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La vraie Carmen - I - Du texte de Mérimée...



L'amateur d'opéra sérieux qui cherche à s'informer lira, dans force notices, résumés, présentations, ouvrages « de référence » et de synthèse sur l'Opéra que Carmen était, dans la nouvelle originale de Prosper Mérimée, dont les librettistes Henri Meilhac et Ludovic Halévy se sont inspirés, une prostituée. Chose si inconvenante sur scène - on se souvient qu'un critique de la création avait classé Carmen comme « opéra pornographique » [1] - que le compositeur et ses sbires, par saine prudence, avaient choisi de la faire cigarière, sans changer totalement ses manières libérées.

Passionnant, assurément. Le seul problème demeure que... c'est faux.

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Le 19 décembre 2006 à Covent Garden, onze jours après sa prise de rôle, Jonas Kaufmann (Don José) en compagnie d'Anna-Caterina Antonacci (Carmen), dirigés par Antonio Pappano.
Pappano réussit des couleurs proprement inouïes et un relief incomparable dans l'articulation de l'orchestre ; et de son côté Antonacci propose sans nul doute le plus beau portrait vocal et dramatique de Carmen : rien de vulgaire chez elle (dans cette veine, Callas a réussi tout ce qu'on pouvait, avec un rare bonheur), une fascination quasiment intellectuelle pour cette femme qui dégage une force charismatique assez étonnante dans ses aspirations à la liberté et ses caprices. Elle utilise la voix chantée populaire de façon extraordinaire lorsque l'orchestre la met à découvert, comme vous pouvez l'entendre dans cet extrait... Vraiment unique.


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Carnets sur sol a enquêté - pas fort ingénieusement du reste : il a suffi de lire les quelques paginettes de la nouvelle. On en profite pour étudier la façon dont les librettistes on redistribué la matière textuelle de Mérimée.

Lire la suite.

Notes

[1] Il faut dire que Bizet venait d'écrire Djamileh, une délicieuse fantaisie orientale, et que ni Flammen de Schulhoff, ni Lady Macbeth de Mtsensk de Chostakovitch n'avaient encore été conçus.

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1. Prosper MÉRIMÉE

Outre son apport décisif à la conservation du patrimoine architectural français, en tant que fondateur du classement des « monuments historiques », sur lequel il n'est nul besoin de revenir, Prosper Mérimée est passé à la postérité comme auteur de nouvelles, dont certaines font toujours le bonheur des collégiens.

Outre une façon simple et directe de présenter ses sujets, qui le rend accessible, ce qui fait le prix de son travail est surtout l'ironie subtile qui émaille ses meilleures oeuvres. Ainsi Mateo Falcone fourmille-t-il de fausses piques contre les Français, qui forment un tableau plaisant de l'originalité des Corses ; ainsi La Vénus d'Ille, fortune des classes où le registre fantastique est au programme, vaut-elle surtout par les portraits goguenards des antiquaires locaux un peu fantaisistes en étymologie.

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2. La façon Mérimée dans les récits du type Carmen

Souvent, Mérimée débute son récit par ses excursions et ses memoranda sur les sites archéologiques, comme s'il prenait le prétexte de la nouvelle pour transmettre les histoires extraordinaires qu'il entend sur ces lieux - et non à l'inverse comme s'il feignait d'apprendre des choses pour présenter une histoire de sa fantaisie. La posture ainsi renouvelée de l'éditeur du manuscrit trouvé est très finement trouvé, et donne une force directe intéressante au récit, généralement sans façons - et particulièrement dans le cas de Carmen.

Le début, dans ces cas, est à la première personne, mais les aventures ne sont jamais vécues au premier chef par le narrateur, qui recueille simplement un récit ou bien, comme dans La Vénus d'Ille, assiste plus ou moins directement aux circonstances de l'histoire.

La plupart du temps, comme dans, en plus des titres que nous avons cités, La Partie de Trictrac ou Le Vase étrusque, Mérimée se rattache au type de l'histoire tragique, avec un projet de l'ordre de la narration du fait divers qui pétrifie - sans forcément enseigner nettement.

