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A la découverte de Pelléas & Mélisande de Debussy/Maeterlinck - III - La structure géométrique de Pelléas

Plus le temps passe, plus ce livret, qui m'avait d'abord laissé très dubitatif (sans me faire de religion tranchée, toutefois), m'impressionne insistamment. On peut le lire à cette adresse, mais ayant choisi des versions très intelligibles, ceux qui sont les moins familiers de l'oeuvre auront l'occasion de la découvrir pas à pas.

3. Mode d'emploi esthétique du livret de Pelléas

Le principal obstacle à Pelléas est sans doute son livret, qui peu paraît niais, avec ses répliques simples, ses dialogues désarticulés, son esthétique à ce point épurée qu'elle paraît inexistante. Sans que le sujet (le triangle amoureux) paraisse pour autant bien original.

Il faut donc poser quelques préalables pour mieux en apprécier les saveurs.

Nous sommes d'ordinaire accoutumés à des textes dramatiques qu'on jugera d'une part sur leur efficacité, leur densité, d'autre part sur la qualité de leur langue. Ici, nous sommes dans un paradigme opposé à ces considérations.
Chaque saynète se développe de façon autonome, sans action véritable, étirée, sans nécessairement de tensions (du moins apparentes). Elle est en réalité une unité symbolique qui nourrit l'ensemble de la pièce, nous le verrons plus tard, notamment au moment de commenter plus précisément l'oeuvre.
Quant à la qualité de la langue, elle ne doit pas s'analyser, comme nous le faisons habituellement, au temps T où elle est employée, mais sur l'ensemble du texte, parfois a posteriori. Les métaphores synchroniques - c'est-à-dire qui prennent leur valeur au moment même où elles sont énoncées - sont très rares dans le texte de Maeterlinck, et d'un goût précieux, parfois proche de l'incongru, qu'on peut contester. Mais celles qui fondent l'intérêt du texte sont véritablement diachroniques, parcourant d'échos l'oeuvre tout entière, prenant sens par rapport aux autres occurrences.
Ces métaphores sont en réalité constituées de motifs symboliques simples (la forêt, par exemple), qui viennent éclairer les propos des personnages et les situations, via cette référence.

Pour faire plus simple, on pourrait avancer que l'usage esthétique de Pelléas n'est pas « vertical » (la beauté au moment de l'énonciation) mais « horizontal » (la beauté se construit relativement à ce qui a déjà été dit, ou se dira). Il est donc très malaisé d'évaluer sa beauté formelle intrinsèque au temps T... et c'est ce qui peut expliquer certaines réticences esthétiques.
C'est peut-être aussi cette caractéristique, plus encore que l'action largement symbolique[1] - valant plus pour ce qu'elle signifie indirectement que pour ce qu'elle fait -, qui fait la difficulté de Pelléas.


Pour finir, les répliques faussement insensées peuvent dérouter, alors même qu'elles font le sel de bien des épisodes. Elles créent certes une étrangeté poétique, mais le plus souvent, elles sont le fait de Mélisande et le fruit de son désir omniprésent de fuite. Elles sont aussi le moyen de porter le double ancrage des personnages : merveilleux (apparemment) et réel (par de larges failles). On reviendra aussi plus longuement sur ce dernier point.
Pour illustrer ce propos, juste un exemple parmi les refus, ruptures, fuites ou réponses cachées de Mélisande (acte I, scène 1) :

GOLAUD
Quelle âge avez-vous ?
MELISANDE
Je commence à avoir froid.

[2]


Beaucoup de choses restent à dire, poursuivons doucement.

Notes

[1] Ouf1er évoque à ce sujet une poésie non figurative. Un point qui est sujet à débat tant ce livret recycle les vieilles formules du triangle amoureux, pour en dire quelque chose à son tour. Voir à ce sujet : OUF1er, « L’abstraction dans le livret d’opéra français de 1898 à 1902 », in _Oeuvres complètes_, tome VII « articles ».

[2] Cet extrait est d'une vacherie insigne, puisque le froid caractérise, dans la langue classique, la vieillesse. C'est aussi bien un refus de communiquer, une étourderie poétique qu'une saillie féroce : « Ne m'approchez pas, que votre grand âge ne contamine pas ma jeunesse. » Impression confirmée par les allusions aux cheveux gris. On ne sait pas, en revanche, si la remarque d'Arkel au IV, 2 « As-tu peur de mes vieilles lèvres ? » est justifiée ou non.


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Commentaires

1. Le lundi 30 mai 2016 à , par Chris :: site

Bonsoir David !

Il est des instants où le pressentiment que l'on avait en tête à propos d'un concept éclate au grand jour, et ce fut le cas aujourd'hui.
Cette horizontalité du texte que tu évoques, je l'avais toujours sentie lors de mes différentes écoutes de Pelléas mais je n'avais pas réussi à mettre un mot dessus.
Expliqué comme tu l'as fais, je *vois* enfin ce que mon esprit cherchait à me chuchoter...

Merci pour cette aide précieuse.

2. Le lundi 30 mai 2016 à , par DavidLeMarrec

Quelle consécration, pour une notule qui a désormais dix ans, de parvenir encore à dispenser de lointaines lueurs à une pelléassienne de ta trempe !
(Bonsoir !)

Je crois effectivement que cette construction en écho, ces petits retours thématiques qui n'ont pas forcément de sens, mais qui créent un climat et finissent par se charger de sous-entendus, voire de métaphores, est ce qui fascine tant dans Pelléas. (Avec bien, sûr, cette bizarre simplicité pas complètement honnête.)

Excuse-moi, je dois filer, le dernier loup va bientôt passer dans la forêt.

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