Carnets sur sol

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mercredi 30 novembre 2016

Les Kapsber'girls, réinvestir la chanson Grand Siècle


kapsbergirls

Voilà quatre à peine vingtenaires qui renouvellent, vraiment, l'approche des premiers airs de cour baroques italiens. Dans un programme autour des villanelles les plus facétieuses de Kapsberger et des saynètes de Merula et Strozzi, elles réactivent le texte (qu'elles racontent et communiquent, vraiment, rien à voir avec les plaintes standardisées qu'on se représente comme l'usage) et redonnent toute sa place aux effets de la rhétorique musicale (parodie de stile concitato chez Strozzi, servi par des passages en voix de poitrine ; mélismes qui ne sont pas décoratifs mais prolongent l'émotion, comme ces [i] guillerets d'ingioisce – « se réjouit », etc.).



Côté chant, l'appariement est parfait : émission très tranchante du second soprano (annoncée mezzo, ce qui n'est pas si évident à l'écoute, et difficile à trancher dans ce répertoire) Axelle Verner, attaque et diction nettes, tout en avant, tandis qu'Alice Duport-Percier, qui tient la partie haute, a quelque chose d'à la fois plus vaporeux, moins placé et assez immédiatement accrocheur, ce qui rend les deux parties toujours audibles et différenciées. Leur abandon et leur naturel extraordinaire, quand elles s'expriment avec gourmandise, font le reste.

Chacune des musiciennes présente à son tour les pièces à venir, ce qui est très avisé ; la disposition est aussi originale et particulièrement vivante, les chanteuses se plaçant au cœur de l'ensemble, comme s'adressant l'une à l'autre. Le continuo (Barbara Hünniger, viole de gambe / basse de violon et Albane Imbs, guitare baroque / archiluth / direction artistique), cherche moins le renouvellement et l'inédit (encore que ces pizz profonds à la basse de violon soient saisissants !), mais les contraintes logistiques d'un ensemble réduit ne permettent pas non plus des fantaisies invraisemblables surtout si, comme ici, l'objectif ultime est le naturel et la communication directe – et le résultat est absolument jubilatoire. Un style incroyable pour d'aussi jeunes artistes.



On peut les entendre en ligne. La vidéo des journées du luth, au printemps dernier, les montre beaucoup plus prudentes, abordant les mêmes pièces avec les mêmes options, mais beaucoup moins d'abandon, dans une jolie interprétation élégante beaucoup plus traditionnelle. Sur leur flux SoundCloud, on entend beaucoup mieux leur naturel et leur espièglerie… il manque tout de même le visuel, avec un véritable jeu, une distanciation tendre qui finissent de faire fondre leur public. Je n'avais jamais vu le paisible auditoire de Soubise exalté comme ça.

Winter is coming : après novembre, décembre


Oui, je suis un garçon cultivé, capable de citer les grands opus de la culture populaire. (Je n'ai d'ailleurs aucune idée de la référence précise à l'intérieur du scénario…)


1. Bilan d'octobre-novembre

J'avais arrêté le dernier bilan, lors de la précédente notule d'annonce, au 20 octobre.

Qu'on ne me dise pas que je n'ai pas été raisonnable : j'ai renoncé à voir le Dichterliebe avec harpe, le partenariat CNSM-Palerme dans Charpentier, des cours public de cor et de direction d'orchestre, le Second Trio de Mendelssohn par mes chouchoutes du Trio Sōra, Leyla McCalla dans son programme violoncellistique haïtien, les extraits d'Ariadne auf Naxos par un des orchestres du CNSM, la Neuvième de Mahler par l'Orchestre de l'Opéra, un bouquet de songs et mélodies par l'excellent ténor Charlesworth (de Lili Boulanger à Lennox Berkeley), une messe inédite d'Henri Frémart, quelques Histoires Sacrées de Bouzignac (atrocement documentées au disque), la reprise de la formidable production de Dido & Æneas venue de Rouen (avec Zaïcik en Didon et Mauillon en Magicienne !), des mélodies françaises accompagnées par Billy Eidi, la Neuvième de Beethoven par le Philharmonique de Strasbourg (et le Chœur de l'Orchestre de Paris), le récital parisien de la folkiste Weyes Blood, la délicate Légende de sainte Cécile de Chausson, le Septuor (pour quatuor et trois voix de femme) de Caplet…
Et je m'apprête à m'éloigner du Fidelio HIP de Boyd, des extraordinaires variations sur El Pueblo unido de Frederic Rzewski (sans doute le cycle de variations le plus divers, accessible et complet qui soit !), des intermèdes de LULLY & Charpentier par Correas (avec Lombard & Dumora !), du Requiem de Pizzetti et d'un récital d'histoire du lied par L'Oiseleur des Longchamps.

Car, croyez-le ou non, les spectacles ne sont pas la principale occupation des Lutins de céans, il y en a deux ou trois autres avant – et je ne mentionne même les contraintes additionnelles en raison de vilains déserteurs venus prêter main-forte à Qaanaaq pendant la haute saison.

J'ai tout de même un peu occupé mon temps de façon avisée. Près d'une quinzaine de soirées depuis le dernier bilan. Il y a un peu de tout.

♥ Des inédits absolus :
♥♥ notamment des mélodies de Roland-Manuel (ami et biographe de Ravel, collaborateur de R. Strauss et Stravinski…) et Henriette Puig-Roget (organiste et accompagnatrice emblématique de l'ère Cluytens, pour faire simple), très belles, où l'on pouvait entendre de formidables jeunes chanteurs ; Cécile Madelin, plusieurs fois distinguées dans ces pages, dans le baroque français ou de le lied ; Edwin Fardini, un baryton-basse au rayonneent extraordinaire ; Brenda Poupard, un mezzo tout rond et délicat, d'un équilibre parfait ;
♥♥ ou bien la Messe d'Innocent Boutry (1661), uniquement donnée par Doulce Mémoire il y a vingt ans, jamais gravée, qui me donnera l'occasion de parler de l'esthétique de la messe musicale en province, au XVIIe siècle (notule minutieusement préparée…), mais aussi du nouvel ensemble spécialiste Le Vaisseau d'or, qui a en six mois d'existence acquis la maturité des plus grands [notule plus vaste en préparation] ;
♥♥ les sonates pour « piano et violon » d'Hérold et Godard, que je n'ai jamais vu passer au disque (ce doit probablement exister, vu la quantité de petits qui documentent la musique de chambre de tous les compositeurs un minimum célèbres) et qui ne sont en tout cas jamais données en concert. Couplées avec le passionnant et saisissant duo d'Alkan, et joués sur instruments d'époque (pianoforte, piano Érard, violons historiques montés en boyaux, diapasons spécifiques), à l'occasion de la soutenance de la thèse de Cécile Kubik sur l'inclusion des pratiques historiques du violon français dans les interprétations d'aujourd'hui. [notule]


♣ D'autres bizarreries :
♣♣ Le Faune, Jeux et le Sacre du Printemps sur des instruments de facture française du début du XXe siècle, par Les Siècles, avec restitution et/ou inspiration chorégraphique de Nijinsky. Les chorégraphies inspirées ne sont pas très passionnantes (et l'originale plus intéressante que convaincante), mais l'équilibre spécifique des nouveaux, qu'on pourrait croire dérisoire, est réel – il révèle surtout, à cette époque, les progrès de facture (et apporte un surcroît de difficulté d'exécution à des œuvres déjà très exigeantes), mais ça renouvelle l'écoute, d'autant que Roth est un très grand chef capable d'en tirer parti.
♣♣ Lü Bu et Diao Chan, wuju (opéra de l'Ouest de la province du Zhejiang) par l'ensemble officiel chargé de la conservation de ce patrimoine. De l'opéra traditionnel chinois, très proche du kunqu (même instrumentarium, même construction avec dialogues chantants et numéros souples, même harmonie sans modulations, mêmes rythmes standardisés mais insaisissables, mêmes effets dramatiques – percussions de tension, chœur narratif en coulisse…). Simplement un peu plus de suona (hautbois chinois, celui avec le pavillon en métal). L'intrigue de cet opéra-ci est tiré de la matière historico-légendaire qui servit à l'établissement du roman Les Trois Royaumes. Pour les détails sur le genre (plutôt centré sur le kunqu), il existe une section spécifique dans CSS.


♪ De jeunes interprètes, futurs très grands de demain :
♫ Concert de l'ECMA, avec notamment le Trio avec piano Sōra et le Quatuor Bergen. [notule]
♫ Concert de l'ECMA, avec notamment le Trio avec piano Zadig et le Quatuor Akilone. [notule]
♫ Concerts au CNSM déjà mentionnés, avec Cécile Madelin, Edwin Fardini et Brenda Poupard.
♫ Clémence Barrabé enfin entendue en salle lors de l'anniversaire de l'ADAMI. (Petite déception en l'occurrence, la voix ne rayonne pas/plus comme je l'avais espéré, l'émission semble moins haute et claire, plus fondue. Mais elle conserve ses extraordinaires [r] uvulaires bien sûr.)
♫ Les Kapsber'girls, quatre à peine vingtenaires qui renouvellent, vraiment, l'approche des premiers airs de cour baroques italiens. Dans un programme autour des villanelles les plus facétieuses de Kapsberger et des saynètes de Merula et Strozzi, elles réactivent le texte (qu'elles racontent et communiquent, vraiment, rien à voir avec les plaintes standardisées qu'on se représente comme l'usage) et redonnent toute sa place aux effets de la rhétorique musicale (parodie de stile concitato chez Strozzi, servi par des passages en voix de poitrine ; mélismes qui ne sont pas décoratifs mais prolongent l'émotion, comme ces [i] guillerets d'ingioisce – « se réjouit », etc.).


† Du théâtre exotique :
†† Père (en réalité, ça se traduirait plutôt Le Père) de Strindberg à la Comédie-Française, mise en scène Depleschin. Très bien, surtout pour du Strindberg : thématique assez ibsenienne de dévoilement, le coup de théâtre et l'évolution psychologique en moins. Ça souffre de la comparaison, certes, mais c'est joliment fait (quoique d'une misogynie, ou plutôt d'une gynophobie assez délirante – une femme peut tenir l'Univers enserré dans ses projets innocemment maléfiques). Je l'ai fait malgré moi, voyez-vous. / C'est quelque chose qui est plus fort que moi. Ce genre de chose. En termes de réalisation, le bruit blanc de cordes frottées, suspendues à la même hauteur pendant 1h30, pour insuffler de la tension, est franchement très pénible dès qu'on se trouve sur les côtés, c'est-à-dire proche de la source d'amplification. Sérieusement, vous n'êtes pas capables de tenir une salle sans ce genre d'expédient ?  Sinon, c'était très honnêtement joué, pas forcément varié (entre Kessler et Vuillermoz, forcément…), mais tout à fait opérant.
†† Gens de Séoul 1909 de HIRATA Oriza, observation d'une famille de colons japonais. Complètement magnétique pour moi, mais il faut aimer la conversation gratuite. [notule]
†† Gens de Séoul 1919 de HIRATA Oriza. La même chose à dix ans d'écart (avec le début de l'indépendance coréenne), avec des chants en sus ! [compléments de Chris, d'autres à venir par DLM]


♠ Et, parce que je ne suis qu'humain, un peu de glotte et autres sinistres banalités :
♠♠ Sibelius 2 et Tchaïkovski 6 par le Philharmonique de Radio-France et Mikko Franck. Très bien. Sibelius joué très lyrique et discontinu, Tchaïkovski d'une emphase sans ironie. [notules : Tchaïkovski 6, Sibelius 2, interprétation]
Les Contes d'Hoffmann dans une édition prétendument Choudens et largement rectifiée par les découvertes (qui ont déjà 40 ans) de Fritz Oeser. Dans la plastique, originale, cohérente, saisissante et spectaculaire mise en scène Carsen, archi-rebattue, mais qui gagne vraiment, comme sa Rusalka, à être vue en salle. Avec Koutcher, Jaho, Aldrich, d'Oustrac, Vargas, R. Tagliavini, Lovighi, Briand, Lis… [deux notules : édition utilisée, interprètes]
Le Requiem de Verdi par Rhorer, avec un plateau enivrant : Vanina Santoni, Alisa Kolosova, Jean-François Borras, Ildebrando D'Arcangelo. Collaboration encore en rodage avec l'ONF (quantité de décalages, pas toujours bien gérés par le chef), qui m'a donné la matière pour beaucoup d'extraits sonores dans de futures notules – ce que c'est que d'accompagner un chanteur, la suite de la couverture vocale, le rapport timbre/projection, etc. Très belle soirée d'ailleurs, j'étais enchanté de réentendre l'œuvre, et aussi bien chantée.
Soirée anniversaire de l'ADAMI (organisme de récolte des droits et promotion de jeunes artistes – bon sang, et ils dépensent l'argent de leurs cotisants en réunissants leurs anciens chouchous ?!). Programme assez original d'ailleurs pour ce type de pot-pourri, où j'ai le plaisir d'entendre pour la première fois en vrai Clémence Barrabé, de découvrir l'ampleur de Marc Scoffoni, de réentendre Mathieu Lécroart et quantité d'autres excellents chanteurs ou instrumentistes. Seul le chef, Brian Schembri, était véritablement redoutable – je croyais que c'était un chef dilettante choisi parmi les cadres musiciens de l'ADAMI, mais non, il est le principal chef du principal orchestre maltais, d'après sa biographie. Donc tant pis, pas de pitié, il y en a d'autres qui attendent la place. Ne pas arriver à suivre les chanteurs (pourtant disciplinés) dans de l'opéra XIXe est une chose, mais transformer des Verdi de maturité en fanfare aussi bruyante et vulgaire, c'est assez impressionnant… Sans chef, l'ONF aurait clairement fait mieux.


Pour finir novembre, il me reste encore un programme d'airs de Kapsberger, Strozzi & Friends par les Kapsber'girls (avec gambe et guitare baroque, miam), ainsi que l'Iphigénie de Goethe.

Je ne peux par ailleurs aller voir Metropolis accompagné par l'improvisation d'Escaich, lundi. Si cela intéresse quelqu'un, le concert étant (pour une fois) complet : voici. [passé et vendu]

Bien, à présent que j'ai montré à quel point mes conseils sont géniaux (car c'était un peu mon agenda caché en vous détaillant ma vie ci-dessus), passons à ce qui vous sera peut-être utile : les repérages de décembre !



putto triomphe des arts poussin concert amours
Nicolas POUSSIN, Le Triomphe des Arts ou la remise des Putti d'incarnat
(Musée du Louvre.)



2. Il arrive le petit Décembre, il arrive !

Les petites gourmandises ne cessent pas tout à fait avec décembre. Voici une courte sélection de quelques pépites qui vous ont peut-être échappé.

