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Les Pêcheurs de perles et son livret

Initialement proposé sur un autre support.

On lit souvent et régulièrement, avec une fréquente récurrence répétée, que les Pêcheurs de Perles sont un opéra charmant, avec un livret hélas indigent. J'ai longtemps entendu cela et, comme un malheur n'arrive jamais seul, je me suis mis à réfléchir.




D'une part, je ne pense pas que la musique de cet opéra soit seulement charmante. Par exemple, j'ai été étonné, venant d'admirateurs de Bellini, Verdi et Gounod, de lire qu'il y avait des "facilités rythmiques" dans la partition, le pendant de jolies mélodies. J'ai eu beau écouter (trois fois dans une journée) l'opéra, je ne trouve rien de particulièrement criant. <mon oreille mise à nu> A titre personnel, ce qui fait la qualité de l'opéra, ce sont souvent ses récitatifs. Rien d'étonnant alors à ce que je trouve que Thora på Rimol (de Borgstrøm), L'Heure espagnole ou Die Gezeichneten soient des oeuvres majeures, idéales même, ou à ce que je n'écoute que la version Guiraud de Carmen. </mon oreille mise à nu> Dans ce cadre-là, Les Pêcheurs de perles constitue aussi une éclatante réussite. Le texte y est servi d'une manière royale, à défaut d'être, il est vrai, fortement porteuse de sens.




D'autre part, et c'est là-dessus que je souhaiterais insister, on aime volontiers répéter que le livret en est faiblard. Eh bien moi, je suis assez convaincu du contraire.

Il faut bien se mettre dans l'idée, je crois, que l'opéra n'est pas toujours le lieu de la création littéraire réussie - et l'est plutôt rarement, d'ailleurs. Autant on peut évaluer le degré de ressemblance, de fidélité, ou d'efficacité (même détournée) entre une oeuvre littéraire et le livret qui en est issu, autant, pour une oeuvre comme Les Pêcheurs de perles, il faut se pencher sur la seule utilité du livret à la cause musicale. A ce titre, est-il besoin de rappeler que Hugo le récalcitrant (colère contre les adaptations, tentative d'interdiction d'Ernani*), en fournissant à Mlle Bertin son livret, sans doute pour complaire à un père bien utile, a pris toutes les précautions utiles pour écarter son livret de la sphère littéraire, comme un sous-genre soumis à la musique, en nulle manière reflet de son travail d'écrivain. Alors qu'on aurait pu imaginer que, tout en prenant ses précautions, il puisse aiguiller le lecteur vers l'original.

Bref, revenons-en à nos moutons. A défaut d'être susceptible de conquérir à la seule lecture, le texte des Pêcheurs de perles réunit plusieurs qualités essentielles, à commencer par un équilibre remarquable des scènes. Vous aurez remarqué que, contrairement à la majorité des opéras, il n'y a pas de tunnels, et cela, tout simplement à cause de ses proportions. L'opéra s'organise en scènes courtes, de longeur sensiblement égales, scandées par des ensembles courts mais nombreux, et essentiellement contruites à partir de dialogues dont la longueur moyenne de répliques frise la stichomythie systématique. Alors, évidemment, le drame fonctionne, avance sans cesse, qu'il se passe quelque chose ou non. Et comme les répliques sont toujours porteuses d'une évolution de la position du personnage, en plus, il se passe forcément quelque chose. Pour les amoureux de l'émotion, il reste la Romance et la Cavatine, très courtes, fugaces saveurs, aussi évanescentes que le rêve qui les suscite, et bien plus efficaces qu'un long monologue constellé de banalités.

En outre, le contenu de l'histoire n'est pas si niais qu'on aime à le répéter (c'est un peu le cas, un peu moindre, du Trouvère : pas un chef-d'oeuvre littéraire, mais un support hautement intéressant et interprétable). La question atypique du pacte contre l'amour fait trembler sur ses bases l'agencement traditionnel du désir amoureux et des rivalités destructrices qui en découlent. Tout y est question de dissimulation et de dévoilement, de postures, et plus de rivalités frontales répétées. Ce qui est encore plus original, dans ce contexte, c'est que Nadir n'est pas à proprement parler traversé de remords, ce qui rend le topos final du "turc généreux" (Zurga en fait office) moins prévisible, car moins mérité. Surtout, l'issue intervient après que le couple soprane-ténor s'est déclaré satisfait, ce qui ne laisse pas présager de leur délivrance, qui n'est plus utile dramatiquement parlant.

Au total, le déséquilibre joue sa place entre les attentes des différents personnages, qui interprètent presque tous celles des autres de façon erronnée. Ainsi Zurga ne saura jamais qu'il a bien été trahi, et le ténor triomphe bien timidement. Tout cela, en décalage avec les horizons habituels du livret d'opéra, permet de ménager les surprises du livret, et aussi d'enrichir un peu l'intérêt que l'on peut porter à ces psychologies qui restent bien rudimentaires (surtout la pauvre soprane. Mais je crois que vous l'aurez compris, mon coup de coeur est pour cette organisation en séquences courtes et régulières, qui s'empilent avec bonheur, et favorisent, malgré romances, scènes de foule et petit nombre d'actions, un déroulement très allant de l'histoire. Avec au total un avantage certain pour poser la musique ! Carré est coutumier du fait : dans le monologue d'Ourrias, il sert sur un plateau au compositeur de Mireille le formidable récitatif Ils s'éloignent, grâce à un texte aux proportions idéales, sur des vers aux césures aisées.

Voilà, c'était Le Petit David Animé en direct de Librettoland.

