Carnets sur sol

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jeudi 28 décembre 2006

Charles TOURNEMIRE


1870 (Bordeaux) – 1939 (Arcachon)


Charles Tournemire est surtout connu pour sa musique pour orgue, et pourtant, il a réellement écrit, et dans un volume a peu près égal, pour tous les genres. [mode biographique on] Contemporain de Louis Vierne et de Guillaume Lekeu, il a été l’élève de César Franck et a succédé comme organiste a Gabriel Pierné. [/mode biographique]


1. Musique pour orgue

L’œuvre pour orgue est en effet écrasante, et a pour mérite non négligeable, dans le recueil L’Orgue Mystique, de proposer la musique des 51 messes de la liturgie catholique.

Ces œuvres ont un parfum mystérieux, mues par quelque force intérieure, regorgeant de surprises, de petites voix incidentes qui apparaissent et disparaissent. Véritablement de la belle musique.

Cette œuvre a été enregistrée en nombre, et je recommande l’intégrale de Georges Delvallée (label Accord, 10 disques à tarif honnête), qui fait par ailleurs référence, ou les anthologies du même qu’on doit trouver.



2. Musique de chambre (piano seul, petits ensembles)

Beacoup de pièces pour piano, des pièces caractéristiques aux noms évocateurs, des feuillets d’album.
De la musique de chambre où, à part « Pour une épigramme de Théocrite » (trois flûtes, deux clarinettes et harpe), les effectifs sont tout à fait traditionnels.

La musique pour piano seul (peut-être d’un intérêt limité), n’a à ma connaissance guère été enregistrée. Impossible de l’affirmer avec certitude, une pièce est si vite glissée dans un programme, et je pense bien que cela doit exister, mais je n’ai jamais pu mettre repérer de musique de chambre de Tournemire (piano solo compris), contrairement à Franck ou Vierne, en dehors du disque INA-Mémoire vive, épuisé depuis longtemps.




3. Musique vocale (hors symphonies)

De nombreuses mélodies un peu pittoresques, beaucoup de Samain (l'auteur de Polyphème, repris et coupé pour façonner l’opéra de Jean Cras) et de Verlaine.

Aussi l’étrange Fresque du Saint Graal pour orchestre et chœur de femmes invisible. Plusieurs opéras : Le Sang de la Sirène, Nittetis, Les Dieux sont morts, Trilogie mi-orchestrale Faust/Don Quichotte/Saint François d’Assise (vers l’Idéal, naturellement), La Légende de Tristan.

Il y a bien sûr la partie plus franchement religieuse : un Pater noster dédié à Widor, la mise en musique des Psaumes LVII et XLVI, une Apocalypse de saint Jean (triologie sacrée en trois partie), La Douloureuse Passion du Christ (oratorio pour chœur, sept coryphées, grand orgue et orchestre), Il Polverello di Assisi (« Le petit pauvre d’Assise », cinq épisodes lyriques en sept tableaux), sans parler de sa Sixième Symphonie sur laquelle je m’empresse de revenir plus loin.

En dehors de la mélodie « Sagesse » Op.34 sur texte de Verlaine (par Bernard Plantey et Henriette Puig-Roget, disque épuisé INA-Mémoire Vive), aucune de ces œuvres n’a jamais été enregistrée.


4. Musique symphonique

Quelques poèmes symphonies en dehors des huit symphonies qui sont elles aussi mal connues. 1ère « Romantique », 2e « Ouessant », 3e « Moscou », 5e « De la Montagne », 7e « Les Danses de la Vie », 8e « Le Triomphe de la Mort » (titre ambigu, tout de même !). Elles ont été, comme en attestent les numéros d’opus, composées dans une quasi-continuité.

Toutes ont été enregistrées par Antonio de Almeida et l’Orchestre Symphonique d’Etat de Moscou (label Marco Polo), en dehors de la Sixième, dont il existe une version dirigée par Pierre Bartholomée à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Liège, le Chœur Symphonique de Namur, le Chœur Polyphonia de Bruxelles et le Chœur de Chambre de Namur (ces deux derniers dans la notice, et ces trois derniers dirigés par Denis Menier).
Avec Daniel Galvez-Vallejo en soliste et Luc Ponet à l'orgue : chez Valois (difficile à trouver, du moins à prix honnête), et une réédition plus récente, dont je m’aperçois seulement de l’existence, chez Naïve.

Incontestablement, ces œuvres ne jouent pas dans la même catégorie que leurs contemporaines de Roussel ou Ropartz ; celles de Tournemire sont beaucoup plus inventives quant à l’orchestration, beaucoup plus complexes du côté des textures.

Je ne les commente pas toutes, aussi je le précise en début de paragraphe pour les Première, Troisième, Sixième et Huitième que j'aborde.


    4.1. La Première Symphonie, « Romantique » Op.18


Commentaire DLM

Composée en 1900, bien plus tôt que les autres, elle est sans doute la plus séduisante, en quatre parties traditionnelles (le deuxième mouvement étant le Scherzo) avec des miroitements qui laissent entendre la filiation debussyste, mais aussi des rythmes plus déhanchés comme pouvaient en écrire Bizet ou Ravel, et une charpente qui dans les tutti paraît plus nettement bruckerienne.
Pour autant, cette variété est d’une grande grâce. Au fond, on peut penser assez nettement à Weingartner, mais la symphonie me semble mieux construite et plus riche dans le cas de Tournemire, avec des couleurs tout à fait imprévues. Chaleureusement recommandé.


Couplée avec la Cinquième dans le disque Marco Polo.