► Œuvres rares, programmes originaux.
■ L'opéra chinois Le Roi Singe passe à Argenteuil (1er décembre).
Motets du milieu du XVIIe : Bertali et Froberger, véritables raretés, salle Turenne, ancien réfectoire des Invalides. Le 12.
Sonata da camera de Steffani (dommage, j'aurais tout lâché pour les airs chambristes !), cantate profane de Domenico Scarlatti. J.-Ch. Frisch et son ensemble XVIII-21, avec l'excellente Cyrille Gerstenhaber en soprano.
Histoires sacrées de Charpentier par l'ensemble Correspondances (avec Weynants, Richardot, Fa et une petite mise en scène de Huguet), Chapelle Royale de Versailles, le 14.
■ Programme de musique baroque sacrée latino-américaine de la Capella Mediterranea à la Chapelle Royale de Versailles, le 18.
■ Oratorio de Porpora à la Chapelle Royale de Versailles le 3. Beurk, mais il y aura Negri, Staskiewicz, Galou et l'excellent ensemble Les Accents, ce peut permettre de survivre.
■ Un opéra léger de Haydn, La Canterina, par les élèves du CNSM dirigés par Sigiswald Kuijken, avec une mise en scène. Les 9 et 10, également retransmis sur le site du conservatoire.
■ Oratorios de Mendelssohn (Élie) et Schumann (Le Paradis et la Péri) à la Philharmonie, on les entend peu en France. Le premier est peut-être bien le sommet du genre, et une des cîmes de Mendelssohn… Le second est un peu plus dans le reistre d'un Schumann opaque et poli, mais il contient de très belles choses (malgré un livret assez plat, prévisibilité du niveau des Trois petits cochons).
■ Mélodies de Gounod, Thomas et Bizet, airs de Paladilhe et David (et puis Rossini et Offenbach) par Chiara Skerath, le mardi 6 midi au Musée d'Orsay.
■ À l'exception d'une bizarre retransmission en décors (et chanteurs) naturels de France 3 il y a longtemps, la résurrection de L'Île du Rêve de Reynaldo Hahn, premier opéra du compositeur. Pas un chef d'œuvre, mais une très jolie chose, à redécouvrir à l'Athénée dans une très belle distribution francophone du 7 au 11.         
L'Oiseleur des Longchamps propose un programme « algérien » de mélodies orientalisantes (avec des raretés absolues, parmi lesquelles du Dubois ou du Roland-Manuel), le 14, dans le théâtre byzantin de l'Hôtel de Béhague.
■ Le saisissant Stabat Mater de Szymanowski, l'une de ses œuvres les plus accessibles et les plus intenses, à la cathédrale des Invalides, le 11. Quelle saison, décidément !
■ Suite des Comédiens de Kabalevski, Quatrième Symphonie de Nielsen par le Philharmonique de Radio-France (avec Vänskä, qui joue bien mieux cette musique que Sibelius !) le 2.
Naujalis, Čiurlionis, Eben, Mosolov à la cathédrale des Invalides, le 8. C'est un peu cher et l'acoustique n'est pas bonne hors des premiers rangs, mais le programme est sacrément intriguant.
■ L'ONDIF joue Chávez, Romero et Villa-Lobos à la Cité de la Musique le 13. Pas forcément de la grande musique, mais joué avec enthousiasme comme ce sera vraisemblablement le cas, ce peut être très chouette, parfait pour emmener un novice.
■ La transversale relativement banale Schumann / Kurtág dans la grande salle de répétition de la Philharmonie, le 16. Cette fois non avec les trios, mais avec les Microludes (son quatuor n°2, étrangement le plus joué – je trouve Officium breve, beaucoup plus rare, encore meilleur) et le Troisième Quatuor de Schumann, pour pas cher.
El Niño d'Adams, l'une de ses plus belles œuvres (quoique inégale), Nativité composite qui n'avait pas été rejouée en France, me semble-t-il, depuis sa création. Le 11 à la Philharmonie, avec le LSO de surcroît.
■ Deux concerts (gratuits) de musique contemporaine au CNSM, avec du Jarrell (Music for a While le 14 et autre couplage avec Dérive 1 et Leroux le 15). Par l'Ensemble ACJW.

► Interprètes et ensembles parrainés.
■ Pendant toute la première moitié de décembre, du jeudi au samedi, le Quatuor Hanson joue le Septième Quatuor de Beethoven à la salle Cortot (15€, à 20h).
■ Le Quatuor Arod joue à Tremblay-en-France les Quatuors n°13 de Schubert et n°15 de Beethoven (2 décembre, 19h).
Marie Perbost en récital à la BPI le 9 décembre (programme assez banal que vous pouvez retrouver dans l'agenda du CNSM). Moins facile d'accès, elle chantera aussi le 15 au Petit-Palais, à 12h30.
■ L'excellent orchestre amateur (dont on ne peut pas vraiment entendre qu'il l'est…) Ut Cinquième donne, les 1, 3 et 4 décembre, la Septième Symphonie de Bruckner.
Blandine Staskiewicz chante des cantates italiennes de Haendel le 7 avec l'ensemble Pulcinella, salle Cortot.
■ Elle n'en a pas besoin, et je crois que tout glottophile digne de ce nom l'aura remarqué : Karita Mattila chante un bouquet de lieder amples au Châtelet (si le programme n'a pas été modifié depuis l'annonce de saison). Wagner, Brahms, R. Strauss et Berg, le 12.

► Cours publics.
CNSM : Joaquín Achúcarro (piano) en journée du 5 au 7, de même pour Barthold Kuijken le 15, Quatuor Ébène de 10h à 19h les 13 et 14, et cours de chant le soir avec Valérie Guillorit.
■ Conservatoire de Rueil-Malmaison : déclamation XVIIe siècle, en journée, les 1er et 12 décembre.
Rencontre entre Gérard Condé, Claude Abromont et François-Xavier Roth à propos de la Symphonie Fantastique de Berlioz, à la médiathèque Berlioz du CNSM, le 14 à 18h.

► Autres concerts gratuits.
■ L'Orchestre des Lauréats du CNSM (l'orchestre des déjà-diplômés/insérés, de niveau complètement professionnel) joue la Symphonie en ut de Bizet, la Sinfonietta de Britten, la Suite pour cordes de Janáček, dirigé par Jonathan Darlington !

► Concerts participatifs.
■ Le 4, bal accompagné par l'Orchestre de Chambre de Paris au Centquatre (donc je suppose plutôt informel, pas trop de panique d'avoir revendu tous mes evening jackets et queues-de-pie).
■ Le 16, concert de l'Orchestre de Chambre de Paris où le public est invité à chanter pour les lullabies et  carols qui complètent le programme. À la Philharmonie. Je crois qu'il y a des séances de préparation, mais ce doit être sold out depuis longtemps, il vous faudra donc y aller au talent.

► Théâtre.
■ Adaptation de Faust de Goethe au Ranelagh, pendant la seconde moitié du mois.
■ Adaptation de Faulkner à Herblay, le 11.

Et plein d'autres choses à n'en pas douter. Si vous êtes curieux de ma sélection personnelle, elle apparaît en couleur dans le planning en fin de notule.



putto dégarni écrivant vouet polymnie
Simon VOUET,  Putto de CSS s'usant les yeux à la confection de l'agenda officiel
(Musée du Louvre.)



3. Expositions

Voici le fruit de mon relevé personnel, pas très original (je ne suis qu'un petit garçon pour les expositions, et il me reste tant de lieux permanents à découvrir), mais s'il vous inspire jamais…

→ Louvre – Bouchardon – 05/12
→ Chantilly – Grand Condé – 02/01
→ Cartier – Orchestre des Animaux – 08/01
→ Custodia – Fragonard-David – 08/01
→ École des Beaux-Arts – Pompéi – 13/01
→ Orsay – Napoléon III – 15/01
→ Petit-Palais – Wilde – 15/01
→ Petit-Palais – La Paix – 15/01
→ Louvre – Le Tessin – 16/01
→ Guimet – Jade – 16/01
→ Rodin – L'Enfer – 22/01
→ Jacquemart-André – Rembrandt – 23/01
→ Fontainebleau – Chambre de Napoléon – 23/01
→ Delacroix – Sand – 23/01
→ Judaïsme – Schönberg – 29/01
→ Invalides – Guerres secrètes – 29/01
→ Orangerie – Peinture américaine – 30/01
→ Luxembourg – Fantin-Latour  – 12/02
→ Galliera – Collections – 17/02
→ Arts Déco – Bauhaus – 26/02
→ Dapper – Afrique – 17/06
→ Histoire Naturelle – Ours – 19/06
→ Histoire Naturelle – Trésors de la terre – jusqu'en 2018…


Ce mois-ci fut très peu aventureux de mon côté :

Bouchardon au Louvre, surtout des dessins préparatoires assez littéraux et quelques bustes qui ne valent pas mieux (muséographie indigente, au passage) ;
♦ la pompe Second Empire à Orsay, d'un goût… Napoléon III, mais la diversité du supports et quelques putti malfaisants méritent le détour ;
♦ collection Le Tessin au Louvre ; quantité de petits bijoux, crayonnés ou peints, figurant un badinage diversement innocent, absolument délicieux pour les amateurs de XVIIIe siècle ;
♦  mini-expos Puig-Roget et Roland-Manuel dans le hall des salles publiques du CNSM. Avec manuscrit de la première biographie de Ravel et carte postale rédigée par celui-ci, pour les plus fétichistes ;
♦ la seconde MacParis de l'année. Trouvé quelques photographes séduisants, mais l'impression de voir toutes les tendances depuis le début du XXe siècle : sous-Malévitch (oui, il y a des losanges blancs sur fond blanc à vendre…), sous-Basquiat, sous-art marxisto-dépressif engagé (tout en insultant le spectateur), poupées malsaines façon sous-Bourgeois, sous-Cartier-Bresson, photographies de ruines en pagaille (j'adore ça, mais on n'est pas exactement à l'avant-garde…), travailleurs de la matière brute, fausses perspectives, dessins avec jeux de mots… tout l'univers de l'art contemporain y passe (à l'exception notable des plasticiens-conceptuels, ce qui n'est pas précisément un mal). Le concept est néanmoins très sympathique : les artistes sont présents et ouverts à la discussion, très simplement, l'entrée est gratuite sur réservation, et on y propose aux visiteurs des crackers et du rouge bas de gamme, rien à voir avec les grandes cérémonies qui coûtent un bras (où les artistes exposés sont davantage dans les esthétiques à la mode et pas forcément meilleurs).



putto sous jupons tiepolo apollon et daphné
Giovanni Battista TIEPOLO,  Merveilles vues dans l'agenda de CSS
(Musée du Louvre.)



4. Programme synoptique téléchargeable

Comme les dernières fois :
Les codes couleurs ne vous concernent pas davantage que d'ordinaire, j'ai simplement autre chose à faire que de les retirer de mon relevé personnel, en plus des entrées sur mes réunions professionnelles ou mes complots personnels. Néanmoins, pour plus de clarté :
◊ violet : prévu d'y aller
◊ bleu : souhaite y aller
◊ vert : incertain
◊ **** : place déjà achetée
◊ § : intéressé, mais n'irai probablement pas
◊ ¤ : n'irai pas, noté à titre de documentation
◊ (( : début de série
◊ )) : fin de série
◊ jaune : événement particulier
◊ rouge : à vendre / acheter

novembre 2016

Les bons soirs, vous pourrez toujours apercevoir mon profil imposant surplomber la plèbe rampante dans les escaliers clairsemés.

Cliquez sur l'image pour faire apparaître le calendrier (téléchargeable, d'ailleurs, il suffit d'enregistrer la page html) dans une nouvelle fenêtre, avec tous les détails.

Toutes les illustrations picturales de cette notule sont tirées de photographies du Fonds Řaděná pour l'Art Puttien, disponibles sous Licence Creative Commons CC BY 3.0 FR.


Non, décidément, avec le planning (et les putti) de CSS, décembre est le mois le plus lumineux de l'année !

mardi 29 novembre 2016

Le pot-pourri ultime de Star Wars, pour piano et costumes


1. La quête

Bien sûr, rien ne remplace les compositions originales inspirées des thèmes et situations des films, par le glorieux duo Anderson & Roe (qui n'ont, pour des raisons de droits, jamais pu publier la partition ni enregistrer les pièces – même pas sûr qu'ils aient pu les rejouer en public).

Du fait de son caractère très wagnérisant (façon Rheingold, avec des motifs-clefs simples qui mutent et innervent toute l'œuvre), la musique de Star Wars se prête particulièrement bien à la réexploitation. La tradition est de jouer des suites orchestrales tirées des films, juxtapositions assez plates de la littéralité des accompagnements, qui sans l'image et surtout sans les musiques de transition, ne peuvent absolument fonctionner – comme lorsque Leinsdorf (c'est la version gravée par Abbado, rien à voir avec la remarquable suite beaucoup plus adroitement constituée par Marius Constant, notamment enregistrée par Märkl) colle à la suite les interludes de Pelléas.

J'ai toujours regretté (et c'est sans doute aussi lié au verouillage des droits par Lucas et peut-être Williams) que des compositeurs ne s'emparent pas de ce riche matériau, très efficace, propice à la mutation, et de surcroît très populaire, pour écrire des symphonies se fondant sur les motifs d'origine mais développant une forme musicale plus traditionnelle ou cohérente, voire recréant une nouvelle trame narrative dans une sorte de poème symphonique. Ou un opéra, tiens, mais Williams n'ayant pas montré la voie, il y aurait un véritable travail de wagnéro-lyricisation probablement beaucoup plus périlleux.

Dans la notule sur les duos d'Anderson & Roe, je détaillais une partie du paradoxe qui consiste à réutiliser, chez les compositeurs savants, la partie la plus accessible et populaire d'une musique pourtant très charpentée.
La musique de ces films n'a jamais vraiment quitté le giron de la musique savante (en particulier dans la première trilogie publiée, la consistance de musique comme la nature du propos et du visuel changeant beaucoup dans la suite).

        La musique de Williams est profondément marquée par Wagner (musicalement, Star Wars est réellement un écho du Ring, de façon assez réussie), Holst (pour ses "effets spatiaux") et bien sûr Richard Strauss (pour la nature de son lyrisme et la direction de son harmonie). Et si on s'intéresse aux partitions filmiques de Korngold, on peut constater à quel point Williams améliore un matériau... qu'il a quasiment emprunté.
        Avec bien sûr le sentiment qu'il y a eu Berg et Ralph Vaughan William entre-temps, et que ce n'est pas tout à fait une musique au "premier degré", dans le sens où elle parle une langue qui est déjà utilisée depuis des temps anciens. Non pas un sentiment livresque et négatif, mais simplement le fait qu'on n'écrit pas dans le style de Strauss de la même façon dans la seconde moitié du vingtième, des bouts de Prokofiev peuvent se glisser dedans, par exemple. [A l'occasion, on pourra regarder les choses de plus près.]

        Une fois cette musique composée, elle s'est retrouvée dans le domaine populaire, admirée pour sa puissance mélodique et optimiste - et il est exact que les thèmes sont très prégnants, et assez considérablement moteurs dans la dramaturgie générale des films.
        Les parties des batailles, fondées sur des partitions beaucoup plus longues, beaucoup plus sophistiquées, avec beaucoup plus d'audaces harmoniques et de diversité rythmique, ont bien naturellement moins frappé l'imaginaire, alors qu'il s'agit réellement de la part la plus considérable du travail, aussi bien en volume qu'en complexité.
Les thèmes retenus par la culture populaire s'attrapent sans même y songer, se fredonnent aisément, et marquent assez profondément par leur caractère suggestif.

Et pourtant, en bout de chaîne, ce sont ces motifs simples qui reviennent dans le domaine "savant".

Une fois accepté le manque d'offre, à part Anderson & Roe, il reste tout de même de quoi s'amuser avec des pots-pourris pas trop mal faits. Et c'est du côté du piano qu'on trouvera le plus de satisfactions.



2. Large anthologie pour deux pianos

star wars lühn duo

        Le plus complet dont on dispose est l'arrangement pour deux pianos d'Enguerrand-Friedrich Lühl-Dolgorukiy, pour le duo Lühl-Andrianaivoravelona. Le disque chez Polymnie, essentiellement une transcription (assez littérale) des moments forts des six épisodes, n'expose pas le plus beau jeu pianistique du monde, mais a le mérite d'excéder le petit nombre de thèmes usuellement réexploités, et d'inclure, plus rare encore, ceux de la prélogie.
        Il ne faut pas y chercher de continuité, de raffinements ou de ponts superflus, mais c'est intéressant.



3. Ultimate dressed medley

Le sommet pour tous les amateurs sensibles à un peu plus que la musique sera sans nul doute cette vidéo assez ébouriffante de Sonya Belousova, très bonne pianiste spécialiste des arrangements de thèmes geeks dans des vidéos soignées.

► Ce n'est pas forcément le meilleur pianisme de la concurrence (manque peut-être d'un brin de legato dans les épanchements), mais les transcriptions sont parmi les plus réussies en termes d'équilibre sur un piano, et de fait, les accords brisés et les grands intervalles exploités évoquent la tradition lisztienne de la transcription. Le caractère très pianistique du résultat et des types de traits aussi.

► La vidéo ne fait qu'enchaîner les grands thèmes, mais avec des transitions très simples et naturelles. Tout y passe. De façon plus cohérente du point de vue de leur importance dans l'œuvre que le choix un peu dépareillé de la Suite d'orchestre.



