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Jean-Michel DAMASE, facétieux prince du pastiche (1)

Jean-Michel Damase n'a pas connu le succès auquel il avait droit, sans doute plus qu'un Françaix (provocateur mais souvent auteur de remplissages musicaux) ou qu'un Rosenthal (qui n'a pas eu une carrière fameuse comme compositeur, avec des compositions extrêmement légères, aux confins du music-hall), avec un sens de la déclamation et des situations hors du commun.
S'il est joué aujourd'hui, c'est plutôt grâce au manque de pièces du répertoire pour trompette qu'à l'inspiration enthousiasmante de ses opéras.

L'Opéra de Marseille sous la direction de Renée Auphan a remis au programme L'Héritière (un drame) et Colombe (une comédie sentimentale) sur deux années successives, avec la formidable Anne-Catherine Gillet, et la seconde a été diffusée sur France Musique[s]. Certains des lecteurs de CSS ont donc peut-être entendu ces oeuvres.

Manière de mettre en appétit, on se propose d'explorer par la marge l'oeuvre de Damase, par son art du clin d'oeil musical assez réjouissant.

On peut commencer par proposer l'opéra miniature, en abyme, qui ouvre le dernier acte de Colombe, et qui collectionne les clichés stylistiques de façon franchement amusante.

Voici l'objet dans son ensemble, vous pouvez vous amuser à deviner qui est pastiché :

Si vous n'avez pas trouvé les références, vous pouvez cliquer sur "la suite".

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Verdi

L'entrée en matière représente une parodie évidente des accords de septième un peu redondants qui martèlent la fin du récitatif précédant Di quella pira dans le Trouvère de Verdi.


L'original (Franco Bonisolli). C'est la ponctuation à la fin de l'extrait qui nous occupe aujourd'hui.


Version Damase.

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Richard Strauss

Le nom de la Maréchale (et de son mari trompé) figure explicitement, mais mis à part l'usage ostensible de harpes en ce début de scène, on ne peut pas dire que le pastiche soit fort convaincant. On peut même penser que seul le nom et la situation constituent ce pastiche : le moment imaginé d'une apparition du mari dans la scène initiale du Rosenkavalier, une sacrée claque au Sublime. Que notre compère Damase va équilibrer immédiatement, comme nous le verrons.

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Meyerbeer (1)

De son propre aveu, Jean-Michel Damase a croqué ici (fort cruellement) Meyerbeer.


Version Damase.

On peut en effet imaginer que les timbales ponctuant ce récitatif soigné, et surtout cet épanchement, soient une évocation des Huguenots. Le moment du duo évoque assez nettement la fin de l'acte IV.


Meyerbeer, Les Huguenots. Montpellier 1990, Cyril Diederich dirige Nelly Miricioiu et Gregory Kunde. Superbe version, mais inédite.

Néanmoins, on peut songer de façon tout aussi vive au duo qui suit Mon coeur s'ouvre à ta voix dans Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns - où les récitatifs sont eux aussi fournis et régulièrement ponctués de timbales :


Colin Davis dirige Agnès Baltsa et José Carreras, très belle version recommandée par les lutins.

Le pastiche est extrêmement réussi, on croirait connaître par coeur ce thème, qu'il nous a été impossible d'identifier, simplement de rapprocher étroitement.

Dans une moindre mesure, on peut songer à des duos célèbres comme Nuit d'ivresse dans Les Troyens de Berlioz :


Angela Gheorghiu et Roberto Alagna.

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Meyerbeer (2)

Version Damase.

Ici, le pastiche est attribuable ou à Meyerbeer ou à Verdi, si l'on en croit les déclarations du compositeur. Mais nous ne sommes pas d'accord.

D'abord, Meyerbeer est l'empereur de la modulation [1] dans le domaine de l'opéra de son époque ; ensuite, si l'accompagnement imite de façon très drôle les facilités du jeune Verdi, la ligne vocale ne correspond pas à son écriture plus anguleuse et vigoureuse, moins chatoyante.

Certes, on pourrait convoquer deux marches (l'une en trio, l'autre en quatuor) dans Le Prophète, mais l'écriture de Meyerbeer est plus retorse, rien à faire, ce serait plus caricature que pastiche à vouloir le comparer ici.

