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Wagner, c'est trop long / bon


Wagner – Die Meistersinger von Nürnberg – Herheim, Ph. Jordan

Production précédée et suivie d'une réputation non usurpée. J'avais délibérément attendu la dernière pour entendre l'Orchestre de l'Opéra à son meilleur (quitte à risquer la fatigue des chanteurs), et, de fait, même si l'option de Jordan est toujours celle du moelleux, jamais de l'incisif ou de l'antagonique, la tenue d'ensemble et la tension continue étaient très réussies, dans une salle (Opéra Bastille) toujours parfaite pour entendre un orchestre – il faudrait vraiment construire un bon opéra et la changer en salle de concert, ça battrait la Philharmonie ! 

L'œuvre est objectivement trop longue : enfermé de 17h30 à 23h30 pour voir une intrigue de mariage contrarié à peine détaillée, c'est un peu exagéré. Et pourtant, pas la moindre impatience à l'écoute, pas la moindre impression de superflu, en tout cas dans la musique. Malgré sa réputation itigée, l'œuvre est d'une qualité de construction équivalente à Parsifal, et même à avis supérieure à Tristan (qui se distingue des autres Wagner par l'harmonie sophistiquée plus que par la structure). Un des plus grands Wagner, assurément : une abondance de détails en permanence renouvelés, le petit frisson de l'archaïsme contrapuntique en sus.

Stefan Herheim prend un parti pris assez peu original, eu égard à ses habitudes : l'intrigue est vue par Sachs en train d'en écrire le poème en chemise en nuit. Mais visuellement, cela s'incarne de façon très appropriée pour Bastille : le secrétaire géant figure ainsi les stalles et tribunes d'où tous les personnages viennent chanter l'office, la rue tient dans l'intervalle entre deux meubles, etc. Simple, mais beau et lisible. La différence vient surtout de la direction d'acteurs fine et très active : jamais un personnage, même lorsqu'il ne chante pas (et Wagner Dieu sait que Dieu Wagner peut abuser des tunnels de parole), n'est en repos. Dès qu'il est sur le plateau, chacun joue, tout le temps.
Par ailleurs, Herheim creuse l'un des endroits les plus intéressants du livret : la tentation de Sachs, poussé par Eva elle-même, de concourir pour remporter sa main.

¶ Vocalement aussi, c'est une belle fête.
    Un peu déçu par Julia Kleiter, merveilleuse Zdenka, mais qui peine à projeter sa voix pharyngée dans la tessiture très centrale d'Eva – elle pourrait aller contre sa nature dans de petites salles, plus difficilement dans Bastille.
    Gerald Finley (Sachs), pourtant à peine convalescent, parvient à sonner remarquablement, avec un grain (et, chose rarissime à Bastille, des mots) immédiatement perceptible. On n'entend pas que le volume de la voix, on en perçoit les détails (et je n'ai pas eu l'impression qu'il était sonorisé, le son restait très localisé et cohérent) ; dire qu'il a longtemps été considéré comme un format Mozart & lied !  Pas la moindre difficulté dans la tessiture hybride de Sachs, ni dans la projection, ni dans l'espression, très fine (et je n'ai pas perçu son petit accent anglais habituel).
    Très admiratif aussi de Günther Groissböck, qui évoquait ce soir-là le halo caractéristique du timbre de Kurt Moll, pour un des meilleurs Pogner qu'on puisse entendre et espérer. Bo Skovhus (Beckmesser) semble inaltérable, la voix a la même rugosité et la même solidité qu'il y a vingt ans (où il semblait fruste, alors qu'il paraît désormais tout frais pour son âge). Quant à Niina Keitel, elle arrivait au pied levé le jour même et se fondait en Magdalene avec une voix claire et expressive très persuasive ; la mise en scène semblait ne lui poser aucun problème, et pourtant je ne crois pas qu'elle l'ait chantée ailleurs. Impressionnant, une fille sur laquelle on peut compter.
    J'attendais beaucoup de Brandon Jovanovich (Stolzing), qui chante les grands rôles dramatiques en Amérique du Nord et en Allemagne ; le plus beau Florestan qu'on puisse entendre, un très beau José, etc. Je craignais que le moelleux du timbre annonce une voix moyennement projetée, mais il n'en est rien : d'une matière barytonnante, il tire des aigus mixés et souples, tout à fait radieux, et particulièrement bien audibles. Sur des moyens peut-être similaires, la technique comme l'effet sont à l'inverse de Kaufmann (qui est d'ailleurs sensiblement moins sonore, soit dit en passant) : Jovanovich devient plus flexible et détendu en montant, ce qui lui confère un côté aisé, radieux, victorieux, tandis que Kaufmann devient de plus en plus tendu, ce qui crée cette impression de personnage tourmenté, sans cesse au point de rupture sans jamais l'atteindre. Et, mystère de la notoriété, Jovanovich n'a manifestement pas de fan-club (moi excepté, donc).