► Surtout, pour les fanboys, on remarquera les costumes impressionnants (piano inclus !) et les clins d'œil à la franchise :
♦ d'abord le thème principal (le thème de l'héroïsme de Luke, parent à la fois des thèmes d'héroïsme et de la Force) qui ouvre les films et la Suite d'orchestre. Belousova est habillée avec une chemise bouffante, façon Han Solo sur un piano en Millenium Falcon où se voient les traces d'usure (référence au qualificatif trompeur de junk lors de sa première apparition) ;
♦ ensuite le thème trépidant du duel of the fates (« duel des destins » ?), qui apparaît notamment lors de la poursuite du I (contre Darth Maul) et du grand affrontement Anakin / Obi-Wan à la fin du III. Ici, Belousova arbore les gants noirs de Lord Vader, sur fond de néons rouges comme autant de lightsabers menaçants (ce n'est pas la première fois que je remarque qu'il pourrait y avoir quelque chose entre vous !), ou évoquant les rais du système d'alimentation du vaisseau amiral (fin du V et fin du VI) ;
♦ le thème de Leïa, qui fait dialoguer les amoureux par montages successifs : costume de Solo, puis costume et chignon spiralé façon Vertigo pour Leïa (sur un piano blanc évoquant les teintes du premier vaisseau rebelle ou de la Cité des Nuages), et lors de la reprise avec petits contrechants plus inquiétants, costume du Luke d'après la révélation et la mutilation par son père (avec un seul gant noir et des néons verts) ;
♦ la marche impériale – on notera la petite touche du pendentif Death Star, et la petite ceinture élégante sur taille serrée, qui évoque davantage Anakin que le massif Vader ;
♦ enfin, comme pour le final de la Suite, le motif de l'héroïsme au ralenti qui se change en  thème de la salle du Trône.



4. Réminiscences de Star Wars pour soliste-compositeur mégalo


Beaucoup plus souple musicalement, aussi bien dans le jeu pianistique que dans l'enchaînement rapide des épisodes, la réécriture des accompagnements, la quantité des modulations… la version de Jarrod Radnich mérite vraiment le détour.



On y croise le thème initial, la contemplation des étoiles, Leïa (très intense et lyrique, « pleine » musicalement), la marche (beaucoup plus habillée et déhanchée qu'à l'ordinaire), la Force qui est souvent la grande absente de ces exercices (et vraiment retravaillée ici, jusqu'à sa mutation, existante dans le film, en thème héroïque), et reprise paroxystique et ornée du thème de l'héroïsme de Luke et de la lutte rebelle, et ici aussi la fin de la salle du trône. Le tout dans une langue musicale très pianistique, extrêmement virtuose, et surtout sans creux ni duretés dans le spectre, une véritable adaptation / réécriture, totalement adaptée comme pièce autonome pour le piano.

Lui aussi s'est spécialisé dans ce type d'adaptation costumées, un sacré prisme de visibilité. La preuve, CSS en parle.

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Bonne balade, en attendant le bilan de novembre & planning de décembre, presque fini, mais qui ne paraîtra pas avant le 30 !

jeudi 24 novembre 2016

Wagnéropathie : le faux Rheingold de Paris 1960


Camarades wagnéromanes et autres grands malades qui peuplez ces lieux, le temps est venu de solliciter humblement votre assistance. Je pourrai dans le même geste vous faire bénéficier d'un excellent conseil.


La situation

L'arrivée dans le domaine public d'un grand nombre d'enregistrements anciens (et de plus en plus de grandes gravures, piliers de grandes maisons, dans un grand beau son, avec la mise à disposition progressive des années 60 !) a suscité des vocations chez certains entrepreneurs, qui distribuent pour presque rien des enregistrements désormais gratuitement disponibles. Dans certains cas, c'est inutile considérant qu'elles se trouvent très aisément gratuitement, ou qu'il suffit de demander à un copain ou internaute de les mettre en ligne (légalement, donc) ; dans d'autres, ce sont des mises à disposition salutaire de versions épuisées ou difficiles à trouver.

L'éditeur Horus Music Ltd exerce dans ce cadre. À telle enseigne qu'il ne commercialise pas forcément sesproduits : il les propose sur les plates-formes d'écoute (Deezer, YouTube…) et se fait manifestement rémérer par la publicité d'un grand nombre d'enregistrements de niche qui ne lui ont rien coûté. Je ne peux pas me prononcer sur la viabilité du modèle.

En tout cas, il ne faut pas en attendre un site informatif… ni même le nom des chanteurs sur la pochette !

En règle générale, il est assez facile de remonter la piste, avec simplement le nom du chef. Mais ici, il en va tout autrement.




Sur ce Rheingold, l'un des tout plus beaux que j'aie entendus (vif orchestralement, détaillé, voix précises, jamais grasses, débraillées ou impavides, toujours animé dramatiquement, très pulsé aussi)… seul figure « Paris 1960 ».

Or il n'y eut jamais de Rheingold à Paris en 1960 (ni dans les années voisines), que ce soit avec les forces de l'Opéra ou par une troupe invitée.

Et je suis bien embarrassé : plus je l'écoute, plus je l'aime, mais je ne parviens à identifier aucun chanteur, ni même l'époque précise.


Les observations

Il s'agit donc de l'habillage d'une version différente – sans doute une bande choisie en raison de son équilibre sonore plus accessible qu'une archive historique, et renommée pour attirer le curieux wagnérophile. Rheingold 1960 Paris, c'est un inédit, et cela fleure bon Gorr, Crespin, Blanc…

¶ Il y a des applaudissements à la fin. Sauf artifice, il s'agit bien d'une prise sur le vif.

¶ En termes de son, on est au minimum dans les années 60 (en studio), ou dans une captation officielle des années 70, 80, ou même plus récentes.

¶ L'orchestre, lui, quoique passionnant, manifeste un certain nombre d'imprécisions, d'épisodes à la cohésion discutable, de sons rêches – et est mixé un peu en arrière par les ingénieurs, comme on faisait avant les années 70, ou comme dans une prise sur le vif de qualité moyenne. Tout cela plaide pour une captation relativement ancienne.

¶ Sauf que le vibrato des trompettes, le timbre acide mais jamais droit me paraît singulièrement russe. J'avais éventuellement songé à un orchestre tchèque, mais plutôt celui du Narodní Divadlo (Théâtre National) que de la Philharmonie, dont les cuivres sont beaucoup plus brillants et droits.
Peut-être un enregistrement des années 90, voire plus tardif, réalisé par une radio russe et jamais commercialisé, sauvagement préempté par l'éditeur. Mais tous ces chanteurs, en particulier masculins, pas du tout slaves orientaux ?
En tout cas, la pâte sonore paraît fort peu germanique, ou alors d'il y a longtemps. Plutôt Centre et Est de l'Europe, à ce que je dirais… mais on peut tellement se tromper avec ce genre de supposition générale… il suffit d'un instrumentiste invité à tel moment, d'une erreur d'appréciation sur le paramètre le plus déterminant…

¶ Les chanteurs, en revanche, sont clairement germanophones ou du moins particulièrement rompus à s'exprimer dans cette langue. Pour autant, ils n'ont pas l'assise ni la franchise de l'ancien temps. Particulièrement audible avec un Froh très engorgé, mais la haute impédance de Donner (on sent la résistance du son à l'intérieur du corps) ou le format assez léger de Wotan (un baryton avec un beau grave, mais pas une voix majestueuse – je l'aime vraiment beaucoup, ce n'est pas un problème) font penser aux années 80-90.

¶ Très peu de Wotan différents ont été commercialement diffusés dans les années 50 à 80 : (Sigurd) Björling, Hotter, Uhde, Hines, London, Adam, Morris. Ce n'est aucun de ceux-là. L'un des rares dont le son et l'époque pourrait correspondre, celui de Swarowsky, n'est pas le même – et l'équilibre de la prise (avec les voix très en avant, mais aussi un son d'orchestre beaucoup plus brillant) n'est pas du tout le même (très bon Rheingold au passage).

¶ Quant à Loge, il se situe plutôt sur la frange lyrique du rôle : ni ténor de caractère (Witte, Stolze, Zednik, Clark…), ni Helden masqué (Vinay, Windgassen, Jerusalem…), expressif mais plutôt coulant.

¶ Les Filles du Rhin sont elles plutôt techniquement de l'ancienne école, avec une expressivité un peu déclamatoire et des voix très charpentées, comme on n'en fait plus – on a coutume de dire qu'une Woglinde comme ça chanterait Brünnhilde maintenant.


De profundis clamavi ad te

Je redoute la fermeture de l'éditeur, une réclamation quelconque, et l'impossibilité de remettre la main sur ce trésor, à tout jamais.

C'est pourquoi, lecteur estimé, je t'implore, viens à mon secours. Donne-moi une piste, identifie-moi un chanteur, une époque, un diapason, une pratique instrumentale, une source… Après avoir dépouillé mes fiches discographiques à peu près exhaustives, et réécouté certains enregistrements qui auraient pu correspondre, non, rien. Pis, je ne reconnais aucun chanteur et la comparaison avec les candidats possibles souligne le caractère particulièrement passionnant de cette version.

Et si vous trouvez, ma foi… mon fonds personnel, avec ses bandes de choix, vous sera grand ouvert. Non pas mon fondement, vilains voyous.

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Georges Lemaire, Châtiment du fondement (1885)

Camée sur sardonyx à trois couches.
Montré à l'exposition universelle de 1889.
Acquis par le Musée du Luxembourg.
Crédit photographique : FRAP (Fonds Řaděná pour l'Art Puttien).
Licence
Creative Commons CC BY 3.0 FR.


Si jamais tu es trop nul pour trouver, compense ma déception par l'ivresse de découvrir la plus belle version du monde que j'ai déterrée, rien que pour toi.

dimanche 20 novembre 2016

Lire exotique


Un peu occupé ces jours-ci (à être malade, notamment), je garde sous le coude quelques notules prêtes en cas d'urgence. Notamment cette petite liste de conseils donnée en commentaires il y a quelque temps. Absolument pas hiérarchique, complète ou organisée, simplement quelques belles rencontres qui furent à mon goût et pourraient piquer la curiosité de lecteurs qui voudraient fouiner dans d'autres patrimoines.

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« Quelques suggestions semi-exotiques au semi-débotté (en définissant non-français comme exotique) :

Italiens :
¶ Camillo Boito, les nouvelles sont très chouettes. Peu sont traduites en français, mais l'écart entre les langues étant ce qu'il est, toutes les traductions fonctionnent bien. Le petit recueil de quatre nouvelles avec Le Collier de Budda est ce qu'on trouve de plus complet (et il faut bien sûr lire Senso, très différent du film, j'aime bien la traduction de Jacques Parsi qui se trouve isolément). Moins séduit par les autres membres de la scapigliatura, comme Tarchetti.
¶ À côté des trois grands auteurs épiques, j'aime beaucoup l'Orlando anonyme, d'abord plus plaisant que l'Arioste.

Hispanohablantes :
Borges bien sûr. On en recommande beaucoup de différents, mais je trouve que tous les volumes sont assez fades en comparaison du suffocant Aleph, où le goût de la surprise et du paradoxe ne sont pas outrepassés par l'édition ou limités par la langue (ce qui est davantage le cas des autres recueils célèbres). La traduction de Caillois, qui se trouve couramment, ne fait pas perdre une miette de la beauté de l'original (et la distance entre les deux langues étant plus que minime, on goûte vraiment directement la saveur d'origine…).

Anglophones :
Il y a bien sûr des tas de classiques, mais parmi les choses qui sont des standards là-bas et dont on parle peu ici (ou bien des choses passées de mode) :
Pope, The Rape of the Lock, un conte en vers assez étonnant. (Ça a dû être traduit, mais je ne suis pas sûr de ce que ça donne )
Radcliffe, The Mysteries of Udolpho (surtout célèbre par sa citation Northanger Abbey, l'Austen le plus sympa à lire d'ailleurs), une langue très riche, qu'on n'attendrait pas pour l'un des modèles du roman sentimental. Atmosphère plutôt gothique que galante, de toute façon.
Stoker, L'Enterrement des rats. Stoker a fait quantité des nouvelles, dont la plupart sont assez banales, mais celle-ci (très courte), contient la plus extraordinaire course-poursuite que j'aie jamais lue (ou vue, d'ailleurs). Ça se trouve même en ligne dans une traduction libre de droits très valable.
¶ Époux Goetz, adaptation de Washington Square de James, bien plus subtil et équivoque que l'original. C'est la base des dialogues du film de Wyler, et c'est encore donné par de petites compagnies dans les pays anglophones. Louis Ducreux l'avait traduite et adaptée en français, mais je ne suis pas certain que ça se trouve.
Hilton, Random Harvest. Un grand best-seller du temps, où en 1941, Hilton évoque (dans un dispositif narratif assez sophistiqué de récits d'entretiens tronqués) la reconstruction d'un homme d'affaires shell-shocked, avec quelques coups de théâtre. Ce n'est pas le livre du siècle, mais je trouve fascinant de se rendre compte de ce qu'on pouvait lire couramment alors : vocabulaire riche, phrases relativement longues, construction non linéaire, et puis ça parlait des conséquences de la guerre de 14 pendant la guerre de 40, qui voudrait lire ça (ou démodé, ou un surcroît de terreur) !  Ça a dû être traduit, mais sûrement pas réédité, je ne peux pas dire si ça se trouve.
[¶ Au passage, pour Shakespeare, j'aime beaucoup ce que fait Markowicz, recréant une ivresse du vers, même si elle est nécessairement différente ; on y retrouve cette moitié du plaisir qui disparaît quand il ne reste plus que les intrigues dans une langue plate (Hugo junior est épouvantable, Bonnefoy supportable, mais qu'on est loin du plaisir pentamétrique !). Ça change vraiment les choses.]

En allemand, je lis surtout la poésie et le théâtre, donc je ne peux pas trop dire – à part mon goût immodéré pour Hölderlin et Eichendorff, certains Heine, et bien sûr le choc de la Fiancée de Messine de Schiller, qu'il faut essayer (même les raides traductions libres de droits y font leur grand effet). J'aime assez Weib und Welt de Dehmel, également, mais rien de très exotique dans tout ça.

Scandinaves :
Le fondement est l'Histoire des rois de Norvège de Sturluson, mais il est probablement plus amusant de lire ses adaptations théâtrales : Hakon Jarl le Puissant d'Oehlenschläger (pas dans le commerce en français, mais la traduction de Marmier se trouve sur Gallica me semble-t-il, très sympa à lire sur liseuse ou tablette, avec le côté fac simile) ou son décalque (mâtiné de Macbeth) Les Prétendants à la couronne – la pièce d'Ibsen la plus adaptée à la lecture. Dans le second, les dévoilements vertigineux caractéristiques de toute la carrière de l'auteur se mêlent à une veine comique assez inattendue, et étroitement mêlée au contenu principal de l'action (ce n'est pas comme les personnages « de caractère » ou la parenthèse comique de Ruy Blas). Les autres Ibsen méritent plutôt la découverte en scène (Rosmersholm restant le sommet de sa production de maturité – mais peut-être Brand passe-t-il mieux à la lecture).
Et puis, pour toute sa postérité, Jeppe du Mont de Holberg, figure de l'illusion fréquemment réutilisée depuis (Si j'étais roi d'Adam…).

