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Le métier de directeur de maison d'Opéra


Sous ses apparences anecdotiques, l'impossibilité de Stéphane Lissner (voir la vidéo là, le questionnaire débute à 13'13) à nommer les opéras les plus célèbres du répertoire en entendant « Ebben, ne andrò lontana », l'ouverture de La Forza del destino, « Vissi d'arte », « Un bel dì vedremo » et péniblement Carmen avec « Les tringles des sistres tintaient », permet de poser de vraies questions.

Être directeur d'une grande institution culturelle passe d'abord par un savoir-faire administratif (et dans la mesure du possible communicationnel), et s'il est bien entouré (comme la qualité des distributions semble l'attester), sa culture personnelle n'est pas le premier sujet. Évidemment, pour un amateur de lyrique du rang, cette impossibilité de retrouver les titres les plus fameux du répertoire est particulièrement spectaculaire, mais à bien y regarder, s'il n'aime pas le répertoire italien et n'écoute pas de récitals, pas forcément si facile de retrouver La Wally ou Butterfly). Plus étonnante est son hésitation pour identifier le timbre de Callas, mais il avoue ses lacunes franchement et se tire assez adroitement de chacune de ses hésitations avec des anecdotes livresques ou des considérations discographiques (sur des œuvres qu'il n'écoute manifestement pas tous les ans !) : à défaut d'être un grand mélomane, la culture reste indispensable.

Une chose est sûre en tout cas : ce n'est pas lui qui fait les distributions !

Je ne trouve pas cela scandaleux personnellement, mais il est sûr que pour un homme qui a passé sa carrière à diriger des institutions lyriques (pourquoi pas des théâtres ou la Caisse des Dépôts, alors ?), cette séquence est assez impressionnante — surtout après l'annonce de saison tellement bien calibrée pour les médias, où l'on nous parle de redécouvrir le lyrique à travers des choix supposément audacieux.

Manifestement, pour certains, le découvrir constituera déjà un significatif premier pas.


Avec Lissner, on va pouvoir s'amuser… et ça fait aussi partie du plaisir, de pouvoir prendre le thé en disant du mal du directeur de l'Opéra.


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Commentaires

1. Le dimanche 15 février 2015 à , par Grillon

Bonjour,
A votre avis, lorsque vers 14 minutes Monsieur Lissner dit qu'il ne faut pas prononcer le nom de la "Forza del Destino". Pirouette pour excuser sa non réponse ou vérité ? Je ne trouve rien là dessus nul part.

2. Le dimanche 15 février 2015 à , par Faust

Bonsoir

Lissner a dirigé pendant une dizaine d'années le théâtre de la Madeleine (http://www.theatre-madeleine.com/page/theatre-histoire) ...avec une " ligne " artistique qui n'est pas sans rappeler celle des théâtres lyriques ou festival qu'il a également dirigés ... Par chance, il n'a jamais dirigé la Caisse des Dépôts (mais, il ajouterait sûrement qu'il n'a jamais été candidat ...) !

La question que vous soulevez est de savoir si un directeur d'opéra doit être plutôt un "artistique" ou un "administratif". Mais, comme il faut être un peu les deux, cela revient à se demander ce qui de l'artistique ou de l'administratif doit l'emporter. Personnellement, j'opte pour l'artistique. Sinon, c'est sa crédibilité (pour l'extérieur) et son autorité (pour les personnels de l'opéra) qui risquent, à un moment ou un autre, de se trouver mises en cause. Je n'imagine guère de directeur d'opéra - sérieux - qui n'ait pas une très solide culture musicale.

Vous expliquez suffisamment ici que faire une distribution ne se résume pas à l'alignement des artistes lyriques les plus connus à un moment donné. Je laisse ici de côté le fait que sur le papier un opéra peut sembler réunir les conditions de la plus grande réussite alors même que la réalité du spectacle démontrera ensuite le contraire. Ce sont les risques du métier que tout spectateur doit également accepter.

Côté savoir-faire, il y a aussi celui qui est nécessaire pour pouvoir être nommé ... Je pense que Lissner ne manque pas de talent pour cela !

Tout ceci vaut également pour les responsables d'orchestres ...

3. Le dimanche 15 février 2015 à , par DavidLeMarrec

Bonsoir Grillon,

Je me suis posé la question aussi, car je n'en avais jamais entendu parler… et j'ai très souvent entendu nommer ce titre par des chanteurs, des chefs, des metteurs en scène… Je suppose qu'il doit s'agir d'une coutume locale à La Scala, précisément.

