Carnets sur sol

   Nouveautés disco & autres écoutes | INDEX (partiel) des notules | Agenda des concerts & comptes-rendus


Tout comprendre du vibrato : définition et catégories


Avec quantité d'exemples sonores pour tout saisir concrètement.

Le vibrato est un facteur déterminant dans l'appréhension de la voix chantée, puisque la tenue d'un son, contrairement à la voix parlée, entraîne la perception d'une oscillation. Il est pour beaucoup dans l'adhésion ou la répulsion à une voix (ou un style de chant). La même voix vibrée ou non vibrée peut être à proprement parler transfigurée.

[On vous passe l'hymne versifié au vibrato écrit dans notre folle jeunesse , où Mireille rime avec treille.]

Exemple :

[[]]
Wiegenlied D.498 de Schubert par Gundula Janowitz et Irwin Gage. Dans ses Schubert, Janowitz réduit volontairement le vibrato pour donner un aspect plus sec, plus populaire à la voix, comme la berceuse d'une femme du peuple (un brin sublimée tout de même). Elle perd du coup en générosité et bonne partie de sa beauté, mais c'est un choix assez logique et tout à fait pertinent sur le principe : le lied à cette date est encore connecté à un imaginaire de la chanson populaire.
[[]]
La même interprète avec Herbert von Karajan et le Philharmonique de Berlin dans la gravure légendaire des Vier Letzte Lieder de Richard Strauss (ici, Beim Schlafengehen). Ici, du fait de l'ampleur de l'orchestre, du lyrisme de la ligne, de la tessiture aérienne, Janowitz utilise à plein son vibrato très particulier.


--

Le vibrato est propre à une voix détendue. Il est dû au fait que l'appareil phonatoire a du jeu (en particulier les cordes vocales qui bougent), et n'est donc pas rigidement maintenu, vibre en harmonie avec le son émis. C'est donc plutôt un signe de bonne santé vocale. Un son ample et sain sera vibré, et tout l'instrument (le corps, donc) entrera en sympathie, en résonance avec le son produit.

Cependant, il existe deux paramètres fondamentaux pour comprendre le vibrato, avec des implications à la fois vocales et stylistiques.

--

1. Vitesse de battement

Le vibrato est une oscillation autour d'une note : le son va alternativement plus haut et plus bas que la note écrite. La répétition de cette note centrale se produit à distance plus ou moins rapprochée.

Vibrato rapide (la note centrale est souvent répétée) :

[[]]
Magdalena Kožená dans l'extrait le plus célèbre d'Ariodante de Haendel, le fameux Scherza infida. Ce n'est pas sa version discographique, mais un concert mémorable avec le Kammerorchester Basel (Orchestre de Chambre de Bâle) dirigé par Paul Goodwin. Sur les notes tenues, on entend nettement la répétition du son central, à une fréquence très rapprochée.


Vibrato lent (le mouvement est plus espacé, on peut compter le nombre de répétitions de la note centrale) :

[[]]
L'air de confiance patriotique de Koutouzov dans Guerre et Paix de Prokofiev, dans la version extrêmement coupée de Valery Gergiev au Met de New York. A cette date (2002), on perçoit très bien le vibrato de Samuel Ramey, et on pourrait compter, lors de l'émission d'un son, le nombre de fois que la vibration s'entend.


--

2. Amplitude des hauteurs

L'amplitude est le second paramètre toujours cité dans la littérature (même si cela me paraît insuffisant, ce sont tout de même les deux essentiels).
Il s'agit tout simplement de la distance parcourue par le vibrato autour de la note écrite. Ce peut parfois aller jusqu'à atteindre les notes adjacentes.

Vibrato de faible amplitude :

[[]]
Jeanette MacDonald dans... Meyerbeer ! Le page Urbain à la fin du premier acte des Huguenots : le récitatif Nobles seigneurs, salut ! et sa cavatine Une dame noble et sage. On connaît l'histoire extraordinaire de cette chanteuse de revue qui, repérée par Lubitsch, va se produire dans son premier parlant avec Maurice Chevalier, et finir par chanter les héroïnes de Gounod (Marguerite et Juliette) à travers toute l'Amérique. Ici, la bande son du film Maytime de Robert Z. Leonard (1937).
Dans ses films, elle alterne avec une rare inspiration chansons de cabaret et performances opératiques. J'avoue ne pas avoir entendu beaucoup mieux que sa Marguerite en particulier, avec un excellent français et une expression délicate et fine que peu de 'concurrentes' ont ainsi maîtrisé. Car elle a hérité de ses expériences de cabaret une forme d'expression directe, qui ne se préoccupe pas que de la qualité du legato, Dieu merci.
Son Urbain est moins célèbre, c'est pourquoi on l'a privilégié même si la vocalisation est imparfaite. Le petit retard au début de la cavatine est demandé par le réalisateur, elle aperçoit son amant dans la salle.
On entend nettement sur les notes tenues que la voix ne parcourt que des zones très rapproches du son de départ, que la vibration se fait de façon très adjacente au son (qui reste parfois fixe), comme une surface aquatique liquide qu'on effleure.


