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L'épopée des deux norvégiens

Quelle langue parle-t-on en Norvège ? « Le norvégien », répond-on spontanément.

La réponse n'est pas fausse, mais inexacte. Petit retour historique en forme de conte.


L'Archevêché de Trondheim, près des lieux de la victoire d'Olaf Trygvason.


L'Inde. Il y a bien longtemps. Apparemment, ça va mal. Les peuplades du Nord - les fameux Aryens, un sujet d'inspiration majeur de l'Occident, de façon plus ou moins fantaisiste[1] - déferlent sur le Sud. Asservissant la population, ils apportent le système de caste, le sanskrit et les Védas dans leurs bagages.

L'Inde. Plus tard, mais il y a bien longtemps quand même. Apparemment, on s'en va. Une fois traversé l'Asie, hop! on s'installe. Et dans le Nord, la langue obtenue par ces déformations successives donnera le fonds nordique commun, qu'on rapproche de la langue des Vikings. On place la fin de l'époque Viking en 1066 (tiens, tiens), lorsque Harald le Sévère fut battu à Stamford Bridge.

Au onzième siècle on vit l'avènement d'Olav Tryg(g)vason (Olav Premier), que l'ère romantique, Oehlenschläger en tête, désignera comme le porteur des valeurs nouvelles du christianisme (mi-colonialisateur, mi-rédempteur), raccourci pour deux siècles d'évangélisation. Un autre Olav, dit le Gros, est déclaré martyr (mort au combat en 1030) et canonisé. Au quatorzième siècle, par les jeux dynastiques, la Norvège et la Suède ont une monarchie commune, puis, par héritage, la Norvège est unie au Danemark. Le fonds du sentiment national de l'ère préromantique se prépare : au seizième siècle, le roi Kristian III finit par accorder aux nobles danois la dissolution des institutions garantissant l'autonomie norvégienne. Dès lors, la Norvège, bien qu'autonome, devient une province danoise.

Dès la fin du dix-huitième siècle, les esprits norvégiens, éclairés, dit-on, par la peur d'une centralisation fatale de l'économie à Copenhague, et influencés par les courants de pensée libertaires du siècle, fondent la société norvégienne de littérature à la Copenhague, où ils méditent l'indépendance, face aux incompétences et aux dénis des gouvernements du pouvoir central [2]. Le premier ministre en question, premier ministre mais roi des gaffes, a atteint le sommet au moment du projet avorté d'une Université, égale de celle de Copenhague, à Kristiania [3], ce qui a fini d'irriter les Norvégiens, se sentant provincialisés par le pouvoir en même temps qu'exaltés par l'air du temps. Il faut bien rappeler qu'à cette époque, outre les patois nordiques, n'existaient comme langues scandinaves continentales que le suédois d'une part, et le danois d'autre part - et qui était la langue qu'on parlait en Norvège.

En 1813, après la déconfiture de Napoléon à Leipzig, la Suède, qui avait dû céder la Finlande au Tsar, demande à ses alliés de lui octroyer la Norvège (possession du roi de Danemark, allié napoléonien) pour protéger son flanc Ouest. Bernadotte avait des alliés sympas.

Presque un siècle plus tard, suite aux frictions avec l'assemblée du Storting (Parlement norvégien), la Suède accepte d'organiser le référendum pour la dissolution de l'Union, en août 1905. 368.392 voix norvégiennes approuvèrent, contre... 184. La Norvège était indépendante.


Et voilà. Mais ils avaient déjà fait la bêtise de leur vie... Quelle langue parlaient-ils?

Le danois, dans les villes, langue issue du fonds germanique, assez adouci et germanisé (« une maladie de gorge », disent les mauvaises langues suédoises). La grammaire en est proche de l'anglais, le lexique proche de l'allemand (et de l'anglais).
De très nombreux patois, les plus proches du fonds nordique commun, dans les campagnes plus reculées.

Et que font-ils, les fous ? Avoir un pays indépendant, c'est bien, mais pour l'obtenir, pour le maintenir, pour qu'il ait un sens, il faut bien le dire, le chanter, ce que ce pays a de si fabuleux ; et pour cela, avoir une langue propre à vanter ces mérites, c'est mieux. Poussés par leur sentiment national, les intellectuels norvégiens ont fait fort. Au milieu du dix-neuvième siècle, la joyeuse pagaille commence.


Sous la domination suédoise, dans les années 1840, en quête de l'identité profonde de la Norvège, le linguiste Ivar Aasen, qui avait été dans sa jeunesse confronté aux vieux dialectes norvégiens, entreprend de les compiler et d'en effectuer une synthèse. Il avait pour idée, en se plongeant dans ces dialectes encore proches du fonds nordique commun, de se rapprocher des racines norvégiennes. Une fois son ouvrage grammatical publié, il entreprit, suivi par plusieurs partisans des milieux linguistiques et littéraires, d'écrire des poèmes dans le landsmsål ("langue du pays, de la campagne"). Cette langue restituant un état antérieur par l'étude des subsistances orales de structures et vocabulaire anciens, sera paradoxalement appelée nynorsk (néo-norvégien) au vingtième siècle.

