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« Non siam alla baraonda qui ! »

Son le stesse parole di Riccardo Muti...


1. Une histoire

Ce sont les propres paroles de Riccardo Muti, alors directeur musical dans ses meilleures années à La Scala, lors des représentations de son Trovatore révisé musicologiquement, en 2001, l'année fameuse du jubilé verdien.
Alors que le public, irrité par la suppression de l'aigu traditionnel (le contre-ut, ou le si aigu en cas d'abaissement de la tonalité pour les chanteurs) de l'air-tube Di quella pira, conspue Riccardo Muti, celui-ci se retourne depuis sa fosse et lance à la cantonnade : « Nous ne sommes pas au cirque ici ! ».

C'est en tout cas ainsi que la presse de l'époque l'a relaté.

[On peut peut-être préciser que ce Trouvère-là, dont les modifications, à l'exception de l'ut, se montraient peu spectaculaires, voire peu sensibles, était l'une des plus belles soirées connues avec cette partition : un très beau plateau, et surtout une direction qui révèle chez Verdi une poésie suspendue des atmosphères et surtout des couleurs qu'on ne pensait pas pouvoir y inventer !
C'était donc se montrer petit joueur, voire tout bêtement payé par les maffie locales, que de protester pour un petit aigu, que le chanteur (Salvatore Licitra) était tout à fait capable de produire avec aisance, et, surtout, qui produit un effet de suspension de l'action tout à fait bienvenu à ce moment. En effet, le sol n'est pas la tonique mais la dominante dans la tonalité de l'air (ut majeur), et, précisément, le rideau se baisse sur l'attente d'un combat dont on verra directement les conséquences à l'acte suivant.]

On a déjà dit notre sentiment sur le comportement de ces publics, voire gentiment ironisé sur la question, il n'est pas question d'y revenir.

Simplement, si nous ne sommes certainement pas au cirque sous Riccardo Muti, on peut parfois se demander si la Scala n'est pas un stade. Ici aussi, on en a apporté la preuve, et on en aurait de multiples autres occasions, mais pour le plaisir :


On entend les cris hystériques à la gloire de l'italie avant même le dernier couplet, scandés par les sifflets des autres claques (moins nombreuses) qui n'ont pas été payées. Vittorio Gui dont on entend pour l'occasion la voix bisse l'hymne en conséquence du délire général.
C'est d'un folklore assez étonnant, et qui sur une partie plus évocatrice que dramatique, a son charme - d'autant que ce n'est musicalement pas franchement passionnant. Et qu'on ne peut pas leur reprocher d'avoir brisé un rare moment de grâce.

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2. Un peu de domaine public

C'est donc tiré de la version de Nabucco de Giuseppe Verdi par Vittorio Gui, la plus ancienne intégrale enregistrée pour cette oeuvre (1949). Vous entendez le tempêtueux public napolitain, et surtout la direction d'un chef également wagnérien dont la précision des plans et la force démentielle de l'articulation laissait aisément sur place l'ensemble de ses contemporains dans ce répertoire (parce que contrairement à Toscanini, il connaissait aussi le legato lorsque nécessaire...).

Il n'y a d'ailleurs pas, à ma connaissance, d'intégrale plus électrique que celle-ci, où figurent Amalia Pini (Fenena), Silvana Tenti (Anna), Gino Sinimberghi (Ismaele), Luciano Neroni (Zaccaria), Igino Riccò (il Gran Sacerdote), Luciano della Pergola (Abdallo). Et bien sûr l'orchestre et les choeurs du San Carlo de Naples. Comme l'enregistrement est libre de droits, il a paru sous diverses étiquettes, dans des reports allant du supportable à l'abominable.

CSS vous en propose un bon report. Non pas que ce soit confortable, mais écoutable... et assurément enthousiasmant.

=> http://musicontempo.free.fr/nabucco_gui_callas_1949/
Le livret bilingue italien / espagnol est disponible sur Kareol, l'excellente et indispensable plateforme d'Eduardo Amalgro.

Gino Bechi (Nabucodonosor), bien que la voix soit encore modérément vibrée, correspond assez vocalement à la sensibilité contemporaine. Quelques excès vocaux, mais maîtrisés, tolérés par la tradition encore de nos jours, et le rôle s'y prête pour ne pas paraître uniquement belcantiste (ce que Nabucco n'est plus du tout). Une voix dense et robuste, assez rude mais non sans élégance. Un des Nabucco les plus convaincants de la discographie, en réalité. Peut-être même celui qui nous convaincrait le plus...