Vibrato de grande amplitude :

[[]]
Kristine Ciesinski à la fin du premier acte des Gezeichneten de Franz Schreker (Metzmacher 2007). Ici, le vibrato parcourt un bon demi-ton, on pourrait écrire plusieurs notes, ce n'est pas seulement une note qui se déforme, on parcourt vraiment une grande distance. Dans son cas, ce n'est pas beau, mais c'est souvent le cas avec les 'grands' vibratos.


--

3. Régularité

La plupart des vibratos sont réguliers, mais d'autres sont plus anarchiques en apparence, vont et viennent à leur guise. Cela s'entend particulièrement pour des voix d'une époque assez ancienne.

[[]]
Dans Lohengrin de Wagner, Victoria de los Ángeles chante Einsam in trüben Tagen, et l'on remarquera aisément que les vibrations de la voix reviennent d'une façon irrégulière (ou plutôt avec une régularité qui n'est pas symétrique). C'est typique d'une époque depuis longtemps révolue, dont on peut la considérer comme la dernière représentante.


--

4. Caractère audible du vibrato

La plupart des voix vibrent en réalité, mais dans certaines, il peut être très audible et dans d'autres très discrets. Ce n'est pas forcément lié aux paramètres précédents.

[[]]
Lucia Popp, avec un vibrato très équilibré (légèrement rapide peut-être, mais ni ample ni réduit), pourrait être un symbole du vibrato (avec Barbara Hendricks par exemple) : à peu près toutes ses notes sont vibrées, et elle a besoin de cela pour laisser son timbre d'épanouir (sans acidité). Il est en tout cas très audible dans sa voix, comme une sorte de grelot.
Ici, la cavatine d'entrée de la Comtesse Almaviva dans Le Nozze di Figaro de Mozart, dans la très belle version de Marriner (malgré une direction un peu molle), récemment rééditée de Philips chez Decca (la licence concédée par Philips expire ces jours-ci et Universal doit tout faire reparaître sous son étiquette propre).


--

5. Autres caractéristiques

Il existe aussi des vibratos dont la consistance s'apparente au trille, ou qui peuvent volontairement le remplacer :

[[]]
Anna-Maria Panzarella en Erinice dans le ''Zoroastre'' de Rameau (version Christie, on entend Nathan Berg en Abramane). On ne parvient pas toujours à décider s'il s'agit d'ornementations (non écrites) ou de l'effet d'un vibrato rapide (et - relativement - ample).

On pourrait aussi créer d'autres catégories, comme la capacité de moduler le vibrato : on pourrait en effet distinguer le vibrato stylistique qu'on adopte selon le répertoire d'un soir, le vibrato structurel qui fait 'fonctionner' telle ou telle voix, et le vibrato maladif, par vieillesse ou par difficulté technique. Dans ce dernier cas, il faudrait distinguer le vibratello qui est dû à une surpression du grand vibrato 'sinusoïdal' qui apparaît sur les voix de grand formal et se développe désagréablement avec l'âge et la fatigue vocale.

La littérature phoniatrique doit en fournir quantité d'autres. Nous, nous nous en arrêterons là, les trois ou quatre critères différents que nous avons fournis permettent déjà d'avoir une idée assez 'opérante' de ce qui se passe dans la question du vibrato, du point de vue artistique sinon technique.

--

6. Problèmes de vocabulaire

Le vibrato souffre peut-être d'incompréhension avant tout à cause d'un vocabulaire très flou.

Le mot 'fréquence' est ambigu, parce qu'il peut recouvrir aussi bien la vitesse de battement que l'amplitude de la hauteur parcourue (la 'fréquence' étant aussi le mot pour désigner le nombre de battements d'un son par minute, ce qui détermine sa hauteur), et on l'évitera pour cette raison. Car le problème réside grandement dans des questions de vocabulaire flou. On en propose un choix, mais il est évident que personne n'est tenu de la respecter, c'est simplement pour clarifier et essayer de pousser dans le sens d'une terminologie un peu rigoureuse et claire.

De la même façon, on parle de vibrato 'large' aussi bien pour un vibrato lent que pour un vibrato de grande amplitude. 'Serré' est un peu plus clair : c'est à la fois un vibrato rapide et de faible amplitude ; on parle aussi de 'vibratello' lorsqu'il est très rapide, de façon assez péjorative, pour indiquer que la voix semble trembler (ce que les critiques appellent parfois et souvent à tort une voix trémulante).

