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Le retour des Fées : Paris-Châtelet 2009 - IV - mise en scène


[Voir le reste de la série sur 'lesfeesdewagner'.]

2. La représentation du 4 avril 2009

2.1. Mise en scène

On a pu lire pis que pendre de la mise en scène d'Emilio Sagi. Heureusement, CSS, rétribuant justement, et jusqu'aux cas désespérés, confondra impitoyablement les mauvais esprits et les poseurs blasés.

Il faut immédiatement préciser que les photographies qui circulent, effectivement horribles, ne rendent aucun compte de l'effet réel dans la salle. Il est probable, en revanche, qu'on perde beaucoup depuis les hauteurs du théâtre, à cause de la beauté des projections sur les mur en fond de scène (nous étions au parterre).

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La mise en scène de Sagi se montre très respectueuse du texte, dans une optique assez traditionnelle, mais sans littéralité. Les braves sont ainsi joliment dépenaillés, avec des costumes stylisés qui, en guise d'armures, utilisent de viriles toges qui ne recouvrent que partiellement leur thorax ; quelque chose d'équidistant entre l'antique et le moyenâgeux, mais sans imitation kitschouillisante.

On a beaucoup reproché les couleurs (pas toujours belles, il est vrai) du monde des fées (rose bonbon). Cela dit, ces fées malfaisantes et maladroites sont traitées de façon assez peu solennelle par Wagner - sans être tout à fait comiques, elles tiennent plus de Clotilde et Tisbe de Cenerentola que de la Reine de la Nuit. Seules les ailes en tulle géant laissaient dubitatif : distance plaisante ou littéralité un peu lourde ?  On a aussi vu remarquer l'inutilité de la statue qui apparaît en arrière-scène pour annoncer le risque de pétrification - et qui est en effet très laide et pas tout à fait utile. Mais on a moins entendu louer le coloris des éclairages (de Sagi lui-même, ou de Daniel Bianco, auteur des décors ?), toujours pertinent et évocateur. Le jaune coquille d'oeuf qui s'ouvre en fond de scène éblouit avec douceur lors de l'apparition d'Ada, comme déversée depuis l'Autre Monde ; et surtout, à plusieurs reprise des projections bleutées quasiment tactiles, qui semblent plonger la scène tout entière dans un univers hors du monde, très efficace sur le spectateur pour faire oublier l'illusion théâtrale. On a songé, pendant le spectacle, à ce que laissent imaginer les photographies qui nous sont restées du Ring de Peter Hall. [Celui qui succéda à Chéreau, mal accueilli parce qu'il renouait en partie avec la tradition. Mal dirigé par Solti, et chanté de façon électrique par Nimsgern - extrait ici.]

sir peter hall ring bayreuth sir georg solti william dudley richard wagner
Un morceau de la mise en scène de Peter Hall pour Walküre.

Evidemment, l'idée de la sobriété n'est pas la même - et il est fort possible, à la vue des photographies, qu'au contraire le statisme ait prévalu chez Hall. A voir.