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3. La structure et le ton de la Carmen originale

Voyons à présent Carmen.

Carmen se compose de quatre parties. Bizet n'a utilisé que la troisième.

En première partie, le narrateur présente non sans malice le but de sa venue en Espagne. Le premier paragraphe est sans doute la partie la plus réjouissante de l'oeuvre tout entière.

J'avais toujours soupçonné les géographes de ne savoir ce qu'ils disent lorsqu'ils placent le champ de bataille de Munda dans le pays des Bastuli-Poeni, près de la moderne Monda, à quelque deux lieues au nord de Marbella. D'après mes propres conjectures sur le texte de l'anonyme, auteur du Bellum Hispaniense, et quelques renseignements recueillis dans l'excellente bibliothèque du duc d'Osuna, je pensais qu'il fallait chercher aux environs de Montilla le lieu mémorable où, pour la dernière fois, César joua quitte ou double contre les champions de la république. Me trouvant en Andalousie au commencement de l'automne de 1830, je fis une assez longue excursion pour éclaircir les doutes qui me restaient encore. Un mémoire que je publierai prochainement ne laissera plus, je l'espère, aucune incertitude dans l'esprit de tous les archéologues de bonne foi. En attendant que ma dissertation résolve enfin le problème géographique qui tient toute l'Europe savante en suspens, je veux vous raconter une petite histoire ; elle ne préjuge rien sur l'intéressante question de l'emplacement de Munda.

En partageant ses cigares avec un inconnu, qu'il sauve ensuite des gendarmes, il découvre qu'il a affaire à un bandit célèbre, José Navarro, qui lui paraît cependant sympathique.

La deuxième partie relate une rencontre fortuite avec Carmen, décrite comme une femme visuellement irrégulière, mais fascinante. Alors qu'il se fait dire la bonne aventure dans sa chambre, l'effronté, don José entre dans la chambre et le reconduit en silence. Une grosse ellipse temporelle nous conduit au moment où la montre du narrateur, dérobée par Carmen, est retrouvée, et où don José, enfin pris, est visité par lui à la veille de sa pendaison. Il lui raconte alors son histoire dans la troisième partie, que nous allons voir.
Mais cette deuxième partie contient quelques amusettes sympathiques : une citation du Cid utilisée comme un banal cliché, une référence à Brantôme pour achever le commentaire de l'allure de Carmen, et surtout ce magnifique cri du coeur lorsqu'il est surpris chez Carmen par son amant :

Le mot du payllo, souvent répété, était le seul mot que je comprisse. Je savais que les bohémiens désignent ainsi tout homme étranger à leur race. Supposant qu'il s'agissait de moi, je m'attendais à une explication délicate ; déjà j'avais la main sur le pied d'un des tabourets, et je syllogisais à part moi pour deviner le moment précis où il conviendrait de le jeter à la tête de l'intrus. Celui-ci repoussa rudement la bohémienne, et s'avança vers moi ; puis reculant d'un pas :

« Ah ! monsieur, dit-il, c'est vous ! »

Je le regardai à mon tour, et reconnus mon ami don José. En ce moment, je regrettais un peu de ne pas l'avoir laissé pendre.

La quatrième partie est une chose très singulière, une sorte de concrétion de notes désordonnées sur les tsiganes, avec des morceaux épars de vocabulaire, d'étymologie ; une sorte de point culturel, d'appendice historique, mais ni organisé, ni clairement sourcé, ni particulièrement copieux ou érudit. Le tout s'interrompt brutalement, sans forme de conclusion, comme si le projet d'ensemble de la nouvelle était de nous initier à la découverte de la vie bohémienne.
On laisse don José à la fin de de son récit de la troisième partie sans que le narrateur reprenne la parole, sans que l'on connaisse son sort - assuré cela dit, puisque, comme en escalade, il sera avant peu et sans le moindre doute fermement soutenu par une solide corde.

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4. La troisième partie et le livret de Carmen

... à suivre !


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David Le Marrec


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