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Le théâtre chanté chinois et l'opéra occidental - I - Origine et vocation du théâtre chanté

En Occident, puis en Orient, pour que l'approche soit plus aisée.


Origine et vocation du théâtre chanté



Passons sur le théâtre grec, psalmodié et chanté, doté de choeurs, de danses et soutenu par quelques instrumentistes – il n'en reste pas de trace musicale suffisante pour effectuer une comparaison pertinente. En outre, la période qui le sépare de celle qui nous occupera est si large qu'il faudrait redéfinir de nombreux codes, ce qui aurait pour effet de rendre moins précise la comparaison Orient-Occident.

Il n’empêche cependant que le parallèle serait sans nul doute très fécond : le théâtre y est indissociable du verbe chanté et de son décorum. Dans les deux cas également, la paternité du genre est due à la nécessité de la mise en vie et en espace de la célébration religieuse, qui se doit aussi de parler de problèmes humains – intégrant ainsi la religion au centre, selon les cas, de la représentation de l’Histoire, des questionnements de la société, de l’essence de l’individu.




a) En Occident.

La voix chantée a toujours été liée au verbe, à un contenu textuel. Au Moyen-Age et à la Renaissance, elle se cantonnait à deux emplois.

  1. D'une part la chanson populaire, qui prenait comme moyen de divertissement (diverses chansons de banquets en témoignent) ou comme outil de mémorisation des musiques simples posées sur des textes. Des musicologues ont récemment reconstitué (et réinventé) des soirées musicales contant l'Edda. Il ne s'agit pas là de théâtre, ni même à proprement parler d'une mise en musique qui aurait pour effet d'exalter le caractère littéraire du texte. La définition des hauteurs sonores a pour but d'aider à la mémorisation des histoires narrées, de participer à la mythification en figeant les formules verbales.
  2. D'autre part la musique religieuse. Le caractère fixant de la musique, l'autorité naturelle de la voix chantée, l'allongement du temps de la parole qui devient prière, affirmée et prolongée, étaient des outils formidables pour garantir à la fois l'identitité du rituel et son impact physique, sa légitimité.

La musique vocale avait alors exploité parallèlement le caractère de divertissement (dans la chanson populaire) et la mise en valeur du texte (dans la musique religieuse), sans les associer. Et la naissance de l'opéra se fera le plus sérieusement du monde.

Dans les années 1570, se réunit à Florence un cénacle autour du comte Giovanni Bardi, la Camerata. Les réflexions de ce groupe de poètes et de compositeurs conduisent à l'idée que la musique vocale polyphonique alors en vigueur ne permettait pas de saisir l'essence du texte dit, alors que la musique pouvait jouer un rôle d'exaltation textuelle remarquable. Vers 1590, la seconde Camerata, la plus célèbre, se tient chez le mécène Jacopo Corsi. On y trouve des écrivains comme Ottavio Rinuccini (futur librettiste des incontournables Dafne, Euridice de Peri et Arianna de Monteverdi) et des compositeurs comme Giulio Caccini, Jacopo Peri, Emilio de Cavalieri. De leurs réflexions naît la première commande et la première création d'un opéra en Occident : la Dafne de Peri, à la demande de Ferdinand Ier de Médicis, et joué au Palazzo Pitti pour les noces de Marie de Médicis et d'Henri de Navarre. L'oeuvre est réputée indigeste, mais le genre, s'appuyant sur le principe fameux du recitar cantando (déclamer en chantant) va rapidement se développer au début du XVIIe siècle (L'Euridice de Peri, La Rappresentazione d'Anima e di Corpo de Cavalieri, L'Orfeo de Monteverdi, La Callisto de Cavalli, Il Ruggiero de Francesca Caccini...).

Initialement, le principe de l'opéra est ainsi de renforcer le pouvoir de la déclamation du théâtre par le chant, au service du texte qui, rendu intelligible par l'usage de la monodie, peut s'organiser en intrigues dramatiques. La musique va assez rapidement (à part chez les Français) prendre le pas sur le seul texte à cause de la fascination suscitée par les prouesses des chanteurs dont l'étendue devient toujours plus périlleuse, la virtuosité toujours plus sollicitée. Pour répondre à ces attentes du public, l'opéra va utiliser différentes organisations formelles (comme l'air à da capo) qui finiront par assujettir le texte à la musique ou, au mieux, à lui assurer une collaboration privilégiée avec elle.

Edit : Pour résumer : initialement, tout est prévu pour exalter le texte, et les passages les plus mélodiques respectent toujours scrupuleusement la prosodie. Il n'y a pas, en théorie, de ligne de partage stricte. Il n'empêche que des les premières oeuvres, il existe une alternance plus ou moins nette entre des périodes de récits et des stances, des couplets entrecoupés de ritournelles. C'est assez sensible chez Monteverdi. Mais chez Cavalieri, la chose est nettement plus aride, tout en récit.





b) En Orient, il se fit de même une synthèse.

Il existait des ballades, structurant un fonds populaire, rapportant des légendes épiques, chantées et accompagnées par des instrument. Il existait aussi des ballets à machineries, représentant tempêtes et apparitions de dieux terrifiants, sans contexte dramatique. On pourrait rapprocher cette dernière forme du théâtre de la Foire (à ceci près que le public n'était pas le même !), qui a connu initialement, puis du fait des interdictions liées aux privilèges, un développement de divertissements spectaculaires sous forme de fragments théâtraux, développant éventuellement une même idée, mais sans lien d'intrigue.

Il n'existe pas d'histoire officielle de la genèse de ce genre, contrairement à l'Occident qui a développé la mythification de la Camerata fondatrice, de La Dafne, premier échantillon du genre, et de L'Orfeo, considéré comme le premier chef-d'oeuvre – alors que l'opéra comique, par exemple, est né du succès de divertissements de foire dramatisés déjà évoqués plus haut (le verbe étant alors le support de numéros fragmentés et non le principe fondateur d'un genre servi par la musique), ce que la musicographie tend à gommer. Pour le théâtre lyrique chinois, on se contente de faire des suppositions. Il est probable que ce soit une représentation du cycle indien Shakuntala qui ait inspiré la naissance du théâtre chinois. Les cycles indiens sont tirés de textes religieux comme le Mahâbhârata et s'étendent sur plusieurs jours, où la forme de théâtre chanté sert à signifier l'essence surnaturelle des divinités représentées. Les Chinois ont vraisemblablement été séduits par ce genre qui recoupait leurs préoccupations de mise en scène de la divinité, et ont utilisé leurs propres matériaux (ballades et ballets) pour en nourrir les thèmes et les formes. A ce titre, le caractère d'art total et religieux (voir les cérémonies propiatoires qui ouvraient les spectacles) rapproche plus fortement la vocation du théâtre chinois du théâtre grec antique que de l'opéra occidental. Surtout si l'on considère qu'il n'y a pas de forme parlée à laquelle s'opposerait cette forme chantée, seule disponible dans le paysage dramatique.


Je n'en vais pas moins poursuivre...


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1. Le samedi 13 mai 2006 à , de Carnets sur sol

Le théâtre chanté chinois et l'opéra occidental - 0 - Avant-propos

Le théâtre chinois a toujours été un théâtre chanté. En bien des points, ses difficultés, ses intérêts ou ses préoccupations sont communes aux autres formes de théâtre chanté, comme l’opéra tel qu’il a été créé en Occident au...

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Commentaires

1. Le samedi 27 mai 2006 à , par DavidLeMarrec

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