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lundi 2 janvier 2017

De Stanisław Moniuszko à Władysław Żeleński – l'opéra romantique et fantastique polonais en vidéo


Sur les sites spécialisés, une belle moisson de raretés disponible actuellement ; voilà l'occasion de parler un peu plus amplement d'un domaine à peu près vierge hors de Pologne. Je ferai prochainement un point sur les vidéos d'opéra rares et/ou exaltantes disponibles en ce moment en ligne.

En l'occurrence, The Opera Platform a mis à disposition Goplana de Władysław Żeleński, que je vous invite à découvrir pendant ou après cette notule.

Peut-être commencer par des conseils de prononciation : « Staniswouaf Moniouchko » et « Vouadisvouaf Jèniski ».



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Des compositeurs d'opéra polonais au XIXe siècle, on ne connaît guère que Stanisław Moniuszko – et encore, on ne le joue jamais en France, très rarement hors de Pologne, il existe peu de disques, et pas forcément des intégrales, pas toujours avec le livret non plus… Alors Żeleński, qui n'a jamais été aussi populaire…

Néanmoins, Żeleński, de la génération suivante (né en 1837 contre 1819 pour Moniuszko), propose une musique globalement plus intéressante. Moniuszko écrit du Auber (et pas du très grand Auber) à la polonaise, opéra-comique à numéros bien clos, encore marqué par l'influence du belcanto, essentiellement des cantilènes ou des airs de caractère avec accompagnement simple en ploum-ploum. (Cela dit, Halka – 1846 – est beaucoup plus séduisante et dramatique que l'assez translucide Manoir Hanté – 1862 – dont il ne faut espérer ni le fantastique du Vampyr, ni la fantaisie charmante de la Dame Blanche, pourtant antérieurs de plus de 30 ans !)




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Chez Żeleński, le discours musical est continu, et à défaut de beaucoup moduler, l'accompagnement adopte un peu plus de variété.

Goplana (1895) raconte les manipulations des fées pour trouver un mari à leur gré, menaçant le pauvre navigateur ou manipulant le prince, à coups de sorts, de mensonges, de doubles amours, d'épreuves, de jalousies, de menaces. Pourtant, la musique frappe par son sage sérieux et son peu de spectaculaire (ou même de figuralisme), comme arrêté au modèle d'Euryanthe de Weber (1823 !).
Même en comparant aux opéras des nations d'Europe peu réputées pour leur avant-gardisme, cet opéra a des décennies de retard. Thora på Rimol de Hjalmar Borgstrøm, dans la Norvège de 1894, évoque au minimum le Wagner du Vaisseau fantôme (1841) dans un orchestre plus luxuriant et une harmonie plus mobile ; Rusalka [notules 1, 2, 3] de Dvořák, chez les Tchèques en 1900, est certes à des années-lumières de Pelléas ou Elektra, dans la même décennie, mais explore des motifs et des harmonies sophistiquées qu'on ne pouvait pas entendre avant le Wagner de maturité (et donc, le temps de l'assimilation, guère avant les années 1880-1890).

Chez Żeleński, l'orchestration repose sur des principes qui n'excèdent pas la science du milieu du XIXe siècle (et plus celle de Schumann ou du premier Verdi que celle de Meyerbeer ou Berlioz !). Je crois néanmoins que cette impression d'homogénéité entre les différents tableaux tient grandement à l'interprétation de l'Opéra National Polonais de Varsovie, dont le style épais et un peu indifférent ressemble à celui qui faisait tout jouer identiquement au milieu du XXe siècle, avant les révolutions stylistiques. Jouée avec plus de tranchant et d'engagement, la partition révèlerait mieux ses beautés.




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Pourquoi le conseiller, dans ce cas ?

Car il s'agit d'un véritable dépaysement : il est très rare d'entendre un opéra polonais, et encore plus dans la langue polonaise ; les plus fréquents dans le monde doivent être Les Diables de Loudun de Penderecki… en allemand, et Le Roi Roger de Szymanowski, très typé, pas celui où le détail de la langue n'est pas le plus immédiatement sensible.
Et, malgré les réserves formulées, si ce n'est pas un chef-d'œuvre, ce n'est pas pour autant un mauvais opéra : le livret est très dépaysant, une bizarre tragédie à base d'intrigues légères de femmes conspiratrices (qui finissent par tourner très mal, certes, dans les dernières minutes), dans un univers folklorique qui ne ressemble guère aux autres opéras. La musique continue, sans être très marquante, échappe à la fragmentation en numéros et coule agréablement. Le ballet de l'acte III, rempli de danses traditionnelles, n'est pas inintéressant non plus.

Surtout, The Opera Platform propose une expérience exceptionnelle : capté en HD, le spectacle est surtitré simultanément en polonais et en anglais, ce qui permet à la fois de suivre le détail du texte prononcé et le sens de chaque séquence, beaucoup plus précisément qu'avec des sous-titres monolingues. Et c'est un plaisir qui n'a pas de prix – on devrait faire ça systématiquement pour tous les spectacles donnés et pour toutes les vidéodiffusions.
(La même maison avait d'ailleurs proposé, il y a quelques mois, Straszny dwór, le Manoir hanté de Moniuszko – mais il fallait choisir une traduction unique, je crois. Un site qui tient ses promesses d'exploration européenne !)



L'occasion également, pour les plus joueurs d'entre nous, d'observer quelques particularités plaisantes de la langue polonaise, comme la prononciation du « y », qu'on résume souvent par [é], comme dans « Szymanowski », mais qui peut aussi être un beau [i] slave, plus rond que le [i] standard (comme dans «  Władysław ») et qui peut même se prononcer plutôt [a] en fin de mot.

Contrairement à ce que l'on dit parfois de la médiocrité de l'école de chant polonaise (voir par exemple cet entretien (quatrième question en partant de la fin) où un jeune chanteur souligne que Beczała et Kwiecień ont été formés en réalité en Allemagne et aux États-Unis), on peut aussi profiter d'un plateau remarquable : deux rôles de ténor écrasants, très longs, placés haut et réclamant une assez bonne largeur, chantés avec une aisance remarquable.
Et pourtant, il est vrai, la langue polonaise, placée assez en arrière et farcie de consonnes sèches (sans vibration des cordes vocales), n'est guère favorable au chant intrinsèquement.

L'expérience est réellement à tenter.

(Vous remarquerez au passage qu'être un metteur en scène réputé en Pologne n'a pas exactement la même signification visuelle qu'en Europe plus occidentale…)



À bientôt pour de nouvelles aventures, avec des suggestions de programme pour janvier : en Île-de-France, on jouera Lambert, Le Camus, Sacchini, Chaminade, Humperdinck, Alfvén, Mel Bonis, Stenhammar, Ešenvalds, Sandström, Hindemith, Milhaud, Tormis, Kalniņš, Vasks, Guy Sacre et autres bijoux que vous manqueriez possiblement sans cela !

David Le Marrec


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