouver un acte qui
atteste des négociations : Mme Beaumarchais obtient des officiels de la
Convention finissante un acte (reproduit ci-dessous, je le trouve assez
éclairant) dans lequels ceux-ci s'engagent à ne pas retenir contre son
mari les répliques qui pourraient être considérées comme offensantes,
et à prendre sur eux la responsabilité des réactions au texte de
l'opéra. Par ailleurs (et ceci paraît contradictoire), ils affirment le
principe que l'auteur pourra demander les changements de son choix, et
même rétablir le Prologue (il est vrai pas du tout gênant, sa
philosophie compromettant surtout la monarchie héréditaire). Pourtant,
il n'a pas été joué alors que Beaumarchais y tenait beaucoup ; je
suppose (sans fondement particulier, dois-je préciser) que Beaumarchais
n'a pas voulu s'attirer davantage d'ennuis alors que d'autres
acceptaient de prendre les risques. Par ailleurs, son épouse lui avait
quelques mots rassérénant sur la cause de cet abandon : « ce prologue est d'une
philosophie trop supérieure aux facultés des individus composant
maintenant l'auditoire , [...] le sublime est en pure perte » ;
peut-être s'est-il rendu à cette conclusion.
(Cliquez sur les deux premières vignettes pour les voir en
pleine page.)
C'est son ami Nicolas-Étienne Framery,
auteur de livrets de comédies à ariettes puis d'opéras comiques
(notamment avec Sacchini, et même pour son sérieux Renaud), traducteur d'opéras
italiens (dont les airs du Barbier
de Séville de Paisiello) et du Tasse, surintendant de la musique
du comte d'Artois, fondateur d'une société d'auteurs et compositeurs
dramatiques chargée du (difficile) recouvrement des droit, auteur d'un Avis aux poètes lyriques, ou De la
nécessité du rythme et de la césure dans les hymnes ou odes destinés à
la musique, aussi l'un des rares commentateurs du temps à
s'occuper précisément du contenu musical et pas seulement de sa
description littéraire, qui opère les nombreux amendements au livret.
Évidemment, une fois que le sultan s'est donné la mort, Tarare ne peut
accepter l'hommage de son peuple : «
Le trône ! amis, qu'osez-vous dire ? / Quand pour votre bonheur la
tyrannie expire, / Vous voudriez encore un roi ! » et à la
demande d'Urson « Et quel autre sur
nous pourrait régner ? », de répondre « La loi ! ».
C'est là que se produit l'inversion
étonnante : Tarare,
mettant ouvertement en cause la monarchie héréditaire, remplacée par
l'acclamation d'un homme sans titres nommé Taratata Koztužur (la
signification du mot « tarare »), n'avait pas produit de scandale
politique en 1787 – on s'est moqué de sa philosophie et surtout de ses
vers, mais on ne s'est guère récrié (semble-t-il : je n'ai pas lu tout
ce qui a été produit, ce serait un travail à temps plein, un peu
excessif dans le cadre d'une notule) contre ses opinions sur le
meilleur gouvernement des hommes.
En 1795, le public réagit vivement aux vers du cinquième acte, chantés
par un Citoyen :
Sur le tyran portons notre
vengeance, Du long abus de la puissance Tout le peuple à la fin est las.
… en l'appliquant à la Convention ! C'est-à-dire que tout
l'appareil de propagande anti-monarchique était systématiquement
utilisé, par le public, contre le pouvoir actuel (et déclinant), qui
venait de promulguer la Constitution de l'an III – dans laquelle était
prévue la réélection forcée des deux tiers des membres de la
Convention. Alors que le pouvoir voulait renforcer sa propagande en
faisant tonner l'opéra contre les rois, il offre au public l'allégorie
de son propre régime – à travers l'image de la royauté, un
comble.
Pourtant, en 1787, la censure le lisait avec attention, et Beaumarchais
sortait d'un de ses nombreux procès… mais le scandale ne s'est pas
allumé où l'on aurait cru.
C'est l'une des choses les plus intriguantes à propos de Tarare :
les royautés et l'Empire se sont assez bien accommodés de son propos
sédicieux, dont fut surtout victime, paradoxalement, la Convention.
¶ En 1802,
sous le Consulat, l'ouvrage est repris avec les modifications
politiques afférentes (c'est après la mort de Beaumarchais), puis en 1819 sous
Louis XVIII, où, comprimé en trois actes et tout à fait amputé
de ses composantes philosophiques, Tarare
reprenait sa place d'opéra sans conséquence – son héros se prosternant
à la fin devant le tyran repenti, qui lui rend son commandement
militaire et sa femme. La bonne fortune de Tarare se poursuit, sans que
j'aie connaissance des adaptations exactes, avec des reprises en 1824, 1825, 1826,
également à Londres
(1825) et Hambourg (1841),
longévité tout à fait exceptionnelle
pour un ouvrage des années 1780,
et par-dessus quel nombre de bouleversements politiques !
Même si Beaumarchais en fut la première victime, il ne faut pas croire
qu'il n'ait pas cherché à tirer parti de ces fluctuations du pouvoir ;
en 1789, briguant le poste de représentation de la commune, il souligne
dans un mémoire que Tarare
avait préparé, et même hâté la Révolution :
Ô citoyens, souvenez-vous du temps où vos penseurs,
inquiétés, forcés de voiler leurs idées, s'enveloppaient d'allégories,
et labouraient péniblement le champ de la révolution ! Après
quelques autres essais, je jetai dans la terre, à mes risques et
périls, ce germe d'un chêne civique au sol brûlé de l'Opéra.
L'influence de Tarare se mesure, outre à son affluence initiale et à
ses nombreuses reprises, au généreux amoncellement de parodies, dès les premiers mois :
créé à l'été 1787, l'opéra dispose de pas mois de 7 parodies à la fin
de l'année : Bernique ou le Tyran
comique, Lanlaire ou le Chaos,
Fanfare ou le Garde-Chasse, Colin-Maillard, Bagarre, Ponpon, Turelure ou le Chaos perpéturel –
on peut voir les références diversement précises au projet de
Beaumarchais. S'ajoute Gare-Gare
pour la reprise de 1790.
7. Le
projet de Beaumarchais
Dans les prochains épisodes, on reviendra sur les motivations de
Beaumarchais, les idéaux à l'œuvre, les conditions d'élaboration. Puis
il sera temps d'approcher de plus près la musique et son projet
étonnamment wagnérisant. Avec un peu de patience.
Lors de l'anniversaire Marais, on nous avait promis Bacchus & Ariane (je ne suis
plus sûr de l'ensemble concerné), tandis que le Concert Spirituel
ressuscitait Sémélé, Les
Paladins Alcide et que
qu'ailleurs en Europe, me semble-t-il, on reprenait Alcyone. Pour des raisons dont je
n'ai jamais eu vent, le projet a été annulé, et cette Ariane demeure
donc le seul opéra de Marin Marais
jamais remonté.
Un discret concert du jeune Ensemble
Zaïs (donné en l'église de Joinville-le-Pont, à l'extrémité Est
du bois de Vincennes), largement issu de musiciens du CNSM de Paris,
permettait de découvrir deux grands
airs présentatoires typiques de la tragédie lyrique
intermédiaire (ce que j'ai souvent appelé, dans ces pages, la deuxième école – celle qui joint LULLY à Rameau).
Les facétieux lutins de céans avaient enregistré celui qui ouvre Sémiramis
de Destouches ; au disque, on peut par exemple écouter l'entrée
d'Ilione (« Venez, Gloire, Fierté ») au début d'Idoménée
de Campra.
Au sein d'un programme
remarquablement constitué consacré à Ariane, mêlant extraits déclamés
des Héroïdes, premier baroque (lamento de Monteverdi), air de cour
compatible (« Rochers, vous êtes sourds » de Lambert/Lully), opéra seria (Arianna in Creta de Haendel),
cantate de type seria
(Benedetto Marcello), mélodrame germanique (Ariadne auf Naxos de Benda,
déclamation sur accompagnement musical)… et deux extraits inédits des
deux tragédies en musique ayant traité le sujet !
Ce sont de grands récits introductifs,
caractéristiques de ce qui se fait de 1690 à 1720 : de longueur
inhabituelle dans ce répertoire où les airs sont brefs, ils
s'organisent en de multiples strophes
de caractère et de thèmes très différents, ce qui permet de présenter une situation complète et une
psychologie précise en mobilisant un seul personnage et très peu
de temps. Là aussi, je renvoie au détail que j'avais proposé pour Sémiramis
de Roy & Destouches.
Dessin de l'atelier de Jean Berain, figurant le désert de l'acte
I d'Ariane et Bacchus, de
Saint-Jean et Marais.
Plume, encre noire, lavis gris, traces de pierre noire. Entre
1696 et 1710.
A. Marin
MARAIS, Ariane et Bacchus (1696)
Sur un livret de Saint-Jean, inspiré de Thomas Corneille et de Donneau
de Visée. Une ''comédie héroïque'', en réalité, mais le format musical demeure similaire aux tragédies (comme dans Sémélé, et contrairement aux opéras-ballets) ; l'action s'ouvre, après le Prologue, sur cet air.
[[]]
La structure en est relativement simple :
plainte explicative, Ariane est abandonnée et amoureuse, seule
sur son île ;
ritournelle avec basse chromatique descendante ;
seconde partie, qui fonctionne sur le traditionnel enchaînement
appel-imprécation-repentir (comme Théone dans Phaëton ou bien sûr Armide), chaque
partie assez caractrisée, mais dans le même flux.
C'est un grand récit, dont les carrures changent en permanence pour
suivre la prosodique et relancer le discours, là aussi sur le modèle
des grandes scènes de Lully. Le langage en est néanmoins plus lyrique
et moins déclamatoire, comme souvent avec Marais, et l'harmonie
(relativement) plus sophistiquée.
Cliquez ici pour ouvrir dans un nouvel onglet
l'intégralité de la partition de l'air, avec le son et tout le texte.
B.
Jean-Joseph MOURET, Ariane
(1717)
Mouret est mal documenté par le disque, et même Les Amours de Ragonde, œuvre
comique publiée luxueusement par Erato, doit être difficile à trouver
désormais. Plutôt spécialisé dans les opéras-ballets allégoriques, il a
néanmoins écrit deux tragédies en musique, dont Ariane est la première (et l'autre Pirithoüs, en 1723).
Le livret en est dû à Roy – un
des chouchous de CSS, dont il
a été mainte été question (une liste des entrées se trouve justement
dans la notule sur Sémiramis)
– et La Grange-Chancel.
[[]]
Au début de l'acte III, Ariane est seule, dans le temple de Jupiter.
Considérant la date, il n'est pas étonnant que la structure en soit un
peu plus complexe.
A. Prière à trois temps, sous forme d'imploration.
B. Expression des émotions, de façon plus dramatique, avec des
mesures alternées (mais principalement à deux temps).
A. Reprise de la prière.
C. Accès de fureur à l'italienne : contrechant instrumental en
guirlandes (relativement) virtuoses, basse en forme de batteries sur
des notes répétées. (Là aussi, un trait du temps dans l'influence ultramontaine qui s'exerçait alors fortement : on
trouve la même chose pour la fureur de Corésus dans Callirhoé.)
D. Repentir de l'imprécation.
E. Petite phrase de pont avec la scène suivante (non incluse dans
le concert) : « Le Roy vient. Ah ! Cruels ! vous m'avez trop ſervie. »
Si la couleur est peut-être moins personnelle que celle de Marais (du
moins dans les parties lentes, la partie italienne ne ressemblant
exactement à aucun contemporain que j'aie pu lire), je suis très séduit
par ces élans mélodiques vers l'aigu, qui procurent un beau galbe
dramatique à l'ensemble.
Lorsqu'on est sensible à ce répertoire, deux portions aussi importantes
(dramatiquement : à peu près ce qu'on peut trouver de plus long comme
air avant Rameau, des récits d'héroïnes) d'inédits sont un événément
rare, et une exultation toute particulière, que nous nous empressons de
vous faire partager.
Cliquez ici pour ouvrir
dans un nouvel onglet l'intégralité de la partition de l'air, avec le
son et tout
le texte.
C.
L'Ensemble Zaïs
Jeunes, issus des cursus supérieurs de musique ancienne (CNSM,
Versailles… ainsi la harpiste Caroline
Lieby, souvent aperçue, que ce soit pour Rubino aux Invalides ou Rossi & Carissimi à Galliffet), les musiciens
de l'Ensemble Zaïs assument la rareté et la polyvalence
du programme avec chaleur. J'ai en particulier remarqué l'élan
passionné de Cyril Poulet au
violoncelle, poussant toujours les situations vers le drame et la danse
– une basse tenue avec intensité vous transfigure une pièce, dans ce
répertoire !
La soprane à l'origine du programme (si j'ai bien suivi, c'est aussi un
projet validé dans le cadre des études du CNSM), Cécile Lohmuller, manifeste une
connaissance du style remarquable : appuis prosodiques, notes de goût,
on sent la science qui sous-tend une interprétation par ailleurs très
prenante. Comme vous l'entendez, la voix est de plus très jolie
(j'aimerais bien sûr, tropisme habituel, encore un peu plus
d'antériorité du placement, mais c'est déjà très bien comme ça).
Seule interrogation (mais valable pour la plupart des concerts mêlant
répertoire italien et français) : quand on dispose d'un théorbiste de
qualité (et d'une harpiste, même s'il n'y aurait en l'occurence, aucune
justification historique à son inclusion), pourquoi les laisser à
l'écart pendant les œuvres françaises, où ils enrichiraient très
agréablement le spectre ? Et ce d'autant plus que l'on sent chez Benoît Babel (claveciniste et
directeur musical de l'ensemble) le désir de varier les accompagnements
selon le style musical et le thème littéraire des extraits joués.
Je suppose qu'il s'agit d'un choix musicologique très bien motivé, mais
je trouve frustrant de ce priver de cet enrichissement (de même qu'il
n'y a pas de raison de se refuser de doubler les cordes par des flûtes
ou des hautbois dans le seria).
Nous leur transmettons en tout cas toute notre gratitude pour cette
exploration plus que bienvenue – les nouveautés en tragédie en musique
se concentrant désormais, sous l'effet conjugué des défections de ses
chefs historiques (Christie, Minkowski, Niquet…) et des impulsions de
Bru Zane, dans le dernier quart du XVIIIe siècle (jusqu'ici le plus mal
documenté, donc un travail salutaire). Et les quelques nouveautés du
côté du début du XVIIIe (Le Carnaval
de Venise par Le Concert Spirituel, Les Fêtes vénitiennes parLes Arts Florissants, Les Éléments par Les Surprises)
documentent plutôt l'opéra-ballet. Bref, on a très peu l'occasion
d'entendre du nouveau dans la tragédie en musique de cette période, et
ce genre d'initiative, même parcellaire, est une petite bénédiction
inattendue.
Inutile de revenir sur l'image menteresse entretenue contre Salieri par
la mythologie de Pouchkine, et abondamment réactivée par le film de
Forman :
le médiocre jaloux de l'élève génial. Dans la réalité, Salieri fut
généreux avec Mozart comme Gluck le fut avec lui-même (en lui laissant
écrire les Danaïdes sous le
nom du maître avant de révéler l'identité de Salieri, de façon à éviter
toute cabale)… et c'est aussi l'un des compositeurs les plus
remarquables de son temps :
¶
dans le seria,
il n'y a pas
meilleur récitativiste,
où les lignes sont tout sauf automatiques et pauvres, mais au contraire
très sensibles aux appuis du texte (et assez mélodiques, au demeurant)
; voir par exemple L'Europa
Riconosciuta ;
¶ à l'orchestre, il propose le premier grand tour de force
d'orchestration, avec ses Variations
sur la Follia, où les associations de pupitres créent des
couleurs très diverses selon les variations, et alors tout à fait
inouïes ;
¶ dans le domaine de l'opéra français, il propose deux jalons majeurs :
— Les Danaïdes en 1780, sorte d'über-Gluck, mais pourvu d'un
sens de la prosodie, de la déclamation, de la mélodie, du drame et de
la danse nettement supérieur (et où l'on trouve le patron exact de
l'Ouverture de Don Giovanni –
1787) ; on y entend la réforme de Gluck mais traitée sans sa rigidité
(et sa relative pauvreté), comme gagné par la souplesse de ses ancêtres
;
— Tarare en 1787, sur un
livret de Beaumarchais… une écriture lyrique assez complètement
inédite. (Repris ensuite pour Vienne en italien comme Axur, re d'Ormus,
qui ne produit pas tout à fait le même effet, même si une bonne partie
de
la musique est identique – ne serait-ce que la prosodie, pensée pour le
français avec beaucoup de précision.)
Il écrit également Les Horaces
pour Versailles en 1786, sur un livret de Guillard d'après Corneille,
qui doit être redonné à l'automne prochain sur les lieux de sa
création, sous la direction de Christophe Rousset. N'ayant pas encore
lu la partition, je n'ai rien à en dire pour l'heure.
Je reviendrai un peu plus loin sur son invention du drame wagnérien,
mais d'abord une (longue) incursion du côté du livret.
(Dessin préparatoire pour le costume du Grand Prêtre.)
2. Tarare, entre
Lumières révérencieuses et fin de l'aristocratie
(Costume pour Atar.)
On présente en général Le Mariage de
Figaro comme le comble de l'irrévérence de Beaumarchais, mais Tarare
pourrait tout aussi bien y figurer : exactement de la même façon, tout
en proclamant son attachement aux hiérarchies existantes (vu les lieux
de représentation, il ne s'agissait pas de se montrer exagérément
séditieux !), le
livret distille quantité de maximes qui font prévaloir le mérite
individuel et l'application sur la naissance, et de façon très
explicite.
Par
ailleurs, Tarare pousse
la
remise en cause encore plus loin : non seulement le Sultan est
tyrannique, mais il ne sert pas seulement de repoussoir nécessaire dans
le cadre du drame, comme c'est en général le cas (ou d'un exemple
d'égarement par les passions, comme Almaviva)… il est aussi le support
d'une réflexion plus générale sur le pouvoir et les dangers de
son
exercice total et solitaire.
Le
sujet : En un mot, le sultan Atar, jaloux des succès de son
capitaine Tarare,
fait ravager sa maison et secrètement capturer son esclave favorite,
qu'il place dans son propre sérail. Tarare finit par s'en apercevoir
et, avec l'aide de Calpigi, prisonnier chrétien qui lui doit la vie et
intime du sultan, s'introduit dans le sérail au prix de toutes sortes
de déguisements, quiproquos et coups de théâtre. Le tout est jalonné de
brahmanes véreux (ici appelés brahmes),
de jeunes incompétents avides de combats, de jeux orientaux et de
supplices tout aussi exotiques, de culte hindou, de combats et exploits
hors scène, de chansons piquantes ou séditieuses, et d'intervention
sauvages de personnages allégoriques… C'est l'économie dramatique du Mariage de Figaro placé dans le
sérail déréglé des Lettres Persanes
(chez un Usbek hindou), avec des chansons, des batailles et de la
philosophie dedans.
Le texte est parcouru de très nombreuses répliques qui dressent un
portrait de société ambitieux, dont la prétention est
ouvertement
exemplaire (les allégories qui ouvrent et, plus rare, closent le drame
en attestent)… et qui diffère assez notablement de la société d'Ancien
Régime. En 1787.
L'histoire qui est racontée est déjà celle d'un souverain tyrannique,
oisif et sans mesure, qui passe ses loisirs à jalouser ses sujets et à
organiser le malheur de son chef des gardes, Tarare, courageux,
constant et plein de bonté, qui lui a sauvé la vie. Le caractère vain,
mesquin et dérisoire du sultan Atar est, en soi, une prise de position
sur le danger de la tyrannie, un potentiel discrédit sur le
caractère
sacré de tout prince.
On pourrait considérer qu'il s'agit d'un de ces
nombreux contes de souverains orientaux, bien sûr très éloignés des vertus
exemplaires nos rois, et le héros
pourrait paraître, par son sens de l'honneur, du devoir et de la
fidélité, remettre à leur place les
véritables valeurs en refusant le trône,
s'il doit être arraché à celui qui l'a reçu de Dieu ou de sa généalogie
: « Oubliez-vous, soldats usurpant le pouvoir, / Que le respect des
rois est le premier devoir ? » (acte V), ou encore « Je ne suis point
né votre maître. / Vouloir être ce qu'on n'est pas, / C'est renoncer à
tout ce qu'on peut être » (ibidem).
Le problème réside dans le fait que si Tarare est bel et bien un sujet
modèle, ne
projetant jamais de renverser son souverain, même en mesurant l'étendue
de son infamie, et jusqu'à sa malveillance personnellement dirigée (lui
ravissant son amante pour le tourmenter, cherchant à le faire
assassiner)… ce sont à peu près les
seules maximes que l'on peut trouver en faveur du régime politique traditionnel
(de type autocratique).
À l'acte II, Tarare, Tarare lui-même se fait rebelle (« Oui j'oserai :
[...] je franchirai cette barrière impénétrable [du sérail] »),
menaçant
(« affreux vautour ») et même séditieux
(« Ne me plains pas, tyran, quoi qu'il m'arrive / Celui qui te sauva le
jour / A bien mérité qu'on l'en prive ! »).
[[]]
Howard Crook, Deutsche Händel Solisten, Jean-Claude Malgoire, Schwetzingen
1988 (seule version commercialisée, en DVD).
Quant à son fidèle Calpigi (le
seul chrétien dans un pays de brahmanes), esclave d'Atar, mais devant
sa vie à Tarare, il explique plus clairement les fondements de la
science politique : « Va ! l'abus du
pouvoir suprême / Finit toujours par l'ébranler »
(c'est même le
refrain de son seul air) – sans parler de son indignation visible (« et
l'on m'ose nommer ! », comme si le Sultan pouvait être insolent envers
l'esclave) et des menaces très explicites
contre son Prince.
[[]]
Gian
Paolo Fagotto, Orchestre Philharmonique de Strasbourg, Frédéric
Chaslin. Palais de la musique et des congrès de Straasbourg, 1991.
Dans mon édition musicale de 1790, après les refontes
révolutionnaires, le
récitatif est toujours attribué à Calpigi, mais l'air, contrairement au
livret imprimé de 1790, échoit à Tarare – ce qui est parfaitement
logique, puisque
Tarare est amené, dans cette version (comme on le verra plus
tard), à prendre la place d'Atar. La divergence plaide néanmoins pour
l'erreur d'impression, considérant que le texte n'a pas été retouché et
que Tarare y vanterait assez immodestement (au contraire de toute la
logique émotionnelle du personnage) ses exploits à la troisième
personne.
(Cliquer pour ouvrir en grand dans un nouvel onglet.)
La musique de Salieri s'attarde
ici assez spectaculairement sur la reprise du refrain, le répétant
inlassablement, sensiblement plus que ce n'est l'usage, et culminant
même avec une progression harmonique inhabituellement développée et
même un aigu isolé, triomphant, sur
un orchestre en point d'orgue–
chose parfaitement exotique au XVIIIe siècle, où le goût glottophile
révérait l'agilité virtuose, mais s'intéressait beaucoup moins aux
aigus glorieux isolés (on en trouve peu dans les partitions, ils sont
généralement des moments de passage, et pas des points culminants).
L'insistance me paraît à vrai dire d'une insolence plutôt inouï – ce
qui me rend même curieux des convictions politiques de Salieri.
L'un dans l'autre, on pourrait encore balancer sur le sens à donner à
tout cela, mais le Prologue (et, beaucoup plus rare, l'Épilogue) ne
laissent pas grand doute : la Nature prend elle-même la parole pour
expliquer comment tout cela fonctionne.
PROLOGUE :
Les atomes aléatoires
Les humains sont de petits vermissaux impermanents, c'est dit, et la
Nature ne s'occupe guère de leur attribuer des places, c'est entendu.
On note, au passage, que Dieu demeure présent (nommé plus
loin « Brama », mais le décalque est particulièrement transparent) ;
pourtant il reste simplement à l'état
de silhouette veillant aux cohérence des lois de la physique
(qu'il a ou non conçues, on ne nous le dit pas).
Ou encore :
Les hommes ne sont que des amas
mécaniques d'atomes, pis encore, des
parasites qui vivent au dépens des autres êtres vivants. Ce postulat
entre déjà en concurrence avec l'idée
de Providence, et indépendamment
du débat religieux que cela peut susciter sur l'éventuelle
contradiction avec l'interprétation du canon catholique, met en
question le fondement même du pouvoir du souverain, si celui-ci
s'appuie sur le sacré – si les choses sont disposées par hasard, ou du
moins mécaniquement, et non à dessein, comment justifier son rang
supérieur ?
Si jamais le spectateur choisissait d'y voir une allégorie
inoffensive du Destin à la manière des anciens, Beaumarchais élabore un
dialogue entre le Génie du Feu (le soleil, quoi) et la Nature, qui lève
toute ambiguïté :
… car la Nature se vante de s'amuser à mélanger les atomes et les
humains et à les jeter sur l'échiquier de l'existence sans plan
préalable. La leçon est explicite : les
Grands s'abusent s'ils croient
devoir leur rang à quelque mérite transcendant ou inné. Dans une
société encore fondée sur l'inégalité des conditions sociales et une
hiérarchie liée à la naissance et à l'onction du sacré, je suis assez
fasciné que la censure ait laissé publier et dire ces vers – même si la
veine philosophique, peu propice au débit de l'opéra, a été assez peu
goûtée des spectateurs (c'est aussi un moment moins inspiré de la
musique de Salieri, qui a fait ce qu'il a pu pour se tirer de cet objet
bizarre, à une époque où le matériau adéquat n'existait pas). Ce type
de discours abstrait est effectivement plus caractéristique de l'opéra
germanique avant-gardiste du début du XXe que de la fin du XVIIIe… et
toujours difficile à mettre en musique.
Il existe une édition purgée de cet endroit (humains dérisoires et
puissants abusés), mais c'est celle de l'anthologie des Didot en 1813,
après la mort de Beaumarchais et sous d'autres régimes monarchiques qui
ont imposé leurs modifications à leur tour (on en parle au §6, que je
publierai une autre fois). En 1787,
ce fut bel et bien publié comme je l'ai montré.
PROLOGUE : Discours de l'égalité des ombres
La suite du Prologue fait intervenir des
ombres, toutes identiques, choisies arbitrairement par la Nature
pour sa démonstration – c'estle
paride Così fan tutte
appliqué aux âmes ! La tonalité de l'ensemble, moins sarcastique
vis-à-vis de l'ordre établi, n'en demeure pas moins dans un style très Déclaration Universelle des Droits de
l'Homme
: en dépit des hasards de la naissance, tous sont fondamentalement
égaux, de la même glaise mais aussi des mêmes vertus originelles.
Pour couronner le tout, on voit les ombres supplier la Nature de ne pas
les diviser ainsi (et cela suppose que les méchants tyrans sont
fondamentalement issus d'un Principe innocent ou gentil) :
Je reste là aussi un peu songeur : ces
temps plus heureux sont-ils
ceux où l'on peut écrire ces rêveries idéalistes sans être censuré
(donc le présent de l'auteur), ou ceux d'une autre ère à venir (qui
suppose, en bonne logique, la fin de l'aristocratie) ?
ÉPILOGUE et moralité
Après le couronnement de Tarare par le peuple, malgré lui, l'opéra se
clôt (chose à peu près sans exemple) sur un Épilogue en bizarre
apothéose, qui sert de moralité à l'apologue :
(avec un festival de coquilles dans le premier vers du duo)
« Mortel, qui que tu sois, Prince, Brame ou Soldat ;
HOMME ! ta grandeur sur la terre,
N'appartient point à ton état,
Elle est toute à ton caractère. »
Voilà une conclusion idéologique assez martelée pour un spectacle
destiné au divertissement – et joué à l'Académie Royale de Musique…
Et pourtant, je n'affabule pas, la censure l'a bien lu :
3. Mais
que fait la police ?
Si
le remplacement de Dieu par des allégories est monnaie courante (sise
sur des théories élaborées de correspondances entre les fables
approximatives des Anciens et la vraie religion révélée, longuement
débattues au siècle précédent, en particulier pour les peintres), le
propos du caractère aléatoire de la
distribution des places sociales, et même de l'hérédité
(chaque humain provenant, dans cette représentation, d'atomes et
d'ombres tous frères), a quelque chose de profondément subversif, sapant méthodiquement tous les fondements naturels et spirituels
du pouvoir royal.
Je ne laisse pas de m'étonner que la censure n'y ait rien trouvé à
redire – cette période était-elle déjà si libérale, ou à vau-l'eau, que
les fonctionnaires missent le tampon sur une pièce qui laissait en
lambeaux le principe même d'aristocratie, tout en tournant le clergé en
ridicule ? (Car je n'ai pas insisté sur ce point, le pontife
méchant étant un motif habituel dans les opéras, mais les prêtres sont
ici particulièrement corrompus, se contentant d'abuser de leur pouvoir
pour rendre des oracles à leur guise !)
Beaumarchais semblait plus préoccupé (à
juste titre, si l'on en juge par le type de reproches ensuite reçus,
esthétiques et non politiques) par
l'absence de véritable divertissement final,
et par l'adhésion limitée du public à son ton philosophique, que par
l'opposition des autorités ou même la désapprobation politique.
À telle enseigne qu'il avait écrit une fin alternative où tout le monde
(même Urson, le chef des gardes !) pouvait chanter et danser pour
célébrer le nouveau souverain Tarare (qui règne tout de même « par les
loix & par l'équité ») et l'avait soumis, comme les autres
changements, à la censure pour agrément. Comme le dit Calpigi pendant
le divertissement du sérail : « Je dis… qu'on croira voir ces
spectacles de France, / Où tout va bien, pourvu qu'on danse. »
Beaumarchais, dans sa recommandation, indiquait préférer la fin
philosophique, mais accepter que l'autre soit jouée si nécessaire – le censeur valida les deux (et,
d'après ce que j'ai cru retirer des comptes-rendus d'époque, on joua la
version voulue par Beaumarchais, qui ne recueillit justement pas un
grand assentiment malgré le spectaculaire succès général de l'œuvre).
Tout éclairage d'un spécialiste de la période est évidemment bienvenu –
je n'ai rien trouvé dans les ouvrages spécialisés ; on y parle des
succès des représentations, éventuellement des amendements, mais rien
sur le caractère subversif du texte à l'époque de son écriture (qui
débute en 1774, donc pas tout à fait à la veille de la Révolution).
(Costume du ballet.)
=>
Et après ?
Deux
autres épisodes sont déjà prêts et
seront publiés en temps voulu (puis reportés sous cette première
notule).
¶ §4 et §5, aux origines de Tarare
: histoire de la commande (auto-saisine de Beaumarchais), les sources
littéraires (conte philosophique), les sens du mot (localité,
agriculture, interjection, projet de Beaumarchais).
¶ §6 et §7, l'accueil de Tarare
: réception du public, débats de censure (pas avec les autorités que
l'on aurait cru !) et, plus intéressant, les très nombreuses
altérations de l'œuvre sous tous les régimes politiques qui se
succèdent de l'Ancien Régime à la Restauration, période au cours de
laquelle Tarare est
régulièrement repris avec un succès qui ne se dément pas – et assez
tard pour qu'Adolphe Nourrit puisse le chanter !
Après cela, il restera quelques mots à dire du projet réel de
Beaumarchais (on n'aura parlé jusqu'ici que de ce que le public
en
perçoit, mais la volonté de l'auteur ne s'y superpose pas
complètement), puis à aborder la
musique,
où il y a énormément à dire
aussi, tant elle se distingue de son époque pour regarder vers la
logique du drame continu et total du milieu du XIXe siècle. (Préfigure
l'économie dramatique à l'œuvre chez Meyerbeer, Verdi ou Wagner.)
ÉPISODE 2 : l'histoire d'un nom et les mutations sous les sept-régimes
Sept régimes, c'est-à-dire monarchie, monarchie constitutionnelle, Convention, Directoire, Consulat, Empire, Restauration… chacun organisant au moins une reprise de Tarare… en en changeant la fin !
Voici donc la suite de la découverte de l'étrange Tarare. Dans le premier épisode – à la suite duquel cette nouvelle
notule vient d'être ajoutée, pour faciliter la lecture –, on s'était
attardé sur la doctrine philosophique semée dans l'ouvrage par
Beaumarchais. Cette fois-ci, c'est l'origine même du nom du héros, et
surtout la réception publique et politique, ainsi que les mutations
subséquentes de la pièce, qui vont nous occuper : tout cela tisse, vous
le verrez, une relation particulièrement étroite avec les événements
politiques du temps.
Pour vous permettre de suivre avec plus de facilité, outre le court
argument proposé dans la notule d'origine, vous pouvez trouver le texte
complet de la version de 1787 sur Google Books, ainsi que deux
versions, celle de Malgoire
publiée en DVD (chantée en volapük à l'exception de Crook et Lafont,
mais jouée de façon « informée ») ou celle, inédite, de Chaslin
(par une équipe francophone, mais orchestralement épaisse, plus
conforme au Gluck des années 60) – je conseille celle de Malgoire.
4.
Avant Tarare
Il
m'est un peu difficile de distinguer la légende de l'histoire avérée,
cela réclamerait plus ample investigation (et excèderait quelque peu
mon sujet), mais voici toujours ce qu'on trouve autour des origines de
l'opéra de Beaumarchais.
Tout débute avec Iphigénie en Aulide
dont la création à Paris en 1774
donne le coup d'envoi. Beaumarchais rencontre à cette occasion Gluck,
sans se présenter d'abord, et l'on raconte que celui-ci aurait
identifié l'auteur à ses opinions claires sur la musique ; ils auraient
alors projeté de faire un opéra ensemble. Beaumarchais achève très vite
sa version préparatoire en prose de Tarare,
mais lorsque le livret est achevé (c'est un mois après la création du Mariage de Figaro,
en 1784), Gluck décline très poliment en alléguant son âge – que ce
soit par peu d'intérêt pour des paroles en l'air aimablement prononcées
deux lustres plus tôt, par peu de conviction envers la matière très
particulière que lui soumet Beaumarchais, ou par réelle lassitude,
personne ne pourra jamais le déterminer sauf à ce que le chevalier
Gluck ait tenu un journal intime pas encore exhumé.
Le compositeur propose en revanche de lui envoyer son élève et protégé,
Salieri. Beaumarchais le reçoit
avec
une diligence et une chaleur dont l'intéressé se souvient des
années plus tard : logé chez Beaumarchais, et visité chaque jour par
son hôte constatant l'avancée des travaux, immanquablement félicité
avec
chaleur. La correspondance de Beaumarchais montre à ce propos
un enthousiasme sincère, manifestement heureux qu'un compositeur
s'investisse dans un projet qu'il n'avait pas les moyens de mettre
lui-même en musique (malgré sa volonté première, et quelques esquisses
musicales envoyées à Salieri pour la « chanson du Nègre » dans la
refonte de 1790), reconnaissant le dévouement de Salieri, renonçant
à bien des beautés qu'il avait écrites pour rendre les scènes plus
denses (obsession de Beaumarchais, on y reviendra).
(Maquette de costume de l'équipe de Louis-René Boquet pour la
création d'Iphigénie.)
5.
L'origine de la fable
Beaumarchais, dans une intrigue de sérail à la mode (avec un sultan
cruel, une amante captive, un ami de l'intérieur…) a en réalité
emprunté le nom de Tarare au
conte (assez long) Fleur
d'Épine d'Antoine Hamilton.
Le héros y est
aussi le conseiller (plutôt que le général) d'un Calife, mais le reste
de l'intrigue et des caractères sont bien différents : Tarare y est
bien plus osé et adroit, et il y est question de vie à la Cour, de
princesse et de sorcière…
Néanmoins, Beaumarchais n'en tire pas que la phonétique à la fois
exotique,
simple et sonore : à chaque fois qu'est désigné Tarare, la mention fait
entrer le sultan Atar, homme
féroce
et sans frein (dit le programme d'époque), en fureur ; et
souvent, comme chez Hamilton, le nom
de Tarare se répète comme en écho.
Ce n'est plus dans une accumulation comique de dialogues :
L'une des premières
apparitions de Tarare chez Hamilton :
Autre exemple d'écho :
… chez Beaumarchais au contraire, l'apparition du nom de Tarare, très
fréquente, surtout dans la bouche du sultan furieux, est toujours chargée d'éclat dramatique
– elle est même à deux reprises
l'origine de coups de théâtre !
D'abord au temple, à l'acte II : le Grand Prêtre Arthenée avait prévu
de faire promouvoir son fils Altamort chef de l'armée, mais le garçon
du temple, choisi pour sa simplicité, fait un étrange lapsus, repris
par les cris d'enthousiasme du peuple et de la garde.(Difficile de
réentendre ce nom sans avoir ces chants à l'oreille, par la suite…)
[[]]
Nicolas Rivenq, Deutsche Händel Solisten, Jean-Claude Malgoire, Schwetzingen
1988.
Puis, à l'acte III, les couplets où Calpigi raconte sa triste vie sur
un mode plaisant, afin de réjouir
la Cour du Sultan et célébrer la noce forcée au sérail d'Astasie,
bien-aimée de
Tarare : le seul mot interrompt la fête en précipitant le souverain
comblé dans une fureur meurtrière (manquant d'occire ses serviteurs au
hasard dans une scène subséquente). Et, à nouveau, le nom passe sur
toutes les lèvres.
[[]]
Successivement Eberhard Lorenz, Zehava Gal, Jean-Philippe
Lafont, Anna Caleb,
Deutsche Händel Solisten, Jean-Claude Malgoire, Schwetzingen 1988.
Une belle réexploitation théâtrale du principe, donc.
Au demeurant, « tarare » est un
véritable mot, qui dispose de plusieurs significations :
il n'y a pas de relation avec la ville du Rhône, près de
Lyon d'un côté, de Montbrison
de l'autre (où ni Beaumarchais ni Salieri n'ont jamais dû mettre les
pieds), ni (malgré l'hypothèse d'Hélène Himelfarb, séduisante mais pas
vraiment concordante avec les écrits de Beaumarchais lui-même sur la
question) avec la machine
agricole (une vanneuse, alors novatrice, on en trouve des
planches dans l'Encyclopédie).
En revanche, le sens qui ne devait pas manquer de frapper les oreilles,
surtout dans ce contexte répétitif, est celui de l'interjection tarare, un équivalent de tralala
– aussi
bien pour les refrains des chansons que pour signifier « mais bien sûr,
cause toujours ». Les auteurs des huit parodies de l'ouvrage ne s'y
sont pas tompés, renommant le héros Gare-Gare, Fanfare, Bernique, et
plus proche encore, Turelure ou Lanlaire. Remplacez Tarare par Taratata
ou Lanlaire dans les extraits précédents et observez l'effet.
(Cliquez sur la carte pour l'afficher.)
Ce résultat n'était pas dû à une imprudence de Beaumarchais : il
explique en effet dans sa correspondance qu'il souhaitait voir s'il
pouvait mener le public à estimer ce
nom
qui n'était rien (ce qui cadre au demeurant parfaitement avec le propos
philosophique de la pièce) ; il revendique aussi d'avoir voulu « égayerle ton souvent un peu sombre que
l'intérêt m'a forcé d'employer » par l'apparition et la répétition de
ce nom un peu dérisoire.
Cela lui fut bien sûr reproché lors des premières représentations : non
seulement le sujet (il est vrai qu'il tient un peu du
vaudeville-au-sérail), mais aussi le nom du héros, assez peu dignes de
l'Académie Royale de Musique – où l'on jouait les œuvres sérieuses,
héritières des tragédies en musique de LULLY, continuant généralement à
reprendre les sujets mythologiques.
6.
Quel
accueil pour Tarare en 1787 ?
Je reviendrai plus tard sur la musique,
mais elle a généralement été
considérée à l'époque (à grand
tort) comme assez plate, trop peu
mélodique, sans doute parce que son geste de composition continue a
paru assez exotique en un temps où l'ariette était toute-puissante, et
où la critique ne jurait que par Gluck (avec un parti pris assez outré
qui ne laisse pas d'étonner vu les similitudes, voire les qualités
supérieures de ses collègues en exercice à paris). Sans surprise, on a
particulièrement goûté les couplets de Calpigi « Je suis né natif de
Ferrare » (fondé sur un simple balancement en 6/8 ; tout à fait
strophique, avec un refrain en sus à l'intérieur de chaque couplet –
l'une des pages les plus simples de l'opéra).
L'accueil réservé au livret
est autrement intéressant. On a beaucoup moqué ses vers mal faits ou
assez impossibles, et il est vrai que la syntaxe est quelquefois bien trop longue pour le débit
parlé, et encore plus chanté : Mais
pour moi, qu'est une parcelle, / À travers ces foules d'humains, / Que
je répands à pleines mains, / Sur cette terre, pour y naître, / Briller
un instant, disparaître, / Laissant à des hommes nouveaux, / Pressés
comme eux, dans la carrière, / De main en main, les courts flambeaux /
De leur existence éphémère. Par ailleurs, on le voit bien, en
plus de ces mots trop éloignés les uns des autres, le caractère abstrait du propos rend difficile de
suivre si on manque un mot. Quinault avait très bien théorisé (et
réalisé) le fait qu'utiliser un vocabulaire limité et des expressions
figées permettait au public de suivre même en passant à côté d'une
syllabe ou de quelques mots… Ici, même en ayant tous les mots, il faut
convoquer une sérieuse dose de concentration pour suivre – à la
lecture, ce n'est pas bien compliqué, mais au rythme distendu imposé par la présence
de musique, même avec une diction parfaite, et même en ayant
déjà lu le texte, c'est un véritable
défi !
Les contemporains ont aussi été assez dubitatifs sur l'ambition totalisante de ce drame
(intrigue héroïque très sérieuse, mais mêlées de beaucoup de pitreries,
de scènes de quiproquos, et littéralement bardé, sur ses extrémités, de
philosophie). Ainsi la Nature
devisant avec le Génie du feu des causes des rangs humains et des
caractères, de la naissance et du mérite individuel, en jouant avec des
Ombres indistinctes figurant les futurs protagonistes du drame. Même
les passages censément mélodiques se répandent en références aux
théories scientifiques existantes : Froids
humains, non encore vivants ; / Atomes perdus dans l'espace : / Que
chacun de vos éléments, / Se rapproche et prenne sa place / Suivant
l'ordre, la pesanteur, / Et toutes les lois immuables / Que l'Éternel
dispensateur / Impose aux êtres vos semblables. / Humains, non encore
existants, / À mes yeux paraissez vivants. C'est la figure
traditionnelle de l'invocation des Ombres ou des Enfers, un classique
depuis Lully (même si sensiblement moins en vogue dans ce dernier quart
du XVIIIe siècle), mais dans une forme qui ne cherche plus l'effet sur
le spectateur, et vise plutôt une sorte
de pédagogie – on pourrait quasiment parler de vulgarisation.
On a donc, comme pour Scribe, tiens donc, particulièrement admiré le
sens dramaturgique de Beaumarchais, avec
ses grands coups de théâtre, sa tension permanente, et le débat n'a pas vraiment insisté sur la
portée politique de ce tyran déchu, remplacé par un monarque
sans naissance élu pour ses vertus, ni sur la moralité faisant l'éloge
du caractère contre le rang.
Tarare produit en tout cas une
très substantielle recette, et
Grimm note même l'intérêt
extraordinaire du public dans sa Correspondance :
Les spectateurs, que l'on voit se renouveler à chaque
représentation de cet opéra, l'écoutent avec un silence et une sorte
d'étourdissement dont il n'y a jamais eu d'autre exemple à aucun
théâtre.
Les rapports du temps attestent que le concours était tel
que l'on avait prévenu qu'il était indispensable d'avoir déjà réservé,
qu'on ne laisserait pas entrer les habituels titulaires de faveurs et
d'exemptions, et qu'une garde de 400 hommes avait été dépêchée pour
contenir la foule qui se pressait pour essayer d'entrer le jour de la
création.
Les lettrés ont pu se moquer de certains aspects, mais Tarare fut un succès public assez considérable.
On trouve d'ailleurs quantité
d'arrangements de l'Ouverture, d'airs vocaux (les plus légers,
notamment Ainsi qu'une abeille
et bien sûr Je suis né natif de
Ferrare) ou d'airs de danses pour des exécutions domestiques
(violon-piano, violon-alto, etc.), des
parodies (7 dans l'année 1787, alors que la création n'avait eu
lieu qu'en août !), et même un
ouvrage de critique artistique du Salon
de peinture de 1787, consistant en un dialogue entre Tarare (l'ingénu
qui apprécie les qualités) et Calpigi (l'esthète italien informé et
exigeant). Le second volume de cette œuvre anonyme, reproduit
ci-contre, débute même avec plusieurs références directes au contenu de
l'opéra, notamment les origines géographiques des deux personnages et
le Ahi povero ! tiré du
refrain de l'histoire de Calpigi à l'acte III.
Plusieurs sources déclarent que Beaumarchais avait retiré l'œuvre de
l'affiche dès novembre, en raison d'une certaine incurie des acteurs au
fil des représentations, mais on trouve trace de 33 représentations
pour cette première série, qui s'étend jusqu'en 1788… Je ne peux pas me
prononcer, en l'état, sur les raisons de l'interruption des
représentations.
Plus encore que le contexte de la création, l'histoire des reprises est
assez fascinante, et très contre-intuitive :
7.
Quatre
reprises pour Tarare, sous
quatre nouveaux régimes politiques :
¶En 1790, ère de monarchie
constitutionnelle, Beaumarchais étoffe le final de l'ouvrage (renommé Tarare ou le Despotisme – le titre complet étant à
l'origine Tarare ou le roi d'Ormus)
en faisant régner le nouveau
souverain par le Livre de la loiqu'on lui remet, et les ordres de l'État se mêlent dans une
ronde en chantant sa louange, lui recommandant de veiller à l'équité.
On y trouve aussi de nombreux reflets des prises de position du temps :
— Tarare libère les brahmines et les bonzes
de leurs vœux, car les vrais
citoyens, ce sont les époux et les pères. (Autrement
dit, il recommande aux moines de se mettre à fricoter – écho au mariage des
prêtres.)
— Il permet le divorce à
Spinette et Calpigi (castrat devenu eunuque), le tout assorti de danses
comiques mimant la séparation de couples.
— Il accorde sa protection aux nègres(il reste une ambiguïté sur leur
affranchissement…). L'image que se fait Beaumarchais de ces peuples se
lit
dans le projet d'ariette qu'il envoie à Salieri en 1790 (en lui
fournissant un projet de mélodie tiré de sa transcription d'un air
traditionnel) :
(exemple précoce du style proto-banania)
Par ailleurs, Salieri a pour l'occasion totalement récrit l'Ouverture.
Dans cette version de 1790, Beaumarchais continue sa pédagogie en
lançant quantité de maximes dans
son final, adapté à la politique du temps : « La liberté n'est pas
d'abuser de ses droits », « La liberté consiste à n'obéir qu'aux lois
», « Licence, abus de liberté, / Sont les sources du crime et de la
pauvreté », en mettant en scène une foule désordonnée que les soldats
font doucement reculer.
Étrangement, ce n'est pas
Ignorez-vous, soldats usurpant le pouvoir / Que le respect des rois est
le premier devoir ? qui attire les réserves de Sylvain Bailly,
maire de Paris, mais Nous avons le
meilleur des rois / Jurons de mourir sous ses lois, qu'il
demande à Beaumarchais « de changer et d'adoucir » afin de permettre la
reprise.
La pièce est jouée régulièrement
jusqu'à la chute de la monarchie constitutionnelle en 1792, dans une atmosphère houleuse
(indépendamment du très grand succès
public, que les démonstrations politiques ne doivent pas
occulter), chaque parti
s'élevant pour ou contre chacun de ces tableaux (dans un beau tapage
lors des premières représentations, tradition qui ne date pas d'hier) : le loyalisme
de Tarare, la monarchie constitutionnelle, le mariage des prêtres, le
divorce, la semi-émancipation des esclaves (hardie pour les uns, timide
pour les autres), la restriction des libertés pour la paix civile… en
convoquant les grands sujets du temps, Beaumarchais fait de son opéra
un lieu de débat. Mais c'est à dessein : il a semble-t-il dépêché des
huissiers à plusieurs reprises pour contraindre les acteurs à conserver
le texte écrit.
¶ En 1795,
la Convention souhaite
reprendre la pièce (dont les décors et costumes ont coûté fort
cher), avec les aménagements nécessaires à la nouvelle situation
politique. Beaumarchais, alors en exil, s'y oppose, mais on se doute
bien que ses désirs étaient peu de chose en la circonstance. En
cherchant un peu plus de précisions, j'ai pu trouver un acte qui
atteste des négociations : Mme Beaumarchais obtient des officiels de la
Convention finissante un acte (reproduit ci-dessous, je le trouve assez
éclairant) dans lequels ceux-ci s'engagent à ne pas retenir contre son
mari les répliques qui pourraient être considérées comme offensantes,
et à prendre sur eux la responsabilité des réactions au texte de
l'opéra. Par ailleurs (et ceci paraît contradictoire), ils affirment le
principe que l'auteur pourra demander les changements de son choix, et
même rétablir le Prologue (il est vrai pas du tout gênant, sa
philosophie compromettant surtout la monarchie héréditaire). Pourtant,
il n'a pas été joué alors que Beaumarchais y tenait beaucoup ; je
suppose (sans fondement particulier, dois-je préciser) que Beaumarchais
n'a pas voulu s'attirer davantage d'ennuis alors que d'autres
acceptaient de prendre les risques. Par ailleurs, son épouse lui avait
quelques mots rassérénant sur la cause de cet abandon : « ce prologue est d'une
philosophie trop supérieure aux facultés des individus composant
maintenant l'auditoire , [...] le sublime est en pure perte » ;
peut-être s'est-il rendu à cette conclusion.
(Cliquez sur les deux premières vignettes pour les voir en
pleine page.)
C'est son ami Nicolas-Étienne Framery,
auteur de livrets de comédies à ariettes puis d'opéras comiques
(notamment avec Sacchini, et même pour son sérieux Renaud), traducteur d'opéras
italiens (dont les airs du Barbier
de Séville de Paisiello) et du Tasse, surintendant de la musique
du comte d'Artois, fondateur d'une société d'auteurs et compositeurs
dramatiques chargée du (difficile) recouvrement des droit, auteur d'un Avis aux poètes lyriques, ou De la
nécessité du rythme et de la césure dans les hymnes ou odes destinés à
la musique, aussi l'un des rares commentateurs du temps à
s'occuper précisément du contenu musical et pas seulement de sa
description littéraire, qui opère les nombreux amendements au livret.
Évidemment, une fois que le sultan s'est donné la mort, Tarare ne peut
accepter l'hommage de son peuple : «
Le trône ! amis, qu'osez-vous dire ? / Quand pour votre bonheur la
tyrannie expire, / Vous voudriez encore un roi ! » et à la
demande d'Urson « Et quel autre sur
nous pourrait régner ? », de répondre « La loi ! ».
C'est là que se produit l'inversion
étonnante : Tarare,
mettant ouvertement en cause la monarchie héréditaire, remplacée par
l'acclamation d'un homme sans titres nommé Taratata Koztužur (la
signification du mot « tarare »), n'avait pas produit de scandale
politique en 1787 – on s'est moqué de sa philosophie et surtout de ses
vers, mais on ne s'est guère récrié (semble-t-il : je n'ai pas lu tout
ce qui a été produit, ce serait un travail à temps plein, un peu
excessif dans le cadre d'une notule) contre ses opinions sur le
meilleur gouvernement des hommes.
En 1795, le public réagit vivement aux vers du cinquième acte, chantés
par un Citoyen :
Sur le tyran portons notre
vengeance, Du long abus de la puissance Tout le peuple à la fin est las.
… en l'appliquant à la Convention ! C'est-à-dire que tout
l'appareil de propagande anti-monarchique était systématiquement
utilisé, par le public, contre le pouvoir actuel (et déclinant), qui
venait de promulguer la Constitution de l'an III – dans laquelle était
prévue la réélection forcée des deux tiers des membres de la
Convention. Alors que le pouvoir voulait renforcer sa propagande en
faisant tonner l'opéra contre les rois, il offre au public l'allégorie
de son propre régime – à travers l'image de la royauté, un
comble.
Pourtant, en 1787, la censure le lisait avec attention, et Beaumarchais
sortait d'un de ses nombreux procès… mais le scandale ne s'est pas
allumé où l'on aurait cru.
C'est l'une des choses les plus intriguantes à propos de Tarare :
les royautés et l'Empire se sont assez bien accommodés de son propos
sédicieux, dont fut surtout victime, paradoxalement, la Convention.
¶ En 1802,
sous le Consulat, l'ouvrage est repris avec les modifications
politiques afférentes (c'est après la mort de Beaumarchais), puis en 1819 sous
Louis XVIII, où, comprimé en trois actes et tout à fait amputé
de ses composantes philosophiques, Tarare
reprenait sa place d'opéra sans conséquence – son héros se prosternant
à la fin devant le tyran repenti, qui lui rend son commandement
militaire et sa femme. La bonne fortune de Tarare se poursuit, sans que
j'aie connaissance des adaptations exactes, avec des reprises en 1824, 1825, 1826,
également à Londres
(1825) et Hambourg (1841),
longévité tout à fait exceptionnelle
pour un ouvrage des années 1780,
et par-dessus quel nombre de bouleversements politiques !
Même si Beaumarchais en fut la première victime, il ne faut pas croire
qu'il n'ait pas cherché à tirer parti de ces fluctuations du pouvoir ;
en 1789, briguant le poste de représentation de la commune, il souligne
dans un mémoire que Tarare
avait préparé, et même hâté la Révolution :
Ô citoyens, souvenez-vous du temps où vos penseurs,
inquiétés, forcés de voiler leurs idées, s'enveloppaient d'allégories,
et labouraient péniblement le champ de la révolution ! Après
quelques autres essais, je jetai dans la terre, à mes risques et
périls, ce germe d'un chêne civique au sol brûlé de l'Opéra.
L'influence de Tarare se mesure, outre à son affluence initiale et à
ses nombreuses reprises, au généreux amoncellement de parodies, dès les premiers mois :
créé à l'été 1787, l'opéra dispose de pas mois de 7 parodies à la fin
de l'année : Bernique ou le Tyran
comique, Lanlaire ou le Chaos,
Fanfare ou le Garde-Chasse, Colin-Maillard, Bagarre, Ponpon, Turelure ou le Chaos perpéturel –
on peut voir les références diversement précises au projet de
Beaumarchais. S'ajoute Gare-Gare
pour la reprise de 1790.
7. Le
projet de Beaumarchais
Dans les prochains épisodes, on reviendra sur les motivations de
Beaumarchais, les idéaux à l'œuvre, les conditions d'élaboration. Puis
il sera temps d'approcher de plus près la musique et son projet
étonnamment wagnérisant. Avec un peu de patience.
En cliquant sur la vignette, le tableau apparaît en HTML dans un nouvel
onglet. Facile à glisser dans Pocket !
Et sans vouloir abuser de forfanterie (tout en me vantant
raisonnablement), voilà une sélection assez exceptionnelle, que
vous ne trouverez même pas dans Cadences
! (Enfin, ce sont les programmateurs qu'il faut remercier, je ne suis que l'humble truchement de ce qui existe déjà grâce à eux. Mais je ne puis le nier, je suis fier du programme comme si c'était moi qui tenais tous les pupitres dans tous ces répertoires.)
Le code couleur désigne simplement mon propre agenda (ça prend déjà du
temps de supprimer les entrées personnelles…) – je ne vous incite pas
particulièrement à aller voir la Traviata ou la Fantastique, même si
ces soirées-là me paraissent particulièrement prometteuses en matière
d'intensité d'exécution. Le rouge peut éventuellement vous intéresser :
ce sont des places à vendre.
J'attire tout de même votre attention sur quelques manifestations
particulièrement hors du commun.
17 => Aboulker propose
toujours des bijoux de simplicité, dont le caractère direct et
l'efficacité souveraine évoquent le musical
mis dans une peau classique. Ici, d'après Boule de suif, couplé avec du
répertoire français de premier ordre (je n'ai pas le détail, mais
Chausson, tout de même !). Par le meilleur chœur de petits braillards
d'enfants du monde, et pour pas cher (15€).
18 => En exclusivité, le programmetragédie lyrique de Petibon & Amarillis, qui n'est
publié nulle part : de grands standards infernaux, mais avec le
tempérament de toujours de Petibon et sa nouvelle voix élargie,
promettent beaucoup. Scènes d'invocation de Médée de Charpentier, de
Circé (Scylla
& Glaucus) de Leclair, et des extraits de Rameau (notamment «
Tristes apprêts »), le tout agencé parmi de grandes pièces
instrumentales spectaculaires des Marin Marais.
21 => LaDeuxième Symphonie de Kurt Weill, très lyrique malgré
son évidente parenté avec les univers décadents,
est une belle œuvre de la période, jouée par l'orchestre rassemblé par
Éric van Lauwe (sans nom), toujours à la pointe des raretés. L'entrée
est libre, et les musiciens sont de très haut niveau (des
professionnels qui se produisent à titre gracieux ou des amateurs qui
ont en réalité une formation de niveau professionnel, même s'ils ont
choisi d'autres métiers). Si je n'avais pas déjà verrouillé ma semaine
avec Tristan et quelques
autres contraintes (cette symphonie n'étant pas non plus à mes yeux,
quoique fort réussie, un immanquable absolu), j'en aurais été !
24 => LeCredo de MacMillan, une des plus belles
œuvres de ce haut spécialiste de la musique chorale sacrée. Moirures
constantes et progression du discours, la beauté et la tension, actuel
et d'aspect absolument pas contemporain,
une petite merveille.
24 =>L'Europe Galante de Campra, l'acte de naissance de
l'opéra ballet (à entrées), dont la dernière production en France doit
remonter à Ambronay, il y a plus d'une dizaine d'années, et dans la
région encore davantage… En plus, les jeunes chanteurs du CRR sont les
mieux formés pour défendre ce répertoire, ce sera du niveau des
productions professionnelles qui circulent par ailleurs.
26 => Lieder orchestraux de Joseph
Marx. Là aussi, on n'entend pas ça tous les jours. Je ne suis
même pas certain que ceux-là aient été gravés au disque.
31 => Messe en ut de Cherubini.
Un grand, grand spécialiste de la dramaturgie sacrée ; il est
étrangement plus célèbre pour ses opéras, où les réussites ne sont pas
légion, alors que sa musique sacrée est hors de pair sur plusieurs
décennies.
Vous voyez aussi apparaître quelques dates de juin :
3 juin => Olympie,
de loin le meilleur opéra de Spontini,
moins hiératique et impavide que les autres, regardant davantage vers
la souplesse romantique que vers l'épure semi-belcantiste.
5 juin => The
Black Pirate d'Albert Parker, un film avec Douglas Fairbanks,
accompagné par l'improvisation préparée de Xavier Busatto (1,2,3), spécialiste non seulement de l'improvisation
sur film, mais surtout maître des grandes fresques, capable de fournir
une couleur propre à l'œuvre, de développer des motifs sur la durée… Ni
aplats indifférents, ni mickeymousing,
une belle réjouissance en perspective. (C'est au cinéma Le Balzac et
c'est pas cher.)
Voyez par exemple Le Cabinet du
Docteur Cagliari sur sa chaîne YouTube.
--
Réconfortez vos âmes, réjouissez vos oreilles !
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Saison 2015-2016 a suscité :
Vu Rigoletto à Bastille
dernièrement. Superbe soirée qui passe très bien malgré la taille de
Bastille : voix très audibles, belle mise en scène de Guth (très
fonctionnelle, rien de très neuf à part l'incarnation finale d'une
Gilda déjà morte, d'une âme rejoignant le Père en vain retenue par son
père), belle ambiance générale, et partition d'une nouveauté foudroyante pour les habitués de l'opéra
italien.
Je ne vais donc m'intéresser qu'à un détail précis (qui ne préjuge pas
de l'intérêt de la soirée, mais qui est intriguant).
A. Le rubato dans l'opéra romantique
italien
Dans ce répertoire, il est tout
à fait admis que le chanteur mène la
danse, et que le chef
d'orchestre a moins un rôle de mise en place périlleuse
d'entrées précises des pupitres (vu que chez Verdi, la plupart du temps
tout le monde joue ensemble, et sur des rythmes pas très retors, même
s'ils sont réellement étudiés contrairement à la plupart de ses
prédécesseurs romantiques d'Italie) que de suivi des inflexions des interprètes
du plateau.
Il est ainsi complètement légitime, d'un point de vue historique /
musicologique / stylistique, qu'au gré du rubato du chanteur, on étire la
mesure… Une note aiguë, une syllabe expressve, et hop, une croche
devient une noire ; un vers enflammé, et soudain le temps se resserre.
À titre personnel, je n'ai pas forcément d'avis là-dessus dans le
répertoire symphonique (cette souplesse peut être réellement utile pour
les grandes transitions), mais je remarque empiriquement mon intérêt
particulier, et plus encore dans le répertoire vocal italien, pour les
versions qui font bien sentir les appuis de la mesure et restent
finalement assez rigides dans leur tenue du tempo – ce qui pourrait
même être vu, si l'on voulait être rigoureux, comme un manque de
formation professionnelle chez le chef.
On se rappelle tous, il n'y a pas si longtemps, l'infortune de Leonard Slatkin, chef de haute volée
qui a dirigé avec aisance et précision des partitions tout à fait
complexes du vingtième siècle, contribué au rayonnement d'orchestres
jugés secondaires, se faire expulser du Metropolitan Opera de New York
parce qu'il n'arrivait / ne voulait pas suivre les fantaisies
rythmiques d'Angela Gheorghiu dans La
Traviata… Alors que le milieu considère assez unanimement
Gheorghiu comme insupportable, voire peu professionnelle, le blâme est
globalement tombé sur sur Slatkin, parce qu'en l'occurrence, on attend
traditionnellement que le chef suive au plus près les « déformations »
musicales choisies par les chanteurs, et qui varient même pendant les
représentations, au fil de la forme vocale, de l'inspiration de la
représentation.
Autrement dit, le chanteur est là pour délivrer du beau chant, le chef
est là pour lui permettre l'environnement le plus favorable à délivrer
les plus belles notes ou les plus beaux effets dramatiques, sans qu'il
se sente contraint par un aigu difficile à faire durer ou un tempo qui
lui interdise de préparer la contre-note. Pressentir les intentions du
soliste est aussi important que de donner les bons départs – car ils ne peuvent être bons dans l'absolu,
ils sont seulement en accord avec le soliste, ou à côté (et le public
blâmera rarement le chanteur pour étirer la mesure, s'il délivre de
beaux aigus et une incarnation généreuse).
On voit aisément pourquoi, dans ce cas, le répertoire verdien est
largement dominé, en nombre, par des chefs (beaucoup d'italiens) qui ne
dirigent pas de répertoire symphonique et qui n'ont pas forcément de
grande notoriété propre – à part Evelino Pidò, souvent mal-aimé des
mélomanes « spécialistes » (justement, je l'aime beaucoup parce qu'il
est très direct, peu de rubato excessif
chez lui, même s'il en maîtrise toutes les clefs).
Au demeurant, en Italie, de la même façon qu'on est ailleurs chef de
chœur avant de devenir chef d'orchestre, on est quelquefois suggeritore (souffleur) avant d'être chef – il
faut une solide formation solfégique pour donner en avance les entrées,
et encore plus pour anticiper les imprévus de la scène ou de
l'inspiration des chanteurs.
Problèmes de départ à l'Opéra de Paris ?
B. Nicola
Luisotti, son plateau, leurs libertés
Tout cela, je ne le découvrais pas ce soir-là. Mais il est vrai que
j'ai peu eu l'occasion, occupé de raretés (ou de répertoires dont je
trouve la plus-value en salle plus gratifiante pour ma contentement
personnel, comme la tragédie lyrique ou les grosses machines
décadentes), d'aller entendre ce répertoire en salle ces dernières
années.
Pour L'Elisir d'amore,
c'était avec l'ensemble sur instruments d'époque Opera Fuoco, donc d'une tradition interprétative à
l'agogique très régulière – j'avais trouvé ça
enthousiasmant, et notamment par sa qualité motorique (pas beaucoup
d'extravagances à attendre du côté de l'élasticité du tempo). Pour les Puritains,
Evelino Pidò, toujours assez régulier dans sa métrique, dirigeait. Pour
Aida à
l'Opéra Bastille, il y a deux saisons, l'œuvre est déjà fort loin
des standards belcantistes (donc beaucoup moins légitimement sujette à
ce type de traitement), et Daniel Oren ne s'y prêtait pas
particulièrement non plus.
Quoi qu'il en soit, même conscient de ces attendus, ce à quoi j'ai
assisté m'a stupéfait.
Nicola Luisotti, le chef en
cette première partie de série, dispose ici d'un orchestre assez large
(sept contrebasses, pour du moyen-Verdi, c'est assez considérable, la
Fenice ne devait pas avoir une fosse prévue pour accueillir ce genre
d'extravagance wagnérisante en 1851 !), et en fait plein usage :
beaucoup d'accompagnements de récitatifs, prévus pour être des
ponctuations, sont élargis sous sa battue comme un accompagnement
majestueux d'arioso, lorsque le texte est un peu solennel. Pas du tout
monde mon genre (plutôt discursif et sec), mais superbement (et très
judicieusement fait).
Subséquemment, on ne peut pas attendre la même précision d'un tel
orchestre que d'un quatuor à cordes, c'est l'évidence.
Mais tout de même, l'étirement des mesures était assez spectaculaire :
les trois solistes prenaient leurs aises. Dans Veglia o donna, les croches
pouvaient devenir des croches pointées, des noires, voire davantage, de
façon assez harmonieuse du point de vue de la ligne de chant, mais
particulièrement arbitraire du point de vue des équilibres du rythme,
sans cesse mouvants au sein de la même mesure.
De ce fait, malgré leur grande réactivité (le plus souvent ensemble,
tout de même !), l'orchestre était régulièrement décalé, contraint à
une anticipation manifestement erratique. Pour les accords de ponctuation,
c'est même systématique, on voit le chef attendre que le chanteur ait
fini son phrasé, si bien que les attaques de l'orchestre sont toujours
trop tard, molles et pas toujours bien ensemble.
Et au fil de la soirée, le principe apparaît : manifestement, tout le
monde se fiche comme d'une guigne de chanter en rythme ou d'être
ensemble. À plusieurs reprises, j'ai l'impression
d'entendre du musical (où il
est de coutume de ne pas chanter sur le temps, mais juste avant ou
juste après, pour procurer une forme de déhanché à une musique simple)
: les chanteurs ne cherchent même pas à tomber sur le temps, ils
chantent leur ligne comme ils le souhaitent, l'orchestre suit vaguement
leur tempo… Ce n'est pas gênant du tout, les harmonies sont simples de
toute façon, et cela procurerait au pire de petites appoggiatures pas
très dissonantes ; mais dans le milieu du classique, où l'exactitude
rythmique est une religion vaguement fanatique, et chez des interprètes
de ce niveau, je suis très surpris.
À l'acte III, j'ai même l'impression que l'orchestre lui-même ne
cherche plus à jouer ensemble, les attaques sont presque simultanément
décalées. Là aussi, j'ai trouvé ça tout à fait véniel sur le plan du
résultat, mais c'est tellement étrange eu égard à leur formation et
leur niveau !
Évidemment, le sommet (mais ça, j'y étais davantage préparé) provient
des moments purement glottophiles :
¶ La donna è mobile,
écrit pour s'enchaîner avec le thème qui continue à parcourir
l'orchestre, est arrangé pour
s'arrêter et laisser la place aux applaudissements (c'est
beaucoup moins gênant que dans Tosca
ou Turandot, où de superbes
transitions sont sacrifiées, et ça permet au moins que la musique ne
soit pas couverte). Il n'empêche que là aussi, pour un milieu où l'on
sanctifie les partitions Urtext…
¶Olga Peretyatko décide de lancer une contre-note à la fin du
trio de l'orage. Pour ce faire, elle prend une grosse respiration au
milieu du mot (lor perdona[…]A-TE !),
prend ses appuis, suffisamment longtemps pour que l'orchestre joue le
dernier accord (et puis ça va vite à ce moment, ça enchaîne sur l'orage
orchestral) et même le premier de l'orage, et lance son contre-ré alors
qu'on est déjà passé à contre chose. Dans ce répertoire, une fois
encore, c'est admis, mais je trouve ça assez impoli en fait – ce serait
un méchant Donizetti sérieux, je ne dis pas, mais un bijou aux effets
remarquablement écrits comme Rigoletto
: le chanteur sort sa note à tout coût, même si ce doit ruiner l'effet
de la partition.
Là encore, je ne les blâme pas : c'est une part du cahier des charges,
et chanter des rôles aussi périlleux en direct dans une si grande
salle, on peut difficilement exiger la perfection. Mais, d'une part, je
trouve fascinant qu'on chante Richard Strauss plus en rythme que Verdi,
d'autre part c'est surtout la manifeste
indifférence vis-à-vis de l'exactitude qui frappe. Le problème
n'est pas de se rater, on s'en moque, franchement, tant que le geste
mélodique / vocal / orchestral / harmonique / dramatique reste dans
l'esprit ; mais considérer que jouer à peu près est suffisant, voilà
quelque chose que je n'avais pas senti jusqu'ici, à la vérité – des
interprètes modestes en solfège ou emportés par leur enthousiasme,
souvent en revanche. Je n'avais jamais remarqué que ce puisse quasiment
être un a priori en jouant
cette musique.
État de la musique de Verdi à l'acte III.
C.
Représentation & glottologie
Quelques remarques sur ce qu'on pouvait entendre autrement :
¶ Quinn Kelsey (Rigoletto)
remarquable, mais la voix, typiquement anglophone-non-britannique, est
placée assez en arrière, très peu
mordante. C'est un problème dans les grands éclats, et cela
l'amène à être couvert si l'orchestre joue fort. Par ailleurs très
timbre, particulièrement moelleux, mais d'un grain absolument pas
lisse, vraiment adéquat pour le rôle.
¶ Effet acoustique étonnant :
au début de la soirée, la voix semble
détoner, mais on n'entend rien de tel dans ses retransmissions,
comme si une partie seulement du timbre était favorisée par instant, et
déséquilibrait les harmoniques, faisant entendre une autre note. C'est
un phénomène qui n'est pas si rare dans les grandes salles – selon
l'emplacement, la voix peut sonner faux à cause des harmoniques
sélectionnées par l'acoustique, alors que de près, le chanteur est
parfaitement juste.
¶ Après un grand émerveillement en découvrant Olga Peretyatko (Gilda) à l'époque
où elle passait les concours, je confesse avoir été sans cesse déçu
depuis son superbe Rossignol
de Stravinski avec Lepage et Ono. Syndrome Damrau-Yoncheva : en se spécialisant dans
le belcanto, elle en a pris les manières à la mode (voix plus
postérieure, recherchant le moelleux). Elle ne s'est pas du tout
élargie de façon spectaculaire (et dangereuse) comme les autres, mais
elle y a perdu son éclat brillant, son mordant, devenant une jolie voix
lisse parmi d'autres. Ce soir confirme ce que j'avais entendu dans les Puritains,
mais malgré le volume limité, il faut admettre qu'elle passe sans
difficulté dans Bastille.
La fait étonnant, la concernant, tient à ses trilles, qu'elle déplace à la tierce ou
à la quarte, sur la note supérieure de l'accord (avec un
battement à un ton d'intervalle, traditionnel)… autrement dit,
lorsqu'un trille advient, elle attrape la note (juste) la plus proche
dans l'aigu, et y fait son trille… je ne m'explique pas pourquoi (ça
brise la ligne et n'est pas particulièrement spectaculaire, en plus de
n'avoir aucune justification écrite ou stylistique).
¶ Régulièrement entendu Michael
Fabiano (le Duc) dans ces rôles du répertoire italien, mais en
retransmission, où la voix évoque le rayonnement de Richard Leech. En
vrai, l'effet est très différent : ce n'est pas un lyrique relativement
léger comme il semblait, mais une voix d'une puissance incroyable, d'un
impact extrêmement percutant ; on y perçoit bien quelques moirures
façon Leech, mais c'est surtout la technique et la charpente, très
franches, métalliques, comme un cri d'acier, qui frappent, très
parentes de ce que le disque nous a laissé de Richard Tucker.
L'élégance disparaît aussi en salle : tout est chanté en voix pleine
(quitte à laisser les notes les plus aiguës un peu serrées), très fort,
la plupart du temps – on sent l'ivresse, assez communicative
d'ailleurs, à remplir l'espace de sa voix.
¶ Visuellement, la mise en scène de Claus
Guth a (un peu) fait parler d'elle à cause de son décor (pas du
tout simple, comme j'ai pu le lire) figurant un carton, mais
extrêmement mobile, figurant par un système de panneaux tous les lieux
parcourus. Ce n'est vraiment pas la lecture la plus radicale de Guth,
même pas véritablement une transposition (beaucoup d'éléments évoquent
l'époque indiquée par le livret, même si bien d'autres sont plus
récents ou intemporels), et la direction d'acteurs, bonne, ne ménage
rien d'original. Mais quand on joue sur un tel velours dramatique (les
équilibres de la pièce d'Hugo assez exactement respectés et Piave
jamais bavard), on n'a pas besoin de davantage.
Le seul moment un peu neuf (et
remarquable) tient dans la mort de Gilda : au lieu que les deux
personnages soient cloués au sol (elle meurt, il la soutient), Gilda
traverse la scène et dépasse dans un rai de lumière son père, qui la
suit en vain ; c'est ainsi la
poursuite abstraite de l'âme qui est figurée, et qui d'un point
de vue pratique libère les mouvements des acteurs. Bien trouvé.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Discourir a suscité :
… et avant le disque (publication d'ici un an). Comme promis, voici un petit bilan de la partition après écoute, de la soirée aussi, avec quelques questions sur l'état du chant baroque français aujourd'hui – et même des propositions de solutions. The notula to read, en somme.
Pour ceux qui auraient manqué la première partie, elle se trouve là ; j'y ai adjont, pour plus de commodité, cette seconde partie.
4. Après la représentation : état de la
partition
Quelques compléments à l'issue du concert du Théâtre des Champs-Élysées.
¶ Les coupures opérées par Joliveau
accentuent le schématisme de l'action et des psychologies, dans un
livret qui était déjà extrêmement cursif chez Quinault – ce sont encore
Phinée (le rival) et Méduse qui ont le plus d'épaisseur, et le
raccourcissement (mêlé d'interventions de circonstance et de
galanteries pastorales ou virtuoses tout à fait stéréotypées pour 1770)
ne font qu'accentuer ces manques. Ce n'est pas de côté-là qu'il faut
chercher le grand frisson.
¶ Les LULLYstes
ont pu constater avec effroi, pour ne pas dire avec colère, que le « Persée
de Lully version 1770 » ne contenait
finalement pas grand'chose de LULLY
: les récitatifs (certes, c'est le plus important),
quelques airs (arioso de Céphée, scène de Méduse) réorchestrés (plus de
cordes, et beaucoup de doublures de vents pour épaissir la pâte, cors
notamment), et telle ou telle portion (chœurs de l'acte IV-V, là encore
renforcés orchestralement par l'ajout de fusées de violon). Mais,
globalement, les parties instrumentales (même dans les accompagnements
des parties originales, hors récitatifs) sont toutes neuves, et
l'essentiel des airs et ensembles sont aussi remis au goût du jour. Il
y surnage certes un peu de LULLY (l'acte III, qui contient
les hits de Méduse et
Mercure, a été assez peu touché contrairement aux autres), mais l'opéra
sonne comme un opéra des années 1770 à 1800 (assez neuf pour 1770,
même).
Le parallèle le plus honnête serait sans doute avec leThésée de Gossec, qui en partage bien des
recettes musicales (dont le spectaculaire traitement des chœurs de
combat hors scène).
On voit bien le problème de vendre un spectacle « Persée
de Dauvergne-F.Rebel-Bury avec des bouts de Lully réorchestrés »,
surtout avec notre réflexe de valoriser la singularité de l'auteur,
mais mettre en avant le nom de LULLY était
très trompeur, et avait d'autant plus de quoi désarçonner les
auditeurs qui n'y auraient pas prêté garde… qu'il s'agit d'une
esthétique d'un siècle
postérieure !
¶ L'effectif est déjà celui du
Rameau tardif (Boréades)
ou de la tragédie lyrique « réformée » d'après Gluck : adjonction de 2
clarinettes et de 2 cors à la nomenclature (2 traversos, 2 hautbois, 2
bassons). Le nombre de cordes sur scène est plutôt important (14
violons, 6 altos, 6 violoncelles, 2 contrebasses), mais c'était aussi,
en réalité, le type de nombres présents du temps de LULLY
(voire supérieurs) – même si on le joue désormais avec des proportions
plus réduites (à ma grande satisfaction). Le contraste de ce point de
vue relève donc de l'illusion d'optique.
¶ Le continuo est en train de
disparaître : le clavecin accompagne bien sûr les récitatifs de la main
de LULLY (avec un violoncelle), mais ne double pas tout le
temps l'orchestre. Bien sûr, sa présence n'est jamais indiquée
explicitement sur les portées, mais c'est bel et bien l'époque où il
disparaît progressivement : il peut rester en fond (beaucoup
d'ensembles spécialistes adoptent désormais, à l'exemple de Jacobs, le
pianoforte à la place, pour raffermir le son d'orchestre), mais n'a
plus du tout la même fonction d'assise, considérant les carrures
beaucoup plus régulières (batteries de cordes fréquentes, c'est-à-dire
le même rythme égal répété en accords). De fait, il devient facultatif,
et chez Haydn ou Gossec, il n'est plus véritablement nécessaire – même
s'il peut encore figurer, plus ou moins à la fantaisie du compositeur
ou des interprètes, pour ce que j'en vois dans les disques (je n'ai pas
creusé les contours exacts de l'historicité de cette pratique).
¶ Musicalement, le contraste est plus frappant à l'intérieur des actes
(et pas seulement entre les parties originales et les parties récrites)
qu'entre eux : le style disparate qu'exposent Dauvergne, F. Rebel et Bury est assez comparable d'un acte
à l'autre.
Les danses, dont plus aucune
n'est de LULLY, ont un aspect
martialet tempêtueux assez
étonnant, qui ne laissent quasiment pas de part à la galanterie ; un
air de Persée et la grande tirade de Vénus tirent un peu plus sur la
pastorale pour l'un, l'air galant pour l'autre (malgré son propos
solennel, celui de célébrer les commanditaires !), mais globalement, on
se situe plutôt du côté des plus mâles portions du Grétry de Céphaleet Procris ou du Gossec du Triomphe de la République. Elles font au demeurant partie
des plus réussies que j'aie entendues dans ce style – je crois bien que
j'aime davantage ça que les belles danses un peu plus décoratives de LULLY
(magnifiques, ne me faites pas dire autre chose).
¶ Au chapitre des étrangetés réussies, les parties autonomes et thématiques des
violoncelles en certaines occasions (jusqu'ici, le baroque les
réservait à l'assise de la ligne de basse, fût-elle vive et marquante)
; ou bien cet air vocalisant final chanté par Persée comme un héros
ramiste… mais accompagné d'un tapis
choral qui évoque plutôt les airs de basse des deux Passions de
Bach…
¶ En fin de compte, l'aspect général ressemble à du Gossec (oui, vraiment proche de Thésée, mais avec des mélodies plus
inspirées et un sens du drame plus exacerbé), où persistent les beaux
frottements harmoniques de Rameau
(le milieu du XVIIIe siècle étant plus audacieux harmoniquement, en
France, que la période qui a suivi). Un très beau mélange, que j'ai trouvé
pour ma part tout à fait enthousiasmant : plutôt qu'à un LULLY
du rang, on a droit à une partition de premier plan de la « quatrième école » de tragédie en musique, qui combine, de mon point de vue, tous les avantages de la période :
drame exacerbé (façon Danaïdes
de Salieri), danses très franches et roboratives (façon Triomphe de la République de
Gossec), éclats tempêtueux saisissants (façon Sémiramis
de Catel), harmonie ramiste (façon Boréades,
un langage qui n'est plus de mise dès Gluck), des ariettes virtuoses
étourdissantes (là aussi, encore un peu ramistes, façon final de Pygmalion), mais sans les longueurs
galantes (ni les fadeurs compassées dans les moments dramatiques) qui
font souvent pâlir les opéras de cette période face à LULLY.
Évidemment, la prosodie n'est pas du même niveau, mais ce demeure un
opéra remarquablement réussi.
J'ai sans doute eu l'air un peu sérieux en décrivant ses écarts par
rapport à l'original, mais le résultat, même en révérant LULLY,
était particulièrement réjouissant, peut-être davantage même que
l'original – car plus concis, moins prévisible aussi, considérant sa
nature hétéroclite.
5. Après
la représentation : quels moyens aujourd'hui pour jouer la tragédie en
musique ?
Bien sûr, avant toute chose, il faut souligner combien l'offre, qui était à peu près nulle
(en quantité comme en qualité) il y a 30 ans, est aujourd'hui généreuse, les nouveautés continuant
à pleuvoir (même si ses anciens défricheurs émérites comme Herreweghe,
Christie, Gardiner, Minkowski… sont partis enregistrer Brahms ou
rejouer à l'infini leurs propres standards – Niquet le fait
aussi, mais en supplément et non exclusivement).
Chose particulièrement significative, les exhumations sont généralement adossées à des financements discographiques
qui permettent de documenter le répertoire pour ceux qui n'habitent pas
à côté de la salle de concert.
En matière d'interprétation
aussi, on a beaucoup exploré, et les continuistes capables de réaliser
des contrechants riches et adaptés à chaque caractère sont désormais
légion. Néanmoins, je remarque quelques réserves récurrentes, qui
étaient rares il y a 15 ans.
Bref, il y a tout lieu de se féliciter de la situation ; j'ai souvent
écrit ici que nous vivons un âge d'or
pour le lied, jamais aussi bien chanté (et notamment sous l'influence
des recherches baroqueuses), de façon aussi précise et expressive (la
comparaison avec les grands diseurs d'autrefois est même assez cruelle,
tant leur rigidité éclate, quelle que soit la beauté de la voix ou la
science rhétorique). On pourrait presque être tenté de dire la même
chose pour le baroque… et pourtant, par rapport aux deux premières
vagues de découvertes dans le répertoire français (de la fin des années
80 au début des années 2000), quelque
chose manque.
Mercredi soir, donc, nous disposions d'un
des meilleurs ensembles spécialistes et du meilleur du chant francophone pour
servir l'œuvre.
¶ Le Concert Spirituel était
particulièrement en forme : son empreinte sonore caractéristique, plus
ronde que d'ordinaire chez les instruments d'époque, était aussi
caractérisée ce soir-là par une homogénéité que je n'avais pas toujours
noté en concert (de petits trous ou des inégalités ponctuelles dans le
spectre sonore) ; le niveau semble
avoir (encore) monté, et en plus de conserver ses qualités, il
sonne avec autant d'assurance que dans ses meilleurs studios. La
direction d'Hervé Niquet en
tire chaleur et engagement constants, c'est formidable, et de ce point
de vue, nul doute, instrumentalement
ce répertoire n'a jamais été aussi bien servi qu'aujourd'hui.
¶ Mathias Vidal est le plus
grand chanteur francophone actuel chez les Messieurs (je suppose que
chez les dames, l'honneur reviendrait à Anne-Catherine Gillet), et le
confirme encore : le grain de la voix n'a pas la pureté des chanteurs
les plus célébrés, mais c'est pour permettre une franchise des mots et
une vérité prosodique extraordinaires (à l'inverse des voix parfaites
qui s'obtiennent par un reculement des sons et un nivellement des
voyelles), une éloquence, une urgence de tous les instants. Non
seulement le texte est toujours très exactement articulé, mais il est
aussi en permanence appuyé avec justesse, et pour couronner le tout
ardemment incarné – trois qualités très rarement réunies, et à peu près
jamais à ce degré, chez un même interprète. (Car il est possible
d'avoir les bons appuis avec un texte peu clair ou des apertures
fausses, ou en de disposer de tout cela sans en faire un usage
expressif particulier, comme les grands anciens des années 50…)
Son principal défaut était finalement que la voix sonnait un brin
étroite, limitée en volume. Ce n'est plus du tout le cas, et comme si
la bride avait lâché, Vidal tourne le potentiomètre à volonté lorsque
l'expression le requiert, dominant ses partenaires et l'orchestre. J'attends
avec impatience son Parsifal dans la traduction française de Gunsbourg.
Le
contraste avec le reste de la distribution est d'autant plus
spectaculaire. Elle est loin d'être mauvaise, mais comment se peut-il
que le français soit aussi peu intelligible chez des spécialistes
francophones de format léger ? Ce seraient des wagnériens
hongrois, je ne dis pas, mais en l'occurrence…
Deux grandes catégories dans cette distribution :
¶ Ceux qui ont les atouts idéaux de leurs rôles mais ne sont
manifestement pas sollicités par le chef sur la question de la
déclamation.
– Hélène Guilmette, favorise
davantage la netteté légère de son timbre que l'ampleur, la rondeur et
le moelleux (propre aux francophones américains) qu'elle peut
manifester autre part, et se coule parfaitement dans le rôle. Mais les
phrasés ne sont pas réellement déclamés, simplement joliment chantés,
alors qu'elle est une grande mélodiste par ailleurs ; il n'aurait pas
fallu lui en demander beaucoup pour qu'elle fasse quelque chose de plus
éloquent d'Andromède !
– Jean Teitgen (Céphée, le
père d'Andromède) a déjà fait frémir de terreur les amateurs du genre,
en Zoroastre de Pyrame
et surtout en Amisodar de Bellérophon
; pourquoi, dans ce cas, se contente-t-il ici de chanter (de sa voix de
basse d'une densité et d'une portée extraordinaires) tout legato, en belles lignes égales,
quand il sait si bien mettre les mots en valeur dans d'autres
circonstances ? De vraies basses nobles françaises, il n'y a que
Testé (dont l'émission est parente) et, dans un autre genre, Varnier et
Courjal, qui soient de cette trempe, aussi bien vocale
qu'interprétative…
– Tassis Christoyannis (Phinée,
le rival), dont on dit toujours le plus grand bien ici pour son
mordant, son intensité, sa voix impeccable et sa diction parfaite, que
ce soit dans Salieri, Grétry, David, Verdi ou Gounod, est certes moins
habitué au répertoire du XVIIe siècle (or il dispose essentiellement
ici de récitatifs de LULLY), mais semble déchiffrer
(quelques détails pas très propres) et chante lui aussi de façon très
homogène et égale, sans exprimer grand'chose… Vraiment étonnant de sa
part, comme s'il avait été laissé à l'abandon dans un style (à peine)
différent.
– Cyrille Dubois (Mercure) est
le seul à être égal à lui-même, avec son étrange voix, étroite et
grêle, mais d'un grain très particulier. Sa diction est fort bonne,
mais là aussi, assez inférieure à ses propres standards – son Laboureur
du Roi Arthus crissait des
mots crus, tout à fait saisissant.
Eux semblent victimes d'un absence de soin porté à la diction (Christie
le faisait, Rousset le fait, les autres attendent un peu qu'on fasse le
travail pour eux), peut-être d'un nombre de répétitions réduit, d'une
étude pas assez précise de leur partie…
¶ Les autres sont limités par des caractéristiques plus inhérentes à
leur technique.
– Chantal Santon-Jeffery, en
Vénus, rôle élargi par Joliveau, confirme une évolution préoccupante ;
je me rappelle avoir été très séduit lorsque je l'ai découverte (en
salle, me semble-t-il), dans du baroque français sacré, où la voix
était franche et la diction parfaitement acceptable (ce doit pourtant
faire à peine plus de 5 ans). Désormais, est-ce l'interprétation
occasionnelle de rôles plus larges (des parties écrasantes dans les
Cantates du Prix de Rome, ou même Armida de Hadyn, partie plus vocal), ou, comme je le crains,
plutôt le moment de sa vie où la voix change, mais les stridences ont
augmenté, et surtout le centre de gravité de la voix a complètement
reculé, avec une émission (légèrement dure mais très équilibrée)
devenue flottante, quasiment hululante pour ce répertoire. En plus,
l'effort articulatoire paraît très (inutilement) important (peut-être
parce que la nature de la voix est un peu trop dramatique pour ce
répertoire) pour des rôles à l'ambitus aussi réduit et à la tessiture
aussi confortable.
Restent deux options : reprendre la technique en main, chercher la
netteté et l'antériorité plutôt que de sauver à tout prix le timbre au
détriment de tous les autres paramètres ; ou bien se tourner vers un
autre répertoire, sa voix évoluant clairement vers davantage de largeur
(mais j'ai bien conscience que lorsqu'on est chanteur, on ne choisit
pas, et vu qu'elle a ses réseaux déjà constitués, pas sûr que ce puisse
changer si facilement). En l'état en tout cas, impossible de sasisir un
mot de ce qu'elle dit, ce qui est un peu incompatible avec ce
répertoire.
– Marie Lenormand (Cassiope),
égale à elle-même : comme Michèle Losier (qui est plus phonogénique),
son émission typiquement américaine (plus en arrière, beaucoup de
fondu) nuit à son impact physique et à sa déclamation (mais dans le peu
qui reste du rôle, elle demeure au-dessus de tout reproche, ce n'est
pas inintelligible non plus).
– Katherine Watson (Mérope),
étrange choix pour une jalouse, même si la refonte de Joliveau gomme sa
participation néfaste, file un mauvais coton : la voix devient de plus
en plus minuscule et de moins en moins timbrée… il ne s'agit presque
plus de chant d'opéra, dans la mesure où le timbre est « soufflé » et
où la projection est quasiment celle de la voix parlée… J'en ai
souvent dit du bien ici, parce que j'ai toujours cru que c'était – la
faute des programmes qui ne les mettaient jamais dans l'ordre, j'ai
vérifié – Rachel Redmond, que j'aime beaucoup en revanche (minuscule,
mais le timbre est net et focalisé) ; ce doit être la première fois que
j'entends l'une sans l'autre ! Même si je n'ai donc
jamais été très enthousiaste, je trouve que dans un rôle aussi modeste,
ne pas faire sortir la voix n'est pas un très bon signe – très facile à
dire de mon siège, mais ajouté à l'absence à peu près généralisée de
souci déclamatoire (chez elle aussi), cela finit par nuire
collectivement à l'œuvre et au genre.
– Enfin Thomas Dolié (Sténone),
grand sujet de perplexité : je l'avais beaucoup aimé lors de ses
premiers grands engagements, au début des années 2000 (avant sa
consécration aux Victoires de la Musique, bizarrement sans grand effet
sur sa carrière, qui reste essentiellement confinée à des seconds rôles
réguliers), et en particulier dans le lied, où l'assise grave du timbre
et la sensibilité au texte produisait de très belles choses pour un
aussi jeune chanteur, et pas d'origine germanophone. Son Jupiter dans
Sémélé était très respectable également – même s'il s'agissait, comme
d'habitude dans ce répertoire, d'un baryton et non d'une réelle basse
comme on pourrait l'attendre ici.
Mais depuis un moment, la construction de la voix à partir du grave lui
joue des tours : depuis le second balcon, il était littéralement
inaudible dès que l'orchestre jouait, toute la voix restait collée dans
une émission extrêmement basse (dans le sens du placement, pas de la
justesse qui est irréprochable) ; depuis le parterre, et surtout
lorsque sa partie s'élargit dans la seconde partie, on entendait
beaucoup plus d'harmoniques (les harmoniques, justement, sont toutes
redirigées vers le bas de la salle, c'est très étrange, sans doute à
cause d'une impédance exagérée), et la conviction était perceptible –
l'engagement de
l'artiste finissait par donner vie au personnage et lever une partie
des
préventions. Néanmoins, qu'une articulation aussi lourde et opaque
produise aussi peu de son explique sans doute, d'un point de vue
pratique, la limitation de ses emplois : il n'est pas suffisament
adapté stylistiquement à ce répertoire pour tenir des premiers rôles,
et il n'aurait pas le volume suffisant pour tenir des rôles de baryton
dans des opéras du XIXe siècle. Encore une fois, la construction de
voix trop tôt couvertes, très en arrière, bâties à partir des graves et
non des aigus, provoque des résultats bouchés et difficiles à
manœuvrer. Ce peut donner l'illusion de l'ampleur dramatique au disque,
mais c'est toujours frustrant, en salle, par rapport à une voix
nasillarde qui sonnera infiniment plus ample (syndrome Mime, quasiment
tous sont plus sonores que les Siegfried de nos jours…).
À titre personnel, quitte à avoir de petits volumes, je choisis des
émissions libres et intelligibles, comme Igor
Bouin (vraiment minuscule) ou Ronan Debois (pas si mal projeté au demeurant !) ;
qu'on ait ce type de caractéristiques pour chanter les Russes ou
Wagner, soit, mais dans de la tragédie en musique, il ne paraît pas
logique que la voix paraisse aussi (inutilement) étrangère à l'émission
parlée.
Il n'y avait donc pas de mauvais chanteurs, mais ils semblent avoir été
peu (pas) préparés sur la question de la diction (voire, pour certains,
avoir peu lu leur partie), et un certain nombre dispose de
caractéristiques qui peuvent trouver leur juste expression ailleurs,
pas vraiment adaptées à ce répertoire.
J'ai de l'admiration pour Marie
Kalinine : elle incarne exactement le type d'émission que je
n'aime pas (fondée d'abord sur un son très couvert et sombré, et pas
sur la différenciation des voyelles ou sur la juste résonance
efficace), et pourtant elle s'efforce, saison après saison, de se
fondre dans les styles avec le plus de probité possible – peu de
Santuzza peuvent se vanter de faire des LULLYstes potables,
et inversement. Par ailleurs, son carnet en
dessins, drôle et attachant, laisse percevoir une conscience très
franche de son art et une absence radicale de prétention, ce qui ne
fait que la rendre plus sympathique.
Je ne peux pas dire que sa Méduse m'ait séduit (déjà, quel dommage que
Bury l'ait confié à une femme, alors que la voix de taille ou
basse-taille campait immédiatement le caractère !), mais elle est avant
tout desservie par le diapason, ce qui me permet (merci Marie Kalinine
!) d'aborder une question que je me pose depuis longtemps et que j'ai
pas vraiment eu l'occasion de développer jusqu'ici.
On entendait essentiellement Zachary
Wilder (Euryale)
dans les ensembles, difficile de mesurer l'étendue de ses talents :
issu du Jardin des Voix, j'ai été jusqu'ici très
impressionné par ses retransmissions, un beau ténor libre et lumineux
(et au français parfait)
comme l'école américaine en produit régulièrement depuis Aler et Kunde.
En salle, la rondeur du timbre n'était pas équivalente et la projection
limitée, mais on sentait bien que, dès que la partie s'élevait un peu
dans l'aigu, toutes ses aptitudes revenaient (d'où sa meilleure
adéquation dans les retransmissions de Rameau). Dans un Hérold, ça
aurait sans doute fait beaucoup plus d'étincelles, la tessiture basse
éteignant mécaniquement le timbre. Ce qui rejoint la même remarque que
pour Marie Kalinine, donc.
J'ai le sentiment désagréable d'avoir paru assez négatif alors que j'ai
finalement tout aimé (peut-être moins la grande tirade de Vénus, déjà
pas la plus grande trouvaille de Dauverge, par Chantal Santon, vu que
le texte était impossible à suivre et la voix pas adéquate non plus),
de l'œuvre aussi bien que du résultat interprétatif – avec la petite
frustration d'un manque de déclamation, mais avec des artistes de ce
niveau (et quelques-uns qui jouaient vraiment le jeu), ce n'est pas une
grande mortification non plus.
Je suppose que c'est le principe même d'entrer dans le détail qui met
en valeur les petites réserves : souligner tout ce qu'on a (de belles
voix qui chantent juste et avec implication) est tellement évident
qu'on entre dans d'autres. Et puis il y a mes marottes (probablement
plus fondées que pour Wagner) sur la mise en valeur du texte, que tous
les contemporains décrivaient comme primant sur la musique dans les
techniques de chant (les français ayant la réputation de hurleurs) ;
dans l'absolu, c'est bien chanté tout de même. [Disons qu'à volume
sonore tout aussi modeste, on pouvait avoir des couleurs vocales plus
libres et séduisantes, un texte énoncé avec plus de naturel.]
Illustration : Mathias Vidal, grand-prêtre de la diction dans un
petit couvent, tiré d'un cliché
de Jef Rabillon.
6. État
des lieux du chant baroque français
Pour le chant baroque dans l'opéra seria,
un point a déjà été partiellement réalisé là.
Cette soirée donne l'occasion de mentionner quelques évolutions.
Le niveau des orchestres (et en
particulier des orchestres baroques, de pair aussi avec la
spécialisation des facteurs, je suppose) a considérablement augmenté au fil du XXe
siècle, et il est assez difficilement contestable que dans tous
les répertoires, on entend aujourd'hui couramment des interprétations
immaculées de ce qui était autrefois joué un peu plus à peu près, que ce soit en
cohésion des pupitres, en précision des attaques, en célérité, en
justesse.
La voix n'a pas les mêmes
caractéristiques mécaniques et c'est sans doute pourquoi elle
est beaucoup plus tributaire
de l'air du temps, des professeurs disponibles, de la langue d'origine
des chanteurs.
Au début de l'ère du renouveau
baroque français, de la moitié des années 80 à celle des années 90, le
vivier était constitué essentiellement de spécialistes, formés pour
cette spécialité par Rachel Yakar (pour la partie technique) et William
Christie (de façon plus pratique), de pair avec une galaxie de
professeurs qui officiaient pour ceux qui n'étaient pas au CNSMDP (ou à
l'Opéra-Studio de Versailles), voire de « rabatteurs » (Jacqueline
Bonnardot, quoique pas du tout spécialiste, envoyait certains talents à
Christie, m'a-t-il semblé lire).
Autrement dit, les gosiers qui chantaient cette musique
étaient spécifiquement formés à cet effet (d'où la mauvaise
réputation de « petites voix » qui a persisté assez couramment au moins
jusqu'au début des années 2000), en privilégiant la clarté du timbre,
le naturel de l'articulation verbale, l'aisance dans la partie basse de
la tessiture, la souplesse des ornements, au détriment d'autres
paramètres prioritaires dans l'opéra du « grand répertoire », à
commencer par la puissance et les aigus. (Un certain nombre de ces voix
très légères et claires peuvent rencontrer des difficultés dans les
aigus, qu'elles ont pourtant, mais que leur technique d'émission,
centrée sur une zone plus proche de la voix parlée, ne favorise pas.)
La
reconversion n'était pas chose facile
: Jean-Paul Fouchécourt s'est limité à quelques rôles de caractère,
Paul Agnew n'a guère excédé Mozart et Britten (il aurait pu,
d'ailleurs), Agnès Mellon a fait une belle carrière de mélodiste après
sa grande période lyrique, et l'on voit mal Monique Zanetti ou Sophie
Daneman chanter un répertoire plus large. Ceux qui se sont adaptés
l'ont fait soit assez tôt, au fil du développement de leur voix (Gens,
Petibon, et aujourd'hui Yoncheva, dont la formation initiale n'était de
toute façon pas baroque), soit au prix de changements assez radicaux,
comme Gilles Ragon, qui a assez radicalement changé sa technique pour
pouvoir chanter les grands ténors romantiques (avec un bonheur
débattable).
On disposait alors de réels spécialistes, pas forcément
exportables vers d'autres répertoires (ne disposant pas nécessairement
de la même qualité d'agilité que pour l'opéra seria italien), en dehors de Mozart
éventuellement ; mais ils étaient rompus à toutes les caractéristiques
de goût (agréments essentiellement, c'est-à-dire notes de goût ; les
ornements plus amples, de type variations, n'étaient alors guère
pratiqués par les pionniers) et de phonation spécifiques à ce
répertoire.
Christie était assisté, jusqu'à
une date récente, d'une spécialiste
de la déclamation française du Grand Siècle, qui participait à
la formation permanente des chanteurs récurremment invités par les Arts
Florissants. L'insistance sur l'articulation
du vers, sur la mise en valeur
de ses appuis et de ses consonances (ce qu'on pourrait appeler
la « profondeur » de son pour les syllabes importantes) était une
partie incontournable de son travail de chef, l'une des nouveautés et
des forces de sa pratique, dont tout les autres ensembles ont tiré
profit – une fois émancipés (ou lassés / fâchés), les anciens disciples
allaient travailler chez les ensembles concurrents tandis que Christie
formait de nouvelles générations, équilibre qui a pendant deux
décennies élargi le spectre des productions où la qualité du français,
que le chef y prête attention ou pas, était particulièrement
exceptionnelle.
Mais Christie était seul à produire cet effort de formation –
depuis, le CMBV fait de belles choses avec ses chantres, mais plutôt
orienté vers la formation de solistes ou de comprimari que de grands solistes,
considérant les voix assez blanches qui en sortent souvent (mais ce
n'est pas une généralité, témoin l'immense Dagmar Šašková, sans doute
actuellement la meilleure chanteuse pour le baroque français). Et cet effort, pour des raisons que
j'ignore, s'est interrompu :
il a cessé, apparemment, de faire travailler spécifiquement la
déclamation, et, lui qui était célèbre pour son tropisme vers les voix
étroites et aigrelettes, s'est mis à recruter des voix moelleuses
articulées plus en arrière, selon la mode d'aujourd'hui – qu'il
chouchoute Reinoud van Mechelen était une perspective inconcevable il y
a quinze ans ! [Mode qui a son sens au disque mais est, à mon
avis, assez absurde du point de vue des résultats en salle – les voix
sont moins intelligibles et ont très peu d'impact sonore, qu'elles
soient grandes ou petites.]
Emmanuelle de Negri, elle-même
une voix beaucoup plus ronde que les anciennes amours de Christie, est
à peu près la seule de sa génération à avoir repris le flambeau du
verbe haut. Elle chante d'ailleurs fort peu d'autres répertoires, et sa
Mélisande (tout petit rôle de l'Ariane
de Dukas) paraissait un peu désemparée par rapport à un univers
technique tout à fait différent du sien – précisément parce que toutes
ses forces sont tournées vers l'excellence spécifique du répertoire
baroque français.
Aujourd'hui, par conséquent, plus
personne n'informe et ne gourmande, au besoin, les chanteurs sur ce
point. On trouve donc (comme dans ce Persée)
les voix les plus adaptées à ce répertoire laissées sans direction, ce
qui donne à voir de rageant gâchis : non pas que ce soit mauvais, mais
ces chanteurs ont tous les moyens et savent
faire, à condition d'être entraînés et incités à appliquer ces
préceptes.
À cela s'ajoute le fait que, victime de
son succès, l'opéra baroque français accueille volontiers des chanteurs
de formation traditionnelle. Certains en font leur seconde maison au
hasard des réseaux de leurs années d'insertion professionnelle (Thomas
Dolié par exemple, qui a étudié au CNIPAL, plutôt un réservoir de voix
pour les grands rôles lyriques… et avec Yvonne Minton) et ont donc
l'opportunité d'en acquérir les codes, d'autres le font
occasionnellement pour ajouter d'autres répertoires conformes à leur
voix (porte d'entrée en Europe pour Michèle Losier), d'autres enfin
viennent comme invités-vedettes pour fournir un type de voix rare ou un
prestige particulier à une production (Nicolas Testé en Roland, dont on
sent les origines extra-baroques, mais qui se plie remarquablement à
l'exercice).
Le problème est que, dans bien
des cas, la technique de départ n'est pas vraiment compatible avec le
baroque : les voix très couvertes, où les voyelles sont très altérées,
n'ont pas grand rapport avec le chant réclamé par ces partitions.
Stéphane Degout et Florian Sempey s'en tirent très bien (alors que je
ne les aime guère ailleurs), mais on peut s'interroger sur la logique
d'employer des voix aussi extérieures au cahier des charges de la
tragédie en musique.
J'ai déjà longuement ratiociné sur ces questions dans de précédentes
notules, ce qui me mène à quelques interrogations nouvelles
supplémentaires.
7.
Quelques questions à se poser
D'abord, il ne faut pas désespérer : certains chanteurs qui
n'ont pas suivi cette voie manifestent les qualités requises, à
commencer par Mathias Vidal
(CNSM de Paris) ! Par ailleurs, Christophe Rousset, en plus
d'être un peu seul à se consacrer aussi méthodiquement à explorer le
répertoire enseveli de la tragédie en musique, demande cet effort de
mise en valeur des mots à ses chanteurs – il est un peu celui qui a
imposé, par exemple, l'accent expressif ascendant sur les « ah ! »,
d'abord largement moqué et qui est devenu une norme par la suite chez
les autres ensembles (en cours de disparition, puisque plus personne ne
semble s'intéresser au texte des œuvres jouées). Son insistance, dans
les séances de travail, sur l'expressivité, jusqu'à la demande de
l'outrance, est centrale, et se ressent à l'écoute – alors même que sa
direction musicale pouvait être, il y a dix ans, assez molle. Il suffit
d'observer les mêmes chanteurs chez lui et chez les autres : avec lui,
ils phrasent ; ailleurs, certains semblent moins s'occuper des mots.
En revanche, voilà un moment que je n'ai pas entendu Niquet, malgré
toutes ses qualités de clairvoyance dans le choix des œuvres et de
générosité dans leur mise en œuvre, donner des productions où le phrasé
est mis en valeur…
D'où
me viennent deux questions, contradictoires d'ailleurs :
¶ Alors qu'on s'échine à utiliser
des
instruments originaux, à les préserver ou à les reconstruire, qu'on va
jusqu'à reprendre les diapasons exacts des différents lieux où l'on
créa les œuvres, n'est-il pas étrange
d'embaucher des chanteurs dont la technique est fondée sur les
nécessités vocales de l'opéra italien du XIXe siècle ?
Comment est-il possible, pour ces gens qui s'interrogent sur le style
exact d'un continuo de 1710 vs. 1720, sur le nombre de battements d'un
tremblement pratiqué dans telle chapelle, de ne pas voir la terrible
transgression d'engager des mezzos-sopranos verdiens et des barytons
wagnériens pour chanter des œuvres où les interprètes utilisaient une
technique tellement naturelle qu'on les décrivait comme criant ?
J'ai bien conscience qu'on ne
peut pas gagner sa vie en chantant simplement dans les quelques
productions de baroque français (essentiellement concentrées à Paris,
Bruxelles et Versailles d'ailleurs, plus un peu à Toronto et Boston…),
et que construire une voix exclusivement calibrée pour le lied (sans en
avoir forcément la diction allemande) serait un suicide professionnel…
Mais tout de même, n'y a-t-il pas une réflexion à avoir là-dessus ?
¶ Car les
tessitures du baroque, et spécifiquement celles du baroque
français, sont très basses.
Les rôles de dessus chez LULLY
culminent au sol, ce qui, joué au diapason d'origine (392 Hz), équivaut
à peu près à un fa, soit trois tons plus bas que les mezzos-sopranos
verdiens, voire plus bas que les grands rôles de contralto ! Or,
on ne peut pas faire jouer la jeune première Andromède pépiant sur son
rocher par l'équivalent de Maureen Forrester, n'est-ce pas. Et
inversement, faire chanter une soprane aussi bas va l'empêcher de
projeter ses sons, voire « éteindre » sa voix.
C'est pourquoi la catégorisation
en soprano / mezzo n'a pas grande pertinence dans ce répertoire, et
qu'il s'agit avant tout d'une question de couleur – à l'opéra, dessus et bas-dessus ont d'ailleurs
strictement la même tessiture avant Rameau ! Couleur qui ne peut
jamais, considérant l'effectif raisonnable, l'accompagnement discret,
l'aération des timbres des instruments naturels (pas de mur de fondu
comme avec les instruments modernes) et la nécessité d'intelligibilité,
être trop sombre, ni le grain trop épais. La
couverture vocale (c'est-à-dire la modification des voyelles
pour pouvoir émettre des aigus qui ne soient pas serrés et poussés) n'a de ce fait pas grand sens dans ce répertoire,
en tout cas chez les femmes (chez les hommes, on peut couvrir en mixant chez les ténors,
et certains aigus des basses demandent sans doute un peu de rondeur et
de protection, procurées par la couverture vocale), pas à l'échelle
massive où le chant lyrique l'utilise d'ordinaire (souvent trop ou mal,
même pour du Verdi).
Alors, si l'on ne peut pas changer du
tout au tout l'enseignement du chant (la tradition adéquate
existe-t-elle seulement encore ? peut-on la retrouver
aussi aisément que pour un instrument ?), ne serait-il pas judicieux,
quitte à ne pas être authentique,
de remonter le diapason d'un ou deux
tons, pour permettre aux techniques d'opéra telles qu'elles sont
de retrouver leur centre de gravité et leur brillant – étant calibrées
pour s'élever avec confort loin de la zone de la parole…
Illustration : costume de Louis-René Boquet pour les
représentations de 1770, une Éthiopienne (parfaitement).
Je livre cet état des lieux à votre sagacité, n'ayant pas de réponse
sur la marche à suivre – et tout de même assez émerveillé d'entendre
ces œuvres et ces ensembles spécialistes qu'on n'aurait jamais rêvé
d'entendre, et certainement pas aussi bien, il y a seulement trente ans
!
Alors que la saison va progressivement être dévoilée sur leur site à partir de cette semaine, voici un petit récapitulatif de ce qui sera annoncé – grâce à Faust qui s'est fondu dans la foule des Mécènes du Château pour nous fournir tous les précieux éléments que je réexploite ici.
La saison de la Philharmonie est peut-être un peu gentillette,
mais du côté lyrique, il y aura de quoi faire la saison prochaine en
Île-de-France. L'Opéra de Paris
propose déjà quelques jolies choses (un Cavalli par Alarcón, un
Rimski-Korsakov rare, quelques productions prometteuses comme ces
doubles distributions de Lohengrin
ou Onéguine…), l'Auditorium du Louvre rejouera le
programeCœur
de Dumestre (avec le fabuleuse Eva Zaicik au lieu de Claire
Lefilliâtre – l'écart stylistique sera tout aussi important avec les
hommes !) et présentera Les Éléments
de Lalande et Destouches, le
Théâtre des Champs-Élysées déborde de fêtes pour l'opéra
romantique italien et français (Norma
sur instruments d'époque par Fasoli, La Reine de Chypre, un des bons
ouvrages d'Halévy, Boccanegra,
le Requiem de Verdi, Carmen, Andrea Chénier dans des
distributions luxueuses)… même la Philharmonie
a mis ses grands efforts de ce côté-là, avec 3 oratorios de Schumann et
Mendelssohn par les meilleurs (Harding, Pichon, Gerhaher, Goerne), la
venue du Bolchoï pour un Tchaïkovski très rare en France, ou encore la
reprise d'El Niño d'Adams par
le LSO…
À l'Opéra-Comique, on annonce
quelques grandes réjouissances comme La
Nonne sanglante, grand opéra de Gounod directement inspiré de
Meyerbeer (et très réussi, une de ses meilleures
œuvres) ou Le Timbre d'argent,
un inédit de Saint-Saëns.
Mais si vous aviez déjà réservé, vous pouvez vider votre agenda :
Versailles a annoncé en cercle restreint sa saison prochaine. Et.
Fuyez, fuyez tant qu'il en est
encore temps !
En rouge, les
productions scéniques. En bleu,
les versions de concert. Soulignées,
les choses rares et exaltantes que vous ne reverrez plus jamais.
Premiers opéras italiens
¶ Monteverdi
– La Favola d'Orfeo – Arts Flo, Agnew.
Passe aussi à la Philharmonie, avec Auvity dans le rôle-titre.
¶ Monteverdi
– L'Incoronazione di Poppea – Grüber, d'Hérin.
Grüber avait très bien réussi Ulysse au début des années 2000,
autrement difficile à tenir… Un peu moins enthousiaste sur d'Hérin
(formidable dans le baroque
et le classique
français !) dans ce
répertoire.
¶ Rossi – Orfeo–
Mijnssen, Pygmalion, Pichon. Reprise de la production
fantastique qui a tourné cette année : le plus grand spectacule de
cette saison à mon avis, à voir absolument si la distribution demeure de même
niveau Francesca Aspromonte revient !
XVIIe anglais
¶Purcell – Dido and Æneas– Roussat & Lubeck, Dumestre.
La production de Cécile Roussat & Julien Lubeck, déjà passée à
Versailles en 2014, et captée à Rouen la même année (désormais
disponible en DVD) était, visuellement comme musicalement,
bouleversante – difficile de trouver une lecture plus effrayante et
intense. Distribution totalement renouvelée : Mireille Delunsch y
retrouve le rôle principal, qu'elle n'avait pas pratiqué depuis longtemps,
me semble-t-il.
Également avec Benoît Arnould (Énée), Katherine Watson (Belinda), Cyril
Auvity (un Marin ?), Nicholas Tamagna (le meilleur Esprit du marché),
Caroline Meng (l'Enchanteresse ?), Lucile Richardot, Jenny Daviet.
¶ Purcell –
King Arthur–
production des époux Benizio, Niquet.
Avec Tauran, Santon, M. Vidal, Labonnette, J. Fernandes !
Tragédie en musique et musiques de
scène françaises
¶ Lully –
Monsieur de Pourceaugnac–
Hervieu-Léger, Christie.
¶Lully – Le Bourgeois gentilhomme
– Podalydès, Coin.
Avec notamment Romain Champion et Marc Labonnette.
¶ Charpentier
– Médée – Pynkoski, Opera Atelier Toronto, Fallis.
L'ensemble, à la pointe du mouvement aux Amériques, continue de
remonter les grands standards de la tragédie en musique du XVIIe
siècle. Pynkoski fait très bien avec peu de moyens, et si les émissions
canadiennes sont en général assez en arrière, le tout est toujours
habité d'un respect scrupuleux du style. Pour ce qui est potentiellement (avec une poignée d'autres
concurrentes) la meilleure tragédie en musique jamais écrite, voilà qui
fait plutôt envie.
Avec Jesse Blymberg, Colin Ainsworth et Olivier Laquerre.
¶ Marais
– Alcyone – Moaty, Savall. Également donné à l'Opéra-Comique.
Pour avoir entendu Savall en jouer des pièces d'Alcyone mises en suite, la
sècheresse et la raideur étaient assez redoutables sans la
réverbération des mixages Alia Vox, mais il a pas mal travaillé ce
répertoire depuis et affiné son style. Ce sera peut-être très bien.
Je n'adore pas cet opéra (ni ceux de Marais en général, à l'exception
de Sémélé qui dispose d'un
demi-caractère particulier), le livret étant ce qu'il est, et la
musique de Marais un peu tourmentée et virtuose pour mes goûts, plus
musicale que dramatique d'une certaine façon, à une époque où la
musique n'était pas aussi émancipée que chez Rameau. Mais on ne l'a
guère entendu depuis Minkowski et Christie au début des années 1990 :
en 2008 avec Armonico Tributo à Vienne, et en 2011 à Bilbao et…
Sablé-sur-Sarthe, par les Folies Françoises.
D'autant que le distribution fait très envie : Bayodi-Hirt, Bennani,
Desandre, Auvity, Guimaraes, Mauillon, Abadie, Abete !
¶ Rameau –
Zoroastre – Pichon.