    4.2. La Deuxième Symphonie, « Ouessant »

L'oeuvre est dédiée « A Mme Charles Tournemire ». Déjà une grande forme de cinquante minutes, composée de 1908 à 1909 ; le compositeur en explique la genèse (c'est le cas de dire) : « Cette oeuvre a été inspirée par le fantastique d'Ouessant. Elle tend à la glorification de l'Éternel. »


    4.3. La Troisième Symphonie Op.43, « Moscou »


Commentaire DLM

Cette symphonie en mouvement continu (1912-1913, inspirée par la tournée de concerts en Russie de Tournemire) exploite, comme celle de Franck, un motif unique qui parcourt longuement toute l’œuvre. Avec le même risque de lassitude (ici évité), elle réussit à mon sens mieux que Franck, ne serait-ce que par l’invention de l’orchestration, pas très orthodoxe et sans doute inspirée par sa pratique d’organiste plus que par les traités en vigueur. Belle œuvre.


Couplée avec la Huitième dans le disque Marco Polo. Voir plus bas.


    4.4. La Quatrième Symphonie Op.44

Vous percevez à présent à quel point tous ces numéros d'opus sont proches. Composée exactement à la même époque que la Troisième, cette oeuvre est conçue comme une collection de « Pages Symphoniques », censées « exlater la poésie de la Bretagne ».


    4.5. La Cinquième Symphonie Op.47

1913-1914. Sans précision sur le programme, on s'accorde pour y reconnaître des éléments alpestres et c'est pourquoi elle est parfois surnommée « De la Montagne ». Dans la tonalité significativement bucolique de fa majeur (je ne vous fais pas l'outrage de vous rappeler Vivaldi, la Pastorale & Cie), elle est dédiée, comme la Deuxième, à sa femme.


    4.6. La Sixième Symphonie Op.48

Il s’agit, de son propre aveu, de « la première de mes œuvres de guerre ». Composée de 1915 à 1918 (oui, longuement car nécessairement entre deux séances d’organiste si pas de mobilisation). Elle emploie un ténor solo, des chœurs en grand nombre, un grand orgue et un grand orchestre.

Commentaire DLM

L’œuvre se fonde très largement sur les chœurs, et le ténor n’intervient que dans la seconde moitié de la seconde partie de l’œuvre, peu avant la conclusion. Les deux parties cumulées durent un peu moins d’une heure.
Le livret est rédigé par Tournemire lui-même, d’après les psaumes de Jérémie, Esaïe, Osée et Jean. Toute l’œuvre est conçue en tension autour de ces textes, avec de grandes ponctuations orchestrales dans le goût d’un Déluge de Saint-Saëns un peu plus instable harmoniquement. La couleur de l’ensemble rappelle considérablement, en réalité, les cantates du Prix de Rome de Ravel. A la fois cette limpidité encore romantique du propos, et une forme d’intranquillité latente, qui peut se déchaîner à tout instant – exactement comme lorsque le Barde porte-glaive interrompt le badinage insensé de Braïsyl. On y retrouve le même ton, le même lyrisme – et même des accents de Daphnis, lorsque, au terme de l’œuvre, le chœur perd le langage, ne poussant plus que des « a » extatiques dans le tonnerre de décibels de la fin.

Les deux parties, chacune divisée en plusieurs sections, telle une symphonie, mais sans aucune interruption à l’intérieur de chacune d’elles, développent comme souvent dans la musique symphonique de Tournemire des motifs répétés cycliquement et déformés, à la manière de César Franck, mais avec une subtilité et une grâce tout autres – et pas seulement du côté de l’orchestration. Quelques interludes déploient des miroitements debussystes saisissants qui attestent du cheminement (certains motifs sont même proches de Petrouchka, mais c’est à Daphnis qu’on pense le plus volontiers) vers la Huitième Symphonie, de ton bien plus spécifiquement français que les précédentes
La première partie contemple la dévastation du pays, tandis que la seconde emploie une traduction française du célébrissime psaume De profundis clamavi, où l’espérance en ce Dieu qui sauva déjà Israël est proclamée. Passée la moitié de la seconde partie, le ténor entre pour confirmer cette espérance en prononçant des paroles du Christ : « Je suis venu dans le monde, moi qui suis la lumière », et achevant ainsi : « Je vous donne la paix, je vous donne ma paix », le tout ponctué (et conclu) par des glossolalies en « a » du chœur.

L’œuvre, si on passe sur des mesures finales tonitruantes qui évoquent du Mahler mal compris, est très bellement orchestrée, avec des recherches de couleur, dans les modes de jeu des cordes (beaucoup de surprises écrites en pizzicato), dans l’usage colorant des bois, dans la présence très important des cuivres pour des configurations dynamiques piano. Au milieu de la seconde partie, une impressionnante apparition subito de l’orgue alors que l’orchestre se réduit et que semble s’ouvrir un abîme – ou s’illuminer le Ciel.
Le ton est farouchement épique, avec la déploration collective et combattive de la première partie « Nous souffrons au dedans de nos cœurs », mais aussi les interludes passionnés de Seconde Partie, qui disposent, avec un langage plus « moderne » cependant, du souffle des meilleurs passages du Roi Arthus de Chausson – un Chausson qui a entendu Richard Strauss.
Le mélange d’affliction et de combattivité – plus que de religiosité – qui parcourt l’œuvre lui donne une saveur toute particulière, et le relief procuré par l’ajout des chœurs et du sens est tout à fait délectable. Les interludes orchestraux, eux aussi, tirent toute leur force de ce contexte en exploitant un lyrisme qui, paradoxalement, transparaît moins dans les parties chantées.

Côté interprétation, on est surtout stupéfait par la clarté de la diction d’un chœur épique aux voix presque naturelles, peu vibrées, mais parfaitement en ton. L’intelligibilité, sur un texte pourtant arrangé par Tournemire, est quasiment totale, et c’est là un tour de force qu’on se plaira à louer encore et encore.
L’enthousiasme insufflé par Pierre Bartholomée est tout à fait communicatif, et nous lui en rendrons grâce, surtout que l’Orchestre Philharmonique de Liège semble parfois un peu prudent dans une partition totalement méconnue et manifestement difficile pour lui.
Comme Daniel Galvez-Vallejo a vite perdu sa voix à la douceur inimitable ! Ici, le timbre est assez nasal, un peu aigre, mais on retrouvera toujours la fraîcheur de ton qui le caractérise immanquablement.
Résultat parfaitement enthousiasmant. Chapeau et grand merci à la curiosité des interprètes !