Ouraliens :
¶ Bien sûr le Kalevala de Lönnrot, reconstitution XIXe très lisible des mythes finlandais (des longueurs, mais aussi une qualité poétique supérieure aux épopées plus archaïques).
Heltai, auteur de contes très réussis (Le Gentilhomme et le diable), dont certains se trouvent en français.
Bornemisza et Szkhárosi Horvát, des prêcheurs énervés de la Hongrie du XVIe siècle : ces responsables religieux s'élevaient contre les abus des puissants, avec une véhémence qu'on imagine mal. Le premier fut mis en musique par Kurtág dans une de ses œuvres célèbres (il a aussi écrit des poèmes plus évocateurs, comme la Belle Buda) ; on doit au second un ébouriffant Réquisitoire aux Princes : « Vous vivez en mortel péché, Ducs et Princes puissants, / On vous nomme barons-voleurs, pillards avides, / Les plaintes du pays, criant "assassins !" vont retentissant. / Prompts à la malice, à l'abus, emplis de désirs putrides, / Vous prétendez posséder le pays ; / Personne qui ne soit serf à votre service / – Vous affamez couvents et abbayes ; / Personne qui ne soit au-dessus de vos vices. »  Se trouve assez facilement en anglais, pas sûr que ça existe en français.
¶ Parmi les épopées hongroises, genre en vogue au XIXe siècle, il faut bien sûr essayer La mort de Buda d'Arany, qui relate la prise du pouvoir (presque malgré lui) par Attila, sur le fondement d'un fratricide. Ne se trouve qu'en anglais (mais j'en avais bricolé une adaptation française pour un spectacle musical, je peux transmettre sur demande).
¶ Les enfants du grand traumatisme du XXe siècle. Pour Pilinszky, plus rien ne semble avoir de sens, comme en témoignent ses poèmes désabusés, qui évoquent avec une étrange distance les souvenirs des années quarante ou simplement la vie. Assez touchant, paradoxalement. (Le théâtre est plus étrange, sorte de Beckett actif.) Du côté du roman, il y a bien sûr le prix nobel Kertész ; le Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas, l'un des fondements de sa célébrité, est l'équivalent post-Shoah des Carnets du sous-sol, un ressassement terrible qui tournoie avec une misanthropie moins offensive que défensive ; j'ai une tendresse plus particulière pour Le Refus, qui emprunte au style du grand roman du XIXe siècle son souci du détail, ses phrases longues, son besoin irrépressible de précision, de correction – une sorte de Balzac hors de contrôle, qui se mettrait à détailler le contenu des armoires et l'emplacement des boîtes à cigare. Dans la traduction des Zaremba, la beauté de la langue, le rythme ample et précis sont remarquables – l'une des plus belles choses qui m'aient été données de lire en français.
Karinthy fils, Épépé. Dans une veine parfaitement kafkaïenne (mais sans la froideur de l'inachèvement et des traductions françaises habituelles), les aventures impossibles d'un linguiste atterrissant dans un lieu où la langue est parfaitement inconnue : l'absence complète de communication et la descente aux enfers qui s'ensuit. Seule la fin (mais comment finir une telle histoire) m'a déçu.

Serbes :
C'est Ivo Andrić, l'ancêtre et le Nobel, qui dispose de la plus grande réputation, mais je n'ai jamais trouvé ça très marquant personnellement – du récit comme il y en a tant d'autres. En revanche, chez la plus jeune garde, on trouve des choses remarquables.
La mort de Monsieur Goluja de Š€čepanović, recueil de nouvelles astucieuses et très touchantes, me concernant. Les dispositifs ne sont pas trop complexes, plutôt évocateurs et aux confins de la poésie. Il existe aussi un court roman, Usta puna zemlje, une course-poursuite dépourvue de sens, avec une double entrée narrative, qui est intéressant mais qui a beaucoup moins de force que les mêmes procédés dans ses œuvres plus courtes. Tout ça chez L'Âge d'Homme, une fois encore ; je ne puis jurer de la disponibilité.
¶ C'est la même chose pour Albahari, assez conventionnel dans les romans. Mais dans certaines nouvelles (la Tentative de description du décès de Ruben Rubenović, négociant en étoffes), la dimension métanarrative est poussée à son paroxysme de façon très ludique (les personnages sortent de l'histoire pour s'adresser au lecteur indiscret), sorte d'équivalent à Tristram Shandy, mais en court et drôle.
¶ Il existe un excellent recueil chez Gaïa consacré aux récits courts de langue serbe, et dans lesquels on trouve de très belles choses drôles (Desnica), astucieuses (Pekić à propos de la révolution française, Isaković, Tišma, Savić), et même une des nouvelles de Monsieur Goluja.

Polonais :
Pan Tadeusz de Mickiewicz, la grande épopée facétieuse polonaise, à lire dans la merveilleuse version (exacte et) versifiée de Roger Legras.

En russe, je n'ai pas assez exploré, vu la richesse du fonds, pour proposer des découvertes interlopes. En revanche, pour Onéguine, une bonne traduction, musicale et badine, est indispensable, sans quoi on passe totalement à côté. Il faut donc éviter Tourguéniev-Viardot, Béesau et Backès, et se tourner vers Markowicz (qui le conçoit comme une lecture à voix haute) ou Legras (plus adapté à la lecture silencieuse), deux monuments de langue française en plus d'être fidèles à l'esprit et à l'essentiel de la lettre. J'ai un faible pour Legras, mais ce sont deux grandes versions. Weinstein est moins amusant, mais se lit bien aussi, très fluide. En anglais, où la transposition du vers est plus naturelle, l'historique Spalding et le piquant Beck fonctionnent très bien. J'en avais touché un mot plus en détail dans une notule spéciale.
Pareil pour les Tolstoï, il est très important de ne pas perdre l'humour de Guerre & Paix ou le galbe de Karénine ; dans les deux cas, Mongault s'impose. Et bien sûr, pour Dostroïevski, la réputation des traductions Markowicz, poisseuses et bancales comme les originaux, n'est plus à faire.

Chez les persans, les poètes comme tout le monde, Khayyām, Rūmī et Hâfez essentiellement, plus Chabestari, mais même avec le bilingue, difficile de ne pas sentir l'écart de la traduction, l'aspect un peu désarticulé du résultat (ça reste néanmoins joli et/ou bien vu).
Et en arabe, très séduit par les originalités de Nuwâs, dont l'intérêt survit étrangement (et seulement partiellement, je suppose) à la traduction.

Après ça, reste le très-exotique, dont la traduction peut difficilement rendre compte. On trouve tout de même des choses intéressantes dans le théâtre chinois : il y en a beaucoup en anglais, et il existe en français une trilogie édifiante bouddhique (Le Signe de Patience), où l'on retrouve des structures semblables au théâtre européen, et une représentation du monde assez instructive sur les corollaires de la doctrine bouddhique. J'ai dû en parler à un moment de ma série sur le Kunqu (les pièces étant forcément chantées).
De l'autre côté de l'eau, Les Dits du Ganji passent très bien en français. Ou les épures classiques de Saikaku comme les Cinq amies de l'amour, mais j'y trouve en l'occurrence plus d'intérêt comme documentation historique sur les mentalités à l'ère d'Edo et les conséquences d'un système totalitaire d'un genre particulièrement dystopique que sur la langue elle-même. »

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Sentez-vous très libres de l'enrichir, la commenter – ou la contester, même si cela exposera inévitablement votre sinistre manque de goût. Bons voyages !

jeudi 17 novembre 2016

[Carnet d'écoutes n°104] – Jouer du violon romantique français « informé »


En lien avec la soutenance de la thèse de doctorat de Cécile Kubik (à la fois musicienne professionnelle et chercheuse associée à la BNF),  Penser l'interprétation des sonates françaises pour piano et violon au XIXe siècle (1800 – 1870), le CNSM se transportait à l'Amphi de la Cité de la Musique pour un récital de trois sonates rares (et même, hors Alkan, ''très'' rares !), joliment présenté. Il est rare que les concerts (ou même les musiciens) explicitent les choix musicologiques, y compris lorsqu'ils sont qualifiés pour le faire ; si bien que l'on ne fait jamais, sauf à être soi-même versé dans les traités du lieu et du temps (ce que je ne suis nullement pour le violon français du XIXe !), bien la part des choses entre le choix artistique et la véritable information musicologique.

Ici au contraire, Cécile Kubik prodiguait des informations précises – tirées des traités d'enseignement du violon ou des partitions publiées – avant de jouer (sur un violon de 1786 non modifié, accompagnée une copie d'Érard de 1802, puis sur violon de 1700 modifié, avec un Érard authentique de 1890) les trois œuvres au programme. C'est qu'il s'agit d'une thèse pratique, censée incarner ces observations dans l'interprétation, et des propositions pour le réaliser. Je vous en livre donc quelques-unes :
♦ il est d'usage, dans la France d'alors, de jouer avec le coude bas, ce qui suppose un son moins puissant (et aussi plus lié, ai-je eu le sentiment, plus fragile et délicat) ;
♦ le manche est en général plus épais, la touche plus courte, le chevalet plus plat, ce qui limite aussi l'ampleur des mouvements ;
♦ la variété de réalisation des agréments (notes de goût notées comme des « mordants ») était très grande, il n'y a donc aucune raison de les traiter systématiquement comme des battements simples ou doubles (il peut y avoir toute une figure mélodique, à la discrétion de l'exécutant) ;
♦ les liaisons et coups d'archet ne sont qu'occasionnellement notés (même pas sur les partitions utilisées et/ou annotées), Cécile Kubik propose donc de les laisser dans une forme d'improvisation, malgré l'inconfort généré – je me suis dit que ça ne prouvait en rien qu'ils ne fixent pas par cœur ce qu'ils jouaient (quand même évident qu'on crée des automatismes…), mais je n'ai pas lu toute la littérature qu'elle a lu, elle a sans doute des pistes pour l'affirmer alors même que ça ne paraît pas la conclusion plus logique ;
♦ le vibrato était beaucoup plus occasionnel (pas conçu pour embellir le son, mais pour des effets expressifs ponctuels) ; en particulier, on se rend compte qu'il n'est à peu près jamais utilisé sur les tenues longues, ce qui change vraiment le visage des pièces – dans Alkan, on a l'impression que le violon, au lieu de s'intensifier se suspend tandis que le piano prend le premier plan ;
♦ de même, les portamenti (port de voix, en faisant glisser le doigt sur la touche, d'une note vers l'autre) étaient nombreux, mais pas du tout utilisés comme de nos jours ; il sont utilisés au sein de phrasés (ou pour combler un doigt manquant, ce qui est considéré comme une faute technique désormais), et jamais pour préparer l'arrivée sur une note importante comme le font les grands solistes un peu emphatiques – c'était jugé de mauvais goût (et ça l'est toujours, mais c'est devenu une norme).

Sur les œuvres, je dis tout de même un mot très rapide.

¶ Sonate « pour piano et violon » d'Hérold. Cet ordre dans le titre provient des nombreuses sonates pour piano avec accompagnement de violon qui ont donné naissance au genre. Je suis bien en peine d'en trouver spontanément un exemple, c'est manifestement un type de pièce qui n'a pas beaucoup été documenté par le disque.
    Dans l'œuvre, je suis frappé par le sens du contraste dramatique : le thème sauvage de la première séquence vive est très impressionnant pour 1810 !

¶ Le Duo concertant pour piano et violon d'Alkan (1840). Plus célèbre, en particulier pour son mouvement lent « Enfer », avec ses agrégats même pas osés chez Wagner, on est quasiment aux portes de Messiaen, dans une sorte de tonalité chargée de notes étrangères… Sur un l'Érard de 1890, l'effet caverneux de la partie de piano est absolument saissant. (Les Érard de cette période sont de toute façon les plus beaux pianos du monde, on devrait interdire de jouer tous les répertoires sur autre chose.)

¶ La Troisième sonate pour piano et violon de Godard (1867-1869) – à cette époque le titre en est un peu désuet, on écrit véritablement pour violon et piano. Comme tous les Godard que j'ai pu écouter, lire ou jouer, de la musique bien faite, mais qui me paraît absolument banale, sans aucun effet saillant, sans même une jolie veine mélodique qui donnerait une raison d'écouter attentivement. Pourtant, après avoir testé plusieurs de ses opéras (un peu lu Jocelyn, joué La Vivandière, vu Dante) et de sa musique de chambre, je n'ai toujours rien trouvé qui vaille vraiment mieux qu'inoffensif – peut-être le Troisième Quatuor, peut-être, vaguement beethovenien et qui joue Joyeux anniversaire dans son mouvement lent.


Épilogue :
À la suite de ce concert très instructif, fascinant et original, Cécile Kubik a soutenu sa thèse mardi (avec Jean-Jacques Kantorow et son professeur Christophe Coin dans le jury). Mention très honorable, félicitations du jury.

mercredi 16 novembre 2016

Les Contes d'Hoffmann – Lorsqu'on joue Choudens aujourd'hui


Après les avoir vus sur scène hier dans une version supposément Choudens (production Carsen à Bastille), je reviens sur les questions d'édition déjà amplement évoquées dans ces pages (voir ici ou ).


La réelle édition jouée

J'ai lu beaucoup de mal de l'édition Choudens (l'édition arrangée couramment utilisée, assez incohérente et très discontinue) utilisée pour cette production. Mais ce n'est en réalité pas tout à fait le cas, et comme pour tant de représentations actuelles des Contes, chacun fait un peu son marché.

¶ Les actes sont remis dans l'ordre d'origine (acte d'Antonia en deuxième partie, acte de Venise en troisième), mais c'est une rectification qui est devenue assez habituelle (et elle ne coûte rien éditorialement, pas de nouveau matériel d'orchestre, pas de droits supplémentaires…). Elle me paraît cela dit assez peu fondamentale : la logique est que Hoffmann vieillissant et désabusé vient se repaître de courtisanes sans scrupules, mais on pourrait très bien y voir une initiation de jeunesse, avant les amours plus sérieuses. Le problème reste en effet que Niklausse fait référence aux amours passées, et que le livret semble se contredire lui-même dans l'ordre Choudens.

La chanson de Niklausse dans l'acte de la Poupée (« Une poupée aux yeux d'émail ») est remplacée par une trouvaille plus récente (Oeser 1976, je crois) « Voyez-la sous son éventail », plus sombre, qui semble s'imposer progressivement sur les scènes – je le trouve relativement peu inspiré pour ma part, alors que l'autre, plus primesautier, a au moins pour lui une certaine séduction mélodique.
Les deux sont authentiques, il s'agit simplement de versions alternatives, comme il y en a énormément dans ces Contes (on dispose d'au moins cinq fins différentes pour l'acte de Venise !).

¶ Comme dans à peu près toutes les représentations de l'édition Choudens, on a ajouté « Vois sous l'archet frémissant », à la fois un grand air pour Niklausse et un morceau réellement prégnant, qui n'est quasiment jamais omis. C'est pourtant un numéro révélé par Fritz Oeser.

¶ L'apothéose finale exhumée par Oeser est ajoutée – ce qui évite le final désespéré et aviné, reprenant les thèmes du début (certes une boucle, mais pas passionnant musicalement et inachevé dramatiquement). C'est un véritable bijou qui tend là aussi à s'imposer, mais qui est tout sauf systématique sur les scènes aujourd'hui encore.

L'acte de Venise en revanche reste un champ de ruines : il se réduit à très peu de chose, l'action y paraît précipitée, les sections mal reliées. Seul reste intéressant de Choudens, le Septuor apocryphe composé par Raoul Gunsbourg (directeur de l'Opéra de Monte-Carlo, et lui-même compositeur d'opéras intéressants).

Assez symptomatique des éditions mêlées qui courent un peu partout aujourd'hui, et d'une certaine norme de représentation – non-musicologique, mais plus opérante que l'édition Choudens traditionnelle, ce qui n'est déjà pas si mal.


Logique de composition

Je n'y avais pas prêté attention sous cet angle, mais la citation du thème du trio avec le spectre de la Mère, au début de l'acte d'Antonia, est l'indication de ce que les numéros ont dû être composés avant les récitatifs – et en tout cas que la composition ne s'est pas déroulée dans l'ordre chronologique de représentation.

La genèse de l'œuvre est documentée par de multiples chercheurs (voir… ici ou ), mais ce genre de détail rend curieux de la façon plus générale dont un compositeur conçoit l'économie de son œuvre. Comme un flux, ou comme des « numéros » reliés par des ponts, et bien sûr souvent un entrelacement de plusieurs attitudes – des urgences qu'il faut écrire tout de suite, d'autres endroits écrits de façon plus continue, etc. [Et sans logiciel de composition, ça veut dire alors écrire des sections gratuites, spécialement prévues pour moduler vers le ton nécessaire ou devoir éventuellement tout retransposer à la fin – ce qui m'a toujours paru tellement décourageant.]