On est prudent sur le sujet parce qu'il existe des vibratos rapides de grande amplitude :

[[]]
Gabriel Sadé en 2007 dans les Gezeichneten de Franz Schreker ; le chanteur est toujours impliqué et intelligent, mais la fréquentation de rôles exigeants a abîmé la voix. Dans l'aigu ''forte'', on peut ainsi entendre ce qu'on peut appeller avec une certaine malice discourtoise le ''syndrome Tarzan'', une expression qui a cependant le mérite d'être immédiatement parlante : un vibrato rapide mais de très large amplitude. J'aime beaucoup son Alviano Salvago quoi qu'il en soit, même à cette date ; le timbre n'est pas laid et l'interprète très concerné.


L'inverse est moins facile à trouver (des vibratos lents avec une faible amplitude), et pour tout dire je n'en ai pas d'exemple à l'esprit.
Quoi qu'il en soit, en règle générale, la rapidité du vibrato et son amplitude vont de pair, d'où les confusions fréquentes dans le vocabulaire.

--

7. Implications morales

L'absence de vibrato (voix 'droite', voix 'blanche') est souvent considérée comme négative en chant classique (sauf en baroque), alors qu'elle nécessite une plus grande justesse des attaques pour tomber nettement sur la note. Tout simplement parce que le vibrato est le résultat naturel d'une voix bien placée et détendue (l'ensemble des mécanismes du larynx ont un peu de jeu et d'élasticité).

Le vibrato de grande amplitude est très mal vu : il est associé au vieillissement dans les répertoires les plus prestigieux et les plus lourds (Verdi / Wagner pour faire vite) ; certains chanteurs en effet en perdent le contrôle avec les progrès de la fatigue vocale et de l'âge. Il affecte beaucoup la justesse de la note et crée un son de sirène d'incendie (sinusoïdal) assez désagréable. Il mange aussi le texte, la ligne mélodique...
Pour preuve, on a immédiatement pensé à des voix laides pour l'illustrer de façon claire, ce qui n'est pas le cas de nos autres extraits.

Le vibrato très rapide (et de faible amplitude), ou vibratello, est souvent moqué, mais dérange moins. Finalement, on en rit, mais on ne le blâme pas tant que cela, parce qu'il n'affecte pas la justesse ; il a juste un côté désuet - bien que beaucoup de voix actuelles en disposent. Une telle voix, chez un jeune chanteur, peut aussi être le signe d'une pression subglottique excessive.

--

8. Implications stylistiques

La quantité et la qualité du vibrato sont étroitement liées au répertoire abordé.

  • Pour la musique ancienne (jusqu'à la première moitié du XVIIe siècle), il est prohibé. On chante avec des voix 'droites', pour assurer la justesse parfaite dans les polyphonies. Les lignes simples et courtes de ces oeuvres, avec de petits ambitus, n'ont pas besoin d'alourdissement.
  • Pour la musique baroque, il est utilisé, mais de façon parcimonieuse. Il sert uniquement à des fins expressives.
  • À partir du XIXe siècle, il est davantage utilisé à des fins expressives ou même pour servir la puissance, mais connaît des allers et retours assez nombreux jusqu'au début du XXe siècle – ce n'est qu'à partir des années 30-40 qu'il devient une norme de plus en plus incontournable du chant lyrique, sans retour.
  • À partir des années 1970, néanmoins, le renouveau du répertoire baroque et les recherches musicologiques vont conduire à réhabiliter le chant sans vibrato – jusqu'à inspirer très audiblement, aujourd'hui, les chanteurs de lieder par exemple. Les voix vibrées (et très vibrées) demeurent pourtant très nettement majoritaires, mais désormais certains artistent osent régulièrement, miroir inversé des temps passés, le non-vibrato comme un ornement !


Il est bien sûr question des pratiques instrumentales d'aujourd'hui, pas de chercher l'authenticité (et encore moins la légitimité) de ces postures, ce qui serait un travail de bien plus vaste ampleur qu'un résumé de trois lignes.

Plus le répertoire est lourd, plus l'orchestre est vaste, plus les vibratos deviennent importants, audibles, de grande amplitude (et généralement plus lents). Tout simplement parce qu'il faut utiliser la capacité maximale de résonance de l'instrument pour pouvoir tenir des tessitures acrobatiques et rivaliser avec des puissances d'orchestre déchaîné.

La musique contemporaine, dans son souci un peu intrusif de contrôler tous les paramètres d'interprétation, a réintroduit certaines obligations d'interrompre le vibrato.

--

9. Postérité instrumentale

Le vibrato chez les instruments à cordes ou à vents à le même rôle (rendre sonore, expressif, masquer les errances de justesse), et doit beaucoup à l'imitation de la voix humaine bien évidemment. Désir qui s'est parfois renversé, certains chanteurs pouvant rêver d'obtenir un timbre violoncellistique.