Un des meilleurs opéras de Rameau avec Castoret lesBoréades, tous deux donnés il n'y a pas si
longtemps. Livret aux péripéties assez linéaires, mais très animé. Et
puis Courjal dans un grand rôle de méchant baroque qui réclame de beaux
graves !
Avec Piau, Desandre, Mechelen, Courjal, Immler.
Opéra seria
¶ Haendel –
Rodelinda – Il Pomo d'Oro.
Également donné au TCE. Ensemble particulièrement persuasif dont j'ai dit
déjà le plus grand bien.
Avec Kalna, Lemieux, Hamarström, DQ Lee, Ainsley, Weisser.
¶ Vivaldi –
Arsilda, Regina di Ponto–
Radok, Collegium 1704, Luks.
À mon avis le meilleur ensemble actuel pour ce répertoire, d'assez
loin. La fougue et l'articulation de ces tchèques est redoutable.
Classique italien
¶ Mozart –
Don Giovanni– I.
Alexandre, Minkowski.
Avec Bou, Barbeyrac, Skerath, Gleadow…
La trilogie Da Ponte est prévue pour la saison suivante.
Classique français
¶ Salieri – Les Horaces–
Rousset.
Il reste, après les Danaïdes
(déjà données par Rousset à Versailles, et enregistrées) et Tarare (sur lequel CSS prépare
actuellement un long dossier), un dernier opéra de Salieri en français…
et celui-là, il n'a pas été redonné çà ou là. Avec les deux
chefs-d'œuvre ultimes précités, on s'attend forcément un peu à une
découverte fulgurante (tout à Tarare,
je n'ai pas encore ouvert la partition).
Avec Wanroij, E. Lefebvre, Dran, Dubois, Bou, Foster-Williams, Ph.-N.
Martin.
Romantique italien
¶ Rossini –
Elisabetta, Regina d'Inghilterra – Spinosi
L'œuvre est une horreur pour tous les amoureux de la musique, comme si
Rossini avait voulu caricaturer Donizetti avant même son entrée en
fonction : des pages entières sur deux à trois accords, sans
modulations, de la virtuosité se résumant à des gammes… C'est, au
mieux, une suite d'exercices pour entendre ses gosiers préférés.
Dommage, parce qu'en l'occurrence, entre le Chœur Arnold Schönberg, la
grande voix d'Alexandra Deshorties, la souplesse de Norman Reinhardt
(dont le timbre évoque beaucoup Kunde), le mordant de Barry Banks et le
tranchant de l'Ensemble Matheus, ce sera servi dans les meilleures
conditions possibles – me donnerait presque envie d'y aller, tenez.
¶ Rossini –
La Cenerentola – Blersch, Les Musiciens du Prince, Fasolis.
Une mise en espace avec costumes comme jadis à Pleyel. Avec Bartoli,
Nikiteanu, C. Chausson, Corbelli…
Les autres Fasolis sont avec I Barrochisti.
Romantique français
¶Saint-Saëns
– Proserpine – Radio de Munich, Schirmer Revoici la fine équipe pour un nouvel inédit. Ce n'est pas le
Saint-Saëns le plus aventureux (selon la logique d'exploration
d'Alexandre Drawicki : prévilégier la couleur du temps plutôt que les
nouveautés comme le font les histoires de la musique en général), il y
a vraiment peu d'audaces harmoniques (et encore moins rythmiques), mais
la lecture de la partition m'avait paru alléchante, pas mal de procédés
très adroits où l'on sent la patte d'un maître (de petites carrures
rythmiques qui parcourent des scènes entières, par exemple).
C'est plutôt la cantate Frédégonde
qui suscite ma curiosité, mais parmi les opéras à remonter, cette Proserpine m'attirait beaucoup.
Et distribution de feu, comme toujours : Gens, M.-A. Henry, Tilquin
Vidal, Antoun, Foster-Williams, Lavoie, Sagsyan, Teitgen !
Deux opéras qui figuraient dans ma liste de souhaits absolus et improbables d'opéras
que je voudrais entendre avant que mes atomes n'aillent seconder
l'économie maraîchère, très beau score, surtout ajouté au reste. Et
puis on me redonne le Rossi
que j'ai raté, c'est trop gentil, il ne fallait pas.
À cela s'ajoutent quantité de concerts sacrés et profanes :
¶ Louis XIII sacré : messe de Boësset, Litanies de Moulinié, Scènes
sacrées de Bouzignac par Schneebeli.
¶ Motets et élévations de Dumont par Daucé.
¶ Grands Motets de Lalande par Schneebeli.
¶ Il Trinfo della Divina Giustizia de Porpora par Les Accents.
¶ Messe du Sacre de Napoléon par Méhul (avec la Cinquième de Beethoven
pour faire bonne mesure) par Les Siècles, à la Chapelle Royale.
Et puis quantité de grands classiques : Vêpres de Monteverdi par
Pichon, Grands motets de style Louis XIV, Leçons de Couperin par
Dumestre, Magnificat de Bach par Gardiner, la Saint-Jean par la
Chapelle Harmonique, Messie par Christie.
Pour couronner le tout, une soirée Jaroussky autour d'Orphée… les
dernières catégories sont à 70€, amusez-vous bien.
Le choix devient de plus en plus terrifiant.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Saison 2016-2017 a suscité :
Un immense concours, par LULLY
attiré,
Découvrit l'imposture tout écumant de rages :
Qu'aurait Dauvergne osé ? – Grands gestes et visages
De toutes parts tournaient vers l'oracle admiré.
Bref, on me demande, je réponds.
Le Concert Spirituel joue, dans une distribution éclatante constituée
des meilleurs spécialistes (M. Vidal, Guilmette, Christoyannis, K.
Watson, Teitgen, Kalinine, Santon, Lenormand, Dubois, Dolié, Z. Wilder
!), Persée de LULLY,
mais dans sa dernière révision de 1770,
celle qui fut chantée par Sophie Arnould (1,2,3,4) et Henri Larrivée !
Le concert vient d'être donné à Metz et passe ce soir au Théâtre des
Champs-Élysées, la semaine prochaine à l'Opéra Royal de Versailles.
En 1770, il s'agit d'agrémenter le mariage de Marie-Antoinette
d'Autriche avec le Dauphin, et d'inaugurer l'Opéra Royal du château de
Versailles, rien de moins.
Comme c'était l'usage tout au long du XVIIIe, les tragédies en musique
dotées du plus
grand succès sont reprises, mais
adaptées au goût du temps. Les poèmes de Quinault étaient
réputés indémodables, et malheur à ceux qui y touchaient, tel
Pitra pour Racine, pour les besoins de la cause – Marmontel
fit les frais de ces quolibets
pour Atys recomposé par
Piccinni et, justement, pour une récriture de Persée, en 1780 (toute la musique y
est, semble-t-il, de Philidor).
En principe, comme la sobre galanterie des vers de Quinault et
l'expressivité de la prosodie de LULLY sont considérées
comme inégalables, les adaptateurs
récrivent surtout l'Ouverture,
les danses, vers une forme
plus vive (plus ramiste, pourrait-on dire), et certains airs. L'essentiel des
récitatifs est en principe conservé.
Ces adaptations vont aussi dans le sens d'une plus grande concision du
texte : il n'est pas rare, comme ici, que les cinq actes en deviennent
quatre. Malgré les remarques désagréables sur le livret (j'y
reviens),la musique a rencontré un assez beau succès.
1.
Pourquoi jouer cette version adaptée ?
Je vois plusieurs motivations assez puissantes, et ce n'est pas la
suppression du Prologue
pour faire plaisir à Hervé Niquet, puisque Bernard de Bury en a composé
un autre un nouveau texte (sera-t-il joué ?). Comme précisé en commentaires : ce
Prologue a été composé en 1747 par Bernard de Bury, et n'a pas été
repris dans la version de 1770. (Vu l'aspect très post-ramiste de
l'Ouverture, voire gosseco-grétrysant, je gage qu'elle a aussi été
récrite en 1770, peut-être plutôt par Dauvergne, en charge des actes I
et IV – hypothèse confirmée par le document reproduit ci-après.)
¶ L'intérêt pour les chercheurs,
auxquels sont adossés les concerts du CMBV : on parle souvent de ces
adaptations, et on les entend peu. Ou alors des refontes du compositeur
(versions de Castor et Pollux ou de Dardanus de Rameau), ou des
recompositions comme l'Armide
de Gluck ou l'Atys de
Marmontel ; mais les remises à neuf
d'opéras de LULLY avec
conservation de portions anciennes, c'est très rare. Il faut donc au
moins essayer pour voir – même si les LULLYstes qui rôdent
dans ces pages seront forcément déçus de la ramisation rampante de la
bonne musique.
¶ Persée a déjà été donné récemment à l'Opéra Royal de
Versailles, et n'a pas la réputation d'Atys
ou d'Armide pour maintenir un
public aussi fréquemment : c'est une façon de renouveler l'intérêt du public
d'aujourd'hui aussi, de suggérer qu'on redonne du neuf. (Même si je
crois que, justement, le public est rassuré par la présence de noms et
de références familiers.)
¶ Enfin, même s'il n'a guère été mis en avant, l'argument de l'inauguration de l'Opéra Royal
et du mariage du futur Louis XVI a sans doute un aspect assez flatteur
pour ceux qui aiment à s'imaginer dans les chaussons des Grands
d'autrefois, vivre le frisson de l'histoire en se figurant qu'on
pourrait, soudain, s'incarner dans un quelque-part (confortable) du
passé.
Je crois cependant que l'argument « recherche du CMBV » est le plus
pertinent, dans la mesure où un titre célèbre de LULLY est
meilleur moyen de remplir
que tous les autres argumentaires évoqués ; et dans la mesure, aussi,
ou le CMBV décide bel et bien de la programmation en fonction des
actualités de sa propre recherche.En témoigne le colloque dont vous
pouvez trouver, ici, le détail.
Lullyste après un soir de
Dauvergne, stuc vers 1770.
Hôtel de Luzy, 6 rue Férou à Paris.
2. À
quoi ressemble le livret ?
C'est donc la question qui m'a été posée sans relâche. Voici un début
de réponse.
Le livret a été remanié pour l'occasion par Nicolas-René Joliveau, secrétaire
perpétuel de l'Académie
(Royale / Française) ; le poème dramatique est d'1/3 plus court que
celui de Quinault, dont il n'a donc conservé que la moitié – le texte
final ne contient donc qu'environ1/5 de vers nouveaux.
En réalité, Joliveau coupe ce qui est
(paradoxe, considérant le goût dramatique et musical du temps !) le plus décoratif, et conserve
l'action principale de Quinault. Il fusionne l'action des actes IV et V
– il est vrai que cette double fin
était bien étrange, de nouvelles péripéties surgissant à coup de magie
une fois la victoire remportée contre la Gorgone, les réunir dans un
acte unique n'a rien d'absurde. Nombre de rôles campant simplement un
caractère précis (le Grand Prêtre…) disparaissent, et les parents
d'Andromède (Mérope et Céphée) sont réduits à laportion congrue.
Le chœur est au contraire élargi,
et
ses dernières interventions, de même que la tirade de Vénus écrite par
Joliveau (« Hymen, d'un jour si beau consacre la mémoire ») ou la passacaille
du divertissement final, célèbrent à mots à peine voilés l'union du
Dauphin et de la Dauphine.
Les critiques les plus violentes subies par Joliveau (car il était
indispensable d'adapter Quinault & LULLY, mais
adaptateurs se faisaient toujours démolir pour leur incompétence ou
leur impudence, surtout les poètes !) portent sur la « correction » de 11 vers de Quinault,
conservés mais altérés, ce qui a suscité une ire dont mesure mal la
force si l'on ne lit pas les imprécations des contemporains.
3.
Que contient la musique ?
Les visuels de promotion du spectacle ne sont pas très clairs,
puisqu'il reste du LULLY, largement remplacé / augmenté par Antoine Dauvergne, qui n'est pas le
seul à officier, puisque François
Rebel (acte II) et Bernard de
Bury (acte III) contribuent aussi.
Les notices bibliographiques du Fonds Philidor
(il faut aller chercher dans l'aborescence, donc je reproduis
l'information ci-après) détaillent la contribution de Dauvergne :
ACTE I [Vol. 1]
- p. 1-13 : Ouverture. Fièrement, sans lenteur, puis Allegro, Ut
Majeur, C/, 3
[SCÈNE 5]
- p. 23 : Ritournelle, sol mineur, 2
- p. 29 : Annonce, sol mineur, 2
- p. [30-[32] : Marche, sol mineur, 2
- p. 33-41] : Trio et Choeur. O déesse veillez sur nos jours
(Trois Éthiopiens, Choeur), sol mineur, 3
- p. 43 : Air grave pour la lutte, Ut Majeur, C/
- p. 44-54 : Air vif. Presto, Ut Majeur, 3
- p. 55-61 : Air pour l'exercice de l'arc. Presto, Ut Majeur, 6/8
- p. 62-63 : [Air et Choeur]. [Des beaux noeuds de l'hymen]
protectrice adorable (Une Éthiopienne, Choeur), la mineur, 3 [début
raturé]
- p. 64-65 : Air pour la danse gracieuse. Voluptueusement, La
Majeur, 3 [2e partie raturée]
- p. 65-[67] : Air pour la danse vive. Gaiment, La Majeur, 2
- [68]-[73] : 3e Air pour la danse gracieuse et vive en même
tems. Allegro, La Majeur, 2/4
- p. 74-84 : Choeur. Fière trompette éclatez dans les airs,
Vivement, Ré Majeur, 2
- p. 87-88 : Entracte, Sol Majeur, C/
ACTE IV [Vol. 2]
[SCÈNE 2]
- p. [59]-[67] : [Duo] Les vents impétueux (Mérope, Phinée), Si b
Majeur, 3 [quelques bribes vocales de Lully]
SCÈNE 3
- p. [67]-[71] : Choeur [et récit] O ciel inexorable (Mérope,
Phinée, Un Éthiopien, Choeur), sol mineur, 2 [quelques fragments de la
musique de Lully]
SCÈNE 6
- p. [90bis] : Duo. Les plus belles chaînes [Andromède, Persée],
si mineur, 3
- p. [91]-[93] Bruit. D'où naît ce bruit ? (Cephée), Ré Majeur, 2
SCÈNE 10
- p. [100]-[102] [Air] Cessons de redouter la fortune cruelle
(Persée), Ré Majeur, 3
- p. [103] : [Récit] Mortels, vivez en paix (Vénus), si mineur, 3
- p. [103]-[104] : [Air] Grâces, jeux et plaisirs (Vénus), Si
Majeur, 3/8
- p. [105]-[113] : Choeur. Gaiment. Chantons, célébrons le beau
jour (Vénus, Choeur), Si Majeur, [3/8]
- p. [114]-[116] : [Air instrumental]. Legerement, Si Majeur, 2
- p. [116] : [Récit] Hymen, de ce beau jour (Vénus), Si Majeur, 2
- p. [117]-[123] : [Air] L'aimable Hébé, le dieu des coeurs
(Vénus), Si Majeur, 2
- p. [125]-[130] : Passacaille. Du plus doux présage (Choeur), MI
Majeur, 3
- p. [131]-[132] : 1er Air léger, Mi Majeur, 2
- p. [133] : Ariette pour Persée [début uniquement]
- p. [134] : 2e Air léger, mi mineur, 2
- p. [135]-[154] : Ariette et Choeur. Vivement et fort. Sur
l'univers règne à jamais (Persée, Choeur), Mi Majeur, 2/4
- p. [155]-[160] : Chaconne, mi mineur, [3]
- p. [161]-[182] : Chaconne a 2 tems, Gaiment, Mi Majeur, 2
Donc pas mal de choses, et je suppose que François Rebel s'est chargé
de faire subir le même sort aux actes II et III. (Couper du
Quinault-LULLY supposément dispensable pour
y fourguer des airs galants, sérieusement
les gars ?)
Comme précisé en commentaires : en
réalité, l'acte III a échu à Bernard de Bury.
On peut quand même y vérifier que si les danses sont très largement
remplacées, un certain nombre de parties vocales d'origine sont
préservées.
… Pour le reste, j'attends d'entendre la chose sur place. Pour les
absents, un disque est prévu.
4. Après la représentation : état de la
partition
Quelques compléments à l'issue du concert du Théâtre des Champs-Élysées.
¶ Les coupures opérées par Joliveau
accentuent le schématisme de l'action et des psychologies, dans un
livret qui était déjà extrêmement cursif chez Quinault – ce sont encore
Phinée (le rival) et Méduse qui ont le plus d'épaisseur, et le
raccourcissement (mêlé d'interventions de circonstance et de
galanteries pastorales ou virtuoses tout à fait stéréotypées pour 1770)
ne font qu'accentuer ces manques. Ce n'est pas de côté-là qu'il faut
chercher le grand frisson.
¶ Les LULLYstes
ont pu constater avec effroi, pour ne pas dire avec colère, que le « Persée
de Lully version 1770 » ne contenait
finalement pas grand'chose de LULLY
: les récitatifs (certes, c'est le plus important),
quelques airs (arioso de Céphée, scène de Méduse) réorchestrés (plus de
cordes, et beaucoup de doublures de vents pour épaissir la pâte, cors
notamment), et telle ou telle portion (chœurs de l'acte IV-V, là encore
renforcés orchestralement par l'ajout de fusées de violon). Mais,
globalement, les parties instrumentales (même dans les accompagnements
des parties originales, hors récitatifs) sont toutes neuves, et
l'essentiel des airs et ensembles sont aussi remis au goût du jour. Il
y surnage certes un peu de LULLY (l'acte III, qui contient
les hits de Méduse et
Mercure, a été assez peu touché contrairement aux autres), mais l'opéra
sonne comme un opéra des années 1770 à 1800 (assez neuf pour 1770,
même).
Le parallèle le plus honnête serait sans doute avec leThésée de Gossec, qui en partage bien des
recettes musicales (dont le spectaculaire traitement des chœurs de
combat hors scène).
On voit bien le problème de vendre un spectacle « Persée
de Dauvergne-F.Rebel-Bury avec des bouts de Lully réorchestrés »,
surtout avec notre réflexe de valoriser la singularité de l'auteur,
mais mettre en avant le nom de LULLY était
très trompeur, et avait d'autant plus de quoi désarçonner les
auditeurs qui n'y auraient pas prêté garde… qu'il s'agit d'une
esthétique d'un siècle
postérieure !
¶ L'effectif est déjà celui du
Rameau tardif (Boréades)
ou de la tragédie lyrique « réformée » d'après Gluck : adjonction de 2
clarinettes et de 2 cors à la nomenclature (2 traversos, 2 hautbois, 2
bassons). Le nombre de cordes sur scène est plutôt important (14
violons, 6 altos, 6 violoncelles, 2 contrebasses), mais c'était aussi,
en réalité, le type de nombres présents du temps de LULLY
(voire supérieurs) – même si on le joue désormais avec des proportions
plus réduites (à ma grande satisfaction). Le contraste de ce point de
vue relève donc de l'illusion d'optique.
¶ Le continuo est en train de
disparaître : le clavecin accompagne bien sûr les récitatifs de la main
de LULLY (avec un violoncelle), mais ne double pas tout le
temps l'orchestre. Bien sûr, sa présence n'est jamais indiquée
explicitement sur les portées, mais c'est bel et bien l'époque où il
disparaît progressivement : il peut rester en fond (beaucoup
d'ensembles spécialistes adoptent désormais, à l'exemple de Jacobs, le
pianoforte à la place, pour raffermir le son d'orchestre), mais n'a
plus du tout la même fonction d'assise, considérant les carrures
beaucoup plus régulières (batteries de cordes fréquentes, c'est-à-dire
le même rythme égal répété en accords). De fait, il devient facultatif,
et chez Haydn ou Gossec, il n'est plus véritablement nécessaire – même
s'il peut encore figurer, plus ou moins à la fantaisie du compositeur
ou des interprètes, pour ce que j'en vois dans les disques (je n'ai pas
creusé les contours exacts de l'historicité de cette pratique).
¶ Musicalement, le contraste est plus frappant à l'intérieur des actes
(et pas seulement entre les parties originales et les parties récrites)
qu'entre eux : le style disparate qu'exposent Dauvergne, F. Rebel et Bury est assez comparable d'un acte
à l'autre.
Les danses, dont plus aucune
n'est de LULLY, ont un aspect
martialet tempêtueux assez
étonnant, qui ne laissent quasiment pas de part à la galanterie ; un
air de Persée et la grande tirade de Vénus tirent un peu plus sur la
pastorale pour l'un, l'air galant pour l'autre (malgré son propos
solennel, celui de célébrer les commanditaires !), mais globalement, on
se situe plutôt du côté des plus mâles portions du Grétry de Céphaleet Procris ou du Gossec du Triomphe de la République. Elles font au demeurant partie
des plus réussies que j'aie entendues dans ce style – je crois bien que
j'aime davantage ça que les belles danses un peu plus décoratives de LULLY
(magnifiques, ne me faites pas dire autre chose).
¶ Au chapitre des étrangetés réussies, les parties autonomes et thématiques des
violoncelles en certaines occasions (jusqu'ici, le baroque les
réservait à l'assise de la ligne de basse, fût-elle vive et marquante)
; ou bien cet air vocalisant final chanté par Persée comme un héros
ramiste… mais accompagné d'un tapis
choral qui évoque plutôt les airs de basse des deux Passions de
Bach…
¶ En fin de compte, l'aspect général ressemble à du Gossec (oui, vraiment proche de Thésée, mais avec des mélodies plus
inspirées et un sens du drame plus exacerbé), où persistent les beaux
frottements harmoniques de Rameau
(le milieu du XVIIIe siècle étant plus audacieux harmoniquement, en
France, que la période qui a suivi). Un très beau mélange, que j'ai trouvé
pour ma part tout à fait enthousiasmant : plutôt qu'à un LULLY
du rang, on a droit à une partition de premier plan de la « quatrième école » de tragédie en musique, qui combine, de mon point de vue, tous les avantages de la période :
drame exacerbé (façon Danaïdes
de Salieri), danses très franches et roboratives (façon Triomphe de la République de
Gossec), éclats tempêtueux saisissants (façon Sémiramis
de Catel), harmonie ramiste (façon Boréades,
un langage qui n'est plus de mise dès Gluck), des ariettes virtuoses
étourdissantes (là aussi, encore un peu ramistes, façon final de Pygmalion), mais sans les longueurs
galantes (ni les fadeurs compassées dans les moments dramatiques) qui
font souvent pâlir les opéras de cette période face à LULLY.
Évidemment, la prosodie n'est pas du même niveau, mais ce demeure un
opéra remarquablement réussi.
J'ai sans doute eu l'air un peu sérieux en décrivant ses écarts par
rapport à l'original, mais le résultat, même en révérant LULLY,
était particulièrement réjouissant, peut-être davantage même que
l'original – car plus concis, moins prévisible aussi, considérant sa
nature hétéroclite.
5. Après
la représentation : quels moyens aujourd'hui pour jouer la tragédie en
musique ?
Bien sûr, avant toute chose, il faut souligner combien l'offre, qui était à peu près nulle
(en quantité comme en qualité) il y a 30 ans, est aujourd'hui généreuse, les nouveautés continuant
à pleuvoir (même si ses anciens défricheurs émérites comme Herreweghe,
Christie, Gardiner, Minkowski… sont partis enregistrer Brahms ou
rejouer à l'infini leurs propres standards – Niquet le fait
aussi, mais en supplément et non exclusivement).
Chose particulièrement significative, les exhumations sont généralement adossées à des financements discographiques
qui permettent de documenter le répertoire pour ceux qui n'habitent pas
à côté de la salle de concert.
En matière d'interprétation
aussi, on a beaucoup exploré, et les continuistes capables de réaliser
des contrechants riches et adaptés à chaque caractère sont désormais
légion. Néanmoins, je remarque quelques réserves récurrentes, qui
étaient rares il y a 15 ans.
Bref, il y a tout lieu de se féliciter de la situation ; j'ai souvent
écrit ici que nous vivons un âge d'or
pour le lied, jamais aussi bien chanté (et notamment sous l'influence
des recherches baroqueuses), de façon aussi précise et expressive (la
comparaison avec les grands diseurs d'autrefois est même assez cruelle,
tant leur rigidité éclate, quelle que soit la beauté de la voix ou la
science rhétorique). On pourrait presque être tenté de dire la même
chose pour le baroque… et pourtant, par rapport aux deux premières
vagues de découvertes dans le répertoire français (de la fin des années
80 au début des années 2000), quelque
chose manque.
Mercredi soir, donc, nous disposions d'un
des meilleurs ensembles spécialistes et du meilleur du chant francophone pour
servir l'œuvre.
¶ Le Concert Spirituel était
particulièrement en forme : son empreinte sonore caractéristique, plus
ronde que d'ordinaire chez les instruments d'époque, était aussi
caractérisée ce soir-là par une homogénéité que je n'avais pas toujours
noté en concert (de petits trous ou des inégalités ponctuelles dans le
spectre sonore) ; le niveau semble
avoir (encore) monté, et en plus de conserver ses qualités, il
sonne avec autant d'assurance que dans ses meilleurs studios. La
direction d'Hervé Niquet en
tire chaleur et engagement constants, c'est formidable, et de ce point
de vue, nul doute, instrumentalement
ce répertoire n'a jamais été aussi bien servi qu'aujourd'hui.
¶ Mathias Vidal est le plus
grand chanteur francophone actuel chez les Messieurs (je suppose que
chez les dames, l'honneur reviendrait à Anne-Catherine Gillet), et le
confirme encore : le grain de la voix n'a pas la pureté des chanteurs
les plus célébrés, mais c'est pour permettre une franchise des mots et
une vérité prosodique extraordinaires (à l'inverse des voix parfaites
qui s'obtiennent par un reculement des sons et un nivellement des
voyelles), une éloquence, une urgence de tous les instants. Non
seulement le texte est toujours très exactement articulé, mais il est
aussi en permanence appuyé avec justesse, et pour couronner le tout
ardemment incarné – trois qualités très rarement réunies, et à peu près
jamais à ce degré, chez un même interprète. (Car il est possible
d'avoir les bons appuis avec un texte peu clair ou des apertures
fausses, ou en de disposer de tout cela sans en faire un usage
expressif particulier, comme les grands anciens des années 50…)
Son principal défaut était finalement que la voix sonnait un brin
étroite, limitée en volume. Ce n'est plus du tout le cas, et comme si
la bride avait lâché, Vidal tourne le potentiomètre à volonté lorsque
l'expression le requiert, dominant ses partenaires et l'orchestre. J'attends
avec impatience son Parsifal dans la traduction française de Gunsbourg.
Le
contraste avec le reste de la distribution est d'autant plus
spectaculaire. Elle est loin d'être mauvaise, mais comment se peut-il
que le français soit aussi peu intelligible chez des spécialistes
francophones de format léger ? Ce seraient des wagnériens
hongrois, je ne dis pas, mais en l'occurrence…
Deux grandes catégories dans cette distribution :
¶ Ceux qui ont les atouts idéaux de leurs rôles mais ne sont
manifestement pas sollicités par le chef sur la question de la
déclamation.
– Hélène Guilmette, favorise
davantage la netteté légère de son timbre que l'ampleur, la rondeur et
le moelleux (propre aux francophones américains) qu'elle peut
manifester autre part, et se coule parfaitement dans le rôle. Mais les
phrasés ne sont pas réellement déclamés, simplement joliment chantés,
alors qu'elle est une grande mélodiste par ailleurs ; il n'aurait pas
fallu lui en demander beaucoup pour qu'elle fasse quelque chose de plus
éloquent d'Andromède !
– Jean Teitgen (Céphée, le
père d'Andromède) a déjà fait frémir de terreur les amateurs du genre,
en Zoroastre de Pyrame
et surtout en Amisodar de Bellérophon
; pourquoi, dans ce cas, se contente-t-il ici de chanter (de sa voix de
basse d'une densité et d'une portée extraordinaires) tout legato, en belles lignes égales,
quand il sait si bien mettre les mots en valeur dans d'autres
circonstances ? De vraies basses nobles françaises, il n'y a que
Testé (dont l'émission est parente) et, dans un autre genre, Varnier et
Courjal, qui soient de cette trempe, aussi bien vocale
qu'interprétative…
– Tassis Christoyannis (Phinée,
le rival), dont on dit toujours le plus grand bien ici pour son
mordant, son intensité, sa voix impeccable et sa diction parfaite, que
ce soit dans Salieri, Grétry, David, Verdi ou Gounod, est certes moins
habitué au répertoire du XVIIe siècle (or il dispose essentiellement
ici de récitatifs de LULLY), mais semble déchiffrer
(quelques détails pas très propres) et chante lui aussi de façon très
homogène et égale, sans exprimer grand'chose… Vraiment étonnant de sa
part, comme s'il avait été laissé à l'abandon dans un style (à peine)
différent.
– Cyrille Dubois (Mercure) est
le seul à être égal à lui-même, avec son étrange voix, étroite et
grêle, mais d'un grain très particulier. Sa diction est fort bonne,
mais là aussi, assez inférieure à ses propres standards – son Laboureur
du Roi Arthus crissait des
mots crus, tout à fait saisissant.
Eux semblent victimes d'un absence de soin porté à la diction (Christie
le faisait, Rousset le fait, les autres attendent un peu qu'on fasse le
travail pour eux), peut-être d'un nombre de répétitions réduit, d'une
étude pas assez précise de leur partie…
¶ Les autres sont limités par des caractéristiques plus inhérentes à
leur technique.
– Chantal Santon-Jeffery, en
Vénus, rôle élargi par Joliveau, confirme une évolution préoccupante ;
je me rappelle avoir été très séduit lorsque je l'ai découverte (en
salle, me semble-t-il), dans du baroque français sacré, où la voix
était franche et la diction parfaitement acceptable (ce doit pourtant
faire à peine plus de 5 ans). Désormais, est-ce l'interprétation
occasionnelle de rôles plus larges (des parties écrasantes dans les
Cantates du Prix de Rome, ou même Armida de Hadyn, partie plus vocal), ou, comme je le crains,
plutôt le moment de sa vie où la voix change, mais les stridences ont
augmenté, et surtout le centre de gravité de la voix a complètement
reculé, avec une émission (légèrement dure mais très équilibrée)
devenue flottante, quasiment hululante pour ce répertoire. En plus,
l'effort articulatoire paraît très (inutilement) important (peut-être
parce que la nature de la voix est un peu trop dramatique pour ce
répertoire) pour des rôles à l'ambitus aussi réduit et à la tessiture
aussi confortable.
Restent deux options : reprendre la technique en main, chercher la
netteté et l'antériorité plutôt que de sauver à tout prix le timbre au
détriment de tous les autres paramètres ; ou bien se tourner vers un
autre répertoire, sa voix évoluant clairement vers davantage de largeur
(mais j'ai bien conscience que lorsqu'on est chanteur, on ne choisit
pas, et vu qu'elle a ses réseaux déjà constitués, pas sûr que ce puisse
changer si facilement). En l'état en tout cas, impossible de sasisir un
mot de ce qu'elle dit, ce qui est un peu incompatible avec ce
répertoire.
– Marie Lenormand (Cassiope),
égale à elle-même : comme Michèle Losier (qui est plus phonogénique),
son émission typiquement américaine (plus en arrière, beaucoup de
fondu) nuit à son impact physique et à sa déclamation (mais dans le peu
qui reste du rôle, elle demeure au-dessus de tout reproche, ce n'est
pas inintelligible non plus).
– Katherine Watson (Mérope),
étrange choix pour une jalouse, même si la refonte de Joliveau gomme sa
participation néfaste, file un mauvais coton : la voix devient de plus
en plus minuscule et de moins en moins timbrée… il ne s'agit presque
plus de chant d'opéra, dans la mesure où le timbre est « soufflé » et
où la projection est quasiment celle de la voix parlée… J'en ai
souvent dit du bien ici, parce que j'ai toujours cru que c'était – la
faute des programmes qui ne les mettaient jamais dans l'ordre, j'ai
vérifié – Rachel Redmond, que j'aime beaucoup en revanche (minuscule,
mais le timbre est net et focalisé) ; ce doit être la première fois que
j'entends l'une sans l'autre ! Même si je n'ai donc
jamais été très enthousiaste, je trouve que dans un rôle aussi modeste,
ne pas faire sortir la voix n'est pas un très bon signe – très facile à
dire de mon siège, mais ajouté à l'absence à peu près généralisée de
souci déclamatoire (chez elle aussi), cela finit par nuire
collectivement à l'œuvre et au genre.
– Enfin Thomas Dolié (Sténone),
grand sujet de perplexité : je l'avais beaucoup aimé lors de ses
premiers grands engagements, au début des années 2000 (avant sa
consécration aux Victoires de la Musique, bizarrement sans grand effet
sur sa carrière, qui reste essentiellement confinée à des seconds rôles
réguliers), et en particulier dans le lied, où l'assise grave du timbre
et la sensibilité au texte produisait de très belles choses pour un
aussi jeune chanteur, et pas d'origine germanophone. Son Jupiter dans
Sémélé était très respectable également – même s'il s'agissait, comme
d'habitude dans ce répertoire, d'un baryton et non d'une réelle basse
comme on pourrait l'attendre ici.
Mais depuis un moment, la construction de la voix à partir du grave lui
joue des tours : depuis le second balcon, il était littéralement
inaudible dès que l'orchestre jouait, toute la voix restait collée dans
une émission extrêmement basse (dans le sens du placement, pas de la
justesse qui est irréprochable) ; depuis le parterre, et surtout
lorsque sa partie s'élargit dans la seconde partie, on entendait
beaucoup plus d'harmoniques (les harmoniques, justement, sont toutes
redirigées vers le bas de la salle, c'est très étrange, sans doute à
cause d'une impédance exagérée), et la conviction était perceptible –
l'engagement de
l'artiste finissait par donner vie au personnage et lever une partie
des
préventions. Néanmoins, qu'une articulation aussi lourde et opaque
produise aussi peu de son explique sans doute, d'un point de vue
pratique, la limitation de ses emplois : il n'est pas suffisament
adapté stylistiquement à ce répertoire pour tenir des premiers rôles,
et il n'aurait pas le volume suffisant pour tenir des rôles de baryton
dans des opéras du XIXe siècle. Encore une fois, la construction de
voix trop tôt couvertes, très en arrière, bâties à partir des graves et
non des aigus, provoque des résultats bouchés et difficiles à
manœuvrer. Ce peut donner l'illusion de l'ampleur dramatique au disque,
mais c'est toujours frustrant, en salle, par rapport à une voix
nasillarde qui sonnera infiniment plus ample (syndrome Mime, quasiment
tous sont plus sonores que les Siegfried de nos jours…).
À titre personnel, quitte à avoir de petits volumes, je choisis des
émissions libres et intelligibles, comme Igor
Bouin (vraiment minuscule) ou Ronan Debois (pas si mal projeté au demeurant !) ;
qu'on ait ce type de caractéristiques pour chanter les Russes ou
Wagner, soit, mais dans de la tragédie en musique, il ne paraît pas
logique que la voix paraisse aussi (inutilement) étrangère à l'émission
parlée.
Il n'y avait donc pas de mauvais chanteurs, mais ils semblent avoir été
peu (pas) préparés sur la question de la diction (voire, pour certains,
avoir peu lu leur partie), et un certain nombre dispose de
caractéristiques qui peuvent trouver leur juste expression ailleurs,
pas vraiment adaptées à ce répertoire.
J'ai de l'admiration pour Marie
Kalinine : elle incarne exactement le type d'émission que je
n'aime pas (fondée d'abord sur un son très couvert et sombré, et pas
sur la différenciation des voyelles ou sur la juste résonance
efficace), et pourtant elle s'efforce, saison après saison, de se
fondre dans les styles avec le plus de probité possible – peu de
Santuzza peuvent se vanter de faire des LULLYstes potables,
et inversement. Par ailleurs, son carnet en
dessins, drôle et attachant, laisse percevoir une conscience très
franche de son art et une absence radicale de prétention, ce qui ne
fait que la rendre plus sympathique.
Je ne peux pas dire que sa Méduse m'ait séduit (déjà, quel dommage que
Bury l'ait confié à une femme, alors que la voix de taille ou
basse-taille campait immédiatement le caractère !), mais elle est avant
tout desservie par le diapason, ce qui me permet (merci Marie Kalinine
!) d'aborder une question que je me pose depuis longtemps et que j'ai
pas vraiment eu l'occasion de développer jusqu'ici.
On entendait essentiellement Zachary
Wilder (Euryale)
dans les ensembles, difficile de mesurer l'étendue de ses talents :
issu du Jardin des Voix, j'ai été jusqu'ici très
impressionné par ses retransmissions, un beau ténor libre et lumineux
(et au français parfait)
comme l'école américaine en produit régulièrement depuis Aler et Kunde.
En salle, la rondeur du timbre n'était pas équivalente et la projection
limitée, mais on sentait bien que, dès que la partie s'élevait un peu
dans l'aigu, toutes ses aptitudes revenaient (d'où sa meilleure
adéquation dans les retransmissions de Rameau). Dans un Hérold, ça
aurait sans doute fait beaucoup plus d'étincelles, la tessiture basse
éteignant mécaniquement le timbre. Ce qui rejoint la même remarque que
pour Marie Kalinine, donc.
J'ai le sentiment désagréable d'avoir paru assez négatif alors que j'ai
finalement tout aimé (peut-être moins la grande tirade de Vénus, déjà
pas la plus grande trouvaille de Dauverge, par Chantal Santon, vu que
le texte était impossible à suivre et la voix pas adéquate non plus),
de l'œuvre aussi bien que du résultat interprétatif – avec la petite
frustration d'un manque de déclamation, mais avec des artistes de ce
niveau (et quelques-uns qui jouaient vraiment le jeu), ce n'est pas une
grande mortification non plus.
Je suppose que c'est le principe même d'entrer dans le détail qui met
en valeur les petites réserves : souligner tout ce qu'on a (de belles
voix qui chantent juste et avec implication) est tellement évident
qu'on entre dans d'autres. Et puis il y a mes marottes (probablement
plus fondées que pour Wagner) sur la mise en valeur du texte, que tous
les contemporains décrivaient comme primant sur la musique dans les
techniques de chant (les français ayant la réputation de hurleurs) ;
dans l'absolu, c'est bien chanté tout de même. [Disons qu'à volume
sonore tout aussi modeste, on pouvait avoir des couleurs vocales plus
libres et séduisantes, un texte énoncé avec plus de naturel.]
Illustration : Mathias Vidal, grand-prêtre de la diction dans un
petit couvent, tiré d'un cliché
de Jef Rabillon.
6. État
des lieux du chant baroque français
Pour le chant baroque dans l'opéra seria,
un point a déjà été partiellement réalisé là.
Cette soirée donne l'occasion de mentionner quelques évolutions.
Le niveau des orchestres (et en
particulier des orchestres baroques, de pair aussi avec la
spécialisation des facteurs, je suppose) a considérablement augmenté au fil du XXe
siècle, et il est assez difficilement contestable que dans tous
les répertoires, on entend aujourd'hui couramment des interprétations
immaculées de ce qui était autrefois joué un peu plus à peu près, que ce soit en
cohésion des pupitres, en précision des attaques, en célérité, en
justesse.
La voix n'a pas les mêmes
caractéristiques mécaniques et c'est sans doute pourquoi elle
est beaucoup plus tributaire
de l'air du temps, des professeurs disponibles, de la langue d'origine
des chanteurs.
Au début de l'ère du renouveau
baroque français, de la moitié des années 80 à celle des années 90, le
vivier était constitué essentiellement de spécialistes, formés pour
cette spécialité par Rachel Yakar (pour la partie technique) et William
Christie (de façon plus pratique), de pair avec une galaxie de
professeurs qui officiaient pour ceux qui n'étaient pas au CNSMDP (ou à
l'Opéra-Studio de Versailles), voire de « rabatteurs » (Jacqueline
Bonnardot, quoique pas du tout spécialiste, envoyait certains talents à
Christie, m'a-t-il semblé lire).
Autrement dit, les gosiers qui chantaient cette musique
étaient spécifiquement formés à cet effet (d'où la mauvaise
réputation de « petites voix » qui a persisté assez couramment au moins
jusqu'au début des années 2000), en privilégiant la clarté du timbre,
le naturel de l'articulation verbale, l'aisance dans la partie basse de
la tessiture, la souplesse des ornements, au détriment d'autres
paramètres prioritaires dans l'opéra du « grand répertoire », à
commencer par la puissance et les aigus. (Un certain nombre de ces voix
très légères et claires peuvent rencontrer des difficultés dans les
aigus, qu'elles ont pourtant, mais que leur technique d'émission,
centrée sur une zone plus proche de la voix parlée, ne favorise pas.)
La
reconversion n'était pas chose facile
: Jean-Paul Fouchécourt s'est limité à quelques rôles de caractère,
Paul Agnew n'a guère excédé Mozart et Britten (il aurait pu,
d'ailleurs), Agnès Mellon a fait une belle carrière de mélodiste après
sa grande période lyrique, et l'on voit mal Monique Zanetti ou Sophie
Daneman chanter un répertoire plus large. Ceux qui se sont adaptés
l'ont fait soit assez tôt, au fil du développement de leur voix (Gens,
Petibon, et aujourd'hui Yoncheva, dont la formation initiale n'était de
toute façon pas baroque), soit au prix de changements assez radicaux,
comme Gilles Ragon, qui a assez radicalement changé sa technique pour
pouvoir chanter les grands ténors romantiques (avec un bonheur
débattable).
On disposait alors de réels spécialistes, pas forcément
exportables vers d'autres répertoires (ne disposant pas nécessairement
de la même qualité d'agilité que pour l'opéra seria italien), en dehors de Mozart
éventuellement ; mais ils étaient rompus à toutes les caractéristiques
de goût (agréments essentiellement, c'est-à-dire notes de goût ; les
ornements plus amples, de type variations, n'étaient alors guère
pratiqués par les pionniers) et de phonation spécifiques à ce
répertoire.
Christie était assisté, jusqu'à
une date récente, d'une spécialiste
de la déclamation française du Grand Siècle, qui participait à
la formation permanente des chanteurs récurremment invités par les Arts
Florissants. L'insistance sur l'articulation
du vers, sur la mise en valeur
de ses appuis et de ses consonances (ce qu'on pourrait appeler
la « profondeur » de son pour les syllabes importantes) était une
partie incontournable de son travail de chef, l'une des nouveautés et
des forces de sa pratique, dont tout les autres ensembles ont tiré
profit – une fois émancipés (ou lassés / fâchés), les anciens disciples
allaient travailler chez les ensembles concurrents tandis que Christie
formait de nouvelles générations, équilibre qui a pendant deux
décennies élargi le spectre des productions où la qualité du français,
que le chef y prête attention ou pas, était particulièrement
exceptionnelle.
Mais Christie était seul à produire cet effort de formation –
depuis, le CMBV fait de belles choses avec ses chantres, mais plutôt
orienté vers la formation de solistes ou de comprimari que de grands solistes,
considérant les voix assez blanches qui en sortent souvent (mais ce
n'est pas une généralité, témoin l'immense Dagmar Šašková, sans doute
actuellement la meilleure chanteuse pour le baroque français). Et cet effort, pour des raisons que
j'ignore, s'est interrompu :
il a cessé, apparemment, de faire travailler spécifiquement la
déclamation, et, lui qui était célèbre pour son tropisme vers les voix
étroites et aigrelettes, s'est mis à recruter des voix moelleuses
articulées plus en arrière, selon la mode d'aujourd'hui – qu'il
chouchoute Reinoud van Mechelen était une perspective inconcevable il y
a quinze ans ! [Mode qui a son sens au disque mais est, à mon
avis, assez absurde du point de vue des résultats en salle – les voix
sont moins intelligibles et ont très peu d'impact sonore, qu'elles
soient grandes ou petites.]
Emmanuelle de Negri, elle-même
une voix beaucoup plus ronde que les anciennes amours de Christie, est
à peu près la seule de sa génération à avoir repris le flambeau du
verbe haut. Elle chante d'ailleurs fort peu d'autres répertoires, et sa
Mélisande (tout petit rôle de l'Ariane
de Dukas) paraissait un peu désemparée par rapport à un univers
technique tout à fait différent du sien – précisément parce que toutes
ses forces sont tournées vers l'excellence spécifique du répertoire
baroque français.
Aujourd'hui, par conséquent, plus
personne n'informe et ne gourmande, au besoin, les chanteurs sur ce
point. On trouve donc (comme dans ce Persée)
les voix les plus adaptées à ce répertoire laissées sans direction, ce
qui donne à voir de rageant gâchis : non pas que ce soit mauvais, mais
ces chanteurs ont tous les moyens et savent
faire, à condition d'être entraînés et incités à appliquer ces
préceptes.
À cela s'ajoute le fait que, victime de
son succès, l'opéra baroque français accueille volontiers des chanteurs
de formation traditionnelle. Certains en font leur seconde maison au
hasard des réseaux de leurs années d'insertion professionnelle (Thomas
Dolié par exemple, qui a étudié au CNIPAL, plutôt un réservoir de voix
pour les grands rôles lyriques… et avec Yvonne Minton) et ont donc
l'opportunité d'en acquérir les codes, d'autres le font
occasionnellement pour ajouter d'autres répertoires conformes à leur
voix (porte d'entrée en Europe pour Michèle Losier), d'autres enfin
viennent comme invités-vedettes pour fournir un type de voix rare ou un
prestige particulier à une production (Nicolas Testé en Roland, dont on
sent les origines extra-baroques, mais qui se plie remarquablement à
l'exercice).
Le problème est que, dans bien
des cas, la technique de départ n'est pas vraiment compatible avec le
baroque : les voix très couvertes, où les voyelles sont très altérées,
n'ont pas grand rapport avec le chant réclamé par ces partitions.
Stéphane Degout et Florian Sempey s'en tirent très bien (alors que je
ne les aime guère ailleurs), mais on peut s'interroger sur la logique
d'employer des voix aussi extérieures au cahier des charges de la
tragédie en musique.
J'ai déjà longuement ratiociné sur ces questions dans de précédentes
notules, ce qui me mène à quelques interrogations nouvelles
supplémentaires.
7.
Quelques questions à se poser
D'abord, il ne faut pas désespérer : certains chanteurs qui
n'ont pas suivi cette voie manifestent les qualités requises, à
commencer par Mathias Vidal
(CNSM de Paris) ! Par ailleurs, Christophe Rousset, en plus
d'être un peu seul à se consacrer aussi méthodiquement à explorer le
répertoire enseveli de la tragédie en musique, demande cet effort de
mise en valeur des mots à ses chanteurs – il est un peu celui qui a
imposé, par exemple, l'accent expressif ascendant sur les « ah ! »,
d'abord largement moqué et qui est devenu une norme par la suite chez
les autres ensembles (en cours de disparition, puisque plus personne ne
semble s'intéresser au texte des œuvres jouées). Son insistance, dans
les séances de travail, sur l'expressivité, jusqu'à la demande de
l'outrance, est centrale, et se ressent à l'écoute – alors même que sa
direction musicale pouvait être, il y a dix ans, assez molle. Il suffit
d'observer les mêmes chanteurs chez lui et chez les autres : avec lui,
ils phrasent ; ailleurs, certains semblent moins s'occuper des mots.
En revanche, voilà un moment que je n'ai pas entendu Niquet, malgré
toutes ses qualités de clairvoyance dans le choix des œuvres et de
générosité dans leur mise en œuvre, donner des productions où le phrasé
est mis en valeur…
D'où
me viennent deux questions, contradictoires d'ailleurs :
¶ Alors qu'on s'échine à utiliser
des
instruments originaux, à les préserver ou à les reconstruire, qu'on va
jusqu'à reprendre les diapasons exacts des différents lieux où l'on
créa les œuvres, n'est-il pas étrange
d'embaucher des chanteurs dont la technique est fondée sur les
nécessités vocales de l'opéra italien du XIXe siècle ?
Comment est-il possible, pour ces gens qui s'interrogent sur le style
exact d'un continuo de 1710 vs. 1720, sur le nombre de battements d'un
tremblement pratiqué dans telle chapelle, de ne pas voir la terrible
transgression d'engager des mezzos-sopranos verdiens et des barytons
wagnériens pour chanter des œuvres où les interprètes utilisaient une
technique tellement naturelle qu'on les décrivait comme criant ?
J'ai bien conscience qu'on ne
peut pas gagner sa vie en chantant simplement dans les quelques
productions de baroque français (essentiellement concentrées à Paris,
Bruxelles et Versailles d'ailleurs, plus un peu à Toronto et Boston…),
et que construire une voix exclusivement calibrée pour le lied (sans en
avoir forcément la diction allemande) serait un suicide professionnel…
Mais tout de même, n'y a-t-il pas une réflexion à avoir là-dessus ?
¶ Car les
tessitures du baroque, et spécifiquement celles du baroque
français, sont très basses.
Les rôles de dessus chez LULLY
culminent au sol, ce qui, joué au diapason d'origine (392 Hz), équivaut
à peu près à un fa, soit trois tons plus bas que les mezzos-sopranos
verdiens, voire plus bas que les grands rôles de contralto ! Or,
on ne peut pas faire jouer la jeune première Andromède pépiant sur son
rocher par l'équivalent de Maureen Forrester, n'est-ce pas. Et
inversement, faire chanter une soprane aussi bas va l'empêcher de
projeter ses sons, voire « éteindre » sa voix.
C'est pourquoi la catégorisation
en soprano / mezzo n'a pas grande pertinence dans ce répertoire, et
qu'il s'agit avant tout d'une question de couleur – à l'opéra, dessus et bas-dessus ont d'ailleurs
strictement la même tessiture avant Rameau ! Couleur qui ne peut
jamais, considérant l'effectif raisonnable, l'accompagnement discret,
l'aération des timbres des instruments naturels (pas de mur de fondu
comme avec les instruments modernes) et la nécessité d'intelligibilité,
être trop sombre, ni le grain trop épais. La
couverture vocale (c'est-à-dire la modification des voyelles
pour pouvoir émettre des aigus qui ne soient pas serrés et poussés) n'a de ce fait pas grand sens dans ce répertoire,
en tout cas chez les femmes (chez les hommes, on peut couvrir en mixant chez les ténors,
et certains aigus des basses demandent sans doute un peu de rondeur et
de protection, procurées par la couverture vocale), pas à l'échelle
massive où le chant lyrique l'utilise d'ordinaire (souvent trop ou mal,
même pour du Verdi).
Alors, si l'on ne peut pas changer du
tout au tout l'enseignement du chant (la tradition adéquate
existe-t-elle seulement encore ? peut-on la retrouver
aussi aisément que pour un instrument ?), ne serait-il pas judicieux,
quitte à ne pas être authentique,
de remonter le diapason d'un ou deux
tons, pour permettre aux techniques d'opéra telles qu'elles sont
de retrouver leur centre de gravité et leur brillant – étant calibrées
pour s'élever avec confort loin de la zone de la parole…
Illustration : costume de Louis-René Boquet pour les
représentations de 1770, une Éthiopienne (parfaitement).
Je livre cet état des lieux à votre sagacité, n'ayant pas de réponse
sur la marche à suivre – et tout de même assez émerveillé d'entendre
ces œuvres et ces ensembles spécialistes qu'on n'aurait jamais rêvé
d'entendre, et certainement pas aussi bien, il y a seulement trente ans
!
Un bref retour sur le Rinaldo
de Haendel (version originale de 1711) donné au Théâtre des
Champs-Élysées mercredi.
Franco Fagioli chante Cara
sposa, amante cara.
1.
Antécédents
Manière de se représenter qui parle.
Il y avait fort longtemps que je n'avais pas vu un opéra seria en concert ou sur scène – si
j'exclus les oratorios (le Messie,
puisque c'est surtout ce qu'on donne… mais il pourrait tout aussi bien
y avoir Israelou L'Allegro), ce doit remonter à Farnace de Vivaldi (par Savall) en
2003, Giulio Cesare en 1999
et La Clemenza di Tito en
1998… Un peu de belcanto
romantique dans l'intervalle (I
Puritani, deux fois L'Elisird'amore, du Rossini bouffe ou
semisérieux), mais pas vraiment de seria
baroque ou classique.
Pour la Clemenza, cela
s'explique plutôt par une absence d'opportunité : trop de choses à voir
en Île-de-France, la priorité cédée à d'autres titres plus rares donnés
simultanément, mais c'est peut-être, aujourd'hui, l'opéra que j'aime le
plus de Mozart – donc vraiment pas un rejet de principe.
Pour la plupart des autres, oui, il y a quelque chose de plus délibéré
– et ce même si j'ai laissé passer, çà et là, des titres qui me sont
chers : Ariodante de
Haendel, Griselda, Motezuma de Vivaldi, Cleofide de Hasse…
C'est que le seria pose
plusieurs problèmes structurels quand on s'intéresse à l'opéra comme
objet prosodique ou théâtral, pas uniquement musical, et surtout pas
uniquement vocal :
¶ laprimauté absolue
de la voix, à partir du début du XVIIIe siècle (sauf en France,
bien sûr), entraîne la fragmentation du discours musical en airs très
ornés qui expriment longuement les émotions et récitatifs secs (recitativi secchi),
sans grand intérêt la plupart du temps, destinés à faire progresser
l'action entre deux airs ; si l'on aime la déclamation, elle est
clairement traitée par-dessus la jambe dans l'opéra seria ;
¶ la grande homogénéité
(tonalités, orchestration, traitement vocal)
des airs entre eux (d'ailleurs interchangeables entre les opéras, il
n'existe pas de couleur propre à chaque œuvre) ; s'il n'y a pas de
mélodies extraordinaires comme dans Rinaldo
ou La Clémence de Titus,
ou de poussée dramatique particulière comme dans la version originale
de Motezuma de Vivaldi
(celle gravée par Curtis et non le pasticcio
de Malgoire), on peut vite avoir l'impression d'entendre exclusivement
des airs sur les mêmes patrons (très peu de chœurs, de danses,
d'ensembles de toute façon), qu'on pourrait invertir au sein même de
l'œuvre. Beaucoup de ces remarques seraient appliquables à l'essentiel
du répertoire baroque, mais se manifestent avec encore plus de densité
dans ces opéras ornés à l'italienne ;
¶ les livrets sont à peu près complètement indifférents à
toute forme de caractérisation : les noms des héros sont
seulement des produits d'appel, et rien ne distingue ni la façon de
s'exprimer, ni les situations d'un tyran oriental d'un consul romain,
d'un chevalier croisé d'une divinité pastorale… Car non seulement la
musique pouvait voyager, mais le texte des airs suivait en général avec
elle ! Et toujours les mêmes métaphores complètement délavées de
bateaux battus par les flots, les mêmes stéréotypes amoureux ; non pas
que l'opéra ait par ailleurs été le lieu de l'innovation littéraire,
mais dans la tragédie en musique de la même époque, on essaie de
souligner des aspects propres à chaque héros (même si la musique ne
change pas vraiment selon les mythes abordés), et dans le belcanto romantique, les
personnages ne s'expriment pas exactement de la même façon entre les
prêtresses gauloises et les adolescentes shakespeariennes. Je crois que
c'est cet aspect qui me rebute le plus : l'impression de voir se
déverser des torrents d'alibis tièdes pour faire entendre des exercices
de chant dont on prétend qu'ils veulent dire quelque chose.
Aussi, même si le seria est
le genre avec lequel j'ai découvert de l'intérêt pour l'opéra (ce qui
n'avait pas fonctionné avec Rigoletto,
Tristan, Aida ou Carmen, dans mon très jeune âge), c'est
clairement le répertoire lyrique que j'écoute le moins (la palme
revenant au seria classique,
où il n'y a pas la même fougue des diminutions, des inventions du continuo…).
Contrairement à ce qu'on pourrait croire, et même si j'aime à m'en
moquer, je n'ai en revanche pas du tout d'aversion pour le genre, et
reviens avec beaucoup de plaisir aux titres que je nommais (Serse aussi, pour d'autres raisons,
et quelques œuvres en langues exotiques). Simplement, contrairement à à
peu près tous les autres portions du genre opéra, j'ai peu ou prou
renoncé à explorer le répertoire, considérant que les surprises sont
particulièrement ténues (et les livrets désespérants).
Tout cela pour situer que les réjouissances et préventions qui seront
les miennes peuvent s'interpréter aussi par la perspective de mon
écoute – et expliquer pourquoi elles diffèrent tellement des
commentaires que j'ai lus par ailleurs.
2.
Objectifs
Pourquoi ce concert, alors ?
D'abord pour voir Rinaldo, dont la
veine mélodique extraordinaire, la variété de climats orchestraux, la
spécificité du livret, la concentration en tubes (préparée pour assurer le
succès du premier opéra de langue italienne spécifiquement composé pour
Londres, en y incluant quelques airs à succès antérieurs) sont assez
irrésistibles, seria ou pas.
Ensuite, et j'ai bien conscience d'émettre un gigantesque troll ce
faisant, pour l'orchestre : je
n'avais jamais entendu Il Pomo d'Oro
en salle, récemment formé (2012), mais déjà abondamment documenté par
la radio et le disque. Or son engagement et ses choix originaux ne
transigent pas avec le lyrisme, comme d'autres ensembles à la mode ces
dernières années pour leur style « percussif » (Il Giardino Armonico,
Europa Galante, Il Concerto Italiano, I Barrochisti, Matheus, Modo
Antiquo), sans appartenir non plus à ces ensembles qui ne cherchent pas
les sonorités nouvelles (I Suonatori della Giososa Marca, Academia
Montis Regalis, Orchestre Baroque de Venise, Accademia Bizantina) ; je
n'ai cité que de très belles formations (Il Giardino Armonico et I
Barrochisti sont, en ce qui en ce qui me concerne, des modèles !), mais
Il Pomo d'Oro se trouve justement à équidistance des deux positions, ne
cherchant pas un profil sonore très innovant, mais travaillant
néanmoins, dans le détail, à quantité de nouveautés (les diminutions et
variations, dans les reprises, affectent l'orchestre également, le
travail des timbres est permanent selon le caractère du morceau).
La distribution, très belle, composée de plein de gens célèbres que je
n'avais jamais entendus en salle, ne déparait rien, mais ce n'était pas
vraiment mon sujet premier.
3. La
soirée
Cerné par des glottophiles ardents (mais en général plutôt bon enfant, comparés à ceux du
romantisme italien, franchement féroces), j'ai pourtant assez bien
survécu. Quelques incontinents à la fin des airs, applaudissant entre
la levée des archets et la fin de la résonance, mais globalement une
belle qualité d'écouté et un public pas trop pénible, malgré quelques
bizarreries – des camions entiers de resquilleurs, dont une spectatrice
avec un côté institutrice du temps
qui faisait la circulation, réservait les sièges et contrôlait les
billets de tout le monde pour que la resquille se déroule avec
discipline, sans causer de trouble à l'ordre public.
Il faut dire qu'entre les prix élevés, la visibilité médiocre,
l'affiche prestigieuse et la salle complète, tout était réuni pour que
l'événement soit aussi dans la salle – ce qui n'a, en définitive, pas
trop été le cas.
En tout et pour tout un hueur (contre Fagioli) aux saluts, ça ne se
fait pas dans ce répertoire (où, il est vrai, il est plus facile de
recruter des voix adéquates, puisque les tessitures restent humaines et
les nécessités de puissance limitées). Les mêmes circonstances avec Semiramide de Rossini ou Anna Bolena, ce doit être sanglant
!
À la pause, pas pu m'empêcher de taquiner un peu mes voisins :
DAME — Mais où sont passés nos voisins ?
SURSOL, feignant de ne
pas partager l'opinion qu'il rapporte — Ils sont peut-être
rentrés satisfaits chez eux, après tout « le seria c'est tout le temps pareil ».
(Succès mitigé mais non nul.)
4.
Principes : coupures, tessitures et falsettistes
J'ai envie de prendre une minute pour détailler un peu ce qu'on pouvait
entendre dans la salle, dans la mesure où ma perception ne rejoint
absolument pas celle majoritaire des auditeurs plus assidus.
D'abord, quelques coupures
malgré la version (originale) de 1711 annoncée, notamment :
– les Sirènes ; ne pas
embaucher deux sopranos pour trois minutes, je me le figure bien, mais
on en avait deux sur le plateau, et l'on était dans une version de
concert… ;
– le Mage chrétien, ce
qui fait manquer un tournant assez capital dans l'intrigue, pour
expliquer la victoire soudaine des Croisés face à la magie d'Armide ;
il dispose en outre d'un bel air, chantable par une basse ou un alto
(là aussi, on en avait à disposition) ;
– « Col valor, colla virtù »,
il me semble ; pourtant l'air le plus intéressant du rôle postiche
d'Eustazio (avec « Sulla ruota di Fortuna », avant tout pour son
accompagnement bondissant aux cordes graves, très inhabituel) ;
– plus bizarre, « Il
Tricerbero umiliato », air de fureur formidable du rôle-titre («
Je traînerai Cerbère humilié à mes pieds, je reproduirai les hauts
faits d'Alcide ») ; je me suis figuré que, particulièrement grave au
sein d'un rôle lui-même déjà très bas, il ne mettait pas vraiment en
valeur Fagioli et que sa suppression avait été décidée sur cette base
(pas infondée, considérant comment les états d'une partition se
préparaient à l'époque – selon des modalités tout à fait pratiques) ;
– le plus clair des récitatifs
(même les mieux écrits, comme l'échange avant le départ de Rinaldo sur
l'air au Cerbère, vainement retenu par ses compagnons) a été raccourci
ou supprimé, juste de quoi ne pas superposer deux airs.
Vu la longueur et la relative homogénéité musicale de ce type d'œuvre,
je ne peux pas trop les blâmer, mais je suis un peu dubitatif sur la
lucidité des choix opérés (néanmoins « Ah, crudel ! » a reçu un très
beau succès) ; dans le même temps, des airs assez plats de Goffredo (il
y en a beaucoup, passé le « Sovra balze » liminaire), d'Eustazio et
même d'Armide (« Ah crudel, il pianto mio ») demeurent.
Côté chanteurs, il semble que je me situe à l'opposé de pas mal
d'amateurs plus fidèles du genre.
Pour commencer, je reste dubitatif, par principe même, sur l'emploi de contre-ténors en dehors de chœurs, de
musique sacrée ou d'emplois très spécifiques. Ces rôles n'ont jamais
été pensés pour ce type de technique, et on ne les distribue que par
vraisemblance sexuelle (alors qu'un héros martial qui chante en fausset
sur le champ de bataille pour vaincre une magicienne, hein, c'est le
comble du naturel), afin de nourrir une sorte de fantasme du castrat,
largement prolongé par tous ces disques d'hommage à Senesino,
Carestini, Farinelli ou Caffarelli. Or, les deux techniques et les deux
morphologies n'ont rien de commun : les
castrats disposaient d'une soufflerie adulte (poumons), sur laquelle se trouvait un larynx d'enfant,
étroit et plus haut (donc plus près des cavités résonantielles), ce qui
occasionnait un son aigu, clair, brillant, mais puissamment soutenu et
très sonore, contrairement aux voix d'enfants. Par ailleurs, les
castrats étaient souvent grands (l'hormone de croissance n'étant pas
compensée par la testostérone), donc leurs résonances corporelles
étaient tout sauf malingres.
En somme, pour chanter ces emplois aujourd'hui, la seule solution
légitime est d'utiliser, comme du temps de Haendel, des femmes pour
remplacer les castrats. Il serait, à
tout prendre, moins douteux d'adapter les œuvres aux voix telles
qu'elles existent aujourd'hui, et de
tout transposer à la quinte inférieure pour que des ténors puissent les
aborder. Il y aurait plus grande congruence avec le caractère
héroïque et un peu surnaturel des castrats en utilisant un ténor mixant
dans une tessiture un peu aiguë, plutôt que des voix coincées dans le
registre de fausset.
Car ce sont des voix qui sonnent, à quelques exceptions près, très partielles, coincées dans un mécanisme univoque qui ne permet
absolument pas la diversité des affects imposée à l'opéra. De la même
façon, d'ailleurs, je suis dubitatif sur la tendance à respecter
absolument les tonalités et diapasons alors que les techniques ont
changé : on embarrasse souvent les
chanteurs, dans le baroque, en les faisant chanter trop bas
(même les contre-ténors et les voix de femme) – faute de pouvoir
retrouver la technique exacte d'autrefois, autant adopter la même
méthode, et adapter les tonalités selon les aptitudes des nouveaux
interprètes.
5.
Résultat
En somme, ce n'est pas vraiment une surprise si j'ai trouvé Franco Fagioli (Rinaldo) valeureux,
mais un peu terne. Le volume sonore est très honorable pour une
émission de ce type, et l'interprète indéniablement engagé. En
revanche, comme toute son énergie est concentrée vers la production du
plus de son possible (émis assez en arrière, il reste rapidement
couvert par l'orchestre ou les femmes), l'expression demeure très
limitée, assez univoque.
Et, d'une manière générale, on demeure dans les traditionnels problèmes
de ce type d'émission : trop retenue à l'intérieur, peu d'impact, pas
d'une exceptionnelle intelligibilité, un peu molle, monochrome, plutôt
blanchâtre, pas du tout héroïque. Même dans l'élégie, le manque de
fermeté est patent.
Au demeurant, ce qu'il fait est au-dessus de tout reproche : c'est à
peu près le maximum de ce qu'on peut faire avec ce type de contrainte,
même si je trouve que des voix plus perçantes sont tout de suite
beaucoup plus intéressantes – Bejun Mehta, Lawrence Zazzo, voire
Dominique Visse ont d'autres possibilités expressives, et un impact
sans commune mesure, je crois (je n'ai testé que le dernier en salle).
De même, Terry Wey (Eustazio),
que j'aime beaucoup au disque, est un peu aigrelet en salle, mais tout
à fait plaisant.
En tout état de cause, ils sont plus convaincants que Daria
Telyatnikova, très jolie voix douce, mais totalement éteinte
par la tessiture de Goffredo, beaucoup trop grave pour elle, rendant la
projection impossible.
Je suis à rebours aussi pour Karina
Gauvin (Armida), que je trouve remarquable dans le répertoire romantique
(à cause d'une concentration et d'une fraîcheur rares dans ce
répertoire), mais un peu hululante pour le baroque (entre l'émission
flottante et les coups de glotte, on n'est pas tout à fait dans la
vérité musicologique, disons). Néanmoins, là encore, il n'y a pas
réellement de reproches objectifs à formuler, en dehors de la question,
plus idéologique (voire personnelle), du profil stylistique.
Deux grands coups de cœur dans la soirée. D'abord et surtout Andreas Wolf (Argante, issu du Jardin des Voix de Christie), qui ne m'avait pas
particulièrement impressionné jusqu'ici (notamment dans le Cosìfan tutte mis en scène par Hanecke,
où il est fort bon, parmi d'autres titulaires) : la voix de
baryton-basse est saine, sonore, mordante ; son expression est facile
et mobile ; l'ambitus, large, s'éclaire de belle façon dans l'aigu,
ouvrant la voie à une large gamme de demi-teintes (pas seulement poussé
ou vaillant). Je n'avais pas vérifié sur le programme, et j'avais cru
entendre un chanteur italien (la technique s'y apparente vraiment) ;
même l'agilité est exemplaire. Assez éblouissant, surtout que la
facilité scénique et la variété des inflexions outrepassent la seule
perfection vocale. Pourtant, il est si jeune encore pour une voix grave
! Aucun signe de verdeur ici, en voilà un qui ne se repose pas
sur les dons de la Nature (comme c'est si souvent le cas dans ces
tessitures).
Aux saluts, l'ovation fait jeu égal avec celle de Fagioli (qui a le
rôle-titre, et sur le nom duquel le public s'est déplacé), ce qui est
significatif.
Par ailleurs, Julia Lezhneva (Almirena),
que je découvrais, a reçu beaucoup de réactions mitigées ; certes,
l'actrice a toujours été gauche et la voix reste un peu dure ; mais
précisément, la résonance pure, qui se bâtit à l'arrière de la bouche
mais transperce le masque, comme un laser (le petit emplacement exact
qui permet de lancer des sons purs et très sonores), m'a beaucoup
séduit. Effectivement, lorsqu'elle monde, la voix se tend au niveau du
passage avant de se libérer à nouveau (et les [è] sont moins bien
placés que le reste de la voix), mais cela produit un instrument très
dense, pas du tout pâteux, pourvu d'une très belle autorité en salle.
Plus étonnant encore, un legato
extraordinaire, où les syllabes sont très bien individualisées, et
pourtant où aucune césure, et à l'inverse aucun portamento ne sont décelables : le
comble de l'art, l'artifice étant imperceptible.
Son atypique « Lascia ch'io pianga » m'a impressionné par la
concentration du son, l'affirmation des silences, l'aisance des
diminutions à la reprise, tout cela sans ostentation.
Enfin, l'ensemble Il Pomo d'Oro,
sous la direction de Stefano Montanari
(qui remplaçait Riccardo Minasi) a tenu toutes ses promesses : ne
cherchant pas le caractère percussif à la mode, mais toujours très vif,
servant le lyrisme sans fondu excessif, proposant des variations très
adroites (naturelles mais remarquables) dans les reprises, ou variant
la dynamique (la dernière ritournelle étant souvent plus impérieuse,
plus impliquée). Si la flûte
solo (trop haute, l'instrument n'a pas été suffisamment chauffé
apparemment, ce qui rendait les longues tenues un peu douloureuse) et
le hautbois solo (son
peu puissant, problèmes d'agilité) n'étaient pas au niveau des
meilleurs titulaires, tout le reste ne méritait que les plus grands
éloges, en particulier les cordes
graves (il est vraiment indispensable de laisser au moins une
contrebasse, merci de l'avoir fait) d'un grain et d'une implication peu
communs, et le claveciniste,
qui ne se contente pas d'harmoniser comme on le fait souvent dans ce
répertoire, mais distille quantité de contrechants qui, sans attirer
spectaculairement l'attention, enrichissent considérablement le
discours.
C'est hautement satisfait que j'ai quitté la salle : un seria judicieusement choisi avec un
orchestre imaginatif et impliqué, voilà qui change tout.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Opéra seria a suscité :
Carine Séchaye lors de la reprise de la production de Caurier
& Leiser en 2013, voyageant à Lausanne et Tours.
(Tiré d'une photographie de Marc Vanappelghem.)
Legs majeur parmi le répertoire français, l'œuvre collective (I et V
pour Ibert, II et IV pour Honegger, et collaboration plus
intégrée au III, même si Honegger semble avoir été dominant dans cette
partie) utilise le texte littéral de Rostand,
adapté par Henri Cain – ce
qui se limite essentiellement à des coupures pour une durée compatible
avec le débit chanté, et ramené à cinq actes au lieu de six).
Déjà redonnée par Tamayo à Vaison-la-Romaine en 1987 dans une production de Pierre-Jean San Bartolomé
(Greenawald, Lafont, Vassar), l'œuvre semble connaître un regain
d'intérêt (circonstanciel ou structurel, le seuil critique n'est pas
encore franchi pour l'affirmer), depuis la production de Caurier & Leiser à Marseille, dirigée par Davin en 2004 (Cousin, Vernhes,
Barrard). Beau succès, retransmis à la radio, en extraits sur CSS, repris récemment à Lausanne & Tours sous la direction d'Ossonce en 2013 (Séchaye, Barrard,
Pomponi), et à présent (février 2016)
à nouveau à Marseille,
avec Ossonce (d'Oustrac,
Barrard, Pomponi).
Ce ne serait qu'une reprise assortie d'une courte tournée, si nous ne
disposions pas, exactement dans le même temps, de cette version de
concert (pour trois soirées !) mise en espace par Daniel Roussel l'an passé (2015) et dirigée à la Maison
Symphonique de Montréal
par Kent Nagano (Gillet,
Barrard, É. Dupuis).
Et voilà que Decca sort, en mars, une intégrale de studio,
issue du concert de Montréal (mais où Guilmette et Lemieux, plus
célèbres, remplacent Fiset et Boulianne qui assuraient Thérèse de
Longuet et Marie-Louise au concert).
Il s'agit d'un véritable retournement de situation, dans la mesure où
le caractère accessible cet opéra, son sujet attirant, son texte
célèbre (et de qualité particulièrement extraordinaire, sans même le
considérer comme un livret d'opéra…), sa musique très variée et
séduisante le prédisposent à rejoindre les standards – moins au sens
large, un peu comme Hamlet, Jenůfa
et Die tote Stadt,
pas sifflotés dans les rues ni utilisés dans les pubes, mais
régulièrement programmés au sein d'un répertoire assez peu présent sur
les scènes.
Jusqu'ici, l'œuvre ne pouvait pas s'épanouir dans l'opinion des
mélomanes, faute de témoignages disponibles : il n'y eut qu'un vinyle
Bourg, très coupé, d'un enregistrement de la RTF en 1956, avec Boué,
Despraz, Bourdin ; Dervaux
dirige, et on y retrouve la fine fleur du temps : Berton, Disney,
Peyron, Lovano… Indisponible depuis des lustres, et jamais réédité en
CD de toute façon.
En mettant sur le marché, de surcroît chez un éditeur prestigieux et
très présent dans les rayons, un studio (denrée désormais rare), on
donne la possibilité aux mélomanes d'écouter, de réécouter, et de se
déplacer lorsque l'œuvre sera donnée. Incitation pour les salles à ne
plus se retenir – sans parler des directeurs de théâtre qui
découvriront à cette occasion, eux aussi, ce pan du patrimoine.
L'œuvre explore des climats qui ne sont pas neufs en 1937, mais
demeurent en revanche assez éloignés de ce qu'Ibert et Honegger ont par
ailleurs produit : peu de rapport avec la légèreté (poétique ou
sarcastique) d'Ibert, les expérimentations néoclassiques ou modernistes
d'Honegger, la tragédie à la tonalité élargie Antigone, et bien sûr les
bouffonneries et mystères de Jeanne,
de la naïveté du Roi David…
Il y a bien des moments où des points communs affleurent avec les
couleurs harmoniques, voire certains gestes déclamatoires des Quatre Chansons de Don Quichotte d'Ibert,
mais pour Honegger, il est assez difficile de trouver dans son
catalogue des pièces à la fois aussi simples (de la vraie tonalité pas
enrichie, la plupart du temps) et aussi lyriques ou mélodiques (le
Honegger simple étant souvent un peu glaçant).
Au demeurant, le style,
globalement celui d'une conversation en musique, varie beaucoup selon
les épisodes, indépendamment même de qui compose le passage : on y
croise des chansons traditionnelles, des poussées de fièvre martiales,
des bals galants, du postromantisme généreux, de la quasi-polytonalité,
de la déclamation parlée emphatique, du récitatif truculent, du lyrisme
cinématographique… le tout avec une prosodie
superbe, qui permet à la fois l'intelligibilité, de belles
mélodies, et la mise en valeur du texte de Rostand. L'orchestre est
aussi très expressif, exprimant toutes les couleurs des environnements
successifs du duc de Reichstadt (salons de Schönbrunn, cabinets de
travail, plaine venteuse de Wagram, chambre de malade…), avec un très
beau sens des transitions – le contraste est tellement fort, pourtant,
on pourrait s'attendre à une suite de vignettes, mais à l'instar de
Rostand, les deux compositeurs bondissent avec adresse de trait en
trait.
Le tout culmine spectaculairement dans ce second Wagram,
où l'on croit entendre s'élever à nouveau les râles des soldats tombés
pour l'Empereur, confus, misérables, progressivement menaçants, jusqu'à
éclater en hymnes patriotiques (où se superposent le Chant du Départ et
la Marseillaise !), tandis que le duc, égaré, déclame les paroles de sa
propre immolation. Néanmoins, on trouve quantité d'autres sommets plus
discrets, mais tout aussi bouleversants, dans quantité de répliques où
cingle le verbe de Rostand, et où la musique transmute soudain, servant
d'ailes à l'esprit.
Une lithographie française de 1932. Beaucoup d'images ont
circulé à l'occasion du centenaire de la mort du Duc, cinq ans avant la
première représentation de l'opéra à Monte-Carlo (la maison était alors
dirigée par le compositeur et traducteur Raoul Gunsbourg).
Avec un tel livret, une musique avenante mais sophistiquée, et une
fusion de l'ensemble aussi exemplaire, on ne peut douter que ce ne soit
déjà l'un des opéras qui me sont les plus chers dans tout le
répertoire.
Et l'on peut déjà en entendre la
première piste sur les sites de flux, en attendant le 4 mars
! C'est gratuit (voir là) sur Deezer et MusicMe ; elle y figure
également si vous disposez déjà d'un abonnement chez Naxos ou Qobuz.
Les cinq minutes que l'on y entend sont formidables : non seulement la
distribution, comme l'on pouvait s'y attendre, brille (l'émission haute
et le tranchant verbal de Gillet, incomparables !), mais Nagano semble
fort à son aise avec le style, sans cette rondeur qui lui est
habituelle et tend à émousser les angles (il se montre au contraire ici
d'une souplesse très française), et la prise de son paraît
extraordinaire, ample mais précise et colorée, à la fois digne des
grandes réussites de l'histoire du label et des technologies les plus
récentes. Il faut se préparer à l'un des grands disques de l'histoire
du répertoire français, je crois.
Mise à jour du 5 mars : Rapide commentaire (comparé) du disque Nagano ci-dessous en commentaire.
Concernant l'épisode de Wagram, on peut se reporter à la notule écrite dès la deuxième année de Carnets sur sol, qui effectue une
courte présentation et en propose le texte et la musique (Davin à
Marseille en 2004).
Pierre-Charles Roy est l'auteur de quelques-unes des plus intenses
tragédies en musique du répertoire baroque :
¶ 1705 – Philomèle
sur une musique de La Coste, à l'orée d'une série de
tragédies sombres
(où se sont surtout distingués Roy et Danchet) et sans grand succès
public, tandis
que les ballets galants triomphaient. Accueil plutôt favorable,
sans excès.
¶ 1707 – Bradamante sur une musique La Coste,
sans succès.
¶ 1708 – Hippodamie, d'après Lucien de Samosate,
sur une
musique de Campra (d'ordinaire attaché à Danchet).
L'œuvre surprend, outre par la noirceur de son intrigue, comme les
précédents, par ses héros masculins (tous des clefs de fa) et par l'inclusion
des
airs à l'italienne (avec instruments solos) par Campra. Sans
choir, l'œuvre n'a pas remporté un grand succès.
¶ 1712 – Créüse l'Athénienne sur une musique de La
Coste, sans reprise. Le premier acte, comme plus tard Ismène
et
Isménias de La
Borde
et Laujon, est très ouvertement inspiré de celui d'Atys.
¶ 1712 – Callirhoé
sur une musique de Destouches, un succès, suivi de
plusieurs reprises
et
adaptations au fil des décennies à venir. Dramatiquement et
musicalement, l'une des réalisations les plus vertigineuses de tout le
répertoire baroque — s'il y a bien un opéra français à écouter avant
1800…
¶ 1717 – Ariane sur une musique de Mouret,
dont aucune tragédie n'a été rejouée à ce jour.
¶ 1718 – Sémiramis sur une musique de Destouches,
sans succès, aucune reprise. Dès alors, Roy se limite à l'opéra-ballet
qui triomphe
— tels ses Éléments (1721) avec Destouches à nouveau.
Soit, sur 7 tragédies : 3 La Coste (dont rien ne nous est
parvenu à ce jour ; le Lutin Chamber Orchestra projette d'en
restituer quelques fragments), 2 Destouches, 1 Campra et 1 Mouret.
Caractérisées par des sujets sombres,
aux intrigues très serrées et tendues, économes en mots, avec des
dénouements sans concession, et des compositeurs marqués par
l'italianité au sens le plus hardi
du terme (contrepoint, effets orchestraux, audaces harmoniques).
À part Callirhoé,
qui eut un beau succès et
des reprises, rien que des échecs, ou
des succès très modestes, sans reprise. Roy a dû se tourner vers
l'opéra-ballet, renouant avec le succès pour Les Éléments de
Lalande et Destouches.
Mais ses poèmes denses et
violents sont sans doute ceux qui, de tout le legs de la
tragédie en musique (voire de l'opéra officiel français…) ont le mieux
vieilli, et suscitent le plus spontanément, aujourd'hui encore,
l'admiration.
Il est intéressant de lire les réactions d'époque, notamment sur la
versification, jugée raide — les moments les plus vigoureux et
étonnants aujourd'hui (par exemple l'exposition en huit vers de la
situation d'Agénor, tour de force saisissant) ont été critiqués,
notamment par La Harpe, pour leurs bizarreries syntaxiques (Par le
temps et les soins je respirais à peine => « respirer par le
temps »), ou bien la mort de Corésus, trop inattendue, et qui a
apparemment gêné parce qu'elle changeait instantanément un personnage
négatif en héros, ce qui bouleverse la catégorisation nette des
personnages.
Au demeurant, ses contemporains,
sans faire fête à ses tragédies (qui, tout simplement, ne convergeaient
pas avec les goûts plus légers et galants du temps), lui
ont reconnu ses qualités dramatiques
singulières, et il faut plusieurs fois désigné comme le « successeur de
Quinault ». C'est là un compliment considérable, puisque les opéras de
Lully sont restés – au prix de substantielles retouches – à la mode
jusqu'au début des années 1770 (avant le basculement dans le style
Gluck / Marie-Antoinette, en fait), et les livrets de Quinault ont même
connu une certaine fortune au delà, avec quelques réadaptations pour
des musiques entièrement nouvelles, comme Amadis
(révision de Saint-Alphonse pour Bach, 1779) ou Atys
(révision de Marmontel
pour Piccinni,
1780).
2. Portrait en anecdotes
Il est amusant, au demeurant – et on peut supposer que cela n'a pas
échappé aux commentateurs qui opéraient ce rapprochement, Roy (né en
1683) fut baptisé à Paris, à Saint-Louis-en-L'Île (St. Louis dans
l'Iſle), le jour même où Quinault y fut enterré – le 22 mars 1687.
Roy est aussi resté fameux pour
son mauvais caractère, et ses
querelles (avec Voltaire et Rameau, ce qui ne le place
évidemment pas du bon côté de la postérité) sont peut-être ce qui lui a
valu le plus de célébrité après sa mort, puisque, en étudiant les deux
autres…
Il faut dire qu'il se répandait en épigrammes
assez déplaisants pour ses collègues – par jalousie envers les succès
de son librettiste Cahusac, disait-on (fort médiocre diable au
demeurant), Rameau y fut dépeint sous les traits de Marsyas. On dit
c'est aussi la raison pour laquelle il ne fut pas élu à l'Académie
Française, qu'il avait trop critiquée et où il s'était cultivé trop
d'inimitiés.
Il semblait toutefois ne pas être dénué d'humour, puisqu'on rapporte
qu'alors qu'il recevait (comme assez fréquemment, semble-t-il), en
pleine place du Palais-Royal, des coups de canne de Moncrif pour
n'avoir pas bien goûté la dimension parodique de l'Histoire des
chats, il criait sarcastiquement « patte de velours, Minet, patte
de velours ».
Interlude plaisant largement puisé chez Antoine Taillefer : Tableau
historique de l'esprit et du caractère des littérateurs français,
qui, dans un genre de recueil propre au temps, parcourt ainsi les bons
mots d'une vaste série de figure du siècle passé. Roy est traité dans
le troisième volume, paru en 1785 chez l'opportunément nommé
Poinçot.
Au demeurant, si l'inspiration (manifeste à la lecture) de Roy prise
à La Fosse semble ne pas avoir causé de grande polémique pour Callirhoé,
du moins chez les commentateurs que j'ai parcourus (Roy prend la peine
de la nier dans la Préface, pourtant), la parenté avec la Sémiramis
de Voltaire a été relevée — ce qui tisse des liens toujours plus
étroits entre rivaux.
3. L'exposition de Sémiramis
: matière
Pour cette notule, on se limitera (pardon, pas de Prologue) à l'entrée
de Sémiramis, dès le début du premier acte, où se relèvent, de façon
manifeste, les qualités dramaturgiques de Roy.
En trois minutes, c'est un petit drame complet et toute une exposition,
assez détaillée, qui se bâtissent – quand on observe le rythme habituel
des opéras, de quelque époque que ce soit, il n'est pas exagéré de
parler de petit miracle.
Cela reste évidemment très imparfait et amateur, avec son lot
d'imprécision et son évident manque de finition, mais c'est toujours
plus commode pour suivre que la partition brute. Si quelque
spécialiste, célèbre ou obscur, voulait s'en emparer, je lui cèderais
volontiers le pas.
Grand merci au concours de Diamantine Zirah qui a bien voulu
étudier cet inédit et reconfigurer ses dispositions vocales pour que
nous puissions l'enregistrer pour CSS. (Sur le second extrait, je m'accompagne directement au clavecin – avec un potentiel de séduction que j'admets moindre, mais disposer de deux versions sur un tel inédit n'a pas de prix.)
SÉMIRAMIS
Pompeux apprêts, fête éclatante,
Flambeaux sacrés, autels ornés de fleurs,
Hymen si cher à mon attente,
Que vous m'allez coûter de pleurs !
Rivale des Héros, que devient ma puissance ?
Avec un inconnu, j'en partage l'éclat !
Je la mets à ses pieds, ma gloire s'en offense,
Et mon amour encor craint de faire un ingrat.
Pompeux apprêts, fête éclatante,
Flambeaux sacrés, autels ornés de fleurs,
Hymen si cher à mon attente,
Que vous m'allez coûter de pleurs !
Quels reproches, Ninus, n'as-tu point à me faire :
À périr en naissant, j'ai condamné mon fils ;
Pour éteindre la race et les droits de ton frère,
Aux autels j'enchaîne Amestris.
Et c'est une main étrangère,
Qui de mes attentats, va recueillir le prix.
Triste Sémiramis,
Faut-il que ton cœur te trahisse !
Plus cruel que les Dieux qui désolent ces bords,
L'Amour te guide au précipice :
Arrête ! il n'est plus temps, quels combats ! quels remords !
Justifiez grands Dieux, ou calmez mes transports.
On vient… c'est Amestris, quelle est mon injustice !
Captive dès longtemps, quels maux elle a soufferts !
Je ne fais que changer ses fers.
J'ai conservé la ponctuation
de
la partition d'origine
publiée par Ballard : il faut bien voir (outre la relative désinvolture
dans la copie du texte sous les portées, quelle que soit l'époque) que
les virgules ont dans le théâtre classique une valeur de respiration
plutôt qu'une valeur syntaxique, d'où des emplacements qui seraient
considérés comme fautifs aujourd'hui, ou même à époque égale dans
d'autres genres littéraires.
L'irrégularité des mètres,
ordinaire et requise dans les tragédies en musique, se voit aisément et
épouse d'assez près les urgences exprimées. Roy est toujours du côté de
la meilleure efficacité dramatique.
Le découpage en strophes est un choix personnel, lié non pas aux mètres
ou aux rimes, mais aux séquences
isolées
par le compositeur.
Étrange structure, très libre, de
type ABACDE – on aurait pu croire qu'en dehors des grands
récitatifs comme à l'acte I d'Amadis,
à l'acte IV de Roland ou à
l'acte II Armide,
il faudrait attendre la seconde moitié du XIXe siècle pour en observer
au sein de grands airs (on peut songer aux petits retours thématiques
dans Don Carlos de Verdi : «
Elle ne m'aime pas » ou « Toi qui sus le néant », au sein de pièces qui
juxtaposent de façon très libre les climats, tout en demeurant de
véritables airs clos, très mélodiques et puissamment accompagnés).
Ici aussi, le retour thématique
n'a lieu qu'une fois, et assez tôt. (La norme, à l'époque, est plutôt
du côté de structures de type AABB, ou au mieux ABA ou ABAC. C'est ce
que vous trouverez pour Callirhoé,
six ans plus tôt.)
4.
L'exposition de Sémiramis :
détails
Après une ritournelle initiale (appelée « Prélude »), fondée sur le
thème de la première strophe, premières paroles d'un personnage du
drame, et c'est Sémiramis elle-même :
4.1. «
Refrain » (A)
Pompeux apprêts, fête éclatante,
Flambeaux sacrés, autels ornés de fleurs,
Hymen si cher à mon attente,
Que vous m'allez coûter de pleurs !
Très typique des talents évocatoires de Roy : le
lieu révèle en lui-même
le pathétique des sentiments des personnages (de même pour Agénor,
revenant d'entre les morts où on l'avait laissé pour découvrir le
mariage de Callirhoé : « Ce trône, ces autels, ces guirlandes de fleurs
/ Ces chiffres amoureux »). Le contraste entre la richesse de
l'apparat, l'ampleur des réjouissances et la misère individuelle
renforcent l'effet – là aussi, procédé devenu courant chez les
romantiques (Verdi adore ça, on l'a aussi dans le mariage à l'acte I de
Don Carlos, où les amants
maudits se lamentent au milieu des cris de joie de la foule).
Musicalement, c'est le thème le plus mélodique et élancé de l'air, avec
deux montées suspendues, exprimant les poussées douloureuses d'une âme
tourmentée (brèves culminant sur une longue avec descentes
agrémentées).
Fait intéressant, avant que la musique ne retrouve sa souplesse
accoutumée, l'évocation de la fête nuptiale est accompagnée de valeurs
très régulières, laissant la voix débuter dans le silence, puis
rejointe par ces figures presque mécaniques, comme les échos d'une fête
martiale ou sans conviction :
La musique donne à sentir toute la solitude d'abord, toute la
contrainte ensuite, imposées par ce mariage contraire au devoir comme à
la raison.
4.2. Le
mariage (B)
Rivale des Héros, que devient ma
puissance ?
Avec un inconnu, j'en partage l'éclat !
Je la mets à ses pieds, ma gloire s'en offense,
Et mon amour encor craint de faire un ingrat.
La toute-puissante reine meurtrière livre son pouvoir dans un mariage
d'amour avec un jeune homme. La musique exprime de façon très directe
cette humiliation (« Je la mets à ses pieds ») :
L'harmonie devient très tourmentée : chromatisme descendant (paliers de
demi-tons), ce qui est un procédé commun, mais avec des hésitations
(notes de passage qui s'écartent de la ligne) et des rythmes
irréguliers (brèves et longues se succèdent), définissant un parcours
particulièrement tourmenté.
De même pour « ma gloire s'en offense », avec des brèves qui plongent
vers les graves, mimant une forme d'abattement plus que de révolte.
4.3.
Reprise du « refrain » (A)
Immédiatement, sans respiration.
4.4. Le
poids du passé (C)
Quels reproches, Ninus, n'as-tu point à me faire :
À périr en naissant, j'ai condamné mon fils ;
Pour éteindre la race et les droits de ton frère,
Aux autels j'enchaîne Amestris.
Et c'est une main étrangère,
Qui de mes attentats, va recueillir le prix.
Outre le fait que le meurtre de Ninus et de leur fils Ninias est
notoire chez les auteurs, voici que Sémiramis écarte les les autres
successeurs. Là aussi, en deux vers, l'essentiel est dit (les
meurtres), puis deux vers pour leur résolution (le nouveau promis).
Ici, le caractère général est plus déclamatoire que mélodique (le saut
ascendant de quinte initial le place tout de suite hors de la sphère de
l'ariette), étant narratif et non plus poétique comme le refrain, et
pourtant, malgré son verbe haut, la ligne vocale est très pleine, très
régulière (volontiers accompagnée de chromatismes), essentiellement des
formules [noire + deux croches], et bien qu'il s'agisse de déclamation,
la partition indique des parties intermédiaires présentes à
l'orchestre.
4.5. Les
dangers de l'amour (D)
Triste Sémiramis,
Faut-il que ton
cœur te trahisse !
Plus cruel que les Dieux qui désolent ces bords,
L'Amour te guide au précipice :
Arrête ! il n'est plus temps, quels combats ! quels remords !
Justifiez grands Dieux, ou calmez mes transports.
Directement enchaîné au précédent (la première rime clôt l'extrait
immédiatement antérieur), mais le caractère en est distinct.
Exclamations, modulation, chaleur d'une harmonie pleine, moins
tourmentée – l'heure de l'affliction et non plus du récit. La lente
descente pathétique « Plus cruel que les Dieux [...] au précipice » est
pourtant d'une couleur lyrique très particulière, d'une rondeur très
peu lullyste (on pourrait plutôt y voir le chemin qui mène vers
Boismortier ou Mondonville) :
Et cela se clôt par une série de cris (« Arrête ! »), qui culmine avec
« Justifiez grands Dieux », une supplique à la limite de l'imprécation,
grand élan vers l'aigu jeté a
cappella :
Saisissant.
4.6.
Transition et remords (E)
La fin de l'air constitue en réalité un pont, une petite introduction
pour l'arrivée d'Amestris et le premier dialogue de l'opéra (hors
Prologue).
On vient… c'est Amestris, quelle est mon injustice !
Captive dès longtemps, quels maux elle a soufferts !
Je ne fais que changer ses fers.
Ici aussi, liée au précédent système rimique, les trois dernières
parties musicales étant unifiées dans le poème.
La ligne vocale, de l'ordre du récitatif, reste très mobile et
tourmentée, mais l'accompagnement s'apaise totalement, avec ses grandes
basses ascendantes, ses parties intermédiaires longues et son harmonie
à base de septièmes (dense, mais pas dissonante, une progression
régulière), comme si Sémiramis redevenait maîtresse d'elle-même sans
quitter sa sévère mélancolie.
J'aime beaucoup les dernières volutes, voilées dans le grave, du
dernier vers, aboutissant à cette cadence suspendue (une demi-cadence,
sur la dominante, c'est-à-dire sur l'accord qui devrait appeler
l'accord de résolution, d'équilibre) : la lumière du majeur (la
tonalité générale est mineure) se mêle de ce sentiment d'inachèvement.
C'est à la fois ouvrir sur la nouvelle scène (où va apparaître l'accord
de résolution) et suggérer les sentiments mêlés d'insatisfaction de la
protagoniste.
Par ailleurs, le texte distille une ambiguïté intrigante : « Je ne fais
que changer ses fers » semble postuler, vu ce qui précède, le remords
d'infliger cette nouvelle contrainte, mais témoigne aussi l'habileté
politique de Sémiramis, ayant auparavant théorisé l'égalité de deux
états de captivité (et donc l'absence de tort supplémentaire). Beau
moment.
5.
Programmation
Mélange de climats émotionnels et de récits d'exposition, cette scène
résume tout un drame qui s'est déjà passé et le concentre en un point,
déjà au milieu de la tragédie suivante. Elle est à la fois un rouage
technique, un air de bravoure et un petit drame autonome, avec ses
personnages, ses dénouements, ses leçons. En 3 à 4 minutes, et moins de
30 vers.
Voilà qui plaide, une fois de plus, pour la curiosité, à l'heure où
William Christie redonne en boucle les pots-pourris de ses succès (pour
beaucoup, certes, des exhumations courageuses… d'il y a longtemps), où
John Eliot Gardiner, Marc Minkowski et Hervé Niquet se passionnent pour
le XXe siècle, et où seul Christophe Rousset (et une poignée de
pionniers nord-américains, dont le vivier de chanteurs n'est pas aussi
adéquat – Stubbs, O'Dette, R. Brown…) semble encore s'intéresser à
l'opéra du Grand Siècle.
Il ne s'agit pas de redonner n'importe quoi de passé de mode, mais le
public de la tragédie en musique est prêt à découvrir de nouveaux
titres (d'autant que l'ajustement stylistique demandé aux oreilles est
assez minime d'un compositeur, d'une époque à l'autre !)… et les pièces
dues à Roy parlent de façon très directe aux sensibilités modernes, par
rapport aux galants comme Houdar de La Motte (même s'il est réducteur de le désigner ainsi).
Je peux concevoir que la musique moins riche de La Coste (mais
parfaitement jouable !) n'inspire pas les chefs, et que Philomèle
ne soit pas remontée de sitôt malgré la qualité exceptionnelle de son
livret. Mais lorsqu'il s'agit de Destouches, peut-être la plus belle
des déclamations, et le plus fin contrapuntiste de l'opéra français
jusqu'alors… ou même de Campra, qui a déjà son public… pourquoi nous
refuser une nouveauté et un livret de Roy ?
Je veux bien voir ça comme un défi pour le Lutin Chamber Orchestra,
mais rien ne remplace une exécution complète dans des conditions
adéquates. Dans l'attente, il faudra continuer de fouiner pour
soi-même.
Pour retrouver sur Carnets sur sol
Pierre-Charles Roy et les tendances esthétiques du temps, on peut se
reporter aux liens en début de notule, qui parcourent une partie de ces
questions.
Étrangement, en dehors de Rameau
(qui n'a pas du tout les mêmes mérites dramatiques, et se situe déjà
largement dans une veine plus ballettisante et décorative que la vraie
tragédie en musique des deux premières générations), c'est surtout Lully, à l'autre bout
du spectre donc, qu'on représente et
enregistre.
Ce n'est pourtant pas la musique la plus mélodique ni la plus élaborée,
dans ce genre : la génération suivante, avec Desmarest, Campra et
Destouches, semble considérablement plus facile d'accès aux oreilles
contemporaines (plus de générosité mélodique, plus de variété
harmonique, des drames plus violents…).
En dehors d'Achille & Polyxène
(justement parce que les actes II à V sont de son élève Collasse), on
dispose désormais, avec la parution discographique de Bellérophon en 2011, de
l'intégralité des tragédies en musique de Lully – une entreprise
commencée en 1983 avec la première Armide
de Herreweghe (retirée de la vente sur le désir du chef et dès
longtemps introuvable).
Certes, il a donc fallu près de trente ans, mais peu de compositeurs peuvent se vanter d'un
tel traitement de faveur, couvrant l'intégralité de leurs ouvrages
lyriques
(quitte à laisser de côté certaines œuvres mixtes comme les ballets et
divertissements chantés). Pour couronner le tout, la plupart sont
encore disponibles dans le commerce, et un certain nombre programmés de
temps à autre en Europe et en Amérique du Nord.
En ce qui concerne le baroque français, c'est même un exploit assez
unique (si l'on excepte Charpentier, qui n'a composé que deux opéras,
plusieurs fois enregistrés, et Rameau, dont l'ensemble des œuvres
d'envergure n'a été fini de publier qu'en 2015, avec Les Fêtes de Polymnie par
Vashegyi).
L'occasion de jeter un regard général vers les bijoux à ne pas manquer.
B.
Liste exhaustive
… des tragédies en musique de Lully, plus deux pastorales qui
s'approchent ou s'identifient au genre opéra. Avec des liens vers des
notules monothématiques pour approfondir.
Sauf mention contraire, les livrets sont de Quinault. Les « hits »
indiquent les passages célèbres, les « réussites » les moments qui font
particulièrement honneur à Lully.
Il faut être conscient que les danses, que j'ai peu mentionnées, ont pu
être de réels tubes, arrangées par les théorbistes, transcrites pour le
piano au début du XXe siècle…
1672
– Les Festes de l'Amour et de Bacchus
Caractéristiques
:
¶ Une Pastorale, grande répétition
générale avant le premier véritable opéra. Pas de grande action, mais
de petites scènes pittoresques où s'aiguise le sens de la déclamation.
[La partie ballet du livret est due à Bensérade.]
Hits
:
¶ Aucun.
Réussites
:
¶ Déguisement de Forestan par les
lutins railleurs (acte II) « Ah qu'il est beau / Ho, ho, ho, ho, ho, ho
! / Qu'il est joli / Gentil, poli ».
Discographie :
¶ CD Reyne (Accord 2004). Très bon.
1673
– Cadmus et Hermione
Caractéristiques
:
¶ Officiellement la première tragédie
en musique – Pomone de
Perrin & Cambert étant classée comme Pastorale. Écriture encore
assez sèche, surtout dans les récitatifs, marqués par une inspiration
italienne assez cavallienne. Mais déjà un sens de la danse très
particulier, et qui fait la marque distinctive du genre, plus encore
que la déclamation.
Hits
:
¶ « Belle Hermione » (air de Cadmus à
l'acte V), au répertoire avant le renouveau baroque.
¶ Chaconne des Africains, « Suivons, suivons l'amour, laissons-nous
enflammer » (acte I).
¶ Culte de Mars (fin de l'acte III).
Réussites
:
¶ Chaconne des Africains, « Suivons,
suivons l'amour, laissons-nous enflammer » (acte I).
¶ Duos comiques du triangle Charite-Nourrice-Arbas (acte II).
¶ Culte de Mars (fin de l'acte III).
¶ Dialogues comiques d'Arbas à la recherche du dragon avec Cadmus et
avec les Princes (acte IV).
Discographie :
¶ DVD Lazar / Dumestre (disponible). En
prononciation restituée. [Commentaires
du DVD, du spectacle.]
¶
Il existeune bande de Rousset à Beaune en 2000.
1674
– Alceste
Caractéristiques
:
¶ Début de la véritable déclamation
lullyste, à la fois très respectueuse de la prosodie et très mélodique.
Hits
:
¶ Air burlesque de Charon « Il faut
passer tôt ou tard / Il faut passer dans ma barque » (acte IV),
enregistré dès le début du XXe siècle.
¶
Duo d'adieu à Admète mourant (fin du II).
¶ Déploration sur la mort d'Alceste par un coryphée féminin et un chœur
mixte (acte III).
Réussites
:
¶ Regrets d'Alcide (récitatifs en I,1).
¶ Duo de Tritons « Malgré tant d'orages » (acte I).
¶
Duo d'adieu à Admète mourant (fin du II).
¶ Chœur d'annonce de la mort d'Alceste hors scène, tandis qu'Admète se
lamente sur scène (acte III).
¶ Marches funèbres d'Alceste (fin de l'acte III).
Discographie :
¶ Malgoire I (CBS 1974). Avec Felicity
Palmer, Bruce Brewer et Max van Egmond. Tout à fait introuvable
aujourd'hui.
¶ Malgoire II (Montaigne 1992). Avec Colette Alliot-Lugaz, Howard Crook
et Jean-Philippe Lafont. Lourd, terne et empesé, assez peu engageant à
écouter.
¶ Malgoire a depuis donné, en 2007,
une version assez définitive de l'œuvre (avec Véronique Gens),
uniquement captée par la radio.
=> Une nouvelle gravure est donc indispensable.
1675
– Thésée
Caractéristiques
:
¶ Le plus grand succès de l'histoire de
l'opéra baroque français : l'œuvre la plus souvent reprise, jusqu'au
milieu du XVIIIe siècle.Le livret en est pourtant fort sommaire
(histoire d'amour contrariée par un barbon couronné et une
enchanteresse hystérique)
, et la musique assez peu saillante en dehors de l'acte I. Difficile,
dans notre perspective contemporaine, d'être aussi impressionné que les
témoins d'alors.
¶ [Présentation.]
Hits
:
¶ Pas vraiment, même si le chœur est
combattants est furieusement marquant.
Réussites
:
¶ Début de l'acte I : combattants hors
scène « Il faut périr, il faut périr / Il faut vaincre ou mourir » et
prières des femmes dans le temple de Minerve sur la scène. [Présentation.]
Discographie :
¶ Stubbs / O'Dette (CPO 2007). Studio
un peu figé, surtout dans les récitatifs, mais suffisant pour une
découverte.
¶ Il existe une bande Haïm beaucoup
plus vivante.
1676
– Atys
Caractéristiques
:
¶ Réputé l'opéra favori du roi, c'est
aussi l'une des rares œuvres de Lully à se terminer de façon tragique
(dans les quelques autres cas, Roland est seulement en colère, Armide
reste une magicienne mécréante, elle aussi seulement malheureuse en
amour, et Phaëton qui meurt bel et bien est un contre-modèle), et
vraiment sans concession, malgré des épisodes comiques qui demeurent.
¶ Rare cas de Prologue lullyste clairement articulé à l'histoire des
cinq actes (Atys est présenté par les divinités allégoriques).
¶ [Présentation du livret à partir de la révision de Marmontel.]
Hits
:
¶ Entrée du Temps et de Flore « En vain
j'ai respecté la célèbre mémoire » (Prologue)
¶ Danses de la Suite de Flore
¶ Airs et danses de Zéphyr « Le Printemps quelquefois est moins doux
qu'il ne semble » (Prologue)
¶ Chœur « Préparons de nouvelles fêtes » (Prologue)
¶ Invocation à quatre « Allons, allons, accourez tous » (acte I)
¶ Chaconne « L'amour fait trop verser de pleurs »… « Quand le péril est
agréable » (acte I)
¶ Air de Sangaride « Atys est trop heureux » (acte I)
¶ Descente de Cybèle (fin de l'acte II)
¶ Air d'Atys « Nous pouvons nous flatter de l'espoir le plus doux »
(acte III)
¶ Scène du sommeil d'Atys (acte III)
¶ Air de Cybèle « Espoir si cher et si doux » (acte III)
¶ Chœur hors scène « Atys, Atys lui-même / Fait périr ce qu'il aime »
(acte V)
¶ Déploration finale « Que le malheur d'Atys afflige tout le monde »
(acte V)
Réussites
:
¶ Entrée du Temps et de Flore « En vain
j'ai respecté la célèbre mémoire » (Prologue)
¶ Danses de la Suite de Flore
¶ Airs et danses de Zéphyr « Le Printemps quelquefois est moins doux
qu'il ne semble » (Prologue)
¶ Chœur « Préparons de nouvelles fêtes » (Prologue)
¶ Entrée de Melpomène « Retirez-vous, cessez de prévenir le Temps »
(Prologue)
¶ Invocation à quatre « Allons, allons, accourez tous » (acte I)
¶ Tous les duos de l'acte I (Atys, Idas, Sangaride, Doris), dont la
chaconne.
¶ Air de Sangaride « Atys est trop heureux » (acte I)
¶ Air d'Atys « Nous pouvons nous flatter de l'espoir le plus doux »
(acte III)
¶ Air de Cybèle « Espoir si cher et si doux » (acte III)
¶ Dispute des amants (acte IV)
¶ Chœur hors scène « Atys, Atys lui-même / Fait périr ce qu'il aime »
(acte V)
¶ Malédiction d'Atys (acte V)
¶ Déploration finale « Que le malheur d'Atys afflige tout le monde »
(acte V)
Discographie :
¶ CD Christie studio (HM 1987). Très
figé, un peu glaçant (fait avant les représentations). [Commentaire.]
¶ Bandes vidéos des représentations
de 1987 dans la mise en scène de Villégier, saisissantes. [Commentaire.]
¶ CD Reyne (2010). Choix de simplicité, de nudité, très persuasif.
¶ DVD Christie (2011). Reprise et réfection de la mise en scène de
Villégier. Luxuriance très italianisante du continuo, somptuosité de toute
part.
1677
– Isis
Caractéristiques
:
¶ L'intrigue de la persécution de
l'amante de Jupiter
(Io, devenant par la suite Isis) a été lue à la Cour comme une
transposition mythologique de l'emprise prédatrice de la Montespan –
interprétation trop répandue qui força Quinault à l'exil. Le livret
n'est au demeurant pas le plus captivant de son auteur.
Hits
:
¶ Chœur des Peuples des Climats Glacés
(acte IV), avec son figuralisme hoquetant.
Réussites
:
¶ Duo burlesque Iris-Mercure (acte II),
d'une veine séductrice inhabituelle dans ces sphères olympiques.
¶ Chœur des Peuples des Climats Glacés (acte IV), avec son figuralisme
hoquetant.
Discographie :
¶ CD Reyne (Accord 2005). Très bien
chanté, un peu terne orchestralement.
1678
– Psyché (II)
Caractéristiques
:
¶ Livret attribué à Thomas Corneille,
puis revendiqué par Fontenelle (sans doute collectif). L'œuvre
réutilise le livret de Molière (secondé par Pierre Corneille et
Quinault) écrit pour la tragédie-ballet du même nom (pour partie
parlée) représentée au Carnaval de 1671.
¶ De cette genèse compliquée provient sans doute le caractère moins
serré
de l'intrigue, entrecoupée de nombreux divertissements plus
pittoresques que dramatiques, dont des lamenti italiens, un hapax dans les
tragédies en musique de Lully. C'est aussi, musicalement, son opéra le
moins marquant.
Hits
:
¶ Les Enclumes des Cyclopes (acte II).
Réussites
:
¶ Les Enclumes des Cyclopes (acte II).
Discographie :
¶ CD Stubbs / O'Dette (CPO 2008).
Correctement exécuté, mais un studio pas très vivant.
¶ Longue invocation infernale pendant
l'essentiel de l'acte II.
Réussites
:
¶ Tirades de Bellérophon (actes I et
II).
¶ Plaintes dans les climats dévastés
par la Chimère à l'acte IV (une Napée, une Dryade, Dieux des bois),
d'un style original, qui laisse sentir le vide et l'effroi avant la
forme ordinaire des déplorations polyphoniques.
Discographie :
¶ CD Rousset (Aparté 2011). D'un style
parfait. Sans mollesse. Disposant de quelques chanteurs extraordinaires
(Auvity et Teitgen). [Commentaire.]
1680
– Proserpine
Caractéristiques
:
¶ Retour de Quinault. L'amour principal
est ici celui d'une mère pour sa fille ; les amants sont campés par des
personnages secondaires mais omniprésents – les allégories aquatiques
Aréthuse et Alphée.
Hits
:
¶ Airs de Proserpine : « Goûtons dans
ces aimables lieux » (acte I), « Que tout se ressente de la fureur »
(acte III).
Réussites
:
¶ Les duos entre Aréthuse & Alphée
:
« Arrêtez, Nymphe trop sévère » (acte
I),
« Ingrate, écoutez-moi » (acte II),
« N'aurais-je point innocemment » (acte III),
« Pluton veut qu'avec vous nous demeurions ici » (acte IV)
« Quel cœur se peut assurer » (acte V)
=> Ils donnent toute sa saveur à
l'œuvre,
nous servant, malgré l'arrachement arbitraire d'une fille et au milieu
des climats hostiles des enfers, de rafraîchissantes scènes d'amants
bougons puis contents.
Discographie :
¶ CD Niquet (Glossa 2007). Grande
rondeur (présence massive des doublures de flûtes), continuo opulent.
Distribution assez formidable (D'Oustrac en Cérès, couple
Staskiewicz-Auvity). [Commentaire.]
1682
– Persée
Caractéristiques
:
¶ Contenu très épique, où le
spectaculaire ne se limite pas aux décors. Les combats contre les
monstres abondent (les Gorgones, le monstre marin),
et pas à travers des récits de seconde main, ils sont directement
représentés sur scène. Quinault suit de très près le résumé
d'Apollodore (en particulier la place de Phinée, l'oncle jaloux
d'Andromède).
Hits
:
¶ Air de Méduse : « J'ai perdu la
beauté qui me rendit si vaine » (acte III).
¶ Air du sommeil de Mercure : « Ô tranquille sommeil, que vous êtes
charmant » (acte III).
¶ Air d'Andromède : « Dieux ! qui me destinez une mort si cruelle »
(acte IV).
¶ Ballet du combat aérien de Persée contre Kêtos (acte IV)
Réussites
:
¶ Récitatif sarcastique de Phinée : «
Seigneur, vous m'avez destiné » (acte II)
¶ Air de Méduse : « J'ai perdu la beauté qui me rendit si vaine » (acte
III).
¶ Air du sommeil de Mercure : « Ô tranquille sommeil, que vous êtes
charmant » (acte III).
¶ Air d'Andromède : « Dieux ! qui me destinez une mort si cruelle »
(acte IV).
Discographie :
¶ CD Rousset (Ambroisie 2001). Un rien
terne, le drame n'est pas articulé avec beaucoup d'ardeur (alors qu'il
s'agit du plus épique des Lully, celui en tout cas doté du plus
d'actions directes), mais beau plateau, où culmine le Phinée
sarcastique de Jérôme Correas (l'une des plus fines incarnations
vocales de tous les temps). L'ensemble fonctionne très bien.
¶ DVD Pinkosky-Niquet (EuroArts 2005). Cyril Auvity plane (beau Mercure
de Colin Ainsworth, tout de même) au-dessus d'une distribution à
l'articulation très nord-américaine (en arrière), dans une mise en
scène chiche en moyens mais astucieuse. Hervé Niquet ne dirige pas le
Concert Spirituel, mais l'orchestre Tafelmusik de Toronto, qu'il fait
sonner assez sensiblement comme le sien. Beaucoup de vie orchestrale
qui permet au drame d'avancer sans faiblir.
1683
– Phaëton
Caractéristiques
:
¶ Première fois, dans l'histoire du
genre
(et un cas qui demeure rare) où le héros est un repoussoir. Pourtant
chanté par la haute-contre habituelle (car jeune, héroïque et galant),
Phaëton dresse le portrait d'un égoïste, pire, d'un impudent, dont le
châtiment final rassure peut-être plus qu'il n'afflige.
¶ Autre fait inhabituel, le couple amoureux authentique, des
personnages secondaires comme dans Proserpine,
inclut une basse-taille au lieu de la hautre-contre ordinaire (pour des
raisons évidentes d'équilibres des voix sur le plateau).
¶ [Présentation.]
Hits
:
¶ Serment du Soleil : « L'Envie accuse
à tort Climène »… « C'est toi que j'en atteste », dans une tessiture
très haut placée (acte IV).
¶ Réjouissances brutalement interrompue par la chute finale « Que l'on
chante, que tout réponde » (acte V).
Réussites
:
¶ Tout le rôle d'Épaphus (peut-être le plus beau de tout Lully) :
=> premier duo d'amour et d'adieu
avec Lybie : « Quel malheur ! »… « Que mon sort serait doux » (acte II)
;
=> duo d'affrontement avec Phaëton : « Songez-vous qu'Isis est ma
mère ? » (acte III) ;
=> imprécations devant le Temple d'Isis : « Vous qui servez Isis »
(acte III) ;
=> air : « Vous qui vous déclarez mon père » (acte V) ;
=> second duo d'amour et d'adieu avec Lybie : « Ô rigoureux martyre
»… « Hélas ! une chaîne si belle » (acte V)
¶ Serment du Soleil : « L'Envie accuse à tort Climène »… « C'est toi
que j'en atteste », dans une tessiture très haut placée (acte IV).
¶ Réjouissances brutalement interrompue par la chute finale « Que l'on
chante, que tout réponde » (acte V).
Discographie :
¶ CD Minkowski (Erato 1994). Lecture
anguleuse, qui privilégie l'éclat sur le fondu. Goût pour théorbe solo
dans les récitatifs. Quelques-uns des plus grands chanteurs de tous les
temps dans la distribution pour des rôles-clefs : Crook (Phaéton), Gens
(Lybie), Théruel (Épaphos).
Grande réussite.
¶ CD Rousset (Aparté 2013). Belle lecture, avec un continuo très subtil
au clavecin. Fort bien chanté aussi, avec des voix typées qui plairont
diversement. Petite réserve sur le caractère très audible des
changements de mesure, que Rousset tire vers un certain alanguissement
contemplatif (ce qui peut se défendre, mais reste étrange pour du
récitatif) et qui tendent parfois à freiner l'élan dramatique.
[Commentaire de Beaune, de Pleyel.]
1684
– Amadis
Caractéristiques
:
¶
Amadis apporte
une autre nouveauté : le
premier sujet d'opéra français qui ne soit pas
tiré de la mythologie grecque. [Contrairement à l'Italie qui
utilisait
volontiers des sujets tirés de l'Histoire, antique en particulier.]