(chez Valois)


(chez Naïve)


La suite.

Suite de la notule.

mercredi 27 décembre 2006

Suppressions

Depuis quelques jours, apparaissent sur la liste de liens des sites qui ne sont absolument pas des 'voisins' ou même des sites extérieurs qui citeraient CSS. Ce n'est pas bien grave, mais la masse devient telle qu'il n'est quasiment plus possible de lire les adresses réelles - c'était la solution que j'avais retenue pour obtenir une liste de liens dynamique vers ceux que je visite le plus souvent.

Cependant, problème plus important, certains liens sont même encombrants. Je ne suis pas particulièrement gêné que ce soient des partis politiques (oui, l'UMP s'incruste partout, on dirait) ; en revanche, pour les sites commerciaux proposant des services inavouables, je suis beaucoup moins enthousiaste, surtout qu'apparaître cité en lien améliore à bon compte leur référencement. Et que je ne tiens nullement à être affilié en quelque manière à ces 'institutions'.

Aussi, je penche pour la suppression de ce module, sans avoir trouvé pour l'instant de solution alternative satisfaisante pour saluer mes voisins de Toile.




Je vais en profiter pour essayer de faire la peau à cette fenêtre publicitaire intempestive que même Opera ne bloque pas, et dont j'ignore la provenance. Quand c'est Action contre la faim, ce n'est gênant que d'un point de vue pratique et on s'en accommode fort bien, mais lorsque c'est pour la promotion de casinos en ligne (paraît-il déjà assez phagocytés par la mafia, et surtout illégaux en France), je suis nettement moins enthousiaste.

Bref, quelques modifications en perspective dans les prochains jours. Du moins à l'étude.

Paradoxes (apparents) de la morale électorale


Certaines considérations sur la présence de J.-M. Le Pen à l'élection présidentielle, depuis fin 2001, reviennent sans cesse, en permanence contradictoires et volontiers moralisantes. J'y reviens en examinant de plus près le paradoxe en présence.




Premier élément, Le Pen est l'Antéchrist (si j'ose dire), un Hitler en puissance, l'ennemi de la démocratie, ce qu'on peut imaginer de pire. Dans ce cas, et fort logiquement, on ne discute pas avec lui, et on fait en toute circonstance union contre ses idées. C'est une première attitude cohérente.
Autant le geste de la protestation civique entre les deux tours de 2002 était tout à fait louable, chacun pouvant exprimer que, décidément, non, il ne se retrouvait pas dans cette photographie politique de son pays, autant le traitement militant des médias était fort déplacé et parfaitement anticonstitutionnel, en incitant à la résistance souvent explicitement. A partir du moment où ils prétendent à l'objectivité, ce n'était pas leur rôle, et la campagne, strictement règlementée, ne permet pas que la publicité électorale se poursuive jusqu'au jour du vote. La chose aurait mérité une annulation du second tour - on aurait obtenu sensiblement le même résultat, mais on aurait donné matière à réflexion.
Bref, si on juge les idées haineuses véhiculées par ce parti indignes d'être portées sur la place publique, on ne débat pas, et c’est en toute logique.

A l'opposé, on entendait déjà en 2001, et de façon persistante aujourd'hui, car les problèmes de recueil de signatures seront réels[1], qu'il serait scandaleux que Le Pen qui représente cinq millions d'électeurs ne puisse se présenter faute de signatures. Parfois, ce sont les mêmes analystes qui le disent.
Qu'on le trouve anormal, encore une fois, cela s'entend : "quelles que soient ses idées, le parti est légal, il a le droit de les exprimer dans le débat public et le doit puisqu'il rencontre un électeur". C'est à ce compte-là considérer qu'au fond, le nombre d'électeurs légitime une idée, quelle qu'elle soit.

On voit la contradiction insoluble dans laquelle cela nous entraîne : tous unis contre Le Pen par tous les moyens, mais qu'il soit absent serait un déni de démocratie. Ou plutôt : il faut absolument que Le Pen soit présent à l'élection présidentielle, mais il lui est interdit de gagner.
Etrange chose que nous avons vécue en 2002. Que Le Pen soit absent, quelle folie ! Mais lorsque, par un concours de circonstances plus que par une adhésion supérieure à l'habitude, il s'est retrouvé au second tour, il était interdit ne serait-ce que d'évoquer ses idées.
Bref, en toute générosité, les gardiens de la bonne pensée lui donnent le mandat pour concourir, mais il est exclu de la distribution des lots.




La tension insoluble (et hypocrite) paraît évidente. A présent : pourquoi cette tension ?

La chose est assez simple : la question est étudiée à rebours, sous l'angle de l'idéologie préalable. Il faut être contre les racistes et il faut être démocrate à la fois. On aboutit à ce non-sens.

Si l'on prend ce raisonnement à rebours, on aboutit à une position beaucoup plus tenable.

Le Front National est un parti légal à l'heure actuelle. Il faut ou choisir de l'interdire, ou accepter sa présence comme légitime, et qu'il ait par conséquent droit au débat. Mais le nombre d'électeurs ne garantit pas la vertu ou l'intérêt du parti, et si les parrainages existent, il s'agit précisément de limiter des candidatures fantaisistes qui perturberaient le débat et les résultats obtenus dans un contexte stable. Le Front National n'est pas le parti du diable, il s'y trouve toutes sortes d'électeurs bien différents, qu'on ne peut réduire à leurs idées, et encore moins à leur vote. Le parti lui-même n'a pas une idéologie bien définie, au delà des idées connues de ses dirigeants.
C'est bien pourquoi, si le Front National a droit au débat, il est également soumis aux mêmes contraintes que les autres partis : si le candidat, par la nature de ses déclarations violentes, par l'ambiguïté de ses positions, par le fonds idéologique qu'il véhicule ne parvient pas à se donner une image de sérieux suffisante pour obtenir les parrainages, il n'y a là aucun scandale, mais simplement le respect de la loi électorale. Tant que celle-ci n'est pas modifiée, ce fonctionnement est logique et légitime.