Très bien, dit-on, c'est une préoccupation légitime que de tenir à employer une langue qui puisse traduire les préoccupations spécifiques de ses usagers. Et il était incontestable que les norvégiens, même dans les villes, parlaient un danois déformé, avec notamment un vocabulaire spécifique dans les domaines du travail ou de la nature et quelques tournures gramaticales propres.

Seulement, simultanément, Knud Knudsen avait eu la même idée qu'Aasen. En procédant à l'inverse. Knudsen tenait en effet à fixer les usages norvégiens du danois selon le parler des intellectuels, à les normaliser afin que peu à peu, à partir d'un danois norvégisé naisse une langue typiquement norvégienne. Il a largement été soutenu par les milieux intellectuels de la haute administration et les milieux littéraires. Ces "cadres" de la société norvégienne, formés à Copenhague, conservaient ainsi leur maîtrise de la langue, tout en se l'appropriant en introduisant par formation savante des formes traditionnelles dans le lexique, puisées aux sources dialectales, mais sans grande influence sur la grammaire. (La réforme orthographique consistait par exemple dans le dévoisement de certaines consonnes molles danoises, celles-là même qui rendent difficile la lecture car elle masquent en danois les racines germaniques.) Tout Ibsen, y compris le fameux Peer Gynt, a été écrit dans cette langue, le bokmål.


Les voilà donc avec une langue officielle, le danois, et deux norvégiens totalement distincts, en formation, sur les bras. Rapidement, dans un souci d'union nationale, on a décrété que les deux langues finiraient par se rejoindre (optimisme, quand tu nous tiens!). Je vous passe les innombrables tentatives plus ou moins fructueuses de réformes qui se succédées depuis l'indépendance de la Norvège : à chaque fois, les partisans les plus conservateurs du nynorsk craignaient la perte d'authenticité de leur norvégien « originel », tandis que nombre de parents parlant le bokmål se sont violemment opposés - allant jusqu'à raturer les livres de leurs enfants - à la réforme des années soixante qui préconisait le « renouvellement » de larges pans du vocabulaire par l'adaptation de formes nynorsk dans le lexique bokmål en vue d'accélérer l'échéance de la fusion. On dut donc accepter l'emploi dans le bokmål des deux formes, les nouvelles (celles venant des racines les plus anciennes) et les anciennes du bokmål (les racines danoises) ! Je ne vous dis pas le bazar.

Depuis, les deux langues tiennent à demeurer au même point dans dans une immobilité prudente. Aujourd'hui, un cinquième des Norvégiens parlent le nynorsk (le norvégien restitué à partir de la synthèse des vieux dialectes), soit moitié moins qu'au début du siècle, tandis que les autres parlent le bokmål (le danois norvégisé).

Les proportions sont actuellement stables, mais cette relative faiblesse du nynorsk s'explique aisément, si on y réfléchit deux secondes : soutenu par les cadres de l'administration, le bokmål s'est rapidement étendu de façon plus officielle ; le nynorsk était plus facile à apprendre pour qui parlait déjà ces vieux dialectes bien plus difficiles pour les gens des villes, qui n'avaient qu'à modifier légèrement leur danois pour parler le bokmål (qui correspondait déjà à leur danois déformé) ; objectivement, le système de désinences du nynorsk est nettement plus compliqué ; le bokmål est indispensable en ville, et plus facile à apprendre.
En outre, le déclin du secteur primaire des pays industrialisés et le départ des population des régions enclavées crée une (relative) désaffection pour les lieux isolés où le nynorsk pouvait se maintenir, principalement à la campagne.
Pour finir, la littérature norvégienne est principalement écrite en bokmål (les textes d'Ibsen ou les livrets de Borsgtrøm en sont, parmi tant d'autres)[4].

Toutefois, la présence d'une presse de parti en Norvège incite à l'achat de plusieurs journaux (en moyenne plus de deux et demi par personne et par jour ! de quoi laisser rêveuse la presse française), et permet donc la coexistence de quotidiens en langues éventuellement distinctes. Les Norvégiens parlent ainsi deux langues qui sont très jeunes, sans qu'il y ait manifestement de conflits trop frontaux entre les communautés linguistiques, sans doute du fait de la fort récente indépendance [5]. Aujourd'hui encore, la Norvège continue à faire la promotion de ses langues (bien que tout norvégien parle également l'anglais), et de façon intelligente et fort efficace : pour tout permis de séjour, cinq cents heures de cours offertes !


Voilà pour l'histoire condensée des deux norvégiens. Il est l'heure d'aller au lit, ouste !

