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Nielsen, les trois premières symphonies

Pourquoi en parler ?

Les symphonies de Nielsen sont très peu fêtées, du moins jusqu'à une date récente, en France, et leur connaissance se limite très souvent aux plus modernes (et très intéressantes) Quatrième et Cinquième, fascinantes, qui se défendent très bien d'elles-mêmes. Mais qui éclipsent un début de corpus d'intérêt tout à fait majeur, pour d'autres raisons. Peut-être plus attachantes et séduisantes, les premières symphonies font valoir un élan, une forme de spontanéité très travaillée, si ce n'est tarabiscotée ; elles ont pour elles les vertus de la surprise et de la poussée roborative, elles réjouissent et tiennent émerveillé tout à la fois.
C'est pourquoi on pense qu'il faut peut-être en parler un petit peu. Et de façon plus urgente que les trois dernières, car elles ne trouveront pas aussi facilement défenseurs - elles sont nettement moins novatrices.

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Nettement moins connues que les 4 et 5, les trois premières symphonies de Nielsen portent encore le sceau de la musique scandinave romantique, dans un ton, particulièrement pour les deux premières, encore commun à ses prédécesseurs Grieg et Borgstrøm (l'un représentant la musique à programme et l'autre la musique 'pure'), même si les innovations formelles sont déjà indéniables. Par exemple dans les tournures mélodiques peu évidentes des deux premiers mouvements de la Deuxième. La préoccupation première de Nielsen étant souvent le rythme.

Dans ces premières symphonies, l'influence du folklore nordique tisse le lien avec toute une parenté qui débute à Berwald et va jusqu'à un mimétisme assez poussé entre la Première et celle d'Asger Hamerik - qu'on considère la parenté de ton entre le premier, le troisième mouvements de Nielsen et le scherzo du II de Hamerik. L'usage généreux des bois est également en commun - et ces cuivres en accents répétés, typiques d'une conception postclassique de l'orchestre, qui se trouve encore chez Schumann.
L'élan intarrissable - pour ne pas dire inextinguible -, lui, est très proche du meilleur Grieg et du meilleur Borgstrøm, ceux des ouvertures de Peer Gynt ou de Thora på Rimol, urgents, poétiques et dansants. Il parcourt les quatre mouvements, dans une délicieuse fièvre qui rapproche sans doute plus l'esprit de l'oeuvre des Quatrième de Mendelssohn et Schumann que du vingtième siècle explorateur des trois dernières symphonies de Nielsen.


Le début du deuxième mouvement de la Première Symphonie d'Asger Hamerik par Thomas Dausgaard et le Symphonique de Helsingborg - voir la note de CSS sur le sujet.

Le début du premier mouvement de la Première Symphonie de Carl Nielsen par Herbert Blomstedt à la tête de l'Orchestre Symphonique de San Francisco, pour sa seconde intégrale.

On pourra remarquer que la même tonalité n'unifie plus la symphonie, mais dérive d'un pôle à l'autre de l'oeuvre, sans que le compositeur ne se soucie de ce type d'équilibre tout théorique.

Le désordre thématique de la Deuxième, plus dans la mélodie même que dans la forme générale, parcourt les déséquilibres des caractères - les Quatre Tempéraments du titre : ainsi le premier mouvement allegro collerico fait-il succéder des états d'excitation, tandis que le deuxième mouvement au contraire (allegro comodo e flemmatico) collectionne les manques, avec ces rythmes décalés et ces instruments muets.
Cela se lit fort bien dans la partition :

I : en sept mesures, trois états se succèdent (rebonds, lignes frététiques, lyrisme démesuré) ;

II : un mouvement ternaire plutôt optimiste mais claudicant.
Le troisième mouvement, lyrique et distendu, aurait quelque chose du Ruhevoll de la Quatrième de Mahler... sans tension. Quelque chose de très spécifique, une mélancolie... flegmatique en quelque sorte. Enfin, la 'sanguinité' du dernier mouvement se caractérise par un rebond assez joyeux en fin de compte.
Il est vrai que ces Tempéraments ont été inspiré par une suite picturale comique à Nielsen, et qu'il n'y a finalement pas d'intention programmatique forte, surtout un clin d'oeil batti autour des indications de tempo et de caractère qui forment un tout.