Pendant très longtemps (jusqu'à Scanderbergen 1735,
en réalité), cette entorse se limitera à quelques grands romans
espagnols et épopées italiennes autour de héros médiévaux : Montalvo,
Ariosto, Tasso pour Quinault-Lully (puis Danchet-Campra, avec Tancrède), et un peu plus tard Silva-Essarts (La
Motte / Destouches).
¶ Avec Atys, l'un des très rares cas de
Prologue où le héros du drame est introduit ; alors qu'Atys est
présenté comme une histoire pour divertir le commanditaire, dans Amadis,
on désigne (à mots maigrement couverts) le roi comme le successeur
direct du héros – il faut dire que le parallèle est plus aisé avec le
chevalier tendre qu'avec le prêtre châtré…
¶ Beaucoup de convergences
avec Armide
qu'il semble préparer : matière médiévale, structure (contredanse très
proche dans le Prologue – acte I d'Armide
– ; récits de victoires et de mal d'amour au I ; enchantement du héros
désœuvré au II ; captivité et souffrances au III ; chaconne vocale au
V, ce qui ne se faisait plus depuis Cadmus
!), longues scènes comme celle d'Amadis au I.
¶ Musicalement, on est parfois étonné de la disparité entre la
relative platitude du deuxième acte et la force des deux derniers
(peut-être les
plus beaux de tout Lully), en particulier le quatrième.
¶ [Présentation – je suis d'ailleurs beaucoup moins
mitigé aujourd'hui sur les qualités de l'ouvrage.]
Hits
:
¶ Invocation de l'orage : « Espris,
empressés à nous plaire »… « Brillants éclairs, bruyant tonnerre »
(Prologue)
¶ Air d'Arcabonne : « Amour, que veux-tu de moi ? » (acte II).
¶ Air d'Amadis : « Bois épais, redouble ton ombre » (acte II). Souvent
mis au programme de récitals du début du XXe siècle – étrangement,
puisque très court, sans effet particulier et mélodiquement
particulièrement peu marquant. Sans doute était-il un peu plus aigu que
les autres et déstabilisait-il moins les ténors ? Si l'on voulait
mépriser Lully, on ne choisirait pas meilleur exemple. [Parmi les
versions disponibles, Rousset fait le choix avisé de le faire
ornementer, ce qui lui procure un peu plus de relief.]
¶ Duo et chœur de captivité « Ciel ! finissez nos peines » (acte III).
¶ Invocation par Arcabonne : « Toi, qui dans ce tombeau n'es plus qu'un
peu de cendre » (acte III).
¶ Grande scène d'Oriane (acte IV) : « À qui pourrais-je avoir recours ?
»… « Que vois-je ? ô spectacle effroyable ! »… « Il m'appelle, je vais
le suivre ».
¶ Intercession d'Urgande (fin de l'acte IV).
¶ Grande chaconne de quinze minutes avec les héros et le chœur «
Chantons tous en ce jour » (fin de l'acte V).
Réussites
:
¶ Invocation de l'orage : « Brillants
éclairs, bruyant tonnerre » (Prologue)
¶ Scène d'Amadis (trois grandes tirades à l'acte I – entrecoupées de
réponses de Florestan –, très inhabituelles dans ce
répertoire, et encore plus pour un personnage masculin) :
« Ah ! que
l'amour paraît charmant ! »
« Je pourrais l'obtenir par la force des
armes »
« Oriane, ingrate et cruelle »
¶ Air d'Arcabonne : « Amour, que veux-tu de moi ? » (acte II)
¶ Invocation par Arcabonne : « Toi, qui dans ce tombeau n'es plus qu'un
peu de cendre » (acte III).
¶ Grande scène d'Oriane (acte IV) : « À qui pourrais-je avoir recours ?
»… « Que vois-je ? ô spectacle effroyable ! »… « Il m'appelle, je vais
le suivre ».
¶ Grande chaconne de quinze minutes avec les héros et le chœur «
Chantons tous en ce jour » (fin de l'acte V).
Discographie :
¶ CD Reyne (Accord 2006). Un peu pâle,
et souffrant notamment d'une Arcabonne assez stridente. Point fort : le
tempérament exceptionnel des deux amantes (Laurens en altière Oriane,
Masset en éloquente Corisande, qui n'a alors plus rien d'un emploi de
soubrette-sans-aigus). [Commentaire.]
¶ Schneebeli 2010 (il existe une
bande de salle partielle captée à Massy).
Avec Katia Vellétaz, Dagmar Šašková, Isabelle Druet, Cyril Auvity,
Edwin Crossley-Mercer, Alain Buet. Comme toujours impressionnant par le
style impeccablement juste de Schneebeli, et un fort beau plateau (à
part les deux méchants qui s'amusent à chanter du nez en permanence).
¶ CD Rousset (Aparté 2014). Une petite merveille d'équilibre, avec des
danses d'une élégance remarquable, et soutenue par une distribution
choisie parmi les meilleurs (Auvity, Arnould, Tauran, Perruche,
Bennani…). [Commentaire.]
1685
– Roland
Caractéristiques
:
¶
Roland est la seconde tragédie en musique dont le rôle-titre
soit tenu par une voix grave (basse-taille), ce qui, contrairement à Cadmus, inaugure une licence pour
les opéras dont le héros est particulièrement guerrier et le plus
souvent éconduit (Tancrède, Pélops et Idoménée chez Campra, Alcide chez Destouches – mais plus étrange pour Pyrame, sorte d'Épaphus…). S'il n'est pas repoussoir
comme Phaéton, le personnage central reste cependant négligé par
l'amour et même assez inquiétant (le massacre final).
¶ C'est, je crois, l'un des opéras les plus homogènes et les plus
constamment soignés de tout Lully, alors même que les endroits très
typés y sont plus rares.
Hits
:
¶ Grande chaconne avec chœur « C'est Médor qu'une Reine si belle » (fin de l'acte
III).
¶ Fureur de Roland « Je suis trahi ! Ciel ! » (fin de l'acte IV).
Réussites
:
¶ Mélancolie d'Angélique (récits de
l'acte I).
¶ Grand duo en chaconne « Ah ! je souffre un tourment plus cruel que la
mort »… « Se peut-il qu'à ses vœux vous ayez répondu ? », puis chaconne
avec chœur « C'est Médor qu'une Reine si belle » (fin de l'acte
III). Une scène enivrante, un des sommets de tout Lully.
¶ Grande scène de Roland dans les bois « Ah ! j'attendrai longtemps »
(début de l'acte IV).
Discographie :
¶
Jacobs (aux Champs-Élysées en 1993
avec van Dam, à Montpellier en 1994 avec Naouri) a joué l'œuvre (un
répertoire dont il semble pourtant peu friand) avec un continuo très
riche et un véritable élan. Evidemment, le maintien est un rien raide,
mais le résultat demeure remarquablement vivant et convaincant.La bande de Montpellier circule.
¶ CD Rousset (Ambroisie 2004). Version peut-être un peu mesurée, mais
d'une grande grâce, qui livre pudiquement ses charmes aux fil des
réécoutes.
1686
– Armide
Caractéristiques
:
¶
Armide, par la qualité de finition de chaque fragment, constitue
probablement l'opéra le plus abouti de l'univers lullyste. Comme dans
Roland, une voix grave (bas-dessus), frappée mais dédaignée par l'Amour,
à laquelle on s'attache sans jamais perdre de vue qu'il s'agit plutôt
d'un contre-modèle – une sorcière métèque et mécréante, tout de même.
¶ Le drame, très cohérent et spectaculaire, est fortement caractérisé
par ses triomphes guerriers (acte I), ses enchantements pastoraux (et
aquatiques !) au II, son sommet infernal au III, et surtout son
intermède étrange (deux nouveaux personnages à l'acte IV, incluant même
un peu d'humour, ce qui n'était plus arrivé depuis Atys et Proserpine).
¶ [Présentations : fulgurances écrites – détails.]
Hits
:
¶ Dialogue de la Gloire et de la
Sagesse « Tout doit céder dans l'Univers » (Prologue).
¶ Scène du sommeil de Renaud, en particulier « Ah ! quelle erreur
! quelle jolie » (acte II).
¶ Grand monologue d'Armide « Enfin, il est en ma puissance » (fin de
l'acte II).
¶ Invocation de la Haine « Venez, venez, Haine implacable »… « Je
réponds à tes vœux, ta voix s'est fait entendre »… « Plus on connaît
l'Amour, et plus on le déteste »… « Sors, sors du sein d'Armide, Amour,
brise ta chaîne ».
¶ Grande passacaille avec haute-contre et chœurs « Les plaisirs ont choisi pour asile » (acte V).
¶ Monologue final d'Armide « Le perfide Renaud me fuit » (acte V).
Réussites
:
¶ Ouverture.
¶ Dialogue de la Gloire et de la Sagesse « Tout doit céder dans
l'Univers » (Prologue).
¶ Conseils des suivantes d'Armide « Dans un jour de triomphe, au milieu
des plaisirs » (acte I).
¶ Récit du rêve d'Armide « Un songe affreux m'inspire une fureur
nouvelle » (acte I).
¶ Entrée d'Hidraot « Armide, que le sang qui m'unit avec vous » (acte
I).
¶ Récit d'Aronte « Ô Ciel ! ô disgrâce cruelle ! »
(acte I). En neuf vers, l'un des plus forts récitatifs jamais écrits.
¶ Dialogue d'Artémidore et de Renaud « Invincible héros, c'est par
votre courage » (acte II).
¶ Duo d'invocation infernale « Arrêtons-nous ici, c'est dans ce lieu
fatal » (acte II).
¶ Chœur du sommeil « Ah ! quelle erreur ! quelle jolie » (acte
II).
¶ Grand monologue d'Armide « Enfin, il est en ma puissance » (fin de
l'acte II).
¶ Air d'Armide « Ah ! si la liberté me doit être ravie » (début de
l'acte III).
¶ Invocation de la Haine « Venez, venez, Haine implacable »… « Je
réponds à tes vœux, ta voix s'est fait entendre »… « Plus on connaît
l'Amour, et plus on le déteste »… « Sors, sors du sein d'Armide, Amour,
brise ta chaîne » (acte III).
¶ Duo d'amour de Renaud & Armide « Armide, vous m'allez quitter »
(acte V).
¶ Grande passacaille avec haute-contre et chœurs « Les plaisirs ont choisi pour asile » (acte V).
¶ Monologue final d'Armide « Le perfide Renaud me fuit » (acte V).
Discographie :
¶ CD Herreweghe I (Erato 1983).
Totalement retirée du marchée par Herreweghe lui-même. Le seul disque
de tragédie en musique sur lequel je n'aie jamais pu mettre la main, je
crois bien. Les extraits entendus justifient sans doute le repentir de
Herreweghe : c'était la première fois qu'on jouait une tragédie en
musique avec un souci musicologique, et quoique bon, le résultat peut
sonner un peu trop mou avec le recul des années.
¶ CD Herreweghe II (HM 1992). La version couramment disponible en CD,
rééditée il y a peu, et formidable en tout point : beaucoup de rondeur
et d'élégance, mais un drame tout à fait vivant, porté par des
chanteurs-diseurs exceptionnels (Laurens, Crook, Gens, Rime, Deletré…).
Seule étrange réserve, la passacaille, un peu indolente et assez peu
dansante.
¶ CD Ryan Brown (Naxos 2007). L'ensemble Opera Lafayette a proposé ce
qui était alors la seule alternative disponible à Herreweghe II, mais
quoique correctement chanté et exécuté, tout nage dans une telle
indolence (et dans des timbres si gris) qu'on parvient quasiment à
s'ennuyer. À déconseiller absolument pour débuter, et probablement sans
intérêt pour les habitués. Le seul disque médiocre de la discographie,
en réalité.
¶ DVD Carsen-Christie (Fra Musica 2008). Une lecture visuellement
marquante, et musicalement fulgurante (en particulier pour l'Armide de
Stéphanie d'Oustrac, mais aussi un continuo très généreux). La chaconne
est ébouriffante. Seule réserve : deux petites coupures (un vers à
l'acte I, et la scène du désenvoûtement au V), assez injustifiables,
même sur le plan dramaturgique (un vers orphelin et l'explication de
revirement de Renaud). Le couplage avec la version Herreweghe II permet
ainsi de tout avoir au meilleur niveau (intégralité et chaconne
réussie).
1686
– Acis et Galatée
Caractéristiques
:
¶ Retour tardif à la Pastorale, en
trois actes et un Prologue. Ce n'est pas une œuvre royale, plutôt une
commande de circonstance (donnée par le duc de Vendôme en l'honneur du
Grand Dauphin, au château d'Anet). Néanmoins, il s'agit d'une intrigue
théâtrale complète, c'est pourquoi je l'inclus dans ce petit horizon
des premiers opéras. On y traite de résurrection plus légèrement que
dans la tragédie (cela n'arrive pas avant Hippolyte &
Aricie de Rameau, me semble-t-il).
¶ Le livret (de Campistron) et la musique ne sont pas les meilleurs du
répertoire lullyste, mais les danses sont belles, et l'œuvre présente
la particularité de proposer fromage et dessert : une courte chaconne
vocale et une longue passacaille vocale et chorale !
Hits
:
¶ Chaconne de l'acte II « Qu'une
injuste fierté ».
¶ Scène de Galatée et déploration « Enfin j'ai dissipé la crainte »
(acte III).
¶ Grande passacaille finale de l'acte III « L'Amour veut qu'on jouisse
».
Réussites
:
¶ Chaconne de l'acte II « Qu'une
injuste fierté ».
¶ Marche « Qu'à l'envi chacun se presse » (acte II).
¶ Scène de Galatée et déploration « Enfin j'ai dissipé la crainte »
(acte III).
¶ Grande passacaille finale de l'acte III « L'Amour veut qu'on jouisse
».
Discographie :
¶ CD Minkowski (Arkiv 1996). Le
maintien est un rien raide, mais les danses sont très belles. Et puis
il y a Gens et Delunsch dans les chaconnes, quand même.
1687
– Achille et Polyxène
Caractéristiques
:
¶ Composition interrompue par la mort
de Lully, seuls l'Ouverture et le premier acte sont de sa main. Le
reste fut complété par son élève et esclave secrétaire
Collasse (celui qui écrivait toutes les parties intermédiaires du
matériel d'orchestre fourni aux musiciens royaux). Pour cette raison,
l'œuvre fut boudée à sa création, reprise une seule fois en 1712, et
jamais rejouée depuis semble-t-il, à l'exception d'une version de
concert à Hambourg en 2007 (Cythara-Ensemble dirigé par Rudolf Kelber).
¶ Préventions parfaitement infondées, Collasse est un grand compositeur
et, pour l'avoir lu et joué, l'acte V d'Achille et Polyxène est, dramatique
et musicalement, du niveau des grands Lully – récitatifs enflammés,
chœurs d'effroi, grand récit final. Aucune raison de ne pas remonter
ces ultimes mesures de Lully, en conséquence.
¶ [Présentation et extrait.]
Hits
:
¶ ?
Réussites
:
¶ Désespoir de Briséis, chœur de la
mort d'Achille et grande tirade finale de la mort de Polyxène (acte V).
Discographie :
¶ Ma petite glotte et mes gros doigts.
C.
Livrets
Petit tableau synoptique des évolutions. (On a mis en couleur les
caractéristiques inhabituelles. Dans la dernière colonne, le rouge
indique un opéra qui « finit mal », le vert un opéra dont l'issue est
considérée comme joyeuse – et plus la couleur est sombre, moins la gaîté
est de mise.)
–
Duel de rivaux (acte I).
– Coquette rouée (acte I).
– Chantage au mariage (acte II).
– Plaintes du vieux guerrier (acte II).
Amante.
Amants heureux.
3
Thésée
Quinault.
Jalousie
infondée (acte I).
Amant.
Amants heureux.
4
Atys
Quinault.
Dispute
d'amants (acte IV). (unique cas où concerne les personnages
principaux)
Amant.
Amants
morts, méchants désespérés.
5
Isis
Quinault.
Badinage
entre dieux (acte II).
Victime (vaguement amante).
Victime
sauvée, renoncement à l'amour.
6
Psyché
Th.
Corneille, Fontenelle.
Relatif ridicule des sœurs
jalouses (acte I).
Amante.
Amants heureux.
7
Bellérophon
Th.
Corneille, Fontenelle, Boileau.
Non.
Amant.
Amants heureux.
8
Proserpine
Quinault.
Vantardise
d'amant éconduit (acte II).
Victime.
Liberté
conditionnelle.
9
Persée
Quinault.
Non.
Amant.
Amants heureux.
10
Phaëton
Quinault.
Non.
Ambitieux impudent.
Impudent
châtié, amants partiellement sauvés. (on le suppose, mais ce
n'est pas dit)
11
Amadis
Quinault.
Non.
Amant.
Amants heureux.
12
Roland
Quinault.
Non.
Amant éconduit et brutal.
Héros
malheureux, amants heureux.
13
Armide
Quinault.
Brève
raillerie en miroir (acte IV).
Amante ennemie, éconduite
et dangereuse.
Magicienne
malheureuse, amant libéré.
14
Achille et Polyxène
Campistron.
Non.
Couple d'amants.
Amants
morts.
D.
Le plus beau ?
La quantité de moments forts ne déterminant pas nécessairement
l'intensité du flux général, et les rares versions conditionnant aussi
beaucoup notre perception, il est difficile de décerner les palmes.
À partir de Bellérophon, on
se situe vraiment dans la maturité lullyste, et à partir de Phaëton, la densité musicale
devient particulièrement impressionnante. Néanmoins, les chefs-d'œuvre
existent d'emblée : Alceste et Atys en témoignent, et même,
malgré ses archaïsmes, Cadmus
témoigne en maint endroit d'une inspiration de tout premier ordre.
Les LULLYstes distinguent en principe Atys
et Armide, qui sont
clairement les deux meilleurs livrets, et qui ménagent une quantité
assez immense de moments mélodiques ou pittoresques. Mais cela tient
aussi au fait que ce sont les seuls qu'on ait pu écouter et réécouter
depuis trente ans, et qui ont été servis par des productions aussi
exemplaires. Leur domination est justifiée (la musique d'Armide est de très haute volée, et
le livret dAtys d'une force
sans égale), mais on pourrait soutenir bien d'autres combinaisons.
À ce jour, je crois que je distinguerais avant tout Armide et Roland, pour le raffinement extrême
de leurs équilibres et le naturel de leur déclamation, mais Cadmus,Alceste, Atys, Phäeton, Amadis, et même Bellérophon, Proserpine ou Persée méritent de grands
honneurs. Je suis moins enthousiaste sur Thésée (le début de l'acte I est
formidable, mais le reste vraiment peu passionnant, à commencer par le
livret, et pourtant ce fut l'opéra de Lully le plus apprécié en son
temps !), Psyché et Isis, dont je perçois moins la
poussée générale (pourtant, le livret de Psyché est ravissant).
Quand j'aurai deux minutes, je tâcherai de confectionner une carte des chaconnes, mais pour l'heure, vous avez déjà de
quoi vous amuser à redécouvrir (ou rattraper votre retard).
En parcourant son répertoire (largement plus de 60 opéras, sans compter les refontes), les comédies en musique (de forme opéra comique en l'occurrence : avec des dialogues parlés) sont certes nettement majoritaires, mais pas exclusives (on rencontre aussi des œuvres sérieuses) ; en outre, leur ambition peut varier du tout au tout.
Beaucoup (les plus légères, en tout cas musicalement, comme Le Huron, Le Tableau parlant, Le Magnifique, La Fausse Magie, Richard Cœur-de-Lion, Raoul Barbe-Bleue, Pierre le Grand, Guillaume Tell) étaient créées à la Comédie-Italienne (avant et après qu'on l'appelle Opéra-Comique, une fois les représentations en italien interdites en 1779), mais un nombre assez considérable d'autres furent créées dans des lieux liés au pouvoir (Zémire et Azor, La Rosière de Salency et La Caravane du Caire à Fontainebleau, L'Amant Jaloux à Versailles) ou à l'Opéra de Paris (Panurge dans l'île des Lanternes, son ultime ouvrage Delphis et Mopsa, comédie lyrique – donc entièrement chantée).
Évidemment, les œuvres sérieuses étaient commandées pour Versailles (Céphale et Procris, Amphitryon) ou par l'Opéra (Andromaque, Aspasie, Anacréon chez Polycrate, l'opéra-ballet Le Casque et les Colombes) ; plusieurs ont néanmoins été composées mais jamais représentées (Électre, Les Colonnes d'Alcide avec le même librettiste que son Andromaque, le premier acte d'un Œdipe à Colone).
Grétry est donc l'un des grands compositeurs lyriques de son temps, l'un des plus novateurs en réalité (même s'il n'a jamais systématisé, mais plutôt disséminé ses audaces, contrairement à Gossec par exemple), et performant aussi bien dans la tragédie en musique hiératique (simultanément avec Gluck) que dans l'opéra comique aux ariettes naïves (Richard Cœur-de-Lion, le premier acte de Guillaume Tell) ou aux ensembles virtuoses (L'Amant Jaloux, Panurge dans l'île des Lanternes).
[[]] L'air d'entrée de Guesler à l'acte II : Jean-Sébastien Bou et Les Nouveaux Caractères dirigés par Sébastien d'Hérin, dans un concert versaillais (consacré à Gluck-Salieri-Sacchini-Grétry !). Assez irrésistible au naturel, mais joué comme cela… aucune finesse d'écriture ne passe inaperçue.
Pourtant, la postérité n'a retenu de lui que l'amuseur des familles, aux petits airs niais sur des paroles moralisatrices… Lorsqu'on parle de Grétry, on mentionne en général Richard Cœur-de-Lion pour son grand tube « Ô Richard, ô mon Roi » (devenu le cri de ralliement des royalistes pendant la Révolution), ou pour l'ariette de Laurette « Je crains de lui parler la nuit » (les filles, attention aux séducteurs titrés !), célèbre chez tous les mélomanes pour sa réutilisation malicieuse par Tchaïkovski – la vieille Comtesse-titre de La Dame de Pique, évoquant sa jeunesse en chantant cet air, transposé très bas et distendu rythmiquement, presque démembré, terne réminiscence de son brillant passé. On interprétait quelquefois en concert la Sérénade avec mandoline obligée et pizzicati « Tandis que tout sommeille », tirée de l'acte II de L'Amant jaloux (composée près de dix ans avant celle de Don Giovanni, au passage…). Les amateurs de traditions militaires sont sans doute plus familiers de l'air de La Caravane du Caire « La Victoire est à nous », populaire dans les armées napoléoniennes.
Ou bien l'on parle vaguement de la masse des ses opéras comiques. C'est réducteur, injuste, et avant de me moquer un peu de son librettiste, je tenais à le souligner.
Le phénomène remonte hélas à la source, puisque, dès son temps, les littérateurs ont beaucoup plus célébré le compositeur de bluettes que le maître de la grande forme ou le novateur hardi (qui leur est manifestement resté particulièrement inaperçu) – mais il est vrai que Diderot était nul en musique, tandis que Grimm et Rousseau avaient des goûts bien pourris.
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2. Guillaume Tell, opéra de la Révolution
Grétry, l'un des musiciens chouchous de Marie-Antoinette (et il est vrai que l'on associe volontiers le style de l'une à l'autre !), aux côtés de Gluck, Salieri ou Sacchini (pour la musique scénique du moins), et parmi les plus populaires de son temps, perd sa rente royale à la Révolution. Je n'ai pas creusé la question de sa sincérité monarchique, mais comme tous les autres musiciens, il doit de toute façon gagner sa vie, et en tant que compositeur d'opéra emblématique, il accepte donc des commandes de drames politiques. Rien d'aussi spectaculaire que Le Chêne patriotique, ou la Matinée du 14 juillet 1790 (où les tyrans d'Europe s'enfuient terrorisés par les fausses ombres de Cagliostro), qui échut à Dalayrac, mais tout de même Guillaume Tell, L'Inquisition de Madrid (réutilisant en parodie ses musiques antérieures), Joseph Barra, Denys le tyran, maître d'école à Corinthe, La Rosière républicaine ou la Fête de la Vertu (en écho à sa précédente Rosière, je suppose), Callias ou Nature et Patrie ou Diogène et Alexandre. À quoi il faut ajouter sa contribution pour Le Congrès des Rois, ouvrage collectif à douze compositeurs (dont Cherubini, Dalayrac, Devienne, L. E. Jadin, R. Kreutzer et Méhul).
Les Révolutionnaires n'ont pas eu le temps de développer de grandes théories esthétiques (encore moins de les enseigner !) – et la musique est de toute façon l'art où l'évolution est, par nature, la plus lente. À cela s'ajoute leur goût pour le pamphlet et la dérision. Aussi, ils se sont largement contentés d'attribuer des thèmes patriotiques à des formes existantes, comme l'opéra comique, qui doit toujours être naïf et divertissant, voire éducatif, mais exalter les nouvelles valeurs politiques à travers des figures un peu plus militantes que les meuniers et les puisatières. La musique sacrée disparaît et peut être remplacée par des sortes d'oratorios-ballets mélangeant allègrement figures allégoriques solennelles et silhouettes de militaires ou de gens du peuple au milieu d'hymnes au soleil levant et de danses villageoises, mais le langage musical et les genres canoniques ne sont finalement pas très profondément infléchis par le nouveau régime.
La rupture musicale que l'on observe au début du XIXe siècle est peut-être facilitée par l'atmosphère philosophiquement radicale qui entoure les musiciens, mais ses éléments préexistent en réalité largement : depuis la tragédie lyrique réformée de la génération Gluck, tous les grands compositeurs ont essayé des nouveautés (récitatifs accompagnés par les seuls vents pour le personnage d'Andromaque chez Grétry, chœurs polyphoniques complexes à l'acte I de Thésée de Gossec, quasi-récitatif continu pour Tarare de Salieri, etc.), et la rupture qui intervient dans les premières années du XIXe siècle a probablement plus à voir avec l'influence de la littérature (elle se produit d'ailleurs dans toute l'Europe, et d'abord en Germanie) qu'avec le régime politique spécifiquement français. Un sujet abordé un peu plus en détail dans cette notule de l'an dernier.
Les opéras comiques de la Révolution imitent donc la matière dramatique et la musique de la période d'Ancien Régime, et visent le même large public. Il s'agit de présenter de petites histoires plaisantes (farcies de caractères et/ou de quiproquos, comme dans L'Amant jaloux), et au besoin d'édifier (comme Richard ou Tell : aussi bien le dévouement exalté par l'intrigue que les petites moralités exprimées par les ariettes).
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3. La structure de Guillaume Tell
L'intrigue du Guillaume Tell proposée par Michel-Jean Sedaine (fameux librettiste ayant déjà collaboré avec Monsigny et Grétry pour plusieurs de leurs œuvres les plus populaires) reste très conforme à la légende – et organise assez largement le même matériau que celui, plus fameux (et ambitieux), de Rossini.
À l'acte I, divertissements villageois tandis que la noce du jeune Melktal s'apprête avec Marie, fille de Guillaume Tell. On vient apporter la nouvelle de la cruauté du Gouverneur Guesler qui pressure les pauvres gens d'impôts ; comme Melktal père, chef du canton, revenait de la perception avec quelques remarques respectueuses, Guesler se fâche et impose la salutation du chapeau qui symbolise le représentant de l'Empereur. Le vieux Melktal a exprimé son désir de ne jamais voir une telle humiliation, et Guesler a en conséquence ordonné de lui faire brûler les yeux au fer chaud. Guillaume Tell révolté, part pour la ville.
Acte II : Guillaume Tell est passé sans saluer le chapeau et a été arrêté. Lamentations du jeune couple. Guesler arrive furieux, et devant les plaintes de la foule et la suggestion de ses officiers de leur laisser voir l'adresse de Tell, propose l'épreuve infâme pour lui faire grâce à la condition de la pomme. Après l'exploit, Guesler veut le faire soldat et Tell refuse ; la flèche (ce n'est pas un carreau, Tell est archer dans cette version) sous sa chemise, destinée au Gouverneur en cas d'échec, tombe, et il est à nouveau arrêté.
Acte III : organisation de la révolte, réunion des cantons voisins, exhortations au courage par le vieux Melktal, bataille au cours de laquelle Tell doit percer Guesler pour sauver la vie de son gendre, hymnes à la Liberté. Sedaine avait même, en homme adroit, suggéré un addendum pour présenter ouvertement le pont vers le temps présent ; des Sans-culottes arriveraient sur scène pour dire aux Suisses, sur l'air des Marseillais :
Ô vous qui donnâtes l'exemple
Pour conquérir la Liberté !
Ne renversez jamais le temple
Que votre sang a cimenté.
Ne protégez jamais l'empire
Des rois, et de leurs attentats ;
Qu'ils ne dirigent point vos pas,
Et ne nous forcez point à dire : Aux armes ! Citoyens, &c.
Je n'ai pas vérifié si cela avait réellement été représenté (dans une orchestration de Grétry ?) sous cette forme. La seule version récente (Claudio Scimone à Liège, il y a un an) n'adopte pas cet état de la partition en tout cas.
(Il n'empêche, ce serait sympa à proposer, pouvoir faire chanter tout le public à la fin d'un opéra…)
Guillaume Tell est ainsi le pendant fidèle de Richard Cœur-de-Lion (déjà un livret de Sedaine, la commande n'est vraisemblablement pas un hasard) : dans l'opéra monarchiste, le dévouement est individuel en direction d'un souverain admirable et injustement mis en danger ; chez les Révolutionnaires, le héros n'est guère que l'aiguillon d'une œuvre collective, l'émanation d'un peuple entier qui protège les plus faibles. On remarque au passage que, si les sentiments peuvent nous paraître meilleurs, les moyens ne sont vraiment pas les mêmes : Blondel retrouve Richard en l'écoutant jouer du violon (du violon du XIIe siècle, évidemment) et le sauve dans une bataille où Richard combat sans armes et où ils se contentent d'abattre une muraille et de mettre en fuite les soldats, alors que Tell vient braver l'autorité dans son fief et triomphe en tuant le Gouverneur. La violence quasiment insoutenable du récit de la mutilation de Melktal (contrairement aux opéras comiques ordinaires, on a ici un événement particulièrement pesant et tout à fait irréversible, jusque dans la réjouissance finale) contraste avec la naïveté assez grotesque des ariettes de l'acte I et la fadeur de l'expression tout au long de l'œuvre. On sent bien l'impact de la guerre civile sur la façon de présenter des intrigues et d'exalter des valeurs.
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4. Sedaine anthologique : les rimes
Mais ce qui motive cette notule, ce n'est pas la musique ni même la qualité de l'œuvre (à part l'air de Guesler, jubilatoire, et quelques ensembles à l'acte II, rien de bien passionnant) : ce livret constitue un monument d'automatismes maladroits, de niaiserie consciente et éhontée. À tel point qu'on crève de rire devant – et je ne voulais pas vous laisser passer à côté de cette petite bénédiction zygomatique.
La saveur spécifique de Sedaine réside dans la langue même : syntaxe sommaire, vocabulaire le plus réduit possible, le tout au service d'un imaginaire typique de l'opéra comique, celui des gens simples des campagnes reculées, un peu frustes mais d'une innocence et d'une bonté parfaites. La parcimonie (voire la gaucherie) de l'expression de ces braves gens est en quelque sorte mise en parallèle avec leur pureté (des origines ?).
Aussi, et c'est volontaire – en tête de l'édition du livret en 1792, l'éloge funèbre initial à Laumière, auteur de la tragédie Guillaume Tell, en témoigne, composé en alexandrins dans une langue formelle qui n'a aucun rapport avec celle qu'il sollicite pour son livret –, Sedaine ménage très souvent des répétitions censées évoquer l'idiome simple et sans façon de ces héros campagnards. Grétry en tire d'ailleurs le meilleur parti, avec le langage musical qu'il utilise dans ses opéras comiques, sous forme d'ariettes très « Marie-Antoinette », adoptant la simplicité des chansons (avec quelques effets d'écriture ou d'orchestration de temps à autre).
Le tandem avait déjà adopté cette veine naïve pour Richard Cœur-de-Lion, mais ce n'est pas le style systématique de Sedaine, auteur par exemple du très dur livret du Déserteur de Monsigny – la candeur de l'expression demeure très conforme aux traditions de l'opéra comique, mais le sérieux du sujet et ses scènes déchirantes (les adieux d'Alexis dans le cachot de l'acte III) ne se prêtent pas du tout aux mêmes effets de babillage rustique que Richard ou Guillaume. De même pour ses nombreux travaux avec Grétry (Le Magnifique, Aucassin et Nicolette, Thalie au nouveau théâtre, Amphitryon, Le Comte d'Albert, Raoul Barbe-Bleue, puis dans leur période révolutionnaire Basile, ou À trompeur, trompeur et demi), qui s'inscrivent dans des genres très différents, auxquels Sedaine, sans se départir d'une certaine simplicité liée au goût du temps et au genre, s'adapte de façon assez souple.
En somme, si je vais me moquer, le choix de Sedaine (à défaut d'être heureux) est parfaitement conscient.
[[]] Extrait de l'acte II contenant les exemples ci-après. Version (la seule intégrale jamais captée, me semble-t-il) dirigée par Claudio Scimone à l'Opéra Royal de Liège en 2013 : Liesbeth Devos (Marie Tell), Anne-Catherine Gillet (Mme Tell), Natacha Kowalski (Guillaume Tell fils), Stefan Cifolelli (Melktal fils), Marc Laho (Guillaume Tell, le vrai), Lionel Lhote (Guesler), Patrick Delcour (Melktal père), Roger Joakim (le voyageur). Orchestre et Chœurs de l'Opéra Royal de Wallonie.
Observez la façon dont se bâtissent les systèmes rimiques :
Dans le chant des enfants de Tell, « s'intéresse » rime deux fois avec lui-même, pour des membres de phrases très peu développés – ce qui est traditionnel pour les ensembles à l'opéra, mais de là à constituer une rime à lui tout seul !
Là aussi, on voit bien que ces aimables helvètes ne sont pas allés au gymnase pour faire des humanités : faire rimer « fasse » et « satisfasse », c'est-à-dire le même radical (pas seulement en latin, en français aussi…), quelle erreur de profane !
(Je me demande – étant sudiste – si « grâce » et « fasse » sont bien le même [a], d'ailleurs. Un superligérien pour m'éclairer ?)
Je ne commenterai pas la cascade de réactions drolatiques – dans les Noces de Figaro, au moins, c'est assumé ; mais après tout Fidelio n'y échappe pas non plus. On pourrait aussi contester la rime à « comme », un peu trop Rostand pour du même-pas-XIXe, mais j'aime assez l'attente qu'elle suggère, très bien calibrée pour la situation.
En revanche on retrouve à nouveau Guesler en solo, où ses répétitions sont totalement exposées (cette fois dans une réplique solo, totalement exposé. Mais on se situe davantage dans le bégaiement (la rime du double « barbare » se fait plus loin avec « prépare », séparé par une répétition semblable de « qui »), mais ai-je la berlue ou « qui » rime avec « ici » et « merci » ? Ces braves gens ne sont pas pauvres qu'en deniers, à ce qu'il semble. « Tous » et « nous », « prix » et « précis » sont des facilités à la fin du XVIIIe siècle, où la finale n'était plus prononcée depuis longtemps, mais là, même pas de justification historique ou étymologique possible…
Suite du musée des horreurs. « Cours » et « secours », comme précédemment avec « fasse » et satisfasse ». « Effroi » qui rime avec lui-même. Et le comble est dans l'ensemble qui suit : Guillaume junior qui bidouille plein d'octosyllabes se terminant par le même mot, Marie (la fille) qui fait rimer « mère » avec « frère » (à côté, « amour » avec « jour » tiendrait de l'oulipo), et le peuple qui n'utilise que « mère »…
Ce ne sont pas que de méchants détails, tous les ensembles du II (et beaucoup d'ariettes du I), pourtant le seul moment vraiment dramatique, sont modelés par cette étrange paresse – alors que Sedaine produisait par ailleurs des alexandrins tout à fait réguliers. « Adresse » et « justesse » (deux noms avec la même suffixation) n'est déjà pas un chef-d'œuvre, mais entre « revois » qui tourne en boucle et « fort bien » qui rime avec « très-bien » (!), on est servi.
Fin de l'acte II. Ici, c'est la balourdise du lexique (syntaxe minimale, mais mots de la scène tragique qui s'amoncellent tout d'un coup) qui est très amusante.
Alors que Sedaine a suffisamment de mots pour sa rime, il trouve encore le moyen, pour sa conclusion, de faire évoluer ses vers en d'étranges répétitions.
Très bizarre, on a un peu l'impression d'entendre un opéra parodique qui placerait l'action dans un village de retardés…
(façon Ninnies de ''Yonderland'')
Cette accumulation (manifestement volontaire, en plus) crée un vague malaise amusé en contemplant le propre sabotage de son œuvre par l'auteur. S'il n'y avait le précédent de la niaiserie interstellaire de Richard Cœur-de-Lion, on aurait pu croire que, malgré ses dédicaces versifiées et enflammées, Sedaine n'aimait pas beaucoup la Révolution.
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4. Sedaine gaulois
Revenons à l'acte I. Tandis que la noce se prépare, un voyageur se présente à qui l'on offre l'hospitalité. Avant de partir, il entonne le chant suivant.
[[]] Les étranges dialogues emphatiques et distanciés de la mise en scène de Stefano Mazzonis Di Pralafera (qui utilise le texte de Sedaine, simplement raccourci) ; on pourrait croire que le ridicule achèverait de tuer la pièce, mais au contraire, cela contribue à une forme de bonne humeur : personne ne se ment sur l'ambition de ce qu'on entend. Ensuite, c'est Roger Joakim (le voyageur) qui chante notre petit air avec une voix d'une rondeur et d'une saveur gourmande dignes de Jean-Philippe Courtis. Orchestre et Chœurs de l'Opéra Royal de Wallonie, Claudio Scimone (un peu épais et pas très sensible au détail, mais là aussi, ce côté rétro un peu maladroit ne nuit pas au plaisir, bien au contraire).
Je laisse de côté la désinvolture de la versification — « voisin / pain », sauf à imiter l'accent des campagnes, était déjà une rime pauvre à la fin du XVIIIe siècle ; passe encore pour la facilité « j'ai d'la farine » (mal retranscrit dans ce livret), mais « voilà d'bon pain » était-il vraiment usité, même chez les simples ? On remarquera aussi le caractère très court des vers, là aussi pour favoriser une comptine aux segments verbaux et musicaux très courts (la mesure de Grétry est écrite à deux temps, en bonne logique).
Mais suis-je le seul à être troublé par l'étrange accumulation (dans un drame d'édification familiale, spécialité locale de l'Opéra Comique, à laquelle Guillaume Tell semble pourtant se rattacher) d'expressions particulièrement équivoques des deuxième et troisième couplets ? Avoir hâte que la voisine mette la main à la pâte (qui lève ensuite dans son four chaud), je veux bien ne pas être très dégourdi, mais il se me semble que je perçois comme une métaphore un peu trop évidente pour ne pas être volontaire.
Qu'à cela ne tienne, je me dis que je suis peut-être trop marqué par une époque où la parole est devenue désinvolte et la luxure ordinaire, où la décadence des mœurs déjà observée par les grands Romains atteint son point de non-retour, allant jusqu'à corrompre l'ingénuité de l'intuition du plus pur des êtres – moi, autrement dit.
Allons, sérieusement, comme les immortels auteurs de « Je crains de lui parler la nuit » pourraient-il commettre, sur la même scène et dans le même format, une vilenie de cette nature ?
Et puis j'arrive à l'ariette suivante.
Le jeu fils de Tell chante à son père la chanson des filles du village voisin, qui sont en train de s'approcher pour participer à la noce du jeune Melktal.
[[]] La sicilienne de « Noisette », avec Natacha Kowalski en Guillaume, le fils de (Guillaume) Tell — car ils sont semblables, Tell père et Tell fils. Toujours la soirée liégeoise de 2013.
Avec « Bonjour ma voisine », on crève de rire avec un peu de mauvaise conscience, en se disant qu'on exagère ; mais franchement, enchaîner avec cette leçon pas très délicatement métaphorique, ça jette tout de bon le trouble.
Certes, cette fois-ci, l'intention éducative est évidente (ce qu'on peut plus difficilement attribuer à l'ariette précédente), mais la proximité immédiate des deux numéros finit par rendre assez réceptif à l'hypothèse d'un Grétry grivois, surtout considérant la hardiesse inattendue de l'image des jeunes filles qui ne doivent pas cueillir trop tôt la noisette (qui pendouille sous la coudrette).
Je ne m'en suis pas remis (en plus « Bonjour ma voisine » reste merveilleusement dans la tête).
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5. Grétry orchestrateur
Sous son apparente simplicité (basse sur une seule note répétée ou en pédale continue, doublure de la ligne vocale par le hautbois, mesures alternant les 4 croches et la blanche), Grétry soigne les détails dans sa chanson du pain : opposition entre le « récit » au début de chaque strophe (4 croches - 1 blanche, doublure du hautbois) les apostrophes au voisin (cordes seules, tempo plus lent) et le refrain moralisateur (en croches et quelques doubles précipitées, accompagnement des hautbois, doublure du chant au piccolo – tenu à Liège par une grande flûte).
Voyez par exemple les respirations haletantes dansantes prévues pour les violons et altos (au lieu de croches continues), tout au long de la première partie de chaque strophe :
On trouve ce genre de délicatesse dans l'air de Guesler également, où les frottements de seconde font appel à un renfort de vents… on ne l'entend pas bien chez Scimone, mais pour d'Hérin (fourni en début de notule), le procédé est parfaitement mis en valeur (ritournelles conclusives).
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6. Discordances de Sedaine
En dehors l'amusement de ces ariettes, de l'ivresse de l'air de rage de Guesler et des assez beaux ensembles de l'acte II, l'œuvre ne mérite pas une attention majeure. Néanmoins, je ne peux pas vous laisser quitter ce lieu sans attirer votre attention sur les paradoxes une fois de plus troublant du bon père Sedaine.
Dans son Avertissement liminaire, il prend une position doublement à contrepied de son art qui ne laisse pas d'étonner.
D'abord, le réquisitoire contre les motifs et moralités de l'ancien temps quand, justement, il écrit une œuvre sur le modèle des opéras comiques qui ont fait la gloire du régime précédent, recommandant la discrétion aux filles, la générosité aux hommes, la piété aux enfants. Le sujet est certes différent politiquement, mais toute la philosophie du genre demeure la même (pour les raisons évoquées précédemment), autour de l'exaltation de la terre vraie et du conformisme sociétal qui n'était pourtant pas l'attitude la moins ci-devant qui soit.
Ensuite et surtout, on ricane gentiment en lisant l'exaltation des œuvres de « notre âge viril », de la part de quelqu'un qui vient de commettre « Noisette ».
Avec ça, vous pouvez courir trouver la bande vidéo de Liège (très réussie), ou vous estimer repu – il n'y a pas grand'chose d'autre à découvrir là-dedans. Vous pouvez aussi suivre les liens de la notule, autour des œuvres de Grétry ou de l'esthétique révolutionnaire en musique.
(En attendant de nous retrouver très vite pour d'autres émerveillements sublimes.)
Concerts, opéras, théâtre… En voici la liste, dans l'ordre de la saison (n'inclut pas les expositions en nocturne, évidemment). La plupart ont été commentés, avec un changement en fin de saison : comme chaque année, tentative de recentrer CSS sur des sujets de fond plutôt que sur l'écume des théâtres parisiens. Mais la tentation est tellement grande de témoigner des belles choses qui passent… Nous verrons pour la saison prochaine.
Cependant, chaque notule donne en principe l'occasion de dire un mot des pièces jouées, des styles à l'œuvre, en explorant parfois d'un peu plus près le livret ou la partition (par exemple pour Uthal, L'Elisir d'amore, Rusalka ou Nausicaa)… si votre curiosité vous pousse à les lire ou les relire, temps a été pris de remettre le chemin (pas toujours évident) pour chaque titre.
Hôtel de Soubise – 3 Chants de l'Atlantide de Connesson, Trio d'Ives, Trio n°2 de Brahms – Aya Kono, Alain Meunier, David-Huy Nguyen-Phung
Garnier – La Fille mal gardée de Lanchberry – Ashton, Guérineau, Heymann, Orchestre de l'Opéra, Philip Ellis
Hôtel de Beauvais – Octuors à vent de Mozart & Beethoven – Membres de l'OChb Paris
Hôtel de Sully – Symphonie n°31 de Mozart, Concerto pour flûte et harpe – Bernold, Ceysson, OChb Paris
Pas que des raretés (quelques bien belles tout de même, comme Rubino, Leclair, Toch ou Connesson, et des premières mondiales dont Les Festes Vénitiennes, Uthal, Cinq-Mars, Au monde…), mais quasiment que des grandes soirées.
Un peu de statistiques à présent.
2. Commentaires manquants
¶ n°49 : La Fiancée du Tsar ; l'œuvre la plus romantique et la plus généreuse de Rimski-Korsakov, à mon sens. En tout cas, celle qui, tout en étant la plus proche des traditions, est la plus directe, et bien qu'expansive, dans un patron assez familier – livret impressionnant également. L'ONDIF, entendu en salle pour la première fois, était très impressionnant, aussi bien en technique et en style qu'en chaleur d'exécution, grande découverte. Chez les chanteurs aussi, avec des clivages étonnants entre Kulaeva (voix très impressionnante, très corsée, mais tout en bouche, donc concurrencée par l'orchestre) et Azizov (métal, solidité, ampleur et rage stupéfiants… pilier du Bolshoï, sans étonnement – voilà un chanteur taillé pour Bastille !)… l'excellence peut suivre différents chemins (les autres étaient superbes aussi, d'aileurs).
¶ n°57 : Le concert Gerhaher n'a pas été commenté, par excès d'ambition : une notule est toujours prévue, non pas sur le concert, mais sur les différents tuilages de techniques qui permettent à Gerhaher sa mobilité expressive hors du commun (couverture particulière, voix pleine ou voix mixte, vibrato ou non, effet anche ou non, etc., le tout pouvant être diversement combiné).
¶ n°62 : Peer Gynt en 24 langues, dans un arrangement pour sextuor (quatuor à cordes + piano + contrebasse) très bien fait et remarquablement joué. En revanche, sans texte de salle ni surtitres, et affreusement mâchonné (c'est une chorale d'amateurs qui s'amuse sympathiquement avec les langues, mais qui n'a pas vraiment de maîtrise de la question), avec des voix pas du tout projetées… le temps peut paraître long (surtout lorsqu'on a emmené des amis dont on peut prévoir qu'ils vous disputeront à la sortie…).
En revanche, le découpage du parcours express de Peer Gynt (la pièce, écrite en tableaux clos, s'y prête) est assez réussi, l'essentiel est là. Pour retrouver la musique de scène complète, bien jouée et bien dite, je renvoie à Wilson-Tourniaire.
¶ n°64 : Koopman et le Philharmonique de Radio-France forment une solide association. Les attaques deviennent plus fine sur un son allégé mais qui demeure large… Koopman met un peu à distance le caractère dramatique des œuvres, en ménageant peu de contrastes, d'une façon qui peu paraître un peu décorative… mais dans la Deuxième de Beethoven, son sens de la danse (scherzo inégalé !) emporte toutes les réserves, pour une vision de Beethoven beaucoup moins vindicative ou ardente qu'à l'accoutumée.
¶ n°66 : Connesson, Ives et Brahms à l'Hôtel de Soubise. L'organisation la plus désordonnée de tous les temps (pour un festival de plein air, aucune solution de repli, des spectateurs doivent écouter le concert dans la pièce d'à côté !), mais un très beau programme. En particulier les Chants de l'Atlantide pour violon et piano, où Connesson ne fait pas le catalogue de ses talents (comme quelquefois…) mais utilise au plus précis sa connaissance incroyable de tous les ressorts de la musique tonale (élargie) pour servir un programme très détaillé (on voit s'approcher l'île sous le soleil, au delà des Colonnes d'Hercule, puis on assiste à des danses, etc.). Des formules récurrentes, de superbes couleurs harmoniques, tout est réuni pour ne pas perdre les ingénus et pour satisfaire le public qui veut du neuf ou du profond.
¶ n°67 : La Fille mal gardée à Garnier. Toujours une jubilation particulière à cette œuvre ; Lanchberry réutilise très adroitement les nombreux états de la partition, réorchestre, compose des pastiches… ce n'est pas un modèle pour les classes d'écriture ou d'orchestration, mais c'est simple et grisant. De même pour la chorégraphie facétieuse d'Ashton. Côté pieds, je n'ai pas pu voir Marc Moreau, et si Mathias Heymann me séduit par sa maturité héroïque (pas forcément le Colas attendu, mais c'est impressionnant), je suis en revanche un peu frustré par le sérieux papal d'Éléonore Guérineau (dans le rôle le plus primesautier du répertoire…), avec des effets un peu trop appliqués pour amuser tout à fait. [Peu importe, toujours fantastique à voir et entendre.]
¶ n°68 : Octuors à vent dans la cour de l'Hôtel de Beauvais. Cadre exceptionnel, et musique de plein air (avec des bijoux que je rêvais d'entendre en vrai depuis longtemps, en particulier pour la Onzième Sérénade de Mozart)… moment où tout était adéquat.
¶ n°69 : Symphonie n°31 et Concerto pour flûte et harpe de Mozart dans le jardin de l'Hôtel de Sully. Là aussi, formidable décor, avec un contrechant permanent, depuis la vigne rampante, d'oiseaux exaltés à la tombée du jour… Un peu perplexe, pour un concert d'une heure, sur la coupure de la réexposition dans la symphonie (déjà en trois mouvements). Mais là aussi, enchanté de pouvoir entendre ma symphonie chouchoute de Mozart en vrai, et a fortiori dans ces conditions !
3. Statistiques : lieux fréquentés
Malgré une sixième saison parisienne, on ne s'encroûte pas : pour 69 dates, on a 32 lieux, dont 10 nouveaux ! Une moyenne de deux concerts par salle, donc, et d'une nouvelle salle sur trois. (Ces découvertes figurent en gras.)
Opéra Bastille IIIII II Philharmonie de Paris IIIII I
Cité de la Musique IIIII
Opéra Royal de Versailles IIII
Église des Billettes IIII
Pleyel IIII
Théâtre des Champs-Élysées IIII
CNSM (salle d'orgue) III
Opéra-Comique III
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Bouffes du Nord II
Athénée II Nouvel Auditorium de la Maison de la Radio II
Gaveau II
Oratoire du Louvre II
Opéra Garnier II
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Centre Culturel Tchèque I
Chapelle du lycée Henri IV I
Saint-Séverin I Théâtre du Nord-Ouest I
Saint-Quentin-en-Yvelines I
Temple du Luxembourg I
Théâtre byzantin de l'Hôtel de Birague I
Théâtre des Abbesses I
Amphi Bastille I Cathédrale Saint-Louis des Invalides I
Auditorium du musée d'Orsay I Studio 104 de Radio-France, rénové I Notre-Dame-du-Liban I Saint-Eugène-Sainte-Cécile I Petit salon de musique de l'Hôtel de Soubise I Cour de l'Hôtel de Beauvais I Jardin de l'Hôtel de Sully I
Cette année, les chiffres sont assez logiques de ce point de vue : lieux d'opéra, de baroque français, de lied & mélodie, de musique de chambre un peu rare, et en général d'exhumations ou de concerts un peu alternatifs (concerts a cappella).
Malgré ce qui a pu être dit (par moi-même y compris) sur la saison de Bastille (fort peu aventureuse), j'y ai semble-t-il tout de même trouvé mon compte – certes, 3/7 sont des soirées Arthus… Et bien sûr, entrée fracassante, à l'échelle d'une demi-saison, de la Philharmonie.
4. Statistiques : genres écoutés
Opéra : 25 (dont français 17, italien 3, anglais 2, allemand 1, tchèque 1, russe 1 ; dont tragédie en musique 5, classique 2, romantique 8, grand opéra 1, décadent 4, début XXe 5, cœur vingtième 1, contemporain 2)
Lied & mélodie : 14 (dont allemand 8, français 5, italien 4, tchèque 2, anglais 1 ; dont madrigal 2, air de cour 2, symphonique 1, cabaret 1)
Musique vocale sacrée : 9 (dont baroque italien 2, baroque français 5, baroque allemand 1, obikhod 1, début XXe 1, chœurs contemporains 1)
Symphonique : 8 (dont baroque 1, classique 3)
Musique de chambre : 7 (dont octuor à vent 1, contemporain 3)
Chœurs profanes : 5
Théâtre :4 (Schiller 1, Ibsen 2, Maeterlinck 1)
Spectacle musical : 4 (dont musique de scène 2)
Ballet : 3 (dont baroque 1)
Récital d'opéra : 1
Clavecin : 1
Orgue : 1
Chanson : 1
Jazz : 1
Pop : 1
Les proportions reflètent finalement assez bien ma vision du monde. À l'exception du théâtre, où je n'arrive vraiment pas à trouver l'offre qui me fait déplacer, malgré la pléthore hallucinante de maisons. Faute de temps, certes, mais pas seulement.
Une bonne année pour la diversité linguistique à l'opéra, ce n'est pas comme ça tous les ans, hélas.
5. Statistiques : époques musicales
XVIe2 I
XVIIe1 IIIII
XVIIe2 IIIII IIII
XVIIIe1 IIIII III
XVIIIe2 IIIII IIIII I
XIXe1 IIIII IIIII II
XIXe2 IIIII IIIII IIIII IIIII I
XXe1 IIIII IIIII IIIII IIIII II
XXe2 IIIII IIIII II
XXIe IIIII I
Exactement comme chaque année : cet indicateur n'est pas tant révélateur de mes goûts que de la disposition de l'offre… on arrive très vite à râcler ce qui se fait aux XVIIe et XVIIIe. Le gros de l'offre se concentre aux XIXe et première moitié du XXe.
Par ailleurs, pour le répertoire symphonique, les œuvres de cette période sont en général celles qui ont la meilleure plus-value sonore en salle (les mahléro-straussiens par exemple), ce qui incite bien sûr au déplacement.
6. Orchestres et ensembles
Nouvelle catégorie cette année.
20 formations différentes, dont 8 découvertes (les premières écoutes en salle sont en gras).
Orchestre de l'Opéra de Paris (6)
Philharmonique de Radio-France (5)
Orchestre de chambre de Paris (4)
Les Arts Florissants (4)
Les Musiciens du Louvre (3)
Orchestre de Paris (2)
Radio de Munich
Orchestre National d'Île-de-France
Orchestre Ut Cinquième
Orchestre Pasdeloup
Orchestre Symphonique de Mulhouse
Orchestre National de Russie
Orchestre de la Fondation Gulbenkian
Ensemble Intercontemporain
Les Nouveaux Caractères
Opera Fuoco
Le Concert Spirituel
Les Talens Lyriques
Le Poème Harmonique
Ensemble ad hoc des Conservatoires de Paris, Palerme et Boulogne-Billancourt
Là aussi, les retours tiennent plus de contraintes structurelles : si on va voir de l'opéra et du ballet, on tombe forcément sur l'Orchestre de l'Opéra, sur le Philharmonique (ou l'Orchestre de Paris) pour un certain type de répertoire orchestral décadent ou rare, sur les ensembles spécialistes lorsqu'on remonte dans le temps…
L'Orchestre de Paris est désormais à son faîte, et (à l'exception notable du Philharmonique de Slovénie) doit être le plus bel orchestre que j'aie entendu en salle, et sur un nombre de soirées plutôt impressionnant. Contrairement à d'autres phalanges beaucoup plus prestigieuses et virtuoses (et malgré le caractère proverbialement exécrable – ce n'est pas un ragot, je l'ai personnellement vérifié – d'un nombre significatif de ses membres éminents !), il dispose d'une plasticité incroyable à travers les styles. Corollaire négatif, il peut bien sûr devenir assez terne et ennuyeux s'il n'est pas un minimum stimulé, mais on n'a pas l'impression d'entendre toujours la même chose – il serait difficile à identifier à l'aveugle, à mon avis.
Sinon, découverte émerveillée du parent pauvre munichois, l'Orchestre de la Radio de Munich (à part le Concertgebouworkest, je ne crois pas avoir entendu en salle d'orchestre techniquement aussi sûr), qui n'est pas celui de la Radio Bavaroise, mais manifeste un sens du style étonnant dans Cinq-Mars, pourtant très loin de son univers habituel. Et quel investissement chaleureux pour un orchestre de radio !
Spécialisé dans la transmission envers tous les publics, l'Orchestre National d'Île-de-France, itinérant et abordable, m'a impressionné par sa générosité dans une partition (Rimski-Korsakov) qui met vraiment à nu le potentiel d'un orchestre… Il y a plus coloré ou plus virtuose, mais l'entrain (et la maîtrise au-dessus de tout reproche) de ces musiciens, à qui l'ont fait à mauvais droit une réputation de seconde zone, me les fait davantage aimer que les orchestres superlatifs et paresseux.
Autre ravissement, plus inattendu, l'orchestre amateur Ut Cinquième, d'une justesse parfaite, et capable de s'investir, de phraser, de tenir un tempo ambitieux… non seulement c'est techniquement meilleur que bien des orchestres de cacheton, mais c'est beaucoup plus convaincant que bien des soirs d'orchestres professionnels.
Il ne faudrait pas croire que, pour autant, tout soit beau… Le National de Russie m'a paru tellement international (à part le cor solo), et de surcroît totalement à la dérive avec l'annulation de son chef (mais pourquoi le violon solo n'a-t-il pas dirigé au lieu de dépêcher un chef si peu à l'aise avec les habitudes de l'orchestre ?). C'était un cas particulier, mais le profil de l'orchestre ne pas séduit pour autant.
Quant à l'Orchestre de la Fondation Gulbenkian, vu son épaisseur et la difficulté de le discipliner à de simples figures légères d'accompagnement, je me suis figuré qu'il devait avoir un effectif plus mouvant que je croyais (cacheton massif ?). Il ne haussait pas la partition, en tout cas.
7. Chœurs
Là aussi, une nouvelle catégorie. 19 ensembles, dont 11 découvertes en salle.
Les Arts Florissants 4
Chœur de l'Opéra de Paris 4
Chœur de l'Orchestre de Paris 3
Chœur de la Radio Bavaroise
Accentus
Chœur des Musiciens du Louvre
Chœur national russe Svenshnikov
Chœur de Chambre de Namur
Aedes
Chœur des Nouveaux Caractères
Conservatoires Paris-Palerme-Boulogne-Billancourt
Mångata (ensemble féminin)
Athénaïs (ensemble féminin à 6)
Tirsi e Clori (ensemble à 4)
Resonance of Birralee (liturgique-variété-pop)
Saint-Quentin-en-Yvelines (amateur)
Choeur russe de Paris-Zmamenie (amateur)
OpéraLyre (amateur)
Chorale Auberbabel (amateur)
Là aussi, nécessairement fortuit (sauf l'absence du Chœur de Radio-France, que j'évite très soigneusement pour des raisons esthétiques et pratiques mainte fois exposées). Néanmoins, toujours un plaisir de croiser certains d'entre eux (Accentus et le Chœur de l'Orchestre de Paris, en particulier).
Cette année, la star était incontestablement le Chœur de la Radio Bavaroise (qui officie avec les deux orchestres de la maison) : glorieux mais souple, en particulier du côté du pupitre de ténors, capable de vaillance comme de superbes dégradés de voix mixte dignes des meilleurs chœurs de chambre. Jamais de saturation harmonique désagréable comme dans les chœurs de maisons d'opéra (ou Radio-France), et une aisance linguistique impressionnante (en l'occurrence leur français, dans Cinq-Mars), sans même considérer que ce répertoire constitue tout sauf leur pain quotidien !
Le Chœur national russe Svenshnikov (mêlant des chanteurs à techniques lyriques robustes à d'autres dotés techniques « traditionnelles » de voix très pures et moins projetées, en particulier chez les femmes) figurait aussi parmi les grands enchantements de la saison – volupté de l'écriture par vague dans les mises en musique de l'obikhod.
Chez les petits ensembles, Athénaïs mérite vraiment le détour au disque comme en vrai, et Mångata explore toujours les œuvres liturgiques insolites du XXe siècle, issues de parties négligées du monde musical (Hongrie, Amérique latine…).
8. Remise de prix
C'est vain, mais c'est rigolo.
(Sont nommés seulement les plus beaux…)
Meilleur concert baroque de la saison, sont nommés : Andueza & La Galanía, Lislevand & friends, Huitième Livre par Agnew, Vespri de Rubino
Attribué à : Vespri de Rubino
Meilleur concert symphonique, sont nommés : Tchaïkovski par P. Järvi, Szymanowski-Mahler par V. Petrenko, Haydn par Norrington, Beethoven par Koopman
Attribué à : Tchaïkovski par P. Järvi
Meilleur opéra en version de concert, sont nommés : Les Boréades par Minkowski, Cinq-Mars par Schirmer, anthologie française de Minkowski, Nausicaa de Hahn, La Fiancée du Tsar par M. Jurowski
Attribué à : Cinq-Mars par Schirmer
Meilleur opéra en version scénique, sont nommés : Les Festes Vénitiennes par Carsen-Christie, L'Elisir d'amore par Stern, Rusalka par Carsen-Hrůsa, Au Monde par Pommerat-Davin
Attribué à : Rusalka par Carsen-Hrůsa
Meilleur concert de lied ou mélodie, sont nommés : Elsa Dreisig, Franz-Josef Selig, Magdalena Kožená, Ruth Ziesak
Attribué à : Elsa Dreisig
Meilleur concert de musique de chambre de la saison, sont nommés : ECMA, Auryn Streichquartett, Kono-Meunier-Nguyen-Phung, Octuor à vent de l'Orchestre de Chambre de Paris
Attribué à : ECMA
Théâtre, sont nommés : Lille Eyolf d'Ibsen par Bérès, La Mort de Tintagiles de Maeterlinck par Podalydès, Knox & Coin
Attribué à : Tingagiles
Œuvre en première mondiale (re-création), sont nommés : Les Festes Vénitiennes de Campra, Uthal de Méhul, Cinq-Mars de Gounod, Nausicaa de Hahn
Attribué à : Cinq-Mars de Gounod
Œuvre en première mondiale (création) : Solaris de Fujikura, Au Monde de Boesmans
Attribué à : Au Monde de Boesmans
9. Ressenti
Quelques moments d'éternité :
la Cinquième de Tchaïkovski par l'Orchestre de Paris et Paavo Järvi, évidence et ardeur hors du commun dans les structures, les phrasés, la chaleur ;
la résurrection de Cinq-Mars de Gounod, sa meilleure œuvre à mon avis ;
les Vespri del Stellario di Palermo de Buonaventura Rubino, un enchaînement ininterrompu de cantiques jubilatoires d'une heure et demie, irrésistible ;
Rusalka dans la mise en scène par Carsen (un sommet de féerie et d'adresse), et par une distribution de feu (Aksenova, Kolosova, Diadkova, Černoch, Ivashchenko, Axentii, Gnidii !), chacun incarnant quasiment un absolu.
La mort de Tintagiles de Maeterlinck mis en scène par Podalydès, avec la musique de Knox et Coin. Terrifiant. Je n'ai jamais été saisi comme cela au théâtre, et la musique (très homogène malgré ses origines très disparates, du XVIe jusqu'à Berio en passant par de gentils romantisants comme Clarke) est magnifique.
Cinq spectacles au sommet de ce que j'ai pu voir dans ma vie de spectateur.
Et puis des soirées exceptionnelles, comme on en voit peu :
la restitution tant attendue des Festes Vénitiennes de Campra ;
le Premier Concerto de Szymanowski et la Septième Symphonie de Mahler par le Philharmonique de Radio-France, Baiba Skride et Vasily Petrenko : parmi les musiques qui gagnent le plus à être entendues avec les équilibres et l'impact physique de la salle… et avec un investissement et un abandon étourdissants ;
ensembles de musique de chambre européens au CNSM, où l'on pouvait entendre des raretés, et surtout des jeunes formations qui éclipsent la plupart de leurs aînés (Hanson, Akilone, Arod…) ;
la Fiancée du Tsar de Rimski-Korsakov (et là encore, servie de quelle façon !) ;
l'Elisir d'amore, ce petit monument de plénitude primesautière, sur instruments d'époque, et remarquablement distribué ;
liturgie russe à Gaveau par le chœur Svenshnikov ;
Purcell, Haydn, RVW et Britten, sans vibrato, par Norrington… programme original, varié, exécution passionnante (même si discutable – à part dans Haydn, où c'est souverain, sans discussion) ;
la Fille mal gardée à Garnier, sa simplicité inestimable faisant mouche à chaque fois.
Par ailleurs, beaucoup d'autres soirées d'où, pour les œuvres ou pour les interprètes, et souvent les deux, on ne pouvait ressortir que profondément enchanté : voir enfin le Roi Arthus de Chausson, le Pré-aux-clercs d'Hérold ou Nausicaa de Hahn, le récital français de Minkowski, les premiers baroques d'Andueza, Ariadne avec Mattila, les motets de Nivers par l'ensemble Athénaïs, le concert à trois guitares (baroques) Lislevand & friends, les classes de Jeff Cohen, Webern par les Auryn, les cycles de lieder de Mendelssohn et Schumann arrangés par Reimann (avec Ziesak !), les Poèmes pour Mi par Kožená et Uchida, Schubert et Rudi Stephan par Selig et Huber, Adriana Lecouvreur, cantates italiennes du XVIIe avec Galou et Dantone, la Deuxième de Beethoven par Koopman, les Boréades par Minkowski, le Huitième Livre de Monteverdi par Agnew, les Wunderhorn rares par Gerhaher, Mångata, les Chants de l'Atlantide de Connesson, Au Monde de Boesmans et encore pas mal d'autres choses…
Il y a eu quelques frustrations, mais la plupart étaient finalement plus liées aux conditions pratiques qu'à la qualité des concerts : la salle littéralement mortifère du Théâtre du Nord-Ouest, l'équilibre amateur-pro pas très réussi pour Peer Gynt, le remplacement de dernière minute de Pletnev pour le concert Tchaïkovski du National de Russie, l'acoustique du bas de l'auditorium de la Maison de la Radio pour la Symphonie de Franck, celle des côtés du second balcon à la Philharmonie pour les Royal Fireworks (et la misère de la « création lumières »), le choix d'œuvres sucrées dans les catalogues des compositeurs et la traduction anglaise de la Fugue de la Géographie de Toch (par ailleurs excellente soirée)…
Je ne vois que deux choses vraiment ratées : la Cinquième de Chostakovitch dirigée par Kuokman (rarement autant ennuyé, il ne se passait rien) et La Révolte de Villiers de L'Isle-Adam (parce que la pièce est sans intérêt autre qu'idéologique, et qu'aujourd'hui le combat est sacrément d'arrière-garde).
Saison particulièrement généreuse, donc. Merci Paris, merci Île-de-France !
10. Chanteurs
Et, comme chaque année, beaucoup d'interprètes exceptionnels dont je ne peux pas forcément parler à chaque fois… Leurs noms sont rassemblés, et je fais une petite remise de prix.
Légende :
¶ Formidable comme d'habitude
¶ Opinion améliorée par rapport à une précédente expérience (pas forcément devenu inconditionnel, mais impressionné par l'évolution)
¶ Première audition en salle
Sopranos : Elsa Dreisig, Julie Fuchs, Barbora Sojková-Kabátková, Dagmar Šašková, Emmanuelle de Negri, Raquel Andueza, Véronique Gens (2x), Sarah Tynan
Je voudrais insister sur Sarah Tynan, vraiment à suivre. Dans la partition très difficile de Fujikura, elle impose une maîtrise instrumentale et même un grain de timbre qui forcent l'admiration. Un lyrico-dramatique qui promet beaucoup.
Mezzo-sopranos : Guillemette Laurens, Alisa Kolosova, Agunda Kulaeva.
Alisa Kolosova dégage une présence magnétique, aussi bien scéniquement que vocalement, avec une largeur et un feu peu communs. Elle est encore très jeune. Si la voix n'évolue pas trop vide, un des gros potentiels de demain (enfin, chanter un grand rôle à Bastille, on peut considérer que le potentiel est abouti – mais je parle même d'un potentiel de starisation).
Contre-ténors, falsettistes : lol
Ténors : Jean-François Lombard, Marcel Beekman, Cyril Auvity, Serge Goubioud, Cyrille Dubois, Marcus Farnsworth, Tom Randle, Michael Spyres, Alexey Tatarintzev, Stanislas de Barbeyrac, Pavel Černoch, Benjamin Bernheim, Yann Beuron
Barytons : Marc Mauillon, L'Oiseleur des Longchamps, Christian Gerhaher, Mathieu Dubroca, Oded Reich, Mathieu Lécroart, Igor Gnidii, Philippe Sly, Andrew Foster-Williams, Frédéric Goncalves, Martin Gantner, Elchin Azizov
(barytons-)Basses : Lisandro Abadie, Cyril Costanzo, Dimitry Ivashchenko, Nicolas Courjal
¶ Difficile de remettre un prix à une seule personne… Outre les qualités exceptionnelles de timbre, de diction, d'investissement de Véronique Gens (encore plus à l'aise dans le rôle romantique de presque-mezzo chez Gounod que dans Alceste !), toujours cette douceur très déclamatoire, il y a tellement à faire chez les ténors et les barytons : la suspension extatique incroyable de la voix mixte très légère de Jean-François Lombard, la vaillance et la maîtrise absolue de plusieurs techniques par Benjamin Bernheim, la clarté mixte très typée et très bien projetée du tchèque Pavel Černoch (mon chouchou cette année chez les ténors) ; et puis chez les barytons, on a le grain très dense de Philippe Sly, rien de sombré ni de forcé, une émission très directe, les harmoniques très serrées de l'ukrainien Igor Gnidii (qui chante comme s'il parlait, avec des mots qui coulent, une évidence et une autorité verbales comme on n'en a plus entendu depuis les russes des années 50) ou à l'inverse la rondeur extraordinaire de Martin Gantner, qui épanouit son son avec une sorte de voix mixte qui porte jusqu'au fond de Bastille et lui permet de déclamer simultanément avec puissance et proximité.
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Je tâcherai de faire un bilan sur les déccouvertes des autres années, n'ayant jamais pris le temps de le faire… mais il y a déjà assez de quoi occuper les vacanciers désœuvrés avec ces petites listes !
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Saison 2014-2015 a suscité :
Après s'être retirés, discrètement cette fois, les Philharmonistes de Berlin ont choisi Kirill Petrenko comme prochain directeur musical, à partir de 2018. La fin de l'ère des chefs à vie. Tout le monde en a parlé, et je ne comptais pas en rajouter inutilement, mais je suis à la fois surpris et très intéressé – donc je cause.
Comme déjà signalé à plusieurs reprises, le Philharmonique de Berlin n'est pas du tout l'orchestre qui m'intéresse le plus, même pas à Berlin, où le DSO Berlin (ex-RIAS) et la Radio (ex-Radio-Est) me fascinent infiniment plus, aussi bien par leurs qualités propres (grain, couleurs) que par leur répertoire (plus aventureux, bien que Berlin ait beaucoup exploré sous Abbado et Rattle) ou leurs chefs permanents.
Mais la nomination de Petrenko m'étonne, et pas seulement parce qu'il est jeune, a surtout dirigé du répertoire lyrique (voilà qui va radicalement changer, pour une proportion facilement inverse !) et avait plus ou moins laissé entendre qu'il n'était pas particulièrement intéressé : c'est la première fois, au moins depuis la mort de Furtwängler (on trouve mille trucs sur sa vie au temps des nazis, mais les infos sont beaucoup plus rares sur ses débuts… je n'ai pas pris le temps de chercher) que leur choix se porte sur le meilleur musicien ! Karajan, Abbado et Rattle n'étaient vraiment pas les meilleurs chefs de leur temps à la date où ils ont pris les commandes – ils se sont bonifiés, il est vrai, et sans doute d'autant plus grâce au long partenariat avec des musiciens de niveau extraordinaire. Mais Abbado au début des années 90 et Rattle au début des années 2000 étaient tout sauf des dieux incontestables de la baguette. Karajan avait un potentiel plus perceptible, mais son style idiosyncrasique ne s'est affirmé qu'une fois en poste définitif.
Les Berliner ont une clause de compétence universelle : ils choisissent les candidats, qui n'ont pas leur mot à dire. La seule chose qu'ils puissent faire, c'est accepter ou refuser. Il n'y a pas de candidatures officielles comme aux postes habituels de directeur musical. Cela explique assez largement les spéculations un peu nébuleuses qui ont afflué, et aussi la fuite sur Andris Nelsons, annoncé vainqueur avant la fin du scrutin lors de la dernière réunion, et qui a manifestement bel et bien été choisi avant de décliner (certains musiciens s'étant un peu trop tôt précipités sur les réseaux pour annoncer la victoire de leur chouchou).
Vu le style cursif et peu intrusif de Petrenko, je le voyais mener une carrière discrète de kapellmeister tournant avec des orchestres de région, façon Klaus Weise, Max Pommer, Günter Neuhold ou George Cleve (des modèles absolus pour moi : cursifs et animés, qui vont droit à la musique et au drame), tandis que son homonyme Vasily semblait capter toute la lumière (alors qu'il me paraît infiniment moins intéressant). Notamment en matière discographique, où Kirill n'a quasiment rien laissé.
Je l'avais entendu pour la première fois dans son Dalibor de 2004 avec la Radio de Vienne, où son élan, la simplicité de son trait, la clarté de ses plans, mais aussi la beauté lyrique de ses phrasés m'avaient beaucoup séduit. Pour le Ring à Bayreuth, tout récemment, on entendait les mêmes qualités de lyrisme lumineux qui n'occulte surtout pas les plans internes et la logique formelle. De ce fait, il y a peu à redouter de sa conversion dans le répertoire symphonique, vers lequel, vu ses qualités proprement musicales, il ne pouvait qu'être tenté, au moins pour une partie de sa carrière, de se diriger.
À ses qualités propres, il faut ajouter, du côté du répertoire, des habitudes assez rassurantes : lorsqu'il est venu diriger Berlin, il a joué une très généreuse Deuxième Symphonie d'Elgar (voir les extraits en vidéo et même, en 2012, deux Rudi Stephan dans le même concert (autre vidéo) ! Voilà qui augure grandement de la poursuite de l'exploration d'un vaste répertoire, en particulier les mouvements « décadents » germaniques et mitteleuropéens, favorisée par Rattle.
Pour toutes ces raisons, j'ai beau ne pas placer du tout les Berliner Philharmoniker dans mes orchestres chouchous, je risque d'être assez attentif à ce qui s'y passera dans les prochaines années.
Et celui-là, on ne peut vraiment pas dire qu'il ait été choisi pour l'image !
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Les Scènes Historiques de Sibelius
Plutôt bien servies au disque (Barbirolli, N. Järvi, Berglund, Bostock, Rasilainen, Inkinen, Gibson…), mais assez peu célèbres, étrangement.
Ces pièces sont écrites en 1899 à l'occasion d'une sorte de célébration nationaliste au profit du Fond de Pension de la Presse, alors que la tutelle russe tendait à museler ou fermer les journaux. Parmi la musique « de scène » écrite pour le spectacle, Sibelius en tire une première Suite de trois pièces en 1911 puis, en 1916, une seconde, réutilisant les matériaux originaux avec une certaine liberté. À part est publiée la seule pièce à être restée célèbre, Finlandia, qui est à mon avis d'assez loin la moins raffinée des sept.
Car le langage qu'on entend, certes direct et évocateur, mais avec une assez grande variété, se mesure à la subtilité non pas des poèmes symphoniques, mais des symphonies elles-mêmes – on y retrouve beaucoup de traits d'harmonie, d'orchestration, de traitements motiviques très proches des symphonies 1, 2, 3 et 5.
Réellement à entendre. La version Rasilainen avec la Radio Norvégienne est bien sûr d'une aération et d'une coloration formidables, un premier choix, mais Pietari Inkinen et le Symphonique de Nouvelle-Zélande, en écoute ci-dessus, demeurent comme d'habitude une très belle référence.
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Blandine Staskiewicz seria
Bien qu'écoutant assez peu de récitals, a fortiori de seria, impossible de passer à côté du disque de Blandine Staskiewicz, immortelle Aréthuse (Proserpine de Lully), Callirhoé (Destouches), Sémélé (Marais), Ottone (Griselda de Vivaldi) Lucette (Cendrillon de Massenet), l'une des plus grandes déclamatrices de notre temps…
[Si bien qu'on aurait davantage aimé un récital de grands récitatifs du XVIIe au XXe, un peu à la façon des Tragédiennes de Gens-Rousset, mais c'était sans doute un peu trop demander pour un disque qui a dû être financé par crowdfunding !]
Et le résultat est impressionnant.
Le programme en lui-même, malgré son principe intéressant (étudier la tempête dans le seria), aboutit finalement à une collection assez dépareillée d'airs dont le rapport est parfois assez lâche avec le sujet (ainsi l'architube Ombra mai fu, qui ne fait qu'une allusion dans son récitatif liminaire aux orages auxquels le platane a résisté… mais d'autres plus rares ne sont pas toujours plus pertinents). Si bien qu'alors qu'on pourrait attendre une collection proprement fulgurante, on se retrouve face à un récital traditionnel, qui a plutôt le mérite inverse, celui d'être très varié en caractère – et c'est plutôt un atout, surtout pour un genre aussi homogène de l'opera seria.
La sensation vient plutôt des interprètes : la voix de Staskiewicz, légèrement nonchalante autrefois, a gagné en tonicité tout en conservant son timbre pharyngé très expressif (qui évoque une couleur très personnelle de voix parlée – alors qu'elle parle ne parle pas avec ce timbre-là) qui fait tout son charme. L'agilité est devenue très impressionnante, les trilles sont parmi les plus beaux qu'on puisse entendre actuellement (pas faits en vibrato, assez nettement articulés à timbre homogène), le passage, souvent criaillant chez les concurrentes (très audible dans Agitata da due venti où Bartoli et Cangemi tendent à « aboyer » leurs notes-charnières), est ici remarquablement lissé.
Plus important et plus difficile, on admire la souplesse du déhanché et de l'expression (qui en doutait ?), le tout couronné par des diminutions très différentes de la première énonciation du thème (loin des changements cosmétiques qu'on entend d'ordinaire), et d'une beauté mélodique (chose plus rare encore) au moins égale à la partie écrite par le compositeur.
Par ailleurs, parmi les airs moins célèbres, superbe Porpora agité (« Spesso di nubi cinto » dans Carlo il Calvo), superbe Vivaldi suspendu (« Sovente il sole » dans Andromeda liberata).
Je voyais mal l'intérêt, dans un récital discographique où la chanteuse n'a pas besoin de se reproser, d'introduire l'Ouverture d'Agrippina, mais je dois avouer qu'elle offre, surtout jouée avec ce grain chambriste mais non sans rondeur, une respiration enchanteresse au sein d'un programme intense (où elle s'intègre avec grande évidence).
Cela fait beaucoup de vertus pour un récital de seria, au delà de la simple jubilation glottologique : non seulement l'exécution en est immaculée et l'incarnation expressive, mais les variations des da capo sont soignés et inspirés comme (très) rarement.
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À bientôt pour de nouvelles aventures – pour tous ceux qui ne craignent ni les Russes, ni la Glotte.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Carnet d'écoutes a suscité :
Vu la densité de la fin de semaine, je n'aurai pas le temps de faire une réelle présentation d'Uthal de Méhul, qu'on recrée quasiment ce samedi à Versailles – j'en serai. Mais tout de même quelques sons et mots pour se mettre en appétit :
Il s'agit du début de l'œuvre, telle qu'enregistrée en 1972 par la BBC : la diction est locale, le style un peu neutre et le son d'époque, mais l'ensemble donne déjà un petit aperçu du caractère dramatique de l'œuvre. Ça ne semble pas du niveau d'Adrien, mais on est déjà dans du très bon Méhul, au moins dans la veine de Joseph (et pas dans celle plus lisse de Stratonice ou plus inoffensive de L'Irato).
Parmi les intérêts de redécouvrir l'œuvre, outre la musique elle-même (du bon Méhul bien interprété, ce devrait être très persuasif), son sujet, fondé sur la matière d'Ossian : Uthal, the love of a thousand maids, y affronte Larthmor (devenu Larmor pour les raisons prosodiques qu'on devine), et on y mentionne même Fingal !
Nous n'échapperons pas non plus aux interventions des Bardes narrateurs.
Pour accroître le caractère brumeux du sujet, Méhul n'utilise pas de violons, mais seulement des altos – appelés « quintes [de violon] » et séparés en deux parties, ce qui donne : quintes I, quintes II, basses (violoncelles), contre-basses. En revanche, le reste de la nomenclature réclame, outre les quatre bois par deux, au moins quatre cornistes (deux cors en fa, deux en ut, deux en mi bémol) et une harpe (la partition autographe admet le remplacement par un piano). Je n'ai pas fini mon exploration du manuscrit pour établir la présence (probable) de timbales, trompettes et trombones.
Il s'agit, formellement, d'un opéra comique, faisant alterner des dialogues parlés avec des numéros musicaux (assez complexes, souvent des ensembles contenant des « récits », c'est-à-dire, en l'occurrence, des récitatifs accompagnés par l'orchestre). Ma curiosité vient aussi de la structure en un acte – est-ce très court (et aurons-nous abondance de dialogues, pour une fois pas saccagés ?), ou est-ce une construction très libre ?
Pour finir, les apprêts versaillais font saliver les oreilles particulièrement envie. Déjà que Beuron et Bou mériteraient d'aller entendre à peu près n'importe quoi, alors dans ce programme inédit et entouré de Deshayes, Droy, van Mechelen, le Chœur de Chambre de Namur, les Talens Lyriques, sous la direction du spécialiste Rousset, qui avait fait forte impression dans les Danaïdes de Salieri – alors que j'y craignais un rien de mollesse… comment résister ?
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Notez bien que le concert a été diffusé sur France Musique en direct et sera disponible à la réécoute lundi. Par ailleurs, un disque sponsorisé par le tout-puissant Palazzetto Bru-Zane est annoncé.
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2. Sources
Comme je ne suis pas sûr qu'on lise énormément Ossian en France aujourd'hui, il est peut-être utile de dire un mot de l'usage que Méhul et son librettiste font de la matière d'Ossian. Leur opéra Uthal se fonde sur le poème Berrathon (du nom de l'île que gouverne Larthmor, le roi renversé), peut-être le plus célèbre de tout le legs d'Ossian – je vous en proposerai une autre version musicale légèrement ultérieure (allemande cette fois) avec un enregistrement maison, en guise de fin de de notule.
Si vous le souhaitez, on trouve une belle traduction de Berrathon en vers par l'académicien Pierre Baour-Lormian (spécialiste des poèmes d'évocation exotique : orient grec ou islamique, Moyen-Âge européen ou oriental… et même une épopée dédiée à L'Atlantide) sur Gallica, datant d'une époque (1827) encore marquée par l'engouement ossianique, et qui peut donner à sentir ce que les français d'alors pouvaient lire, même si la publication de cette traduction est de vingt ans postérieure à l'opéra de Méhul (1806). Vous le trouverez sous le nom plus explicite Uthal (je vous l'ai même mis à la bonne page). La matière est réorganisée, considérablement raccourcie (il reste au maximum 20% de Berrathon), purgée de ses contenus secondaires – pas d'élégie à Malvina, pas de pressentiment de la mort d'Ossian –, et certains détails appuyés selon le goût du temps (l'empathie d'Ossian pour la douleur d'un père, qui est suggérée dans l'original mais ne constitue pas du tout la conclusion ni le point culminant du propos) : il ne reste que l'histoire centrale, pas toujours exacte dans le détail, mais assez fidèle globalement dans ce qui reste – cela peut vous donner une idée pour vous permettre de comparer avec le livret de Jacques Bins (comte de Saint-Victor), utilisé par Méhul.
Je ne peux pas vous en conseiller de bonne traduction, mais vu son âge et son caractère emblématique, le texte anglais, qui ne présente pas de difficulté particulière (merci l'alibi de la traduction !), se trouve aisément en ligne sous tous les formats (fac-simile, PDF, formats liseuse, html ou texte…).
3. Créance de la matière d'Ossian en 1806
Manière de remettre les jalons en place : dès 1760, James Macpherson, passionné par la collecte, la traduction et l'imitation des poèmes gaéliques, publie la traduction de vieux poèmes écossais (Fragments of Ancient Poetry, Collected in the Hghlands os Scotland, and Translated from the Gallic or Erse Language). À partir de 1761, il commence à publier ses fragments d'une épopée sur le guerrier Fingal (issu de la mythologie celtique irlandaise), des poèmes (datés du IIIe siècle !) racontant des combats légendaires, où son fils Ossian prend lui-même la parole. L'engouement est puissant dans toute l'Europe et prépare grandement toutes les thématiques romantiques, même si le débat sur l'authenticité des textes fait rage dès le début. Beaucoup de monde, séduit par la prose rythmée (et, de fait, de nombreuses phrases peuvent se lire comme des vers mesurés anglais, en iambes : « My harp hangs on a blasted branch. ») et l'univers à la fois nébuleux (quantité de références un peu cryptiques et d'apostrophes rituelles) et assez accessible des poèmes, a envie de croire qu'on tient là un Homère propre au Nord de l'Europe. Les critiques ont donc aussi émané de partisans de la culture classique, pas uniquement à cause de raisons philologiques, mais aussi pour des motifs idéologiques (notre culture provenant en ligne directe des Grecs, Arthus étant un général romain ruralisé, etc.).
Néanmoins, Ossian reste très en vogue jusque dans les premières décennies du XIXe siècle. Il est cité sous ce nom par Chateaubriand dans son essai sur la littérature anglaise – à l'entrée Young, où il s'en sert, de pair avec Homère et Virgile, justement, pour montrer la préexistence d'images romantiques, avec leurs rêveries au sein de paysages lunaires ou tempêtueux.
Cet extrait date de mars 1801 : les soupçons sur la nature réelle des poèmes sont explicités depuis longtemps, mais le débat est toujours abondant et passionné pour déterminer l'authenticité de la matière de Fingal. En 1800, Malcolm Laing prenait la peine d'ajouter, en appendice à son History of Scotland from the Union of the Crowns to the Union of the Kingdoms, une « Dissertation historique et critique sur la prétendue authenticité des poèmes d’Ossian », où il accuse Macpherson d'avoir écrit lui-même les poèmes. En 1805, il publie une édition des poèmes qui connaît un grand retentissement : il y montre comment le texte pullule de références à d'autres poètes, caractérisant non seulement l'imposture de ces faux poèmes archaïques, mais aussi une tendance au plagiat (sans même parler des sous-entendus sur l'intérêt littéraire de l'objet d'arrivée), et relève des emprunts à l'Ancien Testament, à Homère, Catulle, Virgile, Tibulle et, plus compromettant, à Milton et Pope !
On voit comment les comparaisons sont parfois un peu lâches et assez discutables, mais démontrent – et je trouve cela très vrai, à la lecture ingénue – combien cette poésie déborde finalement d'images et de tournures très familières, pour une œuvre archaïque qui n'aurait pas eu de postérité pendant des siècles.
Laing est à son tour battu en brèche par Patrick Graham qui publie en 1807 un Essay on the Authenticity of the Poems of Ossian: in which the Objections of Malcolm Laing, Esq. Are Particularly Considered and Refuted qui se situe aussi sur le plan littéraire, en contestant notamment les parallèles forcés de Laing.
La critique porte aussi très largement sur le domaine factuel de l'attestation de poèmes anciens sur place, en Écosse. Les plus célèbres charges sont celles de Samuel Johnson, en raison de sa célébrité personnelle, mais aussi de sa recherche factuelle en interrogeant les locaux, qui relance violemment la querelle à une époque où elle s'était un peu apaisée (1775).
Dans la section du Journey to the Western Islands of Scotland consacrée à l'île de Sky, Johnson détaille les résultats pas très encourageants sur la vivacité d'un fonds populaire à ces balades écossaises :
I suppose my opinion of the poems of Ossian is already discovered. I believe they never existed in any other form than that which we have seen. The editor, or author, never could shew the original; nor can it be shewn by any other; to revenge reasonable incredulity, by refusing evidence, is a degree of insolence, with which the world is not yet acquainted; and stubborn audacity is the last refuge of guilt. It would be easy to shew it if he had it; but whence could it be had? It is too long to be remembered, and the language formerly had nothing written. He has doubtless inserted names that circulate in popular stories, and may have translated some wandering ballads, if any can be found; and the names, and some of the images being recollected, make an inaccurate auditor imagine, by the help of Caledonian bigotry, that he has formerly heard the whole.
I asked a very learned minister in Shy, who had used all arts to make me believe the genuineness of the book, whether at last he believed it himself? but he would not answer. He wished me to be deceived, for the honour of his country; but would not directly and formally deceive me. Yet has this man's testimony been publickly produced, as of one that held Fingal to be the work of Ossian.
It is said, that some men of integrity profess to have heard parts of it, but they all heard them when they were boys; and it was never said that any of them could recite six lines. They remember names, and perhaps some proverbial sentiments; and having no distinct ideas, coin a resemblance without an original. The persuasion of the Scots, however, is far from universal; and in a question so capable of proof, why should doubt be suffered to continue? The editor has been heard to say, that part of the poem was received by him, in the Saxon character. He has then found, by some peculiar fortune, an unwritten language, written in a character which the natives probably never beheld.
I have yet supposed no imposture but in the publisher; yet I am far from certainty, that some translations have not been lately made, that may now be obtruded as parts of the original work. Credulity on one part is a strong temptation to deceit on the other, especially to deceit of which no personal injury is the consequence, and which flatters the author with his own ingenuity. The Scots have something to plead for their easy reception of an improbable fiction: they are seduced by their fondness for their supposed ancestors. A Scotchman must be a very sturdy moralist, who does not love Scotland better than truth; he will always love it better than enquiry: and if falsehood flatters his vanity, will not be very diligent to detect it. Neither ought the English to be much –influenced by Scotch authority; for of the past and present state of the whole Earse nation, the Loivlanders are at least as ignorant as ourselves. To be ignorant is painful; but it is dangerous to quiet our uneasiness by the delusive opiate of hasty persuasion.
But this is the age in which those who could not read, have been supposed to write; in which the giants of antiquated romance have been exhibited as realities. If we know little of the ancient Highlanders, let us not fill the vacuity with Ossian. If we have not searched the Magellanick regions, let us however forbear to people them with Patagons.
En résumé, Johnson relève que ce fonds écossais se limite à quelque noms de mythologie (d'autres avaient essayé de prouver qu'on racontait ces histoires depuis toujours au coin du feu), et que ceux qui avaient témoigné par écrit de l'existence de ces sources se révélaient incapables de les citer eux-mêmes. Il attribue cela à une forme de fierté écossaise, qui aime se laisser abuser par ce qui peut hausser l'estime de leur pays.
Comparé à toutes les querelles savantes sur la crédibilité du texte, ce réquisitoire est violent par sa simplicité et sa discrétion mêmes : glissé au creux d'un ouvrage bien plus long et d'un tout autre propos, il montre que l'honnête homme ne peut constater l'absence des traditions attestées par certains partisans de la véracité d'Ossian.
Il serait fastidieux et assez hors de mon propos (dire un mot de l'Uthal de Méhul, au fil d'une paresseuse balade dans ses jolis alentours) de citer tous ceux qui ont contribué de façon significative à la controverse. En 1825, on trouve par exemple The Claims of Ossian Examined and Appreciated: an Essay on the Scottish and Irish Poems Published under That Name; in which the Question of Their Genuineness and Historical Credit Is Freely Discussed: Together with Some Curious Particulars Relative to the Structure and State of Poetry in the Celtic Dialects of Scotland and Ireland, dont l'auteur (Edward Davies) avait presque soixante-dix ans… On se figure difficilement la passion et l'hystérie autour du sujet.
Certains le considéraient comme l'égal ou le supérieur d'Homère (au passage, Macpherson publie sa traduction de L'Iliade avec un certains succès en 1773), et sa pénétration dans toute l'Europe fut considérable ; en particulier en Allemagne, où Herder fonda grandement sa théorie de la poésie populaire sur la foi de l'exemple d'Ossian, où Lenz traduisit Fingal en allemand, où Tieck en fit des imitations dans sa jeunesse (pour ne pas mentionner l'admiration, voire l'influence sur Goethe, Schiller, Claudius, Matthisson, Kosegarten ou Hölderlin. Bien sûr, la querelle faisait rage là aussi, et Jacob Grimm et les frères Schlegel postulaient au contraire l'imposture de Macpherson.
Aujourd'hui, il est établi que Macpherson a essentiellement utilisé des fragments de poèmes irlandais anciens (même pas spécifiquement écossais) qu'il a très largement enrichis, et surtout réorganisés dans cette grande forme épique (qui n'a pas du tout existé ainsi). Il existe d'ailleurs un certain nombre d'approximations et de déformations dans les attributions des différents personnages – que ce soit pour imiter la liberté des anciens Grecs, par manque de rigueur ou par licence poétique personnelle.
Pourquoi m'attardé-je sur tout cela ? Parce qu'en 1806, si l'on n'est pas encore assuré du statut réel d'Ossian, il passionne toujours, 45 ans après sa première publication… et l'on a déjà des doutes très étayés sur l'authenticité de la matière de Macpherson.
Et je crois que cela a un impact non nul sur la constitution du livret, dont je vais à présent faire état.
4. Ossian dans le théâtre lyrique français
Au début du XIXe siècle, plusieurs œuvres se succèdent : d'abord, dans un grand genre qui annonce grandement le grand opéra à la française (cinq actes et non plus trois, des divertissements, de grands moyens), Le Sueur (autre musicien-clef de l'Empire) propose Ossian ou Les Bardes (débuté dès 1795, donné en concert en 1802 sous le titre étrangement ballet-Louis XV Les Fêtes du Palais de Selma, puis créé en version scénique en 1804), pour l'Opéra de Paris (alors Académie Impériale de Musique). L'œuvre a un certain écho – je ne l'ai pas lue, mais je me suis laissé dire qu'Alexandre Drawicki (directeur scientifique et artistique du Palazzetto Bru Zane) ne trouvait pas essentiel de la remonter (il est vrai que Le Sueur n'est pas le musicien le plus passionnant de la période) –, et suscite même plusieurs parodies (Oxcessian – pour « Oh, que c'est sciant » – et Ossian Cadet ou Les Guimbardes, vaudeville en trois petits actes qui n'en font qu'un). Il faut dire qu'en plus de dispositifs scéniques (pour les apparitions fantomatiques des héros et des bardes à l'acte IV, une gaze rétro-éclairée qui fit grand effet), les moyens musicaux étaient aussi inouïs, au moins en termes d'effectifs (je n'ai pas encore eu le temps d'ouvrir la partition) : 12 harpes requises pour l'hymne au soleil levant !
Le sujet est largement tiré de Calthon and Colmal, et Ossian lui-même tient le rôle du jeune premier : sa fiancée Rosmala est menacée d'être ravie par les méchants Scandinaves adorateurs d'Odin qui déferlent sur la Calédonie – mais nous ne sommes pas encore dans le grand opéra meyerbeerien, la fin reste conventionnellement heureuse et se conclut, après une victoire militaire des calédoniens, par le plus légitime des nœuds. La structure du livret de Paul Palat-Dercy (complété par Jacques-Marie Deschamps) est celle d'une grande œuvre ambitieuse en cinq actes, forme rare pour la période – je n'en vois pas d'autres exemples dans les œuvres, du moins passées à la postérité ou que j'ai pu lire, avant la naissance du grand opéra à la française, à la fin des années 1820. Autrement dit, une œuvre particulièrement ample, dont les dimensions comme la structure évoquent la tragédie en musique de format Louis XIV ou Régence… une façon on ne peut plus prestigieuse et sérieuse de présenter la matière de Macpherson.
Un extrait suspendu de l'acte IV de l'opéra de Le Sueur.
Lorsque Méhul écrit Uthal (création en 1806), c'est pour la maison de l'esthétique opposée, l'Opéra-Comique, qui propose à son tour sa vision de l'épopée ossianique : à l'inverse de la commande de l'Opéra (de Paris), tout tient en un acte, bien qu'on puisse facilement y établir trois tableaux successifs (palais, falaise au bord de la mer, palais). Et, bien sûr, au lieu d'être entièrement chantée, l'œuvre musicale est entrecoupée de dialogues.
La proximité des créations a entraîné des soupçons sur le livret de Saint-Victor, plusieurs fois accusé d'avoir copié le livret écrit pour Le Sueur – je n'ai pas pris de la temps de faire la comparaison, le sujet étant assez périphérique à Uthal lui-même, mais la trame est en tout cas assez sensiblement différente.
On aura tout loisir d'épiloguer sur cette œuvre, mais dans le registre de l'influence lyrique française, on peut remarquer cette cantate de Méhul Le Chant d'Ossian, écrite en 1811 pour célébrer la naissance du Roi de Rome – et qui ressemble en réalité plus à un Prologue lullyste qu'à une œuvre dramatique. Ossian est convoqué pour servir de caution, asseoir une légitimité, mais n'est pas du tout caractérisé en tant que tel : « Pour chanter ce que tout présage / Illustre enfant ! tout doit s'unir : / Tu seras pour l'âge à venir / Ce que ton père est pour notre âge ». On aurait pu y mettre Orphée, Chrétien de Troyes ou Dante, c'était pareil : aucune couleur locale, uniquement une figure forte, légitime, à la fois ancrée dans la profondeur des âges et tout à fait à la mode, qui sert de parrain à l'enfant et au futur du régime.
[Tout amateur d'opéra se dit aussi, bien sûr, qu'il y aura, à une tout autre époque (1887), le plus célèbre legs ossianique du théâtre lyrique, avec l'air incontournable de Werther dans l'opéra de Massenet , « Pourquoi me réveiller », censé représenter une lecture d'une traduction amateur d'Ossian – qui sert de truchement à ses sentiments, évidemment. Mais en l'occurrence, c'est sans doute davantage une révérence à Goethe qui cite lui aussi Ossian qu'un intérêt trop vif pour les poèmes de Macpherson, pour lesquels l'intérêt comme la crédulité se sont sensiblement émoussés à la fin du XIXe siècle.]
5. L'histoire d'Uthal, (beau-)fils ingrat
Tous ces prolégomènes autour d'Ossian, malgré l'intérêt quasi-extatique que je ne doute pas avoir suscité, avaient un objet précis : Saint-Victor, le librettiste, prend des libertés considérables avec l'original. Cela n'a jamais été interdit, et encore moins pour un opéra comique, fût-il sérieux… Mais à ce point, je me suis demandé si les doutes sur l'existence du barde post-homérique n'avait pas autorisé une très libre adaption qu'on aurait hésité à faire d'Homère, Ésaïe ou Virgile – en tout cas à cette date (car si l'on songe au Noé d'Halévy, même s'il fut refusé par l'Opéra de Paris qui l'avait commandé pour 1860, on se rend compte qu'il n'y avait pas nécessairement de sujet sacré).
Contrairement à ce que dit la notice de Gérard Condé dans l'excellente présentation du site des Talens Lyriques (si je l'avais vue avant, j'aurais pu me dispenser de cette petite balade – je me console en me disant que la perspective n'est pas tout à fait la même, ni les sources manifestement…), qui attribue l'essentiel du sujet au poème The War of Inis-thona, l'essentiel de la matière provient de Berrathon, avec énormément d'altérations qui, pour la plupart, ne se trouvent pas non plus dans Inis-thona. [Néanmoins, cette notice et le reste de la documentation fournie par Bru Zane sont vraiment passionnantes, et comme elles ne recoupent que partiellement le sujet de cette notule, il faut lire l'une et les autres.]
The War of Inis-thona raconte (très succinctement !) l'histoire d'un roi (Annir) chassé par Cormalo qui lui a ravi sa fille, et remis sur le trône grâce à la valeur d'Oscar. L'opération, une fois la promesse faite, tient en fort peu de place :
They came over the desert like stormy clouds, when the winds roll them along the heath; their edges are tinged with lightning; the echoing groves foresee the storm! The horn of Oscar's battle is heard; Lano shook over all its waves. The children of the lake convened around the sounding shield of Cormalo. Oscar fought as he was wont in war. Cormalo fell beneath his sword: he sons of dismal Lano fled to their secret vales! Oscar brought the daughter of Inis-thona to Annir's echoing halls. The face of age is bright with joy; he blest the king of swords.
« Cormalo tomba sous les coups de son épée », et c'est tout. Règle assez universelle : plus c'est épique, plus c'est économe. (l'inverse n'étant surtout pas valable)
Il y a là certes plus ou moins le synopsis (banal) d'Uthal, mais rien des détails. Ceux-là se trouvent dans Berrathon, de pair avec une trame proche ; très beau poème assez subtilement construit, et dont la matière va nourrir les fantaisies de Saint-Victor.
Le contenu du livret est simple : Uthal a épousé Malvina, mais jugeant son beau-père Larmor trop âgé, il l'a déposé (et vaincu) pour prendre sa place. Malvina, après avoir imploré l'autre (premier « tableau ») et l'un (retrouvant son époux rebelle lors d'un étrange quiproquo sur une colline surplombant la plage), les voit reprendre les armes : Larmor reçoit des renforts de Fingal (le père d'Ossian, nommé dans la plupart des poèmes, envoyant ses guerriers rétablir la justice), et laisse Uthal, qu'il trouve seul auprès de sa fille, rejoindre ses guerriers pour mener une dernière bataille en nombres équitables. [Quand on y songe deux secondes, c'est quand même une étrange générosité que celle de la guerre : autant tuer le maximum de gens qui n'ont rien à voir dans leur querelle au cours d'une vraie bataille rangée… mais comme les autres personnages ne chantent pas, on s'en fiche un peu, à vrai dire.]
La troisième partie de l'acte voit Uthal, prisonnier, aux pieds de Larmor : celui-ci prononce non pas la mort, mais la flétrissure et le déchirement de l'exil. La jolie fin heureuse advient grâce à Malvina, qui après être restée aux côtés de son père injustement persécuté, prend à nouveau sa place au côté du malheureux, son mari – Larmor, ému de la perdre, pardonne à Uthal qui présente des excuses, et tout le monde chante un ensemble de réconciliation très décoratif.
Le poème d'origine est très altéré par le synopsis de Saint-Victor. Berrathon, du nom de l'île que régit Larthmor, débute par une élégie sur la mort de… Malvina, fille de Toscar (ami d'Ossian dont il va être question dans le reste du poème).
« où est la fille de Toscar ? — J'ai longé, ô fils de Fingal, les murs moussus de Tarlutha. La fumée du foyer s'était tarie : le silence était parmi les arbres de la colline. Les échos de la chasse avaient cessé. J'ai vu les filles de l'arc. Je les interrogeai sur Malvina, mais elle ne répondirent pas. Elles détournèrent la tête : un voile passa sur leur beauté. »
(Moi, je crois – sans même mentionner la finesse de la composition – que les ''mossy walls'' m'auraient mis la puce à l'oreille sur la date réelle du texte, mais je préjuge sans doute de mes forces.)
Malvina n'est donc pas un personnage de l'épopée, mais un personnage féminin lié aux tourments : l'élégie constitue vraiment un petit moment autonome au début du poème, de l'assez belle poésie en forme d'éloge, un peu rituelle, sur un modèle archaïque.
La jeune femme délaissée par Uthal existe, mais elle n'est ni sa femme, ni la fille du roi déposé : avant même de rencontrer quiconque, Toscar (le père de Malvina), et Ossian, encore jeune (« Les batailles de notre jeunesse furent nombreuses » ou encore « Un sanglier jaillit de la forêt ; ma lance perça son flanc. Je me réjouis de ce sang, et prévis ma renommée grandissante. »), entendent les chants de Nina-thoma, séduite et délaissée par Uthal – Toscar semble particulièrement intéressé.
… où l'on voit le fils de Fingal rendre visite à une jeune fille qui vit dans une grotte. (je m'amuse comme je peux)
J'aime assez l'image de cette voix « douce mais chargée de deuil, comme celle des bardes qui ne sont plus ». Nina-thoma n'a pas de rôle direct dans l'intrigue, mais elle va apporter un comble au pathétique final.
Après l'élégie sur la tombe de la Malvina, Ossian rapporte le sort de Larthmor, jeté dans un cachot par son fils (et non son beau-fils), le blond Uthal, « l'amour de mille jeunes filles ». Averti par Snitho, ami de Larthmor, Fingal envoie Toscar et son fils Ossian (qui raconte l'épisode) de Selma à Berrathon.
Uthal est ici présenté comme un rebelle contre nature, aucune empathie n'est recherchée – pas du tout le guerrier maudit déchiré entre l'amour de son épouse légitime et sa fierté de combattant. « Superbe était le fils de Larthmor! mais son âme était sombre. Sombre comme la face trouble de la lune, lorsqu'elle annonce l'orage. » Après quelques échanges de défi entre bardes, c'est la bataille.
Bien qu'en butte à des nombres supérieurs (« L'ennemi vint à nous comme une vague » – par ailleurs, même si on ne peut les supposer sans escorte, seuls Toscar et Ossian sont mentionnés…), les envoyés de Fingal défont les hommes d'Uthal au cours d'un affrontement dense (homme contre comme, bouclier contre bouclier, parmi les dards volants, les croisements de fers et le bruit du rebond des lances), Ossian occit Uthal (« Te voilà abattu, jeune arbre ! » – je ne veux pas surtraduire, mais il faudrait évidemment en français en faire une pousse ou en nommer un…).
L'éditeur de cette édition édimbourgeoise de 1792 (donc une trentaine d'années avant les premiers succès et débats autour des épopées fingaloises), que je n'ai pas réussi à identifier avec certitude (sont-ce des annotations de Macpherson lui-même, reprises dans cette édition augmentée, ou celles de Hugh Blair, professeur de rhétorique et de belles-lettres à l'Université d'Édimbourg, qui clôt l'ouvrage par une « dissertation critique » sur Ossian ?) d'utiliser un argument que je n'ai pas mentionné jusqu'ici, en faveur de l'existence réelle de ces poèmes : la moralité. Les héros pleurent la mort prématurée de leurs ennemis au lieu d'outrager leurs cadavres, pratique « si commune chez Homère, et après lui servilement copiée par tous ses imitations, le tendre Virgile non excepté ».
Ce n'est ici qu'un jugement de valeur incident, au passage d'une note soulignant la coutume des combats anciens ; mais dans la dissertation critique qui suit, Blair déploie la portée de l'argument jusqu'à l'associer à la supériorité (et donc la véracité) d'Ossian sur les autres grands poètes, notamment au fil d'une comparaison entre les caractères de Fingal et d'Othello (!) – Othello réagit trop tard, est submergé par l'émotion, alors que Fingal (un instant égaré en appelant son fils Ryno, mort au combat, pour une partie de chasse), se maîtrise en héros qu'il est.
Plus vertueux, donc reflet de temps plus anciens, donc véritable. Une logique qui nous échappe mais qui n'était pas isolée en ce temps : bon = vrai.
Après la mort d'Uthal, qu'on peut alors difficilement réunir à une femme qu'il n'a de toute façon pas, Nina-thoma meurt sur-le-champ (et sur le champ, d'ailleurs) d'affliction. On voit bien la difficulté d'aboutir sur une fin heureuse.
Assez beau moment, une sorte de ralenti littéraire : « Elle parut, pâle derrière ses larmes, et vit le bouclier ensanglanté d'Uthal ; elle le vit dans la main d'Ossian ; ses pas se tournèrent vers la lande. Elle y vola ; elle le trouva ; elle chut. Son âme la quitta dans un soupir. »
Et toujours cette jolie étrangeté d'Ossian présenté dans son propre récit tantôt à la première, tantôt à la troisième personne (indépendamment de l'époque de sa vie) : « Ossian's hand » et « My bursting tears » se succèdent ainsi.
Néanmoins le vieillard Larthmor est libéré, et l'on festoie dans son palais retrouvé, lui faisant accroire que son fils s'était retiré dans les bois, chargé de regrets. Mais en reconduisant ses sauveurs, il aperçoit la tombe sur la lande de Rothma où a eut lieu le combat :
« Qui, de mes héros, repose ici ? » Devant le silence, Larthmor comprend et se lamente, se plaint même d'avoir recouvré son trône, fût-ce au prix de sa propre liberté – dans un cachot où il aurait pu entendre de loin l'écho de ses pas.
On voit bien que la fin, baignée dans le plus pur désespoir d'un sauvetage inutile, est très éloignée des assauts de générosité et du chœur de concorde qui closent le livret de Saint-Victor : le fils impénitent est bel et bien mort, et son père s'en désole pour jamais. Néanmoins, on sent bien dans cet apitoiement l'esquisse de réconciliation qui, dans un contexte théâtral traditionnel, peut être attendu.
En tout cas, malgré son propos bien plus sombre et riche, Berrathon constitue un modèle beaucoup plus évident que La guerre d'Inis-thona pour cet Uthal de Méhul.
Autre originalité, le poème d'Ossian se clôt par un envoi étonnant, qui annonce la mort du vieil Ossian lui-même (qui s'est montré distant de son jeune lui-même pendant tout le poème, alternant les première et troisième personnes pour se désigner, même en dehors des dialogues) : son compagnon d'armes Toscar (père de la Malvina tôt fauchée et pleurée en ouverture du poème) est déjà parti sur un nuage, et la voix d'Ossian paraît, dans Lutha abandonnée, l'écho lointain du vent… seuls demeurent ses chants de la geste d'autrefois – là aussi, cette distance par rapport à soi-même fait bien sentir le caractère (remarquable mais) factice de ce corpus.
« My harp hangs on a blasted branch. » Pourrait-on mieux résumer à la fois le style et le ton des épopées de Macpherson ?
Les dernières lignes dévoilent la mort de Fingal et la fortune future des chants à sa gloire.
Au fil de ces extraits, utiles pour situer à la fois la matière, le style, la nature du coloris recherchés par Méhul, on se rend assez bien compte, me semble-t-il, d'une des vertus du legs du pseudo-Ossian, essentielle pour sa fortune future : outre un sens du style (et un raffinement structurel !) assez supérieur à ce qu'aurait été une œuvre ancienne constituée de strates d'oralité, répondant à d'autres codes esthétiques que les notres, on remarque l'assez grande facilité de lecture. Ces poèmes sont élégants, mais simples à lire : aussi, en Allemagne évidemment, mais également en France, on les a beaucoup lus, même avant qu'on les traduise proprement… et quantité de traducteurs, plus ou moins compétents, plus ou moins sérieux, plus ou moins fantaisistes, ont proposé, officiellement ou dans leurs propres cercles, leur propre version (en prose, en prose rythmée, en vers ; raccourcissant, amendant, réorganisant les matières…) des inventions de Macpherson.
Aujourd'hui encore, ils demeurent faciles d'accès… Et leur désuétude tient grandement, je le crains, à la déception face à l'inauthenticité de leur origine.
C'est pourquoi je me suis permis de flâner un peu complaisamment dans leurs beaux alentours : c'est une fréquentation décidément très agréable.
6. Quelques adaptations nécessaires
Dans cette riche source, il a fallu faire des choix, littéraires bien sûr, mais aussi structurels.
D'abord, Ossian et Toscar (le père de Malvina dans les textes d'origine) sont absents. Larmor n'est pas prisonnier, seulement défait en bataille et avide de vengeance – Uthal étant ici son ennemi, entré dans la famille par effraction en épousant sa fille Malvina. Les guerriers de Fingal sont bel et bien envoyés au service de sa cause juste, mais (même s'ils apportent, in fine, la victoire, ce qui prend tout son sel en ayant lu l'original où tout est narré de leur point de vue) ils ne sont figurés que par un chœur ; chœur plutôt terrifiant, en plus, car il incarne les peurs de destruction familiale de Malvina, et menace Uthal (les deux personnages dont le livret nous rend les plus proches).
Bref, même s'ils refusent généreusement d'attaquer un ennemi traîtreux mais isolé, ils sont assez peu sympathiques, et absolument pas différenciés.
Pour le reste, Saint-Victor utilise un livret versifié même dans les dialogues, essentiellement en alexandrins – assez bons d'ailleurs : ce n'est pas du niveau de Clément (superbe Médée syncrétique, recommandée !) ou des autres grands auteurs qui écrivaient du théâtre pur à la même époque, mais dans le cadre d'une alternance avec de la musique, ils ont à la fois suffisamment de simplicité pour être efficaces dans l'avancée avec l'action, et suffisamment de densité pour ne pas paraître ridicules face à la prose attendue.
Comme souvent chez Méhul (voyez Joseph, parmi les rares titres qui se trouvent aisément…), les « numéros » musicaux comportent beaucoup d'ensembles et contiennent dans plusieurs cas des structures complexes et déséquilibrées, faisant s'enchaîner du récitatif accompagné, des airs, des ensembles… Le tout enchâssé comme dans du Meyerbeer, avec des transitions pas toujours nettes (un aspect qui avait beaucoup déstabilisé Berlioz dans Robert ou les Huguenots). Déjà une tradition du flux naturel à la française – qui existe depuis Lully, de toute façon, mêlant de façon purement soumise au théâtre (ne cherchant pas du tout à rejoindre une macrostructure musicale abstraite) les ariettes au récitatif plus ou moins accompagné. Et cela perdure bien au delà : même chez Verdi, qui était quand même rompu aux airs clos (quitte à les intégrer très finement), les airs deviennent quelquefois étrangement faits dans ses opéras français (témoin le monologue de Philippe II, dont les thèmes principaux reviennent de façon tout à fait asymétrique, au milieu de sections plus récitatives, de caractère très différent et jamais répétées).
Parmi les bizarreries, les interventions des bardes (quatre voix du ténor à la basse, tantôt ensemble, tantôt laissant la parole au baryton solo) qui annoncent la fin de l'action peu de temps avant le dénouement, au moyen d'un chant supposément consolateur, mais qui se contente de changer les noms avec la couleur locale nécessaire :
Près de Balva, sur le nuage,
Je vois deux fantômes assis ;
C’est un père épuisé par l’âge
Qui sur son cœur presse son fils.
Hidallan jadis fut coupable ;
Il bravait un père offensé.
Le vieux Malthos inexorable
De son palais l’avait chassé.
[...]
Il court au chef dont le courage
À son aspect s'évanouit
Et le vieillard bouillant de rage,
Ne sait pourquoi son cœur frémit.
Quel est donc son jeune adversaire ?
C’est son fils qui s’offre à ses coups.
Il peut punir, mais il est père ;
Pardonner lui sembla plus doux.
Et comme toute prédiction, dans une fiction, ne saurait être gratuite (si on y passe du temps, c'est pour qu'elle ait une place signifiante dans la suite du récit), il n'est pas besoin d'être grand clerc pour deviner le caractère abysmatique – pour ne pas dire spoilerisant – du chant des bardes.
