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« Chèh les Fridolins ! » – une messe britannique (et catholique) de la Victoire de 1918





Première mondiale dont il a été fait état dans le fil des nouveautés. Comment ne pas en parler ici aussi, lorsqu'il s'agit de surcroît d'une découverte originale et enthousiasmante ?

86)
Stanford, Mass Via Victrix 1914-1918 (Messe « Chemin de la Victoire 1914-1918 »)
Chœur & Orchestre Nationaux de la BBC du Pays de Galles (BBC Wales), Adrian Partington.

(Lyrita, parution 3 mai 2019)

Charles Villiers Stanford (Dublin 1852 – Londres 1924) est plutôt connu comme l'auteur de symphonies assez paisiblement conservatrices (romantisme bien conçu, mais assez peu paroxystique, et orchestré d'une façon très peu personnelle, pour ne pas dire fadement). Pourtant, c'est aussi un compositeur doté d'un réel souffle, comme en témoigne son Stabat Mater, beaucoup plus ambitieux et marquant.

Le disque paru chez Lyrita documente la première exécution, en réalité, de cette seconde Messe (il avait écrit la première au début des années 1890, pour une paroisse catholique de Londres). De ce que nous apprennent les biographies, elle ne répondait à aucune commande extérieure, apparemment un besoin impérieux de célébrer la fin de la guerre.
L'hypothèse du chef est que, bien qu'anglican, Stanford avait souhaité écrire une messe dont le message pourrait être plus universel – ou bien est-ce, puis-je proposer, l'envie de se confronter à une forme fixe familière, comme en témoignent l'usage de parcelles de forme sonate dans le Credo, ou le dialogue solistes-en-petit-chœur vs. grand-chœur qui s'inscrit dans la lignée de la Missa Solemnis de Beethoven.

En tout cas, la composition se ressent fortement du contexte : considérablement plus exaltée que la plupart de ses œuvres, elle fait appel à de nombreux rythmes de marche et ostinatos – on peut songer à « Denn alles Fleisch » du Deutsches Requiem de Brahms. Un de ces ostinatos, aux trompettes, fait entendre l'écho de sonneries militaires derrière le texte beaucoup plus paisible de l'ordinaire de la messe – même pas à un moment particulièrement dramatique (« Agnus Dei, dona nobis pacem », qui fait taire les trompettes). [Cet Agnus Dei, souvent un peu plus terne chez les autres compositeurs, est peut-être le plus beau que j'aie entendu…]
Et pourtant, quoique inscrite dans ce contexte guerrier, quoique dédiée aux soldats tombés – « Transiverunt per ignem et aquam, et eduxsisti in refrigerium », dit l'exergue –, son atmosphère, au besoin ample et généreuse, demeure très paisible, aucune menace, pas de grande avalanche de Requiem romantique, tout est tendresse et consolation.

[Cette exergue est porteuse de multiples sens possibles. Cet extrait adapté du Psaume 66, « Imposuisti homines super capita nostra, transivimus per ignem et aquam, et eduxisti nos in refrigerium. », peut se traduire de façons assez multiples : « Tu as fait monter des hommes sur nos têtes; Nous avons passé par le feu et par l'eau, » (Segond), puis l'idée de rafraîchissement qui est traduite au choix « tu nous as fait entrer en un lieu fertile » (Martin 1744), « tu nous as fait sortir dans un lieu spacieux » (Darby 1859) ou par extension « tu nous as fait reprendre haleine » (Jérusalem), voire « tu nous en as tirés pour nous donner l'abondance » (Segond 1880/1910). Il s'agit bien sûr de qualifier l'état de béatitude que l'on souhaite aux morts au combat et aux victimes du conflit, mais le refrigerium est aussi une version antérieure du purgatoire, chez les premiers chrétiens, avec l'idée d'une pause après les souffrances et avant le Jugement Dernier – d'où les traductions, sans doute, qui paraissent plus libres mais font référence à cette notion.]

Très belle partition, peu spectaculaire en instrumentation, aux solistes vocaux très intégrés au tissu général, mais joliment mobile en modulations, regorgeant d'atmosphères très différentes, quoique toutes assez lumineuses (sauf peut-être le voile qui recouvre soudain le « Crucifixus » du Credo). En tout cas, malgré sa paix, elle ne se départit jamais d'une certaine tension dramatique, pas le moins du monde ostentatoire, mais toujours présente.

Belle exécution très valeureuse pour cette première mondiale ; Jeremy Dibble (son biographe) et Adrian Partington y ont mis beaucoup d'énergie, le premier pour recopier intégralement la vaste fresque (1h07 de musique avec beaucoup de portées, bois doublés…) sous forme informatisée (le passionnant John Quinn précise qu'il avait tout mis à disposition sous le logiciel Sibelius avant même que quiconque ne s'y intéresse, au cas où !), le second qui a dépensé beaucoup de son temps pour étudier l'œuvre et monter le projet. Et le résultat, capté par les belles prises de son assez directement physiques de Lyrita, rend assez bien compte de cet élan général.

Très belle découverte recommandée, au même titre que le Stabat Mater. Si vous voulez découvrir les symphonies, les plus saillantes sont à mon sens plutôt les 1, 2 & 6.


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David Le Marrec

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