On résoud de la sorte toute la tension préalable. Il ne s'agit pas de se battre pour que le Front National se présente en lui interdisant de s'exprimer. Il s'agit de lui accorder strictement les mêmes droits qu'aux autres. Si le parti n'est pas interdit, il est libre de s'exprimer dans les limites prévues par la loi. Si le candidat obtient ses parrainages, remporte une place au second tour, c'est normal. [Le résultat de la dernière présidentielle, vu son score au second tour, pose plutôt la question de la fiabilité de ce mode de suffrage que le problème de la flambée de l'extrême-droite, en réalité.] Rien n'empêche d'ailleurs la protestation civique en cas de besoin.
Mais si le candidat n'a pas ses signatures, en l'occurrence, ce n'est pas par un hasard malheureux, mais bien en souvenir de ses positions présentes ou passées, ce n'est en rien innocent. Il n'y aurait par conséquent aucun scandale à cela. Les électeurs mécontents peuvent, eux aussi, faire une démarche civique auprès de leurs élus s'ils craignent que le nombre de parrainage soit dommageablement insuffisant pour la participation de leur candidat.




Bref, le paradoxe se résout très facilement, pour peu qu'on ne catégorise pas a priori selon des schémas moraux prêts à emploi. Et il serait reposant qu'on cesse de nous rebattre les oreilles avec ce qui n'est, en somme, qu'un exercice banal de la démocratie : un parti légal aux idées marginales se présente ; de ce fait, il ne plaît pas forcément, et pour cela même, pourrait ne pas obtenir les autorisations pour concourir.

Il ne reste plus qu'à recourir aux petites annonces :

DLM en état de marche cherche scandale désespérément pour billet enflammé et vertueux.




Mais forcément, l'indignation vertueuse se vend mieux chez les commentateurs que l'observation mécanique des moyens de régulation de la peu chaleureuse loi électorale.

Notes

[1] Vu que cette candidature a pris une autre envergure, le don de signature ne peut plus être à la légère.

vendredi 22 décembre 2006

A la découverte du LIED - V - Franz LISZT, Richard WAGNER, Friedrich NIETZSCHE

A propos des lieder de Liszt, Wagner et Nietzsche, dans différentes langues et à différentes périodes de leur production.

Suite de la notule.

lundi 18 décembre 2006

A la découverte du LIED - IV - Clara WIECK-SCHUMANN, Fanny MENDELSSOHN-HENSEL, Félix MENDELSSOHN-BARTHOLDY

Trois compositeurs usuellement considérés comme mineurs dans le lied. On discute la question.

Suite de la notule.

dimanche 17 décembre 2006

Requête horrible

Quelqu'un est arrivé sur ce billet avec la requête "fait divers horrible", précisément, billet qui arrive en tête des moteurs de recherche (!).

Je gage que l'heureux visiteur n'a pas été déçu du voyage, un peu à la manière de ces jeunes gens qui, se rendant au cinéma, optèrent pour le "film d'aventure" de Benoît Jacquot - Tosca.

samedi 16 décembre 2006

Jakob Lenz de Wolfgang Rihm

Rappel : La radiodiffusion devrait se faire ce soir sur France Musique[s]. L'heure et l'ordre de diffusion ont été modifiés, mais la pièce n'est théoriquement pas déprogrammée. Diffusion aux alentours de 21 heures.

Vous pouvez l'écouter en mp3 ici.

Pour une introduction à l'oeuvre, on peut lire cette note.

La pièce actuellement diffusée est l'excellente Florentinische Tragödie de Zemlinsky. Pas très bien captée, son sec et un peu lointain comme souvent sur France Musique[s]. Une interprétation plus incarnée existe au disque, sous la direction d'Armin Jordan. Chaudement recommandé.




Citation de la présentation de Jérémie Rousseau :

Au dix-neuvième siècle, Jakob Lenz est un personnage tout à fait important.

Je rappelle les dates de Jakob Lenz : 1751-1792. Dommage. :-)




Quant au programme de l'Opéra de Bordeaux, cité ce soir, il évoque le sprechgesang comme point le moins chanté du discours musical de Rihm - or, il s'agit bel et bien de sections parlées, de mélodrames. Le sprechgesang est un réflexe lorsqu'on parle de musique contemporaine, et plus encore qu'on ne le croît !




Comme je le prévoyais, le résultat sonore, malgré la très belle musique de Rihm, paraît assez brouillon à la radio. "Une création aride de plus." Difficile lorsqu'on n'a pas vu le spectacle. On perd les subtilités d'orchestration (prise de son France Musique[s], mais aussi accoustique sèche du théâtre) l'articulation logique des tableaux... Pourtant, je trouve les interprètes encore plus impressionnants, ce soir. Et l'écriture de Rihm encore plus merveilleuse.

A la découverte du LIED, un mode d'emploi - III - Robert SCHUMANN

Le moment de préciser que notre approche est en réalité globablement chronologique.

Principes de la mise en musique chez Schumann. Les duos. Les cycles.

Suite de la notule.

Verdi en français - (Jérusalem, Les Vêpres Siciliennes, Don Carlos et autres bricoles)

Encore une fois, c'est sur demande que j'ai produit cette introduction informelle à l'oeuvre française de Verdi. Présentation très succincte des oeuvres, et rapide présentation discographique, ce qui explique le ton un peu pressé, un peu à l'emporte-pièce. Je le produis néanmoins ici, à titre indicatif.

Je renvoie aussi, pour complément, à Wagner en français et à un commentaire de l'état de Rigoletto après traduction.


Pour la petite histoire, Verdi est le compositeur le plus enregistré, devant Wagner, Mozart & Puccini (ex aequo), Donizetti (!), Richard Strauss, Haendel, Bellini.