Bien sûr, la fin aussi, avec son quatuor vocal de solistes ajouté aux quatres bardes et aux chœurs, ne laisse pas de surprendre : cette fin heureuse est traditionnelle, certes, mais entendre le final de Rinaldo, Così fan tutte ou La Clemenza di Tito à la fin d'un nébuleux drame néo-gaélique a quelque chose d'insolite, même en le remettant en contexte des goûts du temps – la création à l'Opéra-Comique n'est pas sans effet sur ce type de contrainte structurelle. Avantage : il fait un joli bis assez évident à trouver pour clore une courte représentation (1h15 sans couper les dialogues !), plus facile que si tout le monde mourait, évidemment.
7. Spectre et équilibres
La grande innovation, très remarquée lors de la création, et très-remarquable dans la salle, tient dans l'absence absolue de violons : la nomenclature de l'orchestre ne contient comme « dessus » que des quintes de violon (que nous appelons aujourd'hui violons altos), divisés en deux groupes. Ce choix produit plusieurs effets, volontaires mais aussi induits.
¶ Le but est de créer un timbre voilé, une atmosphère un peu rauque et brumeuse, archaïsante et ténébreuse comme les poèmes d'Ossian. Le pari est assez réussi, même si le langage musical demeure grandement celui du temps : les couleurs harmoniques demeurent assez claires et simples, le romantisme y sied davantage dans le projet littéraire que dans la musique elle-même.
Néanmoins, dès l'Ouverture, on perçoit cet équilibre sonore inhabituellement dense et sombre, accentué par le jeu sur le chevalet des musiciens des Talens Lyriques, allant chercher une couleur un peu résonante et orageuse assez originale.
¶ En matière d'écriture pure, cette nouvelle disposition de la nomenclature entraîne une différence considérable par rapport à l'orchestre standard : il manque la ligne des altos (les deux pupitres d'alto occupant les parties traditionnellement dévolues aux violons I & II) et, de fait, les violoncelles ne jouent pas le même rôle, même dans Uthal, que le remplissage harmonique et rythmique des altos habituels. Et cela s'entend légèrement : l'équilibre des voix paraît un peu plus sommaire qu'à l'ordinaire, moins complet.
¶ On se rend compte de l'utilité de la tessiture des violons pour tenir des lignes mélodiques : le spectre harmonique apparaît un peu bas et diffus, les lignes ne sont plus aussi nettement audibles – comme si l'on avait tout transposé vers le pas.
¶ Enfin, et c'est l'effet induit le plus fâcheux, les timbres des chanteurs sont rapidement happés par l'orchestre : celui-ci joue en effet exactement dans les mêmes fréquences que la voix humaine, en particulier masculine, alors que les violons se situaient plus haut. C'est en particulier évident pour Jean-Sébastien Bou avec sa voix placée en arrière, peu dans les résonateurs faciaux : elle est puissante, mais n'a pas les harmoniques hautes pour se distinguer de l'orchestre, si bien que les deux se mêlent de façon un peu confuse.
Cela rejoint grandement les commentaires du temps (réunis ici, là et là), qui tantôt applaudissent à l'originalité de la couleur locale vraiment différente, tantôt sont gênés par le déséquilibre du spectre sonore qui en résulte.
Autre caractéristique, pupitre de cors assez généreux (deux en fa, deux en ut), et assez souvent sollicité.
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8. Autres spécificités musicales
L'œuvre, quoique à la pointe de son époque, n'est ni le chef-d'œuvre de la période (il faut absolument écouter Adrien de Méhul pour la fusion absolue entre musique et urgence dramatique, et Sémiramis de Catel avec les mêmes qualités et une invention musicale particulièrement prégnante – les deux se trouvent dans d'excellentes interprétations, en dématérialisé pour l'un, en livre-disque pour l'autre), ni l'œuvre la plus audacieuse de Méhul, malgré son dispositif original.
On y retrouvera beaucoup d'imposés de la tragédie en musique rénovée post-Gluck, même si le style s'en est beaucoup romantisé (les trémolos, par exemple, ont remplacé les fusées sur battues de croches pour susciter la tension – il suffit de comparer avec l'Amadis de Bach !).
À l'inverse de la tragédie en musique de « quatrième école », le canevas harmonique de Méhul est assez riche (on pourrait parler de « cinquième école », celle qui précède, voire inclut Spontini, avant que le drame romantique et le grand opéra ne prennent définitivement la relève, avec une codification assez distincte). Quelques modulations assez surprenantes figurent ainsi dans le premier grand ensemble et le chœur qui s'ensuit (deuxième tableau, sur la grève, avec les guerriers de Fingal).
Quelques instants nous transportent encore plus loin, comme le chœur de guerre qui évoque irrésistiblement des chasseurs weberiens (créant un décalage, du fait de l'évolution des styles, assez piquant pour l'auditeur d'aujourd'hui qui a d'abord découvert le procédé dans une scène badine du Freischütz !) ; mais, pour l'essentiel, le langage demeure savant mais sans surprises ni coups de génie majeurs. C'est peut-être justement cet aspect « air du temps » qui peut donner envie d'y consacrer une notule un peu plus vaste qu'à l'accoutumée, tant l'œuvre sert de belle occasion à se balader dans les matières littéraires et musicales du temps.
On trouve d'ailleurs, jusque dans le texte, des échos amusants avec la mode : « brave vengeur d'une juste querelle », évidemment, mais aussi des bardes consolateurs comme des confidents d'opéra ou des bouts de vers extrêmement fréquents sur la scène lyrique (du fait de leur valeur très visuelle et de leur concsion), comme « suivez mes pas » (tout un chœur est fondé dessus dans Sémiramis de Catel, par exemple – où, naturellement, il rime avec « trépas », ce qui est techniquement de qualité discutable).
Noté aussi quelques bizarreries prosodiques, dans les moments de grande égalité des valeurs (les blanches qui scandent l'harmonie à la fin d'un grand numéro, par exemple), avec des appuis étonnants (que n'aurait assurément pas osé Lully, et peut-être pas même Gluck) sur des déterminants (« leeeeeeeeeeeeeeeeeeees déserts », « duuuuuuuuuuuuuuuuuuuuu malheur »). C'est peut-être le plus insidieux indice de la fin de la tragédie en musique : la recherche musicale va définitivement primer sur le respect du texte, et l'opéra français va finalement moins se distinguer des autres modèles européens.
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9. Héros & interprètes
Les deux semblent se confondre, tant les présents sont assez fortement spécialisés à la fois dans l'exhumation de raretés et dans la restitution informée de ce style précis.
À tout seigneur tout honneur, les Talens Lyriques, en forme comme jamais ; décidément, après un début et milieu de décennie 2000 marqué par un tropisme vers une forme d'indolence, Christophe Rousset a retrouvé ces dernières années toutes ses qualités, et même davantage. L'œuvre virevolte, avec plus de couleur qu'à l'habitude, et l'on ressent en particulier dans cette œuvre au spectre harmonique un peu bas et massif tout l'intérêt de la lisibilité absolue des timbres d'instruments naturels – au lieu de se fondre en une pâte homogène comme avec les instruments modernes, ils se justaposent sans se mêler au contraire, ce qui permet d'entendre sans difficulté chacun d'entre eux, même avec un effectif relativement important.
En l'occurrence, du côtés des cordes, on avait 8 altos I, 6 altos II, 5 violoncelles et 3 contrebasses.
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(La suite, après l'inspection des sources, parcourant l'adaptation pour le livret ; la structure et les particularités de l'œuvre ; la nature de l'interprétation proposée à Versailes, est en cours de préparation, mais ceux qui rafraîchissent CSS tous les jours auront pu commencer à lire. Così sia premiata la fedeltà, dirait un satrape vertueux ou un tyran romain d'opéra seria. Bien sûr, je ne dirais jamais rien de tel pour ma part, je réprouve trop la cuistrerie.)
Séries de brèves autour d'écoutes ces derniers temps.
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A. Quelques œuvres et disques
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Kurt ATTERBERG : Älven, Symphonies, Concerto pour cor, Quatuors
Après avoir longtemps considéré qu'en dehors de sa Première Symphonie (que je révère complètement), Atterberg s'était largement limité à un style postromantique allégé agréable, je reviens fortement sur ce sentiment. Il faut dire que sur ces compositeurs dont on parle peu (et Atterberg est loin d'être le plus mal loti), il est difficile de trouver l'aiguillon pour vous encourager à poursuivre lorsque votre avis est mitigé – sans cette (amicale) pression prescriptive des ouvrages et des pairs, il est évident que je serais passé à côté de Bach, de Bruckner, de Ligeti, de plusieurs Wagner… Sur ces personnages moins célébrés, il faut faire soi-même les choix de ce qui mérite d'être réécouté pour réévaluation et de ce qu'on n'a pas le temps de retenter. Je m'étais un peu dit que, justement, les symphonies d'Atterberg n'étaient pas une priorité.
À tort, donc, puisqu'à la réécoute de l'intégralité du corpus, je suis extrêmement séduit. Par la Première toujours, sorte de Dixième de Dvořák (en un peu plus lyrique et un peu moins « facile »), mais aussi par la Deuxième, dans une veine très proche ; par les références foklorisantes de la Quatrième, par les timides modernités de la Sixième, par la grande mise en scène narrative des chants de la Neuvième, par les influences françaises de la Troisième…
Les Quatuors, eux aussi, méritent amplement d'être écoutés régulièrement, d'un romantisme généreux mais sans ostentation, un plaisir de la juste mesure qui sied tellement bien au genre.
Quant au Concerto pour cor, c'est l'un des très rares, peut-être le seul que j'aie entendu, à ne pas chercher l'épate sautillante, et à plutôt montrer ses capacités en termes d'atmosphère et de coloris… Assez belle veine mélodique aussi, ce qui n'est pas là non plus la qualité la plus évidente de la littérature pour l'instrument.
Enfin, Älven, « La Rivière », évident équivalent de la Symphonie Alpestre, à l'argument très détaillé, mais dont le résultat paraît tellement plus poétique, peut-être à cause du sujet et de ses effets de flux miroitant, ses soudains changements de caractère, son évolution organique… En tout cas, là encore, la qualité du lyrisme et, chose moins audible auparavant, la finesse d'une orchestration traditionnelle mais non dépourvue d'effets suggestifs, en font une œuvre vraiment jubilatoire, surtout en suivant les étapes qui nous conduisent vers le large…
… et honnêtement, ces œuvres feraient un tabac en concert.
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Marin MARAIS – Alcyone – Minkowski
Cette tragédie, malgré sa belle musique, est surtout restée célèbre à cause de sa tempête, usant d'effets d'orchestration nouveaux qui ont beaucoup surpris à l'époque, et qui de notre point de vue
postérieur ouvrent la voie aux figuralismes ramistes.
Il faut dire que le livret de La Motte, suite complètement décousue de situations-types, n'est qu'un prétexte aux effets de couleur caractéristiques de la tragédie en musique (chœurs d'hyménée, prières dans des temples antiques, songes agréables, scènes d'enchantements infernaux, danses de marins…), et se résume au schéma extrêmement simple d'un mariage interrompu par un amant jaloux servi par un grand prêtre véreux. Tout s'emballe un peu (oracle, dieux, enfers, tempête, enlèvement…), et les obstacles finissent pas se lever à grands coups de deus ex machina. On se situe dans la lignée de Dardanus et de Glaucus & Scylla, dans un genre qui doit beaucoup à La Motte, précisément (Omphale est tout à fait dans le même genre prétexte, où en plus il ne se passe absolument rien – réjouissances à la cour d'Omphale, plutôt un sujet de ballet en fait… et encore…).
En revanche, malgré une distribution que je n'aime pas vraiment (Huttenlocher assez couvert et très sombre et uniforme, pas vraiment en style ; Jennifer Smith déjà très aigre et pas très exacte en déclamation), et où émergent tout de même Ragon dans le meilleur rôle de sa vie et la jeune Gens (qui sonne alors vraiment soprano léger, tout en ayant déjà toutes les qualités de timbre, de souplesse et d'éloquence qui font sa gloire aujourd'hui)… malgré cette distribution donc, je suis fasciné par l'interprétation un peu passée de mode désormais de Minkowski.
Ce n'est pas vraiment nerveux, ça sonne un peu « baroqueux d'il y a longtemps », plus génération Pinnock-Parrott que Fasolis-Spinosi, mais l'artifice du studio est exploité à son meilleur : ces récitatifs accompagnés au théorbe solo (superbes réalisations, ce n'était pas Monteilhet chez les Musiciens du Louvre à l'époque d'ailleurs ?), murmurés par les chanteurs, sur les harmonies mouvantes de Marais, c'est une jubilation qui n'est pas possible en concert – où la nécessité de traverser l'espace conduit nécessairement à l'usage de la viole de gambe et à privilégier la plupart du temps le clavecin, voire à multiplier les instruments du continuo.
C'est réellement une belle qualité, que de nous faire entendre ce qui n'est possible que dans des salles d'un format où, désormais, l'on ne monte plus d'aussi coûteuses productions.
Le disque est complètement épuisé, mais on peut l'écouter gracieusement à basse qualité ici.
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Kronthaler – The Living Loving Maid
L'album vient de sortir. Concept original : du baroque du XVIIe (Monteverdi, Purcell), pour soprano et deux guitares amplifiées. Assez amusant et plaisant, mais on reste un peu au milieu du gué : la chanteuse fait la plupart du temps du vrai lyrique (soprano léger, donc ce n'est pas trop tonitruant, mais l'émission reste de la véritable voix de tête renforcée) et captée d'assez loin, avec un champ naturel, tandis que le signal des guitares est écrêté comme dans les mix discographiques de pop.
Ce n'est pas mal, mais l'écart est un peu bizarre.
Ce ne sont pas non plus de grands réalisateurs de basse continue, ce qui fait qu'on reste dans une approche à la fois traditionnelle (pas vraiment de groove là-dedans, ni de réécritures) et plutôt moins riche et originale que ce qu'y font les spécialistes actuels (qui font paradoxalement bien plus de recherches de textures, de rythmes et de contrechants).
When I Am Laid in Earth est vraiment meilleur, avec son chant plus relâché (la voix est moins soutenue, dans une tessiture beaucoup plus basse, et prend ainsi une jolie couleur voilée plus à propos) et ses (modestes) diminutions instrumentales… il faut dire que la pièce s'y prête très bien, elle aurait tout pour devenir, dûment arrangée, un hit de pop !
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Trouver les véritables héroïnes chez Mozart
En lisant un peu la partition de Così fan tutte, je remarque que Fiordiligi (dont la voix est pourtant plus longue et le centre de gravité plus… central) fait en réalité systématiquement les parties hautes dans les ensembles, par rapport à Despina (qui a pourtant des lignes qui suggèrent plus de liberté dans l'aigu). Je suppose qu'il s'agit de mettre en valeur l'héroïne (ou le chanteuse, je ne peux pas certifier la nature de la logique) dans les ensembles, ce qui n'est pas forcément confortable vocalement mais paraît assez logique. Une façon d'éviter le syndrome Berta (dans le final du premier acte du Barbier de Rossini, la voix qui tient la mélodie est celle du personnage le plus secondaire…).
On retrouve le même procédé dans Die Entführung aus dem Serail, où dans le quatuor de l'acte III « Nichts ist so hässlich als die Rache », Konstanze, qui a certes du suraigu mais aussi plus de poids vocal, chante des lignes à la tierce de Blondchen (alors qu'il doit être plus difficile, pour un grand lyrique avec des graves, voire un « dramatique d'agilité » comme les nomment les nomenclatures italiennes, de chanter sotto voce, comme indiqué, des lignes aussi hautes).
Il est plus difficile de le remarquer dans les Noces (où Susanna a à la fois la tessiture, l'âge et la place dramatique de la jeune première), même si certaines chanteuses illustres ont choisi d'inverser leurs lignes dans les ensembles en fonction de leur aisance personnelle – en particulier dans le trio avant le final de l'acte II (« Susanna, or via sortite »), qui demande plusieurs montées legato vers le contre-ut.
Pour le reste, Mozart apparie très souvent les voix aiguës, quelles que soient leur couleur, leur largeur et leur caractère : Servilia et Vitellia dans les deux finals de la Clémence, le chœur final de Don Giovanni…
Mais ce choix dicté par la logique hiérarchique des rôles ou par le drame, plutôt que par le simple caractère pratique de l'aisance vocale et des équilibres choraux, m'a toujours intrigué.
Joué dans l'annexe réduite de la Staatsoper (le Théâtre Schiller ne fait que 990 places, contre 1400 sous les tilleuls), l'occasion pour Tcherniakov de faire du théâtre. On se situe ici davantage dans la micro-direction d'acteurs (comment cela passe-t-il, au fond de la salle ?) et dans la relecture critique, comme son Onéguine (très intense sans s'éloigner forcément des ressorts du livret) qu'aux relectures sauvages de son Don Giovanni ou de sonTrouvère (qui ne conservaient que des liens très lâches avec l'original).
La portée « philosophique » change (mais vu ce que vaut Wagner dans ce domaine, ce n'est pas un crime), et la légitimité de la foi est par exemple remise en question, mais le fonctionnement dramatique de l'œuvre reste assez échangée, fondée sur une communauté de pauvres hères qui attend une purification surnaturelle pour revivre, posant toutes les questions de l'enfermement et du rapport entre le groupe et la foi intime. Les chevaliers (devenus des vagabonds) sont peut-être un peu dégradés, mais ils ne sont déjà pas très admirables chez Wagner, et l'antithèse avec l'acte II où se posent toutes les questions de l'existence individuelle dans le monde demeure intacte. Pas vraiment d'audaces visuelles ou conceptuelles qui feraient lever le sourcil, plutôt un travail de théâtre assez bien fait. On peut s'interroger sur la nécessité de faire moche visuellement pour y parvenir, mais là encore, le sujet autour de la décadence l'autorise assez facilement.
J'ai été plutôt intéressé, en fait : un Parsifal un peu plus mobile et narratif qu'à l'accoutumée, sans que Tcherniakov ne parte dans ses délires personnels.
Musicalement, chacun est conforme à sa réputation : Barenboim épais, Wolfgang Koch un peu dur mais très vaillant, Pape un peu gris et pas très profond, mais irréprochable. Andreas Schager, qu'on n'entend jamais en France (je ne crois pas qu'il ait jamais fait autre chose que l'Apollon de Daphne en 2014) est assez idéal : voix claire mais ferme, jamais forcée,
expression soignée mais simple, et acteur investi, alors même que le rôle s'y prête peu et que la mise en scène ne lui fait pas exactement camper les héros intrépides.
Mais la grande sensation, qui justifie vraiment le visionnage, c'est Anja Kampe, qui consume totalement le plancher, rien qu'en restant plantée sur scène – ce qui, considérant la structure du rôle de Kundry, s'avère fort utile. Et alors, vocalement, on se situe sur les plus hauts sommets : souple comme un soprano, mais bas-médium plein comme un mezzo, tout en sonnant avec clarté, et éloquente avec ça.
La voix, ronde et plutôt en arrière, semble très présente, et peut solliciter un squillo soudain (éclat trompettant) très impressionnant dans l'aigu. Et ses grimaces espiègles sont à fondre…
J'ai testé à l'audio seul, le verbe manque peut-être de précision, mais cela reste magnifique… et avec le visuel, à peu près hors de pair.
Comme on peut toujours le voir sur CultureBox, condisciples wagnéropathes, ne vous faites pas prier.
La minute glottophile de Carnets sur sol vous a été présentée avec le soutien de la Caisse des Héros et Orthophonations.
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Iphigénie en Tauride : Bruno Taddia
Diffusé en février sur Arte Concert, mais plus tard que prévu m'a-t-il semblé. Antonacci promettait beaucoup, mais le rôle la place (étrangement, alors qu'il n'est pas tendu) plutôt dans ses soirées totalement floues (comme ses Nuits d'été, par exemple), où le texte n'est absolument plus articulé… si bien que la différence avec une autre se fait plutôt avec le timbre, qui n'est ni le plus séduisant, ni le plus juvénile du marché. Davislim est certes un excellent Pylade, mais la millième mise en scène à poupées (Hemleb), l'orchestre un peu mou (la Suisse Romande, mais pourtant Haenchen a beaucoup travaillé le répertoire classique, et de façon pas imperméable à la musicologie – peut-être même le répertoire qu'il a le plus enregistré) ne font pas de la soirée une référence absolue.
En revanche, j'ai été fasciné par l'Oreste de Bruno Taddia, d'une rondeur et d'une souplesse exceptionnelles ; en réalité, il chante en permanence en voix mixte, ce qui est très rare pour un baryton. Et j'ai été très surpris de constater que malgré l'homogénéité soyeuse de la voix, le larynx est extrêmement mobile, et peut remonter très haut dans les aigus en nuance piano. Fascinant, et superbe incarnation, très différente des héros combattifs habituels.
Une liste brièvement commentée des écoutes de ces deux ou trois dernières semaines, sur le versant chambriste qui a beaucoup occupé les lutins de céans. Quelques recommandations d'indispensables de la musique de chambre.
Détail par là – dans chaque catégorie, les disques sont organisés par compositeur, eux-mêmes ordonnés par date de naissance :
Bientôt représenté, ce qui est excessivement rare… et je m'aperçois que si j'en parle souvent, je n'ai jamais proposé de présentation un minimum évocatrice.
Début de l'œuvre, très représentatif de ses qualités. Édition autorisée de l'Auteur, vendue chez Mme Boivin (rue St Honnoré [sic]) et M. Le Clerc (rue du Roule).
En en attendant la version versaillaise (Niquet à nouveau, avec les époux Benizio) prochainement vidéodiffusée par CultureBox, voici le studio issu de la production en 1988, seule version disponible à ce jour :
1. Destination
Il s'agit d'un très court « ballet comique » (l'ensemble dure une heure environ) de 1743, plutôt conçu pour servir de préambule ou d'intermède à des œuvres de plus vaste ambition, qu'elles soient sérieuses (par exemple Le Pouvoir de l'Amour de Royer, ballet à entrées, léger mais pas comique) ou bouffonnes (l'œuvre préludait, pour sa création à une reprise des Amours de Ragonde, divertissement pastoral de Mouret, assez farcesque).
En ce sens, sauf informations qui me seraient inconnues, il ne manque évidemment pas de texte et l'œuvre fonctionne de façon très cohérente – ce qui rend douteuses toutes les tentatives fauxjetonnement authenticisantes de s'octroyer les droits de bidouillage sur le livret. Il n'était pas d'usage d'introduire des dialogues parlés dans les (opéras-)ballets chantés – et bien que Boismortier ait composé pour la Foire où ces alternances avaient cours, son Don Quichotte fut conçu pour l'Académie Royale de Musique, en temps de Carnaval… et fut même parodié à la Foire Saint-Germain l'année même de la création.
2. Adaptation
Le livret de Charles-Simon Favart cumule les vertus : à un sens véritable de la farce (les bastonnades et les faux enchantements s'enchaînent à un rythme infernal), il adjoint une remarquable conscience de la structure et du drame — ce Don Quichotte constitue un véritable opéra miniature, où les situations très brèves évoquent, en courant plus qu'en passant, tous les standards de la tragédie en musique.
À cela, il faut ajouter que contrairement à toutes les déformations romantiques postérieures, faisant comme pour Faust ou Don Juan un idéal de ce qui était quand même un contre-modèle, le livret reste non seulement très fidèle à l'esprit des personnages, mais va jusqu'à utiliser très fidèlement la matière du roman. Le détail n'est pas le même, et adapté aux contraintes du théâtre (la scène du cheval de bois, c'était beaucoup demander !) et au goût du public (mignardises obligées), mais le principe est très exactement celui de la mystification de Don Quichotte à la cour du Duc, dans lequel on a simplement inclus la Grotte de Montesinos (pour une interprétation sarcastique de cet épisode énigmatique). Favart conserve, adapte et exploite jusqu'à la manie des proverbes de Sancho !
Degré de virtuosité supplémentaire, le Duc lui-même intervient dans l'opéra, tantôt comme personnage (Merlin), tantôt comme Duc, sans briser l'équilibre merveilleux de toutes ces danses paysannes et airs d'enchanteresses furibardes.
3. L'objet
La musique de Boismortier n'a pas une grande réputation de profondeur et, de fait, sa musique instrumentale et même sa musique sacrée sont largement d'essence décorative, flattant joliment l'oreille par des mélodies qui ne débordent pas d'ambition. Néanmoins, pour ses grandes œuvres lyriques (on n'a pas encore remonté Les Voyages de l'Amour, où intervient Ovide !), Daphnis & Chloé et Don Quichotte, force est de constater la très large étendue des moyens expressifs et des techniques musicales à sa disposition.
Don Quichotte montre cela à un degré extrême, et peut-être plus que n'importe quel autre opéra, il convient parfaitement au goût de notre temps : les récitatifs d'action, les airs (une minute en moyenne) et les danses (deux minutes) s'enchaînent sans coupure, et avec une prestesse et une urgence permanentes, faisant se succéder les styles, les effets et les situations comme dans une synthèse miniaturisée de tout l'art du temps. À rebours de l'habitude coupable de l'opéra d'adjoindre, à la lenteur incontournable du débit chanté, l'épanchement superfétatoire du verbe et le mauvais goût de la couleur locale, Don Quichotte explore tout, effleure tout, juxtapose les combats, les enchantements, les romances, les bastonnades, les réjouissances pastorales, sans jamais s'attarder. C'est une épopée entière… en cinquante minutes.
Chose tout aussi rare, le livret et la musique concourent vraiment à l'amusement, et pas un amusement forcé d'opéra où l'on fait semblant d'être jovial malgré la pesanteur des contraintes musicales : tout virevolte ici dans un même flux primesautier, au gré de surprises permanentes.
4. Le conseil
Don Quichotte chez la Duchesse n'est pas seulement un opéra qui, subjectivement, se place parmi les tout meilleurs ; c'est aussi, à mon sens, l'une des meilleures portes d'entrée pour initier à l'opéra. Bien sûr, tout dépend d'où l'on vient (l'amateur de Black Dark Death Lethal Metal entrera souvent plus facilement dans Wozzeck que dans Così fan tutte, bien logiquement), mais pour un public standard plus ou moins ingénu en musique, la densité de cette miniature échevelée et sa bonne humeur permanente ont vraiment tout pour rendre l'opéra accessible.
Par ailleurs, je n'ai sans doute pas assez insisté sur ce point, mais chaque numéro incarne, en soi, le meilleur de ce qui peut se faire en matière de récitatif dramatique, d'ariettes ornées et de danses pseudo-populaires : la musique est en permanente de très haute tenue, sans la moindre possibilité de baisse de tension vu la brièveté non seulement de la forme d'ensemble, mais de chaque section à l'intérieur.
L'œuvre, pourtant hautement considérée par musicologues et mélomanes, n'avait été donnée que deux fois en France depuis le XVIIIe siècle : en 1986 à Lyon par Gardiner (préludant à la seule intégrale, gravée en studio à Londres), et en 2005 par Rousset (une tournée qui passa aussi par Versailles, et qui fut diffusée par France Musique).
Jean-Marie Leclair est avant tout resté à la postérité en tant que virtuose du violon et compositeur révéré de musique de chambre (sonates avec basse continue et sonates en trio, en particulier). Très influencé par l'Italie, du point de vue harmonique mais aussi violonistique, il est peut-être celui chez qui cette empreinte est la plus évidente pour un public d'aujourd'hui : on y entendra beaucoup de traits « concertants » qui ne peuvent pas ne pas évoquer Vivaldi.
Pour autant, Leclair reste un compositeur français, et comme tel, maîtrise à merveille l'art des grands récitatifs de la tragédie en musique ; dans son unique ouvrage pour la scène, Scylla et Glaucus, les qualités dramatiques sont évidentes, malgré le livret bancal de d'Albaret — qui s'inscrit dans une période creuse pour le genre tragique lyrique : l'œuvre date de 1746, et la précédente création à l'Académie Royale de Musique remontait à 1739 (Dardanus de Rameau). Grand contraste avec le rythme annuel en vogue jusqu'au début du XVIIIe siècle : Lully aurait eu le temps d'écrire 7 ou 8 tragédies !
Il faut dire que l'espace et l'énergie étaient à l'époque largement occupés par les opéras-ballets en tout genre (pouah).
2. Fulgurances musicales
La partition de Leclair, est musicalement, l'une des plus belles réalisations de toute la tragédie en musique. Les récitatifs sont très brefs, mais osent des harmonies étonnantes (plus proches du Trio des Parques que du Rameau de croisière…), parfois sous forme de changements de couleur abrupts, très francs et spectaculaires ; ce ne sont pas les plus expressifs prosodiquement, mais leur caractère et leur galbe ne souffrent aucune critique.
Les danses, elles, sont probablement les plus belles de tout le répertoire français : elles occupent largement la moitié de la partition (si l'on y adjoint les autres divertissements, cela doit représenter des deux tiers aux trois quarts !), mais sont d'une prégnance mélodique et d'une netteté d'articulation hors du commun — pour chaque danse, différentes strates de l'orchestre appuient l'équilibre des pas, si bien que chacune est à la fois immédiatement identifiable et plus richement pourvue qu'à l'ordinaire.
Les parties de cordes sont particulièrement spectaculaires, dispensant à foison les traits violonistiques (arpèges, fusées…), mais toujours au service d'un effet théâtral, d'une ligne musicale supplémentaire, d'une pensée mélodique. De la grande musique, indubitablement.
Et cela n'empêche pas l'usage de vents solos dans les ariettes, parfois simplement avec la basse continue.
Voilà longtemps que je veux (depuis les débuts de CSS, plus ou moins, témoin ces antiques notules sur les sources et les versions discographiques) opérer un petit bilan sur les versions de Castor & Pollux de Rameau.
Le mieux étant l'ennemi du bien, la minutie de la tâche, pour laquelle j'ai pourtant effectué plusieurs fois les relevés, a toujours repoussé au lendemain la rédaction précise de l'écart entre les deux versions. Les deux états de la partition sont assez profondément distincts (ainsi que le livret de Gentil-Bernard) : il faut dire que le premier date de 1737, au début de la carrière opératique de Rameau ; le second est sensiblement plus tardif — 1754. À l'exception d'Harnoncourt (version non-philologique malgré les instruments anciens) et de Christie, aucune intégrale n'a été enregistrée à partir de la partition originale : Farncombe, Frisch (version de chambre), Mallon, Rousset (en DVD)… et sur les scènes, on ne voit guère aujourd'hui que la seconde :
¶ 2014 — Niquet au TCE, 1754.
¶ 2014 — Haïm à Dijon, 1754.
¶ 2014 — Pichon en tournée en France, 1754.
¶ 2011 — Haas à La Chaise-Dieu, 1754 en version de salon.
¶ 2011 — Rousset à Vienne, 1754.
¶ 2008 — Rousset (production Audi : Amsterdam, Essen, Luxembourg), 1754.
¶ 2007 — Gardiner à Pleyel, 1754.
(Ceci n'est pas exhaustif, mais assez représentatif de ce qui se joue en France ou sur les grandes scènes européennes.)
Je le déplore vigoureusement, mais avant d'en exposer les raisons précises, voici quelques différences fondamentales entre les deux versions.
La petite lumière éclatante au bout du long tunnel.
Plus exactement, il s'agit de Neptune et Thétis vus à travers une grotte (dessin de l'atelier des Menus Plaisirs à la plume, à l'encre noire et au lavis gris pour l'acte I des Noces de Pélée et de Thétis, non pas de Pascal Collasse mais de Carlo Caproli, comédie en musique créée à Paris en 1654, avant la naissance de la tragédie en musique), car l'iconographie offre surtout des exemples de palais infernaux, ce qui ne correspondait pas vraiment à mon sujet.
2. Structure
La version de 1737 contient un Prologue allégorique célébrant la Paix (assez loin du sujet de l'opéra, et plutôt dans le goût des Prologues vantant les victoires de Louis XIV), de la façon la plus banale, puis cinq actes :
Déploration sur la mort de Castor. Pollux dévoile son amour à Télaïre, fiancée de Castor.
Pollux demande à Jupiter de descendre aux Enfers.
Descente aux Enfers, suivi de son amante désespérée, Phébé.
Retrouvailles aux Enfers.
Castor retrouve Télaïre mais veut retourner prendre la place de Pollux ; finalement, Jupiter réunit les amants.
La version de 1754, sans Prologue, se déroule assez différemment :
Phébé confie son amour pour Castor. Télaïre doit épouser Pollux contre son gré et fait ses adieux à Castor. Mais Pollux, généreux, réunit les amants malgré son amour pour Télaïre. Lincée attaque la Cité et tous quittent les lieux en toute hâte pour se préparer au combat.
Déploration sur la mort de Castor. Phébé propose à Télaïre de renoncer à son amour, et sa magie sauvera Castor. Pollux promet de ramener Castor.
Pollux demande à Jupiter de descendre aux Enfers.
Descente aux Enfers, Pollux fait mieux que Phébé. Retrouvailles des frères.
Castor retrouve Télaïre mais veut retourner prendre la place de Pollux ; finalement, Jupiter réunit les amants.
Première remarque : 1754 est un peu bancal dramaturgiquement parlant, dans la mesure où il concentre deux actions majeures à l'acte IV : non seulement l'acte III, traditionnel pivot, n'est pas très dramatique, mais de surcroît, cela suppose un certain changement de décor au milieu de l'acte, ce qui est tout à fait contraire aux conventions et à l'équilibre d'ensemble. L'acte n'a plus une couleur harmonieuse, et fait se bousculer plusieurs épisodes fondamentaux.
3. Personnages
Je trouve la version de 1737 très touchante parce que Pollux, malgré toute sa générosité, doute de sa vertu : « Quand pour Lincée, il m'a laissé sa haine / Tout son amour pour vous a passé dans mon cœur ». Cette déclaration à Télaïre, juste après « Tristes apprêts », est glaçante : « Que faites-vous, ô Ciel ! Ces mânes vous entendent… ». L'acte II s'ouvre (contrairement à l'éloge de l'amitié en 1754) sur un beau balancement :
Jérôme Correas en Pollux de 1737, studio Christie.
Nature, Amour, qui partagez mon cœur,
Qui de vous sera le vainqueur ?
L'amitié brûle d'obtenir
Ce que l'amour frémit d'entendre ;
Et quelque arrêt que le Ciel puisse rendre,
Il va parler pour punir
L'ami le plus fidèle, ou l'amant le plus tendre.
Et, à la fin de l'opéra, la concession de ses faiblesses : « Tu me sacrifiais la Princesse qui t'aime ! / Quand j'ai volé vers toi, je fuyais ses mépris… ».
De même, les hésitations de Castor à redescendre, face à la souffrance de Télaïre, rendent les personnages beaucoup plus subtils : ils sont d'autant plus admirables que la victoire leur a beaucoup coûté.
En 1754, en revanche, Pollux apparaît pour la première fois, non pas pour séduire la fiancée endeuillée de son frère, mais pour renoncer immédiatement à ses prétentions. À la mort de Castor, il ne tente rien, mais va simplement se précipiter aux Enfers sur demande. Le petit monologue avant l'entretien avec Jupiter, qui remplace « Nature, Amour », est tout à fait limpide de ce point de vue :
Présent des Dieux, doux charme des humains,
Ô divine amitié! viens pénétrer nos âmes :
Les cœurs, éclairés de tes flammes,
Avec des plaisirs purs, n'ont que des jours sereins.
C'est dans tes nœuds charmants que tout est jouissance ;
Le temps ajoute encor un lustre à ta beauté :
L'amour te laisse la constance ;
Et tu serais la volupté
Si l'homme avait son innocence.
Tout est dit : plus aucune tension, les personnages sont bons, ils font tout bien, et ils sont récompensés. Il ne se passe à peu près plus rien, alors même que les éléments de l'histoire sont les plus paroxystiques possibles.
Par ailleurs, Phébé, en passant de l'amoureuse qui, désespérée, suit Pollux qu'elle aime dans les Enfers et, seule, ne peut en ressortir — ajoutant une nouvelle pointe d'inachèvement et d'injustice à un dénouement trop parfait —, devient une amante éconduite de Castor, une méchante sorcière dont le pacte avec Télaïre ne sert absolument à rien dans le livret (puisque c'est Pollux qui descend victorieusement) : beaucoup plus banale, une Circé, une Médée de seconde zone.
4. Moments forts musicaux
L'Ouverture, les chœurs de déploration et « Tristes apprêts » (que je trouve plus fort en 1737, dans son grand écrin de récitatifs inspirés), l'air des Enfers « Séjour de l'éternelle paix », la chaconne finale sont identiques.
Le grand ensemble des Enfers est un peu différent .
Les retrouvailles des frères sont un peu plus longues (et plus subtiles) dans la version de 1737, puisque Pollux avoue « Un autre que Lincée a soupiré pour elle / [...] Ne le hais point ; c'est un rival qui t'aime / Et qui s'est immolé lui-même ».
1737 contient seul :
un Prologue (sans grand intérêt) ;
davantage de récitatifs ; très soignés musicalement, avec de jolies modulations, et littérairement sans comparaison mieux écrits que les ajouts de 1754 ;
« Nature, Amour, qui partagez mon cœur » (acte II)
« Tout cède à ce héros vainqueur », récitatif désespéré de Phébé, rejetée des Enfers, qui clôt en un coup de vent dramatique l'acte III : « « Pour aller jusqu'à vous, s'il ne faut que des crimes, / Mon désespoir m'ouvrira vos abîmes ».
1754 contient seul :
« Amour, as-tu jamais / Lancé de si beaux traits ? », ariette légère de Castor après la promesse de noces à l'acte I ;
les fanfares guerrières à la fin de l'acte I ;
l'air de l'Athlète aux jeux funèbres de l'acte II (déjà présent en substance en 1737, mais beaucoup plus spectaculaire dans la refonte de 1754).
Reinoud van Mechelen en Athlète de 1754 dans la production en cours au Théâtre des Champs-Élysées, dirigée par Hervé Niquet.
On a vu que Debussy, très motivé par les propositions de son admirateur Segalen, l'avait engagé à une collaboration inspirée de son drame Siddhârta… avant de s'en retirer, vu la difficulté immobile du sujet (et, apparemment, le caractère très « écrit » du poème de Segalen).
Je ne connais pas de musique capable de pénétrer cet abîme. […] Je ne prétends pas à impossibilité, très simplement… cela me fait peur.
L'écrivain fut semble-t-il très déçu, mais Debussy lui propose immédiatement, dans la même lettre contenant son refus, de s'inspirer de sa nouvelle récemment publiée, Dans un monde sonore, pour façonner un opéra sur le thème d'Orphée — projet connu (si l'on peut dire) sous le nom d'Orphée-Roi.
La LYRE triomphante de la Tragédie, dans le premier Orphée composé : Euridice de Jacopo Peri — version Cetrangolo (chez Pavane).
(Les trois versions du livret intégral nous sont parvenues. Des extraits en sont reproduits ci-après.)
1. Le monde sonore de Segalen
Dans un monde sonore fait intervenir un narrateur à la première personne qui, dans le style blanc propre à la littérature de Segalen (sensiblement meilleur ethnologue qu'écrivain, à mon sens — je n'ai pas testé le médecin), rapporte (avec un assez grand nombre de dialogues) l'histoire d'un esthète des sons qui veut récupérer sa femme, partie aux Enfers (dans le monde vulgaire de la vue et du toucher), et la ramener dans la chambre sonore où il se berce de voluptés auditives.
— Tu vas me répondre étourdiment que c'est là une infirmité avec laquelle on peut vivre, et, sinon s'aimer d'enthousiasme, au moins se tolérer sans trop de contrainte… Eh bien ! non. Cette perversion dans son être sensoriel a tout bouleversé de ses manifestations affectives. D'abord nos goûts ont divergé, même les plus insignifiants. Et ces petits discords ne sont pas, je te l'assure, négligeables ; elle s'est mise à chercher partout la lumière, à se réjouir grossièrement quand il fait soleil, à s'égayer de couleurs vives, comme un enfant, ou… un sauvage.
[André se confie au narrateur.]
Je suis sans doute mauvais juge, n'ayant jamais été un enthousiaste (pour le dire avec mesure) de Segalen littérateur — sa postérité tient d'ailleurs davantage, et non sans raison, à son œuvre ethnologique.
Ce mélange de parole quotidienne légèrement relâchée et de jargon philosopheux a quelque de chose de poseur, maladroit ou un peu infatué, je ne sais, mais qui m'évoque un peu les prétentions des étudiants en lettres qui écrivent leurs premiers textes. En réalité, c'est surtout cette absence de sensation de rythme, l'impression de formules et de syntaxes qu'on pourrait indifféremment remplacer par d'autres, qui me donnent cette impression de « style blanc » (sans rechercher la simplicité cependant), et m'empêchent de m'immerger dans le propos ; on dirait davantage un texte de commentaire philosophique qu'une fiction, en réalité.
Il est possible que je passe tout à fait à côté, donc je ne m'attarde pas ici et passe à la collaboration avec Debussy.
2. Trois livrets
Il existe trois livrets rédigés par Segalen.
¶ Le premier est transmis acte par acte au fil de sa rédaction (novembre 1907 – avril 1908).
¶ Le deuxième, achevé en octobre 1908, prend en compte les remarques de Debussy.
¶ Le troisième, réalisé de 1915 à 1917, est largement détaché des contingences de la composition, après l'abandon de Debussy (pas complètement formel, Segalen le relançant jusqu'en 1916). Publication en 1921.
Debussy est initialement à nouveau enthousiasmé :
J'y vois précisément ce que je veux faire en musique… quelque chose de plus… ce serait ainsi mon testament musical.
Il continue très poliment à féliciter Segalen après réception du premier livret :
Les deux actes que vous m'avez envoyés me semblent presque définitifs. Il n'y aura plus qu'à les dégager des phrases parasites ; quelquefois aussi, le rythme est plus littéraire que lyrique. Pour mieux m'expliquer, je vous citerais – si j'en avais la patience – des pages de Chateaubriand, V. Hugo, Flaubert que l'on trouvait flamboyantes de lyrisme, et qui ne contiennent – à mon avis – aucune sorte de musique. C'est un fait que les littérateurs ne voudront jamais admettre, puisqu'il est plein d'un mystère qui ne s'explique pas.
Segalen se prête au jeu et fournit rapidement un second livret amendé.
Néanmoins, Debussy reste circonspect. Une conversation rapportée entre les deux hommes exprime assez bien ces réserves, qui sans s'accroître, demeurent sans cesse les mêmes :
DEBUSSY — Il y a dans ce quatrième acte trop de… trop de… (Les mains achèvent l'idée)
SEGALEN — Trop de matière ?
DEBUSSY — Oui… Non, pas trop de lyrisme. Il y en a beaucoup, et de bon. Mais je ne vois pas quelle oreille pourrait jamais supporter ça. J'ai d'abord lu d'un bout à l'autre, en me disant « c'est très beau ». Et c'est à la longue, en imaginant la réalisation, que j'en ai vu la surabondance.
SEGALEN — Mais c'est destiné à être raccourci, tassé.
DEBUSSY — Oui, mais c'est très malheureux, très embêtant d'enlever quelque chose, parce que la plupart est bien.
Finalement, Segalen part pour la Chine, Debussy traverse une relative crise créatrice, la guerre éclate, Debussy tombe malade… Le projet n'atteindra pas, ici encore, sa phase musicale.
On ne peut vraiment pas blâmer Segalen, qui tenait la porte grand ouverte :
J'ai nettement posé à Debussy qu'Orphée prime tout dans la mesure où Orphée aura vraiment besoin de moi. Et d'ailleurs, jusqu'à la veille de mon départ en Chine, je me réserve tous les droits à demeurer. Simplement : je vais comme si je partais.
Quand on considère l'importance de ce voyage dans la carrière de Segalen, cela ne peut que laisser rêveur sur l'importance qu'il attachait à devenir le librettiste de Debussy plus que tout autre chose.
3. Quelques raisons de l'échec
À l'origine, en 1907, Debussy voyait un Orphée non chanté (on retrouve là le même désir de procédé alternatif que pour le Diable dans le Beffroi, où Debussy souhaitait à l'origine faire seulement siffler le diable), et semble regretter le chemin suivi par Segalen :
Quant à la musique qui devait accompagner le drame je l'entends de moins en moins. D'abord, on ne fait pas chanter Orphée, parce qu'il est le chant lui-même – c'est une conception fausse, il nous restera d'avoir écrit une œuvre dont certaines parties sont très belles.
Le « nous » est assez significatif de l'implication de Debussy dans ses livrets, se considérant co-auteur de textes dont il n'a pourtant fourni que le sujet et les orientations dramaturgiques.
Les autres problèmes, signalés par les auteurs, tiennent au caractère ambitieux, totalisant, wagnérien du poème de Segalen. Et, de fait, son écriture se révèle très descriptive, souvent auto-commentatrice : Debussy souhaitait de l'espace pour créer ses atmosphères, là où Segalen précise tout (avec une dimension contingente assez prosaïque à mon sens).
Segalen, plus tard, admettra lui-même avoir profité de cette expérience pour chercher plus d'épure et de maîtrise dans dans son style.
Tout cela explique que Debussy ait laissé, au fil des remaniements et des propositions de Segalen, ses refus s'accumuler — quel degré d'enthousiasme, quel degré de conscience de l'incompatibilité stylistique avait-il, c'est difficile à dire ; mais on voit bien que ce projet était finalement assez peu avancé du côté musical, Debussy n'ayant jamais vraiment décidé ce qu'il voulait y faire.
4. Segalen dans le texte
Orphée-Roi, comme Siddhârta, a été publié séparément, mais émanant directement de la commande de Debussy, et non d'un projet antérieur, il nous donne une meilleure idée de ce que pouvait être le livret à venir — même si, lors de l'achèvement de 1917, l'auteur s'est sûrement permis de l'étoffer, n'étant plus contraint par la musique ni par la scène.
Après deux concerts centrés sur la « troisième école » (quoique cette proposition de classement soit moins pertinente pour la musique sacrée), l'occasion de redire un mot sur l'état du chant baroque dans le répertoire français.
1. Les motets de Mondonville
Ils sont célèbres auprès des amateurs du genre pour leur grande virtuosité ; de la vocalisation et des traits virtuoses à l'orchestre, mais surtout des figuralismes très impressionnants, dignes des meilleures scènes de tempête de la tragédie en musique (« Elevaverunt flumina » dans Dominus regnavit et « Mare vidit » dans In exitu Israel), à quoi s'ajoutent des ensembles contrapuntiques richement écrits. À la fois très savant et immédiatement entraînant.
Si l'influence italienne est évidente (les fusées « vivaldiennes » au violon — mais elles sont paradoxalement aussi la marque de Rameau, qui incarnait la pureté du style français en son temps), on peut être davantage étonné d'entendre dans la partie figurative d'In exitu Israel quelques enchaînements harmoniques qui sont plus caractéristiques de Mendelssohn. Clairement, cette exubérance du dernier baroque « flamboyant » nous fait déjà basculer dans autre chose.
2. Les Boréades de Rameau
Les Boréades sont d'abord un incroyable réservoir de musiques irrésistibles — peu de tubes à part « Jouissons » et la Contredanse qui clôt l'acte I, mais toutes les danses sont fulgurantes, et toutes les parties vocales prégnantes. Même lorsqu'on est plus sensible à la déclamation plus hiératique et prosodique des écoles précédentes, comme c'est mon cas, il est impossible de ne pas être magnétisé par cette générosité musicale débordante, comme si Rameau, pour son dernier opéra, avait voulu y jeter à la fois toute son expérience et toutes ses idées nouvelles.
Et puis, bien sûr, historiquement, l'inclusion (très épisodique, mais marquante) des clarinettes, l'usage massif des vents (quatre flûtes dont deux alternant avec le piccolo, quatre bassons, chaque groupe pouvant doubler les cordes, tenir des lignes autonomes, ou même accompagner seul un air chanté avec les continuistes) qui annoncent le style d'après.
Ensuite, le livret est intéressant, parce que, tout en reprenant le schéma habituel du Grand Siècle, il en change profondément le sens.
Dans Les Boréades, l'Amour est entravé par les nécessités du pouvoir et de la Gloire, comme dans n'importe quelle bonne tragédie, lyrique ou non. Le héros n'y est héroïque, comme dans toute bonne tragédie en musique, que parce qu'il est secondé par des dieux qui sont ses ascendants ou apprécient son caractère généreux.
Et pourtant, il est question, pour le fils d'un dieu, de mériter le soutien de son père céleste, et plus encore de trouver sa propre voie — le début du deuxième acte révèle ainsi un côté « développement personnel » étonnamment moderne !
Et la hiérarchie entre la Gloire et l'Amour se retrouve tout de bon inversée, Alphise renonçant à son devoir de reine pour pouvoir rejoindre Abaris sans mettre les Vents dans la rue. À aucun moment il n'est sérieusement question d'abdiquer son bonheur individuel : on veut bien risquer sa vie, mais on se bat pour lui, il est le seul élément non négociable qui justifie tout le reste. La Gloire fut.
Les propos d'Abaris revêtent même un aspect séditieux assez spectaculaire, refusant d'obéir aux dieux, s'il les juge tyranniques :
Votre orgueil ne voit point de refus légitime,
Tout ce qui le blesse est un crime,
Vous voulez être craints, pouvez-vous être aimés ?
Là encore, comme cela nous évoque notre vision du monde, où être aimé est la finalité ultime, jusque pour les hommes de pouvoir.
Et quand on considère les relations symboliques entre les dieux païens et le Dieu chrétien, dans les tragédies du temps, il y a de quoi être vraiment impressionné par cette poussée de modernité qui outrepasse les seules Lumières avec le regard critique sur le pouvoir absolu et la recherche d'un bonheur sensible et individuel.
On peut considérer que l'identité d'Abaris (fils d'un dieu) diminue la nouveauté de la chose, mais j'y vois surtout la rémanence d'un vieux canevas à opéra, tandis que le contenu moral en semble assez radicalement neuf.
3. Les Musiciens du Louvre
Je craignais l'embourgeoisement entendu dans Gluck récemment… eh bien non.
Bien sûr, le son des cordes n'est plus le même depuis le départ de Daniel Cuiller (qui y imprimait une couleur unique, très chaleureuse et dépaysante, une sorte de vert-roi), et le style tire vers moins de fondu et de danse, plus de virtuosité et d'italianité… mais le résultat reste confondant de maîtrise et d'engagement, toutes les fusées coulant à un train d'enfer sous leurs doigts experts.
Parfois, on vous pose des questions simples, qui peuvent paraître des inepties… et qui ouvrent de petits fossés pas si évidents à combler. C'est ce qui arrive lorsqu'on se fait interroger sur le « style révolutionnaire » en musique : bien que la réponse soit relativement ferme, cette corrélation ouvre des perspectives assez stimulantes.
Pour accompagner votre lecture : s'il existe une musique révolutionnaire, c'est bien Le Triomphe de la République ou Le Camp de Grand Pré, grand oratorio profane (appelé divertissement lyrique) de François-Joseph Gossec. Vous y entendrez successivement le culte de la nature, le dévouement patriotique des gens simples, les chansons et danses populaires, l'appel aux armes, la descente de la déesse de la Liberté, sur une musique encore tout à fait classique – quoique le premier ensemble au Soleil annonce un peu la manière romantique.
Tiré de l'enregistrement de Diego Fasolis chez Chandos, le seul jamais réalisé (vous y retrouverez notamment Salomé Haller, Philippe Huttenlocher et l'inimitable Guillemette Laurens).
Je suppose que cela a bien été documenté par la recherche musicologique, et j'avoue que vu le peu de matériel aisément disponible jusqu'à une date très récente (Bru Zane pour les disques, les numérisations progressives des grandes bibliothèques pour les partitions), je n'ai pas encore eu le loisir d'aller fouiner très longuement autour de cette question. Ce seront donc des remarques fragmentaires, à partir de quelques faits qu'on peut observer dans les oeuvres disponibles à l'écoute (disques et bandes radio) ou à la lecture des partitions accessibles sans passer sa vie au Plessis.
1. Problèmes
D'abord, pour être tout à fait clair, il n'existe pas de tel style, ni pour les spécialistes (à ce qu'il m'en a semblé), ni en regardant soi-même dans la production de cette époque. Néanmoins, la question soulève beaucoup d'enjeux très intéressants sur le rapport de la musique avec les circonstances politiques et les autres arts.
À gauche, un perfide ci-devant ; à droite, un sanguinaire sans-culotte (qui vient manifestement d'achever un Te Deum, mais ça, c'était avant Damas).
Je vois deux raisons assez évidentes d'affirmer, d'emblée, la difficulté d'établir un « style révolutionnaire » :
a) Malgré son importance, le phénomène politique ne concerne directement que la France ; les autres nations européennes étaient certes affectées, mais perpétuaient le même système de commandes d'aristocrates sous forme de mécénat, et la même économie des théâtres. Il y aurait sans nul doute des observations très intéressantes à fournir sur la disparition ou la rémanence des loges à l'année avec l'exil des anciens titulaires, mais je n'ai pour l'heure pas d'éléments sur ce sujet et m'en tiendrai donc à la production musicale elle-même.
On imagine de toute façon difficilement (et cela se vérifie en ouvrant les partitions) que les compositeurs d'Europe se mettent à écrire, quel que soit le pays, les opinions de leurs commanditaires et les leurs propres, de la musique révolutionnaire pour faire plaisir aux Français.
b) La France a toujours été à part de l'Europe en matière musicale, même à l'époque de son plus intense rayonnement. Elle a influencé çà et là la culture sonore de villes, de compositeurs, d'œuvres isolés, mais son style est resté assez profondément autonome, tout en suivant l'évolution des styles de la Renaissance au Romantisme. Quelle qu'ait été la place des idées des Lumières ou de la Révolution en Europe, la France garde de toute façon son idiosyncrasie musicale pour très longtemps (ce n'est qu'à partir du milieu du XXe siècle qu'elle se dissout largement, et qu'il devient difficile de la distinguer des autres nations musicales).
c) La musique a toujours été en décalage avec son temps, et même avec les autres arts. C'est un fait mesurable et intéressant : le style de la musique révolutionnaire est encore celui de Marie-Antoinette, de même que la musique de Louis XIII est encore largement "renaissante", que la musique des tragédies classiques sous Louis XIV est aujourd'hui classée comme de "baroque" (même si cette étiquette a posteriori est discutable), etc. A l'époque où Goethe écrit Werther, la musique de l'Europe, ce sont des galanteries mannheimoises – il suffit d'écouter la simplicité joviale de la musique (pourtant dense) de Gaetano Pugnani pour accompagner une version scénique du roman.
Je suppose que, la musique étant l'art qui a le moins de lien avec le sens (elle ne représente pas forcément quelque chose, contrairement à la littérature et aux arts visuels – du moins avant le XXe siècle), elle n'évolue pas de façon aussi rapide. Elle se fonde profondément sur l'instinct et la tradition, bien plus que les autres arts (il est plus facile de s'habituer à l'écriture automatique ou à l'abstraction visuelle que l'atonalité, qui paraît immédiatement déprimante ou agressive...), et repose sur des schémas (comme un syntaxe) beaucoup moins souples et interchangeables, plus difficiles à changer que la parole ou la vision. Son plaisir vient de l'acquisition héréditaire de la signification de certains enchaînements, et c'est probablement pourquoi son évolution est nécessairement lente.
Déjà, structurellement, on voit bien que vu la courte durée de la période révolutionnaire, on pourrait difficilement aligner la création musicale européenne sur la politique française d'une décennie.
Mais on peut s'interroger, au delà de la période elle-même, sur l'impact de la Révolution dans l'imaginaire des musiciens, et les potentielles hardiesses et réformes qu'elle aurait autorisées.
Voyons donc.
2. Les Philosophes
La Révolution française intervenant au terme d'un processus de remise en question du pouvoir monarchique (je ne suis pas compétent pour certifier les liens entre les deux faits, vu le nombre de théories historiographiques en circulation), on peut être tenté de chercher des altérations de la théorie musicale chez les grands théoriciens qui ont présidé aux Lumières.
En France, les plus célèbres étaient en fait assez nuls en musique, et leurs goûts assez homogènes : tournés vers la facilité séductrice des mélodies de la musique italienne – qui n'avait pas du tout la même complexité comparative qu'au XVIIe siècle. Je me contente donc de convoquer Rousseau, le principal informé en la matière.
Jean-Jacques Rousseau, lui-même musicien, théoricien et compositeur, était lui aussi partisan de la musique italienne, et vigoureux contempteur de la musique française. Ses arguments étaient les mêmes que ceux de ses contemporains moins informée : la musique italienne était considérée comme plus mélodique, plus simple, plus directe, une sorte de retour à la nature, ou du moins à une forme d'authenticité. Un peu comme ceux qui protestent contre l'atonalité artificielle aujourd'hui.
La musique française, au contraire, était conçue pour servir des poèmes dramatiques, fortement codifiés, chantés avec un mode de déclamation expansif et artificiel, jugé geignard ou criard par nombre de contemporains. Un art formel, dont la complexité s'est renversée par rapport au début du siècle où le style italien était rejeté comme trop modulant – depuis Rameau (et l'évolution toujours plus vocale du seria italien), c'est l'inverse.
On pourrait donc être tenté de croire que Rousseau souhaitait par là une démocratisation de la musique ; rien de plus anachronique. Il s'agissait d'une querelle réservée à l'élite, faisant s'affronter le Coin de la Reine (des partisans de la musique italienne) au Coin du Roi (du côté de la musique française officielle) ; ces débats avaient lieu dans des salons débordant d'aristocrates, à coup de rhétorique – on peut s'amuser à relier les différents genres musicaux à des visions du monde. Pour Rousseau le lien avec son exaltation de la nature (comme modèle social ou éducatif, mais aussi comme objet d'émerveillement) et son goût des systèmes simples (en politique, cela se manifeste par la magie de la volonté générale) est assez évident, puisque la moindre sophistication de la musique italienne, moins contrainte et moins « fardée », est censée manifester plus de « vérité » et toucher plus directement au cœur. D'une certaine façon, la dispute opposait les musiciens (puisque, à l'exception d'intermèdes, la musique des scènes officielles était de style français, plus ou moins influencé par l'Italie) aux philosophes (les plus célèbres d'entre eux étant du côté de la seule musique qu'ils pouvaient comprendre, les pauvres).
Par ailleurs, l'Académie Royale de Musique donnait des représentations des nouveaux opéras à Paris, ouvertes au peuple. L'enjeu n'était donc absolument pas la diffusion. On pourrait davantage s'interroger sur la fin de la polyphonie dans les oeuvres sacrées au cours du XVIIe siècle (outil de la Contre-Réforme), ou sur les cantates sacrées (parfois subversives...) du XIXe siècle, qui avaient effectivement un impact sur la perception d'un vaste public. Mais pas la musique défendue par Rousseau.
Quant au système de notation proposé par Rousseau (à base de lettres et chiffres, un peu comme pour LilyPond), il s'agit d'une rationalisation, complètement dans l'esprit des Lumières, visant à remplacer la répétition de la Tradition par la simplicité de la Raison, mais qui n'est pas du tout assimilable à un projet de battre en brèche l'influence musicale de l'aristocratie. De toute façon, sa simplicité (utilisant les degrés de la gamme plutôt que les notes) la rendait surtout exploitable pour noter des mélodies simples, donc plutôt adaptée à la musique italienne qu'aux fréquents changements de mesure et aux raffinements harmoniques de Rameau, Leclair ou Mondonville – les modulations (changements de tonalité) rendent ambiguës la notation rousseauiste, pour ce que j'ai pu en voir.
3. Le tellurique Beethoven
Beethoven incarne un bouleversement quasiment sans exemple dans l'histoire de la musique – même Wagner, qui conduit le système tonal vers une sophistication qui aboutit en peu d'années à une perte de repères assez totale, ne change pas à ce point la logique profonde de l'acte de composition : Beethoven inaugure, d'une certaine façon, le désir de singularité du langage de chaque compositeur ; et plus une singularité de l'ordre de la variation, mais vraiment du contraste.
En ce sens, Beethoven, bien plus que la musique de la période du Sturm und Drang qui s'intéresse aux tonalités mineures et aux émotions un peu plus sombres, mais qui demeure résolument classique dans sa forme, ouvre le romantisme musical. Après nombre d'œuvres isolées d'autres compositeurs fondamentalement classiques (quelques exemples plus loin).
Néanmoins, on peut difficilement relier ses opinions politiques sur le jeune Bonaparte avec la démarche interne de sa musique : Beethoven était hors de la sphère d'influence française, et ne cherchait pas à écrire de la musique d' « idées », sauf peut-être à la fin de sa vie (Neuvième Symphonie, mouvement lent du Quinzième Quatuor), à une époque assez éloignée des événements, et dans un style déjà tout à fait romantique.
D'une manière générale, de toute façon, les innovations de Beethoven sont liées à une pensée nouvelle de la construction musicale (notamment l'importance de motifs courts comme base du discours, quelle que soit la structure générale), et à ses explorations... Une nécessité profondément musicale, qui n'a pas vraiment de lien avec un quelconque référent de la vie réelle ou même des autres arts.
En tant que spectateur, on a sans doute tendance à faire trop confiance à ses goûts : j'étais déçu de la saison de l'Opéra de Paris (je vais même probablement faire le voyage à Lyon pour voir Rusalka, plutôt que la production locale !), mais en fin de compte, il y a tellement à faire qu'on est bien content que toutes les salles ne proposent pas la même densité que Versailles en chefs-d'œuvres incontournables ou que l'Athénée en dispositifs intrigants.
On se retrouve d'ailleurs face au choix d'explorer à fond un domaine qui nous plaît — dans ce cas, en voyageant un tout petit peu, rien qu'en France, on peut être comblé ! — ou de varier les plaisirs (dans ce cas, le temps manque rien qu'à Paris). Je suis plutôt dans la seconde perspective (il y aura donc Decaux, Menotti, Uthal, Amendoeira et Bobby & Sue), mais pour ceux qui souhaitent plutôt approfondir la première, voici de quoi vous occuper un peu l'année prochaine.
Comme l'an passé, en gras les œuvres peu données et particulièrement intéressantes, en souligné les distributions très alléchantes.
La brochure de l'Opéra-Comique est disponible en avance (format pdf), dès ce soir, sur le site de l'institution.
Assez peu de concerts dans cette saison du tricentenaire, mais côté drames scéniques, au moins deux monuments immenses, jamais documentés intégralement au disque et excessivement rares sur scène !
Dessin (plume, encre noire, lavis gris, traces de pierre noire) de Jean Berain, représentant une « forge galante », probablement pour le Prologue de L'Europe galante d'André Campra sur un livret d'Antoine Houdar de La Motte, acte de naissance de l'opéra-ballet.
1710 – André Campra – Les Festes Vénitiennes
Attentes
J'avais un peu maugréé lorsque Hervé Niquet avait choisi le Carnaval de Venise, au titre certes plus vendeur, mais sans la même fortune critique chez les contemporains de Campra, et surtout avec un librettiste pas du tout de la même trempe qu'Antoine Danchet. Voilà à présent ce manque documentaire réparé, et avec une équipe de tout premier plan : Les Arts Florissants, William Christie, Robert Carsen, Emmanuelle de Negri, Cyril Auvity, Reinoud van Mechelen, Marc Mauillon...
Les Festes Vénitiennes ont été un succès immense, une grande date dans l'histoire de la scène lyrique française. Il s'agit de l'une des œuvres les plus reprises de toute façon l'histoire de l'opéra français avant la réforme gluckiste : outre les Lully qui se taillent la part du lion, seuls L'Europe Galante de Campra, Issé de Destouches, Tancrède de Campra et Les Nopces de Thétis et de Pélée de Collasse connaissent davantage de reprises au cours du XVIIIe siècle. Ce phénomène a déjà été évoqué, et vous pouvez le comparer à la liste complète des œuvres scéniques de première importance données dans ces années à Paris et dans les résidences royales.
L'œuvre appartient au genre de l'opéra-ballet, dans cette période étrange qui voit s'affirmer simultanément la tragédie la plus radicale et la galanterie de l'opéra à entrées – l'opéra-ballet étant conçu comme une suite de tableaux plus ou moins indépendants. Beaucoup de compositeurs (dont Campra et Destouches) ont contribué à la fois aux deux genres, et en entrelaçant les deux types de production au sein de la même période.
Bien que je trouve personnellement le premier genre infiniment plus intéressant – on y trouve les plus beaux jalons de toute la tragédie en musique, Médée de Charpentier, Énée et Lavinie de Collasse, Didon de Desmarest, Idoménée et Tancrède de Campra, Callirhoé et Sémiramis de Destouches, Philomèle de La Coste, Pyrame et Thisbé de Francœur & Rebel... –, force est d'admettre que les tragédies post-lullystes ont surtout rencontré des semi-succès ou des échecs, à commencer par les plus audacieuses d'entre elles. En revanche, le public raffolait de ces ballets dramatiques que l'on associe d'ordinaire plutôt à la troisième génération de tragédie lyrique (celle de Rameau et Mondonville), écrites au même moment par les mêmes compositeurs.
Fait amusant, la prermière des Festes Vénitiennes était précisément dirigée par... Louis de La Coste, le compositeur d'un des livrets les plus horrifiques de toute la tragédie en musique.
L'œuvre n'a été redonnée qu'une fois sur instruments anciens, par Malgoire en 1991 (avec Brigitte Lafon, Sophie Marin-Degor, Douglas Nasrawi, Glenn Chambers ; mise en scène de François Raffinot). Hugo Reyne a fait le Prologue seul, Le Triomphe de la Folie sur la Raison dans le temps de Carnaval, en 2010, à La Chabotterie et à Versailles. Des extraits ont été enregistrés par Gustav Leonhardt (1995 ?), en couplage avec son Europe galante.
Bref, ce n'est pas forcément ce que j'ai le plus envie d'entendre, alors que les tragédies lyriques de tout Collasse et La Coste, sans parler des compositeurs moins illustres et des compositions restantes des plus célèbres, restent à réveiller... mais c'est un témoignage capital si l'on s'intéresse à la musique baroque française. Et confié à ceux qui servent le mieux cette musique de ballet : Les Arts Florissants.
Retour d'expérience
… suite à la représentation des Fêtes Vénitiennes à l'Opéra-Comique, le 26 janvier 2015 (première).
Je ne vais pas proposer une notule rien que pour cela, parce que tout était merveilleux, si bien qu'accumuler les superlatifs aurait peu d'intérêt. En outre, la spectacle sera visible dans deux jours sur CultureBox, si bien qu'il deviendra universellement accessible et qu'il sera peu nécessaire d'en faire la présentation pour les absents. Néanmoins, quelques éléments supplémentaires à ajouter à l'énoncé des attentes préalables, une fois la représentation passée.
Robert Carsen et son équipe tirent très habilement parti des clichés d'une Venise de fantaisie : dans les œuvres psychologiques, leurs jeux formels manquent parfois de réel propos, mais dans un opéra-ballet à entrées, avec de micro-intrigues et beaucoup d'effets visuels nécessaire, leur art consommé des jeux scénographiques en fait les meilleurs prétendants possibles.
Sans aucune fausse prétention à la finesse, tout y passe : les touristes, les habits de doge, les dominos noirs, les robes-tables de jeu pas nettes, les coulisses et miroirs, les gondoles à gambettes…
L'œuvre s'y prête très bien. Grand moment d'hilarité lorsque paraissent, dans l'opéra pastoral qui clôt l'œuvre, des danseurs figurant des moutons grâce à des perruques XVIIe… très semblables à celles utilisées dans l'Atys de Villégier ! La pièce se jouait dès sa création en quatre entrées (incluant le Prologue, parfois remplacé par une simple entrée), variées au cours de son vaste succès : de nouvelles ont été composées, et leur ordre chamboulé.
Le Prologue « Le Carnaval et la Folie » conte, d'une façon qui deviendra par la suite un lieu commun de la scène lyrique, la victoire de la Folie sur la Raison (en temps de Carnaval). Seul trait rarement vu, la présence de deux philosophes, Démocrite (haute-contre !) et Héraclite (basse-taille), sortes de suivants de la Raison (qui chante elle aussi). Pour la suite, trois entrées dans la version originale de juin 1710:
La Feste des Barquerolles, compétition de gondoliers ;
Les Sérénades et les Joueurs qui s'achève au Ridotto du Palazzo San Moisè (appelé « la Ridote » dans le livret) ;
L'Amour saltimbanque, sur la place Saint-Marc.
Le succès conduisit à ajouter de nouvelles entrées dès 1710 :
La Feste marine
Le Bal ou le Maître à danser
Les Devins de la Place Saint-Marc
L'Opéra ou la Feste à chanter
Le Triomphe de l'Amour et de la Folie
En 1729, une Cantate préalablement écrite fait office d'entrée ; en 1731, Le Jaloux trompé, remaniement d'une entrée composée pour complément les fameux Fragments de M. de Lully (1703, succès considérable pour le goût nouveau des divertissements à entrées). La dernière reprise complète (avant l'exhumation au XXe) a lieu en 1759, et l'œuvre est donnée par extraits au moins jusqu'en 1762, bien après la mort de Campra (1744) et Danchet (1748).
Outre le Prologue, la sélection faite par William Christie ne contenait trois entrées de 1710, dont une seule tirée de la première version de l'œuvre :
Le Bal ou le Maître à danser
Les Sérénades et les Joueurs
L'Opéra ou la Feste à chanter
Le Bal, sur fond de travestissement alla Marivaux (le puissant se déguise en valet pour éprouver l'amour de sa soupirante, mais ici les rangs sont bouleversés, et il aime bel et bien une petite servante), sert surtout de support à la joute jubilatoire entre le Maître de Musique et le Maître à Danser, dont les arguments sont soutenus par autant de citations du répertoire. On y retrouve notamment deux des moments les plus célèbres et spectaculaires de la tragédie en musique : la tempête d'Alcyone et les songes agréables & songes funestes d'Atys. D'autres citations parcourent l'œuvre, comme un pastiche frappant de l'Ouverture d'Atys en guise d'intermède dans l'entrée de « L'Opéra ou la Fête à chanter », des emprunts à Issé de Destouches (Sommeil et Scène d'après nature), autre immense succès, voire une basse obstinée très parente de celle des chaconnes du début du XVIIe italien (Merula, Rossi…)
Les Sérénades et les Joueurs met en scène un séducteur basse-taille, chose rare (le précédent lullyste, Roland, et son décalque Alcide dans Omphale, était surtout des guerriers : amoureux mais éconduits), mais que Campra aimait manifestement beaucoup (témoins le rôle-titre Tancrède et Pélops dans Hippodamie).
Tableau délectable, où deux femmes séduites, jalouses et suspicieuses, se rendent compte, dans une rue de Venise, qu'elles sont en réalité trompées pour une troisième (qui, elle, chante en italien !). Les scènes d'affrontement entre femmes ou avec l'amant sont assez électrisantes, remarquablement taillées par le grand librettiste qu'est Antoine Danchet, plutôt passé à la postérité pour ses œuvres sombres et sérieuses comme Tancrède et bien sûr Idoménée (le livret de l'Idomeneo de Mozart, une fois dûment ratiboisé par Varesco pour en faire un seria insipide, est directement emprunté à Danchet).
L'amant tancé reçoit donc le conseil d'aller plutôt taquiner la Fortune (dans toute son ambiguïté) au Ridotto (ouvert, ce n'est pas une coïncidence, pendant le… Carnaval de 1638) où s'achève l'entrée, dans un court second tableau.
Enfin L'Opéra ou la Fête à chanter nous gratifie d'un plaisant dispositif de théâtre dans le théâtre, où l'amour hors scène culmine dans un enlèvement pendant la représentation (où Borée s'empare de Flore), avec un panache romanesque digne… de la réalité (certes ultérieure).
La semi-parodie d'opéra pastoral est sans doute un peu plus difficile à digérer aujourd'hui, car elle est plus difficile à goûter autrement qu'au second degré, contrairement aux autres parties de l'œuvre.
Le plus étonnant est en réalité que la musique de Campra est d'une constante richesse et d'une très grande qualité : pour un opéra-ballet, on n'y entendra que très peu de remplissage pittoresque. La plupart des divertissements servent l'action, et les canevas sont très divers et virtuoses par rapport à l'usage du temps — et même des périodes ultérieures.
Je n'en attendais pas beauccoup sur ce plan, n'étant pas particulièrement friand de ce genre assez décoratif, et je dois admettre avoir été très impressionné.
Cette variété doit beaucoup aussi à William Christie et aux meilleurs talents des Arts Florissants (pardon pour les autres, mais Thomas Dunford et Béatrice Martin étaient dans la fosse !). Comme pour son second Atys, le parti pris est clairement celui de la grande diversité de procédés, dans une richesse exubérante qui me paraît plus contemporaine qu'authentique (les alternances de pupitre, les doublures des violons par l'aigu du clavecin, le grand nombre d'effets de textures et d'essais d'alliages… tout cela est très mobile et très « écrit », finalement, pour ce type de musique)… mais autant pour Atys on pouvait sentir que l'intensité du drame supportait facilement plus de sobriété, autant ici, cela sert au contraire l'exubérance des thématiques sollicitées par le librettiste et le compositeur : difficile d'en exalter mieux l'esprit versatile.
Quant au chant, il est inutile de détailler, les noms parlent d'eux-mêmes, c'est le meilleur du chant baroque qui défilait. Même des chanteuses dont j'ai plusieurs fois souligné l'émission ronde, voire la prosodie et l'expression un peu prudentes, comme Émilie Renard, Élodie Fonnard ou Rachel Redmond, donnaient ici au contraire le sentiment d'une appropriation complète du texte et de la musique entrelacés. [J'en profite pour recommander avec la dernière vivacité le disque d'airs de Kapsberger de Redmond, dont je n'ai pas eu encore le temps de parler, et qui est l'un des plus beaux jamais publiés dans ce répertoire.] Cyril Auvity, Marc Mauillon (toujours la même clarté fulgurante, mais plus guère de métal superflu, et plus le moindre maniérisme), Emmanuelle de Negri (d'un abandon verbal remarquable, et beaucoup plus finement focalisée qu'autrefois, presque tranchante) m'apparaissent même au sommet de leurs moyens, de leur carrière, de leur style et de leur inspiration, de grandes figures dont on évoquera avec mélancolie le souvenir dans quelques années, comme celui d'un Âge d'or…
Pour que des musiciens dont les standards sont si élevés puissent encore surprendre en bien, pour qu'un ballet à entrées soutienne à ce point l'intérêt scénique, et pour qu'une musique de ballet puisse à ce point d'épanouir indépendamment même du visuel… on assiste à un petit miracle.
Pas besoin de publier d'extraits, mais ne le manquez pas sur CultureBox lorsqu'il y paraîtra.
1829 – Ferdinand Hérold – Le Pré aux clercs
Il a déjà été amplement question de Zampa ou la Fiancée de marbre, que je tiens pour le chef-d'œuvre de son auteur :
¶ Structure.
¶ Un peu de musique et distribution de la version donnée dans la même maison.
¶ Une parodie de Don Giovanni.
¶ ... vu sous l'angle de l'humour en musique.
¶ « Comique mais ambitieux » : une plus vaste évocation des finesses musicales de la partition.
Mais le Pré aux clercs n'est pas en reste, et vaut bien davantage que les meilleurs Boïeldieu ou Auber. La seule notule qui lui est consacrée à ce jour l'est vraiment par le petit bout de la lorgnette, il faudra remédier à cela.
Intrigue virevoltante tirée de la Chronique du règne de Charles IX de Mérimée, musique assez rossinienne (mais plus variée et raffinée), très positive, ne dédaignant cependant pas la mélancolie ou la poésie. Si l'on aime la Dame Blanche de Boïeldieu, c'est comparable, mais sans les baisses de qualité – les scènes continues et les ensembles sont le point faible de Boïeldieu, mais le point fort d'Hérold. Deux disques d'extraits ont été disponibles par le passé (l'un avec Pasdeloup, l'autre avec Radio-Lyrique), absolument épuisés aujourd'hui ; il faut peut-être tenter en médiathèque.
Sinon, quelques rares bonnes représentations ont eu lieu (en particulier Serebrier à Londres, au début des années 90), les bandes radio sont parfois trouvables. Malheureusement, la plupart des documents sont bidouillés, puisque le monde musical (metteurs en scène inclus) ne sait manifestement jamais quoi faire des dialogues parlés dans ce type de répertoire, et particulièrement face à un public non locuteur...
L'Opéra-Comique frappe fort sur ce titre : je ne peux pas préjuger de la direction de Paul McCreesh que je ne crois jamais avoir entendu dans ce type de répertoire (à peu près dans tous les autres, en fait, mais pas dans celui-là...), en revanche la distribution impressionne par son calibrage parfait.
=> Marie-Ève Munger, une Lakmé (gros succès à Saint-Étienne tout récemment), pour le rôle de soprano colorature d'Isabelle Montal.
=> Jaël Azzaretti, profil un peu plus léger et étroit, pour le rôle de second (semi-)comique de Nicette.
=> Michael Spyres (Mergy), à la fois souple et héroïque, grand maître de ces rôles paradoxaux du répertoire français.
=> Emiliano Gonzalez-Toro pour le ténor grave Comminges, choix astucieux que ce timbre étrange et ce petit accent pour terrifiant bretteur.
=> Éric Huchet pour le ténor bouffe Cantarelli, du grand luxe – seul risque, qu'il couvre les autres, notamment dans le grand trio de ténors final.
=> Les chœurs, qui ont de belles parties intégrées à l'action, avec Accentus, une bénédiction à chaque fois.
Extrait d'une version inédite de la BBC enregistrée en 1987, le final mis en ligne sur la chaîne de CSS il y a quelques années (attention spoiler !) :
BBC 1987 — Nan Christie (Marguerite de Navarre) — Carole Farley (Isabelle) — Marylin Dale (Nicette) — John Aler (Mergy) — Paul Crook (Comminge) — Stephen Richardson (Girod) — BBC Symphonic Orchestra & Choir — direction José Serebrier
Et puis
Mais ce n'est pas tout. Parmi les choses sympathiques :
Callirhoé, après un réception mesurée par la critique lors de sa recréation à Beaune en 2005, s'est enfin imposée, de l'avis général comme l'un des fleurons de la tragédie en musique ; son poème était considéré comme le chef-d'œuvre de Pierre-Charles Roy (même si, à mon humble avis, Philomèle l'égale amplement), et la musique de Destouches a été reprise (fait plutôt rare) de façon régulière depuis sa création en 1712 jusque dans les années 1770, avec des commentaires qui demeurent positifs, et la participation des grandes interprètes du temps (Mlle Le Maure, Jélyotte, Benoit...).
Les sources de l'enregistrement d'Hervé Niquet
Hervé Niquet s'était attiré beaucoup de critiques en supprimant le Prologue, grand débat d'alors – avant qu'il ne se mette à les enregistrer, puis qu'il aborde des répertoires plus tardifs de la fin XVIIIe et du XIXe qui n'en utilisent plus. Son argumentation me laissait suspicieux : il avait pris la version révisée de 1743, dans laquelle le Deus ex machina (Bacchus réunissant les amants) et le Prologue (ils disparaissent ou prennent un sens purement allégorique, et plus du tout courtisan, à partir de la Régence) n'apparaissaient pas. Je doutais, à vrai dire que la fin soit aussi abrupte, et que Corésus meure ainsi sur un accord inachevé, redoutant quelque habile adaptation... mais après vérification dans la partition de 1713 (celle de 1743, manuscrite uniquement, est plus difficile à trouver), la mort de Corésus est bien écrite ainsi. Procès d'intention de ma part (certes facilité par la faiblesse de l'argumentation « j'aime pas les Prologues donc je ne les joue pas »), je fais contrition.
Par ailleurs, je tends de plus en plus à adhérer à ses choix ; d'abord parce que les Prologues sont la plupart du temps moins bons que le reste de l'œuvre ; ensuite pour des raisons de cohérence dramatique (les œuvres sont plus efficaces si on enlève les parties non essentielles, et finalement assez nourrissantes sans ce superflu) – l'air de rien, ça change le plaisir qu'on peut trouver dans une représentation ; enfin pour des raisons de congruence historique : à défaut de respecter les œuvres, la démarche n'est pas inauthentique.
Outre l'absence du Prologue et la coupure pure et simple de l'apothéose finale, plusieurs endroits varient entre l'original et l'enregistrement de Niquet.
Évolution de la partition
¶ 1712 : Création le 27 décembre. Date des premiers livrets édités par Ballard.
¶ 1713 : Représentations jusqu'en mars. À part du 15 mars, des modifications sont apportées au cinquième acte. C'est de cette version que provient la partition que j'ai utilisée.
¶ 1731 : Reprise au Palais-Royal. Parution d'un nouveau livret chez Ballard, toujours avec le Prologue mais se terminant sur la mort de Corésus (suppression du duo d'effroi des amants devant le ciel enflammé, de la réconciliation de Bacchus et du chœur de gloire final). Il y avait aussi un commentaire de Calllirhoé et d'Agénor après « Souvenez-vous de Corésus » : « — Que je le plains ! — Que je l'admire ! » (qui rime avec le duo qui suit). Certains passages sont modifiés (premier duo entre la Reine et Callirhoé, à l'acte I).
¶ 1743 : Reprise au Palais-Royal. Nouvelle édition de la partition avec ses modifications, manuscrite cette fois. Je lis chez Jean-Claude Brenac que ce serait à cette date que la fin aurait été supprimée, mais le livret de 1731 en atteste autrement : c'est en réalité la première parution sous forme de partition de ces changements qui existaient depuis 1731, auxquels s'ajoutent la suppression du Prologue. Il y eut possiblement d'autres altérations, mais ne disposant pas de la partition de 1743, je n'ai pas pu le vérifier.
¶ 1773 : Reprise au Palais-Royal, pour la première fois sans succès – parce que le goût était en train de changer, mais aussi, suppose Le Mercure de France, parce que les mélodies en étaient « trop connues » ! Antoine Dauvergnesubstitue sa propre Ouverture (déjà utilisée pour une représentation de Persée de Lully), ajoute des vents dans l' « orchestration », et annonce les récitatifs par des ritournelles.... comme c'était l'usage lorsqu'on reprenait les grands classiques de Lully ou de la première moitié du XVIIIe. On récrivait souvent aussi les danses et peut-être les airs, je n'ai pas de détails sur cette représentation – puisqu'on admirait surtout la qualité des livrets et de la science prosodique des récitatifs des grands Anciens, tout en trouvant les parties plus musicales un peu compassées et démodées.
Par ailleurs, l'œuvre a voyagé à Lyon (1715, plusieurs représentations), à Bruxelles (une soirée à la Monnaie en 1721), et a été reprise tous les ans (procédé tout à fait exceptionnel) à Versailles pour Maria Leszczyńska, de 1730 à 1749 (à l'exception des années 1731, 1733, 1736 et 1747).
Pour résumer : version originale en 1712, j'utilise celle de la partition de 1713, suppression de la fin en 1731, suppression du Prologue en 1743 (version utilisée par le disque de Niquet, avec paraît-il quelques ajouts et retranschements).
Sources : livrets de 1712 et 1731, partition de 1713. Pour les autres dates non documentées par des livrets ou des partitions, mais par les commentateurs d'époque (registres financiers, Mercure Galant...), informations tirées de la notice Glossa ou du site de Jean-Claude Brenac.
Deux extraits bonus
Tous les fans de l'ouvrage vont se ruer sur ces bonus, bien sûr.
Quelques vers supplémentaires dans le premier duo avec la Reine, supprimés en 1731.
Une seconde strophe, thématiquement différente, pour l'air de Callirhoé « Objet infortuné de mes secrets désirs », qui double de volume !
Diamantine Zirah, Callirhoé.
(J'hérite de la Reine et du clavecin.)
Comme d'habitude, inutile de préciser qu'il s'agit d'un bricolage maison (un des chanteurs accompagne simultanément, et le niveau général ne saurait prétendre à la qualité professionnelle), dont le but est moins de susciter l'émerveillement devant nos vertus d'interprète (exceptionnelles bien sûr, mais scandaleusement occultées par les micros) que de donner à entendre des extraits jamais rejoués publiquement depuis 1730, et de permettre à tous les inconditionnels de Callirhoé de souligner un coin du voile sur ces friandises qui dorment encore dans d'autres états de la partition. (Et mes excuses personnelles pour l'immonde ritournelle qui débute l'air ; ça Niquet l'a enregistré, donc...)
On a déjà grossièrement présenté le genre du ballet de cour en ce début du baroque, et ce qu'il en restait concernant le Ballet d'Alcine qui va nous occuper.
A présent va se poser la question de la restitution.
5. Quelles sources ?
Comme précisé précédemment, toute la partie instrumentale est perdue ; il ne nous reste plus que les deux récits d'Alcine et un chœur de nymphes – en réalité, les seules parties vocales du ballet.
Deux sources parues chez Ballard, possesseur du privilège d'impression pour les œuvres lyriques données à la Cour.
¶ Un recueil d'airs à cinq parties : dessus, haute-contre – c'est-à-dire alto masculin – taille (ténor), cinquiesme (basse 1), basse.
¶ Un recueil d'airs avec accompagnement de luth (noté en tablatures), contenant notamment du Guédron. Les auteurs ne sont pas nominalement crédités, sans doute parce que l'origine en était évidente pour les initiés, ou bien parce que cela paraissait une question secondaire, je n'ai pas de réponse définitive. Quoi qu'il en soit, il est assez facile de réattribuer ce qui appartient à chacun, et on y trouve, groupés à la suite, les trois « numéros » d'Alcine.
Par ailleurs, on trouve certains couplets supplémentaires dans l'in-octavo de Jean de Heuqueville décrivant la soirée, que j'ai joints à l'ensemble.
Merci à Diamantine Zirah qui a accepté de tenir la partie de soprano – et que je diffuse notre grossière séance de travail.
Malgré la réalisation précaire (j'espère en fin de parcours vous proposer un produit fini plus satisfaisant), vous entendez un exemple de couplet ajouté à partir du témoignage de Jean de Heuqueville – le dernier : « J'aime bien mieux dans les Enfers, / Parmi les flammes et les fers, / Me voir sans mourir embrasée, / Que vivre, et me voir méprisée ». J'ai écrit les contrechants en me fondant partiellement sur le recueil à cinq parties, partiellement sur le style ; ils ne figurent pas chez Bataille, mais me semblaient nécessaires d'un point de vue à la fois historique et pratique – j'en parlerai plus tard.
6. Quel choix de sources ?
J'ai donné la préférence au second, pour plusieurs raisons. D'abord parce que, par goût, je me sens plus proche de la monodie baroque qui met en valeur le texte (Guédron, successeur à la charge du grand polyphoniste Claude Lejeune, en a été l'un des premiers champions) que des écritures madrigalesques issues de la Renaissance (et des périodes antérieures), pratiquées encore très avant dans le siècle, et qui tendent au contraire vers la musique pure, l'évocation un peu technique au abstraite.
Ensuite parce que, dans mon projet de faire réentendre pour la première fois ce corpus, il était plus facile de trouver un ou deux continuistes pour m'accompagner, ou au contraire un chanteur à accompagner, que quatre voix différentes (plus basse continue de préférence) à réunir. Surtout que les autres inédits en préparation se rattachaient plutôt à la tragédie en musique qu'à la polyphonie Renaissance.
À présent que ces airs sont enregistrés, je crois qu'il serait intéressant d'ajouter aux reprises (un peu fréquentes, on va jusqu'à six couplets, sans compter les sections répétées à l'intérieur d'un couplet dans les n°2 et 3) des contrechants (éventuellement variés) tirés du premier volume. Après tout, je n'ai que les doigts d'occupés, donc autant enrichir un peu le résultat.
7. La tablature
Premier obstacle : la version monodique est accompagnée par une tablature ancienne. Il faut donc la décoder.
Le principe de la tablature française n'est pas très complexe : elle va, de bas en haut, du grave vers l'aigu (donc dans le sens théorique, et pas dans le sens pratique, qui va sur un luth du grave en haut vers l'aigu en bas). Les lettres indiquent la position : rien si la corde n'est pas actionnée, « a » pour la corde à vide, « b » pour la première case et ainsi de suite. Le reste se déduit facilement, même sans manuel.
Les lettres s'inscrivent au-dessus des cordes concernées. Au-dessous, on ajoute des traits qui figurent les cordes supplémentaires (un « a » sous la dernière ligne désignera la septième corde, « /a » la huitième, « //a » la neuvième, etc.).
Les liaisons, traits et points indiquent les déplacements de doigts et ne concernent donc pas le transcripteur. Les rythmes sont notés au-dessus des accords de façon traditionnelle (ils ne sont répétés que lorsqu'ils changent).
Cela prend un donc un peu de temps à lire, mais n'est pas bien compliqué. En revanche, quel luth était utilisé ?
Il existe beaucoup de types de luths, même en s'en tenant au luth appelé comme tel, et pour chaque type beaucoup d'accords différents. De surcroît, nous nous trouvons à une époque de transition entre Renaissance et baroque... quel était donc le modèle employé ? Il faut donc essayer les différents systèmes et vérifier si l'harmonie concorde (la ligne vocale est par ailleurs écrite « en clair », ce qui limite les possibilités tonales).
Je laisse de côté les luths XVIIIe, qui fonctionnent très différemment des luths renaissants ou du premier baroque :
Luth baroque à 13 chœurs.
Les « chœurs » sont les groupes de cordes : à l'exception de la chanterelle, le luth a des cordes groupées par deux qui vibrent par sympathie et enrichissent le timbre, accordées à l'octave pour les plus graves, à l'unisson pour les plus aiguës. 13 chœurs signifie donc 25 cordes (la chanterelle étant seule) – il est probable, quoique non formellement attesté, que les luthistes aient eu au titre de l'accord une décharge horaire ou une compensation RTT.
Une gamme complète (la mineur naturel), et deux fois le même arpège de ré mineur : la ré fa (dont intervalle de quarte et intervalle de tierce mineure, et une tierce majeure séparant les deux groupes).
Le luth renaissance et « pré-baroque » fonctionne tout autrement :
Luth renaissance à 6 chœurs.
Il comporte au minimum 6 chœurs (donc 11 cordes, vous avez bien suivi), organisés en deux suites de quartes (do-sol-fa, puis la-ré-sol), séparées par un intervalle de tierce majeure. Avec les possibilités offertes par les cases délimitées par les frettes, cela permettait de couvrir toutes les notes (et l'on voit bien que les cordes à vide facilitent l'affirmation de tonalités simples typiquement baroques : ré, sol, ut...).
Au fil du temps (fin de la Renaissance et début du baroque), les cordes supplémentaires (conjointes dans le grave) interviennent sans changer le principe :
Luth renaissance à 6 chœurs et luth pré-baroque à 10 chœurs.
Néanmoins, cela ne fonctionne sur aucune de ces tablatures. Car à la Cour de France, à tout le moins, ont utilisait un luth alto qui, s'y j'en crois les tablatures que j'ai transcrites, devait ressembler à un instrument d'au moins 9 chœurs répartis comme ceci :
Accord du luth selon la tablature des airs de cour transcrits par Bataille et publiés par Ballard en 1613.
Voilà donc pour les rudiments de transcription nécessaires. Jusqu'ici, nous sommes dans une dimension mécanique : transformer une notation en une autre. C'est ensuite que se posent les véritables questions.
8. Premières observations
On peut cependant oser dès à présent quelques remarques.
Voici ce que donne, déjà, la restitution de la seule pièce qui ne pose pas de problème (plus exactement très peu) :
La saison des frimas peut-elle nous offrir
Les fleurs que nous voyons paraître ?
Quel dieu les fait renaître
Lorsque l'hiver les fait mourir ?
La période semble être propice à la publication très concentrée des grandes soirées lyriques du moment. Petit tour d'horizon pour que vous en manquiez le moins possible.
¶ Niobé de Steffani, un opéra seria complet du dernier compositeur mis à l'honneur par le traditionnel album de fin d'année de Bartoli. Par les forces du Festival de Boston : O'Dette et Stubbs dirigent, tandis que Karina Gauvin, Philippe Jaroussky et Terry Wey chantent ! http://liveweb.arte.tv/fr/video/Niobe/
Musique de l'ère classique
¶ Les Danaïdes à l'Opéra Royal de Versailles, un des plus hauts chefs-d'œuvre de Salieri et de la tragédie lyrique réformée. Une belle version qui tient assez bien ses promesses, sans les défauts qu'on pouvait redouter (mollesse de Rousset dans un opéra où la trépidance fait tout). Tassis Christoyannis n'a jamais été aussi électrique, vocalement et dramatiquement. http://fr.medici.tv/#!/les-danaides-salieri-les-talens-lyriques-opera-royal-de-versailles
¶ L'Africaine de Meyerbeer à la Fenice. L'exécution n'en est pas merveilleuse (français très moyen, voix très couvertes qui manquent de clarté et de fraîcheur pour ce répertoire), mais tout de même solide, plutôt meilleure que la moyenne des autres captations de l'œuvre. Ensuite, comme il s'agit du seul opéra français de Meyerbeer et d'une des très rares œuvres de Scribe sans une once d'humour, un côté choucroutisant affleure dangereusement, même s'il demeure plutôt à la pointe de son époque.
En l'absence d'édition critique et d'exécution non-post-brucknérienne, on peut avoir l'impression d'écouter le Klagendelied de Mahler ou les Gurrelieder de Schönberg : un truc assez moderne, contenant quelques bijoux, mais quand même à peu près inécoutable dans sa continuité. Par ailleurs, Kunde, qui promettait beaucoup, s'est manifestement abîmé sur d'autres œuvres lourdes et centrales : les harmoniques hautes ont disparu, donc il doit forcer pour monter et se faire entendre, ce qui engendre un gros vibrato très disgracieux et assez instable.
Néanmoins, l'objet est suffisamment rare pour mériter l'attention, en attendant la parution chez CPO d'une version (sans doute pas idéalement linguistiquement et stylistiquement) originale de l'œuvre, sous le titre Vasco de Gama. http://www.medici.tv/#!/l-africaine-meyerbeer-opera-la-fenice
¶ Tous les milieux glottophiles bruissent des débats autour de La Traviata de Verdi, mise en scène par Dmitri Tcherniakov à La Scala – et, devant un public qui a ses habitudes, forcément conspuée. À vue de nez, considérant quelques brefs extraits, ça semble assez écoutable et regardable, mais je laisse les lecteurs de CSS m'informer sur le sujet... dans cette ample liste, ce n'est certainement pas la vidéo prioritaire. http://liveweb.arte.tv/de/video/La_Traviata_in_der_Mailander_Scala/
¶ Par ailleurs, Arte Live Web a proposé, pendant toute l'année 2013, une intégrale vidéo des opéras de Verdi, à partir des productions les plus récentes (pour la plupart italiennes). Par nature, forcément inégale, mais c'est l'occasion inespérée de voir Un Giorno di Regno, Il Corsaro ou Alzira en vidéo, et plusieurs de ces titres sont remarquablement chantés : le Falstaff de Modène est complètement idéal, les Vespri Siciliani et le Stiffelio de Parme très bons, le Don Carlo de Modène et l'Aida de Parme tout à fait valables, et puis l'Otello de Salzbourg et le Trovatore de Parme très prestigieux. Il faut se presser un peu en revanche : les premières vidéos sont déjà hors ligne. Commencez donc par les plus anciennes... http://www.arte.tv/sites/fr/verdi/
¶ Hamlet de Thomas (liste des notules de la série de CSS) à la Monnaie, par Marc Minkowski et Olivier Py.
La distribution d'origine était tout simplement idéale : Stéphane Degout en alternane avec Franco Pomponi (Hamlet), Sonya Yoncheva en alternance avec Rachele Gilmore (Ophélie), Jennifer Larmore en alternance avec Sylvie Brunet (Gertrude), Bernard Richter en Laërte, et même Henk Neven en Horatio et premier fossoyeur ! Le pauvre Jérôme Varnier, grand phraseur et voix édifiante, qui pourrait tenir Claudius avec bonheur, se trouve encore cantonné dans les spectres aphoristiques... il faut dire que dans ces rôles-pivots, il est tellement bon, qu'il est un peu facile de l'appeler à la rescousse, tandis qu'on trouve plus facilement des basses nobles ou chantantes pour Claudius (en l'occurrence, un baryton-basse, Vincent Le Texier, a fait l'affaire). Il est vrai qu'en l'occurrence le déclin de la voix devient un peu audible, et que l'aigu s'est largement glacé, mais c'est un constat de sous-distribution qu'on peut faire pour toute sa carrière.
Mais Yoncheva a été remplacée par Lenneke Ruiten (la voix sonne sans doute un peu âgée pour Ophélie, mais le timbre évoque avec force le meilleur de la tradition française, d'Andrea Guiot à Ghyslaine Raphanel), et Bernard Richter par Rémy Mathieu – choix astucieux : une bonne diction, une voix mixée et pourvue des mêmes accents étranges, même si l'instrument n'est pas aussi glorieux.
La distribution proposée dans la vidéo, avec Degout et Brunet, est l'inverse de ce que j'aurais choisi (il est vrai cela dit que le statut médiatique et la différence de projection de Degout, ainsi que l'absence de documentation de Brunet, le justifient assez bien) ; mais faute d'avoir Yoncheva, je suis content d'entendre Ruiten plutôt que Gilmore – étant entendu que toutes les combinaisons faisaient envie, en fait. http://culturebox.francetvinfo.fr/hamlet-au-theatre-royal-de-la-monnaie-146449
La mise en scène de Py est plutôt réussie (avec plein de réserves personnelles sur sa lecture, mais dans un ensemble cohérent et soigné), et la direction de Minkowski est remarquable, parmi ce qu'il a fait de mieux dans le répertoire du XIXe : animée, colorée, mais sans sècheresse comme ses Wagner ou ses premiers Meyerbeer, n'exaltant pas les coutures comme dans ses Huguenots, et ne refusant pas le lyrisme (« Doute de la lumière » s'épand sans retenue ni raideur, l'expansion d' « Ombre chère »). Les soli sont magnifiques (hautbois en particulier, un instrument qu'il met toujours en valeur comme personne), le sens de la texture dans les moments de mystère forcent l'admiration.
Plutôt agréablement surpris par Degout, Hamlet peu sympathique qui se défend assez bien, et qui semble sensiblement moins mûr ou métallique que j'aurais pu le craindre ; Ruiten, Brunet, Mathieu sont admirables, pour diverses raisons, mais tous bien dits, engagés, pourvus de timbres agréables... et d'une manière générale très congruents avec le style et leurs personnages. Grande version, à mettre aux côtés des réussites de Plasson (nombreuses distributions), Billy ou Langrée, notamment.
Il est rare qu'un récital d'airs de cour mobilise un grand nombre de participants ; généralement, une chanteuse (plutôt qu'un chanteur) est accompagnée d'un théorbiste, et dans le meilleur des cas d'un « petit chœur » au complet (clavecin, viole de gambe, théorbe).
Ce concert (cette notule est inspirée du spectacle de Versailles hier, lundi 16, mais était également présenté à Arles le 12, à Caen le 14, au Wigmore Hall le 19, et à la Cité de la Musique ce vendredi 20, où il sera enregistré et immédiatement diffusé en vidéo) offrait un tout autre luxe en termes de nombre :
Cinq chanteurs :
Emmanuelle de Negri, dessus
Anna Reinhold, bas-dessus
Cyril Auvity, haute-contre
Marc Mauillon, (basse-)taille
Lisandro Abadie, basse
Basse continue au complet :
William Christie, clavecin
Myriam Rignol, viole de gambe
Thomas Dunford, théorbe (… dit le programme, mais c'était en fait un luth théorbé, plus fin, aigu, métallique et chantant qu'un théorbe et non doté d'un accord rentrant, à ce qu'il m'a semblé – confirmé par l'aspect plus fin de l'instrument)
Et même deux « dessus » instrumentaux :
Florence Malgoire, violon
Tami Troman, violon
Cela permettait donc de chanter des airs de cour à plusieurs parties simultanées, comme cela était l'usage au XVIe et au cours d'une bonne partie du XVIIe, jusqu'à Moulinié et Lambert environ – la tendance monodique soutenue par Guédron ne s'impose qu'assez tard comme exclusive.
Mais aussi de jouer des intermèdes, de placer des ritournelles, d'élargir le champ du répertoire à présenter au cours de la soirée (aussi bien airs de cour qu'extraits de ballets et divertissements), de varier les formations...
Je commence tout de suite par dire que c'était évidemment très beau (Christie et ses créatures, dans son répertoire d'élection, comment peut-il en aller autrement), mais ce ne serait pas un constat intéressant en soi : je vais un peu plus m'attarder sur le dispositif du spectacle, qui appelle discussion.
« Le doux silence de nos bois » d'Honoré d'Ambruys par Marc Mauillon, lors d'un autre concert.
1. Le choix du lieu
L'émotion n'a pas été complètement au rendez-vous, et pour cette fois-ci, je ne vais pas plaider coupable : l'acoustique de l'Opéra Royal, décidément, est vraiment déplaisante (dans les étages – au parterre près de la scène, elle est tout à fait correcte) ; elle absorbe et étouffe les sons, qui perdent leur impact. On entend de loin, sans écho, les sons, qui ne rayonnent et ne résonnent pas. Dans la plupart des acoustiques sèches, surtout dans de petites salles de ce genre, on entend tout de même le son se répercuter, ou bien on le sent arriver physiquement.
À Versailles, on perd totalement l'impact physique du concert, avec une sorte d'absorption ouatée du son, qui donne l'impression d'écouter un disque de studio. Même l'immensité de Bastille ne supprime pas à ce point la connection entre ouïe et « toucher ».
Je suis persuadé que dans la grande salle la Cité de la Musique, avec l'agréable réverbération discrète qui y est idéale pour le baroque, l'atmosphère poétique sera tout autre. Ce genre de détail révèle la cruauté de la pratique musicale : le meilleur musicien du monde ne peut rien sans un bon instrument et une bonne acoustique (ou de bons micros, voire de bons ingénieux du son).
Pourquoi donc être allé à Versailles ? Il n'y avait plus de place à la Cité, c'était moins cher, et la date m'arrangeait. [Comment, vous ne vouliez pas savoir ? Il ne fallait pas poser la question.]
2. Construction du concert
Fidèle à leur inclination (que je partage) pour les mises en espace, les membres des Arts Florissants ont opté pour une petite narration liant ces airs de cour ; forcément sommaire, vu le caractère profondément stéréotypé (et le propos largement identique) de ces pièces. En ce sens, la seconde partie redistribue les couples formés avant l'entracte, parce qu'il n'y avait plus grand'chose à dire !
C'est un choix qui influence profondément la réception des œuvres : au lieu de mettre en valeur individuellement chaque bijou (il y en a quelques-uns) présenté, les différentes parties sont enchaînées, pour créer un progression continue.
Avantage : le résultat est plus varié et vivant, et empêche les applaudissements interruptifs.
Réserve : les airs ne sont pas joués en entier, ai-je eu l'impression, et en tout cas leur caractère strophique (qui peut être lassant, il est vrai) est gommé (en variant les reprises, changeant de chanteurs et d'effectif). Cela diminue l'impact des pièces les plus marquantes, et amoindrit les spécificités (la répétition, précisément, qui permet de s'approprier un air) de ce genre.
Bien qu'admiratif et n'ayant pas senti le temps passer (concert court de toute façon, deux parties de 50 minutes), j'avoue que j'aurais voulu que cette virtuosité soit portée au service du genre de l'air de cour lui-même, plutôt qu'à un beau spectacle contemporain. Avec des artistes moins aguerris, c'était un choix parfait, mais avec ceux-là, j'aurais aimé donner toute leur chance à ces miniatures.
C'est là un souhait tout personnel, et le dispositif rendait le spectacle accessible à n'importe qui, et pas seulement aux gens qui passent leurs loisirs à gribouiller en ligne sur la tragédie en musique.
Sujet principal de tous les airs de cour, le Temple de l'Hymen au début de l'acte V de Marthésie, première Reine des Amazones de La Motte et Destouches. Dessin préparatoire de Jean Berain, à la plume, l'encre brune et l'aquarelle pour la création de 1699.
3. Variété & authenticité
Pour enchaîner les bonnes tonalités, pour compléter les parties (même si Lambert, qui tenait la moitié du concert, est assez bien documenté, il est douteux que tous les dessus instrumentaux existent en version écrite, et possiblement plusieurs des lignes vocales polyphoniques...), et surtout pour varier le propos, les artistes ont manifestement pris un peu de licence.
L'avantage est à nouveau que le concert se passe à une vitesse folle, sans redites ni longueurs, faisant montre de toutes les configurations possibles... mais en s'écartant un peu, ai-je l'impression, des pratiques d'époque qu'un tel ensemble revendique en général de soutenir.
Si le clavecin de William Christie harmonise très traditionnellement (de belles appoggiatures tout de même, quelques jolies ritournelles, mais jamais intrusif, assez peu prodigue en contrechants si l'on compare à Béatrice Martin ou Christophe Rousset), le luth théorbé de Thomas Dunford babille avec une virtuosité inouïe, créant même des traits (mélodiques !) véloces qui relèvent davantage du répertoire soliste ; pour Myriam Rignol à la viole de gambe, c'est encore plus évident : sa variation en solo pour soutenir un air utilise des arpèges rapides qui sont en principe l'apanage exclusif de la littérature soliste – la gambe solo existe, mais dans des figures très mélodiques qui s'entrelacent avec le chant de façon plaintive, et non comme une crypto-basse d'Alberti, voire comme une Suite de Bach simultanée...
Inutile de préciser que tout cela est réalisé avec goût, maîtrise, équilibre, et un beau sens du rythme visuel, une belle science des variations et ruptures. Mais au profit d'un objectif qui n'est pas forcément celui du concert « sérieux ».
Tous les moyens (tirés de la littérature baroque, certes) me semblent mis au service du divertissement du public, et c'est très bien comme cela. Tel est le principe que je perçois ce soir : un spectacle fondé sur les airs de cour, et non un concert d'airs de cour.
4. Français « restitué » et chant lyrique d'aujourd'hui
Jusqu'ici, la seule réserve tenait à l'acoustique, pour laquelle on ne peut guère blâmer les musiciens, d'autant qu'il s'agit d'une tournée et non d'un choix de salle exclusif.
[Sinon, on aurait pu dire que cette musique n'a jamais été conçue pour un espace relativement vaste comme le Théâtre Royal. Mais elle n'a jamais été conçue pour l'écoute attentive non plus... plutôt comme une musique de fond ou une musique à chanter soi-même, donc le principe est de toute façon biaisé.]
Le reste de mon propos tenait plutôt du débat sur le choix de dispositif : j'avais envie d'entendre autre chose de plus sommaire, les airs dans leur ressassement, tels qu'écrits, mais la réussite du principe plus ambitieux des Arts Flo est assez inattaquable.
En revanche, ici, je dispose d'une vraie réserve. Qui rejoint des remarques antérieures sur l'évolution de l'esthétique du recrutement Christie : nous entendons des voix lyriques très caractéristiques du style d'aujourd'hui, très rondes, égales (pas de passage audible entre les parties de la voix), émises plutôt en arrière. Negri, Reinhold et Abadie étaient totalement dans cette perspective d'un chant très lissé et maîtrisé, en lien avec leur formation lyrique – des trois, c'est même Reinhold qui s'en tire le mieux, car elle semble avoir beaucoup progressé et rendu ses manières moins opaques (appui sur les sinus sphénoïdaux*, j'ai l'impression, pour rendre plus tranchant le son malgré son placement arrière).
* Pour se faire une bonne image de l'effet résonnant des sinus « arrière », il suffit d'entendre Alfred Deller.
D'abord, cela nous éloigne encore du principe de l'air de cour : ces œuvres sont conçues pour l'intimité et la proximité, dans des tessitures sans difficulté (même pas besoin d'utiliser le passage, donc les voix « éduquées » n'y sont pas indispensables). Les voix qui les chantaient devaient être plus proches de la variété (claires, avec un soutien musculaire moyen) que du chant lyrique d'aujourd'hui. Aussi, l'esthétique Christie d'autrefois, avec ses voix étroites et limpides (Rime, Zanetti, Fouchécourt, Rivenq...), était parfaite pour permettre plus de souplesse dans les inflexions expressives et la simplicité sans fard.
Alors que le chant très égal de ces jeunes voix bien faites perd beaucoup en expression : trop en arrière, trop artificieuses, trop homogènes. Un air de cour, c'est du badinage presque sur le mode parlé, certainement pas du belcanto. En ce sens, la pureté suspendue d'Auvity et le timbre granuleux de Mauillon étaient bien plus adaptés, même s'ils semblaient un peu retrait eux aussi, et notamment à cause de l'acoustique.
À cela s'ajoutait une erreur que je m'explique mal : pourquoi Christie a-t-il tenu à imposer la prononciation restituée du français classique ? J'ai déjà donné mon opinion sur la question : le principe est séduisant, mais il conduit à créer une étrangeté là où les contemporains des compositeurs n'en voyaient pas, et déforme les timbres, amoindrit le naturel de la parole et la clarté de l'élocution – alors même que c'étaient là les principales vertus du chant baroque tel que promu par Christie !
À l'exception d'une expérience pour Ambronay (L'Europe Galante de Campra), il l'a d'ailleurs très peu pratiquée, et à bon droit, pour quelqu'un d'aussi obsédé par les consonances du français classique ! C'était précisément ce qui faisait la différence dans son influence, et la qualité extraordinaire de son travail sur les chanteurs : ils entraient bons techniciens, ils ressortaient en torches vivantes, et cela tenait beaucoup à la formation très précise sur l'articulation du vers français.
Ajoutée à ces voix déjà plutôt mates et opaques, l'imposition du français restitué rendait assez inintelligible, sauf à une oreille entraînée, ce qui se chantait. Et comme Versailles, contrairement à la Cité de la Musique, ne fournit aucun programme de salle (sauf à acheter l'excellent programme de la saison... qui n'est pas vendu dans la salle, et jamais disponible aux entractes), je gage qu'une large part du public a dû se contenter de suivre les sémaphores scéniques. Et en toute honnêteté, heureusement qu'il y a généralement réitération des premiers mots des airs, parce qu'en une fois, il aurait été difficile de se repérer dans le déroulement de la soirée.
Cerise sur le gâteau : la réalisation en était complètement aléatoire, on entendait des « -ai » / « -oi » prononcés à l'ancienne ou à la moderne dans la même phrase, les liaisons internes étaient parfois faites à la fin du mot, parfois au début du suivant, parfois omises, parfois surajoutées (alors qu'une consonne suivait), sans qu'on puisse déceler de choix cohérent. Clairement, l'essentiel du travail n'a pas porté sur le texte. Et c'est dommage (même s'ils sont plutôt médiocres en général, dans ce répertoire).
Dans ce répertoire, et a fortiori lorsqu'on va entendre Christie, c'est quand même une déception.
Comme d'habitude, en gras, là où la rédaction de CSS tâchera de se rendre.
Exposition
- Jusqu'au 24 novembre : La mécanique des dessous, une histoire indiscrète de la silhouette, au Musée des Arts Décoratifs. À en juger par le catalogue de l'exposition, le propos sur l'évolution de la norme physique (de ses significations et de ses contraintes pratiques) a l'air tout à fait passionnant. Si le parcours est suffisamment documenté, ce devrait être très chouette.
Théâtre
- Le 10 novembre, Salle Richelieu, lecture de (mon chouchou) Bruno Raffaelli autour de la Grande Guerre.
- Jusqu'au 22 décembre : Regardez mais ne touchez pas de Gautier, un vaudeville dans un Moyen-Âge de pacotille ; les week-ends à la Comédie de la Passerelle.
- Jusqu'au 25 janvier : La Locandiera de Goldoni, au Théâtre de l'Atelier, dans une production prometteuse – même si Dominique Blanc paraît plutôt à bout de voix dans les extraits visibles en ligne.
- Du 13 novembre au 1er décembre, Pompée de Corneille au Théâtre des Abbesses.
- Du 14 novembre au 1er décembre, Sophonisbe de Corneille au Théâtre des Abbesses.
Musique
2 - Bastille - Aida (distribution A)
2 – Pleyel – Brahms, Symphonie n°4 et Concerto pour violon. Kavakos, Gewandhaus de Leipzig, Chailly.
7 - Bastille - Elektra
8 au 10 – TCE – Casse-noisette par le corps de ballet et l'orchestre du « Saint-Péterbourg Ballet Théâtre » (mais qu'est-ce que c'est que ce nom qui ne ressemble à rien dans aucune langue?). Sans doute très confit à tout point de vue, mais au moins on peut supposer une familiarité extrême avec le style.
11 – Pleyel – Beethoven, Messe en ut (avec Orgonasova et Lippert !) ; Chostakovitch, Symphonie n°6. Cleveland, Welser-Möst.
12 – Orsay (musée) à 12h30 – Quatuors de Beethoven (n°14) et de Bartók (n°1) par le Quatuor Voce (voir en particulier le bas de la page, avec les recensions du concours de Bordeaux-Évian). Encore une occasion manquée pour les réentendre en salle – notre dernière « rencontre » date de 2007 ! À chaque fois, je suis occupé à ce moment-là. Pour ceux qui peuvent, donc, c'est réellement une formation à suivre, des musiciens qui prennent tous les risques et proposent des lectures extrêmes et très originales ; je n'aime pas forcément tout ce qu'ils font, mais c'est à chaque fois assez électrisant, même avec ses outrances.
12 – Versailles (aux Menus-Plaisirs ?) à 17h30 - Conférence sur l'interprétation des Leçons de Ténèbres de Couperin. 12 – Bastille – Aida (distribution B)
Après s'être promené du côté du contexte général (Spontini de son temps et aujourd'hui) et du livret, il est temps de parler plus précisément de la musique.
Au passage, l'occasion faisant le ladre, vous pourrez voir l'œuvre dans la production actuelle du Théâtre des Champs-Élysées ce soir en direct, à 19h30, sur quatre sites :
L'occasion de vérifier les pistes proposées dans cette notule.
4. Une musique médiocre, mais partiellement nouvelle : entre tragédie lyrique et seria
Dans ce cadre peu allant, Spontini écrit une musique qui descend pour partie de la tragédie gluckiste (avec sa simplicité hiératique), mais à laquelle s'ajoute un tropisme italien évident (avec sa simplicité au service de la voix). Les airs en particulier, comparés à la tradition française, sont longs et très lyriques, confinant au belcantisme malgré des sections très dramatiques et déclamatoires. On dispose ainsi de deux traditions conjointes qui convergent vers une certaine nudité, d'où l'impression sans doute de quasi-dénuement.
Leur influence peut être simultanée, comme dans « Toi que j'implore avec effroi », l'air de Julia à l'acte II : les longues lignes destinées à flatter la voix alternent avec des éclats purement récitatifs, et la forme générale de l'air est assez mouvante, organisée par épisode – on peut le rapprocher de l'air de Philippe II dans Don Carlos de Verdi, par exemple. À l'inverse, l'air de Cinna « Ce n'est plus le temps d'écouter / Les vains conseils de la prudence » est formé sur le patron du seria de l'air classique ; on y entend un peu de vocalisation (rare en France à cette époque, pour un grand air), et des couleurs harmoniques très proches du Mozart de La Clémence de Titus ou du Grétry de Céphale et Procris.
Entre mélange et segmentation, les influences contradictoires parcourent tout l'ouvrage – sans donner une impression globale de disparité néanmoins, car le style de Spontini est formé de ces contraires qui se rejoignent dans le dépouillement.