--

--

Rien qu'avec les deux premiers chapitres de cette description (et peut-être aussi le sixième), vous devriez désormais être en mesure de braver avec constance toutes les questions épineuses de vibrato.

Une bonne journée et une bonne semaine à vous !


--

Autres notules

Index classé (partiel) de Carnets sur sol.

--

Trackbacks

Aucun rétrolien.

Pour proposer un rétrolien sur ce billet : http://operacritiques.free.fr/css/tb.php?id=1426

Commentaires

1. Le mardi 8 décembre 2009 à , par lou :: site

Parfaitement clair pour moi. Un plaisir de te lire.
Et puis, les illustrations musicales, notamment Jeanette MacDonald, sont à ma portée
A ranger avec les leçons sur les voix.

2. Le mardi 8 décembre 2009 à , par DavidLeMarrec :: site

Oui, pas encore rangé, mais les autres sont .

Je suis bien content que ce soit lisible, j'ai essayé de tout prendre du début. Et j'ai passé pas mal de temps à le préparer.

3. Le mercredi 9 décembre 2009 à , par donescamillo

Bonjour
Site très intéressant que je découvre cette nuit, et article proprement "encyclopédique" sur le vibrato. Il ya de quoi avoir l'embarras du choix lorsqu'on est chanteur amateur. Je privilégie en général le vibrato lent (mais pas trop..)plus propre aux voix basses, tels Juha Uusitalo (dans Salomé). Il m'est tout simplement le plus agréable à l'oreille. Mais cela dépend aussi du ton du morceau.

4. Le mercredi 9 décembre 2009 à , par DavidLeMarrec :: site

Escamillo, je connais votre nom : soyez le bienvenu ! Et vraiment, camarade, vous pouvez rester.

Je suis ravi si cet article peut être utile, bien évidemment.

Effectivement, il existe beaucoup de choix lorsqu'on est chanteur amateur, et je regrette que les professeurs de chant ne sachent pas, dans la plupart des cas que j'ai pu observer ou avoir écho, proposer un éventail de choix pour construire une voix (ça existe cependant). Du coup, on se retrouve souvent avec une approche relativement standardisée, destinée à construire des voix propres aux grandes scènes (lourdes, avec beaucoup de métal, même pour les formats légers), et pas forcément belles ou souples, pas forcément adaptées à la pratique amateur non plus.

Cela dit, si vous êtes capable de moduler le vibrato dans votre apprentissage, c'est que vous en êtes à un stade très avancé !

Concernant (l'excellent) Uusitalo, je ne trouve pas vraiment le vibrato lent, et il peut être plutôt discret, d'ailleurs. (Ou au contraire vilainement sonore.) C'est vraiment une valeur moyenne, et il me semble qu'il est plus ou moins rapproché selon les moments. Selon les voyelles surtout : les voyelles très fermées ont un vibrato rapproché, mais les voyelles ouvertes ont un vibrato lent.
Selon les soirées aussi : si on prend son Jokhanaan du Met, le vibrato est vraiment lent, ample et très audible (pas beau), alors que son Pizarro de Valence (pas la même tessiture non plus !) fait au contraire entendre un vibrato discret et parfois presque 'serré'.
On se heurte là à la limite de la notule ci-dessus : je n'ai pas donné de valeur objective (chiffrée) pour la rapidité et l'amplitude, ce qui peut donner lieu à débat.

Personnellement, j'ai beaucoup plus de sympathie pour les vibratos 'serrés', mais ça dépend du répertoire évidemment. Vous avez raison de préciser que le vibrato large est beaucoup plus supportable dans les voix graves. Et les vibratos serrés y sont bien plus rares.

5. Le dimanche 10 février 2013 à , par Pierre Guillard

J'ai beaucoup appris. Merci !

6. Le dimanche 10 février 2013 à , par David Le Marrec

Vous m'en voyez ravi. Merci d'avoir pris le temps de le dire !

7. Le vendredi 23 août 2013 à , par vahn :: site

Merci pour cette page sur le vibrato et pour les illustrations sonores, c'est limpide.

8. Le dimanche 2 août 2015 à , par Euryanthe

Je suis en train de travailler sur le vibrato pour un la rédaction de mon master de chant, et votre article m'intéresse beaucoup.

Je cherche également une explication claire du mécanisme physiologique du vibrato (la description de ce "jeu" entre les différents organes phonatoires), et ai beaucoup de mal à trouver une littérature scientifique à ce sujet.

Avez-vous des conseils à me donner ?

Cordialement !

9. Le dimanche 2 août 2015 à , par David Le Marrec

Bonjour Euryanthe !