Etait posée la question des opéras français (à mon humble avis les meilleurs) de Verdi. Très meyerbeeriens, et d'ailleurs Les Vêpres ont été écrites par Scribe, et Don Carlos en partie par Du Locle (également librettiste du Sigurd de Reyer, oeuvre que les habitués de CSS connaissent bien).


1. Les trois oeuvres françaises de Verdi

Jérusalem est un rifacimento (une refonte) d'I Lombardi alla prima crocciata, avec toute la musique de circonstance et les grandes scènes dramatiques réclamés par le genre du Grand Opéra à la française. Persistent les airs à cabalette, mais le style n'est plus du tout donizettien, on regarde plus vers Halévy, disons. [Mais du bon Halévy.]

Les Vêpres siciliennes, titre déjà ironique, sont dans la veine du meilleur Scribe (texte d'Eugène Scribe sur une révolte historique, à la façon des Huguenots ou du Prophète), avec un équilibre dramatique parfait. Verdi tire tout le nécessaire de la succession de Meyerbeer quant à l'économie dramatique au sein de chaque acte, économie d'habitude bien plus transversale pour travailler sur le drame dans son ensemble, et non sous forme d'actes-miniatures. De l'excellente musique aussi.

Don Carlos, bien évidemment, mérite le détour. Sur un livret de Camille du Locle et Joseph Méry, d'après Schiller. L'original français dispose d'une introduction (choeur des bûcherons et grand ensemble, avec superposition du choeur des chasseurs qui ouvre les versions italiennes en cinq actes) et d'un grand ballet (où Eboli échange son costume avec la Reine, au III). Sans parler de la déploration sur le choeur de Posa, qui reprend le merveilleux Lacrymosa du Requiem. Le duo Philippe/Posa, modifié en son milieu, moins chromatique et moins vocal, se fonde plus profondément sur le dialogue, le protocole, que sur les violentes réclamations politiques de Posa. La fin débouche pianissimo dans le choeur des moines.

Les Vêpres siciliennes et Don Carlos sont les deux seules oeuvres à avoir initialement été écrites pour la scène française (Jérusalem répondait à une commande de "la grande boutique", mais n'est qu'une refonte).

Il existe aussi des versions françaises des opéras les plus célèbres de Verdi. On en trouve volontiers des partitions, plus infidèles au texte que les Wagner, souvent revus avec une petite connotation moralisante, voire bigote (Rigoletto, Traviata sous le titre de Violetta...). Certaines sont contemporaines de Verdi. Celle du Trouvère par exemple, avec des danses ajoutées, comme ce fut le cas pour Macbeth. On trouve au disque le Trouvère (Dynamic, mal chanté et mal capté) et un très beau Rigoletto (J. Etcheverry, Massard, Vanzo, Doria).

Suite de la notule.

jeudi 14 décembre 2006

A la découverte du LIED, un mode d'emploi - II - Franz SCHUBERT (et ses contemporains Zelter, Loewe, etc.)


Au programme.

Franz SCHUBERT. Outils de composition ; expérimentations ; types de lieder ; spécificité schubertienne du traitement du lied ; aborder les cycles.

Carl Friedrich ZELTER, sa légende (noire) goethéenne, sa parenté d'écriture avec Schubert et son style propre.

Carl LOEWE.

A lire ici.

Suite de la notule.

A la découverte du LIED, un mode d'emploi - I - Définition, caractéristiques, débuts

J'ai tout récemment été sollicité pour une présentation de la forme lied. La définition choisie a été "la mélodie d'expression allemande", qu'on peut à l'envi préciser, mais qui a le mérite de limiter efficacement le sujet. Présentation du genre, caractéristiques, styles, oeuvres majeures et pistes discographiques.

Ce peut toujours être utile à des visiteurs de passage. Et aussi fournir matière à discussion pour les habitués, sur les caractéristiques des compositeurs, par exemple.

Un premier jet un peu touffu pour une initiation, mais le propos (écrit dans l'urgence de la demande impérieuse) s'adressait à des mélomanes avertis qui souhaitaient une vue d'ensemble du lied.

Bref, je vous propose cette série.



Je commence par des définitions, qui peuvent être utiles - voire être débattues.
Je poursuis par l'étude des styles propres aux grandes figures du lied. Il y a des choses qui peuvent être profitables ou non, selon votre degré de familiarité avec ce répertoire. Dans le cas de paragraphes avec trop de références précises pour le débutant, je l'ai signalé, vous pourrez y revenir plus tard si vous le souhaitez.

J'ai prévu d'aborder plus loin :
- le mode d'emploi d'écoute
- les oeuvres majeures
- des pistes discographiques
        => pour la découverte
        => les pépites.

Naturellement, si des choses sont obscures ou pas encore expliquées, je répondrai bien volontiers.


Préalable :

[J'ai placé les références discographiques entre crochets.]

Je précise aussi que je vais beaucoup parler de lieder de type :
- strophique : un seule musique est utilisée pour les différents couplets ;
- varié thématiquement : des thèmes peuvent revenir, mais pas à l'identique ;
- récitatif : on épouse la déclamation parlée, dans l'esprit du récitatif d'opéra ou en épousant la littéralité poétique.

Je vais citer beaucoup de titres pour guider ceux qui connaissent déjà quelques oeuvres, ou pour donner des idées d'illustration musicale des indications que je peux donner. Il n'est pas indispensable de les connaître pour suivre le propos.

La note.

Suite de la notule.

[Concert] Der Schwanengesang - Stutzmann, Södergren (Bordeaux 2006)

Un nouveau compte-rendu de Sylvie Eusèbe !

Voir ici.

Suite de la notule.

lundi 11 décembre 2006

Concert Bach/Saint-Saëns du 1er décembre 2006 (John Nelson, Nathalie Stutzmann)


Un compte-rendu de Sylvie Eusèbe.

Paris, Cathédrale Notre-Dame, vendredi 1er décembre 2006, 20h.