Je me suis posé la question également, mais je ne peux croire qu'il s'agisse d'un mensonge intégral (même si sa généralisation est évidemment très abusive, et que ce qu'on lit sur son visage ne laisse pas supposer qu'il a trouvé…), ce serait trop risqué.

Au passage, lorsqu'il dit pour se rattraper que Callas n'a jamais chanté Butterfly sur scène, c'est n'est pas exact : à la date du studio, en août 55, c'est vrai, mais en novembre de la même année, elle l'a fait au Civic Opera de Chicago (les 11, 14 et 17, avec Di Stefano).

4. Le lundi 16 février 2015 à , par DavidLeMarrec

Bonsoir Faust !

S'il est capable de s'entourer des bonnes personnes, ce n'est pas vraiment un problème. Si on mise sur l'artistique, en l'occurrence, Lissner a l'air assez peu au fait, ce qui ne l'a pas empêché de diriger (sans catastrophe, tout de même !) les lieux les plus prestigieux de la confection lyrique…
En revanche, s'il ne gère pas bien la maison, personne ne le fait à sa place. Son rôle, c'est avant tout d'avoir des relais et des réseaux (de toute façon la première et quasiment seule condition pour décrocher le poste !), d'en faire profiter la maison, et de faire sa promotion auprès de ces soutiens et du grand public.

En l'occurrence, parmi d'autres causes, Philippe Jordan et lui se sont un peu mutuellement choisis, ce qui est, in fine, plutôt bon pour l'artistique.

Effectivement, une distribution prestigieuse n'est pas forcément une bonne distribution, et même une bonne distribution ne suffit pas pour faire un bon spectacle (inversement, des distributions douteuses peuvent fonctionner remarquablement)… mais cela ne concerne pas vraiment Lissner : dans les très grandes maisons, ce n'est pas le directeur général qui fait ces choix (à part, éventuellement, pour quelques grands noms), et même pas toujours son second qui donne les orientations (et choisit les titres, disons). À l'Opéra de Paris, il me semble qu'il y a même un poste spécifique pour choisir les distributions, dans l'organigramme, et que ce n'est finalement qu'un responsable de troisième niveau.

Dans les plus petites structures, ce peuvent être le directeur général et son second, bien sûr.

Les qualités requises ne sont vraiment pas les mêmes, je ne vois pas de mal à les répartir entre plusieurs personnes. (Et ça évite de prendre trop au sérieux les propos artistiques du patron…)

5. Le lundi 16 février 2015 à , par Faust

Les " bonnes personnes ", comme vous dites, sont une denrée rare ...

Effectivement, il y a un directeur du casting (sic) et même un directeur de la dramaturgie !

6. Le lundi 16 février 2015 à , par DavidLeMarrec

Oh, on en trouve toujours. Le problème n'est pas tant leur inexistence que la prévalence des réseaux, qui peut les écarter au profit de gens moins compétents…

D'ailleurs, vu les distributions, Ilias Tzempetonidis (qui était déjà son casting director à la Scala) est quand même un peu informé de l'air du temps lyrique et des nécessités vocales des œuvres.
J'ai regardé sa fiche de délégation, il ne l'a que pour des dépenses de 5000€ HT par artiste et par production (en plus des cachets qui ne sont pas de son ressort direct apparemment). La fiche n'est pas vraiment claire si son travail est de chercher, de négocier ou de bichonner les artistes… De toute façon, entre une fiche poste et les pratiques réelles, il peut y avoir des interstices, tout dépend des aptitudes et des fantaisies des grands patrons qui ont toutes signatures. Et de la nature des assistants de chaque titulaire des postes de l'organigramme.

7. Le lundi 16 février 2015 à , par malko

C'est tout sauf anecdotique.
Mais c'est sûr que nos trois directeurs ont au moins annoncé la couleur :"on veut faire la STAR AC"
Jack LANG sort de ces corps.


8. Le lundi 16 février 2015 à , par DavidLeMarrec

Ils ont littéralement dit ça ? Dans quel contexte ?

(Si, si, je crois que tout étonnant et épidermiquement révoltant que ce soit, ça n'a finalement pas grande importance : ce n'est pas la compétence mélomaniaque de Lissner qui influera sur la qualité des soirées à l'Opéra de Paris.)