Les photographies du spectacle de Sagi, en tout cas, ne rendent pas du tout cet impact qu'on devine dans celles de Hall, et pourtant, on ressentait quelque chose de cette nature - avec le même type d'ombres bleutées de toute façon.
On a beaucoup raillé, aussi, les accessoires (poupée, jeu de construction), qui secondaient pourtant le texte, effectuaient des renvois constants vers le hors-scène des différents récits. Ils permettaient souvent, pendant les tunnels de parole, de rendre mobiles les personnages, d'illustrer le texte, sans excès, juste d'attirer le regard sur ce qui était dit. Dans le même temps, Sagi pouvait remodeler l'espace scénique par un écran qui ne tenait pas toute la longueur du plateau, si bien qu'il ménageait deux profonds couloirs latéraux où les allées et venues étaient visibles.
D'une manière générale, le parti pris était celui d'être très proche du texte - ce qui est parfait pour une oeuvre rare -, mais toujours très mobile, avec succès. On voit ainsi les trois compères d'Arindal débouler du pieds des fées qui se retirent, pour nous rapporter la situation, et sans cesse en mouvement. On échappe aussi à la littéralité, parfois trop - le grand combat d'Arindal est figuré par des boîtes luminescentes qu'il contemple avant de les ouvrir, comme si sa quête était uniquement intérieure (une sorte d'apparition spirituelle de la délivrance, de solution au narcissisme) : cela se tient fort bien sur le plan du commentaire, mais scéniquement, l'idée n'était pas viable (et en décalage avec l'esthétique d'ensemble, plus démonstrative).
Même le bouton de rose qui a tant ému était très légèrement stylisé : on n'était pas non plus au Met. L'aspect général était lui aussi réussi : outre les ombres bleutées en guise de cadre qu'on a iniquées, l'atmosphère de confusion dans le palais menacé, à l'acte II, les liens écarlates tissés entre les membres du choeur, la cour tout entière en gris, déjà prête à être livrée, tout cela fonctionnait à merveille. On a même apprécié le lustre incliné du dernier acte, sorte de symbole décadent d'un univers brillant en péril, de même que la valeur d'Arindal, prise en défaut par sa douleur, à l'acte précédent (il est par ailleurs seul dans la pénombre de la déraison, dans la scène d'ouverture de cet acte III) - on peut concéder sur ce point un aspect un peu kitschisant, mais en rien imitatif, sans prétention de mauvais réalisme comme on le voyait dans les mises en scène d'antan. [Chacun se souvient de la scène-culte du dernier acte de la Force du destin à Naples, où Don Carlo di Vargas retrouve la trace de son ennemi en voyant inscrit au-dessus de la grotte cette providentielle inscription sur une jolie plaque cuivrée : Ermitage...]
Enfin, les paillettes figuraient en réalité le monde aquatique d'Ada, et le fait de s'y vautrer pendant les récits de l'acte I permettait de donner un peu de scénique à une parole figée - une très bonne trouvaille, en réalité.

Plus de l'ordre du choix, on a pu remarquer certaines postures un peu tactiles des fées (Farzana et Zemira séduisent gentiment les compagnons d'Arindal, pour occuper l'action scénique pendant un ensemble figé), mais elles peuvent se justifier dans la mesure où l'univers de ces fées-là est profondément lié au rapt de l'homme par la femme, menant à une existence recluse et dorée, une forme d'envoûtement par l'amour. [Et tout cela restait fort allusif.]

Enfin, quelques clins d'oeil sympathiques nous ont mis en joie. L'attente de Gernot, gettant sa promise Drolla, se tapotant les genoux, bondissant en bégayant à son arrivée, avait tout de Papageno, et il est vrai que le duo a quelque chose de cet esprit-là. Surtout, le cercle écarlate qui enserre Ada lors de sa pétrification rappelle aux wagnériens de la salle qu'il s'agit déjà du motif littéraire de Brünnhilde.

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En somme, si les photographies laissent un (mauvais) goût épouvantable, et si le metteur en scène revendique une filiation pop, le résultat, en réalité, est non seulement physiquement agréable à contempler, mais de surcroît très mobile et efficace. C'est une réalisation assez idéale pour une oeuvre rarement mise en scène : pas de littéralité qui affadisse l'oeuvre ou rende impossible l'appropriation ultérieure du spectateur, une vraie proximité bien claire avec le livret, une direction d'acteurs efficace qui assure une fluidité qui n'est pas toujours dans la partition.
En somme, une mise en scène qui compensait certaines faiblesses, sans rien rogner des qualités de la pièce. Une belle réussite scénique. Pour le commentaire profond de l'oeuvre, on lira des livres ; pour le plaisir de sa représentation, on pouvait aller au Châtelet.


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Commentaires

1. Le mercredi 15 avril 2009 à , par Morloch :: site

Oui, je suis d'accord : c'est une mise en scène idéale pour un retour sur scène de ce magnifique opéra, assez littéral, mais avec la réinvention d'un certain onirisme, j'ai beaucoup apprécié.