David – Pairle,PardonnezAuPécheur!


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Commentaires

1. Le dimanche 17 mai 2009 à , par Pois de senteur

ça ne vaut pas Pelléas et Mélisande, mais l'histoire est tout de même très chouette !

2. Le dimanche 17 mai 2009 à , par DavidLeMarrec :: site

C'est surtout le souvenir du lieu de notre fréquentation première, avant qu'en Gasconie vous ne vinssiez et qu'en Parisie je ne montasse !

3. Le dimanche 17 mai 2009 à , par Pois de senteur

Ah la Gasconie ! J'y ai reçu un accueil très chaleureux. J'y retournerai !

4. Le dimanche 17 mai 2009 à , par DavidLeMarrec :: site

Chaleureux sans doute, déficient sûrement.

Car je vous prie de le croire, les natures y sont aussi petitement constituées que vastement contrites.

5. Le lundi 18 mai 2009 à , par Sylvain

Désolé de m'immiscer dans la conversation, mais vous faites remonter de vieux trucs, alors je participe.

Les opéras charmants aux livrets indigents ca me va bien, j'en ai des tonnes chez moi.

Il est vrai qu'avec les Pêcheurs de Perles on reste tout de même très loin de Parsifal ou Péléas et Mélisande comme le dit Pois de Senteur, mais en même temps on ne passe pas l'aspirateur avec ces derniers. Alors qu'avec la romance de Nadir pas de problème, l'aspirateur se passe tout seul.
On a beau y mettre la meilleur volonté du monde, et votre exposé est brillant David, mais Exbrayat n'a pas le talent de Gracq. Simplement parfois Exbrayat reste très plaisant à lire.

Un "opéra charmant, avec un livret hélas indigent" ? Oui surement, mais c n'est déjà pas si mal un opéra charmant.

Et puis Les Pêcheurs de perles ont une petite place à part dans mon cœur (comme Adriana Lecouvreur et Luisa Miller d'ailleurs, mais pour d'autres raison) car c'est en y entendant Vanzo que j'ai pour la première fois été ému par une voix masculine à l'opéra. J'avais pourtant tout essayé avec Vickers, mais avant de le voir jouer je n'y comprenais rien à Vickers. Alors qu'avec Vanzo, tout passe très bien par la voix, elle se suffit à elle même. Bien sur il n'est pas très viril ce Vanzo, c'est vrai, mais il chante vraiment tellement bien Nadir, et sans prétentions qui plus est, comme un opéra simple justement, mais si tendrement. Ca pourrait sonner faux, mais ici ca sonne juste.

En vous lisant sur la Gasconie, je me suis rendu compte il y a deux semaines qu'un ancien chef de Gasconie (celui du Lamké / Mesplé) habitait à moins d'un km de mon lieu de travail. A ce que je crois il n'était pas forcément parti en très bons termes, mais quelles sont les relations qui se terminent en bons termes ! Enfin, très étonné j'étais étant donné l'endroit et sa renommée.

6. Le lundi 18 mai 2009 à , par Sylvain

Je ne devrais pas écrire le soir. Je me relis et mon texte c'est encore écrit n'importe comment... sans parler de mon analogie à deux sous entre Exbrayat et Bizet.

Désolé ;-)

7. Le lundi 18 mai 2009 à , par DavidLeMarrec :: site

Bonsoir Sylvain !

Mais faites, faites...

On reste très loin de Parsifal et Pelléas dans le style, c'est indubitable ; dans l'inspiration musicale, on peut le défendre aussi. Mais côté livret, ça vaut de très loin les profondeurs affectées et les longueurs véritables de Chastefol.

La romance de Nadir est charmante en effet, mais ce n'est pas non plus le meilleur de l'oeuvre, qui comporte des récitatifs extraordinaires et des portraits assez intéressants.

Lombard, oui, très bon chef d'ailleurs, spécialiste des orchestres de seconde zone, mais capable d'en faire de très belles choses (l'orchestre de l'Opéra de Bordeaux, lorsqu'il est motivé, surpasse sans peine les formations parisiennes, question d'investissement tout simplement.
Il s'est dit qu'il faisait des dépenses somptuaires, ère dont il est resté un service administratif un peu pléthorique eu égard à la taille réelle de l'institution ; on a aussi murmuré assez bruyamment (mais c'est moins intéressant et à prendre avec toutes les pincettes nécessaires, je n'ai pas vérifié) qu'il était l'amant de Madame Chaban. [Et que, par voie de conséquence, une fois les protecteurs partis, il a été limogé sans ménagement.] En tout cas, depuis, on attend un directeur musical qui fasse du bon travail. Après l'ère Graf un peu désordonnée, Christian Lauba a proposé, pour l'intérim, deux magnifiques programmations, mais il ne faisait pas travailler lui-même l'orchestre, et c'est quand même primordial. Kwamé Ryan semble réussir à tirer des choses de l'orchestre - à défaut d'être raffiné, c'est un travail en douceur qui s'amorce, et l'orchestre semble regagner en homogénéité ce qu'il avait perdu depuis Lombard.

Depuis que Lombard n'est pas à la Suisse Romande ni à Bordeaux, je ne sache pas, en effet, qu'il ait fait grande carrière.

8. Le lundi 18 mai 2009 à , par DavidLeMarrec :: site

Je me relis et mon texte c'est encore écrit n'importe comment...

Tsk, tsk... pas de dépréciation des gentils commentateurs, c'est interdit ici. Surtout lorsqu'ils disent des choses intéressantes. :-)

Et qu'ils nous flattent bassement à coups de commandes schrekeriennes.

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