Carnets sur sol

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« Éloignez-vous » : Une mélodie inédite de Dutilleux (sur un sonnet de Cassou)


Il est parfois bon de rappeler les valeurs sûres.

Sur le site de Jean-Baptiste Dumora, on peut entendre cette pièce dans son entier :

http://jbdumora.free.fr/lecturedutilleux.html.

Éloignez-vous sur la pointe des pieds.
Prenez la barque et ne revenez plus.
Retournez tous chez vous avec vos fées,
vos ombres étrangères et vos luths.

Bien sûr, pour vous, beaux promeneurs,
ce fut une aventure neuve et enchantée.
Emportez-là comme un bijou volé,
un feu qui tremble encore, un livre lu.

C'est ici la chambre des anges morts.
Laissez-nous seuls dans notre vie déserte,
devant ces mains et ces ailes inertes.

Il s'est passé ici, depuis l'aurore,
une effrayante histoire, étrange et tendre,
et que le désespoir seul peut comprendre.

Très sobre avec son ostinato doux et un peu sinistre, son absence d'éclat, c'est peut-être le moins spectaculaire des quatre Cassou de Dutilleux qui nous sont parvenus à ce jour - qu'on compare au combattif « Il n'y avait que des troncs déchirés » !

L'oeuvre a reparu à la fin de l'année 2010, dans un concert où j'étais présent. Etait prévue la cantate qui lui valut le Prix de Rome en 1938, L'Anneau du Roi, mais Dutilleux a semblé passablement effrayé par cette résurrection et s'est opposé à son exécution, proposant cette mélodie inédite en échange. Il s'agit de la mise en musique du dix-septième des Trente-trois sonnets composés au secret de Jean Cassou - et je place ces quatre Cassou parmi les quelques oeuvres les plus intenses de tout Dutilleux.

Elle a depuis été rejouée, notamment à Orléans en 2011 à l'occasion d'un concert d'hommage à Jean Zay - par François Harismendy.

Même si la captation ne rend pas compte du naturel confondant et de l'autorité proprement extraordinaire qui émanent de Jean-Baptiste Dumora, on peut goûter la belle diction et la clarté du timbre (qui n'exclut pas les harmoniques denses et même sombres).

J'en avais aussi parlé dans un compte-rendu du concert, où j'avais dit notamment ceci :

Ce baryton, qui sonne avec la clarté qui sied à son rang, mais aussi avec l'ampleur et l'autorité d'une basse, énonce cette musique avec une musicalité absolument hors du commun, rendant terriblement familière cette musique si touffue, et magnifiant chaque mot de son texte (tout en [r] uvulaires). Le résultat est d'un charisme immense qu'il est difficile de décrire, une sorte de miracle où tout est parfait (beauté du timbre riche mais clair, autorité de la projection, évidence de la ligne mélodique, éloquence des mots, poids émotionnel), mais où le tout vaut plus que la somme de ces parties parfaites.

Plus que tout, on ne songeait pas à tout cela : on le sentait en pleine communion avec cette musique (qu'il chantait pour la première fois !), et nous aussi. Sa transmission était optimale, mais indolore, comme s'il était un catalyseur plus qu'un interprète. Le rêve de tout interprète et de tout auditeur, en somme, toucher à l'essence de la musique entendue.


Sa discographie et sa visibilité en concert sont encore trop minces. Et ça ne semble pas beaucoup bouger ces dernières années - récemment Agamemnon à Rennes ; son standing mérite mieux.

Quant à Dutilleux, l'effet des commémorations permettra peut-être d'entendre d'autres mélodies restées enfouies ; pour L'Anneau, il faudra sans doute patienter sensiblement plus longtemps.


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Commentaires

1. Le jeudi 27 juin 2013 à , par Palimpseste

"Quant à Dutilleux, l'effet des commémorations permettra peut-être d'entendre d'autres mélodies restées enfouies ; pour L'Anneau, il faudra sans doute patienter sensiblement plus longtemps."

Il y a maintenant 4 Sonnets de Jean Cassou (tous orchestrés?) contre 2 il n'y a pas si longtemps.

J'avoue que c'est avec un certain égoïsme indécent que je pose la question de savoir ce qui va sortir des cartons. Dutilleux a souvent parlé de projets mais autorisé la publication de si peu de pièces.