Maria Callas (Abigaille) est alors dans ses jeunes années, et ses moyens immenses et son (très relatif) embonpoint ne font pas, contrairement à la légende, une très grande différence avec ses prestations dix années plus tard. Les aigus les plus hauts sont déjà blancs et vibrés de manière forcée et douloureuse ; la voix est déjà tout aussi charismatique ; l'interprétation déjà tout autant engagée, totalement. Un de ses très grands rôles, elle excellait dans ces personnages négatifs grâce à son investissement terrifiant. Par ailleurs son Abigaille n'est absolument pas antipathique ni agressive.
Pour trouver plus fou, il faudra se pencher du côté d'Elena Souliotis avec Gavazzeni (avec Gardelli, c'est nettement plus sage), mais on reste, avec une lecture plus imprécatrice et moins altière, dans le même registre et vocal et dramatique.

Vittorio Gui, chef admirable dans l'intégrale (en italien) de Parsifal qu'il nous a laissée, ménage ici aussi quelques coupures (cabalette d'Abigaille sans reprise...), et surtout révèle un spectre rythmique d'une vigueur dansante sans nulle autre pareille. De la tragédie lyrique, ni plus ni moins, mais avec l'aspect vindicatif d'un Verdi endiablé. Les moyens de prise de son nous privent d'une partie du spectre sonore (on entend beaucoup les parties graves de l'orchestre), mais n'altèrent pas la force et la rigueur de cette lecture. Dire qu'elle est extraordinaire n'est certes pas excessif, et c'est là ce qui doit avant toute considération motiver l'écoute.

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Commentaires

1. Le mercredi 29 juillet 2009 à , par Guillaume

Amusant cette histoire.
Et je crois qu'on a le même pressage de Nabucco, le Membran (pochette verte)
J'ai beaucoup aimé ta discographie exhaustive d'Arabella. A quand cela pour d'autres opéras (Don Giovanni, Tosca, Elektra...etc) ?

Et encore merci pour cet extraordinaire blog.

G.

2. Le jeudi 30 juillet 2009 à , par DavidLeMarrec

Merci ! :-)
(Pourquoi n'indiques-tu pas le tien dans le formulaire ?)

J'ai justement Elektra qui est presque fini, l'Heure Espagnole en projet, et même encore plus ambitieux... Mais je ne force pas trop de ce côté-là, parce que je préfère mettre l'accent sur les oeuvres, et si on fait trop de discographie, on finit par les perdre de vue.

Et puis l'obsolescence d'une telle notule, vu l'abondance de nouvelles productions et les changements de goût personnel, est trop rapide pour que le nombre d'heures à la préparer soit rentable...

L'objet prioritaire de CSS, c'est vraiment ces regards décalés sur les oeuvres, des choses qu'on ne lit pas forcément ailleurs, comme ces parallèles détaillés entre l'original et l'opéra subséquent. Pour le reste, il faut attendre au fil de l'eau - mais tu auras noté que j'ai fini par ajouter (à contrecoeur) un chapitre 'discographie', donc tu peux ddéjà y retrouver ce qui est fait.

Pour Don Giovanni et Tosca, il n'y faut pas compter : champ beaucoup trop vaste (encore que pour Don Gio, j'en aie écouté une bonne majorité), puis on trouve facilement des versions satisfaisantes, ou originales et à son goût. Je suis plus intéressé par les discographies difficiles (Così fan tutte par exemple, pour réussir tous les rôles, l'orchestre plus l'équilibre entre tout ça et l'entrain général, avec de surcroît un peu d'atmosphère 'profonde'...), celles où sévissent les coupures (une bonne version non coupée d'Elektra, il faut s'accrocher), ou bien celles où le changement d'interprète change la nature même de la musique (Il Combattimento di Tancredi e Clorinda).

Donc pour ces deux-là, ce n'est pas prévu. :-( On peut en causer en revanche, en Tribune Libre... ou ailleurs où tu connais l'adresse.

3. Le jeudi 30 juillet 2009 à , par Guillaume

(Pourquoi n'indiques-tu pas le tien dans le formulaire ?)

=> Boh, il n'est pas trés montrable. Je ne l'actualise plus ces derniers temps, peut-être que ça reviendra... J'avais le projet de chroniquer tous les enregistrements studio de Callas, on verra...et si j'en ai marre, je ferais autre chose.

J'ai justement Elektra qui est presque fini

=> Ah, ça promet d'être intéressant.

Oui, Tosca/Don Giovanni je disais ça un peu au pif, parce que avec 103 et 91 versions, ce serait un travail hyper titanesque. Mais Cosi, oui, la discographie est difficile.

4. Le vendredi 31 juillet 2009 à , par DavidLeMarrec

Oui, Elektra est intéressante justement à cause des coupures qui demandent de faire un choix entre les versions en feu mais incomplètes et d'autres plus sages mais complètes. Dur.

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