Concert, J. S. Bach : Cantates BWV 51 et 147, C. Saint-Saëns : Oratorio de Noël

Ensemble orchestral de Paris ; John Nelson, direction ;
Liliana Faraon, soprano ; Clémentine Margaine, mezzo-soprano ; Nathalie Stutzmann, contralto ; Leif Aruhn-Solén, ténor ; Henk Neven, baryton ;
Jean-Michel Ricquebourg, trompette ; Maîtrise Notre-Dame de Paris ; Lionel Sow, direction de chœur.

Suite de la notule.

samedi 9 décembre 2006

Durty spoiling

C'est en début de concert qu'Inger Södergren a joué les trois Klavierstücke.

Entracte entre les deux sections du Schwanengesang, ce qui n'est pas nécessairement une mauvaise idée.


Oui, le concert n'est pas fini, mais on a ses sources.

vendredi 1 décembre 2006

Wolfgang RIHM - Jakob Lenz, opéra - une présentation - d'après la représentation du 14 novembre 2006 à Bordeaux


La dernière représentation, celle du 19 novembre, sera diffusée le 16 décembre sur France Musique[s], couplée avec la Florentinische Tragödie de Nancy (K. Karabits/V. Le Texier).


1. Wolfgang Rihm et Jakob Lenz


1.1. Wolfgang Rihm

Jakob Lenz
s'inspire de la folie du dramaturge, telle que mise en scène par Georg Büchner.

Il s'agit d'un opéra de chambre en 13 tableaux, créé à l'Opéra de Hambourg le 8 mars 1979, une pièce du jeune Wolfgang Rihm, depuis devenu une figure majeure et peu contestée de la musique contemporaine internationale[1], aussi bien du côté des radicaux qui goûtent sa personnalité et sa violence que de celui des tenants de la continuité musicale, qui y trouvent une musique pulsée, remplie de références, délimitée, intelligible.
C'est ce double aspect qui porte, précisément, tout l'intérêt du compositeur. Beaucoup de disques ont été publiés, je tâcherai, à l'occasion, de proposer une discographie sélective et commentée.

On reviendra plus loin sur les caractéristiques musicales de son écriture, par le truchement de Jakob Lenz.

Mais on ne peut que se réjouir de l'idée de faire vivre une pièce de qualité déjà créée, plutôt que de soutenir la fuite en avant des créations mortes-nées, parfois commandées au même créateur !  Même si, en l'occurrence, il s'agit plutôt d'éviter de creuser le gouffre déjà abyssal des finances de l'Opéra - l'oeuvre a déjà été payée, le matériel existe, et ne restent que les droits à acquitter.


1.2 Jakob Lenz

Le livret de Michael Fröhling s'appuie sur la pièce de Georg Büchner, et développe le cheminement vers la folie de Lenz.

Jakob Michael Reinhold LENZ (1751-1792) est assez peu connu en France, bien qu'il ait été l'un des fondateurs du Sturm und Drang et un grand artisan, avec Goethe, de la renaissance shakespearienne. Son oeuvre et sa vie se démarquent par une grande radicalité, que ce soit dans la dureté de la critique sociale, dans son individualisme revendiqué et absolu, dans son refus de transiger... Au lieu, comme bien d'autres, de suivre une évolution vers le classicisme, façon Goethe, vers un affinement des techniques après divers essais fiévreux, tel Schiller, Lenz reste toute sa vie attaché au même absolu, ce qui lui vaut bien entendu un rejet assez total, y compris en amour - et c'est tout cela qui le mène au délire de persécution qui fait l'objet de la pièce, puis de l'opéra.

A noter, l'opéra ne s'achève nullement avec la mort de Lenz, mais avec l'état irréversible de folie et l'éloignement des dernières âmes compatissantes. Historiquement parlant, au terme d'une douloureuse errance européenne, il fut retrouvé mort dans une rue de Moscou.


2. Distribution


Jakob Lenz (baryton dramatique) : Johannes M. Kösters
Père Oberlin (basse profonde) : Gregory Reinhart
Kaufmann (ténor de caractère) : Ian Caley

Orchestre National Bordeaux Aquitaine (ONBA),
Membres du Choeur de l'Opéra National de Bordeaux,
Jeune Académie Vocale d'Aquitaine issue de "Polifonia Eliane Lavail",
dirigés par
Olivier DEJOURS.

Mise en scène : Michel Deutsch (philosophe)
Décors, costumes : Roland Deville
Lumières : Hervé Audibert

Nouvelle coproduction, avec l'Opéra National de Nancy et de Lorraine.


3. La représentation

3.1. Texte et mise en scène

Le rideau s'ouvre, en silence, sur une scène nue, et l'on devine, en voyant entrer les enfants, combien la mise en scène sera pauvre, gauche et peut-être pénible. Si on échappe au troisième travers et aux provocations superflues, les deux premiers qualificatifs sont hélas bien justes.

Texte difficile à mettre en scène que celui qui développe l'observation d'un seul objet : la folie du personnage principal. Scéniquement, deux personnages se succèdent, les figures d'amis. Le père Oberlin, basse profonde, pasteur qui recueillit Lenz et toujours à sa recherche pour le ramener vers le sentier de la maison, de l'autre, de la vie. Et Kaufmann, plus cassant mais tout aussi compatissant, qui le sauve du suicide sans écarter une lecture cynique de l'état de décrépitude de l'ami ; c'est à lui qu'est confié le soin d'emporter Oberlin dans la lumière, loin de Lenz, disparaissant aux yeux de Lenz dans la ténèbre - pour mieux l'y abandonner.
Les autres incarnations scéniques, notamment la bien-aimée Friederike - partie intégrante des choeurs avec un seul court vrai solo -, ainsi que les choeurs mixtes (et, au moins partiellement, les choeurs d'enfants), relèvent de l'imaginaire de Lenz, se tenant ici à l'arrière de la scène, sur les côtés, et toujours séparés de lui par quelque accessoire (tronc, chaise, lit...).