Impressionné, autrement, par la densité de l'œuvre : livret spirituel, avec de belles saillies, action très vive (et les entrées, du fait notamment de l'évolution des deux voyageurs, ne sont pas trop pauvres psychologiquements), et musique dont la veine mélodique se renouvelle à l'infini, assise de surcroît sur une écriture harmonique qui n'est pas indigente. Tout cela se suit avec tellement de facilité, sans les nécessités d'initiation (ou de glottophilie) d'autres opéras, même de grande qualité…

[Carnet d'écoutes n°102] – Sur les Contes d'Hoffmann qu'on joue à Paris


  « Monsieur, quelle mouche vous pique ?
     Vous n'aimez donc pas la musique ? »
Ainsi dit ma voisine aux murmures charmants.
Madame, si vers vous je tourne, interloqué,
     C'est que « Scintille diamant »
     N'est pas noté karaoké.

Oui, je vous présente ma voisine quasi-immédiate, qui après avoir commenté les entrées et les voix tout fort pendant deux actes, s'est mise à chanter l'air de Dapertutto… Il a fallu non pas un, mais deux petits signes élégants (incluant ou n'incluant pas le majeur dressé, cela, vous ne le saurez jamais) pour y mettre un terme relatif.

Encore une fois, une brassée de remarques générales plus qu'une description du spectacle (multi-repris et vidéodiffusé…).


Télévision et spectacle vivant

Un certain nombre d'éléments sont difficiles à transmettre par-delà un écran, plus pour le théâtre que pour la musique, et cette production est encore un magnifique exemple de mise en scène de Carsen (comme Rusalka) qui paraît terne à la télévision, et impressionne très vivement en salle.
A fortiori comme, lorsqu'ici, le metteur en scène donne à voir pour tous les coins de la salle : en hauteur, on aperçoit des figurants qui continuent de jouer dans la coulisse ; de côté, on voit les personnages aller et venir aux bouts du plateau, pour que tout le monde puisse les voir lors de leurs interventions.

Le phénomène tient aussi au fait que les réalisateurs des captations de théâtre ou d'opéra sont pour la plupart des gougnafiers qui se prennent pour Hitchcock et font du gros plan sur des visages emplâtrés et éructants alors qu'une mise en scène d'opéra réussie inclut au contraire, surtout dans les grandes salles, une animation générale du plateau. Faire du gros plan sur une production de Carsen ou Herheim, c'est jouer Elektra avec deux violons seuls.


Les visages de l'opéra au hangar Bastille

J'ai profité de l'effet Kaufmannlos pour tester plusieurs placements. Et en effet, quel contraste entre le grand spectacle un peu lointain et global du second balcon, et l'impact beaucoup plus direct (sans parler du fait de distinguer des traits…) du parterre !  On retrouve alors l'émotion beaucoup plus directe de l'opéra, avec le grain des voix, un texte un minimum défini. Et ce, même si beaucoup de mises en scène de Bastille sont conçues pour être appréciées de loin, à commencer par celle-ci.

L'orchestre, en revanche, est bien plus prégnant en haut, ce qui est complètement logique. De partout, la réverbération un peu étrange de la salle (on entend ponctuellement des retours de voix, sans arriver à déterminer s'ils sont liés à la technique du chant, à l'angle, à la quantité d'instruments qui l'accompagnent…).


Pourquoi les chanteurs sont-ils célèbres ?  Pourquoi sont-ils embauchés ?

De même que les fables du Grand Siècle, les ténors ne sont pas ce qu'ils nous semblent être.

Je dois admettre avoir été très agréablement impressionné par Ermonela Jaho, que je ne prisais guère ces dernières années ; mais en Antonia, elle évite ses travers tubants pour retrouver une forme de légèreté relative, où elle peut dispenser les mêmes somptueux artifices techniques sans dénaturer le timbre (ni la diction, assez bonne d'ailleurs, alors que ses rôles « élargis » en italien étaient assez terribles).

Ravi d'entendre Ramón Vargas enfin en vrai, mon ténor verdien chouchou lorsque j'ai découvert ce répertoire… Je vois enfin d'où vient le beau timbre et le côté couvé, un peu contraint, de la tierce aiguë : il maîtrise sans cesse le timbre par l'impédance, en laissant le son à l'intérieur des résonateurs, pour conserver toujours la rondeur, fût-ce au détriment de la facilité et de la puissance. Il y parvient fort bien, mais je m'explique pourquoi il n'a jamais déclenché l'hystérie d'autres ténors à l'émission plus franche (donc ressentie de façon plus physique) ou au volume plus impressionnant.
J'aurais été assez curieux de voir ce qu'aurait donné Cyrille Lovighi (Nathanaël) dans le rôle : sa clarté et son émission très directe (antériorité très faciale et faible impédance) le rendaient beaucoup plus présent d'un point de vue sonore et expressif (plus sonore que Kaufmann aussi). Bien sûr, Hoffmann réserve sur la longueur d'autres difficultés, mais j'aurais été intéressé – on imagine le scandale néanmoins, s'il avait remplacé Kaufmann…

Dans le même registre, Spalanzani limpide (un peu à la façon de Francis Dudziak) par Rodolphe Briand, il y a donc bien des francophones capables de servir ce répertoire (François Lis superbe aussi en Schlemil, l'Opéra de Paris est rarement inspiré sur les petits rôles, mais ici, c'est une grande fête !).

Ce qui m'en fait venir à Roberto Tagliavini (les quatre diables). Très bon chanteur, à qui il n'y a rien à reprocher (à part des décalages récurrents, mais c'était un début de série et ça a été le cas avec tous les chanteurs, modérément bien corrigés du côté de l'accompagnement). Mais je ne peux pas m'empêcher de me poser la grave question : l'Opéra de Paris peut choisir qui il veut (à part peut-être la dizaine d'artistes assez demandés et riches pour décliner vingt représentations dans un premier rôle devant 2000 personnes, radio- et vidéo-diffusé…). Alors, pourquoi lui ?  Ni très sonore (un baryton-basse ou une basse chantante), ni très expressif (surtout dans un tel rôle), voix comme interprétation assez lissée par la langue étrangère, même si le français est bien articulé et émis…
On aurait pu choisir plus sonore (une basse plus rutilante), plus célèbre (quitte à ce que ce soit moins bien, je ne dis pas le contraire), dotée d'un français impeccable ou très agile sur scène ; un seul de ces critères supplémentaires, ça se trouve aisément sur le marché, surtout pour ce rôle qui n'est pas exactement confidentiel. Alors, pourquoi ?  Mystère des réseaux et des agents.

[Carnet d'écoutes n°103] – DIE WALKÜRE – Goerne, Hong-Kong, van Zweden


Pardon, je balance ça de façon tout à fait gratuite et pas le moins du monde détaillée ou argumentée, simplement une invitation à l'écoute.

Rheingold était très attendu, et pas particulièrement marquant, même pour Goerne, qui sonnait un peu trop absorbé dans l'orchestre et l'acoustique, et pas non plus à son aise pour dire dans ce format un peu ample. La version simultanée parue avec Rattle et la Radio Bavaroise était, elle, captivante, et ça a réglé la question des réécoutes.

En revanche, ici, la réussite est impressionnante. Certes, Jaap van Zweden reste toujours assez lumineux et parfois un peu aimable, les cuivres pas aussi nets que dans les plus grands orchestres de la planète, mais à partir de la fin de l'acte II, le chef semble s'enflammer, et la première moitié du III (après un rare cas de scène de walkyries réellement drolatique) est d'une intensité rarement entendue : tout fuse, tout s'enchaîne, les plaintes, les révoltes, le drame, et le lyrisme de Zweden trouve ici son meilleur usage. Les cordes du Philharmonique de Hong-Kong sont, elles, d'une précision et d'une finesse qu'on n'aurait pas pu rêver dans les meilleures phalanges des années 70.

Côté vocal, en plus, c'est plutôt la fête : Stuart Skelton en forme (et complètement habité à l'acte II), Heidi Melton très intense (dans le genre de Sieglinde-cousine-de-Brünnhilde, c'est assez parfait), Falk Struckmann qui poursuit son élévation vers les sommets (il irradie comme un diamant noir…) et même Petra Lang, sans être séduisante, s'exprime sans effort – timbre peu gracieux, mais pas l'impression qu'elle pousse sa voix –, avec beaucoup d'engagement. Moins convaincu par Michelle DeYoung (plutôt déclinante à présent), mais on ne peut pas se vanter d'avoir souvent ce genre de distribution. Pas tant les noms que le fait qu'ils soient tous simultanément dans leur meilleur jour !

Matthias Goerne offre enfin la palette espérée : alors que l'articulation des mots est un peu lâche (et se perd dans la salle), il réussit le même paradoxe extraordinaire que dans le lied ; la diction est certes très globale, peu acérée, mais le détail de l'expression est comme infini. La douceur de la ligne, la finesse des inflexions, la saveur des phrases sont réellement ineffables. Les graves, souvent sacrifiés si l'on veut des interprètes capables d'éclats dramatiques (et donc pourvus d'aigus stables, on ne peut pas tout avoir…) sont d'un moelleux (et d'une finesse expressive) que je ne crois pas avoir déjà entendu. Et, chose plus étonnante, s'il n'a pas les angles des habituels barytons dramatiques, les épisodes de colère demeurent spectaculaires.

Si l'on aime Goerne, et si l'on veut renouveler l'écoute de l'œuvre (l'un des plus beaux remerciements de Sieglinde, au passage), c'est clairement un des meilleurs choix parmi les parutions récentes (ou anciennes, au demeurant).

samedi 12 novembre 2016

[Carnet d'écoutes n°101] – Tchaïkovski, Symphonie n°6


Comme pour Sibelius ci-devant, simplement quelques impressions dont la formulation est favorisée par l'écoute privilégiée en concert.

¶ Comme toujours, une orchestration vraiment physique (j'ai très souvent entendu la 5, déjà entendu la 1 et la 2, mais jamais la 6 en concert), qui sonne bien au disque mais qui, comme Wagner ou Mahler, révèle l'étendue de sa pertinence dans son impact en salle.
Par ailleurs de très beaux alliages (alto-contrebasses au début, les bois isolés ensuite, ou bien la reprise du thème lyrique des cordes du I avec doublure de flûtes et contrechant de hautbois…).

¶ Je reste fasciné par la capacité de Tchaïkovski à inventer de nouveaux instruments : en faisant jouer la même chose à deux bois dans des tessitures précises, il crée une couleur inédite dans l'orchestre. Le procédé n'est pas bien complexe, mais étrangement, je ne l'entends quasiment que chez lui : témoin les clarinettes caverneuses du début de la Cinquième Symphonie (clarinette médium/grave + basson, très fréquent chez lui). Dans le troisième mouvement de la Sixième, c'est une association plus rare flûte médium + basson aigu, qui sonne comme un hautbois aux attaques douces, très étonnant et séduisant.

¶ Ici aussi, c'est peu audible, mais alors que le lyrisme paraît si direct, l'harmonie est d'une densité incroyable – c'est pareil dans ses autres partitions, le début d'Onéguine est d'un chromatisme remarquablement retors… même en réduction piano, ce n'est pas commode à lire !  Ici, cela s'entend tout de même un peu à la fin du premier mouvement, avec son superbe agrégat de cordes à la fin de l'explosion très vive, et les appoggiatures typiquement wagnériennes qui suivent (et se retrouvent en plusieurs instances dans la symphonies).

Par ailleurs, j'aime beaucoup ses structures simples – mais qui ne négligent pas les entorses théâtrales à la grande forme.

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Et au disque ?


Il existe des dizaines (on doit s'approcher des deux centaines) de témoignages, et considérant à la fois la qualité d'écriture et le fait que tout orchestre prestigieux l'a multi-enregistré, on croule sous les belles lectures.

Je me contente donc d'en mettre deux en valeur, très différentes.

Günter Wand avec le DSO Berlin (j'avais déjà loué avec la plus grande vivacité leur Cinquième, lors du 73e carnet d'écoutes), d'une intensité et d'une beauté hors du commun, à la fois généreuse et sombre, exaltée et très intensément timbrée, d'une tension jamais relâchée. Pessimiste et triomphale, désespérée et radieuse, etc.

Lawrence Golan avec l'Orchestre Philharmonique de Moravie. La version de loin la plus rapide de toutes… mais elle ne paraît absolument pas précipitée, au contraire, tout coule de source. Sobriété, évidence, directionnalité, vraiment à conseiller pour tous ceux qui seraient rebutés par l'emphase de Tchaïkovski – et pour les autres, ce n'est pas pour autant un Tchaïkovski-à-rebours (pour ça, il y a Dausgaard qui le joue sans vibrato ; ce n'est pas mal, mais ce n'est pas tout à fait ça). Couplé avec des compositions réutilisant le matériau de Tchaïkovski.

Côté intégrales, c'est plus difficile : la Première peut se noyer dans un sirop inoffensif, la lumière légère de la Deuxième se muter en kermesse à cloches, et, le plus frustrant de tout, la danse de la Troisième se perdre totalement… Il en reste tout de même quelques-unes qui échappent remarquablement à ces travers : Masur-Gewandhaus (les couleurs !), Jansons-Oslo (la danse !), Maazel-Vienne (le tranchant), Bernstein-NYP, Poppen-Saarbrücken… Dans celles qui n'évitent pas ces écueils, Litton, Rostropovitch, Temirkanov ou Karajan sont tout de même très valables. Parmi l'assez grand nombre d'autres écoutées, je n'ai pas trouvé beaucoup de satisfactions sans partage sur l'ensemble des six symphonies, surtout les trois premières qui sont les plus délicates.

[Carnet d'écoutes n°100] – Sibelius, Symphonie n°2


Pas du tout une présentation méthodique, mais en l'écoutant hier en concert, quelques remarques récurrentes me sont venues de façon plus claire, et comme je n'avais pas les mains occupées, j'ai eu le temps de les mettre de côté. Purement la vocation d'un carnet d'écoutes, donc.

¶ L'aspect tchaïkovskien qu'on remarque souvent dans les deux premières symphonies (voire 3 et 5) tient largement, je crois, dans l'usage des cors syncopés – autrement dit, à contretemps et tenus – qui font palpiter le discours de façon très efficace. Tchaïkovski en met partout.

¶ Pardon pour le truisme, mais en vrai en remarque encore plus l'extraordinaire variété de l'orchestration : les mêmes motifs, tout en mutant dans le discours musical, vont aussi faire un tour complet de l'orchestre, des pupitres, des alliages, des modes de jeu possibles… Et le tout l'air de rien, ça ne ressemble pas du tout au systématisme des mouvements à variations.

¶ Le mélange de folklorisme, de lyrisme et de modernité (certaines sections semblent faire de la sortie de route harmonique de façon assez impressionnante) est vraiment réussi et troublant – on s'en rend moins compte à l'écoute seule, mais l'usage de la mesure et du rythme est également très libre et nouveau.

¶ Pourtant, je trouve tout de même que les appuis rythmiques qui se dérobent (effectivement, ils sont tout sauf évidents) et la discontinuité générale, la transmutation fine d'un matériau d'origine pas toujours follement mélodique en font une musique plutôt réservée aux mélomanes « informés ». Difficile d'adhérer à cette musique à la première écoute, ou simplement avec une oreille ingénue (qui s'attache à la mélodie, à la pulsation et aux changements de couleurs harmoniques plus qu'à la grande forme ou au contrepoint). Certes, le dernier mouvement se répète façon rondeau et martèle les parentés thématiques, mais je ne crois pas que ce soit tout à fait suffisant.
    Et ça, pose une fois de plus, la question de fond de la destination. Toute musique doit-elle être accessible à tous ?  À partir de quel degré de niche peut-on la considérer comme dispensable ou autistique ?  Sibelius a son public, mais on sent bien qu'il réclame ses diplômes (d'auditeur, hein, pas de musicien) avant de se laisser aimer – ce qui n'est pas le cas de Beethoven et Brahms, et même dans certains cas de son exact contemporain Nielsen.

Au demeurant, c'est une symphonie extraordinaire que j'aime énormément, pour toutes les raisons dites, et d'autres plus difficiles à exprimer – la prégnance des toutes premières minutes !