9. Le lundi 16 février 2015 à , par Faust

Je vois que vous ne laissez rien au hasard ! J'avoue avoir trouvé un peu curieux que l'opéra de Paris mette sur son site les délégations d'engager des dépenses des collaborateurs de Lissner ! C'est sans doute pour donner une impression (très relative) de transparence ... La vraie question, de toute façon, serait de savoir si les artistes les plus connus sont payés comme au MET, au Covent Garden ou à la Scala ou s'ils le sont davantage ?

Je ne sais pas à quoi sert le directeur de la dramaturgie ... surtout que bon nombre de metteurs en scène ont le leur ! Je précise que je n'ai rien contre Christian Longchamp ...

La détermination d'une saison est donc collégiale, ce qui ne me choque en rien. Mais, quelle est la part réelle du directeur de l'Opéra ?



10. Le lundi 16 février 2015 à , par malko

Non ! Ils ne l'ont pas dit comme ça mais ils l’ont fait ! (encore que Benjamin la quasiment dit comme ça en répétant partout vouloir starifier ses étoiles -comme s'il découvrait l'Amérique- et supprimer les notes des concours pour ceux du public)

Une première programmation de stars label rouge dans un répertoire éculé, évitant autant que possible le français (car incompréhensible en anglais sans être non plus en italien qui pourrait excuser)

Enfin un chef qui feint d'être l'organisateur de ce bréviaire du conformisme et que toutes les Grandes Maisons nous envient tant il n'est détesté par personne, le pauvre...




11. Le mardi 17 février 2015 à , par DavidLeMarrec

@ Faust :

Oui, sans doute une règle de transparence (peut-être auto-imposée d'ailleurs). Depuis quelques années, on a régulièrement de nouveaux chiffres sur le site.


La vraie question, de toute façon, serait de savoir si les artistes les plus connus sont payés comme au MET, au Covent Garden ou à la Scala ou s'ils le sont davantage ?

On a des données assez complètes sur le sujet : les cachets ne sont pas très élevés au Met, mais le lieu est prestigieux, et il y a – ou avait, peut-être moins vrai avec les nouveaux metteurs en scène appelés par Bing – peu de répétitions, ce qui permet de libérer du temps pour travailler ailleurs ; les cachets maximum (top fee) ne sont pas très différents, en revanche la liste des artistes peut varier (ainsi que celle des quatre ou cinq qui peuvent demander davantage).
Il y a beaucoup d'informations là-dessus qu'on peut lire dans les différents ouvrages sur la question. Ce n'est pas mon premier sujet d'intérêt, et pourtant j'ai déjà pu lire pas mal de choses dessus, donc en cherchant…


Je ne sais pas à quoi sert le directeur de la dramaturgie ... surtout que bon nombre de metteurs en scène ont le leur ! Je précise que je n'ai rien contre Christian Longchamp ...

Le directeur de la dramaturgie ne fait pas la même chose que le dramaturge d'une équipe de mise en scène ! Le dramaturge d'un metteur en scène est une sorte de conseiller (aux attributions variables) ; le directeur de la dramaturgie d'une maison d'Opéra n'intervient pas dans le contenu des productions. Il n'y en a pas dans toutes les maisons (il me semble qu'à l'Opéra de Paris, le poste a été créé pour Christophe Ghristi, arrivé avec Joel), et ses attributions sont variables.

En résumé, un directeur de la dramaturgie s'occupe de ce qui est de l'ordre de l'érudition et de la culture en général : à l'Opéra-Comique, Agnès Terrier a un rôle majeur dans la sélection des œuvres ; à l'Opéra de Paris, Christophe Ghristi s'occupait des publications (magazine En scène !, site internet, présentation de certaines œuvres, beaucoup d'entretiens dans la presse spécialisée aussi), de la communication (dont la publicité), de la programmation & des actions pédagogiques, des expositions et, plus inhabituel, avait la haute main sur toute la programmation de lied et de musique instrumentale dans le cadre de Convergences — mais là, ce n'est possible que parce que Ghristi avait en plus une remarquable culture musicale (et un goût très sûr, si j'osais ajouter…).
D'une manière générale, donc, le directeur de la dramaturgie s'occupe de la documentation au sens très large, des brochures jusqu'à la décision de certains pans de la programmation.