Très beau sujet effectivement. Comme il y a plusieurs paramètres dans le vibrato, il est difficile d'isoler une composante physiologique (l'amplitude, ce sont les cordes, mais pour ce qui est de l'occultation périodique, ça tient plutôt des conduits pré-buccaux.

Le problème est que la littérature technique, en matière de chant lyrique, est très peu réaliste sur le plan physiologique, et continue de reproduire des schémas (qui, certes, ont empiriquement fait leurs preuves par le passé) et des présupposés qui ne sont pas toujours exacts, sans parler de l'imprécision terminologique (ou des vocables comme « voix de tête », qui peuvent signifier plein de choses contradictoires).

Je crois que le mieux est de passer par les nouveaux théoriciens (beaucoup plus impliqués dans l'étude des processus physiologiques) du chant généraliste, pas du tout spécialisés dans le lyrique, mais qui décrivent plus précisément les phénomènes. Je n'ai pas rencontré ce degré de détail chez Cathrine Sadolin (son ouvrage, Complete Vocal Technique, mêle le physiologique et l'acoustique, de façon pas toujours claire), mais en fouinant dans les articles isolés des successeurs de Jo Estill (Jeremy Fischer, Allan Wright, Donna Soto-Morettini…), il doit y avoir des choses, notamment du côté de la « Technique du Chanteur Moderne » (pas encore d'ouvrages disponibles) qui est très prodigue en détails concrets, et s'ingénie à sérier les effets de chaque geste vocal.
Dans cette même perspective, Singing and the Actor de Gillian Keyes (que je n'ai pas encore lu) fait paraît-il autorité, mais je ne peux pas attester de son niveau de détail sur les processus physiques.

Ce sont en tout cas les professeurs de ces écoles qui, jusqu'ici, m'ont paru donner les réponses les moins contestables sur le plan théorique, en ce qui concerne la description des phénomènes vocaux. Ce peut être une piste à creuser si vous ne trouvez rien de valable dans la littérature lyrique ou biologique.

Désolé de ne pas avoir mieux à vous proposer…

10. Le lundi 3 août 2015 à , par Euryanthe

Je vous remercie infiniment de votre patiente réponse ! Vous avez l'air d'être une ressource de connaissance/bibliographie incroyable !! Et c'est rare, bien que je croise des personnes très engagées dans le métier...

Je n'ai pas trouvé exactement sur le site qui étaient les rédacteurs (vous en particulier !)... car je serais très intéressée par une interview de vous si par chance vous aviez une heure à me consacrer... Je suis entre Paris, Genève et la Bourgogne, et assez mobile au fil des concerts donnés ici et là au long de l'année... ou par téléphone ? J'espère ne pas être inconvenante par cette demande... Surtout dans un fil public... Mais je ne sais comment vous joindre en message privé. (je me présenterais alors volontiers si vous souhaitez en savoir plus sur mon parcours et mon sujet)

Au plaisir de vous lire...

11. Le lundi 3 août 2015 à , par David Le Marrec

Bonjour Euryanthe,

C'est un plaisir si j'ai pu vous aider. Pour contacter les rédacteurs, c'est simple, sauf mention contraire c'est moi. Mon courriel est présent dans la colonne de gauche : davidlemarrec chez online.fr.

Je serai volontiers disponible pour un entretien à Paris, une fois précisé toutefois que je ne suis absolument pas un institutionnel, donc pas une source sérieuse que vous pourriez citer en tant que telle. Mais ce sera avec plaisir si vous pensez que ce peut vous être utile.

12. Le mardi 30 avril 2019 à , par jean-jacques simon

Très éclairant et instructif. Je reconnais n'avoir cerné la question qu'à tâtons, ne me fondant que sur l'expérience. Tout juste ai-je ressenti des "vibratos" agréables et même beaux, d'autres insupportables ne "tenant pas la note". Vous me persuadez lorsque vous évoquez l'usure de la voix, liée à l'âge, mais aussi à un répertoire à haut risque : Wagner, Strauss,...

13. Le mardi 30 avril 2019 à , par DavidLeMarrec

Oui, les plus beaux instruments peuvent se dérégler s'ils sont soumis à rude épreuve. Quand on chante 70 dates par an, des rôles longs, écrits d'une façon non compatible avec une émission saine (grands sauts d'intervalle en particulier, comme Wagner), où il faut rivaliser avec un orchestre dans de grandes salles, et le faire alors qu'on a du décalage horaire, / de la clim' dans les trains et avions, ou tout simplement un petit rhume, on force vite sur l'instrument.

Les voix des chanteurs baroques durent beaucoup plus longtemps, vu les ambitus raisonnables, les rôles moins longs, les orchestres moins puissants, les salles plus petites, les mélodies plus conjointes, que les wagnériens, clairement.