La Troisième, bien surnommée Espansiva, se caractérise tout de suite par un ton beaucoup plus brahmsien (mais la Deuxième était déjà très personnelle et bien de son temps), à la fois dans une exubérance musicale qui confine à la profusion et dans une profondeur de ton accrue. Ainsi, tandis que le premier mouvement semble déborder de musique, le deuxième, en écho à la Quatrième de Brahms, débute sur un cor solo qui annonce un mouvement très introspectif. La danse reprend ensuite ses droits sur les deux derniers mouvements, très dansants, plus légers.
L'une des particularités de cette oeuvre est la présence, à l'exemple de la Deuxième de Langgaard qu'elle précède d'un peu plus d'une dizaine d'années, d'une brève intervention lyrique - d'une soprane et d'un baryton, sans texte, à la fin du deuxième mouvement qui prend alors une tonalité pastorale et suspendue, le tournant de la symphonie qui s'éclaire alors nettement. [Les deux chanteurs sont parfois remplacés pour économie respectivement par une clarinette et un trombone.]

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Quelles versions ?

Pour faire vite, car ce n'est pas notre objet ici et qu'il faudrait détailler plus amplement, on peut signaler quelques versions, par ordre de préférence.

  1. Herbert BLOMSTEDT, San Francisco Symphony Orchestra
    • La seconde intégrale de Blomstedt, chez Decca, en deux volumes de 2 CDs. D'une très grande vivacité, moelleux, incisif plein d'esprit, on entend tout, grâce à la direction et à la prise de son.
    • On a droit en plus à des bonus très précieux, comme la musique de scène de l'Aladdin d'Oehlenschläger, dont on peut préférer les lectures de Kristjan Järvi ou Esa-Pekka Salonen, plus typées et engagées, mais l'abondance de biens n'est pas nuisible ici, et permet au besoin d'éviter d'acquérir des sommes dépareillées d'ouvertures rebattues de Nielsen. (Très belle ouverture du vif-opéra Maskerade en revanche.)
  2. Neeme JÄRVI, Orchestre Symphonique de Göteborg
    • Une intégrale assez ébouriffante chez DG, sans suppléments. Typique de l'excellente manière Järvi père. Les mouvements vifs sont très vifs, très incisifs, avec peut-être moins de corps que chez Blomstedt, mais les cordes sont toujours superbes ; les mouvements lents ont plus d'épaisseur spirituelle, et chaque mouvement est sans doute plus caractérisé. Les deux se valent, même si nous préférons par goût la stabilité de Blomstedt à la belle folie de Järvi. Deux très grandes intégrales de toute façon.
  3. Michael SCHØNWANDT, Orchestre National Symphonique du Danemark
    • Chez Naxos. Comme d'habitude chez Schønwandt, de l'excellent travail dans ce répertoire, avec une petite prédominance des groupes de cuivres. Beaucoup de vie, rien à redouter, tout à fait recommandable. Moins essentiel sans doute dans les dernières symphonies, plus sages.
  4. Jukka-Pekka SARASTE, Orchestre de la Radio Finlandaise
    • Chez Finlandia (réédité sous Elatus). Disponible uniquement en séparé, une bonne version pleine de naturel, avec les timbres acidulés de la Radio Finlandaise. Comme toujours chez ce chef, beaucoup de simplicité et d'évidence. Et une vision assez optimiste de ces climats.
  5. Douglas BOSTOCK, Royal Liverpool Philharmonic Orchestra
    • Une version très ronde, particulièrement réussie pour la lisibilité des dernières symphonies (superbes bois bien posés en particulier). Les premières sont moins nerveuses.
  6. Theodore KUCHAR, Janáček Philharmonic Orchestra
    • Chez Brilliant Classics. Les cordes (et les timbales) dominent, la prise de son est un peu étouffée. Très bien au final, mais il est vrai qu'il existe plus excitant.
  7. Herbert BLOMSTEDT, Orchestre de la Radio Danoise
    • Chez EMI, une version qui peut tout à fait suffire à la découverte de l'oeuvre, d'une très belle tenue. En face des intégrales que nous venons de citer, on ressent tout de même une vraie mollesse à la comparaison. Ce peut donc être une bonne porte d'entrée, mais qui ne tiendra pas à la confrontation avec quelque autre version que ce soit.