5. Moments forts
Cela étant, il n'y a pas de véritable enrichissement des styles précédents : l'aspect général est un peu renouvelé, mais rien de profondément neuf n'affleure. J'ai déjà dit mon peu de conviction pour cette musique, aussi, au lieu d'insister sur ses manquements, je voudrais relever quelques beaux moments.
=> D'abord les airs de Julia , surtout les deux premiers (« Ô d'un pouvoir funeste... Licinius je vais donc te revoir » à l'acte I et « Toi que j'implore avec effroi » à l'acte II). Les deux suivants (« Ô des infortunés déesse tutélaire », à la fin de l'acte II, ancien hit célèbre dans sa version italienne « O nume tutelar » ; et « Un peuple entier... Toi que je laisse sur la terre » à l'acte III) sont davantage uniformément belcantistes, et m'intéressent un peu moins. Dans ces deux premiers airs, la beauté des mélodies discrètes et le geste dramatique forcent l'admiration, particuièrement dans celui qui ouvre l'acte II, grande scène qui pourrait quasiment tenir lieu de cantate.
=> À peu près tous les finals de foule (en particulier au I et au II) sont remarquablement réussis, avec plusieurs strates d'expression simultanées, une façon de faire qui est assez neuve, surtout pendant des durées aussi étendues. On en trouve des prémices dans le premier acte du Thésée de Gossec (cf. extrait sonore), mais il s'agit d'une musique ponctuelle, à usage dramatique (superposition de l'en-scène et du hors-scène), et non d'une forme musicale complète comme l'est le final. Côté italien, la chose existe depuis plus longtemps (voir les finals dans les Da Ponte de Mozart), mais ce final de foule tel que réalisé par Spontini, avec geste ample et chœurs obligés, sera l'une des caractéristiques de l'opéra romantique.
Plus étonnant encore, le début du final du I évoque l'écriture virevoltante des ensembles du Cellini de Berlioz, même si son modèle doit plutôt être à chercher du côté du buffo italien. Les ballets qui terminent chaque acte, sans être de la grande musique, ne sont pas mauvais non plus, et remplissent très agréablement leur fonction divertissante.
=> Enfin, j'aime beaucoup l'introduction orchestrale méditative de l'acte II, qu'on sent très soignée, qui cherche vraiment une couleur spécifique, évoquant la nuit et le mystère mystique – très loin des atmosphères stéréotypées de l'opéra italien, ou même des formules récurrentes de la tragédie en musique.
Les chœurs sont en général assez soignés, avec de jolies appoggiatures (petits frottements qui anticipent les accords suivants), parfois sur plusieurs accords de suite – autre trait dont l'audace se développe à l'ère romantique.
En revanche, les récitatifs ne sont pas meilleurs en vrai, toujours aussi fades, massifs et empesés. Ils ne sont sans doute pas étrangers à l'impression de longueur générale.
6. Premiers effets romantiques...
J'aurais du mal à étiqueter la Vestale stylistiquement : par tradition, on l'assimile au romantisme, et c'est peut-être la couleur qui domine... mais il reste tellement de ce qui précède, et l'ouvrage est finalement si peu différent des tragédies en musique de la fin du XVIIIe... On se trouve réellement sur la charnière, au même titre que pour les opere buffe de Rossini qui nous paraissent romantiques, mais construits et écrits très largement comme du Mozart...
À défaut de trancher un débat qui ne porte que sur des étiquettes – il y a forcément des transitions, et nous sommes totalement dedans, Fernand Cortez est déjà beaucoup plus décidément romantique, jusque dans son sujet –, je propose d'aller regarder un peu ce qui change dans La Vestale et annonce les procédés romantiques à venir.
=> Des bouts de crescendos rossiniens dans les finals. Des formules cycliques ou des marches harmoniques (même musique qui remonte la gamme par crans), peut-être prévues (les chefs le font, mais ce n'est pas noté explicitement) pour être amplifiées progressivement. Certaines sont assez longues. [Pour mémoire, Rossini a quinze ans lors de la création de La Vestale en 1807, et ne commence sa carrière scénique qu'en 1810.]
=> Beaucoup de réponses en imitation dans les ensembles, d'une façon qui n'est plus seulement classique (question-réponse, écho...), mais simultanée, superposée, beaucoup plus proche de ce qu'en font les romantiques. On en trouve un peu dans le final de l'acte I de La Clemenza di Tito (version Mozart), mais tel qu'utilisé par Spontini, il est davantage parent des Huguenots de Meyerbeer.
=> Et puis par moment, comme dans le grand duo d'amour de l'acte II, on entend des phrases parentes de Hérold (scènes amoureuses de Zampa), de Bellini (duos Norma-Adalgisa), ou même de Marschner (cantilène de l'air d'Aubry dans Der Vampyr). Plus fort encore, à la fin du II, on entend soudain du Mendelssohn (final de la Quatrième Symphonie).
Mais il y a plus significatif :
a) Solos de harpe, et non pas comme une évocation de la lyre, mais de façon purement décorative, musicale, atmosphérique – dans les ballets de fin d'acte. Là aussi, le grand opéra romantique en fera grand usage.
b) La multiplication des strates et des rythmes complexes. Le fait est particulièrement spectaculaire dans le final de l'acte II.
En rouge, des figures très asymétriques répétées pour donner l'impression d'élan, voire de frénésie : triple croche - croche pointée. C'est un rapport très inhabituel (de 1 à 6), alors que le rapport standard est de 1 à 2 (croche - noire) ou de 1 à 3 (double croche - croche pointée), très resserré et assez violent, comme une acciaccature ; par ailleurs, le rapport est généralement présenté dans le sens inverse (la longue avant la brève, pour créer une attraction vers le temps fort suivant), même si cela n'est pas absent des classiques. Ce type de figure, rarement sous forme d'un rapport aussi extrême, se trouve davantage chez les romantiques (introduction du chœur gaulois qui demande des explications à Norma, à la fin de l'opéra).
En vert, des figures de ponctuation très dynamiques, mais qui ne se trouvent pas sur le temps le plus fort (premier temps). Là aussi, un décalage peu fréquent chez les classiques.
En violet, insertions de triolets, mais qui débutent de façon syncopée (pas sur le temps), là aussi un raffinement rare.
En indigo, les parties du chœur sont totalement en quinconces, de façon ici encore très excessive par rapport à la norme.
Et la mélodie dansante et très lyrique qui apparaît sonne également très romantique. [Sans parler de l'impression rythmique générale, qui a de toute évidence fortement imprégné Rossini pour le final du premier acte de son Barbiere di Siviglia (1816).]
c) Le crescendo-decrescendo, effet typiquement romantique, dont on croise l'une des premières notations explicites, me semble-t-il – même dans Fidelio, cela se limite au crescendo, et au cours d'une mesure, pas sur un seul accord.
Vous remarquerez au passage l'entrée progressive des pupitres, même ceux considérés comme remplissant simplement l'harmonie : altos et seconds violons ont leur propre entrée solo. Il arrivait fréquemment qu'ils soient différenciés rythmiquement (chez les bons auteurs, et comme dans le final ci-dessus), moins souvent qu'ils aient un rôle autonome comme ici.
d) Des figures d'accompagnement caractéristiques, qui s'inspirent des tournures gluckistes mais les adaptent avec un aspect résolument XIXe, par exemple les fusées descendantes.
Les fusées montantes étaient fréquentes, mais les descendantes (sans être le miroir d'ascendantes) beaucoup plus rares, et l'on retrouve ici les rythmes raffinés avec le contraste vigoureux des valeurs (noire pointée couplée avec des triples croches, soit un rapport de 12 à 1 !), ainsi que l'effet syncopé. Et à l'oreille, pas de doute, on incline dangereusement vers le romantisme.
Bref, encore plus que pour le livret*, la musique, même si elle n'est globalement pas enivrante, franchit un pas très important vers le romantisme, auquel elle appartient déjà pour large part.
En cela, l'écoute de cet opéra, quelle que soit sa qualité, est passionnante.
* dont le sujet était pourtant tiré d'une pièce du milieu du XVIIIe siècle
… ou plutôt le cas particulier de Spontini, qui dispose réellement d'une identité à part – un peu comme Gluck sur l'héritage duquel on a promis de revenir prochainement par ici.
1. Écouter Gaspare Spontini aujourd'hui
Je n'ai jamais été très convaincu par Spontini, qui est tombé dans une obscurité regrettable sur le plan documentaire, mais à mon sens parfaitement justifiable sur le plan de la rationalité musicale – présenter les meilleures œuvres pour satisfaire (et faire déplacer) le public. Dans le même registre d'opéra français sérieux, il existe des œuvres bien plus abouties à tout point de vue, et le caractère assez terne du livret et de la partition justifient assez bien les coupures à mon sens.
Par ailleurs, La Vestale n'est pas du tout son meilleur ouvrage ; Fernand Cortez (1809) me paraît bien plus inspiré mélodiquement et dramatiquement ; et, sur le seul plan du charme, l'opéra comique Julie ou le Pot de fleurs (1804), réussit avec grâce (et de beaux ensembles, toujours le point fort de Spontini).
Je n'ai pas repéré pour l'heure de belle inconnue qui attendrait, baignée dans la poussière de Louvois, d'être éveillée ; mais il faut dire que parmi ses autres ouvrages sérieux de maturité (en français, puis en allemand), beaucoup n'ont jamais été enregistrés (Pélage pour Paris ; Nurmahal et Alcidor pour Berlin), et les autres l'ont été dans des conditions assez exécrables (Olimpie pour Paris, Agnes von Hohenstaufen pour Berlin) : changement de langue, prises de son pirates difficiles, interprétations méchamment hors style (façon belcanto brucknérien). Or, si l'on prive cette musique, encore très marquée par l'économie générale de la tragédie lyrique, de sa composante déclamatoire, elle sombre méchamment dans la bouillie insipide – car la densité du propos musical n'est pas calculée pour survivre seule.
Néanmoins, en les écoutant, on n'a pas l'impression qu'elles recèlent tant de bijoux cachés.
Pourtant, l'objet (et donc les soirées au Théâtre des Champs-Élysées ces jours-ci) est particulièrement passionnant pour qui s'intéresse à l'opéra français dans sa continuité.
La Vestale endormie de Jules Lefebvre, Premier Prix de Rome de peinture en 1861.
2. Genèse
Spontini naît en 1776 près d'Ancône (États Pontificaux), ce qui fait de lui un contemporain exact de Boïeldieu (1775), et le cadet de Méhul (1763) ; Gluck (1714) et Gossec (1734), avec qui il partage des caractéristiques (et même, concernant le second, une époque commune), sont d'une tout autre génération.
Comme bien d'autres compositeurs de tragédie en musique (Stuck, Vogel, Gluck, Piccinni, Sacchini, Salieri, Meyerbeer), sa formation initiale n'a rien à voir avec la France – c'est Naples, en l'occurrence. Et, écriture des grands ensembles exceptée, il ne se départira jamais de la nudité rythmique, harmonique et instrumentale du style italien.
C'est l'ambition qui le conduit à Paris, où entre les disgrâces politiques et les évolutions des demandes stylistiques, il reste des places à prendre comme compositeurs officiels pour l'Empire. Après s'être entraîné dans le genre de l'opéra comique (et avoir intrigué dans les salons), il obtient des charges (compositeur particulier de la Chambre de l'Impératrice) et peut composer pour le régime.
La Vestale s'inscrit dans cette logique : la recherche d'un renouvellement du genre de la tragédie en musique, adaptée aux souhaits politiques du moment. Cela explique possible le manque de nécessité musicale qu'on peut sentir dans cette forme nouvelle qui n'invente pas grand'chose.
La médiocrité du livret d'Étienne de Jouy s'explique assez bien également : début de sa carrière de librettiste, il a vu son texte refusé par le grand Méhul (qu'on qualifie, non sans fondement d'ailleurs, de Beethoven français – il est vrai qu'il accomplit ce saut depuis le langage classique vers un ton plus vigoureux vigueur et une musique plsu audacieuse), puis par Boïeldieu (plutôt spécialiste de l'opéra comique où il rencontrait de grands succès, mais auteur de quelques œuvres sérieuses, dont un Télémaque juste avant La Vestale, en 1806).
Mais Spontini veut réussir à s'imposer dans le genre sérieux, et l'adoption du livret tient tout simplement à l'opportunité du moment, quelle que soit sa qualité. Le succès de l'œuvre révèle ensuite qu'il avait bien pressenti la demande latente des commanditaires et du public. En plus de l'accueil triomphal de son opéra, l'Institut de France le couronne à l'époque « meilleur ouvrage lyrique de la décennie » – témoignage assez terrifiant sur le goût officiel de l'époque, mais après tout, jugerait-on le vingtième siècle à la seule aune des Nobel ?
Malgré ces réserves, il est incontestable que La Vestale apporte quelque chose de différent (« neuf » n'est pas forcément le mot juste), un ton particulier. Il suffit de comparer (maintenant qu'on en dispose au disque !) avec Sémiramis de Catel (1802), un drame d'une violence frontale assez ahurissante, dans un langage encore totalement gluckiste (en fait plus proche de Salieri, mais c'est l'esprit), qui développe des couleurs plus sombres et désespérées, fait évoluer le langage... mais reste sensiblement dans le même paradigme esthétique. La Vestale est réellement ailleurs – un univers plus vocal et itaien, d'ailleurs, donc pas forcément de façon si volontaire que cela – et des éléments nouveaux affleurent dans sa musique et son livret.
Caroline Branchu, créatrice célébrée du rôle de Julia, la vestale déchue.
3. Le livret d'Étienne de Jouy
C'est sans doute le changement le plus spectaculaire : mais où est donc passé l'intérêt pour le livret ? Cinq ans après Sémiramis de Desriaux & Catel, dans cet intervalle qui sépare la tragédie en musique (où, même médiocre, le livret reste premier) de la période du Grand Opéra, à nouveau faste pour les librettistes (Guillaume Tell du même Jouy, Robert le Diable de Scribe...), et qui contient de beaux textes savoureux d'opéra comique chez Boïeldieu ou Hérold... Eh bien, manifestement, il n'y a plus rien, comme si la manière italienne avait soudain pris possession de l'opéra français.
Malgré l'inspiration prestigieuse (tirée de Winckelmann), malgré le sujet prometteur, il ne se passe tout à fait rien : acte I, les amants s'aiment à distance ; acte II, les amants se retrouvent ; acte III, les amants attendent leur supplice. Et à peu près rien de plus, si ce n'est les prolongements infinis de ces situations – le drame dure trois heures pleines dans sa version complète.
Jouy est aussi l'auteur, au chapitre des célébrités, des Abencérages de Cherubini et de Moïse de Rossini. Et surtout de Guillaume Tell de Rossini (1829, co-écrit avec Hippolyte-Florent Bis), généralement cité comme le point de départ du genre du Grand Opéra – et il est vrai que si la langue n'est pas vraiment meilleure, la structure de cet ouvrage est beaucoup plus adroite (notamment l'ellipse de la mort de Melchtal) que la linéarité paresseuse de la Vestale.
L'époque veut cela, manifestement, car en lisant La Bayadère de Catel (… et Jouy), j'avais été frappé par l'évolution décorative du style musical (retour de balancier après la génération Gluck, comparable à ce qui s'était avec la génération Mondonville-Rameau abandonnant tout à fait les ambitions dramatiques des post-lullystes) et la « démonétisation » de la langue. De fait, quoique totalement versifié, le livret de La Vestalesonne comme de la prose.
Pour être tout à fait juste, ce n'est pas tant le texte de Jouy que l'écriture de Spontini qui ralentit l'action : il ne se passe rien, certes, mais le texte n'est pas forcément bavard en lui-même, et supporte étrangement mieux d'être lu qu'entendu.
Plutôt que d'épiloguer sur les faiblesses insignes du livret, on peut en revanche regarder de plus près la couleur des affects exprimés par les personnages : en effet, la jeune vestale Julia semble souffrir, durant toute la pièce, d'une forme de détestation de sa vie, de mélancolie persistante, au delà de son amour ; une insatisfaction profonde qui confine à l'envie de mourir, pas si éloignée du « mal du siècle ». Par ailleurs, la façon d'exalter l'amour n'est plus aussi vertueuse ; tandis que l'amour conjugal triomphe dans les grandes œuvres de la période classique : Céphale, Andromaque, Hypermnestre, et que l'amour illégitime est toujours condamné (Pyrrhus, Oreste, Phèdre, Sémiramis...), la passion violente et destructrice pour la société se trouve exaltée dans La Vestale (« au bonheur d'un instant je puis au moins prétendre », dit Julia).
Plus étonnante encore, une déclaration d'individualité assez neuve, du moins de façon aussi théorisée :
LE PONTIFE
Est-ce à vous d'expier le crime ?
Répondez, Julia.
JULIA
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Qu'on me mène à la mort :
Je l'attends, je la veux ; elle est mon espérance,
De mes longues douleurs l'affreuse récompense.
Le trépas m'affranchit de votre autorité,
Et mon supplice au moins sera ma liberté.
Qu'un héros transgresse la règle, certes, mais à l'époque classique (littéraire, puis musicale) les moteurs en sont les passions nobles ; ici, il s'agit davantage de présenter la liberté comme un bien en soi, quitte à rechercher la mort pour la trouver – et comme ici, via l'opprobre public.
De même, l'accusation de crime en exécutant la loi sonne étrangement en décalage avec la tonalité antiquisante générale, héritée de la tragédie en musique :
Après avoir été surpris par la réception tiède du spectacle (Alceste de Gluck à Garnier), me voici tiède à mon tour. Une conjugaison d'effets qui diminuaient l'impact de la soirée.
On peut voir le titre comme un écho corinthien au mythe d'Alceste ou comme un hommage à votre héros intrépide préféré, réchappé des affres de l'Amphithéâtre.
=> L'effet Gluck. Gluck est déjà très hiératique ; ce style avait nourri les fantasmes antiques, et son expression sans galanterie, presque fruste, avait bouleversé les Parisiens, en particulier lors de la création des deux Iphigénie. Ce qui restait de baroque dans Iphigénie en Aulide, ce qui relevait de la poussée dramatique constante et des orages éclatants dans Iphigénie en Tauride sont absents d'Alceste, où l'on entend davantage de grands aplats, et où se répètent sans fin les mêmes situations : acte I, Alceste décide de mourir ; acte II, Alceste va mourir ; acte III, Alceste meurt (presque). Avec à la clef les mêmes cantilènes déploratoires, les mêmes duos d'amour.
La partition ménage évidemment de très beaux moments, surtout mélodiques, en particulier quelques airs saisissants qui ont fait sa célébrité... mais rien de prégnant dramatiquement ou émotionnellement que je puisse saisir. Quand on voit ce que, dans le même style dépouillé et dramatique, on pu faire les contemporains Piccinni, Salieri, Grétry ou Gossec, je ne m'explique cet engouement exclusif pour Gluck que par la force de l'habitude (imposée à une époque – celle de Marie-Antoinette – où la pauvreté musicale n'était pas un défaut). Il est vrai qu'il est différent des autres (eux-mêmes tout à fait singuliers), mais je ne vois pas vraiment de domaine où il les surpasse ; ni ses livrets (particulièrement mauvais en général), ni sa musique (clairement moins riche, que ce soit harmoniquement ou rythmiquement), ni son sens du drame. Un peu comme le minimalisme au vingtième siècle, moins peut faire davantage, mais je ne vois pas vraiment l'impact exclusif de Gluck dans les partitions.
À l'exception d'Iphigénie en Tauride, je vois davantage en Gluck un pair de Sacchini, c'est-à-dire un compositeur assez moyen (Sacchini aussi a fait un bel ouvrage, Chimène), qui a eu dans le cas de Gluck le mérite d'être le premier à avancer son style.
Ce qui sera manifestement un livre-disque à l'image de Glossa ou Singulares (je ne peux pas me prononcer sur leur qualité, je crois que c'est une première pour Ricercar) doit paraître le 24 septembre. En principe, la collaboration avec Bru Zane promet des articles très documentés et des données inédites.
Je n'aurai vraisemblablement pas le loisir de revenir sur l'Amadis donné par les Talens Lyriques (Wanroij, Auvity, Perruche, Crossley-Mercer, Bennani, Arnould) à Versailles vendredi dernier. A quoi bon de toute façon, il a déjà été question de l'oeuvre dans ces pages, et la plupart des chanteurs aussi ont déjà été présentés. Avec un effectif largement renouvelé des Talens Lyriques (plus précis mais moins frémissant), un peu de fadeur (en grande partie à cause de l'acoustique, mais Rousset n'était pas à son meilleur, sans être indolent non plus), le continuo hallucinant lorsque Rousset est au clavecin, le choeur de Namur en petite forme, Ingrid Perruche toujours d'une liberté souveraine dans les mots (triomphant d'une voix déclinante), Cyril Auvity un brin fatigué (à cause des rhumes terribles de ces dernières semaines, ou plus structurellement à cause de son émission laryngée bizarre ?) mais toujours radieux, Hasnaa Bennani (on l'avait remarquée il y a deux ans dans sa fin de cursus comme celle qui tenait le mieux ses promesses sous la pression de la scène, et depuis elle a chanté à plusieurs reprises avec Dumestre des premiers rôles, et elle sera même l'année prochaine en solo dans les Leçons de Ténèbres de Couperin à Versailles) en bonne forme...
Or, CultureBox, qui était naguère un réservoir de reportages courts dans une interface impossible, rediffuse désormais certains concerts et certaines pièces de théâtre, disponibles très longuement (décembre 2013 !). L'adresse peut donc être ajoutée à Arte Live Web ou à Medici.tv.
On y trouvera donc une poignée de choses formidables :
=> cet Amadisversaillais, dans un son de bonne qualité et très réaliste
(il manque en revanche la chaconne bissée en entier, qui était plus assurée que la première fois) ;
=> le Triptyque de Puccini donné à Lyon ;
=> les trois oeuvres couplées, concept évoqué ici.
Pas encore essayé la Tragédie Florentine de Zemlinsky, mais je me réjouis déjà de la voir. Von Heute auf Morgen de Schönberg est une réussite éclatante, bien chantée, bien dirigée sur scène, or en vidéo il n'existait que le film (très convaincant) de Straub & Huillet. Enfin Sancta Susanna, plutôt bien chantée, pas toujours claire visuellement (munissez-vous du livret, sur le site de Chandos par exemple : il manque l'araignée, et le couple n'est pas clairement présenté, on pourrait croire que Susanna crie après un amant supposé de Klementia), mais qui assume courageusement le livret (qui réclame la nudité du rôle-titre...), et son potentiel lourdement dérangeant.
Trois oeuvres qui évoquent des aspects inquiétants et poisseux du désir, sous des formes bénignes ou paroxystiques (pour ne pas dire les deux alternativement) ; les trois sont captivantes ; le Schönberg (un bijou) et le Hindemith ne sont de plus presque jamais donnés, et le Zemlinsky, redevenu à la mode ces dernières années, est un haut chef-d'oeuvre de l'art dramatique (qui reprend mot à mot Wilde en traduction, avec quelques coupures).
Après dépouillement de la saison, le grand événement ne sera pas dû au CMBV : Herculanum de Félicien David par Hervé Niquet, le Philharmonique de Bruxelles et le Choeur de la Radio Flamande - avec Véronique Gens et Nicolas Courjal, pour ne rien gâter.
Je ne suis pas très convaincu, à ce jour, par les oeuvres de ce compositeur (aussi bien les grandes choucroutes solennelles que la musique de chambre), mais Niquet et Bru Zane nous ont davantage habitué à des révélations bouleversantes, même de gens inattendus, aussi j'y vais en appétit.
L'autre découverte, due à l'année Rameau (et encore à Niquet, que ferions-nous sans lui ?), sera un inédit, Les Festes de l'Hymen et de l'Amour (titre originel : Les Dieux de l'Egypte), un opéra-ballet héroïque à entrées - donc avec un livret forcément embryonnaire, même si Cahusac n'est pas un mauvais bougre. Je m'avoue beaucoup moins enthousiaste, ne goûtant pas le genre les livrets-prétextes, mais la scène d'engloutissement des pyramides est paraît-il particulièrement marquante. [J'ai dû mal à m'imaginer que cela apporte tellement une nouveauté fondamentale vis-à-vis de la Tempête d'Alcyone ou de l'éruption des Indes Galantes, mais je n'ai pas lu la partition, donc je ne peux pas dire.]
Opéras rares
1. Je ne reviens pas de n'avoir jamais précisément évoqué Les Danaïdes de Salieri, et j'ai prévu d'y revenir prochainement, mais l'oeuvre constitue clairement un des sommets de la tragédie réformée, très supérieure à la plupart des Gluck - à placer aux côtés d'Iphigénie en Tauride, d'Andromaque de Grétry, de Thésée de Gossec. Sa frénésie dramatique pousse à l'extrême les préceptes de Gluck, et en abandonne largement la pose immobile, même si le style hiératique du récitatif et de l'harmonie (quoique plus varié) demeure identique.
Un chef-d'oeuvre d'une intensité dramatique et musicale extrême, qu'il est heureux de pouvoir entendre dans de bonnes conditions, même s'il faut s'attendre à quelques alanguissements peu nécessaires, chez Rousset.
Distribution de feu, comme tout ce qui est programmé par le CMBV et Bru Zane, mais tout particulièrement ce soir-là : Wanroij, Velletaz, Talbot, Christoyannis, Dolié. On ne devrait pas s'ennuyer.
Désarroi d'Herminie à l'acte V : son frère Argant combat Tancrède. Avec une musique hors-scène inspirée de Thésée de Quinault & Lully, autre point commun entre les deux oeuvres. Catherine Dubosc (méconnaissable pour ceux qui sont familiers de ses Ravel) et Jean-Claude Malgoire, tiré du disque Erato capté à Aix-en-Provence.
Décor de la forêt enchantée de l'acte III, dessin à la plume, à l'encre noire et au lavis gris de Jean Berain (un peu de pierre noire et d'encre brune).
1. Retour
Petit événement ce jeudi à Versailles : depuis la production de 1986 de Malgoire et Penchenat (Aix, puis Châtenay-Malabry l'année suivante), on n'avait plus guère entendu Tancrède. Une autre version scénique à Tourcoing avec Malgoire en 2000, et une des nombreuses reprises de grands ouvrages français par Iakovos Pappas à Athènes en 2010.
Le grand public en est donc resté au disque (tout à fait épuisé, Erato oblige) pris pendant les représentations de la re-création. Disque pas totalement convaincant : à cette époque, la Grande Ecurie et la Chambre du Roy ne maîtrisaient pas complètement le style français. Le résultat reste infiniment supérieur à la redoutable Alceste parue chez Auvidis (pourtant ultérieure, et dans une distribution pourtant idéale sur le papier), et tout à fait écoutable, mais l'ensemble ne déploie pas beaucoup de séduction sonore et ne se départit pas toujours d'une certaine raideur - certes pour partie inhérente à l'écriture de Campra.
Cette audition avait donc pour vertu de faire réentendre, avec les acquis sonores stylistiques d'aujourd'hui, une oeuvre qui avait rencontré un immense succès en son temps.
2. Le livret de Danchet
Tancrède, créé en 1702 à l'Académie Royale, est une oeuvre singulière à plus d'un titre.
=> Son sujet est l'un des rares à ne pas être tiré de la mythologie antique, mais de l'imaginaire médiéval. Il n'est pas le premier, et suit en cela les modèles Amadis, Roland et Armide (1,2) de Quinault & Lully, les deux derniers étant respectivement tirés de l'Arioste et du Tasse. Un second pas est franchi avec [Scanderberg|http://operacritiques.free.fr/css/index.php?2009/05/25/1260-evolution-mentalites-scanderberg-antoine-houdar-de-la-motte-jean-louis-ignace-de-la-serre-sieur-de-langlade-sophie-arnould-jelyotte-jeliotte-jeliote de La Motte, La Serre, Francoeur et F. Rebel en 1765, qui traite d'événements récents, distants de trois siècles seulement.
Le sujet est donc déjà singulier, et Campra en tient compte dans sa mise en musique.
=> Son livret, dû à Antoine Danchet, avec lequel Campra avait déjà collaboré pour Hésione, beau succès en 1700, s'apparente aux sujets épiques, tels qu' Amadis, mais aussi Cadmus (Quinault) et Bellérophon (Th. Corneille, Fontenelle & Boileau) : malgré le tropisme habituel de la tragédie en musique (épisodes essentiellement galants et nombreuses interventions du merveilleux), son intrigue principale reste centrée autour du héros se débattant contre des forces surnaturelles. L'amour réciproque entre les deux amants principaux reste même assez largement éludé - Clorinde meurt hors scène, et Argant ne fait que révéler progressivement ce qui s'est passé.
Dans l'une des fins alternatives postérieurement ajoutées, Danchet permet cette rencontre finale entre Clorinde mortellement blessée et Tancrède désespéré, comme dans le Tasse.
=> Comme il est d'usage (à l'exception d'Amadis et de l'Alcide de Marais & Lully fils), les héros guerriers sont tenus par des voix graves (taille pour Cadmus, c'est-à-dire ténor grave ou baryton ; basse-taille pour Roland, pour Alcide dans Omphale, pour Pélops dans Hippodamie, pour Pyrrhus chez Royer...).
Cela reste néanmoins un cas minoritaire dans un théâtre qui exalte plutôt le côté surnaturel de l'aisance aiguë que le charisme des voix graves, limitées aux expressions de la majesté.
Cette remarque sur les voix graves vaut d'ailleurs pour la pugnace Clorinde, puisqu'il s'agit de la première fois qu'on entendait une voix de contralto (Mlle Maupin) sur la scène de langue française. Et de l'une des rares fois, depuis le début de la tragédie en musique (cela advient ensuite), où un bas-dessus est présenté comme une héroïne 'positive'.
=> Enfin, Tancrède ressortit au courant de la « tragédie noire » (1,2), avec ses sentiments extrêmement violents (techniquement, on pourrait parler de perversité) et ses dénouements qui n'évitent pas le vrai désespoir. Roland et Armide, c'était gentil parce que dans un cas le spectateur a surtout sympathisé avec les amoureux, dans l'autre l'enchanteresse récolte peu ou prou ce qu'elle a semé. Mais dans d'autres cas, on ne plaisante plus.
On trouve ce type de pièces très tôt, dès Quinault & Lully, avec Atys (1676) et Achille et Polyxène (1687), mais elles deviennent surtout fréquentes à partir de 1693, avec Médée de Charpentier et Didon de Desmarest. Suivent Céphale et Procris de Duché de Vancy & Jacquet de La Guerre (1694), Tancrède (1702), Philomèle (1,2, 3) de Roy & La Coste (1705), Hippodamie de Roy & Campra (1708), Idoménée de Danchet & Campra (1712), et plus tard Pyrame et Thisbé (1,2,3,4) de La Serre, Francoeur & F. Rebel (1726), Pyrrhus de Royer (1730), Scylla et Glaucus de Leclair (1746)...
Autour des figures de Danchet et Roy se dessine alors une petite période où, tandis que le goût du public plébiscite les opéras-ballets à intrigues esquissées, l'Académie produit aussi, sans grand succès la plupart du temps, des oeuvres terribles. Tancrède est l'une des rares oeuvres de ce ton qui furent bien accueillies à l'époque.
Projet de Jean Nicolas Servandoni pour deux "horizons" de toiles de fond à l'acte I, représentant des tombeaux. Préparé pour la reprise de 1729, à la plume, à l'encre brune et au lavis brun.
A cette sombre histoire d'amours impossibles déjà présente dans le Tasse (dans une façon moins mélodramatique), Danchet ajoute ce qu'il faut de vilains enchanteurs et de forêts magiques, assurant ainsi le succès de sa pièce.
J'ai beau n'aimer ni le timbre ni le style de Sarah Connolly (dans aucun répertoire, mais particulièrement dans celui-ci), on n'entend pas tous les jours des tragédies lyriques traduites !
Préparation de la production de l'English National Opera.
A Lyon, Der Kaiser von Atlantis d'Ullmann est joué au théâtre de la Croix-Rousse. Du fait de quelques services rendus par le passé, l'Opéra de Lyon, qui n'est pas à une courtoisie près, propose gentiment des tarifs à 50% de réduction pour tous les lecteurs de CSS qui le souhaiteraient. Il suffit de me le signaler en commentaires ou par courriel.
L'oeuvre, tout à fait étrange, est intéressante.
Parmi les jeudis à la Chapelle Royale de Versailles (gratuits), on trouve le 21 février des extraits de Tancrède de Campra, peut-être la plus belle tragédie lyrique du genre épique (je veux dire par là, mettant en scène un héros basse-taille). Et le 28, des Leçons de Ténèbres de Lambert et Charpentier.
Jeudi 14 à 12h30, un très beau programme de mélodie française avec des compositeurs extrêmement variés, autour de la thématique des animaux (sans doute pas mal de fables en perspective), à l'Hôtel de Soubise - où l'on trouve beaucoup de récitals de ce genre.
Enfin, le 15 à Saint-Eustache et le 23 à Yerres, l'Orchestre Pasdeloup et le Choeur Vittoria jouent le Requiem de Ropartz (l'un des plus beaux du répertoire, d'un genre apaisé, quelque part entre Fauré et Duruflé - mais beaucoup moins sucré que l'un et l'autre), couplé avec l'encore plus rare Messe Solennelle de Pâques de Caillebotte.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Saison 2012-2013 a suscité :
Découvrir deux compositeurs (très inspirés) dans un seul récital, plus quelques raretés chez d'autres compositeurs plus célèbres. Partons à la rencontre de ces oeuvres.
Fantaisie dans tous les tons de Lionel Daunais, par Hélène Guilmette et Martin Dubé.
Les risques
Quelquefois, le fait de donner un récital dans une salle permet des libertés supplémentaires : l'impératif fédérateur du disque, la nécessité d'une carte de visite ne s'y imposent pas aussi fortement, et il est possible de donner à entendre autre chose.
Projet dessiné par Jean Berain pour le décor de la troisième entrée de l'Europe Galante en 1697. Plume, encre brune, lavis brun, traces de pierre noire.
En vain avois-je fait une espèce d'apprentissage dans mes opéras, je ne me fiais pas à ces avances ; ils ne me paraissaient que des tragédies tronquées, où d'ordinaire la galanterie étouffe le grand, et qui, à l'égard du style, doivent être, pour l'avantage de la musique, bien plus près du madrigal que du pathétique soutenu de la tragédie.
D'ailleurs, je m'en suis tenu le plus souvent à des ouvrages d'une courte étendue, qui ne demandent pour l'invention qu'un premier effort de génie, dont l'imagination embrasse aisément les parties différentes, où l'on s'anime par l'espérance de voir bientôt la fin du travail, et qui par le plaisir de les avoir achevés, sans qu'il en ait coûté beaucoup, redonnent à la faveur de quelque repos, et du courage et de la force pour songer à d'autres. C'est ainsi que se multiplient jusqu'à remplir des volumes, de petites piéces, qui, pour le grand nombre, ont demandé du temps, mais dont chacune n'a coûté que de faibles efforts.
L'oeuvre, la représentation, les Arts Flo aujourd'hui, l'état général de la déclamation musicale baroque.
(Représentation du 18 janvier 2013 à l'Opéra-Comique.)
Dessin de Jean Berain (1699) figurant la tente de Marthésie, pour l'acte II de l'opéra de La Motte & Destouches, jamais redonné à ce jour. Dessin à la plume, à l'encre brune, au lavis gris et brun, et à l'aquarelle. Conservé aux Archives Nationales.
1. Préambule
Pour éclairer les impressions qui vont suivre, il faut d'emblée préciser que je n'aime pas beaucoup David et Jonathas - un des rares titres parmi les tragédies en musique qui me laisse assez froid. Parmi l'ensemble du répertoire que j'ai pu aborder (tout ce qui a été publié au disque, un grand nombre de captations radios et de partitions), il ne doit y avoir que cinq oeuvres dans ce cas (Alcide de Marais & Lully fils, Alcyone de Marais, Hippolyte et Aricie de Rameau, Jephté de Montéclair et ce David et Jonathas).
Toutes ont en commun une poétique assez sèche dans le récitatif, en général peu mélodique et surtout pourvu de courbes prosodiques assez plates, comme si la déclamation avait été négligée. Par ailleurs, malgré leur grand raffinement musical (ce sont globalement des oeuvres qui appartiennent au versant "novateur" de la tragédie à leurs époques respectives), quelque chose y manque d'évidence, de continuité, de chaleur. De beaux objets un peu froid, généralement desservis par des livrets assez atroces.
2. L'oeuvre
Et en effet, le livret du Père Bretonneau, conçu pour compléter la pièce de théâtre aujourd'hui perdue, développe des atmosphères plus que des actions. Même si les contemporains ont ressenti la musique de scène hypertrophiée de Charpentier comme un opéra (et elle s'y apparente grandement en effet), cette oeuvre fonctionne comme une sorte de divertissement géant à six entrées, où la cohérence de l'intrigue n'a pas la même nécessité ni (par conséquent) la même force que dans une tragédie en musique qui doit s'exprimer avec cohérence, seule. Chaque acte développe donc une situation, un sentiment, sans rechercher réellement l'unité ou l'urgence dramatique.
Dans ce cadre bancal pour nous qui ne disposons que de la pièce musicale, Charpentier écrit des choses réellement intéressantes, et plutôt rares à l'Académie Royale de Musique. [Car il s'agissait d'une commande du collège jésuite Louis-Le-Grand, avec ses contraintes spécifiques, et non d'une oeuvre destinée à l'Académie, où Charpentier n'a pu proposer que Médée en 1693, qui fut un échec du fait de radicalité et de son italianisme trop prononcé.] Il multiplie les scènes de déploration, avec des solos d'un format inhabituellement long (mais ce sera aussi le cas dans Médée, avec la très étendue mort de Créüse) : frustrations de Joadab à l'acte II, David se désespérant à l'acte I et à l'acte IV, Saül à l'acte III, Jonathas à l'acte IV, et la grande déploration sur la mort de Jonathas à l'acte V. Outre l'acte III, le seul à contenir un peu d'action (la folie de Saül) même si celle-ci ne change rien à la situation "immobile" qui prévaut pendant tout l'opéra, ces scènes d'affliction constituent les plus beaux moments de l'oeuvre, avec pour sommet l'acte V, d'une atmosphère funèbre et d'une virtuosité musicale qui a peu d'équivalents : c'est l'atmosphère d'Atys associée à la richesse harmonique et contrapuntique d'un grand motet.
Sur l'ensemble de l'oeuvre, malgré ces quelques beaux airs et une conduite générale plutôt convaincante de l'acte III, j'ai tendance à n'être réellement touché que par le dernier acte. L'écriture s'apparente beaucoup au Charpentier "sec", avare de mélodies et négligent en prosodie : celui qu'on trouve dans les petites formes dramatiques comme Judith ou même La Descente d'Orphée aux Enfers, et non le Charpentier expansif de Médée ou des motets (en particulier les grands motets). Dans Médée, la déclamation n'est pas extraordinairement soignée, mais le tout est compensé par une veine mélodique en permanence hors du commun ; dans le MagnificatH.73, la danse emporte tout sur son passage ; dans les Leçons de Ténèbres, l'absence de mélodie ou de déclamation fortes s'oublie grâce à la prégnance du coloris harmonique (et, dans une moindre mesure, à la variété des textures vocales) ; et le Te Deum H.146 a tout cela à la fois.
Globalement, David & Jonathas se trouve (à mon gré) sur le "mauvais" versant de Charpentier - hors Médée, il a surtout montré son talent en latin, et davantage pour des questions de couleur (Tenebrae factae sunt, Leçons de Ténèbres...) ou de virtuosité musicale (Assumpta est Maria, Magnificat H.73...) que pour ses talents déclamatoires.
Projet de Jean Nicolas Servandoni pour la conversion de saint Augustin. Dessin à la plume, à l'encre brune et au lavis brun. Réalisé en 1729 ou 1730. Archives Nationales.
3. La mise en scène d'Andreas Homoki
Reçue sans enthousiasme, mais globalement plutôt bien, elle m'a surpris par sa médiocrité. Un mot que je n'utilise pas d'ordinaire, mais :
1 => Le propos symbolique se limite à montrer des juifs en habits des années quarante et des arabes à fez, symbolisant chacun les Hébreux et les Philistins, avec un mélange dans les choeurs pas toujours facile à lire. Si c'est pour montrer que déjà à l'époque, Israël s'était fondé en s'installant sur des terres préalablement occupées, ce qui mène mécaniquement à des conflits sans fin, merci, on avait remarqué.
2 => Cette troupe, en plus d'être peu lisible, est fort mal dirigée, avec des groupes informes qui prennent de vagues de poses. Et ces costumes grisâtres sont de surcroît moches. Oui, les années quarante, c'est vieux, on avait remarqué aussi.
3 => Le concept des boîtes n'était pas inintéressant (même si Homoki en a fait depuis longtemps un gimmick), mais le fait de les faire se rétrécir systématiquement lorsque les personnages étaient malheureux finissait par devenir d'une platitude pénible. Par ailleurs, le fait de baisser systématiquement le rideau avant la fin des airs distrayait désagréablement de l'action et de la musique.
4 => Le tout était éclairé dans une lumière blanche uniforme, projetée en trois directions sur la scène (verticalement et latéralement), seule la mort de Jonathas a droit a un peu d'intimité bleutée. Conclusion, dans une minuscule boîte en sapin, avec des éclairages fixes et inexpressifs et du parasitage visuel, il devenait impossible d'adhérer vraiment à ce qui passait sur scène, qui nous renvoyait sans arrêt à l'artifice théâtral. Sans aucune contrepartie en matière de sens ou de profondeur.
5 => Le parti pris de déplacer le Prologue (Saül consultant les Enfers sur son destin) après l'acte III (folie de Saül) n'était pas nuisible, mais ici aussi, inutile. Dès les premiers actes, il est fait allusion à la jalousie et à la folie de Saül, le Prologue n'avait rien d'incompréhensible placé en tête d'oeuvre. Par ailleurs, sa véhémence produisait un effet saissant, alors que placé au milieu de l'oeuvre, il ne faisait que redire l'acte III, et créait un tunnel de parole consacré à Saül, qui semble soudainement devenir le personnage principal, avant de s'effacer à nouveau. Cela accentuait plutôt les faiblesses du livret, et les spectateurs étaient parfaitement capables de suivre sans ce changement.
6 => Les pantomimes remplaçant les ballets artificiels de fin d'acte ont toute ma sympathie. Le principe du flash-back était intéressant aussi : en exposant la jeunesse des deux amis, on donnait un peu d'épaisseur à leur caractère (qui n'est absolument pas défini dans le livret !). Néanmoins, la trivialité du propos (attaque cardiaque de la mère de Jonathas pendant que les enfants lui jouent un tour) jure assez fortement avec le ton de l'oeuvre. De même pour la scène des Enfers, amusante (multiplication des figures de la défunte, dont une est la Pythonisse), mais totalement en décalage avec l'esprit très sombre de la musique.
7 => La relation homosexuelle de David et Jonathas, dont l'ambiguïté n'était pas du tout évidente au XVIIe, mais qui l'est devenue clairement pour le public d'aujourd'hui (le livret abonde en déclarations d'amour), était soulignée avec une lourdeur (et une fadeur) assez décontenançante pour un homme de théâtre confirmé : on les laisse s'embrasser à un moment donné, et puis on est censé avoir exploré les enjeux de la chose ! Par ailleurs, j'incline à considérer que ce choix gomme précisément la spécificité de ces deux personnages, dans une relation affective "désintéressée".
Rien d'atroce, rien de scandaleux, mais pour faire moche, terne et aller plutôt dans le sens de l'affaiblissement de l'oeuvre, j'aurai volontiers échangé contre une version de concert. Le livret est déjà assez peu nourrissant sans que le metteur en scène le rende encore plus vide - à part les boîtes mouvantes, peu de choses se passent sur scène en matière expressive.
Le principe de l'anniversaire demeure en lui-même profondément stupide. Si les musiques concernées ont survécu au temps, pourquoi tenir compte de dates aléatoires, avec des années maigres (ou éclipsées par un grand nom) et des années surchargées ? Il serait, à tout prendre, plus judicieux de programmer selon des thématiques au gré des modes ou des événements politiques. Comme si l'intérêt d'une musique tenait à ce genre de contingence...
Alors que l'année 2013 va être avisément utilisée par les programmateurs pour célébrer deux obscurs compositeurs lyriques de deux nations sous-représentées dans les salles de concert, l'italien Giuseppe Verdi et l'allemand Richard Wagner, un petit coup de projecteur sur ce que les programmateurs, partant du même super-argument de l'anniversaire, auraient pu proposer au public - manière que la notion de célébration prenne plus de sens qu'en jouant exactement ce qu'on joue d'habitude.
Petite balade chez les compositeurs fêtables
John Dowland => Né il y a 450 ans.
L'immortel songwriter et luteplayer ne sera évidemment pas joué dans les hangars à bateau des grandes capitales, sauf à ce qu'un arrangeur exalté entreprenne de le massacrer galamment.
Carlo Gesualdo => Mort il y a 400 ans.
Présentation superflue ici aussi, pour le maître du chromatisme, insurpassé avant Liszt et Wagner. Evidemment, comme il n'a pas écrit de concertos, symphonies ou opéras, il est plus compliqué de faire déplacer le grand public. Mais quelques concerts avec les deux derniers livres de madrigaux seraient fort bienvenus.
Arcangelo Corelli => Mort il y a 300 ans.
Son nom n'est peut-être pas assez célèbre pour faire déplacer le public, mais sa musique plaît généralement à une très vaste frange d'auditeurs, bien au delà des amateurs de classique. Par ailleurs, l'expérience a montré que même noyé dans un gros orchestre symphonique, le résultat pouvait être convaincant. Une petite pièce en ouverture, ça ne pourrait pas faire de mal !
Jacques Hotteterre => Mort il y a 250 ans.
La figure tutélaire du traverso en France, l'équivalent local de Quantz à quelque sorte. Sa musique est comparable aussi : belle, sans être indispensable si on ne s'intéresse pas spécifiquement à l'instrument.
Johann Ludwig Krebs => Né il y a 300 ans.
Organiste fréquemment représenté dans les anthologies consacrées à la musique germanique du temps. Pas forcément très singulier, mais de la musique de qualité.
Antoine Dauvergne => Né il y a 300 ans.
Jadis surtout célèbre pour son pastiche d'opera buffa qu'il avait présenté comme la traduction d'une oeuvre d'un italien, Les Troqueurs, Dauvergne n'est pas que le compositeur de musique légère que la postérité a fait de lui. A la tête de l'Académie Royale de Musique, il a composé des oeuvres plus sérieuses. Il a déjà bénéficié de sa "résurrection" lors de la saison 2011-2012 du CMBV, avec en particulier la recréation de sa tragédie lyrique Hercule mourant - un pont très intéressant entre deux époques, une survivance des proportions et outils de la "deuxième école", dans laquelle on entend déjà des formules mélodiques plus élancées, plus ramistes, voire plus classiques.
Il y a très longtemps (au moins un lustre, je crois bien) que je ne suis pas allé voir un opéra italien du grand répertoire. Ce n'est même pas faute de les aimer, mais ils sont tellement fréquents qu'on ressent difficilement l'urgence de se précipiter quand tant d'autres choses, plus rares et plus prégnantes en salle, sont à entendre.
Ce sera l'occasion pour une petite plongée dans l'économie dramatique et musicale du belcanto, dont j'ai peu parlé jusqu'ici.
Extrait de l'acte II de cette soirée.
1. Le belcanto
En ce qui concerne le belcanto, je suis en revanche beaucoup plus réservé que sur l'opéra italien dans sa globalité : qu'il soit baroque (Haendel, Vivaldi, Hasse), classique (Haydn, Cimarosa, Mozart) ou romantique (Rossini, Donizetti, Bellini), il se fonde sur la répétition à l'infini de schémas extrêmement sommaires musicalement.
=> En matière d'harmonie, c'est du 2-5-1 ou 2-4-1 à l'infini, sans qu'on ait en contrepartie, comme dans le répertoire français ou dans le répertoire italien du XVIIe siècle, pas forcément plus riches harmoniquement, une liberté d'improvisation remarquable dans les récitatifs (du côté du continuo).
=> Les rythmes, à partir de la période classique, et particulièrement chez les romantiques, procèdent de choix extrêmement réduits, souvent de simples arpèges en croche, ou des carrures de type polonaise pour les cabalettes.
=> Tout cela n'est absolument pas compensé par un sens de la tension (comme dans le seria baroque) ou de la danse (comme chez les Français).
=> On pourrait faire le même constat de pauvreté pour Gluck, mais ce dépouillement y figure au service d'une ambition dramatique. Au contraire, dans tout le belcanto de 1700 à 1850, le livret convoque les héros les plus illustres du patrimoines pour leur faire accomplir les mêmes types d'airs obligés. Aucune différenciation, ni de de l'intrigue, ni du caractère sonore.
En réalité, la plupart de ces opéras sont de simples prétextes pour étancher la soif de spectaculaire vocal, et servir d'écrin à des interprètes d'exceptions, en faisant autant que possibe étalage de leur puple sonore, de leur virtuosité, de leur étendue et de leur éclat. Ce n'est plus à proprement parler du théâtre, ni même de la musique, on se situe dans un autre paradigme - qui, à titre tout à fait personnel, m'intéresse sensiblement moins.
2. Le belcanto romantique
Peu d'oeuvres échappent à cette malédiction. Je peux même dire qu'il s'agit de l'un des très rares répertoires où, lorsqu'on fouille du côté des compositeurs oubliés, on perd très vite l'envie d'en entendre davantage : toujours la même musique, et en général encore plus sommaire que celle de Bellini ou même Donizetti.
On peut retrancher de cette affirmation le répertoire comique, qui n'obéit pas aux mêmes règles et qui se révèle infiniment plus inventif dans les livrets, avec même quelques bijoux particulièrement précieux dans le répertoire toutes nations confondues (tel le Turco in Italia de Romani d'après Mazzolà). L'écriture musicale y est aussi plus libre, avec des moments belcantistes, mais aussi beaucoup d'ensembles, de sillabando et autres jeux de parole.
Mais pour ce qui concerne le répertoire sérieux, alors qu'il existe quantité d'oeuvres peu profondes mais électrisantes dans le répertoire baroque, qu'un certain nombre d'opéras classiques conservent une certaine musicalité (typiquement Lucio Silla de Mozart, tout à fait vain dramatiquement, mais mélodiquement convaincant)... le monde est un peu vide chez les romantiques. Essentiellement de l'étalage vocal, même pas marquant mélodiquement, et de surcroît vouant un culte au legato qui entraîne des formules et des climats à mon sens assez ennuyeux.
Non pas qu'il faille tout jeter, mais en fin de compte les oeuvres célèbres sont celles qui méritent l'attention, à commencer par Norma de Bellini, très inspirée mélodiquement et plutôt performante dans ses climats. D'autres, quoique inégales, comme Lucia di Lammermoor, contiennent des moments de grande prégnance qui justifient leur statut, ou quelquefois un livret atypique (Maria Stuarda, un petit crêpage de chignon princier involontairement fendard). Je n'évoque pas Rossini, parce que je ne goûte pas du tout son lyrisme di forza.
En revanche, du fait du cahier des charges différent, ces compositeurs réussissent souvent très bien dans l'opéra français (Guillaume Tell, Moïse et Pharaon, La Favorite, Les Martyrs...), et les adaptations italiennes (sauf pour Poliuto, l'original des Martyrs) de ces ouvrages se révèlent par conséquent considérablement plus intéressantes que les productions directement destinées à la Péninsule.
Ce n'est donc pas tant le talent intrinsèque des compositeurs que le cahier des charges qui crée de la frustration.
3. Les Puritains, une exception
Les Puritains de Bellini (1835) occupent véritablement une place à part, pour plusieurs raisons. Si bien qu'il s'agit, à mon gré, du plus bel opéra du belcanto romantique sérieux, et d'une des très belles pièces du répertoire d'opéra en général. Qui puisse s'en approcher parmi ses contemporains italiens, je ne vois guère que Norma (1831) par le même, et Il Diluvio Universale (1830) de Donizetti (musicalement beaucoup plus recherché que la norme - et d'ailleurs sur un livret inspiré à la fois de la Bible, de Byron et d'une tragédie italienne de la seconde moitié du XVIIIe siècle !).
Pourquoi ce statut particulier des Puritains ?
D'abord, un livret assez astucieux du comte Carlo Pepoli, inspiré d'Ancelot & Saintine (Têtes rondes et cavaliers). Le début de l'oeuvre, avec les personnages émergeant un à un de l'église (même si les didascalies recommandent des changements de tableau), l'organisation de duos assez originaux (récit des dernières volontés fléchies du père d'Elvira, Arturo Talbot suppliant la Reine de vivre, le duel manqué avec Riccardo Forth...), l'étrange fin reposant sur une longue supplique (Credasi misera)...
Néanmoins, ce livret n'évite pas les platitudes, en particulier son acte consacré tout entier à la description de la folie qu'il évoquait pourtant fort bien à la fin de l'acte I. Ni librettiste ni compositeurs n'avaient vraiment le choix, il s'agit d'un invariant du genre, qui permet quantité de coloratures supposées « crédibles » - puisque les folles chantent avec inspiration. Mais cela reste assez superfétatoire.
Sur cette matière-première plutôt meilleure qu'à l'habitude, Bellini parvient à créer une atmosphère d'une qualité exceptionnelle.
L'harmonie
Déjà, rien qu'au sens purement musical, il se passe beaucoup plus de choses qu'à l'accoutumée.
Il suffit de regarder les premières mesures de l'opéra, une petite fanfare qui n'a l'air de rien.
D'ordinaire, pour une musique de ce type, on se contenterait d'une cadence à deux termes (V-I), éventuellement à trois, et de les jouer sur plusieurs renversements. Ici, Bellini utilise trois tonalités différentes (même si, d'un point de vue technique, on est plus dans l'emprunt furtif que dans la modulation franche) pour une seule phrase musicale, et changera même le parcours de la suivante (alors qu'on s'attendrait à une répétition exacte).
En jaune, le V-I en ré majeur (II-V-I avec demi-cadence la seconde fois : on attend la résolution) ; en parme, un II-V-I en si mineur ; en cyan, un V-I imparfait (la tierce est à la basse). Même Verdi s'en serait tenu à un petit IV-V-I sous plusieurs renversements, avec au maximum un emprunt, et une répétition à l'identique (peut-être à l'octave ou en changeant l'orchestration) la seconde fois.
Pour ceux qui ne sont pas familiers de l'harmonie écrite (parce qu'on en perçoit tous les effets à l'oreille !), on pourrait résumer comme suit : V représente l'état de tension, et I l'état de détente. On peut alterner simplement V et I ou y ajouter d'autres termes pour enrichir le discours, et aussi les changer de hauteur pour changer la couleur. Alors que la plupart de ses contemporains en resteraient, pour une ouverture, à deux ou trois termes sans changer de couleur, Bellini fait cet effort de variété qui évite le sentiment de stagnation.
L'orchestration
Bellini utilise de façon récurrente les cors (sous forme d'appels distincts, ou pour doubler les violoncelles), ce qui donne une couleur mélancolique et suspendue très particulière à beaucoup de pages dans cet opéra.
Ce ne sont que des exemples, mais Les Puritains regorgent de ce genre de détails qui rendent, précisément, cette musique saillante, sans l'aspect gamme-à-chanter qui prévaut dans la plupart des oeuvres de ce répertoire. (L'air final de Lucrezia Borgia de Donizetti est par exemple simplement fondé sur une gamme d'ut majeur montée en escaliers sur deux octaves, c'est tout. Evidemment, ce n'est pas très marquant à l'oreille, même si c'est un bon exercice de démonstration.)
La structure générale
En plus de ces efforts d'écriture et de son immense talent mélodique (sans doute ce qui est le plus difficile à isoler techniquement parlant), Bellini réussit quelque chose que je ne crois pas avoir entendu dans un autre opéra belcantiste sérieux : créer une structure cohérente. Beaucoup de retours de musique : A te o cara, le moment de promesse d'Arturo à sa fiancée ; les fanfares (variées, mais parentes) qui évoquent les soldats puritains... et d'une manière générale une couleur un peu mélancolique, les échos ou les doublures du cor qui évoquent un univers brumeux et militaire... vraiment le climat d'une forteresse anglaise dans un temps reculé. Sans parler de l'exploitation, plus importante qu'à l'accoutumée, du mode mineur (et de sa plus grande diversité).
Cette qualité d'évocation est le point fort et la grande singularité de cet opéra : il est très rare que le belcanto italien parvienne à imposer une couleur locale, une atmosphère générale permanente, une économie structurelle pertinente.
Par ailleurs, la qualité d'accentuation se révèle elle aussi supérieure à la norme - sans forcément parler de sens de la danse, les phrasés rebondissent très bien et très naturellement, sans le caractère un peu étale ou "carré" qui est généralement entendu dans ce type d'oeuvre.
4. CSS à l'aventure
Voilà donc ce qui a motivé (allié à une interprétation qui promettait l'enthousiasme) un voyage vers le Théâtre des Champs-Elysées. Voyage en plein coeur du Paris glottophile : la salle était complètement pleine, et les glottos étant les plus acharnés de pus, le moindre recoin, assis par terre ou debout dans un angle, où l'on pouvait mieux voir ou entendre, était occupé. J'en ai même vu, assis à moitié dans le vide sur la rampe de leur loge de galerie, suivre impavides tout le spectacle.
L'atmosphère aussi était sensiblement différente de mes habitudes : chaque grand air était chaleureusement applaudi, et même sur scène, tout le monde semblait familier avec le rituel, le ténor n'hésitant pas à aller embrasser le chef après un air poignant et avant de reprendre le cours de leur terrible histoire.
Je me sens très éloigné de cette tradition, et je la regrette un peu dans une oeuvre où, justement, la continuité et l'atmosphère excèdent tout à fait celles des autres opéras du même genre ; mais sur le principe, cela se défend tout à fait dans les oeuvres à "numéros" où les chanteurs sont très sollicités et où le public souhaite exprimer sa reconnaissance après un moment réussi.
Même chose, je vois rarement les solistes saluer individuellement (alors qu'il s'agit de leur moment de rétribution, tout de même), mais ici, après un premier salut collectif, on s'est empressé de faire défiler chacun - et comme il se doit, le ténor a bien pris son temps sous les suffrages du public.
Et, bien sûr, on n'a pas échappé aux quelques crétins (très très peu, deux ou trois, mais on ne voit pas ça ailleurs) qui ont essayé de huer le chef, pour faire croire qu'ils s'y connaissaient en direction d'orchestre. Tiens, il faudra que j'essaie ça à un symposium de physique, pour voir si on me confie un labo de recherche sur les muons à charge positive.
N'allons pas par quatre chemins : cette soirée était la plus attendue de la saison francilienne, et elle a tenu toutes ses promesses.
Ayant déjà beaucoup développé les enjeux de la « quatrième école » de tragédie en musique à propos d'Amadis de Gaule de Bach, d'Andromaque de Grétry et, très récemment, d'Atys de Piccinni, je ferai plus bref cette fois, ayant projet d'aborder d'autres sujets. D'autant que, s'il fallait énoncer toutes les beautés de ce Thésée, il y aurait fort à faire.
Début de l'acte I le soir du 13 novembre : transition avec l'Ouverture et premiers ensembles. Merci à mon fournisseur ! Bien que cela soit à mon sens tout à la gloire du compositeur et des interprètes, s'il y a objection à cette publication sauvage (les démarches étant un peu longues et complexes pour obtenir une autorisation formelle), elle sera retirée instamment.
1. Attentes
Pourquoi la plus attendue de la saison ?
D'abord, Gossec, il suffit d'en juger par ses oeuvres déjà disponibles, est un maître de l'écriture musicale pure. Ses symphonies et sa musique sacrée (Te Deum en particulier) font preuve d'une science du contrepoint permanent dont je ne vois pas vraiment d'équivalent dans la période classique.
Par ailleurs, comme le laissait déjà entendre sa musique vocale profane (Le Triomphe de la République a été publié depuis pas mal d'années à présent), son don pour l'écriture déclamatoire n'est pas moindre que celle de ses plus glorieux contemporains.
Il faut ajouter à cela que Guy van Waas avait déjà donné en concert, il y a six ou sept ans, un extrait de l'oeuvre (début de l'acte V, déjà proposé sur CSS : air de Médée et duo homicide avec Thésée), qui était extraordinairement appétissant, et faisait présager (n'ayant pas pu mettre la main sur la partition) une oeuvre majeure.
Par ailleurs, la distribution musicale était assez hallucinante : Virginie Pochon (un des plus beaux français du marché), Jennifer Borghi (voix délicate qui n'a rien de la furie bûcheronne, et spécialiste de ce style musical), Frédéric Antoun (un des plus grands maîtres actuels de la voix mixte), Tassis Christoyannis (voix glorieuse mais toujours nettement dite) et dans les petits rôles, des spécialistes parmi les meilleures de leur génération, Katia Velletaz, Caroline Weynants, Mélodie Ruvio.
Quant au Choeur de Chambre de Namur, l'un des tout meilleurs pour la tragédie lyrique, et aux Agrémens de Guy van Waas, ce sont précisément des spécialistes aguerris de cette esthétique de la quatrième école, les plus grands défricheurs en la matière.
Bref, tous les paramètres étaient au vert, si bien qu'on aurait pu se déplacer de la même façon si l'oeuvre était chantée par des étudiants, ou à l'inverse si les mêmes interprètes avaient donné Così fan tutte...
Soirée un peu tiède pour différentes raisons (à commencer peut-être par le contraste avec le langage de Der Ferne Klang quelques jours plus tôt !), mais très stimulante.
La version de Beaune (plus flatteuse, et avec Auvity dans sa forme normale) est toujours disponible en ligne via Arte Live Web en cliquant ci-dessus.
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1. Oeuvre singulière
Phaëton est un opus particulièrement original dans le corpus de Lully, plus encore dans celui de Quinault, et même dans le genre de la tragédie en musique tout entier. Il suffit d'observer la place de son rôle-titre, tenu par la haute-contre, mais exceptionnellement utilisée comme un personnage repoussoir. C'est la première fois (il s'agit de la dixième tragédie en musique de Lully) que cette configuration apparaît, et elle restera extrêmement rare dans la littérature musicale du siècle à venir. Et dans certains cas, de façon moins franche (Jason est-il réellement à considérer comme négatif, étant donné que son vis-à-vis est la barbare Médée ?).
De même, la musique y montre un renouvellement et un raffinement peu communs chez Lully. Son inégalité est d'ailleurs frappante : qu'on trouve son inspiration un peu terne (Thésée, Isis) ou au contraire magistrale (Atys, Armide), la plupart de ses oeuvres sont d'une qualité assez homogène. Or, Phaëton contient à la fois les plus hauts sommets du compositeur (les deux derniers tiers du Prologue, à peu près tout à partir de la seconde moitié de l'acte II) et des pages parmi les plus lisses et vides de sa production tragique (le reste). Un peu à l'image d'Amadis, à ceci près que le livret de Phaëton est aussi tendu et brillant que celui d'Amadis est indolent et répétitif.
Dans ses moments majeurs, on rencontre bon nombre d'effets inédits : la chaconne, l'air de rien, très retorse rythmiquement ; les duos tendres de Lybie et Epaphus, modèles de virtuosité dans l'alternance des mètres musicaux ; son inspiration mélodique très évidente et assez différente de ses habitudes ; les parties très aiguës du Soleil, mais sans le caractère de douceur des autres occurrences de ce type (Sommeil & Morphée dans Atys, Mercure versant le sommeil dans Persée) ; cette fin à la fois malheureuse et souhaitée (sans l'attachement qu'on peut avoir à la figure d'Armide) ; son caractère hautement spectaculaire. Pour cette dernière raison, on l'a nommé « l'opéra du peuple » (Atys étant « l'opéra du roi »), considérant les succès très vifs que les machines de l'acte V remportaient auprès du public parisien de l'Académie Royale de Musique.
Voici ce qu'il en était dit (plus spécifiquement à propos des récitatifs d'Epaphus dans une notule de 2011 :
Le naturel extrême de la déclamation (fondé sur des mesures dont les mètres sont très changeants), sa grande inspiration mélodique, l'ampleur sans grandiloquence du geste musical, le pathétique très attachant des personnages, la beauté des couleurs harmoniques (parmi les plus raffinées de tout Lully), la variété des carrures rythmiques bondissantes, le sens inexorable de la progression dramatique, les sommets contenus dans les duos qui terminent chaque entretien... tout cela témoigne combien Lully a ici livré sa meilleure inspiration, et l'un des moments les plus élevés de toute son oeuvre.
Par la même occasion, ces deux scènes constituent également un sommet de l'histoire du récitatif français.
A la relecture des partitions, j'ai sans doute un peu exagéré, Phaëton n'a jamais le relief harmonique des grands moments d'Atys et d'Armide, mais il maintient l'exigence à un niveau moyen d'une qualité assez rare chez Lully.
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2. Différences
Etrangement, je ne ressens pas vraiment la même chose en salle qu'en retransmission, et comme pour la Médéede Haïm, ce n'est pas à l'avantage de la musique en vrai.
Peut-être la proximité dans mes oreilles d'une oeuvre aussi dense musicalement que Der Ferne Klang a-t-elle un peu altéré mes repères auditifs (petite salle, orchestre très riche, décibels généreux), et de fait l'orchestre sonne mince dans les dynamiques les plus fortes.
L'ensemble de la soirée procure un étrange sentiment de mollesse, de distance même, s'alanguissant avec la même coquetterie terne que le Rousset du milieu des années 2000, celui du creux de la vague (avec, en ce qui concerne ce répertoire, les studios de Persée et de Roland). Attention, contrairement à Haïm, la musique fonctionne tout de même la plupart du temps - la logique de Rousset me paraît souvent néfaste aux oeuvres qu'il sert, mais il n'y a jamais l'impression de fragmentation qu'on pouvait ressentir avec Haïm.
Et cela voisine avec des moments d'inspiration extraordinaires. En particulier les danses (chaconne remarquable), absolument toutes les interventions chorales (le Choeur de Chambre de Namur est bien sûr magnifique, mais mieux dirigé que jamais), de très belles réalisations au théorbe et au clavecin (du type "ritournelle", qui invente des contrechants, des introductions, des réponses - encore meilleur pour Rousset que pour Stéphane Fuget), l'usage très heureux du positif dans certains récitatifs, un acte IV qui mêle poésie et tension. Sans parler de la trouvaille du final (reprise du choeur « Ô témérité malheureuse » en decrescendo tendre et funèbre, là où Minkowski renforçait l'éclat), tout à fait bouleversante, une de ces fins qui éclairent de façon très puissante tout ce qui précède.
Dans l'ensemble, on évite donc le côté cassant qu'on pouvait reprocher au studio de Minkowski, qui ne respire pas beaucoup, et qui se montre quelquefois brutal (l'esthétique de sa chaconne se rapproche assez de celle, martiale, de Goebel pour Armide). Mais Minkowski avait pour lui, outre une distribution (très) supérieurement préparée, un sens du drame sans comparaison : sa conception du continuo est certes plus verticale (beaucoup d'accords égrenés, moins de contrepoint), mais la gestion du temps de déclamation est idéale, on perçoit sans cesse l'urgence des situations et les quantités de la langue. Aussi, son disque se dévore, et malgré ses duretés, convainc de bout en bout.
Globalement, l'intérêt de la soirée suit de très près l'intérêt de la partition : lorsque celle-ci se dérobe, il n'y a réellement plus rien (première partie de soirée assez peu palpitante) ; lorsqu'elle déploit ses beautés, sans en tirer toujours pleinement parti, Rousset la sert avec soin. Du moins à l'orchestre.
Car, comme au TCE avec Haïm, le problème le plus frappant étant l'absence de travail sur la déclamation. Les chanteurs disent leur texte sans s'appuyer sur la couleur propre de chaque voyelle, sans croquer les consonnes, sans mettre en valeur les "quantités" fortes du vers. Je distingue même (non sans horreur) des traces de couverture ! Affadir le texte, avec une musique aussi simple, aussi liée à sa qualité verbale, c'est tout bonnement se faire seppuku.
Vu la fin de mois impossible qui s'annonce, voici dès à présent les réjouissances (presque aussi insoutenables) de novembre.
Comme toujours, octobre et novembre sont les deux mois les plus denses de la programmation musicale de l'année. Je ne m'explique pas pourquoi, mais il en va toujours ainsi, les productions de raretés (en particulier les lyriques baroques et classiques) se concentrent à ce moment.
Voici donc une vaste sélection de choses à entendre. Avec quelques renvois vers des notules connexes sur CSS.
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Du 30 octobre au 17 novembre : Les Estivants de Gorki au Théâtre de la Bastille (programmation Festival d'Automne).
2 : Cité de la Musique. Schumann, Symphonies 1 & 4, concerto pour violoncelle (Nézet-Séguin / COE).
3 : Cité de la Musique. Schumann, Symphonie 3, Ouverture Manfred, Concerto pour violon (Nézet-Séguin / COE).
Le concert le plus attirant des trois à cause des couplages, la roborative et irrésistible Ouverture de Manfred, et le très étrange concerto aphoristique pour violon (une des oeuvres les plus personnelles de Schumann, mais aussi du genre tout entier).
4 : Cité de la Musique. Schumann, Symphonie 2, Ouverture de Genoveva, Concerto pour piano (Nézet-Séguin / COE).
8 : Cité de la Musique. Schubert, Symphonies 3 et 9 par Minkowski.
9 & 10 : Théâtre des Champs-Elysées. Medeamaterial de Dusapin.
De loin l'opéra le moins abouti de Dusapin, du fait du texte plus "expérimental", et du caractère sensiblement moins lyrique que dans ses autres opus. Néanmoins une oeuvre pas dénuée d'intérêt ; si j'avais le temps, j'irais !
10 : Amphithéâtre Bastille. Quators de Grieg et Delius, Quintette de Schumann (Quatuor Danel et Nelson Goerner).
Début de saison en forme d'orgie : trois tragédies lyriques (dont deux inédites), un Strauss pas trop fréquent, un superbe Tristan, les meilleurs Kurtág par les meilleurs kurtáguiens...
Corollaire inévitable, les moindres satisfactions paraissent des déceptions.
Il faut donc préciser que toutes les réserves que je serai amener à formuler portent sur un plan général, sur ce que je considère comme des erreurs de priorité ou des fourvoiements esthétiques. La valeur individuelle des interprètes (du plus haut niveau) n'est pas mise en cause, ni d'ailleurs le plaisir pris à la soirée - on peut difficilement sortir mécontent lorsqu'on entend une oeuvre fantastique très correctement jouée.
En revanche on peut être un peu frustré de ce que l'accumulation de tels moyens produise, en fin de course, l'impression de diminuer l'oeuvre plutôt que de l'exalter réellement. Et c'était le cas ce lundi.
Attentes : l'oeuvre et les forces en présence
Il en va un peu ainsi de cette Médée. L'oeuvre est, en soi, l'une des tragédies en musique les plus réussies de tout le répertoire. Et, si j'abstrais ma propre subjectivité, je la citerais peut-être comme l'exemple le plus abouti du genre tout entier, réunissant à elle seule de la déclamation ciselée, des scènes de caractère saisissantes, une qualité mélodique hors du commun, une assez grande densité harmonique, des originalités instrumentales, des divertissements courts mais marquants.
On y trouve notamment l'un des livrets les plus noirs, mais aussi des plus vigoureux dramatiquement, l'une des plus belles scènes infernales de tout le répertoire opératique, des récitatifs majestueux parcourus d'effets étonnants, le plus beau duo d'amour de l'histoire de la musique (avec, soyons, généreux, l'acte II de Tristan), et aussi l'une des fins les plus marquantes de l'histoire de l'opéra. Seul le Prologue est sensiblement moins intéressant, en grande partie à cause du texte platement explicite, Thomas Corneille ne s'étant pas embarrassé d'allusions pour brosser les souliers du souverain.
De ce fait, cette production était l'une des soirées les plus attendues, ici, de toute la saison. Avec quelques petites inquiétudes : Pierre Audi, bon metteur en scène sobre par ailleurs (le Ring à Amsterdam, La Juive à Paris), n'a jamais rendu justice à la tragédie lyrique, avec des Rameau (aussi bien Castor et Pollux que Zoroastre) particulièrement plats, déstructurés et ennuyeux ; Emmanuelle Haïm que j'aimais énormément en retransmission m'avait parue un peu placide en salle pour Hippolyte et Aricie ; Michèle Losier, intensément admirée en retransmission également, s'était révélée assez opaque et uniforme, avec une diction assez lâche, dans le Prince Charmant de Cendrillon de Massenet. Mais rien qui puisse réellement gâcher le plaisir.
En retransmission, le spectacle sonne considérablement plus convaincant qu'en salle.
Mise à jour du 10 octobre 2012 : II - présentation de la musique de Piccinni, et de l'interprétation de la soirée.
L'ensemble de ces deux notules assez longues existe également en PDF pour faciliter la consultation.
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Afin de contenter les lecteurs
impatients, voici la première partie du voyage autour de cette œuvre,
partiellement recréée les 23 et 24 septembre derniers. Agrémentée
d'extraits.
Musiciens du Cercle de l'Harmonie dirigés par Julien Chauvin : ouverture et plainte d'Atys (« Amants qui vous plaignez »). Ce n'est pas une modification de l'arrangement proposé ce soir-là (oeuvre condensée enn 1h10 de musique), Marmontel fait bien ouvrir le drame immédiatement après l'ouverture par Atys sans Idas, ce qui se défend assez bien dans le cadre d'une version déjà raccourcie en 1780 par rapport à celle de 1676. Atys par Mathias Vidal, Sangaride par Chantal Santon. Merci au spectateur qui a fourni ce matériel sonore ! Je précise toutefois que la captation, quoique de bonne qualité, ne rend pas justice à la beauté et à la cohésion des timbres en salle, et on entend, à cause de la réverbération en haut du théâtre vide (moi, j'étais placé au fond du parterre, où le problème ne se posait pas), des sortes de "scories", à l'orchestre en particulier, qui en réalité n'existaient pas dans la salle. Même chose pour l'impact des chanteurs, supérieur sur place.
Dans une salle à peu près
complètement vide (à part le parterre, de plus exigu, le théâtre
n'était quasiment pas rempli, on devait être quelque part entre le
quart et le tiers de la jauge, même les couloirs étaient déserts),
le Théâtre des Bouffes du Nord programmait une production de la
désormais rituelle association CMBV / Bru Zane, autour de la
dernière relecture de l'Atys de Quinault. Un document
passionnant.
On peut lire un commentaire sur
l'œuvre-source de Quinault & Lully ici.
1. Niccolò Piccinni
(1728-1800) en France
Originaire de Bari, Piccinni se fait d'abord, comme il est
d'usage, un nom en Italie, à Naples, puis à Rome. L'ambassadeur du
royaume de Naples en France l'invite à rejoindre Paris en 1776, sur
impulsion de la reine Marie-Antoinette, dont il devient le professeur
de chant. Sa carrière est alors déjà faite en Italie, avec des
dizaines d'opéras bien accueillis dans les différents temples
lyriques italiens : Fiorentini, Nuovo, San Carlo et Pergola à Naples
; Argentina, Valle, Dame, Capranica à Rome ; et Turin, Bologne,
Milan, Venise, Modène... Ce à quoi il faut ajouter des commandes
pour des capitales européennes comme Dresde ou Lisbonne.
Néanmoins, son succès commence à
pâtir à Rome de ceux de son ancien élève Pasquale Anfossi, et le
prestige (assez singulier en Europe) de la Cour parisienne est alors
tout indiqué pour relancer sa carrière.
On décrit régulièrement sa «
rivalité » (comme très souvent, plus une rivalité des admirateurs
que des compositeurs eux-mêmes) avec Gluck comme une seconde
Querelle des Bouffons, où Piccinni tiendrait le rôle (forcément)
de l'italien partisan de la joli musique contre Gluck, défenseur
d'un texte fort.
Il est possible qu'à l'époque le
contraste ait existé, car Piccinni dispose en effet d'une veine
mélodique plus conjointe, moins accidentée que Gluck ; mais en
regardant les partitions, néanmoins, il apparaît que la différence
entre les deux est une affaire de nuance, et certainement pas
d'opposition. Gluck paraît peut-être, vu de loin, plus sombre et
intransigeant avec ses drames, mais la comparaison des relectures de
Quinault de chacun ne me paraît pas à l'avantage du germanique.
Tous deux répondent tout simplement à un changement du goût dans
la tragédie en musique, au même titre que l'ont fait (J.-Ch.) Bach,
Grétry, Sacchini ou Salieri.
Et à mon sens, malgré ces
différences, les deux compositeurs œuvrent dans la même direction
de l'histoire musicale : la querelle des gluckistes et des
piccinnistes ne me paraît pas soulever des enjeux aussi
contradictoires et fondamentaux que la précédente controverse.
Dans ces drames, l'épure
prévaut, avec la disparition des lignes courbes, une
simplification rythmique (on préfère désormais la symétrie
à la danse). C'est aussi le temps d'une domination absolue d'un mode
majeur très lumineux (et
naïf à nos oreilles d'aujourd'hui), même pour exprimer les
tourments les plus amers - en parfaite concordance avec l'image que
la postérité a donné de la Cour de Marie-Antoinette, d'une gaîté
qui paraît naïve et superficielle, et par ailleurs sans rapport
avec la réalité du monde. Et pourtant, à l'opposé, on n'a jamais
autant aimé les grands récitatifs dramatiques violents.
Malgré les explorations de
partitions, je n'arrive pas bien à situer ''qui'' impose ce style.
Manifestement Gluck, vu les dates, mais Gluck demeure un peu à part,
moins sensible au majeur, et beaucoup moins éloquent que Piccinni ou
Salieri dans le récitatif (oui, contrairement à l'image qu'on en a)
- il semble que pour lui, le récitatif demeurait pour partie une
couture inférieur aux "numéros", un peu comme en Italie,
même s'ils sont chez lui infiniment plus écrits et intéressant. Ce
style galant et violent à la fois, commun à Piccinni, Grétry,
Sacchini, Salieri, Catel, compositeurs chez qui l'on retrouve
quasiment les mêmes formules dans le récitatif (sauf Sacchini, le
plus faible de tous ceux-là), d'où vient-il ? Peut-être justement
de Piccinni, mais je n'ai pas de réponse.
2. Jean-François
Marmontel et la dernière révision d'Atys
Il est de tradition pendant
tout le XVIIIe siècle de reprendre les livrets admirés du Grand
Siècle, et en particulier ceux de Quinault. Au début, en
conservant le récitatif de Lully (toujours considéré comme une
référence) et en récrivant les divertissements selon l'évolution
des goûts du public. Puis on récrit totalement la musique (Gluck
pour Armide, 1777), on coupe le texte pour le réorganiser en
moins d'actes (Jean-Chrétien Bach pour Amadis
de Gaule,
1779), et on finit par rectifier les vers et ajouter le texte
d'ariettes (Piccinni et Marmontel pour Roland, 1778, et Atys,
1780).
On a donc mis assez longtemps pour
oser amender profondément le livret original, peu ou prou un siècle,
ce qui est assez exceptionnel en un temps où l'on n'avait pas du
tout le même culte pour la conservation qu'on observe aujourd'hui.
Marmontel coupe donc dans le texte
de Quinault, amende quelques vers, et développe les états d'âme
des personnages.
Un exemple peut nous servir
de point de départ concret.
(Mise à jour du 1er octobre : corrections et ajout des deux récitals de L'Oiseleur des Longchamps.)
En attendant que le Klariscope
quitte
son doux sommeil, le programme du mois.
Octobre particulièrement riche, comme
tous les ans : on est au plus fort de la saison du CMBV, du
démarrage sérieux des saisons des différentes scènes...
Heureusement, ce qui m'intéresse des pièces de théâtre et du
Festival d'Automne (pas trop palpitant cette année) se trouve un peu
plus tard.
L'astérique indique une certaine
détermination des lutins.
J'en
profite pour signaler que j'ai une, peut-être deux places à vendre
(30€ l'unité, il n'y a pas de tarif inférieur...) pour Renaud
de Sacchini à l'Opéra Royal de
Versailles, le 19 octobre.
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4 - répétition du Cantate
Dominode Bernier Au
continuo. Juste pour dire que ce soir-là est déjà pris.
5 - Mélodies de Massenet par L'Oiseleur des Longchamps au Temple de Pentémont
Ces mélodies ne sont pas le meilleur de la production de Massenet (un peu gentilles), mais vu le talent de L'Oiseleur comme chanteur et comme défricheur, je me serais vraiment laissé tenté par ce concert monographique dont je viens de découvrir la tenue. J'hésite à abandonner Szymanowski, qui est finalement un peu moins rare (mais musicalement plus intéressant, il est vrai).
5,6,7,8,9 - La Cité du rêve
d'après Kubin, Théâtre de la Ville
En revanche,
attention, même la « version courte » donnée le
week-end est très longue (quatre heures sans les entractes, comme
Peer
Gynt). Sans parler des cinq heures (sans les entractes) de la
version complète. Il est recommandé d'être dans l'humeur adéquate
(et l'endurance physique indispensable), ce soir-là.
*6 - Szymanowski 1, Brahms 1 et le
Premier Concerto pour Violon de Szymanowski à Pleyel (Jansen, LSO,
Gergiev)
Super concept de la double intégrale,
qui va obliger les fans de Brahms à se bouger un peu les oreilles.
Bravo. (En plus, la Première Symphonie de Szymanowski est
vraiment accessible en plus d'être très belle.)
Le cycle se poursuit le lendemain.
Dimanche 16 septembre, première mondiale. Du fait du peu de succès à l'époque (sept représentations sans accueil favorable, pas de reprise), livret et partition ne sont pas aisés à trouver, c'était donc une exhumation complète, peu de monde dans la salle (à moitié désertée, au fil de la représentation, par les touristes fatigués) en avait déjà lu plus que le titre.
Sans vouloir abuser de superlatifs, la redécouverte de cette tragédie en musique était d'une assez grande importance, à cause d'une notable nouveauté de la musique, mais surtout en raison de la remarquable qualité générale – l'oeuvre culmine en quelques moments qui sont à placer dans le florilège restreint de la tragédie lyrique.
Revue de détail, assortie de quelques extraits sonores.
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Polyxène immolée aux mânes d'Achille, Gravure de Johann Wilhelm Baur (1703) incluse dans l'édition anglaise de 1717 des Métamorphoses d'Ovide.
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1. Les sources du livret de Fermelhuis
Il existe des doutes sur la paternité de ce lettré amateur (accentués par la qualité du poème, sans rapport avec les bricolages d'Henri Guichard pour Ulysse de J.-F. Rebel, par exemple), mais je n'ai pas pris le temps de remonter la piste de M. de S. X., il y a plus intéressant pour ce qui nous occupe.
L'avantage est que ce genre de dispute survient généralement lorsque le livret est bon !
Les antiques
L'auteur du livret se fonde sur la légende traditionnelle de Polyxène. Jadis aimée d'Achille et cause de sa mort lors de leur promesse solennelle au temple, elle est sacrifiée par les Grecs à la fin de la Guerre de Troie. C'est la version d'Euripide dans Les Femmes Troyennes et dans Hécube ; c'est aussi ce que dit Ovide, source intarrissable des tragédies en musique, au treizième livre de ses Métamorphoses :
Tout à coup, de la terre entr’ouverte surgit l’ombre gigantesque d’Achille, terrible et menaçant comme au jour de sa colère, lorsqu’il voulait tuer Agamemnon : « Grecs, partirez-vous en m’oubliant ? s’écrie-t-il ; le souvenir de ma valeur est-il mort avec moi ? Ecoutez : une offrande digne de moi n’a pas encore honoré ma tombe ; les mânes d’Achille demandent le sang de Polyxène ».
Pyrrhus s'exécute :
Les larmes coulent de tous les yeux ; la victime seule n’en verse pas ; et Pyrrhus ne frappe qu’à regret, et en pleurant, le sein qu’elle lui présente. Elle reçoit le coup sans pâlir ; ses genoux fléchissent, son corps s’affaisse sur lui-meule, et, en tombant, elle cherche encore à voiler sa beauté : dernière pensée de la pudeur.
Le sacrifice de Polyxène représenté avec tact sur une amphore d'origine tyrrhénienne conservée au British Museum (570-550 av. J.-C.).
Rémanence
Le sujet fait partie des motifs récurrents dans la littérature européenne à partir du retour des écrits grecs. Boccace l'inclut dans ses portraits de femmes célèbres (De mulieribus claris n°33, 1362), et le sujet connaît une certaine vogue pendant la Renaissance italienne et française, puis pendant le classicisme, aussi bien en prose qu'au théâtre, et ce jusqu'aux Scudéry (Les Femmes illustres ou les Harangues héroïques, 1642).
Enluminure du XVe siècle figurant le sacrifice de Boccace sur une édition de De mulieribus claris, conservée à la BNF.
Tragédies précédentes
Outre Euripide et Ovide, Fermelhuis s'inspire des transformations apportées dans La mort d'Achille de Thomas Corneille (1673). Conformément à l'usage, Th. Corneille ajoute un épisode mineur qui ne modifie pas les fondements de la légende mais étoffe sa dimension affective : Pyrrhus y devient amant de Polyxène, si bien que le meurtrier du père de la princesse soupire pour celle qui devait être l'épouse du sien, devenant ainsi le rival de son père en courtisant celle qui a causé sa mort. Autrement dit : Pyrrhus a tué le père de Polyxène, Polyxène a causé la mort du père de Pyrrhus, et pourtant Pyrrhus aime Polyxène, amour évidemment défendu par les deux ombres, et de surcroît aux frontières de l'obscénité (en tout cas pour une lecture française du XVIIe) en désirant la quasi-épouse du père.
Comme on le devine, cela ajoute un peu de tension dramatique.
Les auteurs dramatiques français, à sa suite, reprennent en choeur l'idée. Dans La mort d'Achille (1696), La Fosse (dont je reparlerai prochainement à propos de Callirhoé) modifie même la cause de la mort de Polyxène, la changeant en victime d'un coup de Pyrrhus lors d'une dispute avec Agamemnon. Dès 1687, Campistron pour Lully & Collasse avait utilisé une variante déjà présente dans les textes anciens, celle du suicide de Polyxène, désespérée d'avoir été la cause du traquenard destiné à occire Achille – mais Pyrrhus n'y apparaît pas. En revanche, dans la « suite » sans succès qu'écrit La Serre (auteur du livret de Pyrame et Thisbé de Francoeur & Rebel) pour Collasse, en 1706 (Polyxène et Pyrrhus), le suicide de Polyxène se fait, sur fond d'oracle vengeur, pour se soustraire à l'amour impossible qu'elle porte à Pyrrhus. C'est exactement la solution qu'adopte Fermelhuis.
Gravure représentant Polyxène dans l'édition originale des Femmes illustres des Scudéry, ouvrant la « Harangue de Polyxène à Pyrrhus ou Que la Mort vaut mieux que la Servitude ».
Circonstances
L'année qui précède Pyrrhus de Fermelhuis & Royer, on joue avec succès Polyxène de Jean du Mas d'Aigueberre – repris très rapidement au Théâtre Italien sous forme de parodie (Colinette). Cette proximité temporelle explique peut-être pourquoi le titre de Pyrrhus a été retenu alors que le personnage pivot du drame, celui qui suscite l'empathie, celui enfin qui reçoit les meilleurs vers et la meilleure musique... est bel est bien Polyxène.
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2. Le livret
En remontant le fil des inspirations du librettiste, je crois que l'essentiel est dit sur les choix, par particulièrement audacieux, de la matière.
Contenu
Globalement, l'action se déroule assez doucement, le poème est très correctement écrit, sans fulgurances particulières à l'exception des monologues de Polyxène au I et au V, où librettiste et compositeur (et même, ce soir-là, les interprètes) semblent s'être donnés le mot pour donner le plus vibrant échantillon de leur talent.
L'action se répartit comme suit.
Prologue semi-allégorique, où les divinités lèchent pesamment les bottes de Louis XV (à peine plus subtilement que dans Médée de Th. Corneille / Charpentier), mais on y sent déjà la tendance à la stylisation allégorique, où les grandes divinités (Mars, Minerve, Jupiter) partagent avec le public différentes conceptions « philosophiques » du monde.
Acte I : Amour impossible, Polyxène refuse d'entendre les aveux de Pyrrhus, qui la tient captive et qui est le meurtrier de son père. Acamas, ami de Pyrrhus, lui rappelle ses engagements envers Ériphile qu'il devait épouser.
Acte II : Ériphile, furieuse de l'infidélité de Pyrrhus, menace de se venger sur Polyxène si Acamas ne l'enlève pas. Celui-ci, amoureux de Polyxène, se laisse fléchir. Pendant la réjouissance des sujets de Pyrrhus, l'ombre d'Achille exige le sacrifice de Polyxène. Pyrrhus la confie à Acamas pour la sauver.
Acte III : Le peuple souhaite la mort de Polyxène, celle-ci est horrifiée de l'aveu d'Acamas qui trahit son ami, Pyrrhus souhaite la conserver près de lui, Ériphile lui rappelle ses serments, mais rejetée, elle invoque les Enfers.
Acte IV : Sous l'emprise infernale, le peuple s'entre-tue. Ériphile feint d'encourager Acamas à emmener Polyxène, puis les dénonce comme amants à Pyrrhus, qui réclame le secours de Thétis contre les fuyards – sa mamie demande en échange le sacrifice de Polyxène.
Acte V : Hésitations de Pyrrhus. Retour des deux prisonniers. Acamas se suicide en révélant le mensonge d'Ériphile. Pyrrhus veut alors s'opposer au sacrifice, mais Polyxène se suicide pour délivrer les Grecs de la malédiction d'Achille. En mourant, elle peut enfin avouer son amour pour Pyrrhus, en proie à tant de maux pour elle.
Particularités
Différence notable par rapport aux autres versions du mythe, l'action se situe en captivité en Grèce, et non sur le sol troyen – dans les version initiales, le sacrifice de Polyxène constituait une forme de purification avant le départ des Grecs victorieux. Il est vrai qu'en déplaçant la cause du sacrifice (l'amour de Pyrrhus rendant insupportable à l'ombre d'Achille la survie de Polyxène), le lieu n'était plus aussi fondamental.
Mais on peut s'amuser du fait que l'action se déroule après la mort de Polyxène chez Campistron-Lully-Colasse.
Il existe bien Éryxène chez La Serre-Colasse, mais Ériphile est semble-t-il une invention de Fermelhuis – trouvaille onomastique assez congruante pour une enchanteresse, puisque son nom signifie « l'amie de la Discorde », et que cela fait pendant avec la cause de la Guerre de Troie (la vengeance d'Éris, la Discorde, qui n'avait pas été invitée aux noces de Thétis et Pélée), la vendetta sauvage l'encadrant tout à fait.
L'oeuvre, quoique non dépourvue de sections brillantes (plusieurs triomphes de Pyrrhus avec trompettes & timbales) ou un peu galantes (en particulier le long divertissement de l'acte IV, pourtant dévolu aux conditions cruelles de Thétis !), s'apparente fortement à la « tragédie noire » des années 1690-1720, une période (où des tragédies très rugueuses alternent avec des tragédies légères et galantes en un contraste saisissant) qu'elle clôt quasiment.
Les déroulements n'en sont pas aussi durs que les parangons du genre (Médée de Th. Corneille-Charpentier, Didon de Saintonge-Desmarest, Tancrède de Danchet-Campra, Philomèle de Roy-La Coste, Idoménée de Danchet-Campra, Pyrame et Thisbé de La Serre-Francoeur-Rebel...), mais la fin laisse une impression particulièrement sombre : non seulement l'innocence de Polyxène est sacrifiée, mais de surcroît le dramaturge attend ce moment pour nous révéler que Pyrrhus était aimé en retour. La situation tient d'autant plus du coup de théâtre qu'étant tenu par une basse-taille, rôle d'habitude dévolu aux héros virils (souvent éconduits, comme Roland chez Quinault-Lully ou Alcide chez La Motte-Destouches), aux opposants ou aux pères. Rien ne prépare donc à cet aveu, vraiment étonnant pour qui n'a pas lu La Serre.
Nouveautés
J'en retiendrai deux.
D'abord l'enjambement d'acte. On cite souvent Gentil-Bernard, dans la seconde version du Castor et Pollux (1754) de Rameau (la fin de la bataille enchaîne avec l'air fameux de déploration « Triste apprêts »), mais ici, le lien est encore plus fort et moins traditionnel. On peut le comparer à ce que fait Destouches dans Callirhoé en 1712, en reprenant une thématique agitée au début de l'acte III, suite aux fureurs bachiques de l'acte II. Mais dans Pyrrhus, le « pont » entre les actes III est IV figure même dans le livret : l'invocation infernale d'Ériphile est prolongée très naturellement, dans le texte comme dans la musique, par les désordres meurtriers du peuple au début de l'acte IV. La pratique est suffisamment rare, a fortiori dans la tragédie en musique où l'on aime à voyager entre les actes (et les décors de Jean-Nicolas Servandoni ont été salués à l'époque comme particulièrement somptueux), pour être relevée.
Plus fondamental, l'oeuvre est l'un des très rares cas (je ne suis pas sûr d'en voir d'autre, spontanément) où l'on ne rencontre, à aucun moment, un couple amoureux constitué. La haute-contre (Acamas), qui aurait pu être l'amant charitable de Polyxène sous d'autres plumes, trahissant son ami le héros valeureux (comme Iphis dans Omphale de La Motte-Destouches, ou, sans lien préalable avec le héros, Médor dans Roland de Quinault-Lully) pour être aimé, est ici un repoussoir absolu, non seulement faible, mais en outre méprisé par l'héroïne – et trahi à son tour par Ériphile.
D'ordinaire, l'amour est présenté comme un absolu alternatif à la gloire. Ici, il est seulement la source de passions destructices, pour tous. Et Polyxène, la seule vertueuse, ne peut s'y abandonner qu'en signifiant son impossibilité, et seulement mourante.
Si l'on pousse jusqu'à tragédie en musique de l'ère classique, il y a bien Andromaque de Pitra et Grétry, où le fameux cercle racinien des affections ne permet à personne d'être aimé en retour, puisque ledit cercle aboutit à Andromaque. Mais précisément, Andromaque est liée par un fils en plus de son serment, et incarne une forme de responsabilité familiale très différente de la dignité de Polyxène dont le statut de jeune fille n'est pas tout à fait comparable. Et le livret d'Andromaque, adaptant jusqu'aux vers de la tragédie parlée, a cinquante ans de plus que ce Pyrrhus !
Bref, une véritable originalité, qui ne présente pas vraiment l'amour sous son jour le plus lumineux.
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Et c'est en somme un bon livret.
Oui, vous êtes impatients, lecteurs révérés, d'entendre enfin un peu de musique.
A l'occasion de la radiodiffusion du spectacle d'Aix (encore disponible sur le site de France Musique), où les Arts Florissants étaient dirigés par Paul Agnew dans quelques standards de leur répertoire (Médée de Charpentier, Les Indes Galantes) ou des compositeurs familiers (Lully), difficile de ne pas songer au moment assez particulier que nous allons vivre dans les prochains mois : l'inévitable transmission des ensembles baroques.
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1. Aux origines du mouvement
Ce souhait de retour aux instruments d'époque n'était pas neuf : Henri Casadesus écrivait pour la viole d'amour (parfois sous forme de pastiches vendus avec le noms de compositeurs « d'époque » ) dans la première moitié du vingtième siècle, et Paul Hindemith avait pris position, critiqué par Adorno, pour l'usage d'instruments d'époque. Il s'était même mis à travailler le cornet pour son propre compte.
Jusqu'alors, on jouait de loin en loin les pièces baroques (Monteverdi et Haendel, mais aussi quelquefois Lully, Charpentier ou Rameau), mais avec une esthétique romantique : les harmonisations piano ne respectaient pas les chiffrages du compositeur (j'en montrerai des exemples à l'occasion d'une autre notule) et abusaient des octaves à la main gauche, conçus pour renforcer la résonance du piano - le peu d'usage d'appoggiatures et retards dans ces réalisations rendait un son harmoniquement très dur et pauvre. Et les tempi étaient ceux, même pour les sections rapides, de cantilènes uniformément lentes, une vision hiératique qui tenait d'une sorte de fantasme sur la noblesse d'une Antiquité retrouvée - pourtant aux antipodes de ce que le principe du recitar cantando et de ses divers avatars peuvent laisser supposer.
On considérait cette musique comme le fruit d'une sorte d'époque d'apprentissage imparfaite, et on la différenciait mal, il faut dire, des nombreux pastiches (Arie Antiche) mal écrits et censés imiter ce style - en n'imitant finalement que le caractère erroné qu'on lui donnait (il serait bien difficile rendre intéressants ces arie antiche, même avec instruments d'époque).
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2. Le Compositeur et le Comte
Le souhait de Hindemith peine à se réaliser : à son retour en Europe, en 1953, il prépare une production de L'Orfeo de Monteverdi pour les Wiener Festwochen, comme il avait fait en 1944 pour Yale où il enseignait. Mais sa restitution devra pour la première fois s'appuyer sur les données visuelles et sonores d'époque. Ce n'est pas trop compliqué pour les décors, mais il peine à trouver les instrumentistes et même les instruments, surtout les plus volumineux (organo di legno, régale...). C'est alors que se produit l'étincelle : dans l'orchestre de la radio viennoise (les Wiener Symphoniker), l'intendant du Konzerthaus lui signale un jeune violoncelliste au passe-temps bizarre. Avec son épouse, il a fondé un ensemble, qui n'a même pas encore de nom, et dont l'occupation est de travailler le répertoire ancien sur ces instruments qui ne sont plus joués.
La rencontre entre les deux se solde par un marché : on prêtera à Hindemith tous les instruments de la nomenclature de L'Orfeo... mais le violoncelliste sera de la partie. Hindemith n'apprécie pas cependant la verdeur du résultat, et renvoie une grande partie de l'effectif, remplaçant immédiatement les cornettistes par des cors anglais, jugeant l'improvisation des continuistes trop fantaisistes... en tant que chef d'expérience (et compositeur soucieux d'exactitude), il désirait manifestement tout de suite un résultat professionnel. Autant il est assez facile de s'adapter à une nouvelle sorte d'orgue, autant souffler correctement dans des tubes dont la facture et la technique d'usage laissent encore à désirer demande du temps.
Du haut de ses vingt-quatre ans, le pourvoyeur d'instruments fulmine sans doute à la vue de l'anéantissement de ses préparatifs, mais l'enthousiasme de la découverte de Monteverdi pour lui - et la sagesse de la prévision des retombées pour son ensemble - l'emportent.
Ceux qui ont entendu cette soirée de 1954 ne peuvent qu'être frappés par la nouveauté étonnante, même pour aujourd'hui : les couleurs instrumentales sont totalement neuves (et assez maîtrisées), le tempo global assez vif, et si les récitatifs sont vivants, les ensembles sont réellement virevoltants, avec beaucoup de rebond. Les chanteurs, eux, utilisent des voix un peu lourdes et pas très gracieuses, sans doute décontenancés par les tessitures très basses ; peu importe, l'intérêt est ailleurs les instrumentistes se montrent non seulement très engagés... mais remarquablement justes (sauf les orgues, mal harmonisés). Même les choeurs brident leur vibrato de jolie façon.
Ces qualités de couleur, de danse, d'allant se rapprochent assez fort de ce qu'accomplira notre violoncellistes - qui n'est rien de moins que le comte de La Fontaine, passé à la postérité sous l'un de ses autres patronymes, Harnoncourt.
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3. Le temps des chefs d'ensemble
L'explosion internationale se produit, comme chacun sait, avec le studio d'Harnoncourt pour la même oeuvre, enregistré au Casino Zögernitz de Vienne, à la fin de l'année 1968. Ce qui le rend si singulier, outre l'enthousiasme perceptible de chaque musicien, le sens de la danse et du drame, l'originalité et la beauté des timbres, le soin extrême de la consonance et du geste déclamatoires... ce qui le rend si singulier, c'est à mon avis la couleur particulière des timbres, car je ne crois pas que personne ait en réalité, même Harnoncourt, rejoué L'Orfeo avec cette « vraie » nomenclature (les parties orchestrées ne sont pas indiquées sur la partition, mais on dispose de la liste des instruments présents à la création).
Et cela, c'est le fruit de quinze ans de perfectionnement technique sur instruments bizarre et de maturation de la conception du chef d'ensemble depuis la soirée avec Hindemith. La qualité des appuis, par exemple, est sans commune mesure, et va fonder toute la tradition de l'accentuation baroque jusqu'à aujourd'hui, ce sens de la danse si singulier.
Je laisse de côté les cas de Claudio Scimone, Jean-François Paillard ou Neville Marriner, qui ont été des chefs d'ensemble investis dans la promotion du répertoire ancien sur petits effectifs (bien que le troisième ait surtout joué les standards), mais leur perspective était totalement différente, et leurs réalisations n'avaient jamais le souci de la restitution, avec l'impression, pour nous depuis le futur, qu'ils sont un peu passés à côté de la cause (surtout pour les deux derniers), en ne remettant finalement rien profondément en cause. Michel Corboz, plus "avancé" dans son approche, n'avait pas d'ensemble approprié, ce qui a limité l'établissement de sa présence.
Car aujourd'hui, même les détracteurs du principe des version "musicologiques" en écoutent les moins défrisantes sans déplaisir, tant la variété de lectures permet de trouver son bonheur là où la littéralité empesée des versions "traditionnelles" ne procure pas les mêmes surprises. [Je le dis d'autant plus volontiers que sur le principe, l'authenticité est un précepte tout à fait douteux, qui n'a réussi que parce qu'il a été mis au service d'imaginations hardies, qui n'en sont pas resté là.]
Eclosent donc les ensembles que nous connaissons aujourd'hui, et qui vivent en autonomie vis-à-vis des orchestres permanents. Susceptibles par définition de changer de forme selon les oeuvres, se "prêtant" les musiciens qui circulent d'un orchestre ou d'un choeur à l'autre... un nouveau monde naît. Et les grands ensembles respectables d'aujourd'hui ont désormais une vénérable histoire :
Concentus Musicus Wien (A. & N. Harnoncourt 1953)
La Grande Ecurie et la Chambre du Roy (Malgoire 1966)
Early Music Consort (Hogwood & Munrow 1967)
Collegium Vocale Gent (Herreweghe 1970)
La Petite Bande (Kuijken 1972 - fondée pour le Bourgeois Gentilhomme par Leonhardt)
Academy of Ancient Music (Hogwood 1973, succession Egarr 2006)
The English Concert (Pinnock 1973, succession Bicket 2007)
Taverner Consort and Players (Parrott 1973, puis direction Holloway, et ?)
Musica Antiqua Köln (Goebel 1973)
La Chapelle Royale (Herreweghe 1977)
London Classical Players (Norrington 1978)
English Baroque Soloists (Gardiner 1979)
Amsterdam Baroque Orchestra (Koopman 1979)
Les Arts Florissants (Christie 1979)
The Sixteen (Christophers 1979)
Tafelmusik Baroque Orchestra (Solway & Graves 1979 - dir. Lamon depuis 1981)
The Hanover Band (Caroline Brown 1980 - dir. par chefs invités)
The King's Consort (King 1980)
Rondò Veneziano (Reverberi 1980)
L'Orchestre du XVIIIe siècle (Brüggen 1981)
Gabrieli Consort and Players (McCreesh 1982)
Les Musiciens du Louvre (Minkowski 1982)
Accademia Bizantina (1983 - dir. Dantone & Montanari depuis 1996)
New London Consort (Pickett - 1985 ou un peu plus tôt)
Concerto Köln (sans chef 1985)
Il Giardino Armonico (Pianca & Antonini 1985)
Orchestra of the Age of Enlightenment (sans chef 1986)
Freiburger Barockorchester (sans chef 1987)
Anima Eterna Brugge (Immerseel 1987)
La Simphonie du Marais (Reyne 1987)
Le Concert Spirituel (Niquet 1987)
Das Neue Orchester (Spering 1988)
Europa Galante (Biondi 1989)
I Sonatori della Gioiosa Marca (sans chef - fin années 1980)
Collegium Musicum 90 (Hickox & Standage 1990)
Bach Collegium Japan (Suzuki 1990)
Les Talens Lyriques (Rousset 1991)
Academia Montis Regalis (sans chef 1994 - plus récemment De Marchi chef permanent)
I Barocchisti / Ensemble Vanitas (Fasolis 1995, à partir de l'ancienne Società Cameristica di Lugano fondée par Loehrer qui adorait massacrer le répertoire archaïque, au début des années 50)
Les Agrémens (1995 van Waas depuis 2001)
Orchestre Baroque de Venise (Marcon 1997)
Le Concert d'Astrée (Haïm 2000)
... et quelques autres. Il en manque et je n'ai pas non plus cité les plus récents (dont l'avenir public est incertain), ni les plus petites formations.
Dans cette liste, un seul chef sûrement établi a laissé la main (Pinnock), d'autres ont brillamment rebondi après des périodes où ils incarnaient les has-been à la technique précaire (Malgoire, Kuijken). Il est amusant de noter que l'accomplissement médiatique ou discographique est assez décorrélé de la date de création : Malgoire, Koopman, Pinnock, Gardiner, Biondi, Haïm ont immédiatement été célébrés, alors que Goebel, Reyne ou Niquet ont eu une période d'apprentissage relativement anonyme assez longue...
La plus grande tragédie étant celle de Gian Piero Reverberi, qui n'est plus tout à fait le même depuis qu'il fut électrocuté par une lirone, lors d'une répétition de La Tancia de Francesca Caccini.
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4. La situation actuelle
A quelques très rares exceptions près, comme l'arrivée tardive d'un chef aimé des producteurs (Bruno Weil comme chef invité de Tafelmusik, Ottavio Dantone ou Guy van Waas pour leurs ensembles respectifs), on constate que les choses sont telles qu'elles ont débuté. A part Leonhardt qui est récemment parti (mais était retiré depuis longtemps), King (dont la carrière a été brisée suite à son incarcération, mais qui est toujours présent), Pinnock (qui, lui, s'est arrêté), tous sont là, plus présents que jamais (même Kuijken, du fait des menaces sur son ensemble, de nombreuses rééditions, de ses essais comme chef d'orchestre, etc.).
Presque tous. La transition a débuté en Angleterre : Richard Egarr a succédé en 2006 à Christopher Hogwood, Harry Bicket en 2007 à Trevor Pinnock. Le premier ensemble n'a plus du tout la même place internationale, et concernant le second, il était même considéré comme dépassé dès les années 90. Mais n'ayant pas beaucoup d'occasion de l'entendre ni même de retours, il difficile d'en tirer des conclusions, en fait.
Richard Hickox, lui, est resté jusqu'à son décès en 2008 à la co-direction, avec le violoniste Simon Standage, de Collegium Musicum 90, ensemble surtout célèbre pour ses disques, dont je n'ai plus aucun écho depuis... Pas de site officiel, pas de mentions de concerts... Difficile également de se prononcer sans plus ample information - et à plus forte raison, impossible de parler de l'évolution politique ou musicale de la formation.
Quant à Andrew Parrott, il a tout de bon été s'engager ailleurs (depuis 2000 chez les vénérables London Mozart Players, où son profil fait figure de révolutionnaire, succédant à Jane Glover et Matthias Bamert), ayant cédé la place avant les années 90. Là encore, n'ayant guère de nouvelles de son ensemble (existe-t-il encore ?), comment épiloguer ?
Aucun de ces ensembles, de toute façon, n'était sur le devant de la scène à l'époque de sa succession, cela ne répond donc pas vraiment à notre interrogation initiale.
D'où une vraie question : comment ces ensembles, parfois très collaboratifs, parfois très hiérarchisés, mais dans tous les cas à la fois prestigieux et fragiles, gèreront-ils le retrait de leurs fondateurs ? Beaucoup d'entre eux sont assez âgés, et pourraient souhaiter passer le flambeau prochainement. Considérant que la compétence n'est pas forcément dans ce cas le premier critère de choix, et que même la compétence ne serait pas unanimement reconnue, comment réagiront les musiciens (de façon aussi bien "politique" qu'artistique), comment réagira le public à une inévitable évolution de l'identité de ces ensembles ?
Je suis très curieux, et en même temps pas complètement rassuré, de songer aux changements qui peuvent survenir.
Il est évident que certaines personnalités ne seront vraiment pas remplaçables (Harnoncourt, Gardiner, Christie, et plus tard Minkowski) pour leurs talents de découvreurs, d'innovateurs, de pédagogues, de musicologues, d'interprètes, de chefs d'ensemble ou d'orchestre... sans eux, tout se passera peut-être très bien, mais autrement. Et personne ne sait comment ce type de formation peut réagir lorsqu'elle est soumise à un changement de chef : aucun de ces ensembles n'a fait l'expérience de se séparer complètement de son chef privilégié. Celui qui a formé le son, défini les répertoires, ménagé l'équilibre des personnalités (au besoin en imposant la sienne par-dessus toutes les autres)...
Comment évolueront donc les musiciens avec une nouvelle direction, il est impossible de le prévoir.
Hippolyte & Aricie constitue le premier essai à l'opéra d'un compoiteur cinquantenaire, mais disposant d'une longue carrière théâtrale à venir. Sa réputation est flatteuse dans les histoires de la musique, et souvent chez les amateurs du genre. Je me garderai bien de porter un jugement sur les goûts de ces derniers, en revanche pour ce qui est de l'histoire, c'est à tort et à raison.
Incontestablement, lorsque cette oeuvre apparaît sur la scène de l'Académie Royale de Musique, le 1er octobre 1733, elle rompt avec tout ce qui pouvait être entendu jusqu'alors. Le succès est considérable, et les remaniements par Rameau durent jusqu'en 1757, tandis que les reprises se poursuivent tout au long du XVIIIe siècle.
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2. Une musique inouïe
Il faut se référer d'abord à cette notule sur le sens du mot italianisme dans la France musicale du XVIIIe siècle pour constater un peu où l'on se trouve à cette date.
Il existe déjà des poussées d'italianisme chez les compositeurs, controversées chez le public et la critique pour des raisons de chauvinisme plus que de goût - il suffit d'observer quels opéras, en dépit de ces critiques, ont progressivement eu le plus de succès...
C'est-à-dire, pour simplifier à l'excès la chose, qu'on y trouve des airs ornés plus virtuoses (ce que nous entendons volontiers aujourd'hui par italianisme à l'opéra), mais aussi une orchestration plus inventive et beaucoup plus d'audaces harmoniques.
Tout cela se rencontrait depuis longtemps, dès Médée de Charpentier (1693), Alcyone de Marais (1706), le Premier Livre de Cantates de Clérambault (1710), Idoménée de Campra (1712), les Leçons de Ténèbres de Couperin (1714)... Etonnamment pour nous, le genre galant avec ses danses omniprésentes et ses intrigues-prétextes (typiquement les opéras-ballets ou les tragédies galantes comme Omphale de Destouches) n'était pas du tout assimilé à l'Italie, mais bien au génie français, et il est exact que ce modèle provenait bel et bien de la Cour française.
Toutefois, pour Hippolyte & Aricie, un saut qualitatif considérable se produit.
Dessin de Jean Berain pour le Prologue d'Aricie, opéra de Louis de La Coste sur un livret de l'abbé Pic (1697).
=> Ornements : Les nombreux airs de caractère se multiplient, mais leur tonalité reste très française, avec une vocalisation plutôt limitée en longueur de souffle, et surtout appuyée sur les mots-types ("volez", "triomphez"...). C'est plutôt l'Amour qui fait des coloratures, et les scènes pittoresques sont celles de bergers ou de chasseur. Dans la pure tradition française, l'innovation n'est pas ici.
De même, au passage, pour le goût du décor, avec les contrastes spectaculaires entre le temple, les Enfers, le palais, la mer, la forêt... Le goût pour le Deus ex machina (présent à chaque acte !) est aussi très habituel de cette veine galantes qui débute en fait avec L'Europe Galante de Campra & La Motte (1697), simultanément avec la présentation de tragédies au langage musical plus italien et au contenu dramatique beaucoup plus sombre (cf. Philomèle de La Coste & Roy).
Ligne autonome des bassons dans Médée de Charpentier (Ballard 1693) et Hippolyte & Aricie de Rameau (édition manuscrite de 1757).
=> Orchestration et rythmes: Le goût italien avait déjà consacré le principe de soli autonomes du chant (et simultanés), mais Rameau pousse loin les alliages de timbres. Il est en particulier le premier compositeur en Europe à donner cette place autonome au basson : sur les partitions, il est désormais noté indépendamment de la basse continue, et peut disposer de solos (typiquement Tristes apprêts dans Castor & Pollux, où il tient la ligne mélodique à l'orchestre). Pendant l'acte des Enfers, il a même un rôle d'accompagnement et de coloration très important en solo. Ce n'est pas non plus une nouveauté complète (on trouve, ponctuellement, cette ligne indépendante).
Par ailleurs, Rameau multiplie et perfectionne les figuralismes sonores des événements climatiques, en particulier les tempêtes, en développant les intuitions de Marais dans Alcyone (1706) et en inventant d'autres procédés d'imitation du réel.
D'une manière générale, le goût pour les traits et fusées caractérise Rameau, beaucoup moins homophonique et massif que ses prédécesseurs, ouvrant réellement la voie à toute la suite du XVIIIe, au moins français.
Fusées ramistes à l'acte II d'Hippolyte & Aricie de Rameau dans l'édition de 1757.
=> Harmonie : C'est ici que Rameau fait le pas décisif. Même si la couleur harmonique peu paraître, à l'oreille, homogène et un peu stéréotypée comme chez ses devanciers, Rameau pousse en réalité très loin les innovations : les modulations sont fréquentes (alors qu'elles se faisaient généralement seulement entre sections / scènes / numéros), les audaces assez considérables (retards de septième et de neuvième, quintes augmentées passagères, voir en particulier le second trio des Parques).
Extrait du second Trio des Parques, à l'acte II. Edition Ballard 1742.
En fin de compte, Rameau, par l'accumulation de nouveauté, produit quelque chose de très différent et par son succès projette réellement l'opéra français dans un nouveau paradigme, où le souci de la prosodie le cède à l'éclat instrumental.
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3. Un livret redoutable
Le livret de Simon-Joseph Pellegrin a une vertu incontestable : il propose ce qu'on attendait de lui, un support à machineries spectaculaires. On ne compte plus les décors admirables, les descentes de dieux, les monstres effroyables, les scènes de caractère avec leur lot d'accessoires.
Pour faire bonne mesure, il permet même, au milieu de la tragédie domestique de Phèdre, d'aller un peu taquiner la Tisiphone aux Enfers.
Projet de Jean Berain pour le Palais de Pluton à l'orphique acte III du Carnaval de Venise de Campra sur le livret de Regnard.
Bref, un support idéal pour une musique qui se mêle avant tout de créer du climat, de la couleur, de l'effet. De ce point de vue, Rameau inaugure une particularité de la musique française qui éclatera tout particulièrement à partir de la fin du XIXe, lorsque les Français opposeront au goût de la forme celui du climat, où la musique n'est pas soumise à la logique d'un discours, mais à celle d'une évocation. Debussy contre Mahler.