Les costumes de Roland Deville campent un XVIIIe sobre, plutôt aisé pour Oberlin et surtout Kaufmann, et populaire pour les choeurs. Le plateau est nu à l'extrême, juste quelques acessoires pour marquer des pôles scéniques : le baquet, le tronc, le lit. Tout juste changera-t-on le lit de place dans les premiers tableaux. La direction d'acteur, elle aussi, est réduite autant que possible : les chanteurs, talentueux acteurs, sont fichés dans une partie du décor, et font usage de leur visage - et surtout de leur excellente diction. Le résultat scénique est tout de même décharné et figé. Qu'en faire d'autre, je ne sais, véritable gageure que de servir un tel texte, mais les couleurs complaisamment grisâtres des décors, les souillures aux vêtements de Lenz tiennent alors lieu de présence scénique. A choisir, une mise en espace sans costumes aurait été tout aussi agréable, surtout qu'on ne constate aucun jeu avec la lumière logiquement crue, mais fort peu variée.
Sans être grotesque, gauche ou indigne (en partie grâce à l'excellence des chanteurs acteurs, semble-t-il), cette mise en scène n'était ni très efficace, ni très esthétique, ni très signifiante. Encore une fois, la pièce n'était pas un cadeau pour un metteur en scène, qui a au moins le mérite d'éviter l'histrionisme gratuit et les relectures absconses, à défaut d'échapper tout à fait à un statisme pas très informatif.

Le livret reprend l'idée assez éculée, entre le dix-neuvième (vision esthétisante) et le vingtième (vision apocalyptique), du poète maudit, du créateur incompris qui sombre dans la folie, etc. Rien de bien neuf, et pour résultat une simple exposition d'états psychologiques contradictoires, sans lien logique - jusque là tout va 'bien', si j'ose dire - ni dramatique. C'est sur ce dernier point que le bât blesse.
La pièce, qui dure environ quatre-vingt minutes, se maintient jusqu'à l'heure dans une progression dramatique crédible, avec une folie qui se déploie, depuis l'égarement initial, les disparitions, puis les délires, jusqu'à l'impossibilité de vivre et le suicide empêché. Jusque là, tout fonctionne à peu près. La trame est plus que mince : Lenz se trouve déjà largement instable aux débuts de la pièce, et la fin l'abandonne avant même la mort. Mais une certaine progression, une logique, non pas à la folie, mais au drame, est sensible. Les vingt dernières minutes, en revanche, plongent dans l'incohérence la plus intégrale, entre rémissions dissimulées et crises incomprises. Le rideau tombe sur les cris répétés de Lenz : "Lo-gi-que ! ... Lo-gi-que ! ...", comme il aurait pu le faire un quart d'heure auparavant, un quart d'heure plus tard : une fois que la mort de Friederike avait été rêvé, il ne restait plus aucun mystère au spectateur, plus aucun enjeu psychologique à percer ou à suivre, si ce n'est le développement, incohérent, impénétrable, de la folie.

On peut trouver la sorte de nécessité qui pousse tout le drame de Wozzeck exagérée et artificielle, mais on peut également trouver ici le lien logique ténu. Et sans la virtuosité dans l'absurde d'un Aperghis.
D'autres que moi (enfin, un, celui dont il est question à la fin) ont trouvé la chose séduisante, et je les comprends aisément, si peu que la folie soit un objet de fascination ou d'intérêt. Je n'ai aucune idée de la fidélité du rendu psychologique, en revanche.


Montrer les poètes, les musiciens, les artistes, les philosophes au théâtre est à mon sens, à moins d'une solide intrigue (de type philosophique et autobiographique dans le Torquato Tasso de Goethe, de type imitatif et de construction presque vaudevillesque dans le Corregio d'Adam Oehlenschläger), d'une intrigue qui dépasse l'oeuvre, qui ait un intérêt en soi, une erreur. Quelle efficacité dramatique peut avoir la vie d'un poète qui fait ? Quel intérêt esthétique a-t-on a utiliser sa vie plutôt que son oeuvre ?  Cette espèce de narcissime, ou de philosophie à bon compte, est assez irritante lorsqu'on voit le résultat - et toujours autant à la mode, si j'en crois les programmations, on est censé venir voir Bacon comme on venait jadis voir les aventures Giulio Cesare. Sauf que, dans le cas de Bacon ou de Lenz, ce n'est pas un prétexte, mais vraiment une réflexion proche du solipsisme.

C'est en cela, qu'en somme, ce manteau dérisoire et souillé, principal outil de scène, tentative de rythmer les tableaux, s'insère très bien dans l'absurdité dramatique développée par le livret. Dans cette multitude de tableaux minuscules et contradictoires, de nature assez kurtágienne, en somme.
La seule image à retenir l'attention, qui frappe inévitablement, malgré sa démesure, est l'image du cri immense et assourdissant, sur tout l'horizon - le silence. Les dernières minutes, pesantes dans leur exposition forcenée d'un délire sans coordination dramatique, sont ainsi sauvées par le choc de cette formule, inversant de façon si terrifiante le monde réel.


On le voit, je ne saurais me prononcer au juste sur la valeur de ce texte et de cette mise en scène - et là n'est pas mon but, simplement d'en rendre compte. La langue en est très simple, tout à fait compréhensible pour les germanistes moyens même sans surtitres. Pour ne pas les voir, se placer au paradis vu le taux de remplissage à la première et les tarifs plus avantageux en cas d'opéra contemporain (c'est-à-dire sans public) demandait de toute façon une grande dose de bonne volonté. (sans compter d'autres charmants imprévus)

3.2. La musique de Rihm

Elle est la grande héroïne de la soirée. La crainte était, dans un ouvrage aussi ancien, d'avoir affaire à quelques expérimentations plus ou moins âpres, plus ou moins heureuses. On aurait pu rencontrer les masses hostiles de Hamletmaschine, aussi. Surtout sur ce texte plus que difficile. Il n'en est rien, et le langage est déjà aussi diversifié qu'aujourd'hui. Rien ici des déchaînements percussifs, de l'écriture vocale héroïque et stable, presque verdienne, du souffle épique des choeurs dans Die Eroberung von Mexico (« La Conquête du Mexique »), rien non plus de la folie des quatuors, du climat désolé, quasi 'winterreisien' de son trio Fremde Szenes, nous sommes dans un tout autre registre, plus proche de sa musique pour ensemble (comme Jagden und Formen, rendu célèbre par sa diffusion dans la collection « grand public » 20/21 de DG) et surtout des grandes pièces orchestrales ou, parfois, des Hölderlin-Fragmente (non enregistrés à ma connaissance).
La différence réside en réalité dans le degré de complexité, bien moindre ici que dans sa période plus récente, ou un contrepoint clair apparaît souvent.