Ensuite il y a aussi un phénomène purement génétique : certains chanteurs qui ne se ménagent pas vieillissent très bien (Domingo !) tandis que d'autres très prudents se fanent incompréhensiblement (particulièrement violent chez les femmes lors des bouleversements hormonaux de milieu de vie, il faut quelquefois réapprendre à chanter tant les réponses du corps évoluent !).

14. Le dimanche 14 février 2021 à , par David

Mince, point de lecteur opérant ici... dommage j'imagine que les sons devaient bien illustrer le propos.

15. Le lundi 15 février 2021 à , par DavidLeMarrec

Je vais tâcher de le mettre à jour aussi !

16. Le vendredi 19 février 2021 à , par DavidLeMarrec

C'est chose faite !

17. Le dimanche 21 février 2021 à , par David

Merci beaucoup :)

18. Le mardi 23 février 2021 à , par Wranitzky

Encore mieux avec les extraits sonores!
Très bonne analyse, comme toujours. Difficile de distinguer les différences dans l'extrait de cette merveilleuse de Los Angeles.
En relisant, je note que le vibrato est surtout utilisé dès le 19ème, période où les rôles demandent de nouvelles exigences vocales. Alors peut-être que le vibrato est physiologiquement nécessaire pour chanter avec une pression plus forte et se faire entendre dans de grandes salles... Serait-il possible de chanter Wagner sans vibrato avec les mêmes qualités sonores ?

Un vibrato à battements lents avec amplitude "normale" : Les extrêmes-aigus de Maria Callas dans les enregistrements tardifs. Personnellement, même si ils sont considérés comme un défaut, ils ne m'ont jamais dérangé et je peux même dire que je les aime bien.

Aussi, il existe dans le monde des vibratos de "formats" différents (ex : le vibrato utilisé dans l'opera de Pékin). On peut se demander pourquoi en occident, on utilise ce format de vibrato et pas un autre ?

19. Le lundi 1 mars 2021 à , par DavidLeMarrec

Bienvenue, Paul ou Antoine !

Merci pour ces gentils mots !

Chez Los Ángeles, pourtant (et ici en particulier), l'intervalle de durée entre chaque battement diffère, au sein de la même note. C'est assez troublant, pas très fréquent, mais ça se rencontre un peu plus souvent chez les chanteuses pré-années 40.

Le larynx bas, la « couverture », l'émission de poitrine étendue au delà du passage chez les hommes, tout cela participe déjà d'un changement de paradigme – on pouvait (devait ?) chanter Monteverdi larynx haut, peut-être (hypothèse gratuite de ma part, je n'ai pas étudié la question) davantage proche des émissions qui nous sont parvenues par le folklore ; en tout cas sans lien avec la technique XIXe (revue par le XXe siècle) à laquelle on forme aujourd'hui les chanteurs lyriques, spécialistes du baroque inclus.
Le vibrato a son rôle aussi à jouer, il permet davantage de détente de l'instrument et de déploiement puissant du son qu'une émission « droite ». Effectivement, il serait difficile de chanter Tristan (tout en restant audible) sans vibrer. Le fait de quitter les appartements d'aristocrates ou les églises pour les vastes opéras a sans doute eu sa part en effet.

Concernant Callas, je trouve aussi et surtout l'amplitude tonale assez large (typiquement dans son fameux contre-mi bémol d'Aida), à moins que ce ne soit le changement de couleur timbrale… l'alternance entre les deux hauteurs / couleurs / intensités dynamiques est en tout cas très frappante.

La technique d'émission du Kunqu pékinois est très différente (très nasale, utilisant beaucoup le mécanisme II / léger / la voix de tête), ce qui constitue déjà une première piste : l'utilisation culturelle de cet élément, son lien aussi avec la langue qu'on chante. Par ailleurs, le vibrato y est utilisé de façon ornementale, donc davantage conscient et contrôlé que le vibrato structurel des larges voix verdiennes ou wagnériennes. Ce ne sont que des pistes, sans doute partielles.

Merci pour ces réactions très stimulantes !

20. Le mardi 2 mars 2021 à , par Wranitzky

Bonjour,
Merci pour vos réponses, c'est ni Paul ni Antoine... Seul le contenu du commentaire importe.

Dans l'opéra de Pékin, ce que j’appelais vibrato (que vous définissez comme de l'ornement) est le procédé systématiquement utilisé dès que la longueur de la même note chantée le permet (donc comme le vibrato d'opéra en occident). Mais mécaniquement, il s'agit surement d'un trille à battements lents.

Dans la musique classique arabe, Oum Kalthoum (qui chantait dans les mêmes conditions qu'un chanteur d'opéra-occidental-repertoire-19eme) utilise sur la même note-chantée-tenue un vibrato identique à celui de l'occident : ce qui tend à penser par cet exemple issu d'une autre culture, qu'il y a bien qu'un seul mécanisme de vibrato naturel identique chez chacun.