Au disque ?  Il existe des tombereaux de grandes versions : je distinguerais tout particulièrement Ashkenazy-Philharmonia, Oramo-Birmingham, Storgårds-BBCSO, Rattle-Berlin, Saraste-Radio Finlandaise pour ma part, mais on pourrait continuer d'aligner les noms : Jansons-Oslo, Karajan-Philharmonia, C.Davis-Dresde, Elder-Hallé, Berglund-Helsinki, Bernstein-NYP, Sanderling-Konzerthaus ou les hautement atypiques (mais réussis) Kajanus-LSO, Collins-LSO, Roshdestvensky-URSSRT, Celibidache…

[Carnet d'écoutes n°99] – OPRF & M. Franck, dans Tchaïkovski 6 et Sibelius 2


¶ J'avais déjà entendu la Deuxième de Sibelius par Mikko Franck, je n'ai donc pas eu beaucoup de surprises : très beau bien sûr, lecture très lyrique, qui privilégie le legato (un peu trop à mon gré, j'aurais aimé des phrasés aux contours plus découpés), et, paradoxalement, la discontinuité formelle (les épisodes du deuxième mouvement paraissent assez autonomes…).
    C'est encore plus vrai dans la symphonie de Tchaïkovski (d'une conduite et d'une intensité irréprochables, tout à fait enthousiasmante), où la valse du II m'a paru un peu forte et lourdement liée pour un mouvement d'allègement, et la marche du III d'un triomphe tout à fait premier degré. [Ce qui pose de grandes questions, puisque Tchaïkovski défend l'idée d'écrire une marche triomphale, sans qu'on puisse croire qu'il y voie une exultation militaire sans contrepartie… À l'inverse, le percevoir comme complètement ironique est sans doute une déformation de l'auditeur qui a vécu au XXe siècle et écouté Chostakovitch… il y a sans doute une justesse à trouver entre la simplicité jubilatoire incontestable de la pièce, et sa noirceur au sein de cette symphonie sans résolution, qui ne peut décidément pas exprimer la joie sans partage.]

¶ Pour un orchestre que je tiens pour très international de son (malgré ses bassons de facture française…), très enveloppant pour Debussy, parfait pour le lyrisme de Wagner & Strauss ou des Russes, quelle surprise d'entendre cette petite harmonie étroite et verte, un plaisir !  De même, les trompettes stridentes (pas acides à la russe, juste stridentes) semble ressusciter l'époque des spécificités orchestrales nationales – il n'y a plus guère que les tchèques, les russes et quelques scandinaves qui maintiennent leur identité de façon très évidente (les allemands, c'est différents, ce sont eux qui sont la norme).
    Alors qu'on serait bien en peine d'identifier une provenance en écoutant les cors (le son français, pas très appétissant de toute façon, s'est perdu depuis bien longtemps) ou surtout les cordes.

¶ Justement, les cordes, grande force du Philharmonique de Radio-France dans ce répertoire, et a fortiori dans une interprétation qui favorise le lyrisme, m'ont paru d'une cohésion nettement inférieure à leurs standards, jusque dans les coups
d'archet qui, par moment, n'étaient ni de longueur, ni même de sens conforme. Pourtant, j'aime beaucoup le travail du konzertmeister de Svetlin Roussev d'ordinaire, justement pour l'élan collectif dans ce genre d'œuvre. Comme si on avait remonté un standard du répertoire avec un nombre vraiment minimal de services. Honnêtement, le résultat était formidable, il y a largement de quoi faire le concert d'une vie si on n'y va pas plusieurs fois par semaine dans une capitale culturelle majeure, mais cette fragilité que je ne leur avais jamais vue n'a pas laissé de m'étonner.

¶ Autre question : public très attentif, et manifestement informé, pas d'applaudissements entre les mouvements… sauf à la fin de la marche de Tchaïkovski (avant l'adagio final). Pas la majorité du public, mais ça a duré un peu, ce n'était pas un faux départ. Ça s'y prête totalement, ce n'est historiquement pas une erreur, mais c'était étonnant – ils se sont tenus complètement silencieux, et c'est le seul moment où ils se sont manifestés, pourquoi ?  Le premier mouvement était jubilatoire aussi (et vraiment très réussi pour ne rien gâcher), qu'est-ce qui a fait la différence ?

Pour les œuvres et une proposition discographique, voir les notules consacrées à Tchaïkovski 6 et Sibelius 2.

vendredi 11 novembre 2016

HIRATA Oriza – Gens de Séoul 1909 – l'art de la conversation


Le sujet :
Une famille de colons japonais (ici en 1909, mais il existe une seconde pièce qui se déroule en 1919) discute dans sa maison coréenne.

La forme :
La conversation « naturelle ». Peu d'événements paroxystiques (même s'il ne s'y tient pas tout à fait), les gens parlent, très doucement, parfois de dos, parfois en même temps, sans amplification. Aucune musique, aucun ajout sonore.
Le début est un peu dense, beaucoup de personnages et pas d'exposition (car il n'y a pas d'intrigue principale non plus) ; tous se croisent dans la salle à manger au centre d'une maison desservie par des passerelles de bois (on ne voit donc que les actions de ceux qui y sont à ce moment précis) ; la pièce s'achève sans clôture réelle et en tout cas sans chute (les personnages regardent des photos d'une action qui n'a pas été vue sur scène et qui n'a pas de lien direct avec les actions passées…).
De la conversation brute, gratuite, détaillée.


gens de séoul 1909


Les thèmes de conversation


Dans cette maison où toutes les classes se croisent (de la servante des voisins qui ne comprend pas le japonais et les usages jusqu'au maître de maison, en passant par l'oncle fantasque ou la petite servante qui a appris à parler le japonais, auxquels s'ajoutent les invités, celui de la fille cadette ou celui de l'étudiant au pair…), les sujets sont nombreux.

¶ Les clichés bien sûr, relayés ou discutés, à commencer par ceux sur les Coréens. Peuvent-ils être aussi éduqués que les Japonais ; sont-ils vraiment aussi paysans qu'on le dit ; ou bien faut-il tout simplement les élever dès le berceau, comme la petite servante Tahiki qui parle si bien le japonais ?
    Les Coréens sont perçus avec condescendance (mais sans aucune méchanceté, ni mépris), même par les servantes locales – pour le spectateur européen, difficile de se rendre compte à leur accent si elles sont japonaises ou « coréennes éduquées ».
    Ces petites histoires s'étendent à toute la vie : quand il est incidemment question des Suisses, on parle tout de suite des chocolats, de leurs montres – exactes – et l'on cite les Alpes, tout en faisant remarquer que les Alpes, ils ne les ont pas faites…

¶ L'obsession de la fille aînée pour la littérature et les questions d'universalité. À ses yeux, l'occupation se justifie surtout par l'avantage que procure l'existence d'un seul pays pour la production et la compréhension de littérature. Au demeurant, les Coréens, s'ils s'instruisent, pourraient eux aussi avoir une littéraure (« même les Coréens » est une figure courante sur le plateau). Avec un esprit très ouvert qui se coule sans difficulté dans les perspectives de la colonisation militaire, elle montre ainsi le revers naïf et généreux des intentions coloniales.
    Sa discussion avec les servantes – la famille est assez libérale, elle laisse les domestiques utiliser la grande table et les autorise à parler coréen lorsqu'elles sont seules – culmine dans la question vertigineuse : le haï-ku emblématique de Masaoka Shiki « Croquant un kaki, la cloche résonne – Hôryûji » (et ses nombreuses allitérations) aurait-il pu être écrit dans une colonie du Pacifique (Iōjima, je crois), où il n'y a même pas de kaki ?  Purement du débat de premier degré, d'esthètes assez peu avancés, mais qui font miroiter beaucoup d'aspects, a fortiori lorsqu'il se tient par-delà les classes et les nationalités.

¶ Des remarques irrévérencieuses des servantes, de petites chamailleries plaisantes des maîtres… le tout se déroule donc sur un ton qui ne cherche pas la profondeur et ne rejette pas la légèreté, malgré le choix d'un moment dramatique de l'histoire du Japon – l'auteur est opposé à la colonisation, mais ne prend pas le parti d'une démonstration, heureusement.

¶ Et mille choses parfaitement indifférentes (comment les baleines allaitent-elles dans la mer ?), qui constituent la conversation du quotidien – et, chose étonnant, sans jamais tomber dans la platitude, on est sans cesse intéressé.


Les événements

Malgré le principe annoncé de ce théâtre, qui se veut naturel, sans rechercher la tension d'une intrigue et les événements paroxystiques, Hirata sait écrire, et plusieurs situations maintiennent l'intérêt et accompagnent l'ensemble de la pièce.

♦ Le mariage de la cadette se prépare : elle a longuement correspondu avec un homme qu'elle n'a jamais vu, et la famille se prépare à le recevoir le jour où l'action se déroule, alors qu'il passe en Corée (sous un prétexte professionnel dont la véracité est discutée). Celle-ci se défend de toute la romance, mais son attitude laisse percevoir l'espérance sans trop d'ambiguïté – et la famille en est persuadée.

♦ Ancien camarade de classe de l'étudiant au pair qui vit dans la maison – sorte de compère subventionné du fils aîné – un illusionniste se présente sans être attendu. Il reste longuement dans la salle à manger tandis que les conversations des gens de maison et de la famille se succèdent.
    Manifestement assez peu compétent, il se fait prier pour exécuter des tours, et ne parvient guère qu'à annoncer qu'il y a du brouillard à Londres. En fouillant dans sa valise, les autres personnages découvrent des torrents de balles de ping-pong dans un compartiment, des foulards infinis dans le second.
    Parti aux toilettes en laissant ses chaussures à l'entrée et sa valise près de sa chaise, il disparaît, et personne ne parvient à le retrouver, pas même son assistante qui vient ensuite sonner à la porte. Ces deux étapes demeurent au premier ou second plan de l'essentiel du temps passé sur scène.

Fugue du fils aîné, principal coup de théâtre de la pièce et façon de créer une atmosphère de fin. Celle-ci n'a cependant rien d'inhabituel, et la famille attend patiemment l'heure pour recueillir le fugueur à la gare avant le train – non sans avoir dîné, car il ne mange pas lorsqu'il a fugué.

♦ Dans le même temps, l'oncle amoureux se prépare à s'enfuir avec son amourette secrète, vers Saint-Pétersbourg, sans que l'on puisse bien juger de la raison, ni s'il souhaite vraiment le faire. Nous n'attrapons que des instants de vie incomplets.


gens de séoul 1909


Le résultat scénique


Domine avant tout le plaisir de la conversation, dans un japonais très chantant. Tout se déroule dans un quotidien simple et assez peu tendu – même la fugue, dont on ne connaît d'ailleurs pas l'épilogue.

Il en va de même pour le reste : la pièce pourrait se nommer En attendant Tanokura, tant la figure de l'hôte inconnu mais attendu (pour qui la cadette soupire) innerve toute la durée de la pièce et toutes les relations de la famille avec les arrivées extérieures… sans qu'on aperçoive jamais le voyageur annoncé. Et l'on n'aura jamais d'informations à son sujet – retard, légèreté, mépris, catastrophe… Il est une sorte de point d'horizon impossible à atteindre, mais qui structure tout le reste autour de sa potentialité.
    Quant au magicien, on ne le retrouve jamais non plus, et sa disparition injustifiée offre une touche de surnaturel déstabilisante et charmante – la grosse blague comme le fantastique paraissent ici tellement hors sol…

Dans l'ensemble de la pièce, pas une once de démonstration, tout paraît simple, agréablement présent, gratuit. Ce qui peut paraître précieux ou artificiel au cinéma (la contemplation d'un quotidien peu trépidant) est ici, avec la dimension physique du théâtre (présence des comédiens, voix sans truchement…), assez captivante et touchante, du moins si l'on est sensible à cet art de la conversation.


Quelques citations

(Parfois reproduites en substance.)

→ « Le plan de la maison est tellement compliqué qu'on a perdu plusieurs servantes. On les a retrouvées ensuite momifiées. »

→ « Grand-père dit qu'il y aura la guerre. Quand les toupies sont à la mode, il y a des guerres. »

→ « Les belles-mères [coréennes], à la fin des fins, ce sont toutes des Kim. »


gens de séoul 1909


J'aurais cru assister à un essai un brin conceptuel, surtout plaisant par le dépaysement de la langue (qui, aussi joliment dite par les membres du Seinendan théâtre Agora de Tōkyō, dirigés par Oriza Hirata en personne, fait effectivement beaucoup pour le charme d'ensemble), mais c'est en définitive une expérience réellement facile d'accès et complètement jubilatoire.

Je suis assez persuadé, en réalité, que cette pièce doit très bien soutenir la seule lecture. Dans l'attente, elle est donnée (ainsi que sa suite de 1919, convoquant les mêmes personnages, que j'irai voir demain) à Gennevilliers, puis la semaine prochaine à Pontoise, au sein d'une tournée européenne dont je n'ai pas vérifié les dates.

mercredi 9 novembre 2016

Réconfort


Il est des jours où l'on a besoin de douceur. Et ces jours-là, il est bon de pouvoir compter sur CSS pour rester dans l'inactualité, pour trouver une consolation certaine au sein du vaste désordre du monde et des errances des Gentils.

C'est pourquoi, en ce jour où ce sera tellement utile, Carnets sur sol offre deux places pour le concert de ce soir Salle Gaveau. Vous pouvez les réclamer par commentaire ci-dessous ou par courriel à mon nom tout attaché chez online point fr.

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Maxence Pilchen (piano) y jouera :

L. v. Beethoven, Sonate n°21 en do majeur op.53 « Waldstein »

F. Schubert, Impromptu n°2 op.90
F. Mendelssohn, 17 Variations Sérieuses op.54
F. Chopin, Grande Polonaise Brillante précédée d’un Andante Spianato op.22


lundi 7 novembre 2016

ECMA 2016 – Les meilleurs chambristes de demain


Pardon pour le titre promotionnel, je ne connais aucun des artistes présents (sauf par leur art) et personne non plus chez les organisateurs. Les superlatifs sont simplement corrélés à l'intérêt de la manifestation – gratuite et dans une salle très peu remplie, faut-il le souligner.
Si vous avez l'habitude de payer pour entendre les quatuors étoilés dans les salles de concert répéter leurs mêmes programmes, désinvoltes (les Pražák en concert…), déclinants (les Tokyo d'aujourd'hui) ou déjà morts avant d'entrer sur scène (Vermeer, déjà qu'ils n'étaient pas vigoureux avant de mourir…), hé bien, sachez que vous avez tort.

Bien sûr, vous pouvez aussi être allé écouter les Danel dans Tichtchenko ou les Jerusalem dans Kurtág, auquel cas je vous accorde ma (réticente) absolution.



1. Le concept

L'Académie Européenne de Musique de Chambre (ECMA → European Chamber Music Academy)

Il s'agit d'une académie de perfectionnement où sont sélectionnés les meilleurs instrumentistes actuels pour y suivre des masterclasses. Le tout s'accompagne de quelques concerts pour les entraîner et les présenter au public – c'est sensiblement le même type d'institution que ProQuartet, par exemple.



2. Les gens

Les professeurs sont des autorités procédant de divers univers en rapport avec la musique de chambre :  Hatto Beyerle (altiste du quatuor Alban Berg de 71 à 81), Johannes Meissl (violon II du Quatuor Artis), Michel Lethiec (clarinette), Bruno Mantovani, Corina Belcea (du quatuor lauréat d'Évian et pilier d'EMI), Emmanuelle Bertrand (violoncelle), Ralf Gothóni (un des plus grands pianistes vivants), Jean-Marc Phillips-Varjabédian (violon), Jérôme Pernoo (violoncelle).

Côté élèves, on trouve actuellement (répartis en « ensembles » et « alumni », sans que je puisse dire la différence – les « ensembles » sont peut-être plus anciens dans le projet ?) un grand nombre de formations déjà très abouties.

Plusieurs ont déjà été mentionnées dans la notule consacrée à la séance de 2014 de l'ECMA à Paris.

En voici la liste actuelle (nationalité des musiciens, liens vers leurs sites respectés), annotée par mes soins.