La détermination d'une saison est donc collégiale, ce qui ne me choque en rien. Mais, quelle est la part réelle du directeur de l'Opéra ?

Là aussi, ça dépend complètement des profils… Il est évident que Mortier ou Joel faisaient des choix forts au niveau des titres proposés. Lorsque Joel choisit Mireille pour la mettre en scène, on se doute bien qu'il ne découvre pas l'œuvre ; et Mortier tenait quantité de discours (souvent gorgés de palinodies, mais peu importe) pour dire qu'on ne pouvait rien faire de Lakmé, mais qu'Aida l'intéressait, parce qu'elle nous parlait du colonialisme — ou que Meyerbeer était de l'opéra poussiéreux et convenu, tout en nous programmant Halévy… On pouvait contester tout cela, mais il est évident qu'il y avait des convictions (pas forcément des écoutes très poussées, sinon il n'aurait probablement pas tenu ces propos sur l'auteur des Huguenots, du Prophète et de l'Africaine…), et une certaine représentation, même superficielle, du répertoire.
Je crois aussi que le grand cycle des opéras post-verdiens les plus célèbres (mais jamais donnés à Paris) était le fait de Joel — preuve, d'ailleurs, qu'on peut être un mélomane très informé et un directeur d'Opéra un peu terne.

Dans le cas de Lissner, l'épisode tend à révéler qu'au minimum il ne s'intéresse pas beaucoup à l'opéra du XIXe (et n'écoute peut-être pas trop d'opéra en général ?)… Il n'a sans doute pas eu beaucoup de choses à dire sur cette partie de la saison. La programmation de Lear, aussi, sent un peu les luttes d'avant-garde d'il y a longtemps, un titre qu'il a vu ou entendu parler à l'époque où il représentait quelque chose — aujourd'hui, je ne vois pas trop pourquoi remonter un opéra pas mal fait, mais qui n'est ni le plus séduisant, ni le plus marquant de sa période… si ce n'est parce qu'il représente, esthétiquement, un courant qui fut considéré comme radical.

Donc, oui, une saison est collégiale, forcément : on se doute bien, d'instinct, qu'à part dans de toutes petites maisons, les quatrièmes comprimari ne sont pas sélectionnés par le grand patron. Il peut avoir son avis pour les grands rôles, voire assister à des auditions, mais ne va pas choisir sur pour Wagner dans Faust ou Annina dans Traviata, on prend plutôt Untel ou Untel. Le mode de recrutement, peut-être davantage : Atelier Lyrique, chœur ou artiste extérieur ?
Et même dans les petites maisons, d'ailleurs : le directeur est en général un gestionnaire là aussi, et dans un rôle encore plus délicat puisque les marges financières sont plus réduites — s'il gère mal, il en va de la survie de l'institution, alors qu'un mauvais gestionnaire à l'Opéra de Paris serait simplement remplacé, et qu'on trouverait l'argent manquant dans le mécénat, le prix des places ou les impôts.

12. Le mardi 17 février 2015 à , par DavidLeMarrec

@ Malko :


Non ! Ils ne l'ont pas dit comme ça mais ils l’ont fait ! (encore que Benjamin la quasiment dit comme ça en répétant partout vouloir starifier ses étoiles -comme s'il découvrait l'Amérique- et supprimer les notes des concours pour ceux du public)

Oui, j'ai entendu ça (enfin, les notes du public, plutôt l'accueil général si j'ai bien suivi). C'est une véritable question, mais ça n'a pas grand chose à voir avec le modèle cité.


Une première programmation de stars label rouge dans un répertoire éculé, évitant autant que possible le français (car incompréhensible en anglais sans être non plus en italien qui pourrait excuser)

Je ne vais pas défendre cette programmation sur ce plan : les œuvres choisies sont toutes belles, mais en effet, ça pourrait être Vienne… ou le Met à deux titres près (et aux noms des metteurs en scène, qui ne feraient pas toute une saison dans ces lieux). Les raretés et le répertoire français sont absents, incontestablement. On verra sur la longue durée.


Enfin un chef qui feint d'être l'organisateur de ce bréviaire du conformisme et que toutes les Grandes Maisons nous envient tant il n'est détesté par personne, le pauvre...

Là non plus, je ne contredirai pas ça, Lissner est parfaitement calibré pour ne complaire à chacun… mais ce n'est pas forcément grave pour autant (et je ne vois toujours pas le rapport avec la télé-poubelle).

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