Notes

[1] Par exemple le peuplement du Canada vu par Gobineau, (presque) drôle.

[2] Pour les amateurs : une thèse en français, soutenue à la Sorbonne, existe à ce sujet.

[3] Kristiania ne sera Oslo que bien plus tard.

[4] Attention, Ludvig Holberg écrivait à l'époque où les deux norvégiens n'existaient pas encore. C'est donc un auteur norvégien (province autonome) de langue danoise, ce qui pose quelques problèmes de classification. Il est généralement considéré comme norvégien, mais je m'avoue plus sensible à la classification linguistique que nationale, ici comme ailleurs.

[5] Ce parcours historique explique aussi la réticence à se fondre dans l'Union Européenne.


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Commentaires

1. Le vendredi 23 juin 2006 à , par kfigaro :: site

Merci pour ce beau conte extraordinairement érudit et documenté... effectivement ils lisent beaucoup plus la presse quotidienne que nous ! les publicitaires doivent s'en donner à coeur joie là bas (je n'ose imaginer)... ;)

PS totalement HS encore une fois : sur le forum de Xavier, je t'ai répondu par rapport au tango... je ne savais pas que tu aimais aussi ça ! ;) à quand un billet sur le sujet ici d'ailleurs ?

2. Le vendredi 23 juin 2006 à , par DavidLeMarrec :: site

Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est qu'ils lisent parfois leurs journaux en plusieurs langues... 2,5 par personne, si on compte les nourrissons, les illétrés et ceux qui lisent la presse par internet, écoutent la radio, regardent la télévision ou récupèrent les journaux des voisins, il doit y en avoir pas mal qui en consomment au moins 5 par jour !

P.S. : J'ai manqué ta réponse, tu sais, les nouveautés ne s'affichent pas toujours bien. Je vais aller voir. Oui, j'aime certaines choses en tango. Piazzola bien sûr, mais surtout Emma Milan. J'y retrouve le charme de certaines voix naturelles (Valérie Millot, ou le second soprano du choeur de Chambre de la Radio de Riga), et une très grande vérité du phrasé. Fuimos de Homero Manzi et José Dames m'a absolument renversé.
Et puis il y a les classiques comme Gardel, naturellement. Je vais aller voir là-bas, si j'arrive à me connecter (impossible hier soir).

3. Le vendredi 23 juin 2006 à , par kfigaro :: site

"Fuimos", je dois l'avoir entendu mais dans la version par Astor Piazzolla lui-même, je vais regarder dans mes vynils, je dois avoir ça...

Gardel, j'avais acheté un double album jadis, curieusement, je n'avais pas accroché tant que ça (par rapport à des interprètes plus récents comme Amelita Baltar ou d'autres) - il me faudrait une ré-écoute - mais son histoire (j'avais lu avec passion sa bio dans le "Carlos Gardel : l'age d'or du tango" par Eichelbaum Edmundo jadis), et puis les thèmes de ses chansons évidemment (toujours déchirants).

Sinon j'ai fait une bio Piazzolla sur cinezik, si ça te dit... ;)

c'est ici :

http://www.cinezik.org/compositeurs/index.php?compo=piazolla (le programmateur à fait une faute de nom dans sa BdD !! rhaa...)

4. Le dimanche 25 juin 2006 à , par DavidLeMarrec

"Fuimos", je dois l'avoir entendu mais dans la version par Astor Piazzolla lui-même, je vais regarder dans mes vynils, je dois avoir ça...

Le charme de ces choses tient beaucoup à l'interprète, je le crains.


Gardel, j'avais acheté un double album jadis, curieusement, je n'avais pas accroché tant que ça (par rapport à des interprètes plus récents comme Amelita Baltar ou d'autres) - il me faudrait une ré-écoute - mais son histoire (j'avais lu avec passion sa bio dans le "Carlos Gardel : l'age d'or du tango" par Eichelbaum Edmundo jadis), et puis les thèmes de ses chansons évidemment (toujours déchirants).

C'est plus lyrique que Baltar, pour sûr, qui est plutôt dans une théâtralité assez ostentatoire. Comme je te le disais, j'aime justement le caractère badin, la simplicité du tango, cette forme de conversation négligente.


Sinon j'ai fait une bio Piazzolla sur cinezik, si ça te dit...

Je vais aller lire ça.


Bon week-end !

5. Le samedi 29 mars 2008 à , par Philippe :: site

Sur le même sujet, je signale "Norvège, l'autre pays de la diversité linguistique" http://www.nouvelle-europe.eu/index.php?option=com_content&task=view&id=180&Itemid=60

;-)

6. Le samedi 29 mars 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

Tu peux mettre un lien direct avec les balises phpbb [ url], c'est plus commode et ça améliore le référencement. ;)

lien direct[/ url]

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