Je contredis mon 1er commentaire, mais à méditer...

sur l'amplitude:
je serais tenté d'affirmer que le vibrato "naturellement inné" (et signe de bonne santé vocale) ne dépasse pas la distance du quart de ton de la note écrite (ou même moins). Si il le dépasse, c'est un trille. En revanche le fait qu'on trouve un vibrato avec écart trop important "moche" est à mon avis surtout une question d'habitude (l'exemple chinois me fait dire ça).
;)

21. Le mercredi 3 mars 2021 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Wranitzky,

Merci pour vos réponses, c'est ni Paul ni Antoine... Seul le contenu du commentaire importe.

Juste une petite plaisanterie sur le (beau) choix de votre pseudo (Pavel ou Antonín ?), rien de plus.


Dans l'opéra de Pékin, ce que j’appelais vibrato (que vous définissez comme de l'ornement) est le procédé systématiquement utilisé dès que la longueur de la même note chantée le permet (donc comme le vibrato d'opéra en occident). Mais mécaniquement, il s'agit surement d'un trille à battements lents.

Je n'ai pas l'impression que ce soit un trille (au moins autant un d'intensité que de hauteur, il me semble). Je le déclarais ornemental parce que les interprètes en maîtrisent l'usage, ce n'est pas consubstantiel à la voix comme peut l'être le vibrato chez les chanteurs spécialistes de Verdi ou Wagner.


Dans la musique classique arabe, Oum Kalthoum (qui chantait dans les mêmes conditions qu'un chanteur d'opéra-occidental-repertoire-19eme) utilise sur la même note-chantée-tenue un vibrato identique à celui de l'occident : ce qui tend à penser par cet exemple issu d'une autre culture, qu'il y a bien qu'un seul mécanisme de vibrato naturel identique chez chacun.

Il y a beaucoup de natures de vibrato, je crois que les exemples ci-dessus le montrent. Il peut prioritairement affecter l'intensité (typiquement le ribattuto de Bartoli), le timbre (Popp), la hauteur (G. Jones…). Et il peut être contrôlé ; les études récentes en phonologie le montrent assez bien. L'enseigner comme automatique est sans doute une erreur méthodologique importante, induisant par la suite des carences techniques.

De ce fait :

je serais tenté d'affirmer que le vibrato "naturellement inné" (et signe de bonne santé vocale)

je ne crois pas qu'il y ait un vibrato naturel / inné. Bien sûr, le vibrato harmonieux est un signe de bonne santé vocale, mais tout cela se maîtrise et se travaille.

ne dépasse pas la distance du quart de ton de la note écrite (ou même moins). Si il le dépasse, c'est un trille.

Cette définition poserait des problèmes, notamment pour les vibratos lents avec grande amplitude (G. Jones, G. Sadé) qui ne sont en rien des trilles. À mon sens, la distinction tient surtout dans la destination du geste : le trille est un ornement délibéré, une figure musicale, là où le vibrato s'approche plutôt de la texture / de la couleur timbrale. 

22. Le dimanche 14 mars 2021 à , par Wranitzky

Bonjour,

Sur la destination du geste, je suis d'accord avec vous, mais d'un point de vu purement sonore, je serais curieux d'entendre comment un chanteur avec un vibrato d'amplitude "demi-ton" émettrait un trille "demi-ton". Je me demande si on verrait la différence...
Gwyneth Jones dans les enregistrements les plus vieux qu'on a d'elle n'avait pas ce vibrato d'amplitude élargi. Il semble s'être élargi au fil du temps.
On entend souvent ce type de vibrato chez les chanteurs aux rôles les plus éprouvants (Verdi, Wagner, Strauss...), ce qui peut laisser supposer qu'il est signe d'usure (et non une marque naturel).

merci

23. Le mercredi 17 mars 2021 à , par DavidLeMarrec

Bonjour !

Ça existe déjà à rebours : beaucoup de chanteurs font plutôt du vibrato accentué lorsqu'ils rencontrent des trilles écrits. (Mais c'est plutôt qu'ils ne font pas réellement le ton ou le demi-ton et le remplacent par des variations régulières – sauf Los Ángeles ^^ – de timbre et/ou d'intensité.)

Un vibrato réellement au demi-ton, ce doit être rare. (Par rapport à un trille, il y aurait un glissando permanent entre les deux notes.)

Oui, Gwyneth Jones a eu un accident (toute fin des années soixante, de mémoire) qui a affecté assez brutalement son vibrato – ses fans (et elle-même, je crois) expliquent que c'en est la cause, alors qu'on l'entend distinctement auparavant, mais il semble que ça ait durablement affecté la voix de ce côté (et il est vrai que le vibrato ne s'est ensuite pas tant accentué entre la fin des années 70 le début des années 90). On n'est bien sûr pas au stade du demi-ton, mais c'est sur un intervalle assez considérable en effet.