De mémoire, il aurait mentionné plusieurs fois un second quatuor à cordes, une pièce pour clarinette et ensemble à l'intention de Portal, un solo pour contrebasse, de nouveaux préludes pour piano. Et puis ce fameux opéras qui ne verra pas le jour mais dont il reste peut-être des traces (un prologue?)...

2. Le samedi 29 juin 2013 à , par David Le Marrec

Il n'y a pas d'égoïsme là-dedans, il a dédié sa vie à cela - et, me concernant, n'ayant jamais été présenté, sa disparition se traduira surtout en termes pragmatiques pour moi (plus de nouvelles oeuvres, mais peut-être des parutions de coffrets et surtout des exhumations).

Oui, c'est cela, 4 Cassou, mais ce dernier n'est pas orchestré, contrairement à La Geôle.


Je n'ai pas d'informations privilégiées sur ce qui pourrait paraître, mais vu sa capacité à retenir les oeuvres dont il n'était pas pleinement satisfait, je doute que ses héritiers aient beaucoup de liberté pour mettre à disposition son fonds. Peut-être si ses papiers sont ouverts aux chercheurs, avec à terme la possibilité de les convaincres de jouer ou éditer, en "hommage" ?

3. Le dimanche 30 juin 2013 à , par Palimpseste

Bonjour David,

"...vu sa capacité à retenir les oeuvres dont il n'était pas pleinement satisfait, je doute que ses héritiers aient beaucoup de liberté pour mettre à disposition son fonds."

Oui, je ne suis pas sûr qu'il y ait beaucoup à découvrir dans ses tiroirs. Il a probablement très peu écrit ces dernières années - il était quand même fort affaibli depuis longtemps - mais je ne serais pas surpris qu'il ait fait disparaître tout ce qu'il ne considérait pas comme abouti, pour la raison que tu cites. Peut-être aura-t-il aussi arrêté un catalogue "officiel".

Bon, un peu de fiction, je vais faire une wishlist plausible:

- Les 4 mélodies de Cassou orchestrées et assemblées dans un "cycle". Et en bonus, autorisation de les transcrire pour basson et orchestre (Gallois en déjà fait deux avec l'aval de Dutilleux).
- Une pièce concertante de plus avec un bois comme soliste cette fois. Pahud semblait espérer un concerto pour flûte, Berlin lui en avait demandé un pour hautbois et il y avait ce projet pour Portal, alors...
- Un second quatuor à cordes. Personnellement, je me satisfais tout à fait de Ainsi la Nuit mais il semblait vraiment y tenir.

Il a beaucoup insisté auprès de Salonen pour qu'il enregistre "Correspondance", ce qu'il a fait, alors, un petit cadeau en retour, ce n'est peut-être pas exclu ;-) .

4. Le lundi 1 juillet 2013 à , par David Le Marrec

Disons que, même dans le cas où aucune consigne de destruction ou d'archivage n'aurait été donnée, si ses ayants droit respectent un tout petit peu ce qu'il a été, on ne devrait pas crouler sous les nouveautés.

Je prendrais bien le concerto pour bois, effectivement. Je doute que le quatrième Cassou ait été orchestré, mais si quelqu'un voulait bien le faire, ça changerait, en concert, des Quatre derniers lieder... Cela dit, on ne nous donne jamais Vom ewigen Leben non plus, alors ça ne changera pas forcément, mais je me dis que le nom de Dutilleux...


Personnellement, Dutilleux dirigeant Salonen ne me fait pas vraiment rêver. (Ah, ce n'était pas le sens de la phrase, pardon. :) )

5. Le lundi 1 juillet 2013 à , par Palimpseste

Pour l'orchestration du quatrième, il me semble avoir lu qu'elle avait été confiée à Franck Krawczyk en 2011.

"Personnellement, Dutilleux dirigeant Salonen ne me fait pas vraiment rêver. (Ah, ce n'était pas le sens de la phrase, pardon. :) )"

Hé hé, elle n'était pas élégante, hein? Bon, c'était dimanche, petite forme...

6. Le mercredi 3 juillet 2013 à , par David Le Marrec

Alors c'est parfait pour le cycle ! J'attends avec impatience de voir ça programmé à des distances raisonnables. En plus, ça pourrait très bien être chanté par différents types de voix sans transposer...

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