Toutes ces versions se trouvent à prix modique - et surtout la Kuchar, qui est de ce fait devenue la plus diffusée. Car n'achète pas Nielsen l'ingénu qui ne connaît que son disquaire (et ses tarifs prohibitifs). Déjà, il faut en trouver, et ce ne doit même pas être le cas partout...

Nous n'avons pas pu écouter en entier l'intégrale Leonard BERNSTEIN / New-York jadis parue en séparé chez CBS-Sony, mais sa lecture très incisive, découpée même, semble tout à fait intéressante et originale. Ce n'est peut-être pas ce qui est le plus proche du ton nordique, mais le résultat en est très efficace, en particulier pour la présence du discours des bois, extrêmement précisément articulé. Aux antipodes du grand flux Karajan qui tire vers Sibelius, Bernstein rapproche Nielsen de la manière de ses Schumann avec Vienne.

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Il existe un assez grand nombre de versions dépareillées, surtout des dernières (on voit passer les noms de Karajan ou Rattle dans la 4, de Horenstein ou Bernstein dans la 5...). On pourrait tout de même en décrire quelques-unes dans les trois premières, mais en fin de compte, les versions isolées sont moins convaincantes. Giordano Bellicampi fait une belle Troisième avec l'Orchestre Symphonique du Sjælland, mais très, très loin du feut des meilleures intégrales ; de même pour la Première d'Ari Rasilainen avec l'Orchestre de la Radio de Norvège, reparue chez Apex, une version bien faite qui est certes plus vigoureuse que la première intégrale de Blomstedt, mais qui est loin d'atteindre les sommets des trois intégrales que nous citions initialement.

La version de la Quatrième Symphonie par le dernier Karajan (couplée avec Tapiola de Sibelius) est à la fois très intense et un peu grandiloquente ; elle fait incontestablement entrer Nielsen dans le Grand Répertoire, mais lui impose aussi un décorum pas forcément indispensable pour convaincre. On précise aussi que la version Rattle / Birmingham de la même oeuvre ne mérite pas du tout le détour, ce serait même la moins intéressante que nous ayons entendue : très peu de relief, des timbales atones, une expression polie - ce qui est dommageable pour rendre justice à la folie de cette pièce. Pas indigne bien entendu, mais en deçà de la partition.

A noter : Pour les indécis et les curieux, beaucoup de versions sont audibles en intégralité sur MusicMe.com.

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Mise à jour du 4 mars 2009 : A l'usage, la version Blomstedt I (avec la Radio Danoise) est peut-être bien la plus satisfaisante, parce que la clarté de sa prise de son et les choix très pédagogiques de sa direction (exaltant les ruptures entre motifs au sein d'un même phrasé) rendent de façon très convaincante la modernité de ces pièces, bien plus que Blomstedt II et Järvi en tout cas, plus postromantiques (sans excès bien entendu).
Si l'on est pas gêné par des tempi parfois un peu paresseusement habités et par de petits problèmes techniques (des timbres pas toujours homogènes, une justesse pas parfaite), c'est peut-être le choix le plus intéressant. C'est en tout cas notre sentiment après nous être baigné, ces dernières semaines, de la musique de Nielsen.


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David Le Marrec


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