Sur la qualité littéraire et dramatique, en revanche, ce livret offre une succession de caractères fantomatiques, de vers platissimes, de clichés épuisés, de tunnels de parole, de dialogues sans substance. Si bien qu'à la fin de deux heures et demie de théâtre, on a l'impression de ne connaître aucun personnage, de n'avoir rien vu se passer, et on peine à comprendre pourquoi cette débauche d'énergie de l'Autre Monde pour une histoire qui ne mériterait même pas mention dans l'omnisciente Bibliothèque d'Apollodore.
Outre que l'ensemble est assez mal écrit et très artificiellement collé, toutes les articulations psychologiques sont incompréhensibles (même avec le support de la scène, je me perds à chaque fois dans les répliques mal synchronisées des refus d'Hippolyte), alors qu'on s'étend en bavardages inutiles et contradictoires chez les suivants de Diane (qui défendent l'Amour).
Je ne m'étendrai pas plus avant à propos des faiblesses du livret de l'abbé Pellegrin, ne trouvant pas un intérêt énorme à démontrer la vacuité de la chose... mais si des lecteurs ont envie d'en débattre plus précisément, ce sera volontiers. Promis, je ne prendrai pas l'original de Racine comme argument.
Le plus intéressant est en réalité de constater, à quelque temps de la Querelle entre Anciens et Modernes, la christianiformisation avancée du panthéon antique : l'Amour incarnant au moins autant la Charité que les passions érotiques, Diane présidant à la chasteté au sens de la tempérance matrimoniale, le Destin interventionniste (hérésie !) représentant la Providence, etc.
Cette tendance à l'assimilation des divinités antiques aux valeurs chrétiennes trouvera son apogée chez Rameau dans le Zoroastre de Louis de Cahusac, où le rôle-titre tient le rang d'une sorte de Christ cryptique qui serait relu par les Maçons.
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4. Légitimité scénique
Considérant personnellement cette oeuvre comme assez moyenne, alternant quelques moments spectaculaires (les Parques !) ou séduisants (l'ensemble de la chasse), culminant dans les superbes duos et ensembles de l'acte IV, j'admets cependant tout à fait qu'elle tient un rang particulier dans l'histoire de l'opéra français.
Pas à cause de Racine, dont il ne reste plus rien : entre les vers de mirliton et le théâtre à machine, il serait difficile de trouver un point commun, à part la loitaine subsistance du personnage de Phèdre, de toute façon complètement vide de substance.
Mais musicalement et esthétiquement, on se trouve à un point de fracture que l'adhésion du public a rendu irréversible.
Batteries de cordes à l'italienne et fusées dans la partition d'orchestre d'Hippolyte & Aricie (édition de 1742 publiée par Jean-Christophe Ballard).
Ayant lu les propos très engageants d'Ivan Alexandre sur sa conception de la mise en scène, faisant écho à ce qu'on a pu dire ici même sur le caractère inspirant de l'authenticité, mais absolument illusoire (n'ayant pas lu les mêmes livres ni écouté les mêmes musiques, n'écoutant pas l'oeuvre dans l'effervescence, etc.), avec beaucoup de finesse d'ailleurs - on tenta de se confronter scéniquement à l'oeuvre.
D'autant que la légendaire production de Gardiner et Pizzi (Aix 1983) qui disposait de magnifiques organes (Yakar, Norman, Aler, van Dam, Bastin !) était jouée à un tempo impossible, avec une mollesse du récitatif et un statisme de la direction d'acteurs qui ne permet pas de juger des qualités dramatiques éventuelles de l'oeuvre.
La saison scénique, malgré sa (relative) limite en nombre de titres, fait le choix de l'originalité de façon assez impressionnante : sur dix productions, trois premières mondiales (toutes belges et en français) et deux oeuvres pas très fréquemment jouées en Europe. Et les autres oeuvres n'étant pas les Da Ponte, ni la Trilogie verdienne, ni Tosca, on ne peut que se montrer admiratif.
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Raretés absolues :
Grétry, L'Officier de Fortune
Malgré son titre, il s'agit d'un drame (sur un livret de Favières en trois actes) et non d'un opéra comique, ce qui peut produire quelque chose d'intéressant.
Grétry, Guillaume Tell
Une oeuvre inégale (les parties d'enfant, déjà éprouvantes par nature, sont écrites de façon particulièrement nunuche) mais qui contient de considérables beautés (l'air d'imprécation de Guesler !).
On bénéficie d'une distribution de feu : Anne-Catherine Gillet, Marc Laho, Lionel Lhote !
Et une grande interrogation pour Claudio Scimone à la direction... Scimone aujourd'hui, avec un orchestre traditionnel et dans du Grétry, voilà au moins trois grandes questions !
J'ai assez envie de me déplacer à Liège pour l'occasion, si aucune retransmission n'est prévue.
Une grande nouvelle, la parution (le 20 mars dernier, mais cela avait échappé à la vigilance korrigane) du Paradis Perdu de Dubois, sous forme de disque officiel (chez Aparté, distribué par Harmonia Mundi).
Il s'agit d'un jalon essentiel de la discographie de Dubois, et même de l'oratorio français. On avait dit quelques premières impressions (avec extrait sonore) sur cette oeuvre à partir de la bande radio (abondamment réécoutée depuis).
Par rapport à la captation France Musique, on entendra un "volume" sonore assez réverbéré - peut-être beaucoup par rapport au format chambriste de l'orchestration d'Olivier Schmitt, l'oeuvre n'étant pas destinée à la liturgie. [1]
En revanche, on y percevra bien mieux le détail des timbres de l'ensemble instrumental, si bien qu'il est possible qu'on y gagne.
L'exécution demeure sensiblement autant digne d'éloges qu'à Montpellier, en particulier Alain Buet qui assume remarquablement son rôle de Satan mélancolique quoique sans compassion, et Mathias Vidal, dont les compositions sont toujours de premier intérêt (et dont la voix se révèle particulièrement phonogénique).
A signaler, une belle recension sur cette page (où figurent d'autres extraits, cette fois tirés du disque).
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Egalement, à propos de grande nouvelle, on annonce la parution prochaine chez Glossa de Sémiramis de Catel (1802), un sacré chef-d'oeuvre profane - au point d'intersection entre la fin de la tragédie lyrique et la victoire progressive du sentiment sur la forme.
Notes
[1] Sa création a eu lieu au Châtelet, en 1878, un bon lustre en aval de sa composition.
On avait déjà entrepris un projet semblable par le passé, en regroupant par compositeur et en commentant les enregistrements existants. L'écueil étant que le choix entre tragédie lyrique stricto sensu et ballets ou comédies d'importance n'était pas toujours très facile à justifier.
Cette fois, c'est une liste chronologique, qui indique la totalité (ou peu s'en faut) des tragédies lyriques (j'y ai inclus aussi certaines comédies ambitieuses ou ballets importants, et à la fin de la période certaines oeuvres de même style mais avec dialogues parlés) publiées au disque à ce jour. S'y trouvent aussi quelques oeuvres jamais redonnées mais importantes (comme la fondatrice Pomone, ou des succès considérables comme Issé de Destouches & La Motte, Thétis et Pélée de Collasse & Fontenelle et Les Festes Vénitiennes de Campra & Danchet), et d'autres qui sont simplement appétissantes.
Le but ? Pouvoir évaluer ce que l'on peut écouter pour ceux qui n'ont pas encore épuisé l'offre discographique ; pour les autres, mesurer l'exploration respective des différentes périodes.
Il s'avère que le résultat est moins déséquilibré en faveur du premier siècle de tragédie lyrique (avant 1780, donc) que je l'aurais cru - évidemment, il en va tout autrement si l'on compte le nombre de versions.
LÉGENDE :
|*** : commercialisé
|** : bande radio ou vidéo
|* : lu en partition
Entre parenthèses figurent le nombre d'enregistrements commerciaux, puis de représentations captées, enfin de représentations vues. Je n'ai pris en compte dans ces deux dernières catégories que ce à quoi j'ai pu accéder moi-même, sans quoi la liste serait bien plus longue sans que je puisse répondre à d'éventuelles sollicitations...
Successivement Herminie d'Arriaga (absente de l'album discographique) et Ariodant de Méhul (pour la maîtrise suprême de l'instrument).
Ebloui par le premier volume qui reprenait les moments-cultes de la tragédie lyrique (les monologues d'Armide, "Tristes apprêts", la fin du III de Scylla & Glaucus...), très favorable au deuxième (dont le programme beaucoup plus rare était aussi structurellement moins intéressant, le classicisme ayant livré des tragédies plus lisses, aussi bien pour la musique que pour le livret), je suis sous l'emprise persistante de ce troisième volet, le plus virtuose de tous. Il s'agit, je crois, du plus beau récital d'opéra que j'aie jamais pu trouver au disque.
Une fois qu'on a posé cela, on peut regarder de plus près, en s'appuyant aussi bien sur le disque que sur les représentations de Lucerne (le 14 août 2011, avant la parution du disque) et de l'Opéra-Comique (10 avril 2012). [Je n'ai pas pu entendre les soirées d'Aix, Venise, Toulouse et Metz.]
Pour le centenaire, le Théâtre des Champs-Elysées propose une saison particulièrement généreuse. Je risque fort de ne pas m'y rendre du tout cette saison-ci, alors que c'était la salle que j'avais le plus fréquentée il y a deux ans.
Mais la saison prochaine est particulièrement riche, à commencer par le concept sympathique de la triple Médée. Il faut supporter celle de Cherubini (en version française, ce qui est déjà mieux que dans la version noyée de récitatifs très médiocres et uniformes), mais en raison de son spectaculaire vocal, elle trouvera facilement son public. Qui n'est pas forcément le plus enclin à s'enthousiasmer pour les sacrilèges du profane Warlikowski - je n'ai pas encore vu la captation bruxelloise, mais il paraît que l'ensemble était tout de même scéniquement réussi.
Même s'il s'agit (et d'assez loin à mon sens) de l'oeuvre scénique la moins intéressante de Dusapin, Medeamaterial n'est pas un choix absurde.
L'enthousiasme, en réalité, vient surtout de la programmation du chef-d'oeuvre de Charpentier, l'une des plus grandes tragédies lyriques jamais composées - même si je redoute ici que Pierre Audi y fasse les mêmes traitements indolents (et assez loin de l'esprit) que pour ses mortels Rameau. Côté distribution, la grande question est autour de Michèle Losier, excellente chanteuse, encore meilleure actrice, mais dont la diction me paraît un peu lâche pour ce répertoire. Seule réserve : il va falloir subir pendant des mois l'inévitable avalanche de commentaires ouvertement sexistes (et généralement tout à fait gratuits) sur la personne d'Emmanuelle Haïm, ce qui risque d'être pénible, sauf à s'isoler de nombre de passionnés du répertoire.
Avec la Pénélope de Fauré, si même le TCE se met à programmer de l'opéra français rare ! ... vu la ligne programmatique de Favart et les compléments apportés par Pleyel, il y a de quoi compenser la chicherie de l'Opéra National, bien plus que si l'on y avait fait un effort sur ce pan du répertoire, d'ailleurs.
A partir de mardi, l'Opéra de Lyon propose un concept très attirant : le Triptyque de Puccini, ensemble déjà intéressant en soi, mais présenté sur trois soirées, chaque opéra étant couplé avec un autre titre court, plus rare, de langue allemande.
Le site dédié par l'Opéra à cet événement contient un certain nombre de vidéos et de précisions, je ne les reproduis donc pas ici. Les distributions en revanche figurent plus clairement sur Operabase.
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1. Les oeuvres
Le principe est assez enthousiasmant : on attrape l'amateur ingénu de Puccini et on lui ouvre les portes de la décadence germanique avec Zemlinsky, Schönberg ou Hindemith. Le choix des oeuvres est de plus judicieux, car malgré leur langage plus radical qu'un Puccini, elles sont très accessibles aux sens :
=> Sancta Susanna (Hindemith) demeure dans une tonalité franche mais pas très polarisée, pas plus difficile d'accès que du Britten.
=> Une Tragédie Florentine (Zemlinsky) est un coup de poing formidable, dans une veine lyrique et paroxystique, reprenant littéralement ce texte de Wilde qui étudie, en résumé, ce que deviennent trois humains (deux hommes, une femme) dont le Ça sourdrait seul après l'ablation du Surmoi. Dans le même registre que la Femme sans ombre de Strauss, le monologue initial d'Elektra, la reconnaissance d'Oreste...
=> Enfin Du jour au lendemain (Schönberg), bien que totalement dodécaphonique, est une comédie (certes avec ses aspects amers) très amusante, bien rythmée, dont le langage difficile sert en réalité la fantaisie des dialogues. Pas si difficile d'accès si on s'intéresse à l'aspect théâtral de la chose.
Les trois sont de réels bijoux qui méritent de toute façon d'être joués, Puccini ou pas.
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2. Les couplages
Le phénomène d'écho ne remplace évidemment pas la pertinence de la programmation purement musicale, mais ici les deux se conjuguent très bien. En plus d'avoir choisi avisément les oeuvres, on a ainsi en regard deux égarements conventuels (Suor Angelica / Sancta Susanna), deux histoires d'époux amer (Il Tabarro / Von Heute auf Morgen) ; le moins pertinent étant le double regard porté sur Florence (Gianni Schicchi / Eine Florentinische Tragödie), la jalousie légitime mais sauvage du Zemlinsky paraissant bien mieux appariée à la Houppelande (Tabarro).
A mon sens, le couplage des fantaisies de Schicchi avec la comédie éclatée de Schoenberg aurait été plus judicieux, finalement...
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3. Le remplissage
Je suis un peu plus circonspect sur cet aspect-là, ainsi que sur la réception publique.
A l'occasion du cycle de représentations en cours de cette belle rareté, alors qu'on lit sur le site de l'Opéra de Mannheim que cette oeuvre annonce la Flûte Enchantée et sur le site de l'Opéra-Comique que son livret annonce le romantisme, il est peut-être utile de remettre l'oeuvre dans son contexte esthétique (tragédie lyrique et classicisme), en relisant une notule de 2008 qui a en outre l'avantage de disposer de plusieurs extraits sonores significatifs.
(Ce qui signifie au passage démentir catégoriquement ces deux rapprochements, peut-être vendeurs, mais très loin de la réalité de ce qu'on entend, proche d'une forme de Gluck plus vaillant et fiévreux que hiératique, mais assez distant de Mozart ou de Weber !)
Chaque année, les productions de cet opéra miniature se multiplient dans le monde. Il faut dire que, d'une veine mélodique assez heureuse, il réutilise les recettes de la tragédie lyrique française (importance du récitatif ponctué d'ariettes, divertissements dansés...) en moins d'une heure, avec une belle force. Les exigences vocales en sont minimes, et il comporte plusieurs moments très marquants et accessibles, en particulier l'acte de caractère des sorcières et bien sûr la passacaille-aria finale, devenue un immense tube.
Ayant fréquenté un nombre assez important des versions disponibles sur le marché, je propose ici un petit panorama, en essayant de mentionner le maximum de celles qui ont été éditées, et en ne commentant bien sûr que celles écoutées. [J'avoue que celles qui me restent, à part Parrott II et Wentz, et encore modérément, n'attisent pas insurmontablement ma convoitise, et que je n'ai pas de hâte particulière à les découvrir...]
Bien sûr, avec toutes les réserves d'usage : j'ai tâché de décrire la typologie des versions plutôt que de les hiérarchiser, mais la discographie, plus encore que les oeuvres, fait appel à beaucoup de subjectivité, et il ne peut s'agir que d'indications à relativiser selon les goûts de chacun - certainement pas d'un bréviaire inaltérable.
Les farfadets de céans avaient déjà évoqué ce sujet à l'occasion de l'éloge d'un duo de l'Idoménée de Campra.
[Précision à l'usage des mélomanes non-pratiquants : la gamme mineur a une tierce (troisième note) plus basse que dans la gamme majeure, ce qui lui confère un aspect, pour l'auditeur "occidental" (hors folklores spécifiques), spontanément plus sombre.]
On lit quelquefois le reproche, sous la plume d'amateurs du vingtième siècle, envers Mozart ou Verdi, de superficialité émotive et dramatique, en raison de leur usage immodéré des tonalités majeures dans les moments tempêtueux ou tristes - pour le dire simplement, au moment où l'on est censé éprouver des émotions "négatives".
Il ne s'agit pourtant que du pendant inversé de l'habituelle caricature mineur-triste / majeur-gai. Tous les mélomanes admettent généralement que le mineur n'est pas du tout mécaniquement sinistre - il n'est que d'écouter certaines sonates de Domenico Scarlatti ! Mais le préjugé inverse semble plus tenace, même chez les mélomanes raffinés qui goûtent les complexités du vingtième siècle musical.
Contre Verdi, on voit citer le final de l'acte II de Rigoletto, "Sì, vendetta" - où le désir féroce de vengeance du livret passe par une cabalette en la bémol majeur très lyrique. Pourtant ici, le majeur exprime l'éclat, une forme de jubilation sauvage - et on pourrait même ajouter, mais ce n'est assurément pas le dessein de Verdi, que c'est sans réelle menace pour le Duc que vise Rigoletto. Ce qui fait parfaitement sens.
Ensemble à l'acte I de Panurge dans l'Île des Lanternes de Grétry. Le Concert Spirituel, Hervé Niquet.
La représentation n'étant en principe pas documentée par France Musique, je prends la liberté de vous en proposer des extraits à titre d'illustration, afin de ne pas laisser perdre ce beau travail d'exhumation. La qualité n'est pas pas parfaite, et ne rend pas justice en particulier aux équilibres, à l'articulation des chanteurs, ni au grain des cordes. Bien évidemment, si l'un des ayants droit ne souhaite pas cette publication (à mon sens à leur avantage, mais ils sont seuls juges), je le retirerai immédiatement.
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1. Etat des lieux
D'André Ernest Modeste Grétry, l'Histoire commune n'avait retenu, jusqu'à 2009, qu'un musicien galant assez fade, dans la succession du Devin du Village de Rousseau. Tout ce qu'on pouvait trouver au disque était son Richard Coeur de Lion, opéra-comique dont le livret de Sedaine, assez malingre n'était pas fait pour exciter l'admiration.
L'oeuvre n'était même pas célèbre pour ses qualités intrinsèques : l'air de Blondel "Ô Richard, ô mon roi" était devenu l'air de ralliement des royalistes dans les années 1790 (il était de surcroît commode de remplacer Richard par Lou-is), devenant ainsi un pan d'histoire politique. Et, sur le versant plus musical, la Dame de Pique de Tchaïkovsky rendait marquante l'ariette de Laurette "Je crains de lui parler la nuit", démembrée et allentie par la vieille comtesse éponyme, en proie aux souvenirs.
EMI avait, comme pour Richard, publié L'Amant jaloux, autre comédie propre à conforter les clichés (dans un genre plus proche du vaudeville galant que de la pastorale). Mais l'exécution en était si lourde et le style tellement incompatible avec la grâce fragile de cette musique que toutes les fulgurances en passaient absolument inaperçues. Même après en avoir écouté l'interprétation adéquate (et inspirée) de Jérémie Rhorer, il reste impossible de se plonger sérieusement dans ce disque...
La situation était moins critique pour Zémire et Azor, à défaut d'être complètement enthousiasmante au disque. L'oeuvre a également été donnée lors de cette même saison de l'Opéra-Comique.
Enfin, La Caravane du Caire gravée par Minkowski ne révélait pas une musique extraordinaire (loin s'en faut !) et souffrait grandement des conditions figées du studio.
Puis vint la saison d'automne 2009 du CMBV, qui proposa coup sur coup plusieurs chefs-d'oeuvre qui révolutionnèrent complètement la perception de Grétry. Perception qui se révéla complètement erronée. Car non seulement Grétry n'est pas un musicien superficiel, mais de surcroît il est l'un des compositeurs les plus raffinés, les plus inspirés et les plus modernes du second XVIIIe siècle.
D'abord vint Andromaque (1780), coup de tonnerre auquel on a consacré plusieurs notules, toutes réunies dans cette catégorie (la liste des articles figure sur cette page) : l'oeuvre annonçait Berlioz, déployait quelques audaces en matière d'orchestration, proposait pour la première de la "musique subjective", et se montrait pourvue d'un haut sens dramatique et réutilisant amplement le matériau littéral racinien. Dans le même temps, l'Opéra Royal de Versailles proposait le ballet héroïque (véritable opéra en réalité) Céphale et Procris (1775), dont les qualités musicales, en particulier dans les récitatifs, se révélaient encore plus hautes. Des extraits de Guillaume Tell (1791) par Sébastien d'Hérin et ses Caractères avaient aussi mis en valeur une partition manifestement inégale, mais pourvue par endroit d'un grand souffle (l'air de Gessler !).
Enfin, la production scénique et stylistique adéquate de L'Amant jaloux (1778) à l'Opéra-Comique réhabilitait l'intérêt du Grétry comique ou léger.
Depuis, de nombreux autres titres sont exhumés (diversement intéressants) : Grétry a repris son rang de compositeur majeur de l'ère Louis XVI. Les partitions étant sensiblement plus difficiles à dénicher que pour les oeuvres du XIXe siècle - et le rendu bien moindre sans le truchement d'interprètes de valeur -, les lutins de CSS suivent donc avec avidité les nouveaux concerts autour de cette grande figure.
[D'autres disques ont paru, mais ne sont plus guère disponibles, par exemple ceux jamais réédités en CD, et notamment ce Panurge, comme la version de Jacques Houtman avec l'Orchestre de Chambre de la RTBF en 1972, distribuant notamment Julien Haas, Jean Ségani et même... Jules Bastin !]
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2. Grétry : Panurge dans l'Île des Lanternes (1785)
Hervé Niquet avait décidé de clore son concert d'hier (4 octobre 2011) par cinquante minutes extraits de cette oeuvre, dernier membre d'un triptyque de comédies lyriques qui imposa le genre pour la première fois sur la scène de l'Opéra (et non dans les salles spécialisées). Après l'Embarras des richesses et la Caravane du Caire, Grétry composa donc cette troisième comédie, dont le nom, évocateur des adaptations de la Foire plus que de la fine comédie de moeurs, fait peu attendre.
C'est à tort, car il s'agit ici encore d'une partition profondément originale.
D'abord, ses parentés musicales se trouvent souvent dans le futur. Bien sûr, dans la structure dramatique, on retrouve les marivaudages à la mode, et l'on songe à Così fan tutte, mais le livret de Chédeville ne semble pas exploiter bien loin les enjeux psychologiques, les abîmes ouverts par Da Ponte. Musicalement, on entend des trilles façon Osmin, ou certains bondissements pointés présents chez Leporello. Rien cependant de furieusement mozartien, à part qu'ils partagent un langage classique assez parent.
Je suis également frappé de la tournure très beethovenienne de l'introduction de l'air jaloux dévolu à l'épouse de Panurge : on songe très fort au larghetto de la Deuxième Symphonie ou à Fidelio. D'une façon générale, Grétry utilise comme Beethoven (sans bien sûr les construire de façon aussi récurrente et rigoureuse) quantité de petits motifs orchestraux, soit pour apporter de la couleur orchestrale, soit pour donner du caractère à l'accompagnement.
Katia Vellétaz, épouse délaissée de Panurge et réduite en esclavage, dans son grand air.
Dans ce même morceau, on entend de grands sauts d'intervalle vocaux, à la façon de "Dopo un'orrida procella de Vivaldi, ou des airs dans le goût de Lucio Silla'' chez Mozart...
Car de nombreux traits rattachent tout de même Grétry à son temps. Ainsi l'usage d'une pythonisse (la femme de Panurge déguisée, qui permet d'apitoyer le volage), d'une présence assez joyeuse, sans être tout à fait parodique non plus : le propos est riant, mais la figure de la prêtresse n'est nullement tournée en ridicule, comme si Chédeville avait tiré tout le parti comique d'une institution tout en se gardant d'abîmer les souvenirs qu'elle évoque dans le grand genre.
Enfin, l'on retrouve les qualités propres à Grétry, ces belles fusées, ces motifs spirituels, et tant de détails conçus pour conserver une poussée constante à l'ensemble - souci dont semble totalement dépourvu Sacchini, quel contraste entre les deux compositeurs joués par les mêmes interprètes le même soir !
Le final tendre serait assez étonnant si l'on n'avait pas encore dans l'oreille Ismène et Isménias de La Borde, témoignage essentiel de l'écriture de la troisième école chez un compositeur qui n'adopte pas la mode galante de Rameau ou Mondonville.
Mais surtout, c'est cet orage de réjouissances qui produit un effet totalement inédit. A cause de l'oracle, tandis que l'orchestre se déchaîne dans une superbe section en mineur menaçant - avec des zébrures impressionnantes de flûtes et de cors (encore une trouvaille, qui évoque un peu la mort de Pyrrhus) -, les personnages manifestent leur joie ("ah ! quel bonheur !").
Ce moment est réellement stupéfiant, à une époque où l'on utilise essentiellement les tonalités majeures, même pour manifester le tourment ou l'affliction.
L'orage paradoxal de l'acte I.
La section est assez courte, et la suite de la scène de l'orage est dominée par une sorte de marche très tapageuse et entraînante, dans un majeur éclatant, une chose beaucoup plus "normale" cependant. Mais ces instants d'originalité, comme souvent dans les oeuvres abouties de Grétry, sont assez profondéments marquants.
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3. Antonio Sacchini : Renaud ou la suite d'Armide (1783)
A la veille de septembre, voici donc le plan de bataille des lutins. Comme j'ai pris la peine d'éplucher jour par jour le programme d'une solide cinquantaine de salles à Paris et environs (bien au delà du contingent du néanmoins excellent Musique-Maestro), j'en fournis le résultat aux lecteurs de CSS. Bien sûr, la sélection ne reflète que mon goût personnel, mais elle est suffisamment vaste pour faire remarquer à la volée telle rareté dans telle église ou telle salle pas trop fréquentée.
J'invite vraiment les lecteurs curieux à parcourir la sélection : la saison est particulièrement riche en raretés en tout genre pour peu qu'on diversifie les salles, et fait mesurer l'étendue du privilège de ceux qui ont accès à cette offre...
A l'écoute, je suis frappé par le caractère encore une fois singulier d'une oeuvre (1802) dans ce secteur si peu exploré par le disque et la scène...
Certes, on entend bien le pont entre Andromaque de Grétry (1780) et Fernand Cortès de Spontini (1809), les liens aussi avec les Danaïdes de Salieri (1784), bref un chaînon manquant de plus dans une époque encore mal documentée.
On peut aussi y relever des tournures (en particulier conclusives, ou pendant les duos d'amours) apparentées au style mozartien : duo de l'acte I avec La Clemenza di Tito (1791), duo de l'acte II avec Don Giovanni (1787 ; des traits communs avec "Fuggi crudele", qui n'est pourtant pas banal).
Mais le plus étonnant, c'est que l'ouverture et certains moments du premier acte m'évoquent fortement... Alfonso und Estrella de Schubert (1821) !
Toute une époque qui passe en revue, et on entend ici parfaitement l'emplacement chronologique de Sémiramis.
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Il y reste beaucoup de traits de la tragédie lyrique de la "quatrième école", en particulier les récitatifs, très proches de l'Iphigénie en Tauride de Piccinni, des Danaïdes et de Tarare de Salieri, de Guillaume Tell de Grétry... L'invocation de l'oracle sous forme de choeur mystérieux évoque d'ailleurs beaucoup le précédent de Callirhoé de Destouches (1712, refonte 1743). Et les trombones dramatiques sont du pur Gluck du point de vue du matériau, mais utilisés d'une façon dramatique qui évoque quasiment le goût de Berlioz. [En fait, ça ressemble furieusement à la toute fin de l'air d'Aubry à l'acte II du Vampyr de Marschner (1828).]
Les récitatifs sont écrits avec une belle véhémence, sans atteindre la puissance des plus belles pages de Grétry, Salieri ou Gossec (pour Thésée). En revanche, cette Sémiramis peut, en termes de matière musicale, rivaliser sans peine avec Gluck, Piccinni et Sacchini (et surpasser la majorité de leur production aujourd'hui publiée). Le lien avec ce dernier est d'autant plus évident qu'on a déjà parlé des parentés de Chimène ou Le Cid avec Don Giovanni...
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J'y reviendrai sans doute, et je laisse donc les éloges sur l'exécution de Niquet pour plus tard. Mathias Vidal est particulièrement épanoui, comme d'habitude, dans la tragédie lyrique "mature" des troisième et quatrième écoles, mais ici, il rayonne tout particulièrement.
Sur le même modèle que Dido and Aeneas de Purcell (mais représenté un an plus tôt que Purcell, en 1683), un masque nourri des formes de la tragédie en musique française, avec son Prologue allégorique, ses actes en lieux divers, ses dieux rencontrant les mortels, ses divertissements choraux et dansés... Le choeur final est d'ailleurs conçu exactement sur le même patron que celui de Didon - et plus beau encore, selon mon sentiment.
La forme très courte oblige Blow (également librettiste, un cas assez exceptionnel avant le XXe siècle) à ne pas montrer les pivots essentiels de l'action, que connaissent tous les spectateurs, et à les laisser imaginer ce qui se passe entre les actes. Ainsi la rencontre comme la blessure d'Adonis ne sont pas racontées, mais seulement leurs conséquences (sur l'acte I et sur l'acte III). Cette représentation elliptique est réellement originale à l'opéra, et même en allant regarder du côté du vingtième siècle !
Au demeurant, le livret lorgne ouvertement vers des contrées comiques, avec la gouaille des chasseurs à l'acte I et la leçon des cupidons à l'acte II. Là aussi, même dans les premières tragédies lyriques où les scènes comiques étaient tout à fait admises, on a rarement vu avant Meyerbeer (avant de devenir plus commun au XXe siècle) des oeuvres de type "sérieux" qui utilisent des séquences humoristiques qui "dégradent" leurs personnages principaux. Or, ici, Cupidon et même Adonis ne sont pas présentés avec toute la révérence qu'on pourrait attendre.
Même chose, la très belle mort d'Adonis n'est pas si solennelle.
Musicalement, l'oeuvre est moins inégale que celle de Purcell : elle n'atteint jamais ses plus hautes cîmes, mais son intérêt est constant et sa musique toujours très soignée, sans les récitatifs ou divertissements un peu plats de Dido. Le livret étant de surcroît très concis, on s'amuse beaucoup (sans perdre tout à fait son sérieux).
Juste pour le plaisir d'observer les pratiques culturelles et surveiller un peu où mène son goût lorsqu'on le suit sans plan d'ensemble : classement comme l'an passé par lieu, genre et période.
(Les informations pour assister au spectacle complet à Versailles figurent en dernière partie de notule.)
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1. Situation
L'oeuvre n'est pas tout à fait une première, puisqu'elle a été en grande partie enregistrée par l'Oberlin College of Music (prestigieuse école dans une ville de 8000 habitants de l'Ohio, située à la frontière avec le Canada), lors de représentations scéniques en 2002. Il en manquait cependant la deuxième entrée, qui a peut-être été donnée dans les représentations du Conservatoire de Montluçon (2010), et figure en tout cas dans le spectacle donné cette année par les étudiants du CRR de Paris sous la direction de Patrick Bismuth. D'autres représentations ont peut-être eu lieu plus confidentiellement encore ou dans d'autres pays, puisque le CMBV a publié en 2007 l'édition critique de Lisa Goode Crawford (professeur de clavecin au Conservatoire d'Oberlin, précidément), avec la contribution de Gérard Geay.
C'est quoi qu'il en soit une vraie rareté que nous proposaient (et nous proposent encore, comme on va le signaler) de découvrir les étudiants du CRR de Paris.
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2. Pancrace Royer (et moi)
Pour plus de clarté, autant le signaler clairement : je n'aime pas démesurément Pancrace Royer. Son clavecin d'une virtuosité tape-à-l'oeil contient à mon sens plus de traits que de musique, ce qui est à la fois inutilement fatigant pour le claveciniste et peu passionnant pour l'auditeur. Mais il est vrai que d'une façon générale, je suis très peu intéressé par la virtuosité, à moins qu'elle ne soit ponctuellement nécessaire pour un propos expressif et ne sorte des recettes toutes faites (gammes, arpèges... une fois qu'on les a entendues, on les devine sans même qu'on nous les fasse entendre !). Non pas que je l'évite, mais elle n'ajoute aucune plus-value pour moi.
Concernant son legs vocal, j'avais été assez tiède également en découvrant Zaïde, Reine de Grenade (1739), il y a peu d'années. Une troisième école très galante, très italianisée, où la virtuosité de la mélodie l'emporte sur la tension harmonique, où la fulgurance du trait l'emporte sur le soin de la mélodie. Vraiment ce que j'entends comme la période la moins intéressante de la tragédie lyrique - celle aussi où les livrets sont réduits à rien.
C'est donc avec des attentes réduites et un désir davantage documentaire que je me suis rendu rue de Madrid.
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3. Structure de l'oeuvre
Il s'agit d'un ballet héroïque (1743).
Ballet, car l'action est fragmentée en trois entrées avec des lieux, des époques, des personnages différents qui illustrent une même notion (celle du titre), comme le modèle original de L'Europe galante de Campra, repris à l'époque de Royer avec des oeuvres comme Les Indes galantes de Rameau ou Les Fêtes de Paphos de Mondonville.
Héroïque, car l'action est "sérieuse", avec des codes de la tragédie en musique et non du divertissement galant (contrairement aux ballets du type Carnaval de Venise de Campra, où l'intrigue amoureuse demeure légère).
Depuis la Régence, le Prologue ne sert plus à flatter le souverain-commanditaire, mais explore des notions un peu plus philosophiques, en relation avec le drame à suivre. Ici, le dispositif est particulièrement didactique : Prométhée, horrifié de constater que Jupiter a envoyé sur la Terre les Passions pour tourmenter les humains, rencontre l'Imagination. Celle-ci le rassure : en s'unissant avec l'amour, elle soulage les maux de l'humanité.
En parcourant les extraits de Chimène ou le Cid d'Antonio Sacchini donnés par les Nouveaux Caractères à Versailles (Les favoris de Marie-Antoinette) lors de la saison Grétry du Centre de Musique Baroque du même lieu, il est difficile de ne pas être frappé par une parenté avec un autre opéra très proche chronologiquement, mais qui n'appartient pas à la quatrième école de tragédie en musique.
On fournit l'extrait dans sa continuité, mais c'est le second morceau qui nous intéresse.
Achille & Polyxène est la dernière tragédie en musique qui n'ait pas été recréée de Lully. On aura souvent lu que la dernière à attendre d'être rejouée était Bellérophon, et c'était exact, mais il s'agissait de la dernière complète. La composition d'Achille et Polyxène a été interrompue, en mars 1687, par la disparition du maître, mort d'avoir bal battu la mesure. Hors l'ouverture et l'acte I, tout a été écrit par son ancien secrétaire Collasse.
La curiosité étant la plus forte, surtout après lecture du livret de Campistron, d'excellente facture, dans la veine d'Armide - et encore plus sombre -, on s'est proposé de regarder d'un peu plus près la partition. Il s'avère qu'en la lisant, on est surpris par de grandes beautés qui évoquent furieusement Armide... et qui pourtant sont dues à Collasse.
Extrait de notre édition moderne d'Achille et Polyxène.
Hippodamie est le second ouvrage, après Philomèle (1705) de Louis de La Coste, sur un livret du même Pierre-Charles Roy, à initier une grande période de tragédie en musique à la fois noire et italienne.
On a longuement développé ces deux catégories dans :
la notule qui présente le sens de l'italianisme musical dans la France baroque.
Si Philomèle marquait l'imposition d'un genre librettistique, Hippodamie constitue une rupture par l'italianisme de sa musique et la grande place faite au récitatif. Vous pouvez remarquer, au demeurant, les contrechants à l'orchestre pendant cet air (style "concertant" à l'italienne), ainsi que son caractère très récitatif, en particulier la fin qui ne suit plus une courbe mélodique conjointe, et ce au profit d'une grande vérité prosodique, pour mettre en valeur la déclamation.
On entend aussi fort bien l'hésitation entre majeur et mineur, caractéristique de ce langage français depuis Lully, mais particulièrement poussé ici, et même une hésitation entre plusieurs modes mineurs (avec ou sans sensible) - autrement dit, les gammes sont comme instables.
De façon inhabituelle, le héros (Pélops, fils de Tantale) est tenu par une basse alors que sa renommée n'est pas plus héroïque que galante. D'ordinaire, on réserve la voix de basse à Roland, Hercule ou Tancrède, qui sont, eux, traditionnellement des basses-tailles - malheureux en amour et souvent dupés, au demeurant. Lorsque le héros est amoureux et triomphe (si l'on excepte l'essai de Cadmus, un rôle de type taille, comme Tancrède, donc en clef de fa mais plus aigu), on a plutôt, d'ordinaire, comme Bellérophon, Persée ou Amadis, une haute-contre pour les héros amoureux, même lorsqu'ils produisent de hauts exploits. Question également abordée ici.
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2. Enregistrement inédit
On situe ici à la fin de l'acte I (vous en entendez les dernières notes), où Pélops envisage, malgré la cérémonie funèbre pour les derniers prétendants à la main d'Hippodamie, de se confronter à l'épreuve équestre imposée par le roi Œnomaos.
L'image est tirée de l'édition manuscrite faite par Philidor.
Précision habituelle à apporter : l'enregistrement que je propose est un document, pas un produit fini qui serait exempt de défaut. Je m'accompagne en même temps que je chante, sur un instrument de plus totalement inadéquat : aussi il s'agit plus de donner accès à l'aspect général et à l'esprit de l'oeuvre que d'en fournir une version complètement honnête et aboutie.
Et cette fois-ci, je travaillais en lisant six portées (voix + 5 à réduire à vue en 2 pour le clavier) et assez loin de ma tessiture, ce qui ne facilitait évidemment pas la tâche pour un rendu exemplaire.
Merci à J. L. qui a rendu l'exercice possible en réalisant à mon intention une édition avec système de clefs modernes !
Une illustration, éloquente pour notre propos, de Jean Bérain pour l'acte V de ''Philomèle'' de Roy et La Coste : on y voit des marins danser autour d'un mât stylisé, situation galante au coeur d'un des actes les plus terribles de l'histoire de l'opéra (toutes époques confondues), où, pour caricaturer ce que je vais développer ci-après, les nouvelles manières décoratives italianisantes voisinent avec la violence de la nouvelle dramaturgie française. Mais c'est en réalité plus complexe que cela :
1. Etat des lieux
Dans ces relations complexes, deux épisodes sont assez célèbres :
L'introduction de l'opéra en France par Lully, qui avait été compositeur de ballets pour L'Ercole Amante de Cavalli (création, à Paris, en 1662), opéra à machines qui inspira grandement le merveilleux scéniques de la tragédie en musique... et qui créa son propre genre lyrique à partir de 1673 avec Cadmus et Hermione.
La querelle menée au milieu du XVIIIe siècle par les Encyclopédistes du Coin du de la Reine, partisans de la musique italienne (Rousseau en tête comme théoricien et compositeurs, mais de nombreux philosophes plus "profanes" comme Diderot étaient aussi de la partie) contre les "cris" du chant français (défendu par le Coin du Roi).
Un autre, qui n'est pourtant pas le moins intéressant, a moins de notoriété. Il s'agit des relations de la musique vocale et instrumentale, de la dernière décennie du XVIIe siècle à la deuximème décennie du XVIIIe siècle, avec les apports de la musique italienne.
C'est là un sujet pétri de contradictions, aussi bien idéologiques que proprement musicales. Et en cela, il est particulièrement intéressant, parce qu'on ne s'y limite pas à une lutte de principe sur des styles ou des nationalités, un véritable métissage se produit.
Rien qu'en s'en tenant, pour l'heure, au domaine de la tragédie en musique, il y a beaucoup à observer, y compris sur le plan purement musical.
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2. L'italianisme vu d'aujourd'hui
Il faut d'abord préciser les termes. Le sens que l'on donnerait aujourd'hui à l'italianisme ne recouvre que partiellement, voire contredit ce que l'on entendait alors.
De nos jours, on imaginerait :
la primauté à la voix, aux coloratures (ce qui n'est pas faux) ;
la présence de structure à da capo (forme ABA', où A' est ornementé), ce qui est exact ;
des ornements nombreux.
A propos des ornements, il faut préciser qu'ils désignent plutôt aujourd'hui ce qu'on appelait alors agréments : les notes de goût (tremblement, pincé, coulement, flattement, passage, port de voix, tour de gosier...) et qu'on pourrait apparenter dans la musique romantique aux trilles et appoggiatures.
Les ornements, quant à eux, désignaient les variations et "diminutions" (comme, par exemple, dans les airs de cour, chaconnes et passacailles). Voir cette notule pour plus de détails.
On peut considérer qu'on attendrait, aujourd'hui, que le style italien désigne les deux procédés, aussi bien les fioritures mélodiques (agréments) que les variations des da capo (ornements).
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3. Sens original accolé à l'italianisme
Dans le sens que lui donnaient les mélomanes au XVIIIe siècle, on retrouve effectivement un certain nombre de caractéristiques proches de l'opéra seria :
usage de coloratures hors des mots typiques comme "volez" ou "triomphez" qui étaient dès Lully susceptibles d'être vocalisés ;
apparition plus fréquente d'airs à da capo, et plus largement ornés ;
tournures mettant davantage en valeur la substance de la voix, comme des tenues sur batteries de cordes (on entend typiquement cela au début du premier acte de Médée de Charpentier : "Un dragon assoupi") ;
les marches harmoniques, peu prisées par l'école française.
Mais il y a plus essentiel musicalement... et plus étonnant pour nous :
l'usage développé du contrepoint : les choeurs en particulier ne sont plus écrits par accords comme chez Lully, ni même dans un contrepoint note à note, mais avec une polyphonie assez libre. Cela se vérifie très bien dans l'écriture orchestrale de Destouches, par exemple (qui n'était pourtant pas le plus italien de sa génération, et même plutôt présenté globalement comme un gardien du goût français). ;
l'utilisation d'un instrument solo (flûte ou violon, généralement) en un contrechant autonome pendant les airs, au lieu d'un simple accompagnement harmonique et éventuellement contrapuntique de l'orchestre ;
des audaces harmoniques, avec des modulations nombreuses, fréquentes et audacieuses, des frottements divers. En cela, la référence au style italien est plus celle de Giovanni Legrenzi et Michelangelo Falvetti que de Vivaldi : des italiens du milieu du XVIIe, très peu documentés par le disque, mais qui se situent quelque part entre Monteverdi et le seria, à la fois plus vocaux que les opéras des débuts, et toujours très inventifs, loin des formules ressassées du seria qu'on verra apparaître dès le début du XVIIIe siècle. L'influence de l'opéra seria sera sensible à une date bien plus tardive sur l'opéra français, plutôt vers la troisième école.
Bien que ce goût se soit largement développé au cours du XVIIIe siècle, jusqu'à produire les plus grands succès de Rameau et Mondonville, il était au tournant du XVIIIe siècle considéré de façon assez négative par les commentateurs, comme une façon de dénaturer le goût parfait du style lullyste. Il était en tout cas assez mal vu dans le cadre de la tragédie en musique.
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4. Un manifeste
Et cette défiance existe malgré les efforts de musiciens comme Campra ou Batistin pour concilier les deux "nations musicales" : le Prologue de Méléagre (1709) de Batistin, sur un livret de François Antoine Jolly, met ainsi en scène l'Italie et la France, ainsi qu'un Italien et une Française, pour vanter les qualités de leur alliance dans sa propre musique :
Scène 2
[...]
LA FRANCE (à l'Italie)
Les sons harmonieux que vous faites entendre
Suprennent, il est vrai, l'oreille et les esprits ;
Mais y voit-on régner ce charme doux et tendre,
Dont le coeur ne peut se défendre ?
L'ITALIE
Ecoutez-les, jugez mieux de leur prix.
Divin père de l'harmonie,
Fais sentir le pouvoir de nos savants accords ;
Du feu de tes ardents transports,
Echauffe notre heureux génie.
[...]
LA FRANCE
Grâces, qui prêtez à nos chants
Cette beauté naïve et pure
Que vous puisez au sein de la nature,
Inspirez-nous vos sons les plus touchants.
LE CHOEUR DE LA SUITE DE LA FRANCE
Que le charme flateur de nos tendres accents
Enchante les coeurs et les sens.
Scène 3
APOLLON
[...]
Signalez en ce jour votre ardeur réunie,
Chantez, redoublez vos efforts,
Faites triompher l'harmonie,
Par le mélande heureux de vos plus doux accords.
On y oppose le raffinement savant italien au naturel sensible français... tout simplement parce que, contrairement à l'époque de Rousseau, la norme pour apprécier une tragédie en musique reste encore le drame et la déclamation. Dans ce sens-là (contrairement à l'aspect purement musical), l'affirmation de Jolly est vraie.
Lorsqu'au milieu du siècle, la musique et donc la mélodie deviendront les critères premiers, on lira au contraire que l'Italie est plus proche de la Nature.
Volonté explicite d'alliance qui n'a pas eu d'effet sur le public, en tout cas pas dans un premier temps, puisque Méléagre n'eut pas de succès.
[Il faut dire que si la musique ressemble à ce que produit Stuck d'habitude, notamment dans ses cantates, il n'y avait pas forcément de quoi se pâmer de bonheur, mais plutôt de quoi roupiller de terreur...]
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5. L'influence de la cantate
En réalité, cette apparition était précédée par la parution de livres de cantates, où l'air orné et bénéficiant d'un contrechant instrumental était la norme :
1706 : Jean Baptiste Morin
1706 : Premier Livre de Jean Baptiste Stuck (dit Batistin)
1708 : Premier Livre d'André Campra
1710 : Premier Livre de Louis Nicolas Clérambault
Les audaces harmoniques y sont variées selon les auteurs, mais l'aspect italianisant de sa forme concertante, mettant en valeur la voix, sa substance, une relative agilité, et dialoguant avec des instruments solos... préfigure les tragédies qui, dès Médée de Charpentier en 1693, mais en particulier à partir de Philomèle de La Coste en 1705 et Hippodamie de Campra (1708), vont emprunter cette voie.
Le succès y sera par ailleurs assez divers (pas majoritairement éclatant)... mais ces oeuvres marquent de réelles nouveautés dans l'histoire du genre. De mon point de vue, ce sont peut-être même les plus intéressantes du répertoire baroque français.
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6. Contrastes
Cette chatoyance musicale nouvelle se note fortement chez Marin Marais (dès Alcide avec Louis Lully, en 1693), mais elle reste employée, avant 1705, pour des tragédies plutôt de type galant (dont l'archétype pourrait être la musicalement brillante mais dramatiquement creuse Alcyone en 1706, et dans une moindre mesure Omphale de Destouches en 1701), où l'intrigue, peu tendue, est surtout le support de divertissements nombreux.
A part l'exemple précoce de Médée de Charpentier et Thomas Corneille en 1683 - mal reçue du public à cause de son livret terrible, inhabituel sur la scène théâtrale chantée, de la suppression du divertissement du dernier acte pour une fin plus dramatique, et enfin des italianismes nombreux qui furent très souvent reprochés aux oeuvres de Charpentier -, il faut attendre 1705 et Philomèle de La Coste pour constater cette conjonction. Mais la fusion est encore plus spectaculaire dans l'Hippodamie de Campra, qui sans généraliser les airs à l'italienne, les introduit à plusieurs reprises et de façon très soignée et aboutie.
Ce qui étonne est surtout le télescopage de ce goût plus décoratif et plus vocal avec des livrets qui, sous l'influence déterminante de Pierre Charles Roy (y compris sur Antoine Danchet qui en exploitera admirablement la veine), vont devenir beaucoup plus sombres, complexes dramatiquement, riches psychologiquement, et d'une manière générale particulièrement tendus, même lorsqu'ils finissent bien comme Callirhoé de Destouches, l'une des pièces les plus optimistes de Roy - on y dispose même d'un deus ex machina dans la version originale de 1712, qui n'est pas celle gravée par Hervé Niquet.
Musicalement aussi, le mélange est étonnant, puisque ces pièces font la part belle au récitatif, qui devient plus abondant, parfois très torturé harmoniquement (par exemple le récitatif de la reconnaissance dans Idoménée de Campra en 1712)... et que malgré ce climat général on y trouve, chose autrefois rare ou absente, nombre d'ariettes (nom français donné à l'air à da capo), d'airs vocalisés en duo avec un dessus instrumental solo et autres galanteries.
Un paradoxe assez considérable, donc, qui nourrit grandement l'évolution musicale de la période.
Le Freischütz de Weber s'inscrit dans une histoire dont on a déjà tracé quelques lignes sur CSS. Un opéra allemand autonome est né dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, sous la forme d'une alternance, comme dans l'opéra comique français, entre "numéros" musicaux et dialogues parlés.
Lorsque le Freischütz de Weber est créé en 1821 à Berlin, il s'inscrit dans la romanticisation de la forme, qui est déjà établie, et prend des aspects plus sérieux. C'était le cas par exemple de l'opéra Oberon de Wranitzky (1789), une source importante de La Flûte Enchantée et surtout de l'Oberon de Weber, dont à peu près toutes les audaces (en 1826 !) étaient déjà contenues chez Wranitzky ! On peut se reporter à l'extrait publié sur la chaîne YouTube désormais associée à CSS, même si les lutins n'ont pas encore eu le temps de confectionner de notule à ce sujet.
Le succès du Freischütz est immédiat et fulgurant, pour plusieurs raisons. Son sujet est à la fois sérieux et typiquement allemand, et n'emprunte plus les chemins de traverse des exotismes géographiques ou historiques. Ses choeurs pittoresques de l'acte III (Ronde des fleurs, Choeur des chasseurs) ont été immédiatement chantés partout en Allemagne, assimilés au fonds populaire comme certains airs de Verdi ont pu plus tard l'être en Italie. Enfin, son orchestration audacieuse et nouvelle, très expressive, culminant dans le tableau saisissant de la Gorge aux loups et des apparitions infernales pendant la fonte des balles enchantées, a considérablement impressionné ses contemporains.
L'oeuvre voyage en Europe et remporte partout des succès.
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2. Un contexte français
Et, dès 1824, Castil-Blaze propose une version très aménagée, dans un contexte librettistique transposé pour le public français sous le titre de Robin des Bois. On mesure la distance qui sépare cet univers de celui du garde-chasse maladroit par amour. C'est en tout cas un franc succès qui fait salle comble pendant de nombreuses années.
Les commentateurs sont généralement très sévères avec cette adaptation très libre, qui ne valut aucun droit d'auteur à Weber malgré ses réclamations. Le tripatouillage en est sans doute redoutable, mais le résultat final est-il si médiocre ? Je serais curieux de m'y confronter.
Berlioz avait été enthousiasmé par la musique et en particulier l'orchestration mais, en consultant la partition, avait été horrifié des libertés prises par la refonte de Castil-Blaze (Kaspar y devenait un soupirant d'Agathe, par exemple).
Au passage, en 1830, on pouvait entendre une troupe allemande qui joue l'oeuvre en VO à Favart (pas situé au même endroit, à l'époque).
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3. La version Berlioz
Malgré les déclarations tapageuses de Berlioz sur les nécessités de la fidélité à l'original, c'est cependant à lui qu'on s'adresse pour une version française à l'Opéra de Paris, où il faut donc écrire des récitatifs chantés (on ne parle pas à l'Opéra) et bien sûr un ballet. Effrayé à l'idée qu'un autre mutile à nouveau la partition, Berlioz accepte, mais écrira par la suite que son choix n'était pas forcément le bon.
L'étude des manuscrits montre l'intervention de Berlioz pour adapter la traduction française à la prosodie dictée par la musique... le détail du texte serait donc de lui, à en croire Agnès Terrier (qui cite les musicologues mandatés par Gardiner en quête d'originaux), la dramaturge et conseillère artistique de l'Opéra-Comique. [Dans les parties 1 et 2 de cette présentation, un certain nombre d'informations factuelles sont empruntées à sa brillante présentation proposée les soirs de représentation, présentation passionnante et vivante comme toujours. On entend rarement des conférenciers à la fois aussi érudits, limpides, habités, enjoués et communicatifs.]
L'Opéra était alors domicilié salle Le Peletier (depuis l'Assassinat du Duc de Berry dans la rue de Richelieu où se trouvait l'Opéra jusqu'en 1820, et jusqu'à l'incendie intégral de 1873) - c'est cette salle que l'on voit sur la célèbre gravure figurant la création de Robert le Diable, qui sert de frontispice à CSS (vue inversée pour des raisons esthétiques), et l'oeuvre y est créée en 1841.
Berlioz écrit ainsi des récitatifs pour remplacer les dialogues parlés du singspiel (équivalent de l'opéra-comique), car toutes les parties des drames sont chantées à l'Opéra. C'est là le principal gain de cette version française. Si le texte en est assez naturel (la fusion prosodie-musique ayant primé sur la profondeur du sens des vers...), les récitatifs, eux, sont de la trempe de ceux de la Damnation de Faust, pourvus d'une puissance de sens, d'une agitation verbale, d'une qualité d'orchestration avec pourtant une économie de moyen... qui n'ont guère d'égaux dans l'histoire de l'opéra français.
Chose plus remarquable encore, malgré la puissante originalité de cette nouvelle partie (à mon sens, bien plus intéressante que la musique de Weber...), l'intégration est cependant parfaite à la musique de Weber : il est parfois difficile de sentir les coutures si on n'est pas déjà familier de l'original.
Il adapte aussi la pièce pour piano de Weber L'Invitation à la Valse, déjà très populaire, pour orchestre (d'une façon qu'on peut juger assez modérément inspirée...), manière de servir de ballet, autre passage obligé à l'Opéra, pour la fête de mariage à l'acte III.
Par ailleurs, il nous manque la première scène de l'acte III dans les esquisses de Berlioz. Ici, je m'en remets tout à fait, n'ayant pas effectué de recherches sérieuses, à l'avis d'Agnès Terrier : le public était déjà familier de cette action, depuis le temps que l'oeuvre rayonnait en Europe, en langue originale ou non ; et il est possible que Berlioz se soit trouvé trop exposé, trop prétentieux d'ouvrir un acte par sa musique...
Pour les besoins de la représentation, que cette scène ait été perdue ou jamais restituée, John Eliot Gardiner a sélectionné le Concertino Op.26 pour clarinette, afin de servir de support à une pantomime qui rapporte de façon très schématique la perte des six autres balles - étape pourtant essentielle pour justifier le dénouement déjà tout à fait capillotracté, et que la mise en scène n'a pas vraiment réussie.
Contrairement à ce qui a été dit, donc, il n'y a pas de nouveautés majeures par rapport à l'enregistrement de Penin ou au concert d'Eschenbach il y a quelques années.
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C'était donc un plaisir considérable d'entendre en action cette version supérieure, peut-être pas dramatiquement, mais musicalement à l'original : en conservant toutes les beautés, et y ajoutant d'autres encore plus capiteuses.
Malgré la radicalité assez redoutable de cette pièce multipliant les tableaux d'exaction, Pierre-Charles Roy fut contraint, pour des raisons évidentes de bienséance, d'édulcorer le mythe, ou plus exactement, de façon habile, d'en transposer les horreurs de façon plus regardable.
Il faut bien considérer que le mythe de Philomèle serait difficile à présenter sous forme de film, aujourd'hui - ou alors quelque chose d'éloigné du grand public, sous forme de film d'horreur ou avec une représentation elliptique et psychologisante. Bref, si on voulait le faire au cinéma, on éloignerait les enfants et les ingénus.
Alors, à plus forte raison dans le cadre très codifié de la tragédie en musique...
Ainsi le viol de Philomèle et sa mutilation buccale sont-ils supprimés. L'iniquité de Térée est caractérisée par une forme symbolique de violence amoureuse : l'assassinat de l'amant de Philomèle - ce qui permet de représenter, de façon très avisée, la violence de Térée sous une forme plus féconde dramatiquement. Elle dure sur plusieurs actes, elle prend forme humaine, dialogue avec les autres psychologies : Roy a en quelque sorte rendu vivante une action.
Cet épisode constitue ainsi une forme de viol par la négative : au lieu d'imposer de façon insoutenable un amant à Philomèle, il la prive de son amant légitime. C'est aussi la façon symbolique d'exprimer la mutilation dans le mythe originel.
De la même façon, le repas fait d'Itys, fils de Procné et Térée, est remplacé par un meurtre "simple", façon Médée, réalisé par la mère devenue insensée et qui le regrette immédiatement - comme dans l'Idoménée de Danchet quelques années plus tard.
En revanche, quelques événements spectaculaires comme le siège des Bacchantes ou l'incendie du palais de Térée sont ajoutés, de façon à redonner à l'intrigue le caractère expansif qu'on lui a ôté.
Bref, une adaptation originale, mais pas affadie.
Voyons à présent le détail.
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D. Le Prologue
Dès le Prologue, ce poème dramatique se révèle une éclatante réussite. C'est sans doute le plus abouti écrit depuis Atys, dont il reprend le modèle : au lieu de chanter seulement la gloire du souverain, avec éventuellement la petite ambiguïté sur "le héros que j'attends" (Alceste) ou "l'auguste héros que j'aime" (Armide), on a ici simultanément l'éloge du roi et l'annonce de la couleur du drame.
La flatterie n'en est pas moins vigoureuse :
MARS
Le Vainqueur qui m'oblige à voler sur ses pas
Permet enfin que je respire ;
Il me laissait moi-même au milieu des combats,
A peine à son ardeur la mienne a pu suffire ;
Mais content de l'effroi que son nom seul inspire,
Il laisse reposer mon bras ;
Et la Paix va me rendre à vos charmants appas.
On s'amusera au passage de cette exaltation de l'adultère (Vénus étant mariée à Vulcain, n'est-ce pas...). Dès cette deuxième scène, le roi est enseveli sous les lauriers, sa bravoure épuise Mars lui-même.
Pourtant cette entrée triomphale est préparée dans la première scène par un tableau plus sombre sur les afflictions de la guerre, qui évoque la défaite du Temps et la tristesse de l'hiver dans Atys :
VENUS, assise
Ah ! quand reviendront nos beaux jours ?
Les fureurs de la guerre
En ont assez troublé le cours.
Ah ! quand reviendront nos beaux jours ?
L'impitoyable Mars qui règne sur la Terre
Se plaît à voit languir Venus et les Amours.
Ah ! quand reviendront nos beaux jours ?
(Venus se lève, et parcourt le Théâtre.)
Toute ma Cour est en allarmes,
Je n'y reconnais plus les Grâces et les Ris ;
De tristes larmes
Ont éteint tous leurs charmes.
Quels funestes débris ?
Carquois, Flambeau, Traits de mon Fils,
Est-ce vous douces Armes,
Dont le charmant pouvoir soumettait autrefois
Tant de Coeurs à mes lois ?
Cette humeur sombre fait écho à l'impact des dévastations de la guerre sur ceux qui n'y participent pas. Ainsi le Prologue consitue-t-il, d'une certaine façon, la prolongation de l'action de l'acte V, lorsque la Thrace voit les résultats de la fureur de Philomèle et Progné.
Sans lien explicite avec l'action à venir, le Prologue en développe la couleur.
Une présentation plus détaillée est à venir, mais juste un mot pour signaler que le concert déjà annoncé mérite grandement le détour pour les amateurs chevronnés du genre.
Il reste deux représentations, ce samedi 2 avril à 19h et demain à 16h.
En deux mots : j'en attendais beaucoup à cause du livret. Le premier acte est un condensé d'Atys, avec les mêmes recettes : prêtre amoureux, feintes de l'indifférence, aveux multiples ; quant au deuxième actes, avec une remarquable trouvaille du Temple de l'Indifférence, il met en scène sous forme de pantomime l'histoire de Médée !
Maquette de costume pour le rôle d'Isménias, tiré des collections de la Bibliothèque de l'Opéra de Paris.
Philomèle est une tragédie lyrique d'un compositeur dont il ne reste plus rien à disposition du grand public, Louis de La Coste qui a assez fortement marqué les esprits lors de cette création, en 1705. La pièce remporte un beau succès inattendu, en partie à cause de la musique (dont l'exactitude prosodique est vantée, en tout cas pour les récitatifs), mais grandement aussi à cause du poème de Pierre-Charles Roy, d'une vigueur inusitée.
En effet, en ce tournant du XVIIIe siècle voisinent les succès extraordinaires de l'opéra-ballet à entrées (L'Europe Galante de Campra, Issé de Destouches, Les Fêtes Vénitiennes de Campra à nouveau...), exposant d'aimables galanteries plus ou moins pittoresques, et l'apparition d'un genre de tragédie très noir, qui au lieu de l'apothéose traditionnelle, se change en catastrophe avec la surenchère que permet le genre mis en musique.
Il faut peut-être revenir sur l'essence de la tragédie lyrique à ce moment précis.
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A. La première école
Au temps de Lully, dans ce qu'on désigne sur CSS comme la "première école", on parle de "tragédie en musique" pour désigner un genre tout à fait distinct de la tragédie parlée, qui obéit à ses codes propres et doit beaucoup au modèle de Cavalli (longs récitatifs en basse continue, quelques airs brefs, prépondérance du drame), pour qui Lully avait écrit les ballets des représentations parisiennes d'Ercole Amante.
Dans ces premières oeuvres intégralement lyriques en français, les règles sont donc distinctes de la tragédie traditionnelle : le vraisemblable est remplacé par le merveilleux, et l'on oppose à l'unité de lieu (qui limitait les déplacements au vraisemblable) un changement systématique de décor, qui se justifie souvent par les capacités surnaturelles dont sont dotées les personnages.
La logique de ce théâtre est en réalité celle d'un théâtre à machines et d'une façon générale à grand spectacle, où l'action doit aussi servir de support à des démonstrations de ballet, de décors, de machinerie. Si l'on ne tue généralement pas sur scène, les suicides y sont en revanche fréquents : Quinault ne l'ose pas pour Atys, mais Campistron le réalise pour Achille et Polyxène.
A cette époque, le dénouement est traditionnellement positif : il s'agit aussi d'un spectacle d'apparat au service du roi (d'où les flatteries plus ou moins subtiles, plus ou moins éhontées des Prologues). Chez Lully, on recense ainsi Cadmus, Alceste, Thésée, Isis, Bellérophon, Proserpine, Persée et Amadis (sans compter la pastorale Acis & Galatée qui s'achèvent dans une jubilation finale, ménageant souvent un acte entier pour ce faire après une résolution de l'action dès le quatrième acte ou en début de cinquième. Soit une majorité (8 sur 12 tragédies achevées).
[A noter tout de même que dans Bellérophon, le retour au calme se fait après dévastation et morts nombreuses par le monstre, et clairement soulignées par l'acte IV, donc non sans une certaine amertume.]
Il existe cependant quelques exceptions, qui deviennent de plus en plus fréquentes au fil de la carrière de Lully.
1) La défaite des héros méchants :
=> Dans Phaëton, le héros éponyme est un contre-modèle, un parangon de prétention et d'ambition qui pour satisfaire sa soif de gloire brise le coeur de deux amants fidèles, et étale partout son assurance et sa morgue, jusqu'à se prétendre l'égal du Soleil (soit, les symboles étant transparents, du roi ou de Dieu - ce qui à l'époque en revient de toute façon symboliquement au même). Sa chute méritée, qui lui a valu les suffrages enthousiastes du public parisien (si bien qu'on l'a désigné comme "l'opéra du peuple"), marque à la fois la mort du personnage principal que nous avons suivi (la haute-contre, en plus, soit la tessiture la plus valorisée !) et le retour attendu de la justice.
=> Situation similaire dans Armide, puisque l'héroïne, même si elle est placée sous des traits bien plus attachants, est défaite, mais pour laisser la place au triomphe de la foi chrétienne et pour terminer les enchantements - ici encore un retour à l'ordre juste.
2) La défaite injuste mais non mortelle de héros envers lesquels la compassion est limitée :
=> Cette catégorie, relativement rare, ne concerne que Roland, flatté d'un espoir trompeur par Angélique, qui craignait de voir périr son obscur amant Médor. Sa fureur infamante ne le mène tout de même pas à mourir, et lui laisse la place pour d'autres exploits plus glorieux. Par ailleurs, le personnage (qui posait une contrainte illégitime sur Angélique, quelque part) est tenu par une basse-taille, ce qui le rend moins attachant : cette typologie vocale est dévolue à l'autorité et la bravoure (la voix de Jupiter et de Mars), mais non à l'amour heureux. Ainsi, même si le héros est défait, c'est ici aussi en suivant une certaine logique : la haute-contre tendre est couronnée par l'amour.
Le schéma, peu fréquent, se retrouve exactement à l'identique dans Omphale de Destouches & Houdar de La Motte.
3) La fin tragique de héros amoureux :
=> Minoritaire à l'époque de Lully, on y trouve seulement Atys (quatrième tragédie seulement !), où les tendres amants périssent atrocement (l'amante tuée par l'amant, et l'amant se suicidant). Néanmoins, contrairement à ce qui se passe dans les réelles tragédies "noires" des époques suivantes, le malheur est tempéré par une cérémonie funèbre qui hisse Atys, par la métamorphose, dans une certaine forme d'immortalité. Le spectateur n'est pas laissé seul avec la détresse d'une fin abyssale, on lui permet de rendre doucement hommage pendant une dizaine de minutes au héros défunt, de se retirer doucement du drame.
=> Mais dans Achille et Polyxène, dernier ouvrage de Lully dont son disciple Collasse acheva les actes II à V, la fin tragique de Polyxène, qui n'est pas causée non plus par la vilennie du personnage (bien que, comme pour Atys, on puisse lui imputer des torts moraux), n'est atténuée par aucun épilogue : son suicide clôt brutalement la pièce.
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B. La nouveauté de la tragédie "noire"
Louis XIV s'était progressivement détourné de la tragédie en musique, notamment à partir du scandale des moeurs de Lully avec le page Brunet (1685), et l'entrée sous l'influence de Madame de Maintenon dans une période plus favorable à la dévotion. Les créations ne se faisaient plus en présence du roi.
Ce sont des ouvrages galants (opéras-ballets ou tragédies-prétextes pour divertissements, débordant de mignardises autour d'une action convenue et malingre), après la mort de Lully, qui ranimèrent un peu l'intérêt de Louis XIV, de la Cour et du public en général, ceux qu'on citait en introduction.
Néanmoins, à cette même époque, voisinent des drames d'une rare intensité.
Il faut ainsi signaler Médée de Charpentier en 1693 (sur un livret de Thomas Corneille inspiré de la tragédie de Pierre, lui-même plutôt sur le modèle de Sénèque, plus paroxystique et moins compassionnel pour la criminelle qu'Euripide), qui n'évite pas les crimes les plus odieux (suicide de Créon, meurtre d'Oronte, empoisonnement et immolation de Créüse, double infanticide). Le dernier acte ne dispose d'ailleurs d'aucun divertissement, s'achevant dans la noirceur complète des corps de Merméros et Phérès jetés à Jason devant le palais de Créon en flammes.
L'oeuvre échoue.
Moins affreux, mais tout aussi tragique, la fin sans concession de Didon de Desmarest (1693 également) amène le suicide de Didon, sur le devant de la scène, à la manière de Polyxène, à cause de l'abandon amoureux (l'une par la mort son amant, l'autre par l'ordre des dieux). Immense succès à l'époque - il faut dire que la partition est une sorte de continuité lullyste assez idéale (comme si le style avait poursuivi son amélioration chez le même auteur !), avec en particulier une chaconne sur le modèle évident (même thématique !) d'Armide et Amadis.
Enfin il convient de mentionner une autre tragédie particulièrement importante, qui remporta un succès considérable, parmi les plus importants de l'histoire du genre : Tancrède de Campra.
Il en existe trois fins différentes, deux dans lesquelles Clorinde meurt dans les bras de Tancrède, comme chez le Tasse, et une troisième, gravée au disque (la plus saisissante), dans laquelle Danchet place la découverte de l'identité du cadavre dans la bouche d'Argant. Sans dire la vérité toute crue, son récit dévoile progressivement l'étendue de son malheur à Tancrède, à qui l'ont ôte ses armes, privé même du secours du suicide. Cette scène, proche de l'aphasie musicale et très économe verbalement, est l'une des plus stupéfiantes de tout le répertoire de la tragédie en musique.
Lorsque Pierre-Charles Roy écrit et propose Philomèle en 1705, ce n'est donc pas une nouveauté absolue. En revanche l'accumulation de cruautés envahit la plupart des actes de l'oeuvre (au moins sous forme de menaces, ce qui n'était le cas que dans Médée auparavant, oeuvre qui n'avait pas plu), et sa dimension amorale éclate plus que jamais auparavant.
Cette pièce ouvre la voie, alors même que la tragédie galante continue à plaire, à une série d'oeuvres dans un ton similaire (quoique moins radical, même chez Roy).
Les lutins de CSS se sont plongés dans cette oeuvre assez magnétique et vous livrent quelques observations.
Pour des raisons évidentes de temps disponible, je ne fais que mentionner les oeuvres rares et ne cite pas les couplages s'ils sont plus traditionnels. A chacun d'aller voir dans les brochures si l'ensemble du concert est digne d'intérêt.
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Débutons par le petite événement de la saison :
=> Eduard TUBIN, Symphonie n°11. / Hans ROTT, Symphonie en mi.
Par Paavo Järvi et l'Orchestre de Paris.
Réfrénez votre joie : sauf restitution musicologique dont je n'aurais pas eu vent, cette dernière symphonie de Tubin est inachevée et dure moins de dix minutes. Elle ne figure même pas dans l'intégrale de Neeme Järvi qui a largement diffusé sa musique hors d'Estonie. Elle se trouve cependant au disque dans l'admirable intégrale d'Arvo Volmer (avec l'Orchestre Symphonique National d'Estonie) chez Alba.
L'oeuvre, malgré sa date de composition (dernier quart du XXe siècle !), est extrêmement nielsenienne : les harmonies et l'orchestration sont celles des mouvements extrêmes de la Quatrième Symphonie, avec un brin moins de variété et d'arêtes. Pour ceux qui aiment la musique orchestrale de Nielsen, Tubin est de toute façon un réservoir à émotions simulaires. Globalement plus sombre (on n'y trouve pas, même dans sa Première Symphonie, les éclats lumineux intenses des quatre premières symphonies de son prédécesseur), mais l'ensemble demeure très prenant.
Quant à la Symphonie de Rott, mort vingtenaire, il ne faut pas croire les commentaires qu'on peut lire sur ses parentés avec Mahler (qui lui a certes empruntés certains thèmes de sa symphonie, mais pour un usage tout autre). Le lien est bien plus fort avec Bruckner, dont il est très parent, avec une forme de liberté et de souplesse supplémentaires.
On y trouvera certes le bien moins rare (et moins exigeant) Concerto pour violon de Tchaïkovsky, mais par Leonidas Kavakos, un des violonistes les plus intéressants du moment, à mon sens... et avec Paavo Järvi, sans doute sans grandes concessions au sirupeux. (Et comme personnellement, j'aime passionnément tout Tchaïkovsky, je ne suis pas le moins du monde incommodé par le couplage étrange.)
L'ample prière d'Aliette (Jeanne Ségala) tirée de l'enregistrement de Gustave Cloëz. Le motif principal que vous entendez ici est manifestement lié à "la détresse de la lèpre". Contrairement aux trois autres extraits de cette captation, ci-dessous, l'extrait n'a pas été mis en ligne par les lutins mais par l'utilisateur "PopoliDiTessalia" [sic] sur YouTube. L'occasion de fournir un bel extrait supplémentaire aux trois que nous avons choisis...
1. Opéra vériste, naturaliste ou wagnérien ?
La Lépreuse de Sylvio Lazzari, écrite de 1899 à 1901 et créée en 1912 à Paris, est communément rattachée au courant du naturalisme musical français. On a déjà exposé ici les ambiguïtés de la notion, discutable sur le plan littéraire (en ce qui concerne les opéras), mais recouvrant une réalité sur le plan musical. On peut aussi se reporter à ces deux notules sur des cas précis.
En deux mots, La Lépreuse appartient à la frange discutable de ce qu'on appelle le naturalisme musical (équivalent du vérisme italien, d'ailleurs littérairement issu du naturalisme...) : comme Andrea Chénier ou Adriana Lecouvreur, c'est un drame plus ancré dans l'Histoire que dans le propos scientifique ou misérabiliste. Nous sommes chez des paysans bretons du XVe siècle, et pas vraiment chez les masses laborieuses du XIXe. Néanmoins, l'engrenage redoutable, la gratuité du mal, le sordide des souffrances, tout cela ressortit au naturalisme.
Du point de vue musical en revanche, pas de doute : leitmotive bien identifiables (très efficaces, d'ailleurs), wagnérisme patent, mais aussi lyrisme intense et noirceur des coloris... on est en plein "naturalisme lyrique".
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2. Aspect général
On en a déjà donné une idée avec ces quelques raccourcis, et les extraits ci-après permettront de s'en faire une idée plus précise.
On se trouve donc une esthétique qui doit beaucoup à l'héritage français de Wagner : nombreux motifs récurrents (très expressifs, en l'occurrence), orchestre capital dans la construction dramatique, orchestration très travaillée (les tourbillons de clarinettes, les contrechants populaires de hautbois, les contreforts ou hoquets de cors, ses cordes graves ponctuées de timbales, les fusées diverses...). Une des oeuvres les plus impressionnantes de l'époque (en France), on s'en aperçoit y compris avec un enregistrement de la RTF (où orchestre et prise de son ne sont pas très généreux, en principe).
Mais c'est avec quelque chose de plus direct que Wagner, une veine mélodique ni lyrique ni déclamatoire, comme une ligne droite, progressant comme la parole quotidienne, sans panache mais très prenante.
Bref, la musique qu'on trouve pour les drames naturalistes, mais particulièrement réussie - même la plus réussie que j'aie entendue, d'assez loin.
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3. Héritage populaire
Le sujet y est totalement ancré, puisque les amours d'Aliette et Ervoanik se trouvent dans le contexte du village breton médiéval, avec ses parents tout-puissants, ses pèlerinages vers les Pardons locaux, ses parias, mais aussi l'exploitation de chants traditionnels - réels ou reconstitués, les bois les entonnent régulièrement, en particulier du côté du hautbois. Mais toujours à l'état d'esquisse, de motifs, voire de cellules, jamais pour étaler une couleur locale factice : ces citations bretonnes sont totalement intégrées au discours.
Par ailleurs, en me documentant autour de l'oeuvre, j'ai mis la main sur un volume de Gwerziou Breiz-Izel ("Chants populaires de la Basse-Bretagne") recueillis sur plusieurs années par François-Marie Luzel et publiés en 1868. Quelle ne fut pas ma surprise, d'y trouver, textuellement, des extraits du livret, mis dans la bouche d'Ervoanik ou de ses parents, mais absolument pas sous forme de chansons. Une façon, ici aussi, d'intégrer totalement le matériau.
Pour les amateurs, il s'agit notamment d'Ervoanik le lintier (recueilli à Plouaret en 1845) :
La malédiction des étoiles et de la lune,
Celle du soleil, quand il brille sur la terre,
La malédiction de la rosée qui tombe en bas,
Je les donne aux marâtres !
et de Renée le Glaz (recueilli à Keramborgne la même année) :
— Je donne ma malédiction, de bon cœur,
Aussi bien à ma mère qu’à mon père,
Et à tous ceux qui élèvent des enfants
Et les marient malgré eux ;
L'ensemble du texte est d'ailleurs rédigé, dans la même perspective de simplicité et de continuité, en vers libres par Henri Bataille d'après sa "tragédie légendaire".
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4. Le sujet
L'histoire assume une noirceur et une amoralité réellement naturalistes, loin des jolis contes du Rêve de Bruneau et Gallet d'après Zola, de son final de légende dorée avec sa Rédemption et sa Gloire... ou même du gentil pittoresque populeux de Louise !
Ici, le propos est plus rugueux, et suffisamment inhabituel pour qu'il mérite un bref synopsis.
Acte I.
Ervoanik, jeune fermier, annonce à ses parents, de façon détournée, qu'il souhaite épouser Aliette, fille de lépreux (et dont on se demande si elle est contaminée à son tour). Ceux-ci, le pressentant, le poussent à l'aveu. Devant la malédiction de son père sur les lépreux, Ervoanik maudit ses propres parents avant de demander pardon.
Acte II.
Chez la mère d'Aliette, qui distribue des tartines contaminées (puisque la propagation se fait par les muqueuses et les plaies) aux enfants qui lui jettent des pierres. Le Sénéchal vient la menacer à ce propos. Sa haine contre les humains, à l'exception de sa fille, éclate devant elle, si bien qu'elle lui raconte, pour la tromper, qu'Ervoanik est déjà marié et père.
Celui-ci, sur le chemin du Pardon de Folgoat contre l'avis de ses parents, paraît. Quasiment sur le point de la violer devant sa mère dans son impatience amoureuse, il s'installe finalement. Devant la mine renfrognée d'Aliette, la vielle lépreuse lui conseille de la "piquer au vif". Chaleureux, expansif, plaisantant avec Aliette, il badine, tandis que celle-ci le sonde, sur sa famille putative. Convaincue qu'elle est trahie, Aliette boit en faisant tourner le verre sur ses lèvres et l'offre à Ervoanik. Conclusion ironique de la vieille Tilli : "Prenez maintenant, ceci est mon sang."
Acte III.
Ervoanik, affaibli, retrouve sa mère lors de célébrations au village, où il est regardé curieusement. Il la supplie de ne pas l'embrasser, et finit par révéler, par allusions progressives, son malheur : il a été contaminé volontairement par Aliette, alors qu'il l'aimait sincèrement. I l annonce sa prochaine retraite pour aller mourir en "maison blanche". Plongé peu à peu dans le délire,. Il entend la voix d'Aliette surmonter la procession (réelles ou supposées, compliqué à définir, ne disposant pas du livret ni de la partition, à l'heure actuelle).
Il s'agit d'une tragédie lyrique tardive, de troisième école et même sans doute de la quatrième.
La Borde (ou Laborde, 1734-1794) est également un compositeur d'opéras-comiques, notamment d'après Favart, en forme de parodie (La Chercheuse d'oiseaux, son premier poème lyrique, à l'âge de seize ans) ou sérieusement : Les Amours de Gonesse ou Le Boulanger, créé en 1765 à la Comédie-Italienne (livret en collaboration avec Chamfort).
On trouve en ligne souvent mention de la célèbre Chercheuse d'esprit de Favart, mais elle date de 1741, et je doute qu'il en ait refait une version sérieuse après avoir écrit la parodie...
[image]
Ismène & Isménias ou la Fête de Jupiter date pour sa part de 1763, représenté au château de Choisy, en présence de Louis XV, et créé à l'Académie Royale de Musique, à Paris, sept ans plus tard. On se trouve déjà dans une tragédie lyrique réformée à la façon classique, avec trois actes seulement dans le livret de Pierre Laujon.
L'oeuvre était jugée, précisément, trop décorative, c'est peut-être pour cela qu'elle se rattache encore aux galanteries dansantes de la troisième école plus qu'à l'épure de la quatrième.
Peu de succès à l'époque, mais le Conservatoire de Choisy-le-Roi a projeté de le remonter sur place, le 1er avril à 20h, le 2 à
19h et le 3 à 16h. L'occasion pour les amateurs de tragédie lyrique de découvrir une oeuvre d'une période et d'un compositeur très peu documentés.
Une semaine avant les représentations, il sera possible de réserver en appelant le Conservatoire au :
01 55 53 51 56.
Je n'ai trouvé mention de cette exécution qu'en lisant par hasard une petite annonce recherchant une haute-contre solo... vraiment content d'avoir trouvé la piste.
Les amateurs de tragédie lyrique - et moi le premier - crient au scandale lorsqu'Hervé Niquet, chef pourtant le plus hautement inspiré dans ce répertoire depuis des années, décide à discrétion de supprimer un Prologue (comme ce fut toujours le cas avant enregistrement discographique de Proserpine) ou de retirer des danses (comme il le fit dans Callirhoé), voire des sections (c'est apparemment le cas dans Le Carnaval de Venise, du moins sur scène).
Pourtant, son attitude, si elle est frustrante et pas réellement soutenable vu les arguments avancés (ceux de la réduction de la quantité de texte musical pour un meilleur résultat final et des répétitions pour un meilleur équilibre financier seraient bien plus convaincants...), n'est en réalité pas du tout exotique du point de vue de l'authenticité.
Ainsi, on s'aperçoit par exemple dans les publications successives du livret des Festes Vénitiennes (1710, le gros succès des années Guyenet) que sans qu'on ait trace de modifications de la musique dans les publications de partitions d'Henri de Baussen ni dans les archives et témoignages, le contenu des livrets de salle varient sensiblement, occultant tel ou tel passage, voire telle ou telle entrée, selon le choix des organisateurs des reprises.
Plus fort encore.
Guyenet, pour essayer d'éponger les dettes de Francine, gendre et successeur de Lully à la tête de l'Académie Royale de Musique, tente l'idée de proposer des abonnements prestigieux, destinés aux nobles n'ayant pas leur entrée à la Cour ou aux bourgeois, donnant droit d'entrée illimité aux meilleures loges, sur tout le durée de son privilège, moyennant le versement immédiat d'une somme considérable.
Rapidement, il essaie aussi une formule discount avec les conditions suivantes : pour 2500 livres, on s'ouvrait le droit d'entrer au parterre (alors moins prestigieux), mais selon les places disponibles, c'est-à-dire... après l'exécution du Prologue !
Cela montre de façon assez amusante que l'éloge obligé du monarque n'était pas forcément la partie attendue avec le plus de fébrilité par le public... On recense par ailleurs un certain nombre de cas de railleries publiques pendant ces prologues, railleries tranchantes mais spirituelles qui selon les récits de Saint-Simon semblent avoir mis bonne partie de rieurs du théâtre de leur côté... [Malheureusement, cet égoïste ne les reproduit pas dans leur détail...]
En somme, Niquet, par son immense talent, mais aussi en récrivant les danses manquantes et en coupant à discrétion, se révèle plus que quiconque dans l'esprit Grand Siècle. [Mais il fatigue ses contemporains avec son charcutage, le bélître !]
Reproduction du commentaire très succinct posté dans le fil de la saison.
Notez que la plupart des autres tragédies lyriques citées dans ce commentaire ont leurs entrées sur CSS, une recherche par le moteur de la colonne de droite ou sur Google par un mot-clef du type "francoeur css" / "callirhoé davidlemarrec" / "lodoïska lutins" devraient fonctionner.
On parle beaucoup du sujet sur CSS, mais finalement, on n'a pas encore dressé de point de vue surplombant pour reclasser tous ces gens dans leur époque et leur style.
Voici donc une très rapide nomenclature, proposée sur un site voisin, avec un ton un peu informel.
Peu de spécificités dans cet opus, globalement très réussi. On note assez peu de tubes, peu d'ariettes aussi (par rapport à Psyché créée l'année précédente par Lully - une pièce qui à cause de son origine de tragédie-ballet en regorgeait) ; guère d'airs qui trottent dans les oreilles après un acte ou une représentation.
Une très large majorité de l'oeuvre, comme c'est l'usage chez Lully, est donc confiée uniquement à la basse continue pour accompagner au plus près les récitatifs des chanteurs. Très peu de divertissements aussi.
Même la chaconne, partis pris de Rousset aidant, est presque cachée dans son duo d'amour paisible de l'acte II (II,2). Elle est de toute façon très brève, et peu variée, juste un morceau de mouvement, presque aussi allusive que celle de l'acte I d'Atys ("Si j'aimais un jour par malheur") - à telle enseigne qu'on peut plus parler de sarabande que de chaconne [1], même si le balancement et surtout les chromatismes à la basse, les petites variations sont caractéristiques. Il est vrai qu'à l'exception de Cadmus, Lully ne magnifie pas beaucoup ses chaconnes avant Persée.
[1] La sarabande est une danse lente à trois temps, accentuée sur le deuxième (avec des mesures de type noire-blanche), typique des suites de cour et même des suites instrumentales qui fleurissent ensuite au XVIIIe siècle. La chaconne (qu'on différencie peu de la passacaille) s'apparente à une sarabande, souvent jouée un peu plus vive, avec une basse obstinée et des reprises variées.
Cette genèse est réellement sensible dans l'écriture du livret.
En effet, des sections de ton et qualité assez disparates se succèdent - sans que cela ne recoupe, d'ailleurs, la répartition précisée par Fontenelle...
La trame elle-même est assez simple :
Sténobée, veuve du roi d'Argos Prétus, aime Bellérophon. Celui-ci a repoussé son amour, et la reine a donc confié la vengeance à son gendre Iobate, le roi de Lycie. Ce fut en vain et Bellérophon a si bien surmonté tous les périls que Iobate décide de lui faire épouser sa fille, amante et aimée de Bellérophon.
Après cet acte I heureux de façon assez inhabituelle, l'acte II fait la place aux affrontements et aux enchantements : dispute entre Sténobée et Bellérophon, dispute entre Sténobée et Amisodar, enchantements d'Amisodar et naissance de la Chimère.
L'acte III prend acte de la dévastation causée par le monstre, et la consultation d'Apollon révèle que seul le fils de Neptune pourra tuer le monstre et épouser la princesse, ce qui écarte de fait Bellérophon, fils de Glaucus.
Tout l'acte IV montre le triste état du royaume de Lycie, et s'achève avec la détermination de Bellérophon de courir à sa mort en affrontant le monstre, sans espoir de victoire. Mais, secondé par Pallas, il triomphe de la Chimère.
Enfin, le dernier acte explique la victoire de Bellérophon (fils caché de Neptune) et voit la confession et le suicide par le poison de Sténobée.
La construction dramaturgique en est donc relativement bancale : un acte et demi de situation stable (seulement troublée par les récriminations de Sténobée), un acte III qui tient tout entier dans la rupture du mariage heureux et la consultation d'Apollon, un acte V qui redouble la fin du IV (la victoire sur le monstre est suivie de la victoire sur les forces maléfiques qui l'ont suscité).
2.2. Ecriture
Le style lui-même oscille entre des sentences, imitées de celles traditionnelles chez Quinault, mais formulées avec assez de maladresse ici (le public sourit souvent)... et des fulgurances poétiques dont on a peu d'exemple dans la tragédie lyrique. En effet, indépendamment d'un style un peu sec, loin des galanteries et mignardises de Quinault, on trouve à quelques reprises des pauses descriptives de toute beauté. En particulier lorsqu'Amisodar avertit Sténobée contre les conséquences meurtrières de ses désirs (II,5) :
AMISODAR
Je puis de la nuit infernale,
Faire sortir un Monstre furieux :
Mais vous mesme tremblez d'exercer en ces lieux
Une vangeance si fatale.
Preparez-vous à voir nos Peuples allarmez,
Et nos Villes tremblantes.
Le Monstre couvrira de torrents enflamez
Nos campagnes fumantes
Et nos champs ne serons semez
Que des restes affreux de Victimes sanglantes.
et lorsque les lyciens pleurent leur paix perdue (IV,4) :
Dieux des Bois
Les Forests sont en feu, le ravage s'augmente,
Ce n'est par tout qu'épouvante & qu'horreur.
Napée & Dryade
Du Monstre comme vous nous sentons la fureur,
Voyez cette Paline brûlante.
Dieux des Bois
Helas ! que sont-il dévenus
Ces Bois dont nous faisions nos retraites tranquilles ?
Napée & Dryade
Ces Eaux qui serpentoient dans ces plaines fertiles,
Ces Eaux, helas ! ne coulent plus.
Dieux des Bois
Que de tristes alarmes !
Napée & Dryade
Que de sujets de larmes !
Tous ensemble
Pour adoucir le Ciel qui voit tant de malheurs,
Joignons nos soûpirs & nos pleurs.
Ainsi, si globalement le livret laisse une impression assez mitigée, on y rencontre aussi des beautés qu'on serait en peine de retrouver dans une autre tragédie en musique...
Auguste Mermet (Bruxelles 1810 - Paris 1889) est typiquement le genre de compositeur qu'on ne remontera jamais. Et pour des raisons sans doutes plus pragmatiques que pour Meyerbeer.
Frontispice de la réduction pour piano / chant de Roland à Roncevaux, le principal succès d'Auguste Mermet.
C'est tout d'abord un compositeur qui n'a jamais connu le succès brillant de son vivant. Un opéra-comique, trois grands opéras et un ballet attestent de son passage, avec son écriture de quelques parodies mondaines des titres à l'affiche (pour les journaux). Son style lui-même appartient à un certain académisme, non pas qu'il soit sans personnalité, mais sans réelle originalité, disons - et pas dépourvu de faiblesses sérieuses d'écriture.
Portrait d'Auguste Mermet en 1876, l'année de Jeanne d'Arc.
A notre époque où l'originalité est le premier critère du génie, on imagine bien qu'il est hors de remonter un ouvrage coûteux qui n'ait pas une place dans l'Histoire, et qui de surcroît est d'une qualité discutable même pour les amateurs du genre (ses maladresses lui étaient reprochées dès son époque). Bref, vous ne l'entendrez jamais.
2. La mission de Carnets sur sol
C'est néanmoins un compositeur assez attachant, dont le style est à rapprocher de Gounod : un sens du rythme discutable (toutefois un peu plus abouti que Gounod), quelques beautés harmoniques (mais aussi des maladresses chez Mermet), une sincérité de ton assez sympathique, le tout dans un cocon assez moelleux. C'est typiquement une esthétique du confort Second Empire, et on verra qu'il était précisément apprécié de l'empereur.
Ainsi, il est tout de même intéressant de se confronter à ce compositeur, à plusieurs titres :
témoignage de la production standard d'une époque, hors des oeuvres qui constituent des aboutissements ou des ruptures ;
qualité intrinsèque de l'oeuvre, secondaire mais pas non plus vaine.
Bref, à titre de curiosité, nous vous invitons chez Auguste Mermet.
3. Ce que l'on sait de Mermet
Très jeune intronisé à Versailles avec l'opéra-comique La Bannière du Roi (1825), il est surtout célèbre (façon de parler) pour ses trois autres opéras.
Pour Le Roi David (1846), Mermet démarche le dramaturge Alexandre Soumet afin qu'il adapte sa pièce Saül pour l'opéra.
Le lieutenant-colonel Auguste de Peellaert rapporte son opiniâtreté à refuser toute autre solution dans ses
Cinquante ans de souvenirs (1867, peu après le succès de Mermet pour Roland). A la fin de son deuxième chapitre, il indique ainsi :
Je vais parler pour la première fois de M. Auguste Mermet, mon ami et parent qui habitait Paris depuis nombre d'années, en s'occupant de musique.
Fort bien accueilli chez M. Soumet, auteur de plusieurs tragédies, jouées avec succès, il avait obtenu de lui qu'il arrangeât, pour l'Opéra, la tragédie de Saül, sous le titre de : Le Roi David. Comme M. Soumet était retenu au lit par la maladie, M. Mermet allait le plus souvent possible exciter la verve lyrique de l'auleur et rentrait chez lui chargé d'une scène, de quelques récitatifs ou d'airs, et enfin, après un nombre infini de courses et de fatigues, il avait emporté un ouvrage entier.
A chaque voyage que je fesais [sic] à Paris, mon parent recevait ma première visite et j'écoutais la musique du compositeur qui réclamait mes bons avis et conseils.
Le poème de David avait tellement plu au directeur de l'Opéra, qu'il avait prié M. Mermet de le lui abandonner, en lui promettant un autre poème d'opéra, qui serait mis en scène aussitôt la musique achevée ; mais avec une ténacité sans pareille, dont il donna de nouvelles preuves par la suite, M. Mermet tint bon et refusa toute proposition.
Enfin, le Roi David fut joué le 3 juin 1846 et n'obtint que peu de représentations, quoique Mme Stolz y remplissait [sic] avec talent le rôle de David. La musique parut originale, mais d'un auteur tout à fait inexpérimenté ; quelques airs de danses y furent ajoutés par un de ses amis, musicien de l'orchestre. Il put à peine assister aux répétitions parce que l'ouvrage n'était pas entièrement orchestré, et delà, mille bruits sur le compte de l'auteur tendant à faire croire qu'il n'avait pas seul composé cet opéra.
La pièce n'a en effet pas rencontré le succès lors de ses représentations de l'Opéra.
Toujours préoccupé de ses livrets, Mermet confectionne lui-même ceux de ses deux derniers opéras. C'est grâce à l'intercession de Napoléon III que Roland à Roncevaux est joué à l'Opéra en 1864, et y réussit assez bien.
Enfin vient Jeanne d'Arc en 1876 dans le même lieu, un échec.
4. Jeanne d'Arc
C'est sur cette partition que l'on s'est penché. Pas de relecture critique historisante façon Scribe, ici Jeanne entend bel et bien de fort jolies voix qui s'expriment en choeur de façon assez récitative au besoin. Le style, on l'a dit, est à rapprocher de Gounod, avec de belles intuitions personnelles, mais pas sans faiblesses.
En voici l'enregistrement des forces de Carnets sur sol au grand complet :
Il est tout d'abord nécessaire, et plus que d'habitude, d'énoncer les réserves d'usage. Il ne s'agit pas d'un 'produit fini' mais d'un document, destiné à donner une idée de la chose aux lecteurs de CSS. Réalisant seul simultanément piano et chant, il est rare que je propose des extraits léchés, mais c'est ici encore plus criant qu'à l'accoutumée, tout simplement parce que d'une part l'air est assez hors tessiture (il réclame une basse), ce qui entraîne des détimbrages ; d'autre part et surtout parce que vu l'intérêt musical limité de l'oeuvre, on est moins enclin à la remettre sur le piano, et cette captation est donc le fruit de tentatives en nombre... limité.
Cela dit, malgré les pains, on entend plus ou moins ce qui figure sur la partition.
On se situe ici à la charnière des actes I et II. Les voix interpellent Jeanne de façon assez exaltante, avec une harmonie relativement mouvante et de drôles d'hésitations entre majeur et mineur pour la ligne vocale de Jeanne, traduisant son indécision ("Je n'ai plus force ni valeur !").
LES VOIX
Jeanne, reprends la France !
JEANNE
Je n'ai plus force ni valeur !
LES VOIX
Le sang coule à torrents, le temps presse !
JEANNE
O douleur ! Oui, la pitié... mon coeur...
La voix du Ciel l'ordonne !
LES VOIX
Partir est un devoir sacré !
JEANNE
La pitié, la pitié m'entraîne !
LES VOIX
Va, Dieu le veut !
JEANNE
Eh bien, eh bien... j'irai !
L'acte II s'enchaîne avec un interlude décidé, d'assez belle facture, et débute sur une jolie modulation qui en reprend le rythme, mais avec des nuances dynamiques plus discrètes.
Entrée de Richard, chevalier à la cour de Charles VI - roi acoquiné avec une Agnès qui rappelle facilement au grand public l'image de la maîtresse de... son successeur.
Le récitatif est très réussi, d'une prosodie douce et mélodique, avec quelques effets dramatiques traditionnels (trémolos de cordes pour l'évocation du danger "quand le navire sombre"), qui jouent efficacement du contraste entre absence et présence de l'orchestre.
D'un point de vue plus formel, la teneur de l'air est également annoncée : en un quatrain le personnage désabusé et sans scrupules est présenté au spectateur, et l'air ne fera que développer ses sentiments, avec quelques informations "historiques" supplémentaires.
RICHARD
Caché dans on palais, le roi n'est plus qu'une ombre,
Et son palais s'écroule au milieu des affronts ;
Ici, chacun pour soi : quand le navire sombre,
Pour se sauver tous les moyens sont bons.
L'air lui-même débute par une très brève ritournelle d'une formule typiquement italienne, avec dédoublement de la première valeur de la mesure : ces doubles croches à la basse en début d'une mesure constituée de croches, comme pour une polonaise ou un boléro, sont typiques des cabalettes belcantistes et post-belcantistes (jusqu'à ce que Verdi impose progressivement d'autres standards plus libres et variés à partir des années 1850).
On est en si mineur, une tonalité associée à la solitude et à la tristesse profonde.
RICHARD
Pays gorgé de sang, ton aspect m'importune :
On transforme en enfer ton riant paradis.
Allons chercher ailleurs la gloire et la fortune,
Et laissons la France aux maudits !
Air de facture très classique, avec son refrain très identifiable, ici combattif et sombre. Deux procédés principaux : d'une part les ponctuations orchestrales brèves (souvent dans l'aigu, probablement prévues pour les flûtes), comme des éclairs qui zèbrent le ciel, de façon assez réussie (il est rare qu'un air soit si peu soutenu par l'orchestre), et d'autre part des unissons avec le chanteur ("Allons chercher ailleurs") qui sonnent plus maladroitement, du moins en réduction piano - mais je doute que cela se montre furieusement génial à l'orchestre.
J'aurais livré mon âme au diable -
De moi Satan n'a pas voulu.
Dame Isabeau se montra plus traitable :
Entre nous et l'anglais, c'est entre nous marché conclu.
Le couplet en ré majeur (modulation très traditionnelle) est assez intéressant, avec sa ligne lyrique un peu sarcastique, où le personnage étale paisiblement une terrible lucidité sur son propre cynisme. Et l'on retrouve le goût français pour le bon mot, avec Isabeau de Bavière en diablotin de seconde catégorie - mais plus efficace que l'original.
Le vers lui-même n'est pas très robuste : la langue paraît souvent un peu triviale, et pour des raisons musicales, on se retrouve avec des répétitions. Par "palais" dans le récitatif, alors qu'il était pourtant simple à remplacer ; ou encore "entre nous", de plus assorti d'une grosse cheville puisque ce vers fait treize syllabes pour suivre le rythme musical. Ces distorsions sont choses courantes, mais d'habitude, le livret original est correct, alors qu'ici il présente des imperfections que n'aurait pas laisser imprimer un littérateur.
Qu'importe, le poème fonctionne plutôt bien, et étale moins de niaiseries et de poncifs que beaucoup de ses équivalents : sa fréquentation reste agréable, comme la musique, même si l'on trouve des faiblesses techniques ici et là.
Le roi n'a plus ni sou ni maille :
Dans les bombances de la Cour
Le merle a remplacé la caille.
Le roi n'a plus ni sou ni maille :
Belle France, adieu pour toujours !
Outre l'impureté des rimes (puisqu'il est encore grandement l'usage dans les livrets de respecter ce qui n'est plus qu'une "rime pour l'oeil", et que la liaison supposée pour "Cour / toujours" diffère), on remarque du remplissage musical assez faible, avec ces mélodies fades pas très bien appuyées sur la prosodie (premier vers), et surtout ces gammes en alternance avec une note obstinée, qui est surtout une figure instrumentale, abandonnée depuis la fin du XVIIIe siècle en raison de sa banalité. Bref, rien de très expressif ne se crée ni par la musique, ni par le rapport entre cette musique et le texte.
Néanmoins, cela éclaire un peu plus le personnage qui se présentait comme opportuniste dans le récitatif.
Les deux derniers vers sont peu originaux, mais nettement plus expressifs, quoique finalement sans rapport avec ce qui précède. C'est bien le problème de cette section et plus généralement de cet air : l'impression de patchwork, d'une suite d'effets sans réelle unité musicale. Lesdits effets n'étant pas toujours originaux ni géniaux, cela représente évidemment une faiblesse qui n'ennuie pas l'auditeur, mais le rend défiant et critique sur la qualité d'ensemble.
Reprise du refrain :
Pays gorgé de sang, ton aspect m'importune :
On transforme en enfer ton riant paradis.
Allons chercher ailleurs la gloire et la fortune,
Et laissons la France aux maudits !
Comme très souvent, surtout dans les opéras français de l'époque, l'air n'a pas grand intérêt hors contexte, d'où l'intérêt d'enregistrer l'ensemble de la scène, voire les transitions, comme les lutins de CSS le font.
Ici le récitatif de Richard qui introduit la scène suivante, le duo entre le roi et sa jeune bien-aimée, est véritablement délicieux par son contraste. La mélodie devient assez naturelle et savoureuse, et le texte rend aussi le personnage plus sympathique et compatissant.
Avec la belle Agnès le roi Charles s'avance :
Un bandeau sur les yeux, quand il court au trépas,
De son rêve d'amour ne le réveillons pas.
Plus gaiement peut-on perdre un royaume de France !
On aboutit après une cadence (de toute évidence prévue pour la flûte) sur un accord de ré bémol, véritablement éloigné du si mineur une page plus haut... et cela s'entend dans le climat pastoral délicieux qui s'installe avec ces couleurs bémolisées bien rondes. On entend aussi de belles notes étrangères dans les accords, qui donnent plus de relief à cet ce nouvel épisode qui reste très consonant. Ici, au contraire de ce qui précédait, ce sont les aplats orchestraux et non les ponctuations vigoureuses qui constitueront l'essentiel de l'accompagnement.
5. En conclusion
Imparfait mais pas dépourvu de charme ni d'intérêt, c'est à une page de patrimoine que CSS vous a convié en sa compagnie, en espérant avoir fourni une balade malgré les imperfections du compositeur-librettiste... et évidemment de ses interprètes.
Songez bien que vous n'entendrez peut-être plus jamais rien d'Auguste Mermet, tout de même joué à l'Opéra de Paris au milieu du XIXe siècle. Et mesurez votre chance (suspecte).
La soirée, dans un Théâtre des Champs-Elysées rempli au quart (sans exagérer !), réunissait une distribution d'un luxe incroyable.
Mais voyons d'abord l'oeuvre.
1. Sources
Car c'est encore une oeuvre d'une modernité extrême qui est proposée par les musiciens spécialistes de l'exhumation. Créée en 1791 au Théâtre Feydeau ouvert cette même année, elle repose sur un roman-mémoire libertin tout récent, Les Amours du Chevalier de Faublas de Louvet de Couvray (publié de 1787 à 1790 !), qui a sa célébrité chez les amateurs du genre et de la période.
On imagine bien ce qu'il peut rester d'un roman foisonnant où le style et la profusion des événements créent l'intérêt, sans parler même de la première personne à convertir en personnage inconsistant...
Eh bien non, on n'imagine pas. Car le livret est l'un des plus ratés qu'il m'ait été donné de lire ou d'entendre. Une succession de poncifs : la belle captive trouvée par hasard, le sauveteur piégé à son tour, les échappatoires très peu convaincantes, l'humour forcé pour entrer dans le cadre du genre comique, le méchant gouverneur et son sbire, la cavalerie qui arrive à temps. Tout cela étant exploitable en théorie, mais ici présentés sans enjeu, avec une platitude extrême aussi bien concernant le drame que la langue.
Seule surprise, l'absence de moralité édifiante à la fin de l'ouvrage, où tout le monde se contente d'exulter que le méchant termine toute sa vie en prison (!), d'une façon, il faut le dire, bien mesquine. Où diable sont passés les turcs généreux d'antan [1], c'est ceci qu'ont donc produit les Lumières ?
Tout simplement, le livret de Claude François Fillette-Loraux n'utilise qu'un épisode assez laconique mais très intense du roman-mémoires, le récit de Lovzinski (devenu Floretski à la scène).
— Pulauski, continua Lovzinski, voyant ses espérances détruites et les Russes maîtres de sa patrie, disparut de Varsovie pour réunir les Polonais (fidèles et tenta la fortune contre l'envahisseur. Mais outre que je souffrais de sa disparition à cause de l'affection que je lui portais à lui-même, ce qui augmentait mon désespoir, c'était l'enlèvement de celle que j'aimais et que je craignais de ne plus revoir. Mais combien ma douleur fut plus grande lorsque j'appris que Lodoïska était tombée entre les mains d'un misérable appelé Dourlinski. Cet homme, abusant de la confiance de Pulauski, qui avait remis sa fille entre ses mains, l'avait enfermée dans une tour obscure, mettant sa liberté au prix de son honneur. Je parvins à m'introduire, avec mon serviteur Boleslas, dans le château de ce Dourlinski qui me reconnut et me jeta dans un cachot, tandis qu'il ordonnait à Lodoïska de se préparer à lui appartenir.
« Cependant, des trois jours que Dourlinski avait laissés à Lodoïska pour se déterminer, deux déjà s'étaient écoulés; nous étions au milieu de la nuit qui précédait le troisième; je ne pouvais dormir, je me promenais dans ma chambre à grands pas. Tout à coup j'entends crier aux armes ; des hurlements affreux s'élèvent de toutes parts autour du château ; il se fait un grand mouvement dans l'intérieur ; la sentinelle posée devant nos fenêtres quitte son poste ; Boleslas et moi, nous distinguons la voix de Dourlinski ; il appelle, il encourage ses gens, nous entendons distinctement le cliquetis des armes, les plaintes des blessés, les gémissements des mourants. Le bruit, d'abord très grand, semble diminuer ; il recommence ensuite : il se prolonge, il redouble ; on crie victoire! Beaucoup de gens accourent et ferment les portes sur eux avec force. Tout à coup à ce vacarme affreux succède un silence effrayant : bientôt un bruissement sourd frappe nos oreilles ; l'air siffle avec violence ; la nuit devient moins sombre ; les arbres du jardin se colorent d'une teinte jaune et rougeâtre; nous volons à la fenêtre : les flammes dévoraient le château de Dourlinski ; elles gagnaient de tous côtés la chambre où nous étions, et pour comble d'horreur, des cris perçants partaient de la tour où je savais que Lodoïska était enfermée... »
Ici M. du Portail fut interrompu par le' marquis de B***, qui, n'ayant trouvé aucun laquais dans l'antichambre, entra sans avoir été annoncé.
Et on n'en découvre le bref épilogue que soixante-dix pages plus tard :
Ce récit avait été interrompu au moment où la tour, prison de Lodoïska, était en flammes ; par bonheur, des Tartares étaient arrivés, s'étaient emparés du château de Dourlinski et avaient délivré les deux amants.
Ce style alerte et fougueux se perd évidemment dans la plate adaptation qui rallonge à n'en plus finir une trame à laquelle il n'ajoute que des airs convenus et une scène d'empoisonnement totalement ratée.
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2. Livret et musique
Il est vrai que l'oeuvre de Cherubini perd énormément en équilibre à cause de la suppression complète des dialogues qu'il avait prévus entre les numéros musicaux, matérialisés par une à deux (!) phrases parlées (et sonorisées). On voit bien ce que cela entraîne comme déséquilibre esthétique.
Mais la musique se révèle en revanche un condensé de formules nerveuses très neuves qui préfigurent Beethoven de façon assez saisissante, avec en particulier le grand interlude guerrier qui passe de loin toutes les luttes et tempêtes du répertoire composées avant le Vaisseau Fantôme de Wagner ! Beaucoup de choses à en exploiter, qu'on ne remarque pas assez à cause de la platitude du propos qu'elles servent. Dix ans après Andromaque, c'est encore un saut qualitatif bien plus vertigineux, vers quelque chose de très moderne et de déjà romantique. La tragédie lyrique n'est plus, et une esthétique plus libre et plus mêlée est née - le sous-titre l'indique très justement : "comédie héroïque". Le sublime et le grotesque cohabitant dans les mêmes numéros, le goût des nuances dynamiques, les figures de paroxysme, les ensembles sans symétrie... le classicisme est clairement derrière nous.
Malgré quelques tunnels (l'ensemble du poison, d'un bon quart d'heure, est assez interminable, ni oppressant ni drôle avec ses trois sbires empesés), l'oeuvre trouve de grands moments notamment dans le final du premier acte, tout le deuxième acte (ses beaux airs et ses ensembles, sauf le quintette du poison), et la bataille du troisième.
On pense tout de même que l'oeuvre serait extrêmement percutante à la scène, grâce à sa musique. On pourrait en particulier en faire une version Regietheater facilement, et si la direction d'acteurs en est assez active, il y aurait réellement de quoi représenter quelque chose de trépidant en dépit du livret misérable.
En l'état, c'était à la fois fascinant et assez peu touchant, bien moins qu'un Grétry pas du tout novateur comme L'Amant Jaloux...
C'est en tout cas la plus belle oeuvre de Cherubini qu'il nous ait été donné d'entendre avec ses deux Requiem.
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3. Exécution musicale
Notes
[1] Cf. Les Indes Galantes de Rameau, Die Entführung aus dem Serail, et le modèle subverti L'Italiana in Algieri de Rossini pour les exemples les plus célèbres.
Pour une fois, une nouveauté toute fraîche et (presque) grand public sur CSS. Un mot sur ce récital très attendu.
La peine de mort devrait être rétablie (après avoir dûment déchu de nationalité) pour ceux qui confient la photoshopisation des joues de ténors aux stagiaires préposés au touillage décaféiné.
Les lutins n'aiment pas le principe même du récital, qui sélectionne généralement les mêmes airs de bravoure hors contexte, souvent des moments musicalement et textuellement assez faibles, et qui empêchent par leur isolement toute adhésion au drame. Des suites de vignettes souvent dans le même caractère de plus, car suivant la thématique du récital, on retrouve le même type de tournures (tout simplement parce que l'air est un format prévu pour entrer dans un tout dramatiquement et musicalement cohérent, avec la plupart du temps des formes canoniques).
Avec tout ce qu'on attend désormais de Jonas Kaufmann, champion de la transversalité stylistique avec à la fois une très grande intelligence de la langue, de la psychologie, du phrasé, et une grande présence vocale, on ne pouvait qu'être juste satisfait, voire déçu.
Pourtant, les craintes d'un objet un peu lisse ou monotone, comme les extraits vidéos de ce studio, qui faisaient entendre un vibrato un peu élargi, n'étaient que de vaines fausses alertes.
En effet, il est difficile de trouver :
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1) Un récital d'opéra aussi cohérent et audacieux.
On a déjà expliqué ici les ambiguïtés de ce qu'on appelle le vérisme, qui est littérairement parlant une réplique italienne du naturalisme français, mais qui englobe musicalement tout le postverdisme, avec une expression lyrique dotée de longues lignes assez straussienne (mais jamais interrompues) et un raffinement harmonique, un usage des motifs récurrents qui héritent directement de Wagner.
On répugne généralement à y impliquer Puccini, et même chacun fait tout pour exempter son champion de cette étiquette souvent vécue comme péjorative : pour les amateurs de voix qui constituent l'immense majorité des amateurs d'opéra italien, la "tradition vériste" est celle d'excès peu subtils dans les effets vocaux - sanglots, cris, accents sous forme d'élévation des notes écrites...
Néanmoins, cette école postverdienne et postwagnérienne est stylistiquement assez homogène. On peut en exclure Ponchielli qui dispose encore d'une grammaire assez stable et verdienne et n'est pas encore imprégné de ce lyrisme straussien, mais Catalani, Leoncavallo, Mascagni, Cilea, Zandonai, Respighi, Alfano peuvent en de larges mesures y être apparentés. Même si certains sujets sont historiques, même si certains aspects tiennent parfois de la conversation en musique, même si certains de leurs opéras échappent à ce style (par exemple I Medici de Leoncavallo, d'un raffinement assez proche des recherches allemandes et françaises sur le timbre, l'harmonie et même le soin du livret).
Dans ce disque, qui exclut Puccini, c'est donc le postverdisme dans son acception la plus large (incluant même Ponchielli) qui est sollicité, bref tout l'opéra "fin de siècle" italien, y compris le wagnéro-inspiré Boito (mais finalement pas si différent de la grammaire des autres).
Alors que ces ariosos (ce ne sont pas des airs à reprise et ils sont courts, s'insérant dans le flux dramatique, à la wagnérienne) sont généralement peu propices au récital, leur choix, leur agencement et l'interprétation maintiennent l'intérêt vif de bout en bout.
En ce milieu de mois de septembre, il est temps de présenter les plans de la saison.
Voici donc notre sélection. De même que pour l'an passé, cette sélection est très extensive pour permettre ensuite de choisir. La sélection théâtre n'a pas encore été effectuée (il reste aussi, côté musique, l'Athénée et les Bernardins).
Les différentes soirées seront aussi annoncées en commentaires sous cette entrée, et éventuellement développées dans une notule à part.
A la réécoute d'une des trois versions d'Henry VIII de Camille Saint-Saëns [1] dont les lutins disposent [2], en l'occurrence la seule cohérente de bout en bout (Pritchard), on est frappé des qualités assez étonnantes de cet opéra, et ce d'autant plus vivement qu'elles paraissent de prime abord incompatibles, et qu'elles n'étaient pas parues aussi saillantes même en lisant / jouant la partition.
Il ne s'agit pas ici de se lancer dans une vaste analyse, mais simplement d'inviter à découvrir, de façon imparfaite, ce bijou dans la version captée à Compiègne (dans une distribution moyenne et un orchestre malingre).
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Résumé de ce que vous entendez (version Pritchard inédite). Tout ceci est détaillé dans la notule. Acte I : A la fin du duo, on entend le motif de l'amour de Gomez qui en a fourni le thème principal. Puis lorsque son interlocuteur Norfolk le prévient sur le caractère du roi apparaît le motif lié à ses intempérences. Il est immédiatement réitéré au moment où le choeur des courtisans entre : le favori du roi a été condamné à la mort et Henry VIII l'abandonne à son sort.
Le très beau choeur qui suit comporte deux sections très nettement distinctes : la déploration sur Buckingham et les murmures contre le roi, sur ce très beau ton mélancolique. Puis intervient une entrée dans le goût Renaissance, avec les vents très présents, pendant laquelle le roi paraît. Le choeur entonne alors un chant beaucoup plus contraint et convenu, une louange hypocrite. Acte II : Air de désespoir de Gomez. Vous voyez sa forme essentiellement récitative, mais très mélodique. Grand divertissement de fin d'acte, avec la fête champêtre en l'honneur d'Anne Boleyn - on voit la qualité remarquable des danses, pittoresques mais très écrites. Acte III : Prélude qui reprend le motif courtisan entendu au premier acte et qui laisse entendre beaucoup de choses au spectateur.
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Ce drame mêle en effet trois composantes très différentes.
1 - Les cinq actes, le sujet historique, le grand ballet : même s'il y a peu de numéros obligés (romance fondatrice, chanson patriotique ou à boire sont absentes... mais on entend tout de même au début du bucolique acte II [3] un choeur de pages censé présenter un décor au drame), on y retrouve le fondu, l'espèce de récitatif continu que le Grand Opéra a hérité de la tragédie lyrique. Car à l'origine, chez Lully, le récitatif était plus ou moins accompagné, par le continuo ou l'orchestre, avec quelques ariettes et, de temps à autre, des airs où l'on s'autorisait à répéter les paroles.
Clairement, Henry VIII est un Grand Opéra à la française, un peu modernisé dans le langage musical, mais il en comporte les principales caractéristiques structurelles.
2 - Saint-Saëns s'ingénie aussi à imiter, avec un rare bonheur et un sens de l'évocation saisissant, les danses de la Renaissance. A de nombreuses reprises, en fond ou en ballet seul, et ce dès l'Ouverture, l'illusion est parfaite - alors que musicalement, l'harmonie reste tout à fait romantique, on est immédiatement saisi par l'image d'un XVIe siècle radieux.
Ce n'est pourtant pas la tradition du Grand Opéra... surtout à ce degré d'intégration. On est presque dans la tragédie lyrique, avec ces harmonies limpides et ces éternels rebonds dansés. Bien sûr, pour l'assimilation du mouvement de danse au drame, Guillaume Tell de Rossini et Les Huguenots de Meyerbeer constituaient des réussites éclatantes, mais sans cette recherche de "couleur historique" aussi forte et aussi permanente. Car parvenir à faire de l'épanchement romantique avec ce langage représente un véritable tour de force.