« On entend souvent ce type de vibrato chez les chanteurs aux rôles les plus éprouvants (Verdi, Wagner, Strauss...), ce qui peut laisser supposer qu'il est signe d'usure (et non une marque naturel). »

Oui, c'est clairement un dérèglement de l'instrument. Le vibrato donne de la souplesse à l'instrument (au lieu qu'il soit statique), ce qui permet de chanter plus fort des rôles avec de gros orchestres, mais il est censé être ajouté après la formation du son plutôt que de lui préexister, dans l'idéal un chanteur doit le laisser s'épanouir sans le forcer, mais aussi le maîtriser – les meilleurs techniciens chantent magnifiquement aussi sans vibrato (Peter Mattei est un maître de la chose, par exemple).

Dans les voix très éprouvées par les rôles lourds, on observe en général, en particulier chez les femmes, soit un assèchement (les aigus deviennent de plus en plus difficiles et criés), soit une exagération du vibrato (ces voix durent souvent davantage, mais nos oreilles ne sont pas toujours certaines de s'en réjouir). Il arrive que les deux coexistent (Nadine Secunde à la fin des années 90), ce qui n'est pas toujours plus mal (les paramètre s'équilibrent). Bonne soirée.

24. Le samedi 20 mars 2021 à , par Wranitzky

Excellente réponse! Merci

Parfaitement d'accord avec vous concernant beaucoup de trilles que j'entends qui ne sont pas de véritables trilles (bien que je ne connaisse pas celui de Los Angeles, Sutherland en possède un si spectaculaire qu'il semble irréel par moment...)

25. Le dimanche 21 mars 2021 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Wranitzky,

Le trille est vraiment chose difficile… Pour en faire un parfait et pas un vibratello un peu vague sur la note, il faut vraiment avoir un gosier flexible pour alterner sur les pôles de l'intervalle de seconde majeure ou mineure à la vitesse requise ! Comme c'est suprêmement difficile (pas forcément accessible à toutes les voix, et en tout cas pas à toutes les techniques), pas extraordinairement audible dans le flux musical (et encore moins dans les grandes salles XIXe-XXe ?), et que ça ne constitue pas le cœur battant des œuvres, c'est un aspect qui est souvent passé par pertes et profits. L'urgence est en général d'améliorer la vocalisation des coloratures, ce qui n'est déjà pas une mince affaire – si l'on est un peu maximaliste sur la propreté des attaques individuelles des notes, on peut rejeter la quasi-totalité des interprétations, même des œuvres les plus courues… une femme n'étant de toute évidence pas un hautbois – même si leur complexité commune nous fait parfois de même rougir et souffler.

Sutherland est bien à l'aise sur le sujet, sans doute aidée par son choix de n'émettre qu'une seule voyelle (indéfinie) et de mettre au second plan la plupart des consonnes. Pour moi l'équilibre d'arrivée est très problématique, mais en individualisant les voyelles, l'agilité devient très difficile. Tout est affaire d'équilibre (impossible) en matière de chant, il faut toujours rogner sur un paramètre pour en gagner un autre. Les plus grands parviennent à rendre ces choix inaudibles, mais il n'est est pas un seul, je crois, qu'on ne puisse au bout du compte facilement prendre en défaut sur un aspect technique un peu plus rare dans son répertoire (que valaient les trilles de Thill ?).

Bon dimanche.

Ajouter un commentaire

Le code HTML dans le commentaire sera affiché comme du texte.
Vous pouvez en revanche employer la syntaxe BBcode.

.
David Le Marrec

Bienvenue !

Cet aimable bac
à sable accueille
divers badinages :
opéra, lied,
théâtres & musiques
interlopes,
questions de langue
ou de voix...
en discrètes notules,
parfois constituées
en séries.

Beaucoup de requêtes de moteur de recherche aboutissent ici à propos de questions pas encore traitées. N'hésitez pas à réclamer.



Invitations à lire :

1 => L'italianisme dans la France baroque
2 => Le livre et la Toile, l'aventure de deux hiérarchies
3 => Leçons des Morts & Leçons de Ténèbres
4 => Arabelle et Didon
5 => Woyzeck le Chourineur
6 => Nasal ou engorgé ?
7 => Voix de poitrine, de tête & mixte
8 => Les trois vertus cardinales de la mise en scène
9 => Feuilleton sériel




Recueil de notes :
Diaire sur sol


Musique, domaine public

Les astuces de CSS

Répertoire des contributions (index)


Mentions légales

Tribune libre

Contact

Liens


Chapitres

Archives

Calendrier

« décembre 2009 »
lunmarmerjeuvensamdim
123456
78910111213
14151617181920
21222324252627
28293031