Ensembles
Acros Trio, Venezuela/Germany/Ecuador
Amatis Trio, Germany/UK/Netherlands
Arcis Saxophon Quartett, Germany/Slovenia
Boccherini Trio, Australia/Belgium/Italy
Darian Trio, France/Australia/Japan
Hanson Quartet, Japan/UK/France
► Déjà remarqué comme l'un des plus spirituels représentants de l'art de la conversation en quatuor… Et hardis avec ça (ils donnaient Zemlinsky 2 la saison passée).
Mettis String Quartet, Lithuania
Quatuor Akilone, France
► Depuis abondamment écouté en salle, et devenu lauréat du concours d'Évian-Bordeaux cette année. Notules : Ravel, Schubert-Dvořák-Ravel-Boutry, Bordeaux, Beethoven-Brahms.
Stefan Zweig Trio, Japan/France/Bulgaria
Stratos Quartet, Austria/Japan/Czech Republic
► La pianiste japonaise remplace le pianiste finlandais Pauli Jämsä qui m'avait ébloui (l'un des plus beaux touchers de piano que j'aie pu entendre, une profondeur de son abyssale) – j'en suis forcément un peu déçu, il était la grande force de l'ensemble, mais la nouvelle venue est excellente etles autres aussi, une très bonne fréquentation.
Trio Metral, France
Trio Vitruvi, Denmark/Switzerland/Australia

Alumni
Apollon Musagète Quartet, Poland
Arcadia Quartet, Romania
Berlin Piano Trio, Poland/Germany
Boulanger Trio, Germany
► Déjà auteur de plusieurs disques très réussis, très investis et plutôt personnels.
Cuarteto Quiroga, Spain
► Deuxième au concours d'Évian-Bordeaux en 2005, mais remportant le prix de la presse (et de loin le plus impressionnant de tous ceux que j'aie vus dans ce concours pourtant superlatif). Voir par exemple cette notule, mais en fouinant dans les archives les plus anciennes du site par la boîte de recherche, vous pourrez voir quelques impressions sur le vif.
    Je ne vois absolument pas, à leur âge, avec leur palmarès et leurs engagements, ce qu'ils font dans un cycle de perfectionnement, mais s'ils veulent venir l'année prochaine au concert parisien de l'ECMA, qu'ils ne se fassent surtout pas prier !
Galatea Quartet, Switzerland
Giocoso String Quartet, Germany/Romania/Netherlands
► Excellent ensemble, au tempérament pas du tout badin, qui avait fait partie des quatuors remarqués au dernier concours de Bordeaux.
Kamus Quartet, Finland
Meta4, Finland
Minetti Quartet, Austria
Pacific Quartet Vienna, Japan/Hungary/Taiwan/Switzerland
► Déjà entendu lors de l'édition de 2014, où il était un peu écrasé par la personnalité des autres participés, mais un très bon quatuor.
Streeton Trio, Australia
Quartetto di Cremona, Italy
► Assez ahuri de les voir dans cette liste. Certes, ils sont jeunes, mais il ont beaucoup enregistré (leur intégrale Beethoven vient de s'achever, ils me semble) et dotés d'une personnalité complètement assumée – sons rêches comme sur boyaux, très grande vivacité, goût du clair-obscur, un des quatuors en activité les plus marquants, qui renouvellent vraiment l'écoute de pages rebattues, de façon particulièrement marquante pour le XVIIIe et le premier XIXe !
Quatuor Girard, France
Quatuor Zaïde, France
► Lauréats du précédent Concours de Bordeaux. Je ne les ai pas assez écoutées pour formuler un avis, mais tout le monde paraît enchanté de les connaître.
Trio Atanassov, France
Trio Chausson, France
► Déjà fort d'une large discographie chez Mirare, et originale (Hummel, Chaminade, Chausson, Lenormand !).
Trio FortVio, Lithuania
Trio Gaspard, Albania/Greece/UK/Germany
Trio Imàge, Germany
Trio Karénine, France
► Un très beau trio avec piano, qui avait donné en particulier des Quatuors avec piano (Premier de Fauré, Troisième de Brahms) très prenants, avec Sarah Chenaf (alto du quatuor Zaïde, précisément). Mentionné dans le bilan de saisdon passée.

Je vois que le Quatuor Arod, autre formidable pensionnaire, en est désormais sorti… Il faut dire que leur palmarès le justifie : vainqueurs à la FNAPEC, au concours Nielsen de Copenhague, à l'ARD de Munich, lauréats de l'Académie du Festival Aix, en résidence à Singer-Polignac et ProQuartet, et mécéné par HSBC, Banque Populaire, Safran et Société Générale…
Il se produira le 2 décembre à Tremblay-en-France, s'il y a des curieux.



4. ECMA 2016


Pour ces sessions parisiennes, on eut donc : Hatto Beyerle, Johannes Meissl, Emmanuelle Bertrand et Jean-Marc Phillips-Varjabedian, qui ont travaillé avec les ensembles suivants.

¶ 4 trios avec piano. Trio Metral (France – Haydn, Hob. XV: 41), Trio Trikolon (Autriche – Haydn, Hob. XV: 12), Trio Zadig (France – Schumann n°1), Trio Sōra (France – Kagel n°2).

¶ 4 quatuors à cordes. Quatuor Animato (Pays-Bas – Mozart n°19), Quatuor Tchalik (France – Beethoven n°8), Quatuor Akilone (France – Chostakovitch n°2), Quatuor Bergen (France – Chostakovitch n°5).

¶ 1 quatuor avec piano. Quatuor Stratos (Globe – Fauré n°2).

Joli programme très variés et formations diverses aussi – du moins celles qui peuvent faire une carrière (et du côté des cordes seulement).

Je vais me contenter de toucher un mot de celles que j'ai aimées. Toutes étaient très bonnes (même si je n'ai pas forcément aimé l'un des deux pianistes dans Haydn – difficile de trouver un équilibre dans cette musique avec ces instruments modernes dont les harmoniques ne se fondent pas de la même façon avec les cordes, a fortiori quand on choisit une œuvre plutôt faible), à l'exception d'une, dont je ne toucherai mot, puisqu'il s'agit de servir de tremplin et non de guet-apens à de jeunes interprètes.

Disons que chez celle-là, malgré l'usage de partitions complètes et la provenance d'une même fratrie (ils se reconnaîtront, et comme il n'y avait presque personne dans la salle, ça reste entre nous), la cohésion était inférieure à ce qu'on attend d'un ensemble professionnel. Les entrées n'étaient pas nettement ensemble (ils l'étaient, globalement, mais vu l'état de l'offre en quatuors émérites, ils sont très en deçà des standards), la cohésion moyenne (chacun semblait jouer pour soi, sans se décaler, mais sans non plus se retrouver à des points-clefs), l'absence de discours suivi, la prédominance écrasante du premier violon (assez acide et pas toujours juste, de surcroît) étaient plutôt sujets de frustrations. Rien d'indigne, loin s'en faut, mais ils ne sont pas encore prêts, me semble-t-il.

Chez tous les autres, maint sujet de satisfaction, et je ne citerai que celles qui m'ont particulièrement marqué.



5. Nos lauréats

♥ Le Quatuor Bergen dans le Quatuor n°5 de Chostakovitch. Il se caractérise par un son très simple, pas du tout caractérisé, comme une page blanche… pour une interprétation à la lisibilité parfaite (toutes les voix sont individualisées, en permanence), et intenses comme un final de symphonie… dans ces parties qui sont équivalentes à celles de solistes de concerto, la visée générale est toujours sensible.

♥ Le Quatuor (avec piano) Stratos, dans le Quatuor avec piano n°2 de Fauré, travaillait de façon très adroite les changements de strates sonores, n'hésitaient pas à profiter de l'assiste de la formation pour verser occasionnellement dans l'épanchement symphonique… lecture très travaillée et aboutie et, ce qui ne gâche rien, une excellente pianiste qui, sans égaler son prédécesseur Pauli Jämsä, disposes de qualités de netteté et d'articulation rares.

♥♥ Le Quatuor Akilone, déjà quatre fois (Ravel, Schubert-Dvořák-Ravel-Boutry, Bordeaux, Beethoven-Brahms) loué dans ces pages, sur lequel je ne reviens pas… Leur son légèrement acide et tranchant fait merveille dans le Quatuor n°2 de Chostakovitch, qui sonne ainsi comme un avatar ravélien – ce qui est plutôt à son avantage, dois-je dire.

♥♥♥ Le Trio Sōra, dans le Trio avec piano n°2 de Kagel, porte cette musique avec un charisme hors du commun. Tout ce qui pourrait paraître arbitraire ou anecdotique sonne avec une évidence et une conviction pleines, si bien que cette œuvre rare et joueuse paraît aussi familière qu'une pièce du répertoire. Par ailleurs, de bien beaux timbres. Elles doivent faire des étincelles dans les œuvres plus faciles !

♥♥♥ Le Trio Zadig dans le Trio avec piano n°1 de Schumann. Quelle claque !  De tous jeunes étudiants font voler en éclat mes habitudes d'écoute et mon palmarès pour ce trio que j'aime beaucoup… et dans lequel je n'avais jamais entendu un tel raptus. La puissance sonore, d'abord, surprend immédiatement, et puis cette poussée permanente, presque insoutenable, d'une fièvre et d'une flamme renversantes… Schumann l'écrit Mit Energie und Leidenschaft, et l'on se prend et l'un et l'autre au visage, assurément.
Par ailleurs, les reprises sont variées très subtilement, en changeant la dynamique et le sentiment tout en conservant l'essentiel du phrasé, rien de systématique, belle pensée et grande réalisation.

Je l'avais déjà (pré)dit pour les Akilone, mais voilà deux ensembles hors du commun qui raviront les publics dans les prochaines années. Ils sont français de surcroît, ce qui veut dire qu'ils seront assez faciles à voir prochainement.



6. Occuper votre temps libre

Vous l'aurez remarqué, c'est le sacerdoce diabolique de CSS.

Voici donc où trouver les membres remarqués de l'ECMA dans les prochaines semaines, lorsqu'ils se produisent dans un rayon raisonnable.

♦ Les Hanson seront salle Cortot du 1er au 17 décembre (Beethoven 7).

♦ Les Arod à Tremblay-en-France le 2 décembre (Schubert 13, Beethoven 15).

♦ Les Akilone à Reims en décembre, pour plusieurs dates. (Un spectacle, apparemment.)

♦  Les Sōra à l'Hôtel de Soubise le 12 novembre (Mozart K.502, Mendelssohn 2, Kagel 2).

♦ Les Zadig à l'Hôtel de Soubise le 25 novembre (Schumann 1, concert collectif), 2-3-4 décembre via Les salons parisiens (Haydn 43, Mendelssohn 1), 8 janvier à Marly-le-Roi, 11 janvier à l'Hôpital Paul Brousse de Paris, 13 janvier à Bagneux, 15 janvier à Villethierry, et du 19 janvier au 4 février salle Cortot (Ravel).


Allez les écouter, et revenez me dire combien j'ai raison, et comment vous avez déstocké tous vos disques des Alban Berg après ce décillement salutaire…

dimanche 6 novembre 2016

De l'usage raisonné du Don Giovanni de Currentzis


Comme tout le monde, depuis vendredi, il n'existe qu'une seule chose dans ma vie : le Don Giovanni de Currentzis.
Bien, en réalité je l'ai écouté hier entre 23h et 2h en passant l'aspirateur – c'est un peu moins long, mais ça change de Parsifal –, ne le répétez pas.

L'occasion de poser quelques questions plus générales sur les motivations à faire et écouter quelque chose de différent.

Et quoi de plus naturel que d'accompagner votre lecture d'une écoute gratuite et légale de l'enregistrement ?



1. Histoire de promo

J'ai beau concevoir CSS comme un lieu non soumis à l'actualité, il faut bien admettre que, depuis que les nouveaux enregistrements sont immédiatement disponibles en flux, il est difficile de ne pas mettre son nez dans les nouvelles parutions un peu originales.

Et Currentzis, que je n'aime pas particulièrement (son Requiem de Mozart dégraissé et méchant est ma référence personnelle, mais pour le reste, j'aime bien en général, sans être hystérique du tout), a bénéficié d'une large couverture (dont il n'a guère besoin !) dans Carnets sur sol :

Dido and Æneas de Purcell (pas du tout aimé), au fil de la discographie (& vidéographie) exhaustive consacrée à l'œuvre.
Jolis extraits de Rameau avec une simili-Kermes.
Le Nozze di Figaro, très convaincantes à défaut de se départir de leur aspect très studio.
Così fan tutte mortifère, où le seul plaisir de jouer avec un orchestre ne se hisse pas vraiment à la hauteur des enjeux de l'œuvre.
♣ Un Sacre du Printemps très différent et distancié ; là aussi, de la musique pure, ce qui fonctionne très bien – mais on peut se demander le sens qu'il y a à jouer le Sacre sans violence ni paroxysmes ?

Et cette fois, c'est la clôture attendue d'un cycle Da Ponte très surveillé (entre les Noces largement portées au pinacle – quelquefois détestées – et le Così unanimement censuré…), avec son titre le plus populaire, aussi celui où il y a le plus de facéties à commettre…

Pour couronner le tout, on dispose d'une petite histoire à raconter. La distribution initiale était la suivante :

Donna Anna : Simone Kermes
Donna Elvira : Natasha Marsh
Zerlina : Jaël Azzaretti
Don Ottavio : Sean Mathey
Don Giovanni : Simone Alberghini
Leporello : Nathan Berg
Masetto : Darcy Blaker
Il Commendatore : Michael George

… et que voit-on au dos du coffret :

Donna Anna : Myrtò Papatanasiu
Donna Elvira : Karina Gauvin
Zerlina : Christina Gansch
Don Ottavio : Kenneth Tarver
Don Giovanni : Dimitris Tiliakos
Leporello : Vito Priante
Masetto : Guido Loconsolo
Il Commendatore : Mika Kares

Pas forcément une déception, d'ailleurs : Papatanasiu est remarquablement compétente dans Mozart (et plus incarnée que Kermes), Gauvin a amplement fait ses preuves ici, Tarver est minuscule en salle mais parfait avec les micros (moins fouillé mais plus équilibré que Mathey), Kares tellement plus large et profond que George, Priante un italien bon diseur à la place de l'engorgement épais de Berg… Même la disparition d'un italien en Don Giovanni n'est qu'une déception modérée, dans la mesure où Dimitris Tiliakos dispose de la fermeté et du verbe requis ; il n'y aurait que Jaël Azzaretti qui soit, réellement, irremplaçable.
    En tout cas, le profil général est beaucoup moins atypique dans cette nouvelle distribution.

Mais pourquoi avoir remplacé toute la distribution.

La réponse officielle ne manque pas de sel. Currentzis lui-même explique qu'il avait commis une première version géniale (dont subsistent des traces de répétitions ou de représentations, le studio intégral a même été gravé), que tout le monde lui disait que c'était son meilleur enregistrement, et que c'était vraiment formidable… mais qu'à la réécoute, il n'y trouvait pas assez d'ombre et de proximité théâtrale entre les chanteurs. Il a donc demandé à tout refaire, malgré le génie de sa première version.

Paraît-il qu'aucun des chanteurs n'était disponible aux nouvelles dates d'enregistrement. Oui, même les méga-stars Natasha Marsh et Darcy Blaker ne pouvaient pas se libérer pour un studio de Don Giovanni avec Currentzis – sans doute trop occupés à chanter Annina et Douphol à Tirana ou à Cagliari.