3 - Enfin, Saint-Saëns emploie pour innerver son drame musical d'authentiques leitmotive. Cela n'a absolument rien d'exceptionnel à l'époque de composition (début des années 1880), néanmoins la finesse de leur emploi est vraiment inhabituelle en France. Ici, les motifs révèlent discrètement les pensées des personnages, voire explicitent les coulisses politiques. Et mêler cela à une esthétique seizièmiste, en le surajoutant au canevas du Grand Opéra, c'est assurément un tour de force assez vertigineux dès qu'on observe la machine d'un peu près.
En voici une brève liste non exhaustive :
L'amour de don Gomez de Feria : c'est ce motif élancé qui constitue le thème du premier numéro (air / duo qui présente Anne Boleyn en son absence). On le retrouve lors de l'évocation de l'arrivée de la dame d'honneur nommée par le roi, qui se révèle être, comme l'avait prédit l'interlocuteur pessisme de Gomez, Anne Boleyn.
Les parjures d'Henry VIII : un motif très récurrent, de petit ambitus, une sorte de vaguelette qui fait un aller-retour un peu sombre (comme figurant le bouillonnement des veines et l'intempérance du roi), qu'on retrouve lorsqu'il est question de décisions royales (et donc de forfaitures).
La séduction : un petit thème de l'acte II, qui évoque le pacte du roi et de Boleyn (elle est à lui s'il la fait reine à la place de Catherine). Il reparaît terrible lorsque le roi fait l'affront à la reine et au légat, révélant au spectateur la nature réelle des motivations du souverain.
L'hypocrisie des courtisans : ce thème juste après le très beau choeur d'entrée des courtisans (déploration de Buckingham et mise en cause du roi), qui se mue immédiatement en déférence hypocrite à l'entrée d'Henry VIII. On peut l'assimiler éventuellement au décorum de la Cour, mais si on l'associe plus précisément aux courtisans eux-mêmes, son retour est extrêmement intéressant : c'est ce thème-là qui constitue le noyau du Prélude de l'acte III, l'acte du procès. Le retour de la matière sonore attachée à l'hypocrisie des courtisans laisse donc immédiatement entendre que le procès de Catherine est une mascarade dont l'issue est jouée d'avance.
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Bien des subtilités donc, et surtout cette incroyable triple construction... avec un résultat magnifique pour qui aime l'opéra français et le Grand Opéra en particulier. Aucune baisse de tension de surcroît.
Ernest Chausson, qui attendait beaucoup de Saint-Saëns pour créer une nouvelle forme de drame, a à l'époque écrit son désappointement de le voir enfermer ses leitmotive dans les formes fixes d'autrefois. C'était se méprendre grandement sur la qualité d'ensemble de la composition - puisque les numéros sont finalement peu conventionnels (l'air de Gomez à l'acte II est totalement éclaté en une forme de récitatif très intensément lyrique, la partie cantilène en est à peine esquissée), et que la structure du Grand Opéra se trouve en même temps que le réseau des leitmotive.
Néanmoins, il est évident que ce n'était pas une réalisation particulièrement audacieuse par rapport à ce que sera le Roi Arthus[4]. Qu'importe, l'aboutissement n'en est pas moins très impressionnant, et CSS tenait à faire partager sa rêverie à ses lecteurs...
Notes
[1] Livret de Léonce Détroyat et d'Armand Silvestre d'après Calderón (El Cisma en Inglaterra) - d'où la représentation odieuse du roi.
[2] Pritchard (Pollet, Lara, Fondary), Guingal à Compiègne (Command, Vignon, Gabriel, Rouillon), Collado (adieux de Caballé, Workman, Estes aphone remplacé après le deuxième acte), seule la deuxième ayant été publiée commercialement.
Pour le plaisir de la statistique et de la remise en perspective.
Un rapide bilan de la saison écoulée, tout à l'ivresse des prodigalités de la capitale. Genres fréquentés, époques, salles, et pour finir la liste et les liens avec les comptes-rendus.
Hier, les lutins se sont rendus, comme prévu, à la dernière représentation de ce spectacle musical qui se situe un peu hors du périmètre habituel de ces pages. Il faut dire que la gent korrigane est très admirative de ce qui a été réussi dans cette pièce.
1. Un sujet
Le choix est celui de vignettes qui parcourent amplement la fresque de Hugo, en en conservant les épisodes partagés dans la culture commune française. Plutôt que de choisir un fil narratif qui évolue de façon fluide, on privilégie les épisodes en forme de saynètes parfois très brèves, afin de reproduire le plus vaste nombre possible d'épisodes de ce qui est devenu une forme de mythe, avec sa puissance symbolique, son caractère fédérateur et la plasticité même de son intrigue. Il ne manque guère que la défiance initiale de Valjean à l'encontre de Pontmercy, tout y est.
On perd certes la langue de Hugo, et on entend quelques sentences un peu catégoriques qui sont très loin de l'art du balancier pratiqué par le poète dans ses raisonnements, qu'il résout par une forme de transcendance qui rend la voie évidente, et non pas par un réel choix. Néanmoins, contrairement à l'original français d'Alain Boublil et Jean-Mars Natel (à la fois précieux et d'une niaiserie assez ridicule), la version anglaise (Herbert Kretzmer) dispose d'une certaine élégance - nous ne nous nous serions pas déplacé, assurément, pour la version francophone.
2. Une adaptation digne de considération
2.1. Structure générale
Il y a quelque chose d'émouvant à voir cette foule assez populaire (à côté de la troupe joyeuse et farfadesque, une famille qui mettait les pieds pour la première fois au Châtelet) communier en présence, sinon de l'oeuvre elle-même, de sa marque sur l'imaginaire collectif.
C'est en effet un objet assez étonnant, qui transpose de façon tout à fait évidente les codes de l'opéra dans un format plus populaire :
voix amplifiée ;
orchestre d'une dizaine de musiciens traité en temps réel par un ingénieur du son, et complété par un synthétiseur (qui était quasiment seul à l'origine, mais l'orchestre a été ajouté lors de la refonte de l'oeuvre et au fil des succès) ;
beaucoup de tubes ;
pas de transitions entre les scènes, des "blocs" très identifiables.
Mais l'on conserve les récitatifs : comme dans la tragédie lyrique, ce peut être une forme de basse continue du synthétiseur, ou bien l'orchestre entier ou en partie qui soutiennent la déclamation, selon l'impact dramatique que l'on veut donner. Restent aussi l'ambition théâtrale, une nombre assez considérable de clins d'oeil à l'Opéra ("Don Juan", "mieux qu'un opéra", "nous battons-nous pour une nuit à l'Opéra ?", avec au besoin une ligne lyrique au hautbois qui imite la ritournelle introductive d'un grand air), et la construction complexe, qui échappe à l'alternance simple air / récitatif.
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2.2. Un drame postwagnérien ?
Car c'est assurément une oeuvre ambitieuse : non seulement il n'existe aucun passage parlé sans accompagnement, mais surtout, l'ensemble du discours est tenu par la présence de véritables leitmotive, et de leitmotive originaux, d'une façon qu'aucun farfadet n'a jusqu'ici ouïe dans aucun opéra, et qui n'a rien de pataude.
Ces motifs récurrents ne sont pas attachés, comme chez Wagner, qui en est l'un des plus virtuoses utilisateurs, à un objet ou à un sentiment d'un personnage, ni comme chez Strauss qui l'attache à un aspect de la psychologie d'un personnage, voire à un personnage, et encore moins comme Debussy ou Schreker, qui sont beaucoup plus nettement liés à un personnage précis (et donc moins riches de sens, en dehors de la structuration musicale de l'oeuvre).
Claude-Michel Schönberg a choisi des motifs (et en a développé la récurrence lors de la révision de la partition) qui ont un lien avec des concepts, mais des concepts libres, qui peuvent voguer d'un personnage à l'autre, et innervent ainsi d'une façon assez saisissante le drame. Ce qui est d'autant plus impressionnant que la musique en elle-même est assez peu subtile : toujours les mêmes rythmes de type croche-croche-noire (la seconde croche étant sur le temps), et des harmoniques habiles, avec des progressions agréablement tendues (notamment des frottements délicats en faisant bouger la basse), mais assez peu riches - bien qu'assez au-dessus de la moyenne du genre.
On en a relevé quelques uns :
Les damnés de la terre : ce motif pesant apparaît à chaque fois qu'une masse populaire, harassée par la pauvreté, le travail, l'injustice de la société, apparaît. Bagnards, filles des rues, mendiants, peuple de Paris...
La justice : ce motif consiste en une résolution harmonique implacable. Il est le plus souvent attaché à Javert (Honest work, just reward / That's the way to please the Lord), à cause de sa rectitude dans l'application de son devoir. Mais il est intéressant de remarquer, et cela, nul autre opéra qu'on ait de notre côté lu, entendu ou vu ne l'a essayé, que ce motif apparaît pour la première fois dans la bouche du personnage très positif de Monseigneur Bienvenu. Ce motif qui représente le respect des normes n'est donc ni positif ni négatif, il indique simplement une sorte de légitimité formelle du discours. Et cela rejoint admirablement le livret qui insiste sur le caractère foncièrement honnête de Javert, que lui reconnaît Valjean en lui laissant la vie sauve sans conditions.
L'identité : ce motif est plus spécifiquement attaché à Valjean, et resurgit à chaque questionnement sur son nom, sur son destin, sous la forme d'un flux de parole haché, comme hébété, avec une thématique assez banale.
La bonté : un motif tournoyant qu'on entend dès que Valjean commet un acte altruiste.
Les rêves passés : ce motif est d'abord attaché à Fantine, et innerve son fameux air I dreamed a dream in time gone by, mais on le trouve également vis-à-vis de Valjean, et pas seulement lorsqu'il évoque la mère de Cosette ; à chaque allusion voilée au passé, il est susceptible de resurgir.
Révolution : Une sorte de slogan collectif (Rouge et noir) qu'on retrouve évidemment lors de la bataille des barricades, avec une apothéose cuivrée qui figure le panache plus que la victoire, évidemment.
Le monde nouveau : Ce motif est d'abord attaché à la Révolution (Do you hear the people sing, singing the song of angry men ?), mais réapparaît lors du grand final de l'acte II, pour annoncer un monde nouveau qui est celui d'un idéal plus vaste, pour ne pas dire d'un au-delà. En somme, c'est assez la façon dont la Rédemption par l'amour dans le Ring de Wagner passe d'un acte isolé de Brünnhilde vers Sieglinde à la salvation de l'humanité tout entière dans son seul retour, à la toute fin du cycle.
Les étoiles : Plus anecdotique, ce motif aigu et diaphane débute le premier air de Javert qui leur est consacré, et se trouve cité sous forme d'allusion musicale dans le second, sans que le texte y fasse référence.
Et ainsi, alors que les va et vient des personnages s'y prêtaient très bien, Schönberg évite la facilité de thèmes liés de trop près aux personnages. Valjean en a bien un ou deux qui lui sont très fortement liés, mais les autres personnages ne sont pas caractérisés de cette façon, ce sont plutôt les concepts mis en jeu par le texte qui miroitent à travers ce tourbillon de motifs.
Et lorsque plusieurs se superposent comme dans l'affrontement de Javert et Valjean au chevet de Fantine, c'est assez impressionnant, et très rare dans le domaine de la "musique populaire".
[L'autre aspect wagnérien réside dans la qualité limitée de l'humour : souvent du comique de caractère bien lourd et guère drôle comme pour Beckmesser, Mime ou alors des exagérations à peine plus amusantes comme la fameuse Chevauchée des Walkyries - qui est réellement conçue par Wagner comme quelque chose de souriant.]
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2.3. Quel statut ?
Par ailleurs, on y trouvera d'assez beaux climats, qui ont fait avec quelque raison le succès des airs isolés passés à la célébrité. Pas de longueurs, une collection de situations par ailleurs très efficacement résumées, et une musique qui touche juste.
Le type même d'oeuvre qui ne peut que confondre ceux qui veulent cloisonner les genres dans une forme de morale (l'opéra c'est ennuyeux, la musique populaire c'est pauvre, etc.).
Cet objet constitue en réalité une oeuvre extrêmement cohérente, très dense (ses épisodes très courts ne sont pas des facilités, ils ont véritablement du caractère), qui comporte même, malgré ses personnages taillés à la serpe et son langage musical relativement rudimentaire, l'un des usages les plus intéressants des leitmotive que les lutins aient entendu.
Ainsi, au delà du panache, des trépidations et des climats, même en la considérant avec les critères de la musique savante, l'oeuvre est aussi intéressante.
Ruines d'un aqueduc.
3. En salle
Plusieurs choses sont frappantes pour l'amateur d'opéra dans cette salle. Tout d'abord le public, pas habillé (certes, on est un dimanche et les gens ne sortent pas du travail, mais d'habitude, au concert, même un dimanche...), une moyenne d'âge beaucoup plus basse (beaucoup de trentenaires et quadragenaires, et très peu au-dessus), et très décontracté, d'un abord très bon enfant, discutant volontiers entre voisins, nullement crispé par l'événement (qui est pourtant considérable si l'on considère la durée à attendre pour revoir cette oeuvre-culte par rapport à un Don Giovanni).
Lorsque la musique débute, une clameur s'étend pour exprimer la joie d'être là à entre cette musique. La musique n'étant pas essentiellement à ce moment-là, c'est une manifestation assez sympathique (qu'on retrouve, plus discrètement, pour saluer certains bis célèbres dans les récitals classiques, en particulier d'opéra). Les airs sont applaudis, parfois les actions (alors qu'il ne se passe pas grand'chose musicalement, le retrait de Cosette de l'auberge des Thénardier est ovationnée !), mais pas les décors si le moindre aigu, la moindre action.
On a d'ailleurs été très agréablement surpris qu'à la fin des airs, le public attende, sinon la fin de la résonance, la fin de la musique pour applaudir, ce qui n'est pas toujours le cas à l'Opéra (c'est même plutôt l'exception). Même les discussions pendant le spectacle ont été finalement très rares, à peine plus fréquentes que pour un concert classique.
Il a simplement marqué son enthousiasme à certaines fin de parties, en couvrant de fort beaux interludes. [A ce propos, l'orchestration du final du II est beaucoup plus impressionnante en salle, vraiment spectaculaire, et pas vraiment de mauvais goût, en réalité.]
La sortie des spectateurs est aussi accompagnée par la reprise d'un pot-pourri des thèmes du concert, on est au cinéma plus qu'au théâtre.
L'amplification n'était pas désagréable, le volume tout à fait raisonnable. En revanche, faute de gestes suffisants des interprètes (nous étions loin et ne pouvions entendre le point de départ de la voix contrairement à Magdalena, qui comportait de toute façon uniquement des chanteurs lyriques, plus modérément sonorisés), la localisation du chanteur était difficile dans les scènes de groupe puisque le son provenait des baffles et non du personnage.
On a tout de même noté l'égalisation des dynamiques par le potentiomètre : lorsqu'un chanteur passe dans le grave (par exemple le couplet modulant au centre du grand air de Fantine), alors qu'on entend que la voix se tasse, l'amplitude sonore demeure strictement identique. De plus, les tessitures étant écrites assez basses par rapport à une voix projetée d'opéra (aussi parce qu'il faut que chaque membre du public puisse chanter cela aisément en rentrant chez lui), la voix serait véritablement très peu audible sans amplification. Certains interprètes qui chantent à la fois opéra et comédie musicale s'en plaignent quelquefois : leurs nuances dynamiques changent la couleur de la voix, sa texture, mais absolument pas la dynamique et le volume entendus par le public.
Le nombre de décors est quant à lui proprement hallucinant, avec quantité de changements à vue... C'est une petite fortune que cela doit représenter en conception, construction et transport. D'où le nombre assez important de représentations, sans doute, et surtout le nombre d'années de tournée d'une production... mais la salle n'était pas pleine du tout (dernier étage vide).
En somme, un public très agréable et attentif, et un cadre d'écoute assez confortable.
4. Une représentation
4.1. Mise en scène
Visuellement, une jolie mise en scène littérale assez animée, plutôt spectaculaire. On relève surtout l'excellente idée de placer en fond des projections inspirées de dessins de Hugo ou d'encres réalisées dans son style. Dans les égoûts de Paris, il y a en plus un défilement, sous trois angles différent, qui donne réellement l'impression de cheminer dans une étrange cathédrale sorti de l'imaginaire hugolien. Un épisode visuellement assez magistral, et tout à fait poétique en plus.
Il faut cependant reconnaître que la nouveauté de la nouvelle production de Laurence Connor & James Powell n'est pas conceptuellement vertigineuse par rapport à l'ancienne de Trevor Nunn & John Caird... On reste dans un spectacle littéral et agréable à l'oeil. Mais on a aussi le droit à quelques trouvailles, comme l'entrée et la présence des amis tombés au combat lors de la déploration Empty chairs and empty tables.
Les 24 Violons du Roy en concert au Théâtre des Champs-Elysées, mercredi 26 mai 2010.
Patrick Cohën-Akenine, immense violoniste devant l'Eternel, est depuis longtemps chef d'ensemble, et à la Tête des Folies Françoises, il a quelque temps fait merveille, comme par exemple dans ce récital baroque français de Patricia Petibon.
Or, il s'est mis en tête de réaliser une courageuse résurrection des 24 Violons du Roy, l'ensemble qui jouait pour Louis XIV, en utilisant des recréations des instruments manquants de la famille du violon qui étaient alors utilisés.
Entre le dessus de violon toujours pratiqué et la basse de violon parfois réemployée dans les ensembles baroques, on a ainsi réintroduit la haute-contre de violon (assez comparable à l'alto), la taille et la quinte de violon. Cela produit visuellement un dégradé assez pittoresque, avec de gros violons qui pendent à de petits cous, touche en bas, comme ceci : (oui, leur enthousiasme semble limité).
Patrick Cohën-Akenine dispose ainsi d'un ensemble constitué de la façon suivante :
bien qu'appartenant à la famille des violons (contrairement à la contrebasse qui appartient à la famille de la viole, d'où leur son plaintif), les basses de violon disposent de frettes - c'est-à-dire de ces barres, comme sur les guitares, qui bloquent la corde à hauteur fixe en créant des "cases", de façon à assurer la justesse ; d'autant plus étrange que si les violes de gambe en disposent, les violoncelles baroques n'en disposent pas et les contrebasses n'en disposent plus (mais il faut là interroger les facteurs d'antan et non pas les malheureux instrumentistes exhumant...) ;
bois : 2 flûtes, 2 hautbois (le premier hautbois tenant les parties de flûte basse dans les trios), 1 basson français (au son si nasillard qu'il rappelle ici le cromorne !) ;
continuo : viole de gambe, violoncelle, clavecin, archiluth.
Cela se justifie très bien sur le papier. Lully était violoniste, il écrivait des dispositions qui n'étaient pas pensées pour le clavier comme le fera Rameau ou comme le faisaient déjà les Italiens (c'est-à-dire avec une basse isolée et les autres parties isolées dans l'aigu). Il utilisait une répartition beaucoup plus équilibrée au niveau des médiums, qui donne un certain fondu - et rend d'autant moins confortables à exécuter, quelquefois, les réductions pour piano du début du vingtième siècle (elles sont en réalité redéployées pour être 'claviérisables', y compris quand les parties intermédiaires originales subsistent).
Et cela se faisait avec l'instrumentarium restitué par le projet de Patrick Cohën-Akenine. Le but avoué était de retrouver la diversité des instruments, donc des couleurs originales, de la musique de Lully.
L'ensemble a beaucoup progressé depuis ses débuts, et déjà en 2009, il jouait tout à fait juste. Il est capable désormais de jouer certaines sections avec un beau tranchant. On a même pu observer, au cours de ce concert, quelques partis pris interprétatifs sensibles, même si l'on demeure très loin de ce qui pouvait être réalisé avec les Folies Françoises.
Néanmoins, le résultat immédiat de cette restitution est au contraire une plus grande homogénéité des timbres et une certaine mollesse d'articulation.
Et ce n'est pas si paradoxal : au lieu d'instruments divers, on décline les intermédiaires d'une même famille. Voilà pour l'homogénéité. Et pour l'articulation ? Il suffit d'observer la dimension des tailles et quintes de violon : les instruments sont retenus par des lanières discrètes, mais comme vu leur masse il ne doit pas être possible de les bloquer avec le cou, ils reposent en partie sur la main. Aussi, l'agilité en paraît fortement diminuée - n'imaginez même pas du vibrato, et encore moins un démanché, tout s'effondrerait ! Par ailleurs, pour qui a déjà joué un violon et un alto, la différence d'exigence physique en étant déjà assez considérable, on imagine la force nécessaire pour maintenir efficacement une corde de quinte de violon.
Bref, au final, on gagne en fondu, mais on perd une part déterminante de ce que le mouvement baroqueux a apporté : clarté et autonomie des strates, individualisation des timbres, incisivité des attaques, palette expressive nouvelle. Le projet est généreux, mais il me semble qu'il se heurte aux difficultés structurelles qui ont fait que l'on a abandonné ce type d'orchestre au profit de la disposition italienne : c'est intrinsèquement un ensemble moins virtuose et moins brillant.
Les Goûts Réunis proposent une formule originale : réunir un choeur amateur à un orchestre formé de musiciens en fin d'apprentissage et encadrés par quelques professionnels, afin de fournir à tous une expérience formatrice.
Avec une oeuvre par an, une fois sur deux assez originale, l'ensemble a l'occasion de fournir un vrai travail de qualité.
Ce spectacle sera redonné (sans la chorégraphie) le samedi 8 mai à 20h, Eglise de Pentemont dans le VIIe arrondissement de Paris (106, rue de Grenelle). (Tarif 15€, 10€ si réduction. Sans réservation.)
Pour 4€ (livret fourni), on pouvait ainsi assister samedi à la Maison de la Musique de Nanterre, dans une salle de quatre cents place tout à fait pleine, à un spectacle complet : une mise en espace entrecoupée de danses (pendant un divertissement sur deux) assurées par les Fêtes Galantes (une compagnie que dirige Béatrice Massin, chargée de recréer la chorégraphie de l'Atys de Villégier la saison prochaine).
J'ai été agréablement surpris de constater que les couleurs harmoniques de Marais me paraissaient décidément moins sinistre dans Sémélé que dans l'ensemble de ses autres oeuvres, même si l'on a perdu la dimension en principe souriante de cette oeuvre au fil de quelques coupures...
Evidemment, on ne pouvait pas exiger dans ces circonstances une réalisation musicale de qualité tout à fait professionnelle, et cependant le résultat était assez remarquable.
L'authenticité ne peut être plus qu'une martingale d'éditeur, puisqu'en plus des modes de jeu impossibles à imiter parfaitement (et de toute façon incomplètement connus), de la probable infériorité de la qualité d'exécution, de l'atmosphère plus informelle et bruyante, il manquera toujours résolument le dernier chaînon : l'auditeur. En effet pour entendre de façon une musique, il faudrait disposer du même bagage culturel que les auditeurs du temps - ce qui signifie non seulement acquérir leurs connaissances supplémentaires, mais surtout perdre la conscience de tout ce qui a été fait ensuite.
Impossible, évidemment, et cela clôt le débat.
Mais en ouvre aussi d'autres.
La joyeuse troupe bondissante des lutins facétieux y songeait en réécoutant Rigoletto. On commence souvent Verdi, voire l'opéra italien du XIXe siècle par là, et légitimement, puisque lorsqu'on débute, on cherche à entendre les réussites pour se faire une idée de la nécessité ou non de poursuivre l'exploration. Mais cela masque, avec tout ce qui s'est composé depuis, et toute la vulgate assez dépréciative autour de l'illustre parmesan (entretenue par les penchants glottophiles d'une portion considérable de son public), la formidable modernité de certaines de ses oeuvres.
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Au début du XIXe siècle, les opéras sont rigoureusement structurés, d'une façon héritée de l'opera seria (Italie) ou des théâtres populaires type foire (France, Allemagne). Les parties musicales importantes sont découpées en "numéros" clos, et reliées ou par des dialogues (parlés), ou par des récitatifs négligés (un chant presque parlé, accompagné au clavier, et parfois à l'orchestre à cette date, sur des cadences harmoniques extrêmement simples).
L'opéra sérieux français est certes plus souple, parce qu'il descend directement de la tragédie lyrique qui vient de s'éteindre en tant que telle mais qui s'est transformée en opéra romantique (chez Spontini par exemple) : la démarcation entre récitatifs et numéros, bien qu'elle existe, y a toujours été plus discrète, et même parfois légèrement floue. Cette confusion se prolonge chez Spontini, Halévy et surtout Meyerbeer. Ce dernier accroît considérablement la qualité des récitatifs, y introduit de vraies mélodies, des effets d'orchestres et de timbres, et dans le même temps produit des numéros moins isolables, étroitement liés à l'action, souvent entrecoupés de récitatifs ou interrompus par d'autres solistes. Un peu comme si les finals à la manière de Mozart (où la musique est continue en un feu d'artifice d'ensembles musicaux) s'étaient répandus sur toute l'oeuvre.
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L'opéra italien, à l'exception des finals chez Rossini, est resté dans un schéma très strict, et même si l'influence du modèle français de type meryebeerien n'est pas à exclure à la marge, à l'époque où Verdi écrit (du moins dans la mesure de la documentation disponible), on reste assez rigide sur la structure - sans parler de l'orchestration et de l'harmonie, au mieux gracieuses comme chez le meilleur Bellini (Puritani et Norma), mais jamais originales.
Dès Oberto, son premier opéra, Verdi considère les choses avec souplesse, et déjà Nabucco, son troisième, contient des choses inédites. En particulier le grand choeur a cappella "Immenso Jehovah", certes homophonique (en forme d'accords), mais où l'on peut dénombrer tout de même quatorze lignes individualisées. C'est assez inédit à l'Opéra, rien d'aussi osé n'avait été produit en la matière depuis Armide de Lully.
Un autre pas considérable est franchi, non pas avec Macbeth à mon avis (on n'écoute plus aujourd'hui que la refonte plus tardive, et de toute façon la structure à "numéros" reste très rigide), ni même avec Luisa Miller, mais bien avec Stiffelio, d'allure très continue, avec ses personnages subvertis, ses ensembles atypiques, où les structures traditionnelles (cantilène / cabalette) se dissolvent dans la nécessité dramatique.
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La section qui précède le trio de l'orage "Non più ragiono" à l'acte III de Rigoletto. On y lit le récitatif très libre (mais précisément écrit), les éclairs de flûte, les tonnerres en trémolos de cordes graves, et les neuvièmes dont il est question plus bas.
La version Solti (studio RCA de 1963) de cet extrait. Choeur masculin et orchestre de la RCA italienne, Anna Moffo (Gilda), Rosalind Elias (Maddalena), Ezio Flagello (Sparafucile), et en fin de parcours Robert Merrill (Rigoletto).
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Rigoletto marque un pas supplémentaire dans l'audace, et si l'on excepte Falstaff (mais c'est une fulgurance trop personnelle qui ne débouche sur aucune postérité, ni chez lui, ni chez les autres), c'est peut-être son oeuvre la plus novatrice.
Ici, soucieux de ne pas renouveler le saccage d'Ernani (le drame hugolien a été amputé de tous ses membres par la critiques, puis par la langue de Piave, et enfin par la musique de Verdi), changé en tout-venant postbelcantiste, Verdi a harcelé la censure autrichienne jusqu'à obtenir assez exactement ce qu'il désirait, à la simple condition de transposer à la cour ducale l'assassinat royal préparé chez Hugo. Bien qu'ayant largement composé le matériel musical avant l'écriture du livret, il a amplement supervisé le travail de Piave (très inspiré ici, et franchement respectueux de l'original). Et le résultat s'en ressent dans le naturel extraordinaire des récitatifs, la fusion entre texte et musique.
Parmi les nouveautés qu'on peut noter :
Virtuosité d'écriture.
L'exemple des ensembles, en particulier le trio de l'orage et bien sûr le grand quatuor avec ses lignes individualisées, s'impose bien entendu.
Motifs récurrents.
Les chansons du Duc (La donna è mobile, Bella figlia del amore) parcourent ensuite l'acte III en forme de réminiscences immédiates ou différées.
Harmonie plus aventureuse.
Des modulations expressives, des accords sans tierce, et même une neuvième (sous forme de double quinte) dans certains accompagnements de l'orage. C'est peu de chose, mais impensable d'ordinaire dans le langage très consonant de l'opéra italien, surtout qu'il n'y a pas ici de réelle résolution, on reprend simplement l'accord sans neuvième juste après.
Des effets instrumentaux expressifs.
La clarinette comme l'écho de la voix du ténor qui s'assoupit.
Les tierces chromatiques du choeur à bouche fermée pour suggérer le vent d'orage (saisissant !).
Dislocation des formes closes.
Les numéros peuvent s'enchaîner les uns aux autres.
Exemple : Pari siamo avec Figlia ! - Mio padre !
Les numéros sont interrompus par des interventions incidentes, parfois longues, plus que chez Meyerbeer (Quel vecchio maledivami semble annoncer un air, mais il faut attendre la fin du duo avec Sparafucile pour atteindre Pari siamo).
Certaines successions paraissent assez peu lisibles.
Le trio de l'orage débute sur la partition avec l'entrée de Gilda sur scène alors que ce trio comprend des motifs récitatifs déjà commencés après (voire avant) l'assoupissement du ténor. On est vraiment dans une progression continue.
Certains airs sont d'une structure très libre.
Dans quelle case placer Cortigiani, par exemple ? C'est rapide comme une cabalette, mais sans rythme bien identifiable, sans mélodie frappante ou bien régulière - donc plutôt une forme d'arioso ou de récitatif accompagné. Et cela précède la cantilène Miei signori (la cantilène est d'ordinaire systématiquement avant la cabalette).
Emancipation du récitatif.
Si E la spento il vostr'uomo est vraiment utilitaire, prévu pour l'action et l'atmosphère, Della vendetta et Egl'è là valent pour eux-mêmes, autant qu'un air, de vrais morceaux de bravoure, très mélodiques, extrêmement expressifs et jubilatoires.
A ce propos, Pari siamo n'est-il pas plutôt une suite de récitatifs plus ou moins décousus qu'un air véritable. Quel en serait le thème musical, sinon ?
Et on ne parle même pas du livret (doute en Dieu [1], relation incestueuse, meurtre d'un puissant, compassion envers des personnages moralement difformes). Il est assez rare aussi que le ténor jeune premier soit l'opposant principal, même si cela peut arriver (c'est aussi le cas dans la tragédie lyrique et ensuite l'opéra français).
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Bien sûr il existe des choses régulières. Le ténor a sa cantilène, son choeur interruptif et sa cabalette avec choeurs à l'acte II, tout ce qu'il y a de plus classique - quitte à ce que ce soit de façon un peu décalée avec la psychologie beaucoup plus cynique que mélancolique du personnage (et en tout cas avec les actes qu'il va commettre immédiatement après). Toute la nuance dans dans le "quasi spinto alla virtù", disons.
On pourrait cependant poursuivre longuement la liste des originalités, avec force exemples. Au vu de la célébrité de l'oeuvre et du temps limité qui nous est imparti, on a choisi de ne pas se répandre en extraits musicaux. Mais les pistes qu'on a données permettent de repérer dans le livret ce dont on parle. A comparer à peu près avec n'importe quel Verdi de jeunesse (hors Stiffelio), et bien sûr avec n'importe quel belcantiste romantique (Donizetti et Bellini étant les plus faciles à trouver), la différence est frappante.
On se dirige clairement vers l'oeuvre d'art total, pleinement théâtrale ; et si l'on excepte le statut accru de la malédiction, qui n'est évoquée qu'incidemment en début d'oeuvre chez Hugo, et martelée chez Verdi à cause de son histoire personnelle [2], on est extrêmement proche de l'original Le roi s'amuse, dans la lettre comme dans l'esprit. Les vers français en moins, certes. Et la musique en plus.
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L'exposition à d'autres musiques plus novatrices de la même époque, voire un peu avant (Chopin, Berlioz, Schumann et même Meyerbeer), et surtout la fréquentation des musiques qui vont révolutionner la composition, dans la seconde moitié du siècle, fait perdre de vue la formidable invention que recèle Rigoletto, d'une audace considérable qui ne participe pas peu à sa justesse et à sa beauté.
C'était simplement pour souligner ce fait et notre émerveillement.
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Pour profiter de ces particularités, les versions Solti 1963 (studio RCA) et dans une moindre mesure Bonynge 1971 (studio Decca) ne lissent pas le discours comme les directions de routine des théâtres italiens qui alignent souvent Rigoletto sur le reste de la production de Verdi et de l'époque.
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Par ailleurs, le commentaire de la traduction française de Rigoletto a été l'une des premières notules de CSS.
Bonne journée !
Notes
[1] Rigoletto envoie sa fille à l'église mais ne s'y rend jamais - que ce soit à cause de son rejet par les autres, de sa pudeur, ou d'une rancoeur contre la divinité, Hugo ne tranche pas non plus. Il dit même explicitement chez Piave que Gilda est son culte.
[2] Enfant de choeur, il avait été poussé par le prêtre si bien qu'il avait roulé au bas de l'autel et maudit l'officiant. Plus tard, il aurait vu le prêtre foudroyé dans l'église, et dans une position mi-tragique mi-grotesque, en train de priser. Certains y ont vu le point de départ de sa fascination crédule pour la puissance des malédictions les plus bénignes et aussi son inclination particulière pour le mélange des genres. Avec pour apothéose La Forza del Destino.
Le programme proposé par les forces lilloises était de premier intérêt, et jusque dans sa réalisation représente l'un des grands moments de la saison. Avec un couplage fascinant d'esthétique un peu néo-, mais au sommet de ce qui a été écrit dans cette perspective.
Pour la petite histoire : en m'asseyant, je m'aperçois de ce que mon voisin de devant lit, en guise de programme, des imprimés tirés de... Diaire sur sol ! Ceci précisément (qui est effectivement en haut de Google puisque personne ne semble s'intéresser à cette oeuvre...). Si l'édition des programmes de salle du TCE fait faillite, vous saurez à qui vous en plaindre.
L'Orchestre National de Lille est conforme à lui-même : son un peu gris, pas spécialement voluptueux, mais distillant en permanence des merveilles d'articulation ; tout est limpide, précis, réalisé avec esprit. Même dans la Cinquième de Beethoven, j'ai peine à trouver mieux. Ce soir, tout était dans cet esprit.
Quant au Choeur Régional Nord-Pas de Calais, si on peut trouver techniquement les voix un peu limitées (on entendait du souffle, ce n'était pas du chant tout à fait "plein"), on est obligé ici aussi de leur reconnaître articulation (dans l'autre sens du terme) extraordinaire. Tout le texte n'était pas intelligible dans le Milhaud, mais on pouvait difficilement faire plus. Habité, offert, ciselé, vraiment quelque chose d'idéal dans l'interprétation, même s'il existe plus beau pour les timbres.
Le travail de Jean-Claude Casadesus pour l'un et d'Eric Deltour pour l'autre est évidemment indissociable de l'interprétation entendue vendredi.
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Le Gloria de Poulenc
Cette oeuvre lumineuse, se déplaçant comme en bloc, est un petit bijou. On est surpris de penser fortement, au début de l'oeuvre, au War Requiem de Britten ou à Prokofiev et Chostakovitch, avec ces nudités, ces unissons, ces lignes lyriques mais atypiques. Ce Gloria est rarement donné en concert (il paraît qu'il est cependant relativement fréquent dans les églises parisiennes), mais ce n'est pas non plus une rareté, je ne m'arrêterai donc pas sur son charme optimiste et sucré, cette élévation très terrestre, mais aussi très tendre, modeste, comme un murmure rempli de présages heureux.
Olga Pasichnyk articule très nettement son latin, et même si la voix est assez engorgée et pas un peu sombre, à l'opposé de ce qu'on imagine ici (Barbara Hendricks y fait merveille, par exemple), elle se projette avec aisance et phrase avec goût.
C'était ce pour quoi je m'étais déplacé, une oeuvre très atypique. Il s'agit de la musique de scène pour la pièce de Claudel, d'après Eschyle. Milhaud semble vouloir recréer de façon fantasmatique, un peu à la façon de Prodromidès, la tragédie grecque - et même si c'est loin évidemment de la réalité historique et concrète, ça marche tout à fait, on y est pleinement replongé - avec exultation. Les choeurs alternent récits, méditations dans le genre des stasima, et onomatopées qui animent la déclamation des personnages principaux, réduite à la portion congrue.
La pièce fait alterner deux dispositifs différents.
D'une part le (très) grand orchestre au complet, qui semble fonctionner à l'envers (les thématiques aux vents et les aplats d'accompagnement aux cordes), avec les différents récits du choeur et des solistes.
D'autre part la déclamation de la récitante, accompagnée seulement aux timbales, percussions et onomatopées (ou échos glossolaliques) du choeur, une psalmodie archaïque qui s'emballe, enivrée de sa propre force incantatoire.
C'est en ce sens une fête du Verbe, qui ne peut que séduire les lutins de CSS, pour qui a un peu cerné leurs goûts. Cela dit, je conçois très aisément qu'on trouve cette musique redondante et vaine, c'est vraiment rituel, comme affaire : la musique ne se renouvelle pas, elle martèle dans une sorte de sur-place les mêmes formules qui servent à exalter le poème dramatique. On se prend à penser que ça fait beaucoup d'instrumentistes pour peu de musique, assurément.
Si le Choeur Régional Nord-Pas-de-Calais était absolument superlatif, on a été un peu déçu en revanche par les solistes : Olga Pasichnyk totalement inintelligible, Nora Gubisch certes habitée, mais dont la voix plutôt laide et assez tubée n'est pas très audible, Wolfgang Holzmair tel qu'on peut l'imaginer, pas du tout héroïque pour Oreste, très nasal, presque en permanence couvert par l'orchestre (clairement une erreur de distribution, plus que la faute du chanteur) et guère habité (prudent et le nez dans la partition).
Les solistes étant très secondaires, c'est surtout la récitante Nicole Garcia qui a beaucoup déçu. Amplifiée, mais c'était forcément difficile avec le tintamarre des percussions. Et surtout une voix manquant de rondeur (on entendait du souffle et non la rondeur glorieuse et les raucités occasionnelles qu'on attend) et une déclamation d'une grande platitude, hâtant ses fins de phrase comme dans le langage parlé quotidien, sans aucune ampleur rituelle, malheureusement. Je m'attendais bien à être déçu après avoir été pénétré des incantations de Claude Nollier, mais ici, je n'étais vraiment pas satisfait du tout - mauvaise distribution, et réalisation pas à la hauteur non plus. Du coup, les sections avec percussions seules paraissaient un peu plus longues et vaines - alors que l'osmose verbale avec le rythme peut produire une orgie de sens.
Quoi qu'il en soit, l'ensemble était extrêmement réussi dans cette pièce, que l'ONL et le CRNPDC ont non seulement eu le mérite de programmer, mais à laquelle ils ont aussi eu la rigueur de rendre pleinement justice. Un vrai bonheur d'entendre cette oeuvre en concert, et de l'entendre merveilleusement exécutée (pourtant, avec Markevitch au disque, la concurrence est rude).
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Ambiance
Le public était vraiment désespérant. Comme on pouvait s'y attendre, il a été dérouté par l'austérité des idées musicales du Milhaud. Mais aux saluts, il s'exprimait par tellement moins que des applaudissements froidement polis que c'en était humiliant pour les artistes. Surtout lorsqu'on prend le risque d'un programme de cette envergure, aussi bien exécuté, et pas réexploitable tous les jours ! Tous ces efforts pour...
A défaut de pouvoir le leur dire, j'ai fortement pensé à la réplique d'un comédien qui sort de scène à l'acte IV de Colombe d'Anouilh :
On nous signale la parution d'Andromaque de Grétry par Niquet. On espère le livre-disque, mais le programme de salle regroupait cela dit, pour une somme très modique, une somme passionnante d'articles universitaires accessibles, sur le modèle des livrets de Glossa. Peut-être en feront-il tout de même un plus spécialisé (seul l'article de Benoît Drawicki traitait spécifiquement d'Andromaque).
C'est dans tous les cas une parution incontournable pour qui s'intéresse à la tragédie lyrique, à l'opéra français en général, à la musique du XVIIIe siècle ou à l'innovation en musique. Voilà qui tombe bien, c'est le cas des farfadets.
Et on signale cette série toujours en construction, précisément consacrée à cet opéra hors du commun.
=> Compositeur du baroque français, que je classe dans la deuxième école de tragédie lyrique, celle qu'on trouve entre Lully et Rameau.
=> Il se fait surtout connaître pour la réussite éclatante de l'Opéra-Ballet L'Europe Galante en 1697, le plus grand succès depuis la mort de Lully.
=> Il a exercé dans tous les genres prestigieux : tragédie lyrique, opéra-ballet, oeuvres dramatiques plus légères, cantates profanes, musique religieuse. On ne dispose cependant pas de témoignages (du moins édités) d'oeuvres instrumentales pour petit effectif.
=> Son style se caractérise par un certain hiératisme hérité de Lully, presque anguleux parfois, avec des lignes vocales peu ductiles, un peu cassantes ou aplaties.
C'est un véritable avantage pour le style épique qui se manifeste dans Tancrède ou son grand motet Exaudiat te, Dominus, parce que ses récitatifs sont tranchants, avec des lignes vocales un peu dures et des modulations très expressives.
Pier Francesco MOLA, Ermina e Valfrino curano Tancredi (VF : Tancrède secouru par Herminie et Valfrin après le combat d'Argante). XVIIe italien (Rome, je suppose), huile sur toile (69 x 93 cm) conservée au Louvre (aile Denon).
Les quelques notes d'archiluth qui précèdent l'air de Sangaride au premier acte d'Atys (1676) dans la seule version disponible (Christie, baroud d'honneur pour sauver la compagnie des Arts Florissants en 1987, qui s'avéra victorieux à deux doigts d'une banqueroute certaine), sont restés dans l'imaginaire collectif de tous les amateurs de tragédie lyrique comme un moment de rare grâce, manifeste du génie de Lully.
Assez curieux de lire cela, et doutant fortement qu'on pût à cette époque noter précisément une ligne de luth solo, même épisodiquement, je désirais depuis longtemps vérifier sur la partition. Ce que je fis, grâce à une bibliothèque universitaire qui m'a galamment mis entre les mains la seconde édition (1708) de l'oeuvre, par Henri de Baussen, celle qui succède à l'originale par Christophe Ballard en 1689, et autrement plus confortable à la lecture :
Ce ne sera pas Vincent Dumestre (ni moi qui en rêvais et avais commencé à potasser la partition...), mais Christophe Rousset qui recréera la dernière tragédie lyrique de Lully à rester inédite.
On dispose d'ores et déjà de la distribution pour ce vendredi 17 décembre prochain, que voici ci-dessous.
Les Journées Campra, en revanche, seront un peu décevantes, puisque mis à part les nombreux concerts d'extraits très alléchants, on n'aura que l'opéra-ballet Le Carnaval de Venise en intégralité, en version de concert bien sûr, et rien de son fonds riche et passionnant en tragédie (alors que les deux publiées au disque, Tancrède et Idoménée, sont de moins en moins disponibles et qu'Hervé Niquet avait projeté une Iphigénie en Tauride coproduite avec Desmarest pour le Festival de Montpellier, finalement remplacée par... Don Giovanni).
Quelques mots sur l'Amadis qui se joue encore aujourd'hui à l'Opéra de Massy.
1. L'oeuvre
Le livret de Quinault est faible cette fois-ci :
Très lent : quasiment deux actes d'exposition, un troisième acte inutile, un cinquième acte tout entier pour les retrouvailles heureuses.
Des méchants caricaturaux et des gentils niais : deux vilains enchanteurs faits pour la haine, une gentille fée sans motivation.
Des enchaînements dramatiques sans aucune nécessité : uniquement dûs à la magie, ce qui dépasse largement l'intervention traditionnelle du deus ex machina appelé pour résoudre une situation insoluble.
Des personnages peu attachants : Oriane n'apparaît pas pendant les actes II et III, on l'a à peine vue qu'on doit attendre l'acte IV pour la prendre en compassion. Corisande et Florestan ne font que minauder leur amour constant sans aucune variation psychologique et aucune incidence dramatique. Tout juste mettent-ils en valeur les douceurs de la constance au I et les douleurs de l'emprisonnement au III, comme aurait pu le faire un soliste issu des choeurs...
La musique n'est pas toujours inspirée non plus, beaucoup d'ariosos de basses-tailles qui doublent simplement la basse, comme c'est d'usage certes, mais ici de façon très récurrente. Valeur mélodique souvent faible. Se détachent surtout l'air d'Amadis à l'acte I, et surtout tout l'acte IV, une orgie de beautés lullystes, parmi ce qu'il a écrit de plus inspiré, où s'enchaînent une variété de sentiment, une qualité de déclamation et une prégnance mélodique qui n'ont que peu d'équivalents dans ce répertoire. Il faut aussi mentionner la formidable chaconne finale, de dimensions très majestueuses, et dont le thème, moins mémorable que d'autres, est varié de façon plus qu'admirable.
En maint endroit, on peut y voir une préfiguration des trouvailles d'Armide :
Le choeur de séduction à l'acte II rappelle les enchantements aimables et les songes agréables de l'acte II d'Armide - la basse continue se tait, seules les cordes parlent, on entend comme quelque chose de suspendu dans le médium. La fin de l'acte IV, quant à elle, utilise un duo a cappella. Tout cela annonce la formidable audace (qui se sent mal au disque, mais paraît vertigineux dans la salle) des danses de l'acte II d'Armide, lorsque tout l'orchestre fait silence et que le choeur énonce Ah quelle erreur, quelle folie ! / De ne pas jouir de la vie.
L'entrée d'Arcalaüs dans le cachot d'Oriane (acte IV) s'apparente elle aussi, avec ses mouvements harmoniques emportés et majestueux de basse continue, celle d'Hidraot à l'acte I d'Armide.
La grande chaconne enfin et bien évidemment rappelle Armide par ses proportions et son organisation : grandes variations orchestrales (avec épisodes de flûtes seules, ici en quintette), interrompues par une grande scène avec solistes et choeurs. Dans Amadis, c'est quasiment une forme vaudeville avant l'heure où chaque personnage vient dire sa part de la moralité finale.
Il faut cependant se rappeler qu'Amadis est un coup d'essai : le premier opéra français à sujet non mythologique (voire le premier opéra sérieux non antique, toutes langues confondues), utilisant un sujet vieux de quelques siècles à peine, les quatorze tomes du vaste roman médiéval consacré à Amadis de Gaule. Si Roland l'année suivante puis Tancrède de Campra (avec une source encore plus proche dans le temps) poursuivent cette nouvelle localisation des sujets, il faudra attendre Scanderberg pour admettre l'histoire récente dans la tragédie lyrique (voir ici pour plus amples détails).
Et précisément, Tancrède de Campra sur un excellent livret de Danchet reprend amplement la structure d'Amadis : l'acte III se déroule dans une forêt aux enchantements qui cause la perte de Tancrède à cause de la jalousie de la princesse qui lui est promise (mais à laquelle, ici, il ne souhaite prétendre). Sombres forêts, l'air de sa captivité, est d'ailleurs d'un caractère musical tout à fait semblable à Bois épais, à ceci près que sa mélodie est plus marquante et ses modulations plus raffinées.
Bref, Amadis, à l'exception de son acte IV, n'est pas le chef-d'oeuvre de sa période ni de ses auteurs, mais prépare le terrain pour beaucoup de choses qui seront des sommets : Roland, Armide, Tancrède, Scanderberg...
A noter, une curiosité : c'est la seule tragédie lyrique de ma connaissance où le Prologue est tenu par un personnage du drame (qui n'est pas allégorique, ni un dieu avec des attributs définis par la tradition).
Je profite d'un moment de creux dans l'activité de CSS, liée à une semaine chargée en autres occupations, pour présenter sous forme de notule un compte-rendu habituellement laissé dans le fil de la saison.
Dans le petit théâtre d'arrondissement Théâtre 13 (des gradins en demi-cercle collés à la scène sur une profondeur assez minime et une élévation très modérée), une représentation assez banale de l'oeuvre de loin la plus célèbre de Calderón de la Barca, La vida es sueño (1635).
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1. Ce qu'on remarque sur l'oeuvre en action
L'oeuvre en elle-même semble le creuset de tout l'imaginaire théâtral occidental.
On le sait, la tragédie lyrique se distingue en maint point de la tragédie parlée ('la tragédie classique' proprement dite), et notamment concernant l'adjonction d'un Prologue destiné à vanter les mérites du monarque, du moins avant la mort de Louis XIV - puisqu'après, il prend un aspect allégorique qui fait écho avec l'oeuvre à venir, puis disparaît. Cet éloge peut entrer en relation avec le sujet de la pièce (le propos du Prologue d'Armide, par exemple, peut décrire aussi bien Renaud que Louis, et cet ambiguïté ne fait que grandir, bien évidemment, le souverain présent), ou bien être ouvertement détaché du corps de l'oeuvre (comme le Prologue de la Médée de Charpentier, débutant par un très littéral Louis est triomphant / Tout cède à sa puissance).
L'historiographie de comptoir (et parfois un peu plus) attribue généralement à Lully l'intuition courtisane d'assurer le succès de ses oeuvres scéniques en flattant de façon assez ouverte le souverain commanditaire. On connaît son sens de l'intrigue, sa façon (habile ou non, mais toujours efficace) de s'introduire auprès des puissants selon ses intérêts, de s'y maintenir à sa guise et d'écarter méthodiquement les rivaux.
Ce serait donc lui, très logiquement, qui aurait soufflé à Quinault l'idée du Prologue de Cadmus et Hermione.
Cependant, ce n'est pas l'hypothèse la plus vraisemblable. On va en étudier une autre sur l'heure.
On chante volontiers les louanges du Grétry sérieux par ici, puisqu'il le mérite, mais à la vue de la récente diffusion de l'Amant Jaloux, il faut bien redire que ses opéras-comiques ne sont assurément pas de la même trempe : de jolis couplets fades au milieu d'un texte terriblement banal - du moins jusqu'à l'affront, qui a l'originalité d'arriver tôt, et ce qui s'ensuit se montre plus attachant.
On débute avec un tuteur trompé et l'éloge de la galanterie des officiers français, le tout dans la plus grande platitude.
A part l'Ouverture, on peut passer son chemin, d'autant que la production Versailles / Favart ne semble pas particulièrement extraordinairement chantée (très correctement cependant, avec en particulier Magali Léger dans son incarnation la plus convaincante et du très beau ténorat). Oh, il y a bien quelques fulgurances comme ce flot de bois pour la petite morale à deux sur le veuvage, qui fait bellement écho à la cérémonie des noces à la fin de l'acte III des Nozze mozartiennes, mais elles sont furtives. Vraiment charmant, donc (comme le duo de dissertation sur amour et gloire), mais assez inoffensif ; il existe amplement aussi bien que cela dans le genre, y compris à cette date. C'est cependant supérieur à Zémire et Azor et bien sûr à Richard Coeur de Lion. Et une fois plongé dans l'atmosphère, on y prend un plaisir certain, mais disons que ce n'est pas tellement supérieur que ça à Fra Diavolo. Clairement l'ancêtre de l'opérette, disons : pour la musique, ce n'est pas vraiment ici qu'il faut chercher, ce n'est pas le propos - plutôt du théâtre léger familial.
On y reviendra peut-être cependant, parce que l'oeuvre progresse de façon vraiment réussie vers de jolis paroxysmes.
Bref, qu'on ne se méprenne pas sur notre propos très ciblé (des autres notules Grétry) : la tragédie lyrique tout entière réserve encore maint trésor, dont l'opéra-comique, à la vocation moins ambitieuse, sera sans doute plus avare. [Y compris Guillaume Tell, qui quoique sérieux, semble se traîner au vu des extraits récemments révélés par Les Nouveaux Caractères. Chimène ou le Cid d'Antonio Sacchini, quoique inégal, était de loin plus passionnant, avec un vrai relief dramatique. Pour en juger, rendez-vous sur le site Arte Liveweb où le concert est archivé pendant encore quelque temps.]
Pour la petite histoire, on a soudain dressé l'oreille devant un moment particulièrement saillant, avec un thème célèbre, lyrique, profond, touchant. Quoi ! du Grétry célèbre et consistant !
Pour la réouverture de l'Opéra Royal de Versailles, ce ballet de Grétry est recréé, et diffusé en direct sur Arte Liveweb. Nous commentons en simultané.
20h55 - Il s'agit comme prévu d'un ballet très vocal. La musique en est allante et très touchante. Plus qu'à Grétry, on pense au Déserteur de Monsigny (en mieux), à Méhul et surtout à La Mort d'Abel de Kreutzer, bref au meilleur de cette époque. On ne trouve pas l'originalité d'Andromaque, mais un charme très sûr qui dépasse le Grétry des opéras-comiques de quelques dizaines de têtes.
21h01 - Bénédicte Tauran (l'Aurore) et Pierre-Yves Pruvot (Céphale) sont comme prévu idéaux (diction parfaite, mordant des phrases, goût, beauté de timbre...). Les Agrémens admirables comme d'habitude, mais cette période dans cette nation est leur spécialité.
21h06 - Autant le visionnage du Guillaume Tell de Grétry s'est avéré franchement peu passionnant,
On peut s'en remettre à Charles Perrault. Un article récent de Buford Norman (publié aux presses du CMBV) donne quelques pistes qu'il est intéressant d'aller creuser de ses propres yeux, ce qu'on s'est proposé de faire pendant un petit moment de loisir.
Perrault, dans son Parallèle des Anciens et des Modernes, fait intervenir à plusieurs reprises, dans sa forme dialoguée, des considérations sur la tragédie lyrique. L'une d'elles, en particulier, mérite attention, parce qu'elle pose peut-être des catégories essentielles pour juger le livret d'opéra en général.
On s'est déjà mainte fois étendu en ces pages sur les différences structurelles entre les deux genres (vraisemblable contre merveilleux, unité contre éclatement, sobriété contre divertissement). Mais sur la qualité même des vers, il existe un paramètre très important pour l'ère non surtitrée où l'on jouait devant un public qui parlait la langue chantée sur scène.
Ainsi Perrault, dans son Quatrième dialogue des Parallèles (consacré à la poésie), confie-t-il à l'Abbé une vaste tirade sur Quinault, au sein de laquelle on trouve ceci :
Que nous pouvons retranscrire pour les petits yeux fatigués :
On peut profiter des concerts des Arts Florissants à la Cité de la Musique et à la salle Pleyel, dont le tout dernier. Superlatif d'ailleurs, on en parlera au moins sous l'angle des oeuvres, où les typicités des compositeurs s'exhalaient à plein.
Tous ces concerts se trouvent en ligne pour deux mois !
Par ailleurs, demain se joue Céphale et Procris de Grétry à la Cour l'Opéra Royal de Versailles. C'est archicomplet depuis longtemps, réouverture oblige (et de toute façon hors de prix), mais l'oeuvre semble d'un intérêt presque comparable à Andromaque. En tout cas inspirée dans la meilleure veine de Grétry, avec tout ce que sa maîtrise technique lui permet lorsqu'il ne compose pas dans les genres les plus ingénus.
On pourra le voir demain en direct (puis un peu plus tard en différé pendant quelque temps) sur Arte Liveweb, mais d'ores et déjà les extraits du disque de Sophie Karthäuser avec l'excellent ensemble Les Agrémens, qui contient, outre des ballets, des ariettes de l'Aurore, permet de s'en faire une idée très prometteuse. On peut si besoin en écouter quelques extraits sur Amazon.fr.
Décidément, il n'est plus possible de considérer Grétry avec condescendance. Le pari de la réhabilitation par l'Année Grétry est amplement réussi ; il est rare qu'un compositeur puisse ainsi changer de dimension, mais c'est tout simplement qu'il était connu par une part très partielle de son travail et de son potentiel - un peu comme si Mozart n'était connu que pour ses Sonates pour piano.
Au sein d'une semaine difficile et chargée, un mot et quelques méditations autour de la représentation du deuxième acte de Tristan, au Théâtre des Champs-Elysées.
La soirée débutait par le Prélude du premier acte, directement enchaîné à l'acte II.
On peut faire rapidement le point sur la distribution avant de dire un mot, peut-être, sur quelques impressions subjectives sur l'oeuvre. Oui, c'est là un sujet bien frivole pour ces sévères lieux qu'un commentaire de distribution starisante, mais on l'a promis à qui se reconnaîtra. Et puis l'on profite des derniers moments de sous-traitance des lutins, bientôt appelés pour d'autres travaux plus manufacturiers à Qeqertasuag ou à Thulé.
Et musicalement ? On en viendra en dernier lieu à l'exécution de haute volée, avec sans doute un petit manque d'abandon de la part des chanteurs, mieux vaut aborder la qualité musicale de l'oeuvre elle-même, c'est le plus urgent.
Pour accompagner votre lecture, un extrait saisissant du Thésée de François-Joseph Gossec, dont il sera question en fin de notule. Duo de manipulation entre Médée et Egée. Capté à Versailles par France Musique[s] le 29 novembre 2006. On entend le merveilleux grain vocal et verbal de Hjördis Thébault (à qui je dois des excuses) et l'enthousiasme toujours communicatif de Pierre-Yves Pruvot, qui a beaucoup fait pour ce répertoire. Accompagnement exemplaire du Parlement de Musique dirigé comme il se doit par Martin Gester.
4. La musique
4.1. La quatrième école
On renvoie, pour cette question de genre, les lecteurs à nos présentations sur les écoles de tragédie lyrique, et en particulier à cette notule consacrée à la quatrième école, qui n'appartient plus à la sphère du baroque musical.
Pour résumer tout de même la situation :
La tragédie lyrique naît du désir du roi (Louis XIV) de posséder son propre théâtre à machines, et son propre opéra, en français. D'où procèdent les contraintes du genre, en opposition avec la tragédie classique (divertissements dansés, changements de décor, parfois à vue, omniprésence du surnaturel).
La première école est celle qu'on peut attacher à Lully, très proche du texte, solennelle dans son maintien.
La deuxième est celle de l'épanouissement : toujours très proche de la prosodie, mais avec plus de fluidité, plus d'airs, plus de coquetteries, plus de contrepoint. Plus de variété musicale aussi, et plus de spectaculaire.
La troisième, attachée à Rameau, s'éloigne de la primauté du texte pour favoriser la musique, et particulière les effets spectaculaires. C'est le triomphe aussi bien des orages spectaculaires que des mignardises galantes. Les livrets s'affadissent considérablement.
La quatrième école est à concevoir en rupture avec la précédente : sous l'impulsion de Gluck en particulier, la tragédie lyrique s'épure, mais à l'extrême : non seulement on revient à une harmonie et des rythmes très simples, mais en plus en reserre l'action, on écarte autant que possible les dieux, on diminue les ballets. On se recentre sur le texte (pas toujours excellent pour autant), et surtout sur les sentiments des personnages, beaucoup plus subjectifs que grandioses.
Il convient de rappeler ici que cette classification n'a rien d'officiel, et qu'elle se prête mal aux genres vocaux et instrumentaux non scéniques (musique religieuse, musique de salon) des XVIIe et XVIIIe siècles français. Elle est juste une proposition de repères que je fais sur Carnets sur sol, et qui me paraît relativement opérante.
Sans être formulée de façon aussi systématisée à ma connaissance, on la retrouve tout de même, dans l'esprit, dans les travaux savants.
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4.2. Appartenance, parentés et personnalité
Sans discussion possible, Andromaque appartient à cette quatrième école. Son langage épuré est tout classique. Ses harmonies ne sont plus baroques, elles sont déjà le fondement du langage "naturel" qui est culturellement le nôtre (la grammaire de Haydn et Mozart, en somme : qui va se romantiser progressivement via Beethoven).
C'est ce qui explique que cette musique nous paraisse à la fois si proche et si nue : elle est un peu le point de départ d'un certain "naturel harmonique", pour les auditeurs du début du XXIe siècle.
On l'a vu dans le précédent épisode, le livret est déjà fortement imprégné de Racine, ne serait-ce qu'eu égard au sujet et aux emprunts massifs de matière-première, c'est-à-dire de vers entiers introduits dans le poème de Pitra, ou plutôt servant de noyau à celui-ci. On dispose forcément d'une couleur approchante, par conséquent.
3.3. Racine en livret, quel résultat ?
3.3.1. Un aspect librettistique
Toutefois, la grammaire et le vocabulaire généraux se révèlent assez pauvres, et il ne s'agit pas d'épure racinienne, dont on se plaît à vanter l'économie de moyens ; il s'agit tout simplement de la tradition librettistique, plus schématique, avec des affects plus tranchés, des durées plus ramassées, des monologues plus fréquents, tout simplement pour servir la musique.
Précisons. L'action plus simple (et de même pour la durée réduite) est liée à la vitesse de débit chanté, sensiblement plus lente : on ne pourra pas énoncer autant de vers. Les affects francs servent à ne pas embarrasser le musicien de circonvolutions trop contraignantes, et surtout à ne pas égarer la compréhension du spectateur, car les surtitres, véritable révolution de palais, n'existent que depuis très peu de temps, et pas du tout à l'époque de Pitra & Grétry. Les monologues ménagent des moments musicaux privilégiés, pour des formes fermées appelées airs, et qui sont la composante principale de façon écrasante dans l'opéra italien. L'opéra exploite peu, quantitativement parlant, les ensembles à plusieurs personnages, du moins au delà du duo et du trio. La période d'écriture de ce type (qui ne soit pas une suite ou de récitatifs ou d'airs) se limite en réalité à la musique italienne et française du XIXe siècle, si on veut faire vite... ! On a donc besoin de courts monologues au service du compositeur, pour que la musique puisse proposer tous les affects qu'on attend d'elle.
Frontispice de La Journée du 14 juillet 1789, tiré des Mémoires inédits de Louis-Guillaume Pitra, son texte le plus célèbre.
3.3.2. Spécificités
Plus précisément, le livret de Pitra utilise de grands aplats d'affects assez caractéristiques de la tragédie lyrique réformée de l'ère de Gluck ; on n'est plus dans les contradictions fines des livrets de Quinault (et c'est pour cela que l'emploi de Racine est étrange lorsqu'on bannit ce déchirement) ; on n'est plus non plus dans les petits détails kaléidoscopiques des mignardises qui se développent dans les ballets de la deuxième école (Omphale de Destouches en est le pire exemple) pour envahir toute la troisième école.
La langue, sans coquetterie, livre des concentrés d'émotions extrêmes dans toute leur violence, sans réelle contrepartie ou nuance. De la souffrance musclée plus que de la torture psychologique, d'une certaine façon.
De ce fait, le livret de Pitra, peut-être trop modeste en raison de sa grande intimidation devant le modèle profané, n'apparaît pas comme furieusement passionnant, sans être le moins du monde indigne cependant - on est loin de certains crimes d'Antoine Houdar de La Motte.
3.3.3. Et cependant... baroque ?
Il serait réducteur cependant de penser que la nouveauté extraordinaire de cette tragédie revient seule au mérite de Grétry. Car, pour un poème dramatique classique (à plus forte raison héritant de Racine), prévue pour une tragédie lyrique dont la musique est dans le style classique (contrairement à Lully, Destouches et Rameau qui sont considérés comme baroques), on y trouve certains traits assez discordants.
En effet, maint ensemble (les ensembles sont assez nombreux ici) fera penser, par sa grandiloquence un peu troublée, à une esthétique du mélange qui n'a pas cours chez les classiques.
De même, la fin sous forme d'Orestes Furens, comparable à la Fureur de Roland chez Quinault / Lully ou à la Fureur d'Alcide dans Omphale de La Motte / Destouches, un thème de l'égarement également présent chez Haendel et, sous forme parodique, dans Platée de Le Valois d'Orville & co [1] / Rameau, se rapproche fortement de la tradition baroque.
Oui, dans cette tragédie lyrique au sommet du mouvement classique littéraire et musical, et annonçant même, fortement, les innovations orchestrales de la musique romantique, on trouverait quelques accents qui subsistent de l'esprit baroque. A moins qu'il ne s'agisse d'une prémonition des mélanges romantiques - ce qui en revient au même en fin de compte. Et on pourrait effectivement, au vu de la modernité vraiment majeure de l'oeuvre, pencher pour cette seconde hypothèse - mais ce serait à cause de la musique de Grétry, alors que le poème lui-même ne manifeste nul rapport avec ce qui sera créé au siècle suivant.
[1] L'oeuvre est d'après la pièce de Jacques Autreau dont Rameau avait acheté les droits pour pouvoir en renforcer l'aspect comique ; Ballot de Sauvot a également participé à cette élaboration librettistique
Une fois exprimé nos attentes impatientes de la découverte de ce chaînon manquant dans la très pauvre documentation de cette Quatrième Ecole de tragédie lyrique, impatientes mais peu rassurées, penchons-nous un peu sur ce qu'est réellement l'oeuvre. En commençant par son poème dramatique.
3. Le livret
3.1. Racine recruté
Le livret se révèle extrêmement proche de Racine, dont il reprend tout de même 80 vers intégralement, ce qui est une première et une audace qui lui ont beaucoup été reprochées. Certes, l'abbé Pellegrin avait déjà employé des fragments de vers raciniens dans Hippolyte et Aricie mis en musique par Rameau, mais pas au point d'inclure si effrontément le grand aîné dans son travail.
Louis-Guillaume Pitra (1735-1818) s'en excuse platement dès son Avertissement des auteurs, d'une façon qui paraît extrêmement naturelle et convaincante au lecteur de notre époque - oui, c'est une dénaturation honteuse, qui ne prétend pas approcher l'original, mais plutôt lui faire hommage en s'inspirant de l'émotion qu'il peut causer, en le proposant à la mise en musique d'un compositeur reconnu.
Pour adapter cette tragédie de Racine à la scène lyrique, il a fallu sacrifier mille beautés que l'on a regrettées autant que le feront tous les gens de goût. On a senti plus que personne le ridicule, l'audace même d'une pareille entreprise ; mais l'on n'a eu d'autre prétention que de servir le génie d'un artiste dont les talents ont fait si souvent nos délices, et tout le monde sait que la marche d'un opéra nécessite les retranchements que l'on a été forcé de faire au poème de l'immortel Racine. On a conservé les vers de ce grand homme, autant que la coupe des scènes, la forme des airs et du récitatif l'ont permis. Il a fallu malheureusement mêler souvent d'autres vers avec les siens pour former la contexture de l'action. On espère que le public pardonnera cette espèce de sacrilège, en faveur du motif qui l'a fait faire.
Et précisément, comme le redoutaient les auteurs, on reprocha beaucoup à cet opéra de Grétry, lors de sa création à l'Académie Royale de Musique, le 6 juin 1780, son mélange des genres.
Comme on l'indiquait déjà dimanche, la re-création de cette oeuvre était porteuse d'une révélation d'ampleur réellement inattendue.
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1. Quelles attentes ?
Grétry semblait peu connu du public, y compris du public du Théâtre des Champs-Elysées. En discutant avec quelques représentants de ce qu'on considère comme la 'classe cultivée', je me suis aperçu également qu'en dehors des amateurs de cette période ou de ce genre, jusqu'à son nom et jusqu'à la fortune de Richard Coeur de Lion étaient mal connus.
On débute donc en deux mots une petite présentation pour les lecteurs de CSS, même si bon nombre doivent connaître le bonhomme, avant d'évoquer l'oeuvre elle-même.
1.1. Grétry
André Ernest Modeste Grétry (1741-1813) était un compositeur liégeois, venu à Paris chercher la gloire dès la fin de ses études, à la fin de l'année 1767 (après un bref séjour genevois en 1766-7). Fils de violoniste, sa vocation ne lui naît pourtant qu'à l'écoute des opéras bouffes italiens qui enchantaient alors l'Europe, y compris la France. Ce goût explique beaucoup de choses dans la parenté d'inclination qu'il manifeste avec l'évolution des préférences musicales à Paris.
Grâce à la Fondation Darchis (une institution liégeoise), il peut effectuer ses études musicales à Rome à partir de 1761.
Le fameux portrait par Elisabeth Louise Vigée-Le Brun.
Si Grétry, encore joué assez avant dans le XIXe siècle, et bénéficiant de quelques enregistrements (contrairement à Monsigny par exemple, dont l'oeuvre comique me paraît pourtant de plus grande valeur), a connu ce succès durable, c'est à ses opéras-comiques qu'il le doit.
En particulier, Richard Coeur de Lion sur le livret de Michel-Jean Sedaine, a connu une célébrité historique : le texte relate la recherche fructueuse de son maître par le trouvère Blondel, et le grand air héroïque de fidélité, le seul moment un peu vigoureux de la partition, était devenu sous la Révolution un signe de ralliement des royalistes, un étendard sonore.
On le signale simplement, sur le site de revisionnage d'Arte, on trouve les reportages et spectacles de la semaine, qui comportent à présent ce qui étaient déjà des rediffusions, mais de qualité.
Le site apparemment plus ou moins désaffecté de l'Association Philippe Lescat propose quelques ressources intéressantes sur Lully. On y trouve notamment des notes prises du cours de Bertrand Porot autour d'Armide.
Les Amours de Renaud et Armide par Antoon van Dyck. (Conservé au Louvre.)
On connaît l'attrait de Strauss pour la représentation, mi-hédoniste, mi-parodique, de chanteurs italiens en action - constituant sa forme favorite de théâtre lyrique dans le théâtre lyrique. On rencontre en particulier le dispositif chez le Chanteur italien du Rosenkavalier (qui n'est pas écouté) et dans le chant nostalgique du jeune piémontais venu informer la cité assiégée un peu avant le matin du 24 octobre 1648 (qui sert ici aussi de toile de fond aux conversations inquiètes des soldats).
Dans Capriccio, les chanteurs italiens sont particulièrement dépréciés et ridicules, et leur chant n'a pas le magnétisme des deux autres exemples que nous citions. Leur duetto, dont la mise en musique est plate à l'extrême, a quelque chose d'assez péniblement grotesque, à la façon d'Annina & Valzacchi, les deux intrigants misérables mais efficaces du Chevalier à la Rose - cependant ici le duo est pourvu de lignes longues et fades et non de caquetage parléchanté précipité.
Arleen Augér et Anton de Ridder en chanteurs italiens pas très idiomatiques, dans la version de Karl Böhm (Orchestre de la Radio de Bavière, studio de 1971), vous présentent notre objet de travail.
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2. A la recherche de la source
Les lutins ne s'y seraient donc pas arrêtés s'ils n'avaient repéré chez un commentateur la mention de la source du texte italien, qui malgré sa grande banalité n'est pas un pastiche, mais bien un original du XVIIIe siècle, tiré de Métastase. Le seria italien n'était pas forcément ce qu'on écoutait avec le plus de ferveur en France à cette époque, où l'on appréciait beaucoup la comédie transalpine, et où on avait vu la tragédie lyrique évoluer vers un modèle plus schématique et plus 'vocal' (dans le sens de 'moins déclamé'), mais pas spécialement italien, puisque les ariettes à agilités qui se développaient chez Rameau ont à peu près disparu avec ce que l'on appelle la 'réforme gluckiste'.
文革, Morloch vous le dira, c'est-à-dire Révolution Culturelle. Au sens métaphorique s'entend.
On a beau s'interroger, on patauge sur ce sujet.
Le mystère de l'histoire des représentations lyriques est fort épais sur ce point, et pourtant il y a à peine cinquante ans que tout a eu lieu.
On se propose de faire un petit panorama de la langue originale à l'Opéra. Avec un gros point d'interrogation.
Certains interprètes généreusement militants ont toujours tenu à tout chanter en langue étrangère.
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1. Un mystère épais
Comment se peut-il qu'en seulement 10 ans, la majorité des maisons d'Opéra du monde aient définitivement adopté la langue originale de l'oeuvre représentée comme un dogme, alors que c'était précisément l'attitude inverse qui prévalait partout dans les années 40 ? Au cours des années 50, la révolution s'effectue à une vitesse vertigineuse.
On pourrait objecter une prise de conscience - mais, précisément, ce changement prête à débat, et on imagine que le public a dû, même minoritairement, s'émouvoir de ce changement radical de ses habitudes, qui va bien au delà d'un petit contre-emploi ou d'une mise en scène un peu audacieuse.
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2. Histoire sommaire de la vocation de l'opéra et de son positionnement idiomatique
Il convient tout d'abord de planter le décor et de distinguer.
L'opéra était initialement composé pour le public d'un pays donné ; mieux, à l'origine[1], il était censé couvrir la fonction d'un spectacle d'élite, exaltant plus fort encore les vertus théâtrales. Lorsqu'il s'est popularisé, c'est-à-dire étendu au peuple des grandes villes (et encore, peuple, même si plus large que la seule bourgeoisie, ne recouvrait pas tout), il s'adressait également à un public avant tout local. On composait donc pour un lieu donné, une oeuvre donnée.
Il y avait à cela deux raisons assez simples :
- on ne concevait pas l'opéra comme un patrimoine muséal ainsi qu'il en va aujourd'hui, donc les oeuvres anciennes n'étaient pas souvent reprises et on ne jouait guère que du nouveau, dans le goût actuel, ou bien on remettait largement au goût du jour [2] ;
- dans le même temps, les oeuvres ne circulaient guère de ville à ville.
De ce fait, on écrivait simplement dans la langue du public pour le public du théâtre qui avait commandé l'oeuvre, ni plus, ni moins. Les compositeurs étrangers devaient adopter le cahier des charges local. Cet état de fait perdure jusqu'au XIXe siècle : chaque nation, et même chaque ville représente ses propres opéras, adaptés à son caractère.
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3. Le contre-exemple : les premières tournées internationales
Il existait cependant des exceptions intéressantes, dès la période la plus ancienne : les tournées. C'est même ainsi que Louis XIV a eu envie d'un théâtre à machines et à danses, comme l'Ercole Amante de Cavalli (où Lully ajoutait déjà les divertissements), mais qui soit dans sa propre langue et adapté à son goût. De la même façon, on allait voir à Paris des spectacles de Commedia dell'Arte ou des castrats apportés par Mazarin, même sans comprendre l'italien, simplement pour les situations visuelles, les gestes, la musique. Le peuple qui n'était pourtant pas polyglotte pouvait se presser à ce genre de spectacle.
Et jusque dans les années 50-60, on retrouvera ce principe.
Ainsi, la fleur du chant wagnérien allemand venait-elle interpréter, en allemand, un Ring à Bordeaux dans les années 50 sous la direction de Knappertsbusch, en important chanteurs, langue et même orchestre. Il fallait donc connaître son Wagner, être bon en allemand ou... se préparer à être surpris. Car il faut le rappeler, certains titres de Wagner ont été représentés fort tard en France, et le surtitrage est un dispositif technique très récent.
C'était alors un spectacle de prestige, un peu exceptionnel, une ambassade stylistique, qui pouvait parfois supplanter le goût local, comme par exemple lors de la Querelle des Bouffons en France. [3]
Hilde Konetzni, Wiener Kammersängerin et Maréchale à Bordeaux au tout début des années 60. C'était notamment la Sieglinde et la Gutrune du Ring scaligère de Furtwängler en 1950. (image Cantabile-Subito)
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4. Situation opératicolinguistique dans les nations lyricophiles
Jusqu'aux années 50, on se trouvait ainsi dans une configuration où des chanteurs pour l'immense majorité natifs ou résidents depuis très longtemps chantaient dans la langue du pays pour des spectateurs de ce pays.
C'était fonction des traditions d'opéra nationales, cela dit :
En Italie, en Allemagne, en France, on chantait tout dans la langue locale.
En Tchécoslovaquie, on chantait bien sûr en tchèque, mais on pouvait tout à fait absorber le répertoire allemand. Il existait différentes institutions : à l'Opéra National de Prague, on chantait tout en tchèque, à l'Opéra d'Etat, c'était plutôt la culture allemande qui prévalait. Pour la radio, on trouve trace de choses fabuleuses, en tchèque s'il vous plaît : Fidelio de Beethoven, Der Freischütz de Weber, Il Trovatore de Verdi, La Dame de Pique de Tchaïkovsky...
A ce propos, vous pouvez lire un petit récapitulatif sur les forces musicales pragoises ici et chercher quelques-uns de ces enregistrements de radio dans notre catégorie 'Domaine public' (c'est en plus remarquablement interprété).
Dans les pays à plus faible rayonnement linguistique, on pouvait faire cohabiter la production locale, qui apparaît au cours du XIXe siècle, et sans aucune prétention au renouvellement esthétique, avec des oeuvres dans une langue largement maîtrisée par la population (au XIXe, les oeuvres peuvent circuler de théâtre à théâtre et même de pays à pays, moyennant contrats) : allemand pour les scandinaves par exemple.
En Russie, on ne chante qu'en russe (à quelques exceptions extraordinaires près comme la commande de la version originale de La Forza del Destino de Verdi pour Saint-Petersbourg [4]), et essentiellement du répertoire russe. Lorsqu'on importe des compositeurs furieusement exotiques comme Wagner, on le fait en traduction russe (le très beau Lohengrin dirigé par Samosud en 1949 en témoigne). Aujourd'hui encore, la Russie est extrêmement enclavée culturellement.
Pour les pays hispanohablantes du Nouveau Monde, n'ayant pas de culture linguistique forte à l'Opéra (bien qu'il existe des traces d'oeuvres mythologico-morales composées dans les missions à l'ère baroque), c'est généralement la culture italienne (surtout, on s'en doute, en Argentine) qui est adoptée, mais on ne traduira pas les autres langues comme le feraient les Italiens. On accueille beaucoup d'artistes européens, il faut dire, au Teatro Colón de Buenos Aires...
En Amérique du Nord, ne disposant pas de tradition lyrique anglophone, les théâtres utilisent déjà, au début du vingtième siècle, la langue originale des oeuvres abordées. Fait remarquable, la tradition wagnérienne y est si fortement ancrée que la propagande pour la Seconde guerre mondiale n'entame pas la régularité des représentations, en allemand et avec des allemands...
On n'y trouve pas de Britten ni de Ralph Vaughan Williams, parce que les langages audacieux d'Europe du début du vingtième y étaient (et y sont encore !) fortement répulsifs - quand on dit audacieux, c'est tout ce qui excède Debussy, Ravel est déjà suspect. Il faut par exemple attendre le 5 mars 1959 pour voir créer Wozzeck de Berg (1925), avec ce qui se fait de meilleur (Karl Böhm, Eleanor Steber, Hermann Uhde !), mais, afin de faire passer la pilule... en anglais. Pilule qui n'est au demeurant toujours pas passée. On trouvera en revanche quelques oeuvres écrites par des compositeurs américains, dans un style néoromantique qui n'a pas énormément évolué depuis lors (où c'était déjà plus que l'arrière-garde) jusqu'à aujourd'hui. Qu'on compare Emperor Jones de Louis Gruenberg avec A Streetcar named Desire d'André Previn et à présent An American Tragedy de Tobias Picker... l'évolution est lente.
Tout cela résulte de mon observation personnelle, mais il y aurait sans doute à affiner en consultant les archives de chaque théâtre, au moins pour les capitales, ce qui révèlerait sans nul doute des phénomènes masqués par la postérité.
Lawrence Tibbett en Brutus Jones dans The Emperor Jones de Gruenberg. (image Cantabile-Subito)
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5. Le triomphe du respect
Cependant, tout à coup, on change du tout au tout : la langue originale prévaut.
Cela se fait rapidement et, surtout, partout. Ou du moins, simultanément dans les trois grandes nations opératiques : Italie, Allemagne / Autriche et France.
En l'absence de données sur la question, que nous attendons en vain de trouver, on pourrait penser que la lumière s'est fait jour, et que, tout simplement, l'évidence l'a emporté : on a écrit une oeuvre et il s'agit de la respecter dans sa totalité, le compositeur plaçant ses intentions sur un mot précis, avec toutes ses connotations, écrivant pour le galbe de phrasées données.
Après tout, le refus des coupures, et du côté des baroqueux le retour à la partition allaient bientôt (quelques dizaines d'années tout de même !) se manifester. Signe des temps de respect envers les compositeurs.
Cela se pourrait, de la même façon qu'on a ensuite unanimement applaudit le surtitrage... A la bonne heure.
Mais il reste une question assez considérable, pour ne pas dire énorme : pourquoi cette unanimité si prompte, et surtout pourquoi cette absence de fronde des publics (en tout cas l'absence de fronde célèbre relatée) ? Car il ne s'agit pas d'un ajustement à la marge, cela change tout de bon la nature du spectacle.
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6. L'Opéra au vingtième siècle, l'histoire d'un retour aux sources
Il est vrai que les attentes vis-à-vis de l'opéra et le public varient considérablement au cours de l'Histoire.
D'annexe du genre littéraire, l'opéra va devenir le lieu de la fascination pour la voix (avec pour sommet le belcanto de l'opéra seria, puis celui, à peine moins extrême, de l'opéra romantique italien préverdien). Le genre est traité en musique pure jusqu'à la date assez récente (années 70) de l'arrivée des grands metteurs en scène, qui proposent des lectures personnelles et surtout mobiles des pièces mises en musique. On arrête de placer des pâtisseries sur le dos et la tête des chanteurs et de les planter en avant-scène pendant trois heures, et on commence à faire du théâtre. Chose qui, scéniquement parlant, est une première dans l'histoire de l'opéra en même temps qu'un retour aux sources du genre, le recitar cantando (« déclamation chantée »). On retourne donc à une place importante du texte, perdue depuis la troisième école de tragédie lyrique, c'est-à-dire vers 1730-1750 - sachant que les Français ont été les plus longs à résister dans leur attachement au texte.
Paradoxalement, c'est ce respect qui va justifier qu'on le donne en langue étrangère...
Ensuite, le public. Initialement aristocratique et choisi, il va vite répandre sa fascination dans les autres couches sociales, de pair avec le goût des voix en Italie et le goût des machines en France. Le public mêlé de l'Opéra de la fin du XVIIIe, puis du XIXe venait assister à un divertissement complet, où l'on mêlait histoires morales (l'opéra-comique sur les livrets de Favart était le divertissement familial par excellence), décors fastueux, récits merveilleux et musiques plaisantes à danser (l'architecture de l'Opéra Garnier à Paris est tout entière pensée pour le corps de ballet... et ses rencontres avec les protecteurs).
Le cinéma va prendre au vingtième siècle le relais du divertissement grand public, avec ses codes fixes [5] et sa morale. Dès lors, l'Opéra devient un divertissement d'esthète, tout cela en parallèle avec l'autonomisation des langages : depuis le romantisme, le créateur est de plus en plus libre de produire ce qui lui plaît, sans que le public ait son mot à dire. Ce qui produit concomitamment une situation où le divertissement de masse change de support tandis que l'exigence du genre Opéra devient de plus en plus sévère.
On peut donc aussi relier cette quête de la langue originale à un changement du public, qui devient une sorte d'élite culturelle, et peut donc maîtriser plusieurs langues - ou souhaite faire croire qu'il les maîtrise totalement. Cette recherche de pureté et d'exactitude concorderait, en tout cas.
Le Palazzo Dandolo avait été racheté par les Mocenigo. En 1630, pour célébrer le mariage de sa fille, Girolamo Mocenigo commande à Monteverdi une Proserpina, sur un livret de Giulio Strozzi. Perdue pour nous, mais qui fut effectivement exécutée dans les appartement des Mocenigo. Le Palazzo Dandolo est aujourd'hui occupé par le célèbre hôtel Danieli de Venise.
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7. Conséquences majeures
Mais tout cela n'explique pas, en réalité, l'absence à peu près totale de résistance dans le processus.
Il faut bien concevoir que cette imposition de la langue originale était une révolution profonde. Pour les chanteurs, cela signifiera de plus en plus chanter devant un public étranger une langue étrangère à soi aussi bien qu'au public.
Et, surtout, le surtitrage n'existant pas encore, cela supposait que le public connaisse bien l'oeuvre avant qu'elle soit représentée, ou bien accepte de ne rien comprendre à l'affaire ! Cela à l'époque où la mise en scène sérieuse allait naître - quel intérêt d'assister à une oeuvre bien mise en scène mais incompréhensible ? Qu'on imagine, si l'on peut, si en 2019 tous les films devaient être passés dans les salles en VO non sous-titrée ! Et encore, la majorité des films et des publics ayant en commun l'anglais, on pourrait s'en sortir plus commodément, mais on imagine aisément la fureur générale, tournée contre ces quelques oligarques décérébrés qui veulent gâcher le meilleur des divertissements !
Alors qu'auparavant, on avait, et chanté de façon intelligible en plus[6], tous les opéras dans sa propre langue, avec par conséquent une force incroyable, quelque chose de direct, sans médiation.
Certes, les chanteurs n'en profitaient pas forcément pour interpréter, mais il faut bien songer que lorsqu'on a retiré les traductions de la circulation, les metteurs en scène inspirés et les chanteurs-acteurs ne sont pas apparus du jour au lendemain ! [7]
Bref, comment se fait-il qu'un grand débat n'ait pas eu lieu, et avec des politiques très contrastées selon les aires culturelles et même les théâtres à l'intérieur de chacune d'entre elles ? Les conséquences étaient majeures !
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8. Interrogation résiduelle et position de Carnets sur sol
Aujourd'hui encore, le débat nous paraît entier, et à défaut de pouvoir assurer à chaque fois des distributions alternées, on pourrait jouer des oeuvres dans la langue du public pour certains opéras difficiles d'accès ou pour changer l'approche de certains standards. C'est toujours un plaisir différent, mais un vrai plaisir. Quitte à refaire la traduction si elle est trop datée ou biaisée. Car même avec le surtitrage, l'interstice entre ce qui est dit et qui est perçu est assez ample en réalité. [8]
L'English National Opera (ENO) le fait d'ailleurs à Londres, avec des standards uniquement, et publie chez Chandos des intégrales anglophones de toute première valeur (souvent des références, même...). Dans la plupart des pays cependant, cela paraît désormais une coutume très marginale et exotique ; tout au plus peut-on y investir pour de l'anglais, qui peut se vendre à échelle planétaire.
En somme, il nous reste toujours l'interrogation majeure : comment cette posture de la langue originale, qui est vraiment un choix idéologique qui ne vaut ni plus ni moins que l'autre (les deux peuvent être mis au service du théâtre, soit pour qu'il soit exact, soit pour qu'il soit direct...), a-t-elle si promptement triomphé, et sans réplique ? Plus personne ne réclame le retour de la période ancienne dans les publics, et depuis longtemps, alors qu'il y a toujours des nostalgiques de l'Algérie française par exemple (et qu'on sait bien que l'Algérie n'est pas recolonisable, alors qu'on pourrait tout à fait changer une coutume aussi récente, dans les théâtres) - pour un même écart temporel. Et l'Opéra a plus longtemps été en langue vernaculaire que l'Algérie n'a appartenu à la France (et c'était qui plus est sans protestation d'aucune sorte, personne n'y pensait tout simplement).
Disposant à présent des fonds immenses de la seconde ville du monde, nous pourrons peut-être tirer de documents plus précis les réponses que nous cherchons. Mais, décidément, quelle singulière occultation !
[2] Dans le domaine de la tragédie lyrique, les meilleurs titres étaient souvent rhabillés sur le même livret, en réécrivant en particulier les divertissement et en conservant simplement l'action telle qu'écrite par le premier compositeur, parce que le récitatif demeurait efficace.
[3] Durant la Querelle des Bouffons, les partisans de la tragédie lyrique, genre qui laissait une part de choix au beau texte, se réunissaient autour du Coin du Roi, côté jardin (à gauche en regardant la scène), menés par Madame de Pompadour. En face, le Coin de la Reine, rassemblant les farouches partisans des Italiens, qui voulaient de la musique avant tout, qui reprochaient sans cesse aux chanteurs français de brailler, qui raillaient le vieux style... mené, c'est là la drolerie, par des littérateurs : Grimm, Diderot, et bien sûr Rousseau. C'est la victoire du goût Italien qui permettra que Grétry succède à Rameau, à moins que la réforme ascétique de Gluck y ait aussi sa part, ou tout simplement l'imposition tardive en musique d'un goût classique.
[4] Elle n'est plus jouée, mais on la trouve très bien interprétée au disque sous la direction de Valery Gergiev (Philips), avec l'équipe du Mariinsky.
[5] On peut voir les codes fixes du Grand Opéra notamment ici et ceux du cinéma là.
[6] Je défends l'idée que la nécessité de chanter dans plusieurs langues accroît les difficultés, et que le creux des années 70 et 80 dans l'intelligibilité, heureusement amélioré par la vague baroqueuse, tenait pour grande partie à la nécessité d'apprendre à chanter dans des tas de langues, sans que les professeurs n'aient appris comment on faisait cohabiter une technique avec plusieurs phonations différentes...
[7] Oui, encore et toujours l'Age d'Or actuel du chant et de la programmation...
[8] Et l'on dit cela tout en rappelant que rien ne nous enthousiasme plus qu'une langue étrangère bellement dite...
Premier épisode ici, pour bénéficier du contexte culturel et générique, et d'une vue d'ensemble de la structure.
Au programme aujourdhui :
Rapports à la science et impossibilités théologiques, habiletés structurelles et réécriture spectaculaire. On ne se refuse rien, parfaitement.
Le début de l'opéra Der Vampyr de Heinrich Marschner sur le livret de Wilhelm August Wohlbrück d’après Polidori (développement de l’ébauche de Byron) notamment. Ici, une version de chambre du Grachtenfestivalorkest (sous la direction de Peter Biloen), l’année dernière à Amsterdam. Vous entendez Henk Neven, remarque dans tous les répertoires, de la tragédie lyrique à Schreker, en Lord Ruthven (air d’entrée d’espoir dans sa mission puis d’éloge au sang ; duo avec Janthe, sa première victime ; « résurrection » au clair de lune grâce à son débiteur Edgar Aubry). Janthe : An De Ridder ; Aubry : Brad Cooper. Vous pouvez également charger une version libre de droits (radio viennoise). Dans cette notule, on opère un pont avec Don Giovanni qui pourrait aussi se soutenir dans certains endroits de Dracula.
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4. Le fantastique et la science
On en était resté sur la classification difficile selon le genre fantastique : ici, pas d’hésitation entre naturel et surnaturel ; tout le roman, annoncé comme véridique par l’éditeur fictif qui aurait recueilli les documents (on ne sait pas véritablement qui ni pour en faire quoi, même si on peut imaginer un legs des héros destiné à éveiller la vigilance des hommes), est au contraire tendu vers la démonstration irréfutable de l’existence des vampires.
Il s’agirait donc plus d’un avatar néogothique du type « merveilleux horrifique », un récit épique où les fées ou les géants sont remplacées par des démons.
Cependant, l’esprit du fantastique n’est pas si loin. Précisément parce qu’il s’agit d’une démonstration.
Dans un récit merveilleux, on accepte, le temps de l’ouvrage, que les dragons existent, et qu’on les tue tout naturellement en leur perçant le coeur avec une épée reçue de la main des dieux. Siegfried ne paraît guère ému de rencontrer un hideux reptile au coin du chemin – ce n’est jamais qu’un dragon, on ne va pas non plus en faire un fromage.
Dans le Dracula de Stoker, au contraire, l’auteur, via les différents rédacteurs des lettres et journaux, effectue sans cesse un passage du doute à la certitude, du scepticisme méthodique à l’évidence empirique. En cela, et indépendamment du fait qu’au bout de l’oeuvre l’existence des vampires est formellement attestée par ces gens sympathiques et éclairés, il reste toute la démarche du fantastique : le balancement du doute. Longtemps, les choses ne sont pas nommées (il faut attendre plus de la moitié de l’oeuvre pour voir écrit le mot « vampire »).
Et alors que le merveilleux néglige la modernité, plante son décor dans d’autres mondes ou dans des époques reculées, ici au contraire toutes les innovations sont utilisées : on utilise un enregistreur audio pour écrire son journal, on sténographie, on tape à la machine, on télégraphie, on prend le train... Tout cet attirail scientifique n’empêche pas, et au contraire légitime, les superstitions des autres âges. Ainsi un professeur spécialiste des maladies mentales et même de la chirurgie du cerveau va, dans le secret, exploiter les connaissances intuitives des vieux grimoires sur les êtres de l’Autre monde (ou plutôt de l’entre-deux-mondes), et seule la tradition de l’ail et de l’hostie pourra protéger les aventuriers malgré eux. [Cela pose d’ailleurs d’autres problèmes de cohérence au sein du genre lui-même, on verra ça plus loin.]
Et cela cadre bien avec le fantastique, qui dans un monde dominé par des figures positivistes, souhaite tout simplement réhabiliter l’instinctif et le flou au sein de l’imaginaire humain – au moins le temps d’une lecture. Le professeur Van Helsing a bien souvent des mots durs sur les scientifiques qui à force de ne croire que ce qu’ils ont expérimenté, nient les vérités qui dépassent l’entendement humain. C’est presque le seul élément idéologique de l’oeuvre, qui reste avant tout un divertissement construit avec soin (malgré des manques évidents) : une défiance contre l’usage de la modernité déconnecté de la tradition.
Cela conduit cependant à quelques tensions insolubles – inhérentes à ce type de bidouillage supersticieux autour de l’âme, mais renforcées ici par une forme d’empirisme scientifique.
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5. Vampirisme et foi
Mon objet, en rendant compte de cette lecture insolite, n’est pas de dresser une dissertation sur les incompatibilités potentielles dans le triangle superstition / foi / raison. D’autant plus que c’est là une faiblesse du texte de Stoker : aucune perspective philosophique n’est tirée de la situation. On a la fable en trois étapes qu’on a rapidement retracée, et il faut s’en contenter.
Toutefois, la dimension pudiquement victorienne de ce roman amène quelques questions.
Les démons commandent aux nuées dans les Carpathes et au delà.
Tout ce qui peut rapprocher le vampire de sa signification dans la mythologie (la source que rappelle en partie Polidori et qu’appliquent Wohlbrück / Marschner) est tu. On se retrouve donc avec un être dont l’existence paraît bien arbitraire, malgré tous les efforts de raisonnement complaisant du lecteur.
A de rares exceptions près (vampirisation de Jonathan Harker et première vampirisation de Mina Harker), toute la volupté et toute la fascination qu’exerce la figure du vampire sont tues. Il parle peu, et n’apparaît guère que pour frapper – loin de Lord Ruthven et de ses stratagèmes mondains. Ainsi, toute la dimension prédatrice liée à la virilité de la figure du vampire disparaît ; la métaphore du séducteur qui ravit la chair en emportant l’âme, prêt à escalader n’importe quelle fenêtre et à laquelle il ne faut à aucun prix ouvrir, sous peine de ne plus résister à son pouvoir, par fascination ou par force – est à peu près totalement occultée. Certes, il s’agit là d’un conte de bonne femme qui réutilise à des fins morales une croyance plus ancienne et plus essentielle, liée aux frontières entre les mondes (les esprits errant sans sépulture, dès les Grecs, ne réclamant que l’accès à l’Enfer). Mais dans un cadre romanesque, on aurait gagner à donner plus d’épaisseur et pour tout dire de charme à une figure très schématique dans ce roman, uniquement moteur de l’intrigue.
Plusieurs autres explications culturelles existent, moins propres au romanesque, comme la pathologie porphyrique, qui peut faire prendre un aspect effrayant (nécrose de la lèvre qui découvre les dents, blanchissement du teint... exactement les symptômes cliniquement rapportés par Stoker... à ceci près que les dents et les ongles rougissent là où Dracula a un émail diamant gourmand) et a pu être assimilée à une possession.
Cependant, non content d’écarter cette épaisseur-là, Stoker met en relation ses damnés à lui avec un anglicanisme strict. Il commence très habilement par faire excuser son premier narrateur (Jonathan Harker, dans son journal transylvain) de prêter une importance magique païenne à des accessoires du culte (remis pour le protéger par les villageois qui le pleurent déjà). Mais par la suite, il se contente de mettre dans la bouche de ses personnages, et en particulier de la dernière victime Mrs Harker, des professions de foi renouvelées.
Cela pose un réel problème de foi, précisément. C’est un véritable désordre dans la Création, au point qu’écrire un tel livre mérite ni plus ni moins que l’excommunication. On dispose d’êtres en quelque sorte créés par le diable, et qui sont damnés sans avoir commis le moindre péché, ce qui va en contradiction manifeste non seulement avec l’échelle des valeurs chrétiennes (il n’est même pas question de Grâce, ni de près ni de loin dans le propos du roman...), mais surtout avec la nature même de Dieu, dont la miséricorde se trouve quelque peu mise à l’épreuve. Il ne s’agit plus de la théorie de la retraite du monde, laissé avec la liberté en apanage aux humains (ce qui pose déjà quelques problèmes logiques, puisque les maladies virales ou congénitales, par exemple, font partie du cadeau), qui serait en quelque sorte une épreuve avant la juste rétribution dans l’Autre monde ; ici, les créatures de Dieu sont laissées en pâture à d’autres forces qui leur piquent leur âme sans pacte, contrepartie ni péché.
C’est de la fantaisie pure, et ce qui pourrait finalement fonctionner dans un univers décléricalisé, est ici rendu absolument incohérent par la récurrence des prières ferventes : elles ne sauvent pas l’âme des croyants sincères et des hommes bons, et finalement les personnages s’en remettent à la miséricorde et, en dernière instance, à la volonté de Dieu, c’est-à-dire à être envoyé dans les Enfers pour prix de leur foi et de leur bonté terrestres. La présence de ces poussées de foi, même si elles ont quelque chose d’assez joli dans leur pathétique (même Dieu ne peut les sauver, ils doivent se débrouiller comme des grands tout seuls contre l’Enfer, et faute d’avoir une chance quelconque de réussir, il faut bien y aller quand même pour passer le temps qui reste), rendent facilement autant invraisemblable les récits de vampire que le raisonnement rationnel – contre lequel Stoker est plus appliqué.
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6. La première vertu : subtilités narratives
Ce qui sauve l’oeuvre, en fin de compte, et maintient le caractère agréable de sa lecture, se trouve plutôt dans une manière assez originale (bien que loin d’être révolutionnaire à cette date) et efficace.
On a déjà parlé de la structure même du récit, fondé sur l’entrelacement de sources différentes. Pourtant, loin de mettre à distance le lecteur, cette succession rapide de narrateurs distincts parvient à l’introduire de plus en plus avant dans l’histoire.
Le tout début demeure très extérieur : on se trouve face à un personnage nouveau, un peu peureux, une sorte de voyageur ingénu assez proverbial. Typique du début de récit de voyage extraordinaire, qu’on trouve par exemple dans le récit inséré du marquis de Las Cisternas dans le Monk dont il était question récemment.
Rien de très saillant ni de très personnel dans sa psychologie. Les notes de voyage accentuent cet effet : il existe un décalage manifeste entre le moment de la narration et le moment des actions. On n’écrit pas dans les cahots de la route le voyage qu’on n’a pas encore fait. Donc il sera suffisamment sain et sauf pour pouvoir écrire ensuite.
Au fil du séjour chez Dracula, beaucoup du texte concerne le fait même d’écrire, le moment choisi volé à la journée ou à la peur. C’est donc beaucoup plus une écriture instantanée, de plus en plus fréquemment dans les journées, et ce caractère immédiat va peu à peu se systématiser.
Dans le même temps, alors qu’il s’agissait d’un journal de voyage relativement banal dans sa forme (parfois négligée, comme ces dialogues sans marques typographiques), se glissent des éléments qui, l’air de rien, ne relèvent plus du tout du journal intime. « Tous ceux qui ont vécu cet instant me comprendront » peut encore être une formule qui s’adresse à soi, mais « Qu’on me permette d’exposer des faits – dans toute leur nudité, leur crudité, tels qu’on peut les vérifier dans les livres et dont il est impossible de douter. » (chapitre III, date du 12 mai), clairement, s’adresse à un auditoire plus vaste qu’à sa future épouse à qui il est susceptible de faire lire le journal.
Cette formule rhétorique, l’air de rien, en plus de rendre son récit moins distant, fait glisser sa position singulière vers une mission universelle, et surtout fait parler dans un présent (pas le temps verbal) très urgent : effectivement, il peut être fauché à tout moment, il écrit tous les faits sur le vif.
Presque imperceptiblement, le compte-rendu assez factuel et impersonnel des premières pages, presque sous forme de notes (beaucoup de phrases nominales), se met à utiliser un prétérit très narratif : Harker ne fait plus un compte-rendu de voyage, ils nous raconte... un roman.
Le château de Bran, où Vlad Ţepeş ne demeura que quelques jours, devenu un lieu touristique en raison de son aspect relativement conforme, vu depuis le bas de la falaise, avec celui du comte Dracula.
Le comble de la posture narrative intervient vers la fin du journal, où l’injonction « Hark ! » (« Ecoute(z) ! » ) ne cache même plus la mise en scène...
Je précise tout de même que j’ai lu, peut-être bien à tort, l’oeuvre dans une édition française, et que le développement de certaines expression fait perdre le style en densité – et accentue ces discordances. Ainsi « hark » se trouve traduit par « écoutez » et « let me » par « qu’on me permette », ce qui force un peu le glissement déjà présent dans le texte original.
Par ailleurs, cet poussée depuis le journal intime vers une narration romanesque demeure sensible, une fois acquise, dans le reste du roman. Très habile façon pour l’auteur de rendre crédible son dispositif initial, sans nuire en quoi que ce soit à la force d’illusion romanesque qu’il souhaite obtenir au bout du compte. Une jolie manière progressive d’atteindre le langage qu’il avait désiré, tout en lui conservant l’aspect extérieur qu’il prétend.
Cela n’empêche pas, au demeurant, un certain nombre de jeux, notamment avec des références (Mille et une nuits et Hamlet sont tout à fait explicites).
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7. Réécriture
Pour terminer, j’en viens au chapitre connu sous le nom de Dracula’s Guest, qui ne figurait pas dans l’édition originale, mais qui est peut-être une ébauche antérieure au roman. Dans un genre beaucoup plus narratif (et, il faut bien en convenir, beaucoup plus élégant et beaucoup plus prenant), un vrai récit assumé cette fois, à la première personne également, un personnage (qui n’est pas, comme on le lit parfois, Jonathan Harker) effectue une balade pédestre pendant la Nuit de Walpurgis sur le chemin du château de Dracula (mais on est encore dans la forêt... munichoise).
Des vallons roumains transylvains comparables à ce qu'on imagine, de jour, du paysage du village abandonné dans L'Invité de Dracula.
On se situe au moment même où débute l’oeuvre intégrale, mais il se passe autre chose. Il est étonnant de voir comme Stoker redéploie le même matériau de façon totalement différente.
On y retrouve la marche à pied interdite, les chiens hurlants tout autour, l’orage, le vers de la Lenore de Bürger, le flacon d’eau-de-vie, la neige prompte... mais d’un usage totalement différent. L’épaisseur du personnage (un gentilhomme, et brave, cette fois-ci) est nettement plus importante, avec un humour bienvenu (pour exprimer son calme : « Mon sang anglais me monta à la tête ») ; le mystère qui l’entoure bien plus grand, car mêlant de multiples choses mystérieuses, concrètes ou surnaturelles (alors que dans le texte définitif on finit facilement par comprendre que le « héros » est prisonnier d’un vampire, tout bêtement), et puis la morsure inexpliquée du loup à la gorge (mêmes symptômes que pour le vampirisme dans le texte intégral), le télégramme protecteur du comte Dracula, qui a prévu ses maux et a réussi à lui prodiguer des sauveteurs...
Peut-être Stoker a-t-il été quelque peu épouvanté par la richesse ambitieuse de ce premier chapitre (où déjà toutes les forces de l’enfer ont été visibles, plus encore que dans le roman tout entier), qui dévoilait trop, même sans expliquer, qui ouvrait trop de portes et d’enjeux. Toujours est-il que la lecture du roman paraît, après cette ébauche, assez chiche et mesurée (une aventure à la fois, surtout, ne nous dispersons pas...). Jusqu’à la langue, tout y est plus sec... et pendant toute l’oeuvre.
[Sans doute logiquement écrit avant (visiblement, les spécialistes ne sont pas décidés), ce chapitre isolé et abandonné paraît en fin de compte maîtriser infiniment mieux ses références et son pouvoir verbal.]
Mais pour qui voudrait simplement se faire une idée, la lecture du journal de Harker (quatre premiers chapitres), comparée à ce chapitre délaissé, permet de bien s’imprégner des tons distincts.
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Ce sera ici qu’on achèvera notre balade impromptue autour de cette oeuvre imprévue.
Et insolite pour les pacifiques lutins ascètes.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Littérature a suscité :
Carmen de Bizet ; Acte I, scènes 3 à 6. Dans la version de Michel Plasson chez EMI (2003), qui a le mérite de tout jouer à la façon de l'opéra français, ce qui est une véritable révélation, bien plus cohérente que les espagnolades. Par ailleurs, on entend ici les dialogues chantés d'Ernest Guiraud, d'une grande justesse et d'une grande force ; sans doute le plus beau de la partition... [Et une version alternative de la Habanera, mais par Bizet. Plus dramatique, mais moins lascive.] Angela Gheorghiu (Carmen), Roberto Alagna (Don José), Ludovic Tézier (Moralès), le Choeur les Elémens et l'Orchestre du Capitole de Toulouse : que de l'excellence.
4. Retour sur la qualité de Carmen chez Mérimée
On l'a dit dans une première notule, l'opéra de Bizet est tout entier contenu dans la troisième partie de Mérimée, c'est-à-dire le récit enchâssé de don José, visité par le narrateur la veille de sa pendaison.
On le précise aussi si ce n'était assez clair, l'oeuvre de Mérimée n'est, d'assez loin, pas sa meilleure, un récit sans grand relief, ni verbal, ni ironique, comme peuvent l'être ses meilleurs titres. Pas de panache particulier à la lecture (pas le frémissement, par exemple, face au dénouement qui s'annonce pour le Vase Etrusque ou même La Partie de Trictrac), pas d'écriture assez personnelle pour refléter un projet.
On l'a déjà précisé : on ne sait trop, et plus encore avec cette absence de conclusion une fois le récit enchâssé terminé et cette quatrième partie informative comme jetée à la hâte, sans objet... où veut en venir l'auteur. Sans doute à une présentation exemplaire de la vie bohémienne - mais dans ce cas, une accroche plus claire aurait peut-être aidé. Et malgré sa longueur réduite, le sentiment par moment que c'est trop long par rapport au propos, mal ciblé aussi.
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5. La troisième partie et le livret de Carmen
Le personnage de Micaëla n'existe pas chez Mérimée, c'est une de ces inventions typiquement opératiques - il lui fallait bien une amoureuse candide. Qu'on songe qu'on faisait déjà de même pour la tragédie lyrique - tout ce qui n'était pas explicité par la tradition antique pouvait être ajouté.
Cependant, le livret de Meilhac et Halévy, à quelques concisions près, à la façon de Dumas, suit très fidèlement la nouvelle, jusqu'à en reproduire certains passages de façon quasiment littérale.
Partons, pour plus de netteté, du livret de l'opéra, et voyons. C'est aisé, car du fait du format de nouvelle du modèle, il ne manque guère d'épisodes essentiels.
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6. Découpage commenté
Acte I, scène 1 :
Pas de Micaëla, donc pas de scène d'attente de don José, qui ne peut évidemment, parlant de lui, commencer que par sa propre histoire. C'est un Navarrais (d'où son surnom de bandit andalou - José Navarro), c'est-à-dire un originaire de la province basque la plus méridionale, d'où son nom (José Lizarrabengoa) et sa langue maternelle à plusieurs reprises déterminante dans le récit. Il est hobereau, et l'histoire tragique de sa déchéance n'en est qu'accentuée, tout en justifiant le don qui précède son nombre. Mérimée lui prête, c'est amusant, la même caractéristique bagarreuse que le Navarrais de la Vénus d'Ille, un temps soupçonné d'avoir tué le fils de la maison pour une bête rivalité de jeu de paume : don José occit en effet un homme de l'Álava (autre province du Pays Basque) qui lui avait cherché querelle, et quitte le pays pour cela.
Il s'engage alors dans l'armée et sert si bien qu'il est en effet brigadier chez les dragons, et bientôt maréchal des logis, lorsqu'il fait la rencontre de Carmen.
La présentation est citée textuellement dans le dialogue de la scène 3 ; voici l'original :
Je suis né, dit-il, à Elizondo, dans la vallée de Baztán. Je m'appelle don José Lizarrabengoa, et vous connaissez assez l'Espagne, Monsieur, pour que mon nom vous dise aussitôt que je suis Basque et vieux chrétien. Si je prends le don, c'est que j'en ai le droit, et si j'étais à Elizondo, je vous montrerais ma généalogie sur parchemin. On voulait que je fusse d'église, et l'on me fit étudier, mais je ne profitais guère. J'aimais trop à jouer à la paume, c'est ce qui m'a perdu. Quand nous jouons à la paume, nous autres Navarrais, nous oublions tout. Un jour que j'avais gagné, un gars de l'Alava me chercha querelle ; nous prîmes nos maquilas, et j'eus encore l'avantage; mais cela m'obligea de quitter le pays.
Armes de la hidalguía colectiva d'Elizondo, avec leur damier sable et argent.
Acte I, scène 2 :
Relève de la garde. Un moment pittoresque, avec la course imitative des petits enfants.
La seule mention qui est faite de la relève se trouve au moment où don José conduit Carmen en prison et la laisse échapper. Les librettistes ont clairement ménagé à partir de là (car on y retrouve des termes communs) une scène chorale de couleur locale, nécessaire dans le cahier des charges de l'opéra.
Acte I, scènes 3 & 4 :
Scène d'exposition qui présente la fabrique de tabac, utile pour la suite. Le narrateur le fait en une phrase chez Mérimée. Mais pour Bizet, c'est l'occasion de faire à nouveau une scène de caractère, avec le chant des cigarières - il faut bien dire qu'il ne se passe absolument rien dans ce premier acte, y compris musicalement d'ailleurs, une satanée coquille vide... [Oui, ceci est un avis tout personnel, nous savons.]
Acte I, scènes 5 & 6 :
C'est là que se situe l'information la plus fondamentale. Carmen est cigarière et surtout bohémienne (étonnant, d'ailleurs, ce poste fixe, sans doute quelque couverture pour une contrebande) chez Meilhac et Halévy... chez Mérimée, on nous dit très souvent qu'elle est fille de rues. Or, si on lit une version complète du livret, on trouve dans les didascalies :
Entre Carmen. – Absolument le costume et l'entrée indiqués par Mérimée : – elle a un bouquet de cassie à son corsage et une fleur de cassie dans le coin de la bouche. – Trois ou quatre jeunes gens entrent avec Carmen ; ils la suivent, l'entourent, lui parlent ; elle minaude et caquette avec eux.
Hier vendredi, alors que nous étions retenu - mais libre - tout l'après-midi dans la sympathique bourgade de Libourne, après avoir fait quelques choses utiles à la société et lu quelques brassées d'auteurs sympathiques (depuis Aulnoy jusqu'au jeune Hugo), il nous prit la fantaisie d'aller contempler le confluent, qui s'est alors révélé se situer à deux pas - la ville y est adossée.
Le théâtre représente une campagne où une rivière forme une île agréable.
A l'acte II d'Armide de Lully - manière d'éviter Smetana et Johann Strauss II -, l'assoupissement de Renaud (Paul Agnew) près d'une rivière. On remarquera le figuralisme ondulant des cordes. Les flûtes sont l'attribut traditionnel, dans la tragédie lyrique, du tableau bucolique et du sommeil. Représentation radiodiffusée du Théâtre des Champs-Elysées (novembre 2008), dirigée par William Christie.
Spectacle étonnant pour celui qui a renoncé depuis longtemps à l'admiration prolongée de la nature pour des édifices plus délibérées et plus sophistiqués.
Dans cet extrait d'Idoménée d'André Campra (livret d'Antoine Danchet), on entend une particularité de la colère et des imprécations à la française. Dans la tragédie lyrique, il est fréquent que les personnages ne se départissent pas d'une certaine hauteur dans leur expression.
Aussi, alors que l'affrontement est à son paroxysme (Idoménée jaloux menace de céder à la prière de Neptune et de sacrifier son fils ; Ilione appelle d'avance sur lui la colère céleste), on demeure dans un mode majeur éclatant, presque gai. Comme dans les invocations infernales d'Armide et Hidraot à l'acte II chez Lully, mais avec un brillant encore plus étonnant.
On a beau être hors de soi, on n'oublie pas qui l'on est.
Les trois extraits musicaux de la notule. On les retrouve plus loin, un par un.
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Le théâtre chanté permet d'utiliser le hors scène d'une façon bien plus riche que la parole parlée : sa technique de projection vocale est bien supérieure, on peut donc comprendre des phrases entières, être fasciné par la musique, et aussi bénéficier d'un choeur tout entier, pour créer des atmosphères. [La musique de scène assez spectaculaire, dans le théâtre parlé, apparaît trop tard pour pouvoir créer cela.]
Le procédé est peut-être plus ancien qu'on ne pense tout d'abord. Mais revenons à nos classiques.
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Les Romantiques à l'Opéra ont usé et abusé - avec quelque raison, le procédé marche à tout coup - du hors-scène chanté, en particulier pour créer des contrastes expressifs avec ce qui se joue sur la scène.
C'est généralement dans le sens misérable de la souffrance de l'individu tandis qu'une foule en liesse s'ébat à l'entour, à peu près jamais l'inverse.
L'exemple le plus net et le plus réussi est peut-être l'acte de Fontainebleau de Don Carlos de Verdi : tandis qu'Elisabeth et Carlos viennent de recevoir la terrible nouvelle qui ruine leurs rêves de jeunes gens, celui d'un amour déjà bâti en rêve depuis des mois, et qu'il faut à présent que la princesse de France reporte sur le vieux roi Philippe, le choeur du peuple chante la gloire de la Princesse devenue reine et la saveur retrouvée de la paix.
[[]] Georges Prêtre dirige l'Orchestre de l'Opéra de Paris en 1987 dans la version originale de l'oeuvre. Michèle Lagrange (Elisabeth de Valois), Martine Mahé (Le Page Thibault) Jean Dupouy (Don Carlos), Jean-Philippe Marlière (Conte de Lerme).
Après s'être vus pour la première fois, ils sont relevés de leur ravissement par l'entrée du page qui salue en Elisabeth la reine d'Espagne - les vers de Locle et Méry ont un poids assez terrible, puisqu'ils font tomber tous les titres à la rime, des couperets qu'on sent venir. Première expression du désespoir. Soudain, en coulisse, les choeurs joyeux a cappella retentissent. Deuxième contraste.
Puis entre l'Ambassadeur d'Espagne, Comte de Lerme, qui vient réclamer le consentement. Faiblement donné. Explosions de joie de la foule, mais d'une façon tendre et exaltée ; à cela se mêle le premier thème du désespoir (en triolets), mais en majeur, faute de pouvoir faire cohabiter les modes majeur et mineur ; mais le thème demeure reconnaissable et l'expression fonctionne tout à fait.
Elisabeth est enfin amenée, et les échos se taisent, laissant seul Don Carlos, abandonné, toujours incognito, et aussi profondément amer que possible.