Par contre, je trouve la communication du Châtelet déplorable. Qu'est-ce qu'ils fabriquent donc au service de presse ? Comment se fait-il qu'il n'y ait pas plus de photos et d'extraits disponibles sur Internet ? Toutes les critiques pénibles lues ici et là sur ce spectacles auraient pu être réduites à leur statut de journalisme de seconde zone avec un peu d'imagination... Ca m'échappe complètement. Mortier et Choplin sont deux personnages qui ne rampent pas devant les journalistes, ils ont raison. Mais alors que l'un et l'autre court-circuitent pour de bons ces parasites et communiquent sur le spectacle à destination du public. J'ai l'impression d'un ratage sur ce plan, une communication autiste qui permet toutes les rumeurs et les dénigrements gratuits alors que les outils sont là, à disposition. Ce spectacle ne sera même pas diffusé sur France Mu, est-ce que c'est même acceptable ?

2. Le mercredi 15 avril 2009 à , par DavidLeMarrec

Plus qu'onirique, surtout : mobile ! Et c'est essentiel. Surtout pour du Wagner, parce que le bougre n'était pas très agité...

Oui, j'ai appris que ce ne serait pas radiodiffusé... c'est à vous rendre pirate. :-(

Dieu merci, l'enregistrement de Sawallisch est encore meilleur que ce qu'on a entendu (sauf June Anderson bien sûr :-) ), donc on peut se consoler.

3. Le mercredi 15 avril 2009 à , par DavidLeMarrec

A propos, pas la peine d'attendre le commentaire de la distribution : c'était superbe de bout en bout, mais rien que pour faire trois réserves sur Naouri, j'y ai passé une heure. Il y a plus urgent, d'autant que les avenirs sont incertains.

4. Le vendredi 8 mai 2009 à , par DavidLeMarrec

Je n'ai pas eu le temps d'aborder la question de la distribution vocale (très bonne) et de la direction (très bonne aussi, une mise en valeur des bois toujours sans équivalent), mais je signale le tout récent compte-rendu de Morloch, dont je partage assez largement l'avis sur l'intérêt de l'oeuvre, du spectacle, et sur une réception pas toujours de bonne foi.

5. Le vendredi 8 mai 2009 à , par Morloch :: site

Merci, c'est sympa d'envoyer un lien !

Mais j'ai peur qu'il n'y ait déception, quand je compare avec l'intérêt de tes messages :S

6. Le vendredi 8 mai 2009 à , par DavidLeMarrec

Je ne vois pas bien le sens de la comparaison, c'est un billet d'humeur et qui se présente comme tel... !

En tout cas, tu as exprimé, avec moins de pincettes peut-être, un agacement que je partage en bonne partie, notamment chez ceux qui faisaient semblant d'aller voir Tristan, alors que même sur la promotion du Châtelet, Minko martelait que c'était du sous-Weber, il avait presque l'air de s'excuser de jouer ça...
Personnellement, j'ai déconseillé le déplacement à ceux qui sont plus Wagner-Debussy-Strauss-Bartók-Chostakovitch que Weber-Meyerbeer-Verdi-Wagner, c'est évident que ce n'est pas le même type de propos que ''Parsifal'' ou la ''Femme sans Ombre''.

Quant à Nicolas d'Estienne d'Orves, on en a parlé ailleurs, il m'a même fait écrire un mot de protestation suite à une critique de Roméo et Juliette de Gounod au Met, où il disait, sans un mot sur l'interprétation, que Vargas ne pouvait pas tenir le rôle aux côtés de Dessay à cause de son physique... Non seulement c'était irrespectueux, mais en plus c'était absolument sans intérêt, et j'ai cherché en vain dans l'article un mot sur son interprétation.
Alors, qu'il soit capable de se vanter d'être allé voir un spectacle sans connaître l'oeuvre pour partir à l'entracte, tout cela dans le but d'écrire une critique, ma foi, ça ne bouleverse pas plus ma vision du monde que ça... :-s

A sa décharge, parce qu'il est toujours facile de taper sur des personnages publics, il est encore jeune, et il est avant tout écrivain, formé aux lettres et au journalisme (sur son CV, l'opéra n'est indiqué que sous formes de stages).

Mais le jugement sur la faiblesse des Fées est plutôt amusant, c'est vrai, venant de quelqu'un qui avait une chronique dans l'émission de Duteurtre. :-)

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David Le Marrec


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