En revanche, on peut penser, si l'on veut rester dans le probable, à Bellini, qui sacrifie à une facilité délicieuse dans les Puritains :


Suoni la tromba, Dmitri Hvorostovsky, Samuel Ramey (1999).

Mais, même s'il est assez certain que Jean-Michel Damase n'y a pas songé, on considère par ici que la parenté est plutôt à établir avec Halévy, dont on retrouve un certain dépouillement et une souplesse supplémentaires par rapport aux italiens. Un véritable tube, qui a même servi, avec d'autres paroles, à la révolte vigneronne du Languedoc en 1907. [2] [3]


Charles VI de Jacques Fromental Halévy. Matthieu Lécroart, puis Bruno Comparetti. Compiègne 2005.

La parenté est saisissante.

Confondre Meyerbeer et Halévy, le génie constant et l'inspiration inégale, quelle indignité...

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Bien sûr, toutes les situations sont très typiques, jusqu'au grotesque. Et certains clins d'oeil s'ajoutent (vous aurez sans peine noté les cuivres en rythmes pointés dans la marche patriotique, qui sans citer aucun thème, évoquent inévitablement La Marseillaise...).

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La préparation de tous ces extraits se montrant quelque peu chronophage, nous vous fixons rendez-vous à plus tard pour la suite du parcours.

Notes

[1] La modulation est, techniquement, le changement de tonalité de référence ; de façon très concrète, cela permet de varier les couleurs, d'éviter la lassitude auditive, de créer des climats spécifiques. Des modulations intéressantes et fréquentes réclament une très bonne maîtrise de l'écriture musicale, c'est un effort du compositeur qui n'est pas spectaculaire du tout, mais qui est essentiel à l'intérêt de son oeuvre. Pour prendre un contre-exemple : Donizetti module extrêmement peu, presque pas. On en voit nettement le résultat : à moins de s'intéresser uniquement aux possibilités strictement vocales offertes par ses opéras (qui ne sont pas, de surcroît, d'une veine mélodique impérissable), on peut s'y ennuyer en très peu de temps. Meyerbeer est de très loin le plus soigneux de son époque sur le sujet, ce qui lui permet de développer des atmosphères tout à fait séduisantes et intéressantes.

[2] Jadis tout n'était qu'allégresse / Aux vignerons point de soucis / Hélas ! Aujourd’hui, la tristesse / Règne partout en ce pays / On n'entend qu'un cri de colère / Un cri de rage et de douleur // Guerre aux bandits narguant notre misère / Et sans merci guerre aux fraudeurs, / Oui, guerre a mort aux exploiteurs, / Sans nul merci guerre aux fraudeurs / Et guerre a mort aux exploiteurs / Oui... // En vain on veut sécher nos larmes / Nous berçant d'espoir mensongers ; / Les actes seuls donnent des armes / Quand la patrie est en danger / Tous au drapeau, fils de la terre / Et poussons tous ce cri vengeur // C'est dans l'union qu'on aiguise / Les glaives qui font les vainqueurs, / Et la victoire n'est promise / Qu'à l'union des gens de coeur / Quand la bataille s'exaspère / Il ne faut pas de déserteurs !

[3] Pour la petite histoire, nous avions nous-même adapté un texte sur cette matière musicale, pour une occasion qu'il importe peu de rappeler ici.


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Commentaires

1. Le mercredi 9 juillet 2008 à , par Morloch

En écoutant l'exrtrait sans lire la suite, j'avais pensé à peu près à tout l'opéra romantique, on dirait du faux Berlioz.

Mais tu as sans doute raison avec toutes tes références.

2. Le mercredi 9 juillet 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

Pour ce qui est du Meyerbeer, oui, c'est douteux, mais Jean-Michel Damase expliquait en entrevue les compositeurs pastichés, et il en était. Sans quoi, sachant bien que Halévy n'est pas assez pratiqué pour être pastiché, j'aurais plutôt avancé du Verdi.

Je ne tiens pas compte de ses déclarations (que j'ai en partie oubliées et que je ne cherche pas à me rappeler) pour ce parcours. En tout cas, la suite est beaucoup plus simple à déterminer.

Merci de faire remonter ça ! :)

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