Ici, la scène de foule est donc le moment d'un cruel contraste entre l'émotion collective (joyeuse) et le désespoir individuel ; la figure publique est révérée, l'humain souffre. Une dualité typique du théâtre de Verdi (Macbeth, Boccanegra, Otello par exemple), et très fréquente de toute façon à l'Opéra et dans le théâtre en général. Car la dissociation est à la fois très efficace dans le dispositif théâtral et très vraie psychologiquement.
Exaltation du personnage intime dans la grande figure historique, c'est un sport romantique très développé.
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Il convient peut-être de citer un contre-exemple célèbre.
[[]] Vous retrouverez l'Orchestre de Covent Garden de l'ère Pappano (qui plus est toujours la prise de son EMI), mais il est ici dirigé (avec goût) par Mark Elder. Roberto Alagna dans « Nessun dorma » tiré de Turandot (Puccini).
« Nessun dorma » est l'un des rares cas où l'exaltation du héros contraste avec la misère qu'il entoure - et qu'il ignore superbement. Se fixant à lui-même une nouvelle épreuve de mort alors qu'il a vraincu lors des les cruelles épreuves imposées par la froide princesse, il condamne le peuple à souffrir et amènera plus loin ses amis à mourir ou à souffrir. Mais ce qui le préoccupe pour l'heure, c'est avant tout la jouissance de la certitude de sa victoire sur la femme convoitée, qu'il lance en quelque sorte à sa fenêtre et aux étoiles, sans qu'il puisse être entendu. Pendant ce temps, on entend le choeur se lamenter sur le martyre qui découlera de cette nouvelle épreuve (des massacres aveugles).
Un tel air d'exultation est rare dans le répertoire, et qui plus est il renverse le schéma habituel (où l'on compatit pour le personnage brisé) - mais Calaf n'est, définitivement, pas un personnage sympathique.
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Mais ce dispositif est-il réellement propre à l'ère romantique ?
Non, non, on en trouve trace dès Quinault. Pour Thésée (1675)[1], tout le premier acte se déroule avec des clameurs de combat en coulisse, tandis que les affects des personnages se dévoilent sur scène, suscités ou ponctués par ces événements.
Il y a fort à parier qu'il n'en existe pas d'exemple antérieur : ce type spectaculaire, cette musique dansante et dynamique étaient alors le propre de la musique française (et le baroque français demeure sans doute son lieu privilégié aujourd'hui encore...). On imagine mal les contemporains de Francesca Caccini ou Cavalli, dans leur psalmodies, introduire ce genre d'effets. Peut-être plus dans le pré-seria du type de Legrenzi, mais on voit mal pourquoi (et comment !) faire un tel crochet esthétique entre les deux genres assez hiératiques que sont le premier opéra et le seria (même si Giovanni Legrenzi est incontestablement plus mobile dramatiquement).
Il existe bien, dans Alceste (1673), un siège contre le ravisseur Licomède, mais il occupe en réalité toute la scène, et les assiégés sont censés être visibles sur le rempart, sans compter les sorties contre les assiégeants. Le dispositif ici n'est pas un dispositif expressif destiné à révéler ou à exalter des affects. La vue d'Admète blessé n'est pas attendue, c'est une surprise d'Alceste après le départ d'Alcide victorieux. [2]
[[]] Sophie Karthaüser (Aeglé), Aurélia Legay (Dorine), Salomé Haller (la prêtresse de Minerve), Nathan Berg (Arcas). Le Concert d'Astrée et Emmanuel Haïm, qui font mieux que rendre justice à cette partition, qui en exaltent grandement les qualités et en masquent tous les déséquilibres.
Vous pouvez suivre le livret ici. Nous avons pratiqué quelques coupures pour ne pas être trop long dans le cadre de cette notule.
On voit ainsi que le choeur des combattants caché suscite l'effroi, ponctue l'affliction et l'inquiétude d'Aeglé pour Thésée, contraste avec la tendresse comique du duo de valets [3], suscite les prières de la communauté, fait écho à l'horreur des mourants, annonce une victoire dont les coeurs amoureux ne savent s'il faut s'en réjouir pleinement ou se préparer à pleurer leur héros.
Le contrat est donc pleinement rempli par rapport à l'effet recherché. De plus, alors que les paroles du choeur évoluent de la lutte à la victoire, la musique de guerre conserve son unité thématique du début à la fin, et donne toute sa cohérence à l'acte entier.
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On peut donc, pour une fois, dater très précisément le procédé à 1675.
Dans toute la tragédie lyrique, cette configuration sera reprise. On peut songer à l'affrontement final de l'Ulysse de Jean-Féry Rebel, calqué en cela sur Lully comme en bien d'autres points [4], même si le livret de Guichard demande plutôt deux côtés de la scène qu'une coulisse (mais Pénélope souffre en attendant). Et bien sûr au combat mortel de Castor dans la version de 1753 (on l'entend crier comme le combattant mourant de Thésée), qui s'interrompt à l'entracte pour déboucher sur la déploration et les jeux funèbres.
Notes
[1] Notre présentation est antérieure à la parution de la première intégrale discographique et aux représentations du Concert d'Astrée. L'oeuvre avait été donnée à la fin des années 90 par William Christie dans plusieurs villes de province, mais on se fondait uniquement sur la partition.
[2] Le montage du librettiste par rapport au texte d'Euripide est d'ailleurs fort intéressant (et même franchement inspiré), ce sera pour une autre fois.
[3] Jusqu'à Isis (fausse séduction entre Iris et Mercure) et la disgrâce très temporaire de l'indispensable Quinault, on trouve des figures comiques dans les opéras de Lully et Quinault, y compris dans les dépits amoureux d'Atys, où les valets sont pourtant absents.
[4] Qu'on s'était promis de détailler un jour, il y a déjà longtemps.
Frontispice de l'édition de Ballard à l'occasion de la seule reprise (22 et 29 octobre 1763).
Où l'on se retrouve en pays de connaissance, comme on le verra plus loin.
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1. La place historique et esthétique de Scanderberg
Scanderberg, créé le 27 octobre 1735, constitue un jalon important dans l'histoire de la tragédie lyrique et on peut par conséquent s'étonner qu'il n'ait pas encore été représenté ou enregistré depuis le retour en cour de ce genre, il y a à peine plus de vingt ans.
Il s'agit en effet de la première fois que la tragédie en musique exploite un sujet si proche temporellement (XVe siècle). Or, le genre, bâti comme en miroir de la tragédie classique, se fonde très largement sur le dépaysement et le merveilleux. Là où le théâtre parlé commandait une cohérence entre les lieux, le genre chanté multiplie au contraire les déplacements les plus spectaculaires ; là où l'on attendait un vraisemblable (éventuellement de nature extraordinaire chez certaines fortes têtes à noms d'oiseaux), on ne réclame que le merveilleux le plus éblouissant.
Ce qui était encore possible avec les enchantements du Moyen-Age (Amadis de Gaule et Armide de Quinault, bien sûr, mais aussi Tancrède de Danchet) devient plus délicat ici.
Le dépaysement a lieu par l'éloignement tout relatif d'une époque révolue, celle de la lutte contre les puissances musulmanes, sous forme de croisades ou sous forme de résistance à la conquête ottomane : même après la bataille de Vienne (12 septembre 1683) les Balkans ne sont rétrocédés qu'en 1699 à l'Autriche-Hongrie, par le traité de Paix de Karlowitz.
Il a lieu aussi par le caractère oriental du cadre - on s'est beaucoup souvenu du décor de Servandoni pour le cinquième acte (une mosquée).
Il faut dire que l'orientalisme est alors nourri de la fascination pour les Contes des Mille et une Nuits traduits par Antoine Galland, et se teinte donc de connotations merveilleuses d'une façon plus systématique qu'on pourrait le penser aujourd'hui. Voilà donc pour notre merveilleux - le sérail, déjà, a quelque chose de furieusement inconcevable, sans doute.
Par ailleurs, la rhétorique du merveilleux demeure, même si aucun événement ne peut réellement lui être attribué :
L'AGA DES JANISSAIRES, alternativement avec le Choeur
Le Sultan dans tes mains a remis son tonnerre
Sous ses lois, fais trembler la terre.
En plus de cette fin de l'acte III, le cinquième acte voit apparaître un muphti censé apporter des révélations inspirées, mais qui demeure rien de plus qu'un accessoire dont on ne sait guère le sérieux. [Même si on n'est pas encore, comme dans le Zoroastre de Cahusac, dans le doute sur les divinités - Abramane y manipule à son gré les oracles face à un peuple crédule. On voit aussi cela dans Les Indes Galantes de Fuzelier, où le prêtre Huascar mystifie les Péruviens pour servir ses amours personnelles.]
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2. Scanderberg, réussite historique de La Motte
Un sujet nouveau, donc, mais ce n'est pas la seule raison pour laquelle Scanderberg doit être considéré comme historique. Il s'agit peut-être bien du meilleur livret d'Antoine Houdar de La Motte - et de son dernier, il lui a fallu le temps. Après avoir ruiné tant de superbes musiques, c'est une jolie chose qu'il nous livre là, bien de son temps avec ses galanteries de sérail, et même plutôt précoce. On y trouve de très belles tirades qui demeurent plus psychologiques que décoratives et qui, mises en musique par des musiciens de la trempe de Francoeur & Rebel, devaient produire un grand effet. [Dans les mois à venir, CSS devrait avoir l'occasion de se pencher sur la partition, affaire à suivre.] Les ballets demeurent assez en fin d'acte ne vampirisent pas hors de mesure l'action comme La Motte le fait pourtant très souvent.
On pourrait penser, au vu de la date, que l'oeuvre s'inspire grandement de la Zaïre voltairienne (1732), mais en réalité, La Motte nous ayant abandonné en 1731, il n'en est rien. [C'est le coût des prétentions scéniques de La Motte qui ont, semble-t-il, retardé la présentation de l'ouvrage.] En tout cas, La Motte se situe ici plutôt en pointe, puisque cette veine du sérail, déjà à la mode, perdurera ensuite longuement avec l'Enlèvement de Gottlieb Stephanie / Mozart (1782) et même le Tarare de Beaumarchais / Salieri (1787).
Mais on nous voit déjà venir... Sans doute va-t-on perfidement sous-entendre que le chef-d'oeuvre de La Motte doit largement son accomplissement à ce qu'il a été complété par Jean Louis Ignace de La Serre, poète aux vertus déjà plus fermes, auteur du Pyrame & Thisbé que l'on sait pour une musique des mêmes compositeurs.
Cependant il n'en est rien, et nos lecteurs nous déçoivent d'avoir pu nous prêter cette vilaine intention ; La Serre s'est contenté de travailler le Prologue et le cinquième acte, ce qui laisse pas mal de moments de bravoure authentiquement dus à La Motte.
Caressez le crâne du baryton pour entrer dans sa (séduisante) cervelle de conteur.
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L'apparition du baryton standard
Le baryton, tel qu'il est identifié aujourd'hui, apparaît à l'orée du XIXe siècle. On l'a dit, les premiers rôles susceptibles d'être tenus aujourd'hui par des barytons sont des emplois de basse aiguës, surtout des basses bouffes : dès Elviro dans Serse de Haendel, mais surtout dans Rossini, les rôles de maris trompés ou d'amants éconduits (Don Bartolo, Messer Taddeo, Don Geronio...). Les effets comiques passent par une tessiture haute et des effets vocaux, moins loisibles à des voix de basse (A un dottor della mia sorte est ainsi condensé dans le haut de la voix). On trouve déjà quelques barytons authentiques, comme le Figaro du Barbier, qui n'est ni jeune premier, ni opposant imposant.
Car c'est encore dans l'interstice que se loge le baryton : il est la voix éclatante qui n'est pas celle du jeune premier ; il est la voix grave qui n'a rien de noble. Ce sera donc la voix de Figaro (l'aide brillant des amants, pas amant lui-même) ; ce sera aussi la voix de Lysiart (Euryanthe de Weber), l'ennemi, mais l'ennemi sans pouvoir, le traître insidieux.
Et bien sûr Faust chez Spohr (dès 1816) : Faust ne peut pas être le modèle de l'amoureux sans arrières-pensées, étant un vieil homme - certes visionnaire, mais aussi quelque peu lubrique. Par contraste avec la basse sépulcrale du démon, il fallait une voix intermédiaire. Les ténors sont alors les amoureux authentiques auxquels Faust fait barrage (Franz, le fiancé de Röschen). Schumann utilise ensuite la même catégorisation dans ses Scènes de Faust (1843-1853). [Le baryton-démiurge est une catégorie qui demeurera très usitée jusqu'à aujourd'hui, avec les créations récentes d' Et si Bacon de François Cattin, ou, plus intéressante, de Galilée de Michael Jarrell.]
Il va de soi que ces pistes ne sont pas des constantes, mais des tendances, chaque compositeur étant libre d'en faire à sa guise. Néanmoins, les codes et les attentes sont très forts, et il n'est pas possible, avant la seconde moitié, voire la fin du XIXe siècle, de distribuer un opéra sans proposer par exemple un ténor à aigus pour jouer le jeune premier.
On rappelle, donc, qu'à l'époque du seria, le baryton n'existe pas : les rares voix non aiguës sont des basses nobles ou bouffe, et un peu plus tard des ténors. Mais, simultanément, il se passe des choses en France, dès le dernier quart du XVIIe siècle et le règne de Lully.
6. La musique baroque française et l'apparition du baryton
La musique française, plus riche en subtilités, en polyphonie et en recherches psychologiques que ses contemporaines européennes, va ressentir le besoin de créer cette catégorie intermédiaire, et de la désigner par un mot. Ce sera furtivement, mais ce sera.
6.1. Nomenclature
On rappelle la nomenclature des voix françaises, de l'aigu au grave :
dessus (= soprano)
bas-dessus (= mezzo-soprano : en réalité la tessiture est presque exactement la même, c'est surtout une question de couleur, qui ne doit pas être la même pour Aeglé que pour Médée !)
taille (= ténor grave, dans la musique religieuse essentiellement)
basse-taille (= basse)
6.2. La taille, ténor grave ou premier baryton ?
La voix de taille, présentée autrefois, correspond à une tessiture de baryton, surtout au diapason à 390 Hz utilisé à l'époque de Lully (soit à peu près un ton au-dessous du 440 Hz standard aujourd'hui). Mais on a conservé l'habitude de le faire chanter par des ténors assez centraux, à plus forte raison puisque les basses-tailles sont souvent tenues par des barytons au bas-médium dense (Jérôme Corréas, Bertrand Chuberre, ou même Nicolas Rivenq qui a débuté en basse).
En plus de la musique religieuse, elle est utilisée, de façon marginale, dans les tragédies lyriques, pour tenir des rôles d'opposants tempêtueux, qui doivent avoir à la fois une couleur plus sombre que le jeune premier et un éclat arrogant que l'écriture pour basse, épousant très souvent la ligne de la basse continue chez Lully, ne procure pas. C'est le cas pour Epaphus dans Phaëton, pour Méduse dans Persée et bien sûr la Haine dans Armide. Ce sont des rôles hauts pour un baryton à 440 Hz, mais parfaitement centrés à 390 Hz. Ce sont des doubles vocaux plus sombres des hautes-contre.
6.3. Le concordant, un non-emploi mais un vrai baryton
Le combat de Tancrède et Clorinde par Ambroise Dubois.
En plus d'un aspect musical bien particulier, l'école de tragédie lyrique des Destouches, Desmarest et Campra a aussi ses spécificités dramaturgiques. Et contrairement aux deux périodes qui l'encadrent (Lully et Rameau, disons), les divinités sont mises à l'écart, et le drame est uniquement humain, sans espoir divin. C'est aussi ce qui les rend si touchantes, cette solitude humaine dans un univers si codifié, dont le Deus ex machina demeure cependant absent.
C'est bien sûr à nuancer très largement. La première version de Callirhoé, par exemple, comportait une intervention finale de Bacchus au lieu du suicide décisif de Corésus.
Il faudrait confronter rigoureusement l'ensemble du corpus. Idoménée ne convient pas parfaitement, vu la forte intervention divine, mais ici la noirceur, l'abandon des humains par les puissances qui peuvent les protéger rendent précisément ce drame très humain.
D'une manière générale, la magie ne tient pas la même place décisive, et l'optimiste du propos est beaucoup plus diffus - voire absent, comme pour Tancrède, Idoménée et Pyrame et Thisbé (on peut l'inclure comme oeuvre de jeunesse de Francoeur & Rebel, encore très imprégnés de ce style).
A l’origine, la distinction entre catégories vocales n’existait pas, si l’on prend pour origine les chansons populaires (tranposables, et surtout dans une tessiture très centrale) ou le chant liturgique issu du Haut Moyen-Age (vieux-romain, messin et enfin grégorien). Sur les tessitures grecques, manifestement peu étendues (car limitées à la juxtaposition de deux tétracordes, souvent défectifs qui plus est), il est un peu difficile de se prononcer, mais à moins d’effets inconnus, elles étaient à peu près égales à l’octave.
Sachant que la tessiture standard au XIXe siècle (ne parlons pas du XXe !) se situe légèrement au-dessus de l’octave et demie pour les barytons, et autour des deux octaves pour les ténors et les basses, on se fait une idée de la différence de difficulté d’exécution.
De ce fait, n’importe quelle voix pouvait chanter, à l’unisson avec les autres, une séquence de plain-chant (comme c’est encore le cas, chez les catholiques, dans le rituel tridentin, et même dans les messes de Vatican II, dont on exige rarement qu’elles soient chantées à plusieurs voix). Toutes ces œuvres sont donc écrites (contrairement à la version originale de la Marseillaise, par exemple, requérant beaucoup de sol 3) dans une tessiture de baryton réduite au minimum.
D’une certaine façon, au commencement n’existait que le baryton.
Enfin, on en tire des conclusions sur son type vocal, et surtout sur l'évolution du goût dans la tragédie lyrique, depuis Lully jusqu'à la Réforme classique, en passant par le développement du goût pour le décoratif. (Le rococo en musique ?)
Berlin dispose de huit orchestres permanents célèbres, hors formations baroques.
Ayant des dénominations à peu près totalement similaires et s'amusant à en changer - petits facétieux - très régulièrement, il est peut-être utile d'y mettre un peu d'ordre.
On a fait le choix d'être exhaustif autant que possible, ce qui devrait permettre à terme, sur une seule page, de pouvoir se repérer dans l'ensemble de l'offre berlinoise.
On y a introduit pour être tout à fait complet :
des rappels historiques (création, titulaires de la direction musicale) ;
une présentation des directeurs musicaux présents et passés ;
des commentaires sur les caractéristiques (son, répertoire) ;
une présentation des lieux d'exercice avec leurs spécificités ;
un commentaire sur la vie musicale de la capitale.
Et plein de jolies images des salles.
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Ce n'est pour l'heure que le début de la série, sans quoi ce serait long à lire d'une traite, et un peu fastidieux à préparer. Au programme aujourd'hui : le Philharmonique, une liste des Opéras de la capitale, et une présentation un peu détaillée pour la Staatskapelle (unter den Linden).
(Comprend également la radiodiffusion intégrale, manifestement téléchargeable avec l'accord des artistes, du Carnaval & la Folie de Destouches / Houdar de La Motte, par Hervé Niquet et l'Orchestre de l'Académie d'Ambronay.)
Gravure tirée de l'édition de 1806 du roman de Bernardin de Saint-Pierre, soit douze années après la création du drame lyrique en trois actes de Lesueur (au Théâtre Feydeau, sur un livret adapté par Alphonse de Congé Dubreuil).
L'auteur (1760-1837) de la Marche du Sacre de Napoléon Ier est d'abord un compositeur du théâtre lyrique, à l'origine aussi bien de choses très fraîches que du grand genre. Peut-être une transition entre la tragédie lyrique et le grand opéra romantique à la française - la continuité véritable entre les deux genres est une hypothèse que nous formulions déjà, par le biais des formats vocaux, et qui se trouve ainsi complétée.
Beaucoup de confusion existe dans la question de ce qui néo- et de ce qui ne l'est pas. Nous tentons d'y mettre un peu de clarté, comme nous nous efforçons de le faire à intervalle régulier sur CSS.
Saint Stephen Walbrook (de Wren), à Londres. Néo-romain ou néo-Renaissance ?
Carnets sur sol vous propose sa propre nomenclature (en musique, car le reste serait l'objet d'autres notules !).
D'abord, puisque les deux préfixes existent, nous tâchons d'en profiter pour mieux catégoriser les choses, et toujours nous différencions les néo- des post-.
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1. Définitions
C'est assez simple :
=> Les post- poursuivent un langage existant.
Soit ils peuvent le reproduire de façon servile (on peut considérer Scharwenka comme un post-romantique encore tout à fait romantique, qui écrit du Chopin au début du vingtième siècle), soit ils prolongent le langage existant, mais sans rompre avec la tradition (Rachmaninov, encore tout à fait romantique en 1943).
=> Les néo- recréent un langage.
Ou de façon fantasmatique (Stravinsky dans The Rake's Progress, un opéra écrit à la façon du XVIIIe mozartien), ou de façon très éloignée dans le temps (le Concerto pour piano de Sheila Silver est, dans les années 90, d'un goût chopinien teinté d'un peu de Debussy).
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2. Les types de néo-
Ensuite, les types de néo-. Nous en voyons trois formes principales, qui peuvent se mêler.
=> néo-imitation : on cherche à reproduire fidèlement une illusion, en laissant au besoin quelques indices.
Exemples : l'Adagio d'Alboni, composé par le musicologue italien Remo Giazotto en 1949 (et qui est d'ailleurs d'un baroque un peu romantisé, mais involontairement sans doute), Première Symphonie de Prokofiev (imitation plaisante de Haydn, mais l'orchestration, par exemple, n'est pas aussi exacte que Prokofiev aurait pu le faire s'il l'avait souhaité).
=> néo-hommage : on souhaite retirer le meilleur d'une production antérieure (souvent sa simplicité), on écrit quelque chose qui s'inpire librement de qualités anciennes (Le Tombeau de Couperin de Ravel).
Chez certains compositeurs, dont Stravinsky, le néo-hommage devient tout de bon une néo-invention, qui conçoit un langage nouveau à partir de la simplicité fantasmée des classiques, revendiqués comme source d'inspiration - et non d'imitation (Apollon Musagète, par exemple).
=> néo-persiflage : on amasse tout un tas de caractéristiques passées de modes qu'on relève pour en faire une composition amusante.
La catégorie inclut souvent le pastiche (Sonata da caccia d'Adès, l'opéra de l'acte III de Colombe...), car elle dépasse souvent la simple imitation pour singer plutôt un type.
Le néo-persiflage relève de l'humour en musique, que nous avons déjà nomenclaturé récemment.
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3. Vers une chronologie
Pour entrer un peu plus dans le détail (et les complexités, au cas par cas). On peut en profiter pour détailler un peu l'usage des différentes compositions possibles. (Nous soulignons les termes usuels et nous grassons les termes utiles.)
Marc-Antoine Charpentier n'a jamais occupé la place de rival malheureux de Lully que la légende lui prête souvent.
Certes, comparativement à son génie, il a été maintenu dans une ombre relative, et la place centrale de Lully dans la distribution politique de l'organisation musicale laissait peu de latitude à l'épanouissement au sommet de la pyramide des genres. [1]
Cependant, il n'a jamais eu l'occasion de s'affronter en quoi que ce soit à Lully, qui le connaissait sans doute à peine, et n'avait nul lieu de se sentir jaloux ou menacé.
Dans le grand genre de la tragédie en musique, Charpentier n'a laissé qu'une Médée qui reste un jalon majeur de l'histoire de la musique du XVIIe siècle.
Il est également l'auteur d'autres musiques dramatiques, notamment sur les oeuvres de Pierre (Andromède) et Thomas Corneille (Cicé, L'Inconnu, La Pierre Philosophale, Le Triomphe des dames), mais jamais d'autre tragédie lyrique : il s'agit soit de tragédies parlées comportant des sections musicales (Andromède et Circé appartiennent au type des « pièces à machines »), soit de divertissements musicaux qui n'ont pas le statut du grand genre tragique lyrique.
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2. Le choix des Stances
Dans cette oeuvre vocale assez riche et très diversifiée, Charpentier nous laisse en particulier une très précieuse mise en musique des Stances de Rodrigue dans le Cid, isolée de son contexte.
Il est vrai que si la rondeur régulière et un peu indolente de l'alexandrin se prête peu à la mise en musique, ces stances [2], avec des vers de mètres différents, se prête très précisément à la mise en musique - la variété des mètres est l'une des caractéristiques des tragédies destinées à la mise en musique, pour permettre en quelque sorte de varier les carrures et rendre le discours toujours mobile.
Le texte que Charpentier exalte ici n'est pas à proprement parler une pièce de théâtre (contrairement à la musique de scène pour la reprise d'Andromède). C'est à partir de la réédition dans le Mercure de France'', en 1681, de ce qui est devenu une oeuvre emblématique, qu'il habille les trois premières strophes de ces Stances - celles où se sentent le plus nettement la douleur amoureuse et l'hésitation, les deux dernières apportant la résolution.
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3. Texte et musique
Paul Agnew chante accompagné par les Arts Florissants dirigés par William Christie.
DON DIEGUE
Et ce fer que mon bras ne peut plus soutenir,
Je le remets au tien pour venger et punir.
Va contre un arrogant éprouver ton courage :
Ce n’est que dans le sang qu’on lave un tel outrage ;
Meurs, ou tue. Au surplus, pour ne te point flatter,
Je te donne à combattre un homme à redouter ;
Je l’ai vu, tout couvert de sang et de poussière,
Porter partout l’effroi dans une armée entière.
J’ai vu par sa valeur cent escadrons rompus ;
Et pour t’en dire encor quelque chose de plus,
Plus que brave soldat, plus que grand capitaine,
C’est…
DON RODRIGUE
. . . . . . . De grâce, achevez.
DON DIEGUE
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le père de Chimène.
DON RODRIGUE
Le...
DON DIEGUE
. . . . . . Ne réplique point, je connais ton amour,
Mais qui peut vivre infâme est indigne du jour ;
Plus l’offenseur est cher, et plus grande est l’offense.
Enfin tu sais l’affront, et tu tiens la vengeance :
Je ne te dis plus rien. Venge-moi, venge-toi ;
Montre-toi digne fils d’un père tel que moi.
Accablé des malheurs où le destin me range,
Je vais les déplorer. Va, cours, vole, et nous venge.
Scène VI - Don Rodrigue
DON RODRIGUE
Percé jusques au fond du cœur
D’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,
Misérable vengeur d’une juste querelle,
Et malheureux objet d’une injuste rigueur,
Je demeure immobile, et mon âme abattue [3] 5
Cède au coup qui me tue.
Si près de voir mon feu récompensé,
O Dieu ! l’étrange peine !
En cet affront mon père est l’offensé,
Et l’offenseur le père de Chimène ! 10
Que je sens de rudes combats !
Contre mon propre honneur mon amour s’intéresse :
Il faut venger un père, et perdre une maîtresse ;
L’un m’anime le cœur, l’autre retient mon bras.
Réduit au triste choix, ou de trahir ma flamme, 15
Ou de vivre en infâme,
Des deux côtés mon mal est infini.
O Dieu ! l’étrange peine !
Faut-il laisser un affront impuni ?
Faut-il punir le père de Chimène ? 20
Père, maîtresse, honneur, amour,
Noble et dure contrainte, aimable tyrannie,
Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie :
L’un me rend malheureux, l’autre indigne du jour.
Cher et cruel espoir d’une âme généreuse, 25
Mais ensemble amoureuse,
Digne ennemi de mon plus grand bonheur,
Fer, qui causes ma peine,
M’es-tu donné pour venger mon honneur ?
M’es-tu donné pour perdre ma Chimène ? 30
Il vaut mieux courir au trépas ;
Je dois à ma maîtresse aussi bien qu’à mon père :
J’attire en me vengeant sa haine et sa colère,
J’attire ses mépris en ne me vengeant pas.
A mon plus doux espoir l’un me rend infidèle, 35
Et l’autre indigne d’elle ;
Mon mal augmente à le vouloir guérir,
Tout redouble ma peine :
Allons, mon âme, et puisqu’il faut mourir,
Mourons du moins sans offenser Chimène. 40
Mourir sans tirer ma raison !
Rechercher un trépas si mortel à ma gloire !
Endurer que l’Espagne impute à ma mémoire
D’avoir mal soutenu l’honneur de ma maison !
Respecter un amour dont mon âme égarée 45
Voit la perte assurée !
N’écoutons plus ce penser suborneur
Qui ne sert qu’à ma peine :
Allons, mon bras, sauvons du moins l’honneur,
Puisqu’après tout il faut perdre Chimène. 50
Oui, mon esprit s’était déçu :
Je dois tout à mon père avant qu’à ma maîtresse ;
Que je meure au combat, ou meure de tristesse,
Je rendrai mon sang pur, comme je l’ai reçu.
Je m’accuse déjà de trop de négligence. 55
Courons à la vengeance,
Et, tout honteux d’avoir tant balancé,
Ne soyons plus en peine,
Puisqu’aujourd’hui mon père est offensé,
Si l’offenseur est père de Chimène ! 60
[Fin de l'acte I.]
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4. Structure
Chaque stance est traitée individuellement, selon un modèle d'air de tragédie ou un mouvement de cantate, mais de façon très continue et libre. La voix est seulement soutenue par le continuo, y compris dans la partie la plus proche de l'air, de façon à ne jamais concurrencer le texte.
La première (sans doute la plus belle) s'organise comme un récitatif, très mobile et expressif, fortement calqué sur le mouvement expressif du texte, parcouru de contradictions, de silences. Seul la seconde moitié du dernier quatrain est répétée, selon une habitude propre aux airs de la tragédie lyrique.
De façon très intégrée, à la française, la deuxième stance tient lieu d'air. Les répétitions de mots sont plus nombreuses, les lignes avant tout musicales - bien que très respectueuses du texte, imposant des accentuations qui ne sont pas dans le vers initial. Surtout, la tessiture devient beaucoup plus aiguë, une marque alors conventionnelle de l'héroïsme et du caractère exceptionnel, presque surnaturel des héros. La tension s'en accroît, ne serait-ce que par l'effet physique sur l'auditeur de la constriction des cordes vocales - cette tessiture-là n'est pas naturelle, y compris pour un ténor aigu.
La troisième revient à une forme moins mélodique, à nouveau entrecoupée d'hésitations, mais toujours haut placée, parcourue d'élans désespérés vers l'aigu. Elle retournant progressivement vers des hauteurs plus proches de la voix parlée, jusqu'à l'extinction de la délibération - sans réponse.
L'ensemble constitue un bijou à la fois sur le plan prosodique - extrêmement respectueux du texte, mais apportant de nouvelles informations - et sur le plan formel, une intégration parfaite d'un propos musical à un propos théâtral, avec des pointes qui favorisent tour à tour musique et théâtre, progressant vers l'une, régressant vers l'autre.
[1] De ce point de vue, la musique répondait à une logique similaire à l'art pictural.
[2] Le terme a plusieurs sens, et peut aussi bien désigner un ensemble de vers « fermé » qu'un texte destiné à être chanté - ici, les rimes croisées interdisent la linéarité des rimes suivies propres au théâtre, suspendent en quelque sorte le cours du drame dans un univers plus poétique. Faute de temps, on n'a pas vérifié si le Cid disposait, dès 1636, de parties musicales, mais quelque savant lecteur nous renseignera à coup sûr sur ce point. En tout état de cause, il ne s'agissait pas de Marc-Antoine Charpentier (qui n'avait alors même pas vu la lumière du jour).
[3] La version discographique observe une autre leçon pour cet hémistiche : et ma force abattue.
classement par ordre approximatif d'exercice des compositeurs dans le domaine de la tragédie lyrique (en ce sens, il aurait fallu inverser Rebel père et Jacquet de La Guerre) ;
en gras, ce qui a été recréé dans les vingt dernières années ;
en italique, ce qui n'a pas été enregistré ;
les trois écoles de tragédie lyrique, classement proposé par CSS, sont définies ici ;
on nous pardonnera, on l'espère, les nombreuses formules un peu hâtives ; il s'agit surtout d'un guide commode à consulter, pas d'un commentaire digne de ce nom.
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JACQUET DE LA GUERRE, Elisabeth Claude (1665-1729)
Dernière représentante de la Première Ecole, elle en tire les meilleures conclusions, avec une mobilité harmonique très accrue (largement digne de Charpentier), un soin de la couleur très développé. (Ses suites pour clavecin sont à connaître impérativement, parmi les plus belles pièces écrites pour l'instrument - il existe un superbe disque proposé par Carole Cerasi chez Métronome.) Après Céphale, son style se tourne vers la cantate déjà proche de la Troisième Ecole, plus proche de Blamont et Rameau que de Clérambault.
Céphale et Procris (1694) - Duché de Vancy
1989 - Malgoire
2005 - Dolci
Initialement recréé par Malgoire, Céphale & Procris s'inscrit dans une forme d'apogée de la tragédie lyrique, où la hauteur de l'expression lullyste se combine avec une recherche musicale inhabituelle dans le genre - qu'on retrouvera sous une autre forme, cette fois plus polyphonique qu'harmonique, chez Destouches. Le livret, en outre excellent, ménage une scène finale saisissante. La tragédie n'a cela dit connu aucun succès, puisqu'elle n'a été représentée intégralement qu'une fois à l'époque de sa création, et jamais reprise. Malgré la qualité linguistique et vocale parfois discutable des protagonistes, il s'agit d'un jalon majeur de l'histoire du genre, à connaître absolument.
Le sujet du livret exploite une miniature moins célèbre des Métamorphoses d'Ovide (VII, 661-865), une figure de double inconstance, dans une symétrie relative que goûte beaucoup ce théâtre-là.
DESMAREST, Henri (1661-1741)
Didon (1693) - Mme Gillot de Saintonge
2002 - Rousset
A Beaune. Un magnifique concert, avec notamment la délicieuse Brigitte Balleys et un Jérôme Corréas à son sommet. Retransmis sur la télévision française en cinq morceaux et à une heure impossible. Très belle prestation de Christophe Rousset ; et la mise en place du concert était très esthétique. Impossible de mettre la main dessus, alors que l'oeuvre est largement plus intéressante que tout ce qui est publié à l'heure actuelle de Desmarest, et que le concert a bel et bien été enregistré...
La partition a en revanche paru aux presses du CMBV, mais son prix relativement élevé et surtout l'absence de réduction pour formation plus standard la rend assez peu utilisable en dehors des ensembles spécialisés. La qualité graphique n'est en outre pas exceptionnelle - Finale peut produire mieux que cela, en principe... Sinon, évidemment, beaucoup d'émotion en parcourant ce beau texte et cette musique élevée.
Circé (1694)
Sur un sujet semblable à l'Ulysse de Rebel. Jamais de reprise depuis la création.
Vénus et Adonis (1697) - Jean-Baptiste Rousseau
2006 - Rousset
Un livret plutôt distendu, un drame tout pastoral. Ressemble furieusement à du Lully, avec ses types d'ensemble, ses nombreux récitatifs ou ariosos. On retrouve la patte de Rousset, qui bride un plateau potentiellement excellent, et un peu d'indolence, de sècheresse, de manque d'engagement. Toutefois, cette discrétion, dans une oeuvre à tel point en pastel, prend du sens, une espèce de volupté sobre dans la lenteur, dans ce son très instrumental. On salue par-dessus tout la Vénus de Karine Deshayes, qui n'a pas dans ce répertoire les trous de projection dans le médium qu'on lui connaît dans les oeuvres postérieures, et qui fait valoir une qualité de déclamation comparable en un certain sens à la hauteur de Blandine Stakiewicz.
Iphigénie en Tauride (1704) - achevé par Campra à la suite de la fuite de Desmarest
Initialement prévu pour Montpellier 2007 avec Hervé Niquet. Annulé et remplacé par un (certes très bon) Don Giovanni du même chef. En revanche, une soirée avait eu lieu à Versailles en 1999 avec Véronique Dietschy, Monique Zanetti et Jérôme Corréas.
Renaud ou la suite d'Armide (1721) - Abbé Simon Joseph Pellegrin
L'oeuvre entend prendre la suite du chef-d'oeuvre de Lully, mais le livret de l'Abbé Pellegrin (surtout connu pour son Hyppolite & Aricie) laisse dubitatif sur la réussite de l'ensemble.
MARAIS, Marin (1656-1728)
Alcide (1693) - en collaboration avec Louis Lully (livret de Campistron)
2006 - Corréas
Prévu pour le 8 octobre 2006 à Versailles, avec Aurélia Legay, Salomé Haller, Brigitte Balleys, Paul Agnew, Nicolas Cavallier. C'est inespéré - les collaborations, si à la mode au dix-neuvième siècle pour faire vendre, comme si les talents s'accumulaient au lieu de se diviser, inspirent aujourd'hui la plus grande défiance, avec le culte du créateur démiurge - qui ne saurait être entravé par la moindre contrainte. (On rejoint les enjeux de la création contemporaine d'opéras.) On accueillira donc cette recréation avec enthousiasme - à ceci près que les deux compositeurs n'étant jamais joués, on ne pourra guère être catégorique sur leurs styles respectifs. Louis Lully avait rencontré en 1690 un grand revers avec Orphée, en collaboration avec son frère Jean-Baptiste fils ; la police dut même interdire les sifflets ! Il assura tout de même bon nombre d'oeuvres de la transition, comme Colasse (et, dans une moindre mesure Desmarest) avant les grands succès de Campra (à commencer par L'Europe Galante, opéra ballet).
Une fois écouté, Alcide révèle un livret modérément inspiré (sans grande surprise, Campistron ayant commis le peu immortel Acis & Galatée) et surtout une musique servie de façon un peu sage (ce qui est peut-être assez logique eu égard à la jeunesse de l'ensemble). On y retrouve le ton mélancolique de Marais, et ses admirateurs y trouveront sans doute de l'intérêt - mais étrangement, CSS n'apprécie pas trop ce ton de rêverie un peu larmoyante qui caractérise Marais - comme s'il employait la viole de gambe en permanence dans tous les registres.
Le livret a bien peu convaincu à son époque également. Les musicologues n'ont pas établi avec clarté, semble-t-il, la part de chaque compositeur dans l'ouvrage. Quoi qu'il en soit, le ton en est très proche des autres oeuvres de Marais, et la fluidité du résultat rattache sans grande ambiguïté Alcide aux débuts de la Deuxième Ecole.
Ariane et Bacchus (1696) - Saint-Jean
2006 - Discrète année Marais, on attend une à peu près intégrale de ses opéras. A suivre.
Manifestement annulé. Il n'y a pas eu de recréation.
Alcyone (1706) - Houdar de La Motte
1990 - Minkowski (CD)
Beau disque, mais le livret de Houdar de La Motte fait véritablement dans le stéréotype pataud et la musique ne soutient pas forcément l'attention des lutins - qui sont manifestement seuls dans ce cas, ce qui laisse penser qu'il s'agit plutôt d'une réticence de notre part au langage de Marais. Pas du tout prioritaire à notre avis, mais c'est un jalon important de la Deuxième Ecole, quoi qu'il en soit.
1991 - Christie
Représentations seulement.
Sémélé (1709) - Houdar de La Motte
2006 - Niquet
Dans une veine plus sarcastique, une assez belle réussite de Marais / La Motte, une tragédie aussi ironique que lyrique, qui peut rappeler la tendresse semi-cruelle de Busenello envers ses personnages, mais qui ne se départit pas non plus des exigences élevées du genre. Distribution de premier choix pendant les représentations scéniques, menée par Blandine Staskiewicz... une fois de plus scandaleusement remplacée au disque. (Même si c'est encore une fois une excellente alternative qu'on nous propose.)
Au disque, Niquet a fini par enregistrer le Prologue (à force de se faire conspuer pour son attitude charcutière). L'élan de l'ensemble est tout à fait délectable, et le Prologue vraiment excellent de surcroît, peut-être même, une fois n'est pas coutume, le meilleur (musicalement s'entend) de l'oeuvre. Le riche livret de Glossa comprend comme il est devenu d'usage des articles indispensables (ce qui rend le produit impiratable), notamment sur l'instrumentation de Marais.
Car l'Amadis de Bach s'inscrit dans la grande réforme du genre, après ce que nous avons désigné comme les trois écoles de la tragédie en musique.
En changeant le style exubérant, figuratif et volontiers vocalisant de Rameau en une déclamation sobre et pathétique, Gluck et ses contemporains ont en quelque sorte pratiqué un retour aux sources. Le classicisme s'est emparé de la tragédie lyrique (dont la durée se réduit par ailleurs sensiblement).
Eugène Delacroix, Amadis délivre la Princesse Olga du château de Galpan
Huile sur toile, 1860
Conservé aux Musée des Beaux-Arts de Virginie.
L'oeuvre est tirée du livret de Quinault, mais refondue en trois actes par Vismes de Saint-Alphonse, qui agence les très belles actions de Quinault de façon compacte, en les faisant se succéder avec urgence. (En lieu et place de cette délectation parcimonieuse bordée de contextes et de divertissements.)
De ce fait, il est amusant de se surprendre à retrouver la trame du Zoroastre de Rameau dans ce couple malveillant bancal, où le sexe faible montre la force d'une inclination dans toute sa gloire - lorsque le Cahusac de Zoroastre tient beaucoup du Quinault d'Amadis...
Siegfried rencontre Wotan ?
Une très belle version inédite de l'Orchestre de Chambre de la Radio Néerlandaise en 1983, très engagée orchestralement ; certes pas baroqueuse (un clavecin reste tout de même très présent), mais sans la moindre pesanteur. Dirigée par Kenneth McGommery, avec Martyn Hill. Ce formidable Arcalaüs n'est autre que Bruno Laplante, héritier de la grande tradition française (étudiant auprès de Raul Jobin et de Pierre Bernac), dont la notoriété est très inférieure au pouvoir tellurique de sa diction de feu, avec de plus une voix extraordinairement saine, claire comme une française, mordante comme une italienne.
Par ailleurs, Arcabonne est tenue ce soir-là par Felicity Palmer, Armide de Gluck absolument mémorable, à la présence toujours électrique et aux couleurs mauves inquiétantes.
Les fusées orchestrales de l'opéra seria après Jommelli (avec notamment l'usage très généreux des bois, dont les figures déjà autonomes colorent largement le discours musical) se mêlent à la simplicité de la déclamation puissante et hiératique des compositeurs classiques.
Toute l'oeuvre alterne entre récitatifs lyriques et intenses comme des ariosos... et des airs déclamés comme des ariosos, ce qui conserve l'admirable fondu de la tragédie lyrique, avec de surcroît des récitatifs à faire honte aux meilleurs serias de l'époque (et même aux formules liantes bien plus stéréotypées de Gluck). Johann Christian Bach, également auteur d'excellents opere serie (Christophe Rousset en a remonté un récemment, le Temistocle, mais les autres sont sensiblement du même tonneau), semble en réalité opérer une fusion entre les acquis de la tragédie lyrique de Rameau (d'un flux continu, volubile, figuratif), du meilleur seria de son temps (l'orchestre volubile et virtuose), et du retour à la déclamation brute de Gluck. La vocalisation exatique qui, elle, demeure, est d'un style purement mozartien, et il n'est pas besoin de rappeler les liens entre les deux hommes à Londres.
L'aveu de Felicity Palmer (qui ouvre l'oeuvre dans la version compactée de Vismes de Saint-Alphonse), sur les ailes orchestrales de l'Amour.
Un bijou, qui de même que les Danaïdes de Salieri, permet de réviser très sérieusement la suprématie absolue de Gluck dans les Histoires de la Musique et les programmations des salles. Suprématie déjà relativisée par la qualité au moins égale d'oeuvres comme l'Iphigénie en Tauride de Piccinni (qui souffre fort bien la comparaison à celle de son rival) ou l'Oedipe à Colone de Sacchini (peut-être moins intense musicalement, mais d'un format tout à fait original, sur une trame peu commode à l'opéra).
Bijou qui contrairement au faible rifacimento de Gluck sur Armide, paie explicitement son tribut musical en reprenant textuellement la musique de la déploration sur Amadis (là où Gluck ne parvient pas à se dépêtrer des tournures trop mémorisées de l'aîné, en en affaiblissant de plus les idées).
Une petite déception par rapport à nos espoirs en visionnant ce Cadmus.
Extraits, liens vers d'autres comptes-rendus, et un bref rappel sur la nature des dialogues parlés de l'opéra-comique.
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Mise en scène
L'éclairage à la bougie produit toujours l'effet d'un tableau de La Tour, jetant un voile poétique sur la scène, la rendant d'emblée surnaturelle.
Cependant, les couleurs très vives et mêlées ne produisaient pas, loin sans faut, la même atmosphère très prenante que pour Il sant'Alessio. La juxtaposition des tons, quoique lissée par l'éclairage à la bougie, paraissait assez modérément gracieuse. Bien entendu, pour la fête très optimiste de Cadmus, où le héros se trouve à tout instant secondé par des divinités propices, ou le comique et le visuel exotique ont toute leur place - avant que, selon les goûts du roy, une esthétique plus lissée ne prenne la place - il ne s'agit pas de nier leur justification ; toutefois le résultat demeure peu enthousiasmant - le La Tour pouvant se muer en Gauguin, dans le Prologue en particulier.
Le problème réside dans l'impossibilité de se laisser captiver par autre chose. Faute de place sur la scène de l'Opéra-Comique, sans doute, et faute de mobilité aussi dans la direction d'acteurs. A l'ancienne, toujours de front, avec une gestuelle baroque minimale. Il est pourtant possible de procéder autrement : Marshall Pynkowsi dans son Persée de Toronto, avec des moyens bien moindres, se montrait bien plus prodigue en gestes expressifs, en décalage humoristique et même en spectaculaire, dans une mise en scène sensiblement plus mobile.
Indépendamment de la fidélité à une lettre du XVIIe, il fallait composer avec une certaine mollesse de la réalisation - des ballets très parcimonieusement mobiles et assez chichement expressifs en particulier. La danse des statues animées à l'acte III montrait quelque chose d'assez peu saisissant, plutôt un mécanisme d'horlogerie qu'une manifestation du surnaturel.
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Exécution musicale
De surcroît, à la réécoute, un peu de frustration musicale se fait jour chez les lutins. Nous étions resté plus attaché à la version donnée en 2001 par Christophe Rousset, dont il nous est demeuré une bande radio, dans un style extrêmement élégant et concerné - bien loin des alanguissements systématiques dont le chef se repaît depuis quelques années.
Toutefois, lors de la radiodiffusion du spectacle de Dumestre, en janvier dernier, nous avions trouvé séduisante l'idée d'appuyer la filiation italienne - Lully s'étant d'abord exercé comme compositeur de ballets pour l'Ercole Amante de Cavalli, donné à Paris. La séduction de ce théâtre vocal à machines fut tel que le pouvoir décida de produire sa propre gamme de spectacles, avec un cahier des charges similaire, mais en français. La tragédie lyrique était en marche.
De ce point de vue, le choix de Dumestre d'exalter la couleur "premier XVIIe italien" dans Cadmus était fort bienvenu, et extrêmement réussi dans les ballets - servi par un ensemble dont on peut vérifier, au DVD, l'enthousiasme jusque sur le visage du dernier altiste (tenant pourtant une ligne fort peu exaltante sur un instrument malcommode, sans effets expressifs particulier requis pour cette partie). La danse, les couleurs bigarrées y triomphent d'une façon extrêmement communicative (avec un très beau son).
Dernière ritournelle de l'acte I. On entend que les récitatifs fonctionnent bien, avec un petit côté solennel cependant. Version Dumestre ; Luanda Siqueira, Junon ; Eugénie Warnier, Pallas ; André Morsch, Cadmus.
Malheureusement, et il faut peut-être sentir ici la jeunesse de cet ensemble à l'Opéra (c'est-à-dire dans la continuité d'une oeuvre intégralement chantée, pour la première fois dans ce répertoire), les récitatifs se révèlent assez distendus - beaucoup de blancs entre les répliques, et un manque de feu assez patent dans le rythme et l'élocution.
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La question du français classique
Le plateau, peut-être plus prudent à cause de la prononciation restituée, semble en effet plus joliment musical qu'investi. S'il faut saluer André Morsch pour sa maîtrise non seulement du français, mais du surcroît de difficulté imposé par la prononciation restituée, la voix comporte un léger souffle, probablement dû à l'inconfort linguistique. On remarque surtout David Ghilardi, dont le Soleil rayonnant et le prince tyrien ductile flattent nos sens, et son pendant, Vincent Vantyghem, également remarquable dans la tessiture basse. (Le reste du plateau étant constitué de voix légères, de caractère pas toujours affirmé, mais très bien placées.)
La prononciation restituée voulue par Benjamin Lazar (sur le modèle d'Eugène Green), bien que conçue de façon un peu systématique pour être exacte, a le mérite de faire sonner les rimes dans leur entièreté et de redonner du relief à la langue, de refaire découvrir des beautés noyées sous le parler usuel. A l'opposé, on y perd en spontanéité, l'émotion du texte passe nécessairement par le filtre d'une langue qu'il nous faut réapprivoiser. C'est pourquoi nous nourrissons sans doute une petite préférence pour la prononciation moderne, mais il faudrait le confirmer à l'usage - les enregistrements où la prononciation à l'ancienne est adoptée, maîtrisée et intelligible, bien qu'en forte augmentation, ne sont pas encore légion.
Très beau récital, hier, dans le cadre des midis musicaux du Grand-Théâtre. Pour six euros, voici ce que l'on pouvait entendre. Un programme de fou, comme on dit.
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Schubert, Mignon und der Harfner (Kimy McLaren, Thomas Dolié)
Une rareté absolue : la cinquième des six mises en musique (dont la première existe en deux versions...) de Nur wer die Sehnsucht kennt, le deuxième des chants de Mignon dans Wilhelm Meister. D.877 n°1 (Op.62 n°1), elle cohabite avec une autre, prévue pour voix solo.
Il s'agit du seul duo schubertien de notre connaissance, dans son corpus de lieder, à ne pas se répartir de façon dialoguée (Shilrik und Vinvela D.293, Hektors Abschied D.312, Antigone und Oedip D.542...), mais à se chanter simultanément. Et avec quel rare bonheur !
On songe déjà à l'opus 14 de Max Reger...
Christine Schäfer, John Mark Ainsley, Graham Johnson (piano). Extrait tiré du volume 26 de l'intégrale Hyperion.
Les voix s'enlacent de façon extrêmement captivante, vraiment à l'égal de Reger. Hélas, contrairement à Mendelssohn et Schumann, il n'existe pas de corpus nourri de cette nature chez Schubert, ce qui représente une immense tragédie.
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Mendelssohn, Maiglöckchen und die Blümelein & Abendlied (Kimy McLaren, Thomas Dolié)
Plus insouciants, on y entend donc des duos de Mendelssohn, légers ou tendres. Evidemment, le contraste avec l'intensité du Schubert nuit à la valeur réelle de ces pièces charmantes - bien que le lied n'ait jamais été le répertoire le plus essentiel de Mendelssohn.
En nous replongeant dans le contenu des Salons parisiens des années 1750 et 1760, nous rencontrons une facette de Jean-Baptiste Deshays (1729-1755) qui nous était moins connue.
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Hector exposé sur les rives du Scamandre, 1759
244x180, musée Fabre de Montpellier
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Le tableau illustre un bref moment du chant XXIII de L'Iliade [1] :
[Achille :]
- Sois content de moi, ô Patroklos ! dans le Hadès, car j'ai accompli tout ce que je t'ai promis. Le feu consume avec toi douze nobles enfants des magnanimes Troiens. Pour le Priamide Hektôr, je ne le livrerai point au feu, mais aux chiens.
Il parla ainsi dans sa colère ; mais les chiens ne devaient point déchirer Hektôr, car, jour et nuit, la fille de Zeus, Aphroditè, les chassait au loin, oignant le corps d'une huile ambroisienne, afin que le Pèléide ne le déchirât point en le traînant. Et Phoibos Apollôn enveloppait d'une nuée Ouranienne le lieu où était couché le cadavre, de peur que la force de Hélios n'en desséchât les nerfs et les chairs. [2]
L'oeuvre date de 1759, mais Deshays en a réalisé une autre sur le même sujet pour le Salon de 1765.
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1. La figure d'Hector - détour par Diderot
Le 'jeune' Diderot [3], dans sa première tentative de description des oeuvres d'un Salon - pour la Correspondance Littéraire, sorte de revue privée au ton assez informel et destinée à fournir les mécènes d'Europe -, étale toute la superbe de l'ignorant qui cherche dans chaque oeuvre d'art ce qu'il souhaite et non ce qu'on lui offre. Au lieu de goûter ce qui lui est présenté selon les critères esthétiques de celui qui l'a produit, il va sans cesse faire et refaire à l'aide de la plume ce qui lui semble le plus juste et le plus à son goût. Exercice très stimulant sur le plan littéraire - quitte à outrepasser les codes et les possibilités matérielles du peintre - mais qui, dans les premiers temps, prend l'allure d'un démolissage systématique pour mimer l'esprit pénétrant qui perçoit toutes les fautes.
Jugez vous-même comment est expédié le malheureux Hectôr, préservé de la corruption, mais non de l'infamie.
Extrait de l'édition libre de droits Kraus reprint (Nendeln, Liechtenstein)
Pour ceux qui le trouveraient écrit un peu petit :
On loue un Martyre de saint André, par Deshays. Je ne saurais qu'en dire. Il est placé trop haut pour mes yeux... Quant à son Hector exposé sur les rives du Scamandre, il est vilain, dégoûtant et hideux. C'est un malfaiteur ignoble qu'on a détaché du gibet...
Un peu à la manière de ces lecteurs déraisonnés de Diapason, à la recherche de la version idéale qui remplira toutes les idées personnelles d'amateur sur la meilleure façon de jouer l'oeuvre (vice que seconde, évidemment, l'industrie du disque classique), de façon totale et sans faiblesse, jusqu'à se dégoûter des meilleures interprétations [4], Diderot manque ce tableau comme bien d'autres en cherchant dans l'oeuvre d'art ce qu'il sait déjà et non ce qu'elle peut lui apprendre.
Qu'on se permette un instant une remise en perspective. Précisément, Hector est ici vilain, dégoûtant et hideux (quoique de mesure fort impressionnante, qui sent son héros). Car son cadavre, livré aux chiens selon l'Iliade, doit inviter à la frayeur la plus complète : pour un Grec, le néant, le chaos sont la pire chose du monde ; le pathétique du héros valeureux qui ne peut trouver de sépulture (et donc le repos et une place dans l'autre monde) est le plus violent de tous, précisément par ce contraste entre sa vie glorieuse et son assignation au néant après sa mort. Au lieu de rejoindre les ombres, au moins bienheureuses par l'oubli, il demeure errant, sans statut, hors de toute société.
A Athènes, des généraux victorieux ont subi ce sort, la plus lourde peine imaginable, précisément pour ne pas avoir assuré une sépulture à des soldats morts au combat. [C'est aussi le ressort du mythe d'Antigone, qui explique le caractère impérieux d'assurer une sépulture au frère - qui à mourir soi-même, peine bien moins grave que l'anéantissement.]
En cela, la représentation de Deshays est parfaitement conçue : un personnage gigantesque, en qui l'on pressent l'être d'exception, gît, abîmé, hideux, hors de toute société, prêt à se trouver englouti dans le néant, à errer sans fin sur les rives de l'Achéron [5], en contraste absolu avec une vie de dévouement à sa patrie et une ardeur exemplaire. Hector comme le réprouvé détaché du gibet, tout à fait. Diderot le pressent dans son dégoût, mais en manque le sens.
Qu'on imagine le résultat avec Hector splendide à la chair rose, reposant sur un bûcher mortuaire paré - non seulement l'épisode serait difficilement identifiable, mais de surcroît tout le pathétique serait perdu.
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2. Pourquoi ce tableau ?
Pourquoi avoir retenu ce tableau ? Le contraste nous en a frappé, et pourtant, malgré l'opposition radicale entre les différentes manières, une grâce singulière s'en dégage.
En effet, comme le perçoit Diderot (qui se révèle plutôt adepte d'un style néoclassique, avec donc un goût aussi sûr qu'en musique... [6]), une certaine rugosité dans la figure d'Hector attire l'oeil, mais - ce qu'il ne semble pas sentir - en contraste et en échange avec un environnement d'un rococo bien plus débridé. Cette Vénus avenante et très ingénument terrestre tient à vrai dire plutôt d'une scène intimiste de Boucher que d'un grand sujet épique.
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3. Composition et caractères
Ce qui me séduit ici est avant tout le contraste très violent entre les deux univers, supérieur et inférieur (la divinité et les morts), réalisés dans deux esthétiques fortement divergentes - d'une part les muscules distendus du cadavre et sa chair déjà grisâtre, d'autre part les roses moelleux d'une déesse peut-être magnanime, mais fort peu en majesté. Dans cette composition en sautoir [7], l'oeil va sans cesse du cadavre à sa protectrice, sans cesse attiré, une fois dans un univers, par l'autre, sans pouvoir se décider sur le sujet principal, toujours bousculé par la coprésence de deux univers visuels incompatibles, et errant de l'acteur à l'objet. De même que dans le titre, il n'est pas possible de déterminer le personnage principal de la situation, et la composition même ne saurait nous aider : les armes, les nuées, les drapés bleutés opèrent un mouvement du bas gauche au haut droit, mais les regards des deux divinités invitent au chemin inverse.
La gêne de ces tons et de ces postures incohérentes conduit à toujours vérifier instinctivement, à l'autre bout du tableau, la nature de l'intrusion. Ainsi le regard se retrouve captif de cet échange entre l'objet regardé et la nature exceptionnelle de qui le regarde.
Les rochers du fleuve de Troade sont plus discrets, et seule l'épaisseur et l'alignement des cylindres nuageux, ainsi que la présence oblique du putto, en indiquent la présence.
De surcroît, les figures sont superbes. La gestuelle encore grandiose, le cheveu arrogant, les éléments démesurés du visage, le foisonnement des armes sur lesquelles il repose dressent le portrait d'un être d'une générosité d'exception, renforçant le pathétique de son anéantissement. En contraste, la Vénus, les cheveux assez sobrement attaché, la pose très peu formelle, se présente comme extrêmement accessible, jetant des regards attendris et apaisés, et préparant depuis son balcon de nuées des gestes non pas sublimes et exemplaires, mais courts et affectueux. Rien ici de la séduction terrible qui peut faire tomber les empires (et dont les conséquences sont en train de ruiner Troie) ; bien au contraire, le personnage prête, dans son attitude extrêmement proche, volontiers à sourire, tout occupé à répandre les herbes bienfaisantes sur le corps en putréfaction, et écrasant sans y prêter garde l'inévitable petit putto coincé sous son bras, qui se défend maladroitement.
A cet égard, on pourrait s'interroger sur le caractère volontaire de ces colombes un peu inutiles, où le rococo semble contempler ses propres accessoires, non sans malice.
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4. Donc ?
Malgré la simplicité apparente de la disposition des trois personnages (et le relatif manque d'intérêt de la figure infernale), malgré le déséquilibre vers la gauche de la composition (mais avec un creux au niveau du Scamandre), la disposition des regards et des gestes, jointe à cette cohabitation esthétique incongrue et à la persuasion des caractères, ne lasse pas - et le spectateur se promène sans cesse d'un pôle à l'autre, enjambant du regard le centre vide du tableau.
[4] Lisez donc un peu les sites persos de spectateurs parisiens pour vous en rendre compte, tous n'ont pas le tact de Simon Corley ou l'enthousiasme de Laurent, loin s'en faut... Jusqu'à médire le plus vertement du monde d'interprétations excellentes, mais pas aussi bonnes que le disque ou pas assez proches de l'image mentale qu'on s'est faite de l'exécution idéale.
[5] Le fleuve-frontière des Enfers où sévissent le nocher Charon et son tribut en obole, qui ne peut être passé qu'une fois célébré mort par les siens selon les rites.
[6] Diderot, comme de nombreux littérateurs (dont le compositeur grétryste Rousseau), appartenait au camp des traîtres, au Coin de la Reine. Les Italianisants vomissant leur haine d'ignorants contre la Tragédie Lyrique, les misérables !
[7] C'est-à-dire comme répartie autour de frontières en X.
Une petite réaction aux premiers commentaires postés sous cet article facétieux, sur le site très complet de G.T. . (Le site est actuellement en dérangement, ce sera, on l'espère, bientôt rétabli.)
Ce peut vraisemblablement intéresser (d'un point de vue tout autre, d'ailleurs) des lecteurs de CSS.
De la musique aristocratique populaire ?
Concernant le début de la discussion, en effet, le 'classique' est largement conçu pour une élite sociale (un divertissement de hautes classes sociales, qui dispose par son éducation des codes pour la comprendre) ou culturelle (ceux qui connaissent la musique d'un point de vue un minimum technique).
Ca n'empêche nullement tout le monde de l'apprécier, mais il est vrai que son origine est son expression est souvent restrictive de ce point de vue. Ca n'en reste pas moins une fausse question qui a relativement peu d'intérêt à mon avis, parce que l'essentiel est plutôt de savoir si on a envie/besoin de la découvrir (ce n'est nullement une obligation...), si on en a les moyens et si on a envie d'en faire l'effort. Avec les moyens actuellement existants (médiathèques, ouvrages de vulgarisation, sites, carnets ou forums divers, enregistrements libres de droits, tarifs préférentiels, spectacles de qualité gratuits ou à bas prix, radio...), c'est tout à fait possible. Avec un peu d'insistance aussi. Alors, c'est à chacun d'en ressentir ou non le besoin, et même si de toute évidence la culture de départ et le milieu social influent, ce n'est pas non plus une perte incommensurable s'il n'y a jamais d'accès à ce genre-là, ce ne doit pas être l'étalon pour juger de l'état de toute une société.
Mais il ne faut pas occulter qu'il existe des musiques 'classiques' conçues pour un usage populaire. C'est le cas pour une très large part de l'opéra italien, en particulier au XIXe et début du XXe, ce qui explique en partie sa simplicité par rapport aux autres expressions musicales de la même époque. La mélodie est première, le rythme simple, les histoires saisissantes. Et ça n'en produit pas moins des chefs-d'oeuvre (tout simplement des réalisations admirables, fondées sur cette norme).
On peut ajouter à cela certaines musiques de pompe destinées à être entendues par tous (et pas seulement chez les Soviétiques). (Evidemment, cela exclut toujours les provinciaux les plus éloignés des villes, mais c'est une autre problématique qu'il faudrait soulever ici.) La musique religieuse (chrétienne) également, est pour (large) partie destinée à être entendue par tous, ce qui fait tout de même une large partie du répertoire destinée bien au delà d'une élite. Aujourd'hui encore, beaucoup de concerts d'orgue sont gratuits ou très peu chers.
Par ailleurs, on pourrait trouver beaucoup de nuances à apporter dans le détail : même l'art intrinsèquement aristocratique qu'était la tragédie lyrique au XVIIe siècle, calibrée tout entière sur le modèle du Roy, effectuant implicitement la chronique et l'éloge de sa vie, et débutant par un Prologue explicitement louangeur à l'adresse du souverain, était une fois créée représentée devant le peuple de Paris, qui avait ses goûts propres (Phaëton en particulier).
Plus encore, la tragédie lyrique est née précisément parce que l'italien des opéras n'était pas compris du peuple qui les écoutait, et qu'on a donc créé un genre français à la mesure de Louis XIV.
(Nous aurions bien songé à « L'interprétation représente-t-elle indubitablement une médiation dispensable ? », mais non, nous n'écrivons pas en secret dans les Inrocks, merci.)
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§ Au commencement était la querelle
Le débat fait rage depuis toujours pour déterminer si l'essence de la musique réside dans l'abstration de la partition, ou dans sa réalisation au moment de l'interprétation.
L'argument qui consiste à défendre l'idée que beaucoup de mélomanes confirmés ne savent pas lire ou lisent mal la musique peut être amplement discuté, il est difficilement déterminant. Dans nombre de disciplines, on peut tirer profit du résultat, avoir accès à l'essentiel sans en maîtriser soi-même toutes les étapes.
Celui qui défend le problème de définition pour les musiques orales est déjà plus redoutable : un compositeur de musique savante qui n'écrirait pas sa musique devrait donc faire référence, sans le savoir, à une essence abstraite, mais existante même si l'étape en est supprimée. Et une autre définition serait à prévoir pour les musiques traditionnelles.
Il faut peut-être tout simplement prendre conscience que l'interprétation, si elle ajoute bien évidemment des données exogènes à la composition, demeure la médiation obligée de la musique. Pour les plus aguerris, elle peut se dérouler mentalement, mais suppose ici aussi des choix de tempo, d'articulation, etc.
Voilà notre débat expédié.
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Dans certains répertoires, cependant, l'interprétation tient une part de composition, qui en égale au minimum l'importance dans l'intérêt final du produit sonore. Lorsque la partition de départ (orale ou écrite) est nue, comme dans la musique populaire ou bien la musique baroque (tragédie lyrique en particulier), l'apport de l'interprète est absolument capital.
Démonstration sonore et poursuite de la réflexion au moyen de la célèbre chanson de marins : Le 31 du mois d'août.
A l'occasion de la tournée française du spectacle mis en scène par Thomas Ostermeier, Carnets sur sol revient aux sources, après deux années assez largement consacrées à Ibsen - et singulièrement à sa frange la plus épique, celle qui hérite d'Adam Oehlenschläger.
L'occasion de replacer l'oeuvre dans la production théâtrale d'Ibsen et ses caractéristiques singulières. L'occasion aussi de s'interroger sur les ressorts du théâtre tout entier - le plaisir doit-il réellement avoir lieu pendant la représentation ?
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Les soirées
A Bordeaux les 28 et 29 mars derniers, la production s'est promenée à Marseille en septembre dernier, et sera du 2 au 4 avril tout prochains à Rennes (Théâtre National de Bretagne).
Les lutins de CSS s'y trouvaient, tout émoustillés à la promesse du texte en allemand surtitré - à défaut du norvégien bokmål de l'original. Une expérience qui peut être très excitante - l'adaptation de Guerre et paix par Piotr Fomenko représente sans doute, opéra compris, l'une de nos plus exaltantes expériences théâtrales.
Le verdict sera sans surprise. On se souvient de Brand qui avait fourni, voici bientôt trois ans, l'une des toutes premières notes de Carnets sur sol. Sans représenter un choc comparable, bien évidemment, les propriétés théâtrales en sont, malgré les sujets et les formats fort divergents, assez comparables.
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De Brand à Hedda Gabler
Brand était un lesedrama, et par conséquent absolument pas destiné à être représenté. Une scène entre fjord et fjeld à imaginer. Hedda Gabler, a l'inverse, appartient au théâtre domestique de l'Ibsen dernière manière, extrêmement économe de paroles, facile à porter au théâtre. Avec de longs silences, cette représentation de deux heures parvenait donc tout juste à la moitié de la durée de Brand mis en scène par Braunschweig (sans traîner ostensiblement). Il faut cependant préciser que les représentation de Gabler contenaient des coupures (nullement annoncées, comme il se doit [1]).
Brand succède immédiatement, dans le catalogue d'Ibsen, aux Kongs-Emnerne (« Les Prétendants à la Couronne »), formés sur un patron totalement emprunté à Hakon Jarl hin Rige (« Hakon Jarl le Puissant ») d’Oehlenschläger (la confrontation des deux textes offre de vraies surprises !). C'est-à-dire à la période de la veine historique d'Ibsen, dont il ne restera plus guère que Kejser og Galilæer (« Empereur et Galiléen »), un drame à la portée plus philosophique autour de la personne de Julien l'Apostat - dont la dimension historique n'est perçue qu'au travers d'un cadre assez strictement domestique, malgré les changements très généreux de lieux. Brand amorce déjà une préoccupation portée à la relation intrafamiliale, aux tragédies du foyer.
En cela, Hedda Gabler, débarrassée de tout le folklore des paysages de Brand, de tout ce que cette situation et ce personnage avaient de singulier, prolonge et radicalise cette conception d'un théâtre intime, où les grands sentiments se manifestent (en franchement miniature) dans des êtres ordinaires, des situations quotidiennes, des lieux banals.
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La gêne
Notes
[1] Eternelle récrimination de CSS. Par le moteur de recherche de la colonne de droite, vous pouvez retrouver nos réflexions sur les coupures dans la tragédie lyrique, dans le Vampyr de Marschner, dans le Sigurd de Reyer, chez Richard Strauss, dans les Gezeichneten de Schreker...
Après avoir fait parler d'elle, ou plutôt après avoir parlé sous la torture, Mona Lisa revient sous une autre forme. Et ce n'est pas de l'opéra - on est sérieux, ici.
Création de la catégorie Les plus beaux décadents (en attente de la définition plus précise promise).
Fin du remplissage de la catégorie Baroque français & tragédie lyrique. Une bonne partie des notes les plus substantielles y figurent désormais (doivent manquer deux ou trois choses sur Hervé Niquet et les coupures, ou bien les parutions & concerts 2007 en tragédie lyrique).
Création de la catégorie Kunqu & théâtre chanté chinois, pour accueillir notre série lyrique exotique.
Tout cela marque la fin du dépouillement à peu près complet de notre catégorie chérie consacrée aux études génériques (dans laquelle figuraient A la découverte du Lied ou encore les propos sur le panorama de la première école de tragédie lyrique, les considérations sur les notions disparates de décadentisme, etc.). Les billets sur l'histoire du récitatif et sur la crise de l'opéra contemporain ont été respectivement reportés dans les rubriques 'Pédagogique' et 'Musicontempo'.
N'y restent plus (du moins pour la partie publiée, car les ébauches de notes sont très nombreuses en coulisses) que les deux billets consacrés à la tragédie grecque, qu'on ne s'est pas résolu à exiler en terre littéraire, pour la simple raison que l'angle d'attaque portait spécifiquement sur la requalification de ce genre en équivalent de nos opéras.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Intendance a suscité :
Une oeuvre à part : les merveilles qu'on y entend figurent dans la partition et ne sont pas dues au zèle inspiré de recréateurs capables de soutenir à eux seuls des partitions assez dépouillées.
Ces révélations n'en sont jamais pour les observateurs attentifs, avec de belles carrières d'une dizaine d'années parfois ainsi récompensées, mais il est indéniable que l'impulsion donnée à une carrière est réelle.
Il vaudrait mieux lire : "jeune soliste instrumental de l'année".
La manifestation est généralement très décriée, avec un bonheur partagé, disons. On ne peut pas attendre d'une manifestation grand public la rigueur d'une audition officielle ou l'équité de vraies épreuves (existe-t-elle, d'ailleurs ?). Il est exact cependant que la présence quasiment exclusive de quelques noms-phares d'EMI-Virgin et Naïve laisse songeur sur les ressorts de la manifestation.
Peu importe, au moins pour les jeunes gens, ce sera l'occasion, pour nous, de proposer quelques remises en perspective sur les présents, qui ne sont pas dépourvus d'intérêt, loin s'en faut. Surtout que les extraits fournis gracieusement par les organisateurs sont, comme c'est la tradition, fort mal choisis...
Petite balade dans le palmarès, et suggestions éventuelles. Un bon prétexte pour apporter quelques éclairages au buzz.
Sept disques, pour beaucoup à prix très abordable. Avec nos conclusions sur le classement en écoles.
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Parmi toutes les merveilles qui paraissent ou ont paru, quelques jalons pour des découvertes heureuses - avec références précises et extraits sonores. A la fois des compositions majeures et des exécutions superlatives.
Classés par ordre chronologique d'exercice des compositeurs. Le classement de CSS des écoles du baroque français est détaillé ici.
L'ensemble de ces enregistrements adopte la "prononciation française" du latin.
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1. Jean-Baptiste LULLY, Petits Motets
William Christie, Les Arts Florissants, Harmonia Mundi.
Première école.
Tout de grâce, à l'italianité très directe et touchante, interprétés dans un style d'une élégance ineffable. Petit effectif (basse continue ou positif), et durée brève (cinq minutes par motet). Des bijoux.
Disponible pour une misère dans la collection Musique d'abord.
Afin d'illustrer notre brève généralité sur Rousseau (juillet 2006), voici une fort belle version du domaine public, enregistrée en avril 1956, admirablement chantée.
Pour ses vingts ans, le Centre de Musique Baroque de Versailles propose en ligne les notices de ses concerts. Une bonne occasion de réunir de la documentation.
A noter aussi, d'autres institutions comme la Cité de la Musique font de même.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Vaste monde et gentils a suscité :
Gabriel Dupont est fort mal connu, on en convient. Pourtant, il incarne, on pourrait dire, comme un idéal de la mélodie française. Ni hiératique comme Debussy, ni maussade comme Fauré , ni solipsiste comme Duparc. Et cependant, il partage beaucoup avec ceux-là.
Prolongements dans Pelléas (II,1 : la fontaine et l'anneau - et Golaud dans tout ça ?).
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Aviez-vous déjà imaginé que cette enfant apeurée, que cet être opaque et énigmatique, que cette féérie translucide puisse être, par delà son sérieux sinistre, une séductrice infâme, dévoyant les jeunes hommes de bonne famille, déchirant les fratries par le seul jeu de ses avances, aussi rouée qu'éhontée ?
Ecoutez donc Mélisande qui, jouant avec l'anneau de son mari Golaud, le laisse échapper au fond de la fontaine :
[[]]
Une enfant, n'est-ce pas ? L'expression est si simple, sans fard, dépassée par ces enjeux symboliques qui se jouent au-dessus d'elle. Avec peut-être même une pointe de désinvolture joyeuse lorsque l'anneau encombrant est définitivement rejeté au rang des souvenirs.
Plus solennel encore :
[[]]
Sérieuse, appliquée, d'une résignation qui confine au tragique. Non pas un tragique grandiose, mais le tragique de la petite âme applatie par un destin trop vaste, trop incompréhensible. Ces sons droits qui sonnent comme un voile, une petite caisse qui résonne faux - cette petite âme comme creuse.
Oui, bien sûr, on peut toujours avoir dans l'oreille une véritable femme :
[[]],
mi-attristée, mi-coquette - la perte l'affecte autant qu'elle la réjouit comme prétexte à mettre en valeur ce qui était masqué par la bague.
Cette ambiguïté se trouve encore plus sensiblement dans cet être-ci :
[[]],
diaphane, mais d'une transparence opaque, un objet qui laisse filtrer la lumière sans être toutefois éclairé par elle. Cette transparence mystérieuse pourrait être un gage de pureté s'il n'y avait cet vibrato brûlant, troublant. Aux confins de l'éthéré et du voluptueux.
Cette Mélisande aussi immaculée et prompte à blesser que de la chaux fraîche incarne véritablement cet oiseau qui n'est pas d'ici - non pas parce qu'incompréhensible, mais au contraire dotée d'une éloquence merveilleuse. Apte, aussi, à se travestir en de si nombreux tons - les mensonges à Golaud sont extraordinaires d'autopersuasion ou de sincérité forcée.
On imaginera sans doute, à bon droit, qu'on se situe ici au faîte des Mélisande maîtresses du jeu, presque rouées. Pas en raison d'une délibération élaborée que vivrait le personnage, mais par une capacité de manipulation instantanée très saisissante ; aptitude rendue sans nul excès de pédagogie limpide pour le spectateur.
Pourtant, pourtant :
[[]],
exact, ce n'est pas une illusion, on dirait furieusement de l'opérette du côté d'Yvonne Brothier. Mais plus encore, on est frappé par l'impudeur joyeuse, presque insoutenable, qui révèle plus qu'une maladresse complaisante : un geste délibéré.
Insoutenable à cause de ce qu'elle nous présente sur ce personnage qui ne dispose plus d'une once de mystère, et ce pour le pire, à savoir la manipulation (pas trop) vaguement libidineuse. Insoutenable aussi en raison de cette pesanteur dans la caractérisation, qui pousse étrangement cette figure insaisissable vers le type de la femme coquette - pour ne pas dire de la cocotte - à la façon de l'opéra comique et de l'opérette du début du vingtième siècle. Sans atteindre la vulgarité du modèle de la Dorette de Terrasse (Monsieur de La Palisse), chanteuse lyrique attachante mais passablement délurée (à côté de qui Carmen paraît une Lucrèce), cette caractérisation semble s'inspirer sensiblement de ce genre d'emploi - Mélisande ressortissant plutôt à la fausse ingénue qu'à la femme-enfant insaisissable (tantôt habile à manipuler un univers masculin, tantôt victime innocente et expiatoire).
Et ce n'est pas un extrait tiré de son contexte : à l'acte IV, lorsque les amants sont surpris et occis (C'est Golaud.), il semblerait qu'elle annonce le retour de son mari en effet, mais dans un vaudeville.
Eclairage singulier donné par ces incarnations sans mystère au Pelléas de Debussy et plus encore de Maeterlinck, en en révélant tout le fonds humain - on a beau être hors du monde [1], on n'en est pas moins très contingent ; la féérie paraît alors un prétexte au dépaysement, tout en y exposant les ressorts traditionnels du triangle amoureux, connus de tous, dans toute leur prévisibilité, et avec un goût de l'explicite très prononcé chez les personnages.
On est en droit de penser - et c'est ce que nous soufflent, semble-t-il, les lutins - que Pelléas, bien que disposant des composantes du vaudeville (ou, plus consensuellement, du drame bourgeois), ne limite cependant pas sa portée et son originalité à cela, et que si l'on y rencontre indubitablement des éléments de dramaturgie totalement rebattus et épuisés, ceux-ci, en fin de compte, représentent plutôt la condition de l'intelligibilité d'un théâtre. D'un théâtre d'abord régi par la géométrie d'un réseau de motifs et la création d'atmosphères ineffables par l'affichage, précisément, de l'indicible.
Et la présente balade à travers plusieurs interprétations très diverses (même si, vous l'aurez deviné, l'émerveillement devant la dernière a motivé cette note) atteste bel et bien, il nous semble, les infinies possibilités de ce texte allusif et de cette prosodie imaginaire
réinventée. [Le sujet serait à développer prochainement, ici aussi.]
A propos - on l'a déjà dit à plusieurs reprises au détour de notre série - on perçoit bien ici la dimension symbolique concrète de l'anneau, qui représente le mariage même de Mélisande. Le perdre, c'est défaire le mariage. Toute la métaphore est patiemment filée tandis que le drame se déroule à sa propre allure. Mélisande joue avec son mariage, ne souhaite pas le retrouver, ment sur son mariage et son dénouement, profite de son mariage pour se rendre dans la grotte avec Pelléas, etc. [Vous pouvez interchanger mariage et bague, ici.]
C'est d'ailleurs ici un point fondamental de la pièce, puisque Golaud découvre à la scène suivante (II,2) le fonctionnement même de l'écriture de Maeterlinck ! Son obsession devant l'anneau crée une faille vertigineuse dans le processus dramatique : Golaud a compris que l'anneau était symbolique du mariage, et que dans la logique de la pièce, s'il perd l'anneau, il perd Mélisande.
Soudainement, un personnage s'empare donc de cette trame symbolique pour interpréter à l'intérieur même de la pièce les informations qui sont soumises au spectateur. Très troublant ; mais ce ne sera pas un hasard s'il s'agit du personnage le plus humain de la pièce, celui avec lequel s'exerce le mieux l'empathie.
Car Golaud est tout à la fois fortement caractérisé (contrairement à Arkel et surtout Geneviève, plus flous et fragmentaires, presque abstraits), doté d'affects très humains (loin de l'éther un peu incompréhensible du couple d'amants, à moins d'interpréter à la façon d'Yvonne Brothier), et surtout le seul dont les motivations soient bien intelligibles - un étalon d'humanité auquel il est possible de s'identifier au sein du drame ; ce qui ne rend sa tragédie que plus déchirante pour nous qui voyons son crime et le plaignons sincèrement.
Bref, auprès de cette fontaine en II,1 se met en place un dispositif fondamental, peut-être le plus subtil et le plus fascinant de la pièce de Maeterlinck. [2]
Avec de la musique de Debussy, de surcroît - à ce qu'il paraît.
Annexe : Interprètes
(sans commentaires, pour éviter d'y passer cette nuit et celle de demain)
Colette Alliot-Lugaz & Didier Henry
Charles Dutoit, Orchestre Symphonique de Montréal
Decca 1990, disque épuisé - pourtant notre référence personnelle, du moins au disque
Anne-Sofie von Otter & William Burden (le merveilleux Michel de la Juliette de Martinů à Paris - première série)
James Levine, Orchestre du Metropolitan Opera de New York
Paris (Opéra-Comique), radiodiffusion (représentation du 30 avril 2002, pour le centenaire)
Yvonne Brothier & Charles Panzera (lequel, malgré son « émission haute », coupe nombre d'aigus)
Piero Coppola, Orchestre du Grammophone
Disque d'extraits de 1929, première apparition de l'oeuvre au disque (hors les très brefs extraits avec piano par Mary Garden et Debussy). Il n'est pas impossible cependant que des tirades isolées aient été furtivement placées au fond de quelque récital, mais cela demeure improbable vu la nature desdites tirades aussi bien que desdits récitals. Il existe trois éditions de Coppola disponibles à ce jour :
Chez VAI, couplée avec des extraits intéressants, assez complémentaires, gravés par Georges Truc, légèrement postérieurs et légèrement inférieurs. Il s'agit de l'édition (très peu chère) que nous recommanderions.
Chez Pearl, couplée avec un récital Panzera Debussy-Milhaud-Duparc - dans le goût de Camille Maurane, en encore plus limpide et rayonnant, et avec une distance un peu moindre au texte, mais très similaire. Très peu cher également.
L'onéreux pressage chez Andante (dont les techniciens sont réputés pour leurs bonnes restaurations), dans le coffret Desormière, avec, également, les scènes gravées par Truc. Cher pour des enregistrements disponibles à prix plancher ailleurs.
Notes
[1] Hors du monde, mais dans une certaine mesure seulement ; nous devons aborder le sujet à quelque occasion. Même sans développer l'évidence de l'humanité des passions représentées par Maeterlinck (faute de pouvoir en imaginer d'autres peut-être, mais surtout pour que le drame puisse être reçu par des spectateurs, voire les toucher), on peut assez aisément relever de nombreuses incidences du réel qui fissurent le calme suspendu d'Allemonde - dont le drame aristocratique et familial, somme toute restreint, semble laisser à dessein dans l'ombre un univers manifestement violent et tragique.
Vous le savez, le choix de CSS est d'éviter autant que possible la facilité discographique - on se perd bien rapidement dans des arguties préférentielles qui n'ont pas grand sens, tant elles sont attachées aux attentes de chacun (qui la voix, qui le théâtre, qui la musicalité, qui la chatoyance, etc.). On préfère inciter à la découverte d'oeuvres, à tout prendre, et s'y balader tout à loisir en compagnie des lecteurs de CSS.
Néanmoins, ici, devant l'immensité de la tâche que représente l'abord de ces Gezeichneten - dont le titre français a pour nous tant de charmes -, on biaise un peu. Et pour une raison bien simple : parce que les versions sont piégeuses, beaucoup sont coupées et la critique ne les signale pas. De plus, l'oeuvre est difficile à distribuer et une petite description avant achat peut s'avérer utile.
Toutefois, cette entrée était prévue pour intégrer l'article présentatif de Schreker, et n'a pas le caractère que nous aimons dans les discographies : à savoir la description des caractéristiques et non l'énonciation de jugements. Ici, du fait de leur caractère initialement informel (c'est-à-dire pas prévues pour être publiées de façon autonome), les notices ne sont pas expurgées de sentences parfois laconiques, ce que nous regrettons avec vous. On espère tout de même que le contenu en sera suffisamment informatif pour vous guider, notamment relativement aux coupures.
Et, pour se faire pardonner :
une astuce pour déceler les coupures avant écoute ;
quelques réflexions sur l'économie dramatique de l'oeuvre et sa mise en péril majeure par les coupures ;
une petite écoute comparative illustrative des versions inédites. (Les Lutins ont bien travaillé.)
Concevez-le donc bien comme une annexe discographique à l'article original.
On reproche souvent à la tragédie lyrique d’être stéréotypée, plutôt creuse musicalement, un répertoire où chaque pièce est la copie conforme de l’autre.
Il me semble que cette impression est souvent due à une méconnaissance du cahier des charges, des lois du genre qui n’obéissent pas à notre logique d’innovation et de personnalité, mais plutôt à la recherche de variations subtiles sur une esthétique commune à tous.
C’est pourquoi j’ai proposé ceci comme introduction à la tragédie lyrique (à partir de la vidéo d' Atys mis en scène par Villégier). C’est là une vulgate sommaire, mais doit être à peu près présente la nature de l’approche qui me semble la plus féconde pour faire aborder la tragédie lyrique aux sceptiques.[1]
Version brève et version longue - il y en a pour tous les goûts.
[Oui, très joli génitif hébraïque, pas ostentatoire du tout, merci.]
Sur le très sympathique carnet d'une médiathèque française, où je vais lire de temps à autre, j'ai trouvé aujourd'hui quelques imprécisions parfois récurrentes sur la tragédie en musique.
Je me suis donc attaché à les rectifier gentiment en commentaire, et je me dis, après tout, qu'elles peuvent être utiles, sait-on jamais, à certains visiteurs de passage sur CSS.
Je ne citerai pas à cette occasion le carnet en question, le but n'est surtout pas de lui causer du tort, mais d'essayer de fournir les informations les moins erronées possible. D'autant plus que la synthèse sur le genre était une excellente idée, et bien structurée. Le propos portait essentiellement sur le modèle Lully/Quinault, mais au vu des petites confusions, je me permets de préciser au delà.
A nouveau dans notre série "aide aux jeunes chanteurs désemparés" (mise en action il y a quelque temps pour ce morceau aussi...), voici toujours, à tout hasard, cette traduction d'une ariette de Bellini sur un texte de Métastase.
1. Texte et contexte
Texte franchement fade, dira-t-on, mais destiné à être inclus dans un drame, une des fameuses arie en deux strophes et huit vers.
En réalité, et on ne le souligne sans doute pas assez, comme on l'a vu dans nos précédentes considérations sur les sources des Métastase de Schubert, toujours fécondes à considérer pour le sens de l'ensemble et la démarche du compositeur, il s'agit ici d'un extrait de la tragédie Ipermestra - deux fois mises en musique par Pasquale Cafaro pour le San Carlo Naples, en 1751 et 1761 (chaque fois en décembre, d'ailleurs).
Il s'agit ici, bien sûr, de l'Hypermnestre fille de Danaos, et non celle fille de Thestios. L'aînée des Danaïdes, qui sauve son promis Lyncée, qui avait renoncé à consommer le mariage, du massacre. Déclarée innocente par la Cour convoquée par son père, elle règne finalement sur Argos avec Lyncée lorsque celui-ci a rempli sa vengeance ; mais ce ne sera pas la version retenue par Metastasio, lieto fine oblige.
En tout état de cause, le supplice du Tartare qui fait leur célébrité n'apparaît que dans les versions tardives du mythe.
Parmi les auteurs qui ont traité le sujet (Eschyle dans le Suppliantes, Hygin, Nonnos de Panopolis, Ovide dans les Héroïdes, Strabon...), Métastase se réfère explicitement à la très commode Bibliothèque Apollodore, en la citant dans son bref argument précédant le drame.
Voici ce qu'en dit le deuxième livre de la Bibliothèque (1,5) :
Découverte il y a quelques mois du site de Nicolas Sceaux, largement consacré à la tragédie lyrique et l'opéra seria . On y trouve, réalisées par ses soins, des copies manuelles des partitions intégrales d' Armide et Psyché de Lully, de Giulio Cesare de Haendel...
L'occasion de faire un point sur les sites proposant des partitions gratuites (et sur les meilleurs revendeurs payants). Car on se trouve bien souvent face à des doses homéopathiques de partitions, redondantes, célébrissimes, ou face à des annuaires d'annuaires. Le fruit de plusieurs années de guet sur la Toile...
Il va de soi que toutes les adresses proposées sont respectueuses de la propriété intellectuelle, c'est ce qui fait tout leur intérêt.
Fin mai, on assistait à la recréation, sauf erreur, pour la première fois depuis plus de deux siècles, d'un opéra intégral de François Francoeur et François Rebel[1]. Contrairement à Destouches, par exemple, on ne publiait même plus de réductions piano des Francoeur & Rebel au début du vingtième siècle.
Or CSS, vous l'aurez noté, entretient une relation très enthousiaste avec la tragédielyrique. Nous avions annoncé, en juillet de l'an dernier, les festivités de cette année. Le Destouches inconnu était Le Carnaval et la Folie, un divertissement joué l'an prochain à Toulouse et à l'Opéra-Comique.
Cette relation privilégiée s'explique sans doute par le rapport étroit au texte, le soin qui est apporté à son écriture, par ce sens de la danse aussi. Et ce goût de la convention, qui fait pleinement sien le caractère intrinsèquement artificiel du genre opéra - sans sacrifier, contrairement au seria italien, l'urgence dramatique.
fin de l'acte II, épisode sur lequel nous reviendrons
Au programme :
1. Contexte.
2. Livret.
3. Sources.
4. L'oeuvre : style et musique.
5. L'interprétation de Daniel Cuiller à Nantes et Angers 2007.
6. Lire
Notes
[1] Fils de Jean-Féry Rebel, dont on a recréé l' Ulysse en juin.
J'apprends incidemment qu'un film récemment sorti est présenté comme particulièrement novateur sur la forme, car utilisant des chansons. Mais pas n'importe comment, des chansons qui ne sont pas des pièces de caractère, mais le moyen de dire l'émotion indicible.
En somme, renforcer l'expression des affects par le concours de la musique.
Je n'y avais pas fait attention, mais Radio-Classique doit voter à droite (sans blague, me direz-vous).
Parce que programmer Le Triomphe de la République à une semaine des élections, alors même qu'on n'y passe plus que des oeuvres très célèbres, ce ne peut être innocent !
C'est une idée franchement rigolote, qui met très bien en regard la propagande électorale avec le texte totalement emphatique et creux du divertissement. (Ah, finalement, ce n'est peut-être pas si favorable à la droite que ça.)
Oui, j'en viens à la musique, un peu de patience, on clique ci-dessous et tout ira bien.
Nous reprenons paisiblement le fil de notre série, plus loin dans le drame - il y a tellement de choses à traiter, autant aller au plus brûlant.
Comme précédemment, lecture suivie agrémentée d'extraits non publiés dans le commerce.
Résumé de l'action : Après un étrange badinage avec Mélisande au balcon - qui y perd ses colombes, deux références (presque) innocentes, bien sûr -, Pelléas, surpris par Golaud, le suit dans un étrange rituel initiatique, suspendu à son bras au-dessus d'un gouffre quasiment sans fond.
Evidemment, la portée symbolique de la scène (III,2) réside dans la mise en évidence des relations de confiance chancelantes, et dans l'abîme mortel qui s'ouvre à la moindre rupture. L'étrange ligne de Golaud qui crie sur Pelléas apeuré, suspendu au-dessus du néant, les à-coups de l'orchestre, qui semble tanguer, l'écriture uniquement dans les graves confèrent à cette scène son caractère assez énigmatique et troublant, vraiment sur le ton de l'initiation.
La scène 3 de l'acte III s'ouvre sur une terrasse au sortir des souterrains. Entrent Golaud et Pelléas.
Après l' Antigone d'Arthur Honegger. Un texte assez cohérent de Cocteau, avec un incontournable Créon grotesque, mais linguistiquement plus soigné qu'à l'accoutumée. Drame d'une grande vivacité, et inexpliquablement inédit au disque alors que Jeanne d'Arc au Bûcher ne mérite pas nécessairement autant qu'on lui a donné.
Après l' Electre d'Henri Pousseur. Musicalement peu intéressant, surtout des recherches de textures radiophoniques plus ou moins vilaines. Je cherchais à entendre les livrets de Michel Butor, mais ce n'est pas ici l'une de leurs collaborations.
A tout seigneur, tout honneur ; inaugurons cette série par la première tragédie lyrique, Cadmus et Hermione de Lully, dont le site des bibliothèques municipales de Versailles nous propose un manuscrit (très lisible).
La chose est d'autant plus précieuse qu'on ne dispose au disque que de la vieille version Leppard, pas du tout philologique et épuisée depuis de nombreux lustres. La recréation Rousset à Ambronay 2001, radiodiffusée, n'a jamais fait l'objet d'une édition.
Idéal pour pouvoir se plonger dans cette oeuvre, donc. Un peu d'exercice qui plus est, avec les clefs de sol première ligne pour les voix aiguës et les nombreuses clefs d'ut pour les voix intermédiaires.
Bonne nouvelle : il est tout à fait possible d'enregistrer les images, et par conséquent d'imprimer et d'exécuter la partition.
Sur un livret de François Regnault, d'après Alfred Kubin.
Bruno Mantovani a tenu parole - et ses commanditaires aussi. Voilà bientôt cinq années qu'on attendait ce premier opéra en gestation, malgré la prolixité assez exceptionnelle de ce tout jeune compositeur à peine trentenaire (né en 1974). Ma liste jadis exhaustive de ses partitions publiées doit comporter bien des lacunes deux ans après l'avoir établie...
1. Quel opéra ?
Cet opéra est conforme à ce qu'il avait annoncé. Bruno Mantovani avait, fort sagement à mon sens, répété que l'opéra, pour fonctionner, ne devait pas être le lieu des expérimentations (qui mettent en danger, je crois, l'efficacité finale de l'oeuvre). Il y déploiera donc simplement ce qui est son langage, et c'est ce que l'on constate à l'écoute de la diffusion radio, religieusement reçue ce lundi 6 novembre dernier.
Son langage simplement, mais quel langage ! C'est le meilleur de Bruno Mantovani qui est convoqué dans L'Autre côté, opéra assurément viable, disons-le d'emblée, et que je me précipiterais volontiers pour voir, en salle, à la première occasion.
Son travail a toujours été intéressant, mais particulièrement depuis 2001, l'époque où il s'est véritablement révélé à mes oreilles un très grand compositeur - comme le plus génial de mes contemporains, parmi ceux que je connais à ce jour.
2. Les matériaux à l'oeuvre
Un bref extrait de L'Autre côté.
Cet opéra fait un usage abondant et heureux de mélodrames[1], ou de lignes très récitatives, avec tout de même plusieurs sections lyriques - mais dans la même proportion, pour donner une idée, qu'on aurait dans une tragédie grecque, c'est-à-dire assez minoritaires.
Cette caractéristique, qui place très en avant le texte (très majoritairement compréhensible, contrairement à tant de créations contemporaines aux sauts d'intervalle impossibles et à l'orchestration démesurément disposée), ajoutée au sujet de type fantastique, fait donc furieusement penser à la Juliette de Martinů, autre chef-d'oeuvre.
C'est là une minutie qui n'étonne que médiocrement de la part de Bruno Mantovani, assurément !
Un extrait de la Juliette de Martinů.
L'opéra de Bruno Mantovani fait donc plutôt appel à l'esthétique déployée dans ses dernières pièces, comme Troisième Round[2], les Sette Chiese (2002), Mit Ausdruck (2003, concerto pour clarinette basse et grand orchestre) ou les Six Pièces pour orchestre (2004).
On y retrouve beaucoup de points communs (que vous pouvez vérifier dans l'extrait proposé par mes soins) :
la même plasticité dans le propos musical, à chaque instant d'un grand relief, constellé de transitions subtiles fondées sur les parentés de texture. Le discours évolue ainsi, progressivement, sans fin, et de façon tout à fait clairement sensible, presque physique, tactile ;
l'usage de percussions boisées qui ont pour effet de donner l'impression, malgré la complexité du propos, d'une pulsation claire - la complication disparaît, la richesse demeure aisée à saisir ;
des couleurs pianistiques très spécifiques, utilisant souvent des micro-intervalles avec un grand bonheur, propice aux atmosphères éthérées (de même pour les bois) ;
des cuivres volubiles et incisifs, agissant souvent en rafales, qui utilisent le meilleur de la tradition de jeu héritée de Varèse, qui colorent et dynamisent sans cesse le discours.
Quand l'altier Herreweghe était en ma puissance, De Diapason bravai la haine et la vengeance ; Je ne pus suivre leurs transports. Qu'ils s'échappent, qu'il s'éloignent, qu'ils quittent donc ces bords, L'Enfer s'éveille à cet outrage, Déchaîné sur leur noir rivage ; Il y traîneront las leurs serviles efforts.
Autant dire que je ne partage pas les nombreux commentaires tièdes sur ce coffret d' Armide. Il faut certes concéder les coupures - c'est cependant la version la plus complète enregistrée, et la seule du marché -, et on peut reconnaître quelques baisses de tension, surtout pendant les pièces pittoresques de l'acte IV et la fameuse chaconne.
Outre le texte formidable de Quinault (le Tasse revisité) et la teneur de la musique de Lully (trouvailles largement reprises dans la version Gluck, de loin plus rectiligne et moins inspirée), on a droit ici à une interprétation à tempo modéré et sonorités rondes, souvent décriée, mais d'une très grande justesse dramatique, jusque dans les rôles les plus discrets. Le tout pour un résultat d'une force remarquable, certes, mais aussi d'une élégance peu commune - ce qui manque peut-être aux très brillantes réalisations en tragédie lyrique que nous connaissons.
Ces oeuvres ont déjà un grand intérêt en elles-mêmes : elles portent la charge de caractère de l'opéra (cette esthétique de la merveille qui est justement bannie du théâtre classique parlé), et représentent un sommet de l'art de la danse qui est à l'oeuvre dans la tragédie lyrique.
Leur individualité et la richesse de l'orchestre chez Rameau font qu'elles se prêtent tout particulièrement à l'exécution en suites.
Frans Brüggen et l'Orchestre du XVIIIe siècle ont enregistré de nombreuses suites instrumentales tirées des opéras de Rameau.
Il faut entendre prioritairement : Castor & Pollux (pour la tension et la volupté) et Dardanus (pour la grâce), mais aussi les imaginatives Indes Galantes. Hélas, ces trois disques sont épuisés (!).
Existent également Les Boréades dans un couplage avec Dardanus (au lieu des 3 Fantaisies de Purcell).
Mais on les trouve aisément en médiathèque (surtout les Indes) et il existe une nouvelle série (chez Glossa et non plus Phillips) que je n'ai pas entendue, mais que je devine très intéressante, comprenant :
Acanthe & Céphise (couplé avec Les Fêtes d'Hébé) ;
Zoroastre (couplé avec Naïs) - Zoroastre dispose tout particulièrement de très belles danses.
La caractéristique du travail de Brüggen tient dans la limpidité des parties, la netteté de la mise en place, la perfection de l'exécution, mais aussi et surtout des couleurs invraisemblables et variées, un sens de la danse (et du tempo !) assez inégalé, une imagination débordante pour la moindre pièce qu'il aborde.
Chaque pièce est caractérisée, ses mérites semblent infiniment exaltés, et la prise de son finit de parachever ce qui tient à la fois du confort et de l'excitation.
Un des plus grands legs instrumentaux du marché, toutes époques confondues. Et qui n'a pas pris une ride. Comparez par exemple le Dardanus avec l'intégrale plus tardive des Musiciens du Louvre. Combien ceux-ci paraissent indolents et gris, en comparaison - et pourtant, Minkowski n'est pas précisément le champion des attitudes compassées et scolaires.
Pour vous faire une idée, la contredanse des Indes Galantes :
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Il faut avoir conscience que, si les choeurs étaient constitués de citoyens, un assez bon niveau de pratique vocale était réclamé. Les acteurs eux-mêmes étaient recrutés d'abord selon leurs qualités musicales !
L'auteur dramatique, quant à lui, écrivait lui-même la musique. Les théoriciens et commentateurs sont hélas trop allusifs pour qu'on puisse savoir exactement ce à quoi ressemblait cette musique - car il nous reste quelques mesures écrites par Euripide ! [1] Les reconstitutions à ce jour ne sont pas convaincantes. Et ne pourront pas l'être, car notre culture musicale a bien changé, et nous ne pourrions plus percevoir les passions avec la même vigueur - songez qu'à la première parisienne de l' Iphigénie en Tauride de Gluck, tout le monde pleurait dans la salle ! Impensable aujourd'hui, même pour les plus fervents admirateurs de cette musique, je peux le certifier.
Fragment du premier choeur de la tragédie d' Oreste d'Euripide.
Répertoire des oeuvres jouées et éditées dans le domaine de la tragédie lyrique. Avec de brefs commentaires.
Modèle :
COMPOSITEUR, Prénom OU INDISPONIBLE, Prénom
Oeuvre (date de création) (en italique si l'oeuvre a seulement été donnée en concert ; certaines oeuvres indisponibles sont tout de même citées, mais ne figurent pas en gras)
Enregistrement
Commentaire de l'enregistrement. Commentaire de l'oeuvre.
Exécution en public sans enregistrement
Les compositeurs sont placés par ordre chronologique de carrière.
Les oeuvres et interprétations par ordre chronologique.
L'intérêt est de pouvoir disposer d'un bréviaire sur les oeuvres disponibles, d'un plan pour se repérer.
Voilà fort longtemps que je me demande, en vain, pourquoi, alors que n'importe quel non puriste wagnérien hurlerait à bon droit si on coupait encore dans le duo Siegfried-Wotan ou dans les monologues de Gurnemanz, on continue à couper impunément Richard Strauss. Parmi d'autres.
La mode est aux archi-intégrales. On vend Mozart en entier (ou presque). On réalise de nombreuses intégrales Bach, mais aussi celles de compositeurs moins prestigieux, pour lesquels on espère que le fantasme d'exhaustivité incitera plus à la curiosité que de simples anthologies. On republie même des pasticcios vivaldiens pas très vivaldiens, comme le Montezuma putatif proposé par Malgoire, comme le Bajazet contenant de nombreux morceaux "volés" à d'autres compositeurs.
Et pourtant, certains répertoires demeurent inexplicablement coupés. Sans que grand monde s'en émeuve.
Suivi d'une classification des voix à l'époque baroque.
Nombre d'ouvrages de vulgarisation effectuent une confusion assez grossière entre contre-ténor et haute-contre, si bien que bon nombre d'amateurs, y compris éclairés, ne savent plus où donner de la tête.
Mettons simplement les choses en place.
Entre le type d'émission et le répertoire, il est impossible de se tromper après lecture de cette note !
Ici, on quitte les considérations théoriques sur l'esprit des Deux-Théâtres pour s'intéresser de plus près à des exemples précis et au résultat d'une enquête empirique sur les deux drames lyriques.
Probablement la partie la plus substantielle et la plus abordable de cette étude.
Un timbre taïwanais (2005) représentant un épisode de la Romance des Trois Royaumes, dont la pièce T’ung Wang Chên met en scène une aventure.
Dans Diapason, à propos de la refonte de 1743 de Callirhoé de Destouches/Roy :
[Destouches] ose même un coup de génie : le rideau tombe sur le suicide de Corésus entouré des deux amants : « De vos malheurs, des miens, je termine le cours. Vous pleurez, se peut-il que ce coeur s’attendrisse ? Approchez : en mourant que ma main vous unisse. Souvenez-vous de Corésus. » Alexandrin suspendu au-dessus de l’abîme, quintessence de la tragédie. Happy end, encore, mais la gorge nouée.
Notule rédigée le 22 janvier 2006 mais mise à jour le 21 mai 2011.
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Enregistrement et présentation du 21 mai 2011 :
Si j'exhume ce sujet aujourd'hui, c'est pour proposer un extrait de l'oeuvre en première mondiale, rien de moins :
L'occasion pour moi de revenir sur une présentation plus structurée de l'oeuvre.
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1. Contexte esthétique
Omphale (1701) est écrite dans le style galant à la mode depuis L'Europe Galant de Campra (1697) : la trame dramatique est le prétexte à d'innombrables ballets.
Le livret d'Antoine Houdar de La Motte fait de l'amour d'Hercule pour Omphale l'occasion de divertissements sans grand contenu dramatique (des fêtes pour plaire à la reine). Par ailleurs mollement versifié, si bien que les inégalités de mètres ne semblent plus dues, comme chez Quinault, à la volonté de varier les rythmes et d'éviter les ronronnements, mais à une sorte de contrainte maladroite pour retomber sur ses syllabes.
C'était ce qui plaisait alors au public post-lullyste (et toujours nostalgique), concomitamment avec des pièces beaucoup plus noires à partir de Médée de Charpentier (1693, année également de Didon de Desmarest, très lullyste mais peu optimiste), et surtout de Philomèle de La Coste et Roy (1705), qui étaient plus controversées, et néanmoins assez nombreuses sur les scènes. Voir par exemple les explications ici et là.
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2. Oeuvre
Musicalement, la qualité des récitatifs de Destouches reste assez exceptionnelle, à la fois très respectueuse de la prosodie, comme le modèle Lully, et extrêmement élancée, avec beaucoup de "poussée" mélodique vers l'avant.
Les parties vocales et orchestrales (on n'en entend pas de significatives dans cet extrait) sont elles bien plus contrapuntiques, plus encore que dans la Callirhoé (1712) du même compositeur, avec des contrechants très chantants.
Et on repèrera quantité d'italianismes (au sens de l'époque), en particulier dans l'harmonie, très modulante. Typiquement, alors que nous sommes en ré majeur, la disparition de la sensible do dièse (remplacée par un do naturel qui change en un instant la tonalité en sol majeur), puis sa réapparition au sein du même phrasé, créant une instabilité harmonique assez troublante. Ecoutez par exemple les deux vers "Que ceux qui m'ont suivi se préparent aux jeux / Que je dois offrir à la Reine". On trouve exactement la même chose dans Hippodamie (1708) de Campra (versant "noir" des tragédies de l'époque).
Le livret est donc faible, mais la musique de grande qualité le rachète grandement partout où il est possible - mais elle ne peut pas non plus supprimer les inspirations malheureuses comme les répétitions plates du type "J'ai sauvé par la mort d'un monstre furieux / Tout ce que sa fureur était prête à détruire."
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3. Exécution
J'utilise ici une édition fin XIXe dont les réalisations sont assez bien faites. Et comme illustration, l'exemplaire copié par Philidor (André Danican) en 1704... et sans les chiffrages !
Au passage, on remarquera que le rôle d'Alcide - basse-taille, puisque le véritable amoureux, comme dans Roland de Lully, est haute-contre - se trouve écrit réellement haut pour sa tessiture, avec un certain nombre de fa dièse 4, ce qui est plutôt exceptionnel. C'est presque l'écriture d'un rôle de taille (ténor grave / baryton clair), ce qui n'est certainement pas la couleur d'Alcide prévue par le compositeur. D'ailleurs ses lignes mélodiques sont celles d'une basse de l'époque, clairement.
Précision habituelle à apporter : l'enregistrement que je propose est un document, pas un produit fini qui serait exempt de défaut. Je m'accompagne en même temps que je chante, sur un instrument de plus totalement inadéquat : aussi il s'agit plus de donner accès à l'aspect général et à l'esprit de l'oeuvre que d'en fournir une version complètement honnête et aboutie.
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4. Livret
ACTE I
Scène 1 : Iphis seul
IPHIS
[...]
[On entend un bruit de trompettes.]
D'Alcide on va chanter la nouvelle victoire,
Ce bruit de son triomphe est l'éclatant signal.
Tout retentit, tout parle de sa gloire,
Tandis que pour la Reine épris d'un feu fatal,
Je perds le soin de ma mémoire,
Lâche ! L'ai-je suivi pour l'imiter si mal ?
Scène 2 : Iphis, Alcide et sa suite
[Ritournelle avec trompettes. Entrée d'Alcide et de sa suite.]
ALCIDE
Les rebelles soumis gémissent dans les fers ;
Mais c'est assez des maux qu'ils ont soufferts,
Rassemblez-les pour voir briser leur chaîne.
Vous, allez ; que vos soins répondent à mes voeux.
Que ceux qui m'ont suivi se préparent aux jeux
Que je dois offrir à la Reine.
Scène 3 : Iphis, Alcide
ALCIDE
Que servent les honneurs qu'on rend à mes exploits ?
Malheureux ! tout mon coeur s'ouvre au trait qui le blesse,
Mille cruels transports m'agitent à la fois :
O barbare ennemie ! implacable déesse !
Junon, tu t'applaudis du trouble où tu me vois.
IPHIS
Au sein de la victoire
Votre coeur laisse encore échapper des soupirs :
Vous ne sauriez désirer plus de gloire ;
Quel autre bien fait naître vos desirs ?
ALCIDE
Apprends, cher Prince, apprends ma faiblesse secrète :
On vante mon triomphe, et je sens ma défaite.
IPHIS
Quoi, Seigneur ?
ALCIDE
J'ai servi la Reine de ces lieux ;
J'ai puni les mutins qui troublaient son Empire ;
J'ai sauvé par la mort d'un monstre furieux
Tout ce que sa fureur était prête à détruire.
Que servent à mon coeur ces exploits glorieux ?
Il se trouble, il languit, tu l'entends qui soupire ;
L'Amour a bien servi la colère des dieux.
IPHIS
Vous aimez ! Eh ! quelle est la beauté qui vous blesse ?
ALCIDE
La Reine...
IPHIS
O Ciel !
ALCIDE
La Reine a surpris ma tendresse.
Dès le premier moment que je vis ses attraits,
Je sentis que mon coeur les aimerait sans cesse ;
Je tâchai vainement d'en repousser les traits.
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Notule originale du 22 janvier 2006 :
Callirhoé sera bientôt enregistrée par Hervé Niquet, dans une distribution légèrement différente de Beaune : Stéphanie D'Oustrac en Callirhoé et João Fernandes en Corésus.
Mes mystérieuses sources m'annoncent aussi qu'outre Iphigénie en Tauride de Desmarest à Montpellier, Hervé Niquet montera un nouveau Destouches. La place pour les spéculations.
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Voici la liste des possibles, outre Callirhoé (1712, P.-Ch. Roy) :
Issé (1697, Antoine Houdar de La Motte). L'oeuvre qui a propulsé Destouches au premier plan, le roi déclarant qu'aucune musique ne lui avait procuré autant de plaisir depuis Lully. Reprises jusqu'en 1797 (!).
Amadis de Grèce (1699, Antoine Houdar de La Motte). Reprises jusqu'en 1745.
Marthésie, première reine des Amazones (1699, Antoine Houdar de La Motte). Quelques reprises jusqu'en 1726.
L'Education d'Hercule (1713, Pierre-Charles Roy).
Omphale (Antoine Houdar de La Motte). Reprises jusqu'en 1769. Succès resté mémorable.
Sémiramis (1718, Pierre-Charles Roy). Son dernier opéra. Pas de reprises. Mais on n'était plus sous Louis XIV...
En éliminant les oeuvres sans reprises (puisqu'on recrée en partie dans le goût de l'époque...), puis Issé (une pastorale héroïque, je crains que ça ne plaise plus guère, le livret est devenu, je confirme, assez indigeste avec le temps), j'avais parié qu'il monterait Télémaque, le sujet était riche, les comparaisons possibles, l'affiche vendeuse.
J’espère que ce ne sera pas Omphale. Le livret de Houdar de La Motte est navrant.
Sinon, la musique est très belle, pas autant que pour Callirhoé – mais il y a tout particulièrement un Prologue de très haute volée, un des plus beaux de tout le répertoire pour ce que j’en connais (on pardonnera moins à H. Niquet, du coup). Il y a aussi les danses bougrement intéressantes, avec une chaconne particulièrement réussie au II.
Mettre en scène Hercule n’est pas à mon sens une bonne idée, surtout traité comme cela. Moi qui aime les basses-tailles assez fouillées, comme Corésus bien sûr, mais Pollux ou même Oronte font très bien l’affaire, je reste sur ma faim. Ca roule des mécaniques, y compris vocalement, avec un amant haute-contre qui nous fait le classique dépit amoureux (Iphis), et puis Omphale, une coquette à la Céphise (avec un aveu particulièrement impudique à Iphis), mais sérieuse et falote à souhait. Je ne sais pas, moi, on aurait pu jouer sur l’inconstance assumée d’Hercule, sur les tentations d’Omphale autour de la gloire ; rien que des thèmes connus et rebattus, mais au moins ç’aurait été mieux que le vide psychologique à peu près intersidéral de ce texte.
Les deux premiers actes sont dévolus à la réjouissance après la victoire d’Hercule, puis à la déclaration fracassante du même pour Omphale. Avec une redite fort maladroite du Prologue (où Junon annonce la malédiction amoureuse d'Alcide). Pour le coup, ça sent vraiment le théâtre conventionnel sans génie, du côté de Houdar de La Motte. On a droit à un nombre un peu assommant de symphonies trompettantes saupoudrées...
Heureusement, dès que les personnages entrent en scène, Destouches organise un contrechant extrêmement soigné à l’orchestre, et c’est alors un pur délice, même si le personnage d’Hercule requiert hélas une ligne un peu fruste.
Bref, la musique a beau en être magnifique, j’espère que ce ne sera pas Omphale qui sera monté, il y a sans doute mieux en magasin.
Constatant la platitude généralisée des oeuvres de Houdar de la Motte, je me dis qu'il faudrait monter ou ce Télémaque, ou, pour me faire plaisir, l'un des deux Roy. De préférence Sémiramis, parce que j'ai un peu soupé d'Hercule. Et comme dans Alceste de Quinault/Lully je ne le trouve pas passionnant non plus, je peux parfaitement m'en passer. Ces personnages trop solides ne nous parlent sans doute plus autant, de toute façon. Hervé Niquet tient des propos étranges sur les Prologues trop datés, qui ne nous disent plus rien, alors j'ose espérer qu'il jugera de la même façon Houdar de La Motte et Hercule. P.-Ch. Roy power !
Si l'on fait en fonction du succès, après Issé et Callirhoé arrivent Omphale, puis Amadis de Grèce et enfin Télémaque. Aïe aïe.
Suite au prochain épisode (lamentations ou exultation), lorsque le titre élu sera de moi connu.
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Mise à jour, prolongements et réponses, cinq ans plus plus tard, le 21 mai 2011 :
Hervé Niquet avait en réalité prévu l'Iphigénie en Tauride de Desmarest complétée par Campra, remplacée au Festival de Montpellier par un... Don Giovanni (certes excellemment joué, mais tout de même... le choc était moindre).
Et côté Destouches, c'est Le Carnaval et la Folie qui avait été recréé avec l'Académie d'Ambronay. Malheureusement néanmoins, Hervé Niquet qui réussit si bien les oeuvres de cette période ne s'est pas révélé un préparateur aussi efficace que William Christie pour son Europe Galante. Les jeunes artistes y étaient bien plus empêtrés avec la vilaine prononciation restituée qui évoquait plus les grimaces des russes chantant le français ou les accents gras des bouges de campagne que la prosodie Grand Siècle - choix d'autant plus périlleux que ces chanteurs ne sont pas forcément, à ce stade, des spécialistes de la tragédie lyrique ni même du chant en français (beaucoup d'étrangers).
Malgré l'enthousiasme de la direction orchestrale, le ton de la comédie n'a pas réellement pris, et elle comporte également, de mon point de vue, moins de beautés que ce que l'on pouvait espérer (livret d'Houdar de La Motte encore, et musique certes brillamment écrite, mais peu dramatique).
Bref, le chef-d'oeuvre de Destouches reste, jusqu'à preuve du contraire et malgré les extraits disponibles des Éléments : l'invraisemblable Callirhoé.
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