On peut, de là, faire des suppositions complotistes.
    Problème technique chez Sony honteusement caché ?  Peu probable dans l'absolu, et pas si grave à communiquer. Currentzis n'aurait de toute façon pas accepté de couvrir l'affaire.
    Discrépance artistique qui aurait conduit tout le monde à quitter le navire ?  On peut en douter, vu ce que les artistes endurent déjà en mises en scène… et puis il n'y a pas de triche avec la partition (des ajouts un peu libres, certes, mais pas de réorchestration, d'introduction de nouveaux instruments… ce ne sont pas Falvetti par García-Alarcón ou les Noces de Marthaler avec son nouveau continuiste). Et puis, se couper d'un chef capable de vous faire instantanément exister dans le milieu, Kermes le pourrait, mais les autres ?
    Caprice du chef ?  C'est peu ou prou l'histoire racontée, et elle paraît finalement très crédible considérant son profil. D'autant que la chose permet de faire parler de l'enregistrement, et incitera à acheter la seconde version, paraît-il très différente (sans doute pas tant que ça, mais au moins les chanteurs sont tous nouveaux !). Et c'est peut-être là qu'il faut chercher l'explication : Sony a probablement, à mon sens, imposé de changer totalement les rôles, de façon à pouvoir vendre plus tard la copie. Currentzis laisse entendre que ce sera sûrement le cas : sans doute le prix à payer pour pouvoir ré-enregistrer un enregistrement déjà achevé. Tout le monde y gagne : la maison, le chef, le public.

Bien sûr, je trouve extrêmement sympathique de faire vendre un enregistrement sur le nom d'un chef qui s'interroge sur la partition, plutôt que sur une notoriété de papier (non, certains Da Ponte de Barenboim sont très réussis, ne me surinterprétez pas comme cela, ce n'est pas bien) ou sur des glottes isolées.

Mais un peu moins sympathique quand il s'agit de Currentzis, qui explique qu'il est le seul à faire vraiment de la musique, qu'il est génial tout le temps (sans jamais mentionner ses musiciens, qui sont, eux, réellement phénoménaux), qu'il peut jouer tous les répertoires avec le même degré d'inspiration divine, qu'il n'y a pas de metteur en scène capable de monter Onéguine, qu'il est très subversif en mentionnant l'homosexualité de Tchaïkovski, etc. Un gamin surdoué sans nul doute, mais très mal élevé, et qui se croit sans doute un peu meilleur qu'il n'est. Je ne félicite pas M. & Mme Currentzis.



jean goujon nymphe triton
Jean GOUJON, Teodor dirige l'Introduction de Don Giovanni.
Milieu XVIe siècle.


Crédits :
Toutes les illustrations de cette notule sont tirées de photographies du Fonds Řaděná pour l'Art Puttien, disponibles sous Licence Creative Commons CC BY 3.0 FR.



2. L'exigence de l'excellence

Deux éléments de réputation sont fondés en tout cas : Currentzis fait toujours différent (moins pour Rameau, Mahler et Chostakovitch que pour Purcell et Mozart), et les réalisations techniques de ses musiciens sont toujours d'un niveau exceptionnel.

Cela reste valable dans ce Don Giovanni, et peut-être plus encore qu'ailleurs.

♥ Contrairement à son Così, et même dans une moindre mesure à ses Noces, tout y est extraordinairement tendu, toujours. Même les airs décoratifs ou de caractère, très nombreux dans Don Giovanni, paraissent essentiels ou passent comme un songe, très intégrés.
♥ Les strates de l'orchestre sont toutes audibles (dans les cordes, on entend très bien, sans que cela prenne le pas sur la partie thématique, les lignes de seconds violons et d'altos !), et d'une qualité de finition fabuleuse (la clarinette solo est assez miraculeuse).
♥ Le profil sonore général est assez percussif : clairement du baroqueux comme le faisaient les ensembles à la mode des années 2000 (Matheus, Modo Antiquo, etc.), avec un traitement par accords secs, beaucoup de discontinuité dans le spectre… On a peu joué Don Giovanni comme cela, même Jacobs, et le caractère dramatique de l'ouvrage s'y prête évidemment très bien. À certains endroits, on pourrait croire entendre de la musique contemporaine, tant la rudesse est poussée loin.
♥ Le pianoforte est très présent, pendant les numéros aussi, et improvise beaucoup de petites plaisanteries piquantes, dans le goût de ce que faisait (mieux que personne) Nicolau de Figueiredo pour les Mozart et Rossini de Jacobs. Cela donne de l'intérêt aux récitatifs nus, et surtout renforce le grain orchestral de façon remarquable.



3. Les intentions vs. la musique

Toutefois, les idées géniales ont leurs limites, ou du moins leurs corollaires. Pas tous positifs.

♠ La sècheresse des cordes (certes sublimes et précises comme aucun orchestre orchestre), les accents très puissants des cuivres, les fp brutaux tendent à couvrir le spectre sonore : on est obligé d'attendre la fin de l'intervention cuivrée (toujours courte chez Mozart) pour retrouver son monde. Au lieu d'un regain d'intensité (déjà là), il s'agit presque d'une nuisance qui brouille la limpidité suprême de la pâte orchestrale.
♠ Ce que propose Currentzis est objectivement proche de la caricature qu'on a souvent faite des ensembles baroqueux (excepté la maîtrise suprême… ça ne joue faux que sur commande expresse !) : les contrastes exagérés, la sècheresse (voire l'impavidité), la rapidité uniforme.
♠ Certes, le résultat, comme précisé, est extraordinairement présent et tendu, comme aucun autre (du moins dans ce genre « claquant » – côté noirceur, Mitropoulos reste un absolu assez sérieux) ; mais il faut voir si ces appuis très forts ne sont pas lassants à l'usage. Tout le temps rapide, tout le temps fort, tout le temps énervé, tout le temps brutalement contrasté peuvent finir par rebuter. À la découverte, c'est assez exaltant, mais je doute de vouloir écouter ça souvent.
♠ C'est donc à la fois très neuf, mais aussi un peu tout le temps pareil. Les différences entre les moments de caractère et les grandes scènes dramatiques sont assez ténues : on est déjà à un tel degré de sollicitation qu'on ne peut pas gérer ce type de contraste. Au contraire, Currentzis tend à alléger certains éléments de façon inattendue – ainsi les variations de dynamique dans l'apparition finale du Commandeur, qui empêchent le côté obsédant et menaçant de l'ostinato pointé.

Malgré ses grandes qualités, donc, et le très réel plaisir que j'ai eu à l'écouter, je ne suis pas persuadé que tout cela demande des réécoutes très régulières, en réalité. Dans le genre alternatif, Jacobs propose une variété de climats beaucoup plus vaste, une vision d'ensemble qui nous autorise à visiter plusieurs manières.

L'Ouverture fascine complètement, mais arrivé à la moitié du premier acte, on a l'impression qu'on peut deviner ce qui va être fait ensuite, malgré la fantaisie ambiante.



poussin concert amours viole
Nicolas POUSSIN, Teodor découvre le battuto col legno.
Vers 1626-1627.





4. Quelques détails

L'Ouverture, tellement entendue pourtant, est complètement jubilatoire, déborde d'une joie de faire de la musique et d'une hardiesse qui siéent tellement au sujet !  Il devrait vraiment faire les symphonies, et celles de Haydn… [En réalité il a plutôt prévu une intégrale des symphonies de Beethoven. Où je ne suis pas sûr qu'il puisse apporter tellement de neuf : les baroqueux ont épuisé (avec bonheur) le filon hystérique depuis longtemps, je ne crois pas qu'il reste beaucoup de neuf à dire dans sa veine à lui après Hogwood, Dausgaard et Antonini… En tout cas, probablement pas plus intéressant s'il continue à travailler de la même façon. Et puis Tchaïkovski 6, Mahler 1, et plus tard, horizon 2020, du Bach et Tristan und Isolde.]

Le fameux Menuet du final du I est étrangement survolté (comme le reste), dès le début, et opère de nombreux ajouts (et quelques notes volontairement fausses). C'est un assez bon exemple du principe de cet enregistrement : pourquoi faire ça dès le début, alors que la fête se déroule pour le mieux, et que ce désordre est déjà prévu par Mozart au moment de la tentative de viol ? – le décalage entre la musique d'origine et ce qu'elle devient créant, précisément, l'expression.

Currentzis rend passionnant Metà di voi qua vadano (le second air de don Giovanni) où les multiples bruissements fusent comme jamais ; et il rend écoutable Per queste tue manine, le duo Zerline-Leporello qui n'est pas du très grand Mozart (l'écriture de l'accompagnement par arpèges d'unissons…). D'une manière générale, il rehausse les pages secondaires, tandis que les moments les plus aboutis paraissent un peu noyés dans la constance de sa rage…



5. La pause glottologie

georges lemaire la main chaudeEt alors, comment ça chante ?

Eh bien, Currentzis a bien pris garde à rester la vedette : tous sont vraiment très bons, et peu attirent l'attention individuellement sur leur timbre ou leur expression, tout à fait fondus dans la logique d'ensemble et le peu de propension du chef à s'atarder.

Tous dignes d'éloges, donc, même si Papatanasiu (Donna Anna) pâlit un brin – étrange, parfaite en Fiordiligi – sont-ce des directives de faire du Kermes/Koutcher ?). Tiliakos (don Giovanni), Tarver (don Ottavio), Gauvin (donna Elvira) sont assez parfaits. J'espérais un peu plus de Priante (Leporello), excellant autant que les autres, mais en tant qu'italien rompu au récitatif baroque, j'attendais un supplément de truculence qui n'est pas venu. Kares aurait dû renverser la table, mais il ne sonne pas avec la même majesté au disque qu'en vrai (c'était déjà le cas dans le Vaisseau fantôme de Minkowski), où il est hors de pair – et son italien est un peu terne.

Les villageois sont de superbes découvertes. Christina Gansch n'est pas dénuée d'ampleur, et Guido Loconsolo dispose de tout pour lui : la noirceur et le mordant de la voix, l'expressivité de l'italien. Un de tout plus beaux Masetto de la discographie, qui n'en compte pas tant. Il est promis à de très grands Leporello et don Giovanni (et Guglielmo !).

Pas de vedette voyantes, mais que d'excellents chanteurs, voilà qui me convient très bien.

Légende :
Georges LEMAIRE, La Presse contemplant le dernier disque de Currentzis.
Camée sur sardonyx à trois couches, 1885.




6. Autres fréquentations

À défaut, pour Don Giovanni ce n'est pas le choix qui manque, dans toutes les esthétiques… Ces derniers temps, j'ai un faible pour Gardiner (et je reste un inconditionnel de la version allemande de Fricsay, un théâtre insoutenable). Schröder aussi, contre toute attente, est absolument ébouriffant.
Et puis, bien sûr, il y a de grands classiques pllus équilibrés, Fricsay en italien, Harnoncourt en studio, Abbado avec le COE, Böhm à Covent Garden, Pešek, Marriner, Solti I et II, Rosbaud

Pour ceux qui veulent de l'épaisseur de son, Mitropoulos (à Salzbourg) et Barenboim (version Philharmonique de Berlin) offrent une noirceur et une hauteur de vue remarquables. Pour ceux qui au contraire veulent du méchant crincrin, Jacobs et Harding ont tout ce qu'il faut. Et pour ceux qui aiment la posture distanciée de Currentzis, Kuijken s'impose (très supérieur à Currentzis dans les deux autres volets, plutôt complémentaire dans celui-ci).

Je n'ai pas eu l'occasion de les citer, mais on peut aussi aller voir, pour des propositions encore différentes, du côté de Malgoire, Nézet-Séguin, Halász, Leinsdorf, Mackerras 95, Walter, Busch… tout cela n'est que hautement recommandable !  Et très loin d'un début d'exhaustivité des bonnes versions de Don Giovanni.



7. Point d'étape

Puisqu'il n'a plus prévu de Mozart pour les années à venir (il a annulé L'Enlèvement au Sérail pour éviter de perdre son temps faute de temps), un petit point.

Il s'agit, clairement, du meilleur volet de sa trilogie Da Ponte : les Noces étaient excellentes, mais un rien aseptisées (et pas si neuves, quand on a Kuijken, Jacobs et Nézet-Séguin – tous habités de nécessités plus impérieuses, à mon sens) ; Così ne fonctionnait pas du tout. Ce n'est pas du niveau, intouchable, de son Requiem, mais c'est un très bel enregistrement, très différent, qu'il faut vraiment écouter.

Pour être tout à fait honnête, je ne suis pas persuadé que j'aurais écouté un nouvel enregistrement de Don Giovanni s'il n'avait été aussi bizarre : quand on l'a beaucoup écouté, vu, chanté, accompagné, joué dans divers arrangements, exploré dans diverses langues (arabe inclus…), on aspire à un peu de repos, on a peut-être moins envie de se gaver. La proposition de Currentzis a au moins de quoi remettre au travail les mélomanes blasés. Et interloquer les autres.

Je ne suis pas persuadé que par la suite beaucoup de monde y reviendra, mais c'est une proposition réellement neuve, et différente même de ses autres Mozart.

Au passage, on peut entendre la première distribution dans le chœur final, ici. Je trouve que cette vision, plus fluide et musicale, moins percussive et spectaculaire, convient peut-être mieux à une écoute durable, moins centrée sur le détail et l'éclat, mais il faudrait voir l'aspect du reste, bien sûr.

J'aurais envie de suggérer à Currentzis, s'il veut vraiment faire l'histoire, de prendre un bon Salieri / Martín y Soler / Vranic, et de lui faire suivre le même traitement ?  Joué comme cela, même Il Matrimonio Segreto doit paraître insoutenable d'intensité !
Il serait ainsi non seulement le Phénix des Chefs, mais aussi un Phare pour la Connaissance des Biens Immatériels de l'Humanité – toutes choses qui devaient en appeler à son sens de la juste mesure.

mardi 1 novembre 2016

Beethoven – Intégrale des sonates pour piano – Stephen Kovacevich


J'ai toujours prisé cette intégrale, pour sa forme de juste mesure, pour son engagement permanent qui ne se départit pas d'un certain calme… Mais lors de cette dernière réécoute, j'entends d'autres détails : un soin très particulier accordé à la résonance (la pédale enrichit certains enchaînements un peu fades), des changements de couleur adroits lors des reprises, une capacité à créer le silence (avec des interruptions qui sonnent nécessaires plus que dramatiques), et par ailleurs une netteté et une fièvre assez hors du commun.
    Cela mériterait un relevé précis (déjà fait pour les 15 et 29…), mais c'est un peu long à mettre en forme, aussi je vous laisse tenter le jeu de piste par vous-même.

Je trouve que cette attitude, tournée vers la poésie sans verser dans la contemplation, sert en particulier les sonates les plus faibles – entre les premières et les dernières, j'en ressens beaucoup comme au milieu du gué, je veux dire s'affranchissant des normes classiques sublimées dans les premières, sans proposer un langage réellement nourrissant en échange. Autrement dit, alors que les premières rendent la forme classique très dense musicalement, les médianes changent la forme sans forcément y mettre la même hardiesse (ou du moins suffisamment pour remplir l'espace ouvert). Impression personnelle, il va sans dire, qui se corrigera peut-être au fil des années.

Je ne crois pas qu'on la trouve de nos jours, mais les sonates célèbres ont été régulièrement rééditées en collection économique. On peut les écouter gratuitement et légalement ici par exemple (ce ne sont pas les mêmes sélections selon les albums…).

On peut se consoler avec la centaine d'autres intégrales existantes, dont certaines de premier intérêt : je reviens souvent à Nat, Grinberg, Backhaus II et Buchbinder II, mais ce n'est qu'un choix idiosyncrasique parmi la multiplicité de possibles. Et, pour les isolés (ou les dernières), Peter Serkin par-dessus tout (les dernières sonates sur un Graf d'époque : la couleur mais aussi la maîtrise suprême – son disque sur piano moderne est en revanche très standard, voire un brin ennuyeux), et comme toujours Bellucci.
        Pour cette veine poétique, ce sont Goode et Lewis (tout à fait recommandables, en particulier le premier, d'une très séduisante sobriété) qui paraîtraient les plus proches, mais je les trouve plus tentés par la méditation, là où Kovacevich demeure toujours dans le mouvement.

David Le Marrec


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1 => L'italianisme dans la France baroque
2 => Le livre et la Toile, l'aventure de deux hiérarchies
3 => Leçons des Morts & Leçons de Ténèbres
4 => Arabelle et Didon
5 => Woyzeck le Chourineur
6 => Nasal ou engorgé ?
7 => Voix de poitrine, de tête & mixte
8 => Les trois vertus cardinales de la mise en scène
9 => Feuilleton sériel




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