Dans un moule formel plus traditionnel, en somme, mais avec les caractéristiques qui font toutes sa valeur, nous retrouvons ici Rihm. Avec une pièce parfaitement aboutie et style qu'il développera de façon encore plus impressionnante par la suite - mais qui ne souffre d'aucune verdeur dans Jakob Lenz

Die Eroberung von Mexico Jakob Lenz Wolfgang Rihm La Conquête du Mexique
Die Eroberung von Mexico, formidable opéra chez CPO.
[Attention, le livret n'est pas fourni, ce qui est plutôt fâcheux.]


Un des charmes de Rihm, outre la richesse de son langage, la beauté de ses textures, la force de son son, l'invention motivique et particulière rythmique, merveilleuse, est qu'il tient à employer une écriture pulsée. On dit souvent que la musique contemporaine est incompréhensible parce qu'elle n'est pas mélodique (le fameux 'argument' du sifflotement), voire parce qu'elle n'est pas harmonique (du moins dans le sens classique) - mais l'obstacle le plus réel n'est-il pas l'absence de repère pulsé ?  Après tout, la musique électronique populaire, qui connaît de grands succès auprès de populations pas nécessairement lyricophiles ou classicomanes, n'est elle non plus guère passionnante mélodiquement. De même, le minimalisme fascine surtout par son pouvoir rythmique - pour de bonnes ou de mauvaises raisons, et sur quels critères, c'est une autre affaire.
En tout cas, force est de constater que le repère rythmique - et c'est déjà le cas en partie chez Bruno Mantovani - donne une intelligibilité surprenante au propos, et procure indubitablement un véritable plaisir à l'écoute. Et ici, dans Jakob Lenz, la conduite du drame impose une simplification du langage qui le rend encore plus direct, peut-être moins raffiné, mais toujours immanquablement esthétique et efficace simultanément.
Tout y est pulsé, jusqu'au martellement. De longues séquences sont marquées sur chaque temps, aux timbales, sans effet d'emphase, mais comme un soutien à la compréhension, un repère instinctif sur lequel vient s'inscrire l'ensemble de l'écriture - tout de même pas si simple - de Rihm.

La composition de l'orchestre n'est guère excentrique, et son usage non plus : orchestre traditionnel, peu nombreux (le fosse de Bordeaux est de toute façon minuscule, mais elle ne débordait pas), avec un clavecin, et peu de percussions, hormis une cloche[2]. Les traditionnelles timbales sont utilisées, mais sans effets particuliers, les cordes sont largement utilisées non vibrato, les accents varésiens aux cuivres[3], peu de Flatterzunge et autres détournements sonores aux bois - tout cela concourt à donner une image plutôt classique, quasiment "contemporain-premier-vingtième" à cet orchestre.
L'écriture demeure fondée, comme si souvent, sur cette écriture boisée et dense, où les bois, puis les cuivres dominent le spectre sonore, lui donnent sa coloration si spécifique, une sorte de choral au milieu de l'orchestre. Souvent la progression se déroule par accidents, petits sauts, blocages ; le tremolo est souvent le moyen de la tension. Bref, des outils simples, directs, efficaces. Evidemment, le résultat est moins saisissant que le tellurique Eroberung von Mexico et ses pôles de percussions fous, le début manque un peu de nerf et d'urgence dramatique, mais force est de le reconnaître : la pièce est soutenue de bout en bout par cet orchestre attentif, cette musique intelligemment commentatrice et protagoniste. Une fois l'immersion réalisée (l'accroche est un peu douce), la fascination est sans partage, décidément.

L'écriture vocale, quant à elle, fait le choix, mais distinctement du lyrisme héroïque de l'Eroberung, de se tenir le plus près possible du texte. Des sauts d'intervalle étranges, mais jamais démesurés, toujours dans une tessiture où le spectre phonétique demeure aisément compréhensible - l'action est intelligible sans surtitres, grâce qui plus est au grand soin des interprètes. Bien entendu, on y trouve des effets - qui peuvent également évoquer Kurtág, mais que Rihm ne devait alors connaître - bien typique des expérimentations contemporaines, mais prévues (et réalisées) avec parcimonie et goût : tremblements, fausset, ribatuto, sprechgesang, mélodrame. Les tessitures sont beaucoup exploitées dans le grave, dans la partie naturellement exploitée par la voix parlée. De même, les merveilleux mélodrames[4] s'insèrent avec une grande simplicité, sans le moindre histrionisme expressionniste - simplement la parole à nu, lorsqu'on ne peut plus la chanter.
Tout cela, en somme, rappelle furieusement l'esthétique dépouillée, proche de l'aphasie, des Hölderlin-Fragmente[5]. Une grande simplicité dans les lignes, avec en ligne de mire l'esthétique du parlando, sans viser non plus l'ostensoir à braillements.
Une demie-teinte intelligemment pensée, qui donne le texte avec vie et gourmandise. Il ne faut pas y attendre un lyrisme développé ni un laboratoire vocal débridé, simplement un service du texte avec les moyens du temps, et la réussite en est fort belle.

La suite : références et échos dans la musique de Rihm, interprétation, autres remarques futiles. (Avec de jolies images de partitions malheriennes dedans, si vous êtes sages.)

Suite de la notule.

David Le Marrec


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