Avec ça, six heures passent comme rien. Le plus agréable étant qu'on les sent s'écouler, sans que l'émerveillement cesse jamais. Mais prenez une journée de congé tout de même, parce que tenir ça après s'être levé à cinq heures et bossé les huit subséquentes, ce doit faire mal.


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Commentaires

1. Le mercredi 27 avril 2016 à , par Faust

Ah, non !

Le contribuable (national) a déjà dû payer (pour Paris) la remise en état de la salle Pleyel (inutilement démolie) pour seulement quelques années et ensuite la construction d'une nouvelle salle à la Philharmonie et un auditorium à Radio France et vous voudriez jeter aux oubliettes l'imposante (efficace, mais parfois trop bruyante) machinerie de Bastille pour construire une nouvelle salle d'opéra ? Même Boulez n'aurait pas osé ... encore que ...

2. Le jeudi 28 avril 2016 à , par DavidLeMarrec

Je ne parlais que du point de vue artistique : j'étais déjà opposé au principe de la Philharmonie (grosses dépenses pour quelque chose qui existait déjà, même si le résultat est plus satisfaisant que Pleyel pour les quelques mélomanes concernés que nous sommes), alors reconstruire un opéra… Encore que, vu la saturation des deux salles, une troisième ne serait pas de trop, mais il y a un moment où il faut arrêter les frais.

Non, je voulais simplement dire que l'acoustique de Bastille était vraiment parfaite pour la musique instrumentale (pour la musique de chambre, on y entend même mieux qu'à la Philharmonie) : nette, physique, pas réverbérée et pas sèche, précise, très peu propice aux saturations… vraiment impeccable.
En revanche, la grande salle de face, ça ne fonctionne pas bien pour les voix, qui se perdent facilement (difficile de saisir le détail des mots, c'est très frustrant). Il manque une grande salle d'opéra où les chanteurs seraient audibles (et visibles, sinon il y aurait le Théâtre des Champs-Élysées…).

3. Le jeudi 28 avril 2016 à , par Faust

On peut toujours essayer ... Plus le projet est pharaonique, plus il a de chances de passer !

Bastille avait ouvert par une série de concerts et j'avais (au parterre de côté !) trouvé que l'acoustique était plutôt bonne. On m'avait aussi expliqué - à vérifier - que l'on avait voulu faire des économies - défense de rire ! - et que le plafond de la salle n'avait pas été réalisé comme prévu initialement ce qui nuirait à l'acoustique. Si tel est le cas, on pourrait peut-être corriger cela (ce serait plus intelligent que de végétaliser la toiture ...).

Après tout, le TCE a bien dû engager des travaux pour corriger plusieurs " imperfections " de sa rénovation qui avait conduit à mettre de la moquette partout ... On l'a donc arrachée; mis des grands panneaux en bois sur la scène pour les concerts et, enfin, agrandi la fosse ...

Au tout début, ils avaient eu aussi beaucoup de mal à faire fonctionner la machinerie complexe qui permet de déplacer les décors comme en veut sur l'immense scène et qui permet aussi d'avoir plusieurs productions différentes sur quelques jours.

Mais, vous avez raison, le point de vue artistique est trop souvent mis à l'arrière-plan ! Boulez n'aurait pas démenti pas cette opinion ...

4. Le jeudi 28 avril 2016 à , par DavidLeMarrec

C'est vrai, seule la perspective d'un affichage politique exploitable peut motiver les décideurs, finalement…

Je confirme l'histoire des économies sur le plafond, qui a depuis été renforcé (à l'époque où on a joué avec la hauteur de la fosse), certes pas aussi bien qu'il aurait dû l'être, mais on avait effectivement, à l'heure de la construction, rogné sur les matériaux pour limiter les dépassements…

Ah oui, de la moquette au TCE, c'est bien dommage, quand l'acoustique franche fait justement tout son charme… Les panneaux de bois sont aussi, acoustiquement (et visuellement, d'ailleurs, même s'ils n'ont rien de très différent des autres du même genre qui existent dans diverses salles du monde), une très belle réussite.

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