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L'impossible éthique du mélomane – (ossia : peut-on écouter les disques des violeurs d'enfants ?)


(Pour ceux de Barenboim, c'est plus facile : il est méchant aussi mais ils sont mauvais.)


Ces disques qui ne passent pas

L'idée de cette notule a germé pendant les derniers mois, tandis que je m'interrogeais sur la légitimité d'écouter, puis de commenter le dernier disque de Robert King. (Il n'y a donc pas de lien avec ma réception de la Commission Sauvé, même si l'abondance de réflexions sur le sujet ces temps-ci peut nourrir la réflexion de l'un et l'autre sujet.)

J'en avais rendu compte comme ceci dans la dernière livraison des nouveautés discographiques :

→ Pour autant, je ne suis pas trop certain de vouloir vous encourager à financer le label autoproduit d'un abuseur d'enfants. J'ai longuement hésité avant d'écouter moi-même ce disque, alors que j'ai toujours énormément aimé le travail artistique de R. King. La séparation entre l'homme et l'œuvre me paraît problématique lorsque l'homme est vivant et en activité : on promeut le talent au-dessus d'être un humain décent, on excuse la destruction de vies au nom de ses qualités pour nous divertir, on remet potentiellement l'agresseur en position de prestige, d'autorité et de récidive. Bref : c'est un bon disque, mais si vous voulez l'écouter volez-le s'il vous plaît.)
→ [Tenez, je commettrai sans doute un jour une notule où je partagerai mon sentiment d'homme blet sur cette affaire de séparation de l'homme et de l'œuvre, sous un angle différent de la traditionnelle opposition « il est méchant il faut détruire son œuvre  » / « il est bon dans son domaine c'est tout ce qui m'intéresse ». Mon opinion a grandement évolué sur le sujet depuis ma naïve jeunesse, et je me pose quelques questions sur nos réflexes mentaux en la matière, que je partagerai à l'occasion.]

Ce furent quelques mots pour transmettre ma gêne, mais le sujet mérite de poser nos bagages quelques instant, d'autant que je m'interroge beaucoup sur la pertinence des réponses toutes faites qui circulent le plus communément.

L'occasion pour moi de ressortir ce vieux diagramme de corrélation pour la série L'Histoire de la Musique en schémas :




L'Œuvre n'est pas l'Homme

En tant qu'êtres vivants, nous jugeons sans cesse nos semblables. Mécanisme de survie, qui permet d'apprécier les dangers, de réguler la qualité de la communauté, etc. Les bonnes personnes essaient de ne pas laisser cette tendance l'emporter, mais la classification de nos relations proches ou lointaines est spontanée et plus ou moins inévitable. (On peut bien sûr la policer, rendre le processus conscient, ne pas l'étaler à haute voix, et avoir à cœur de ne pas la laisser dominer nos interactions. Le réflexe reste là.)

Pourtant, en matière d'art, la doctrine (depuis Contre Sainte-Beuve au moins ?) apprise dans les écoles est qu'il faut séparer l'homme de l'œuvre, apprécier l'œuvre d'art en tant que telle, et ne pas s'arrêter aux imperfections de l'humain, dont la médiocrité en tant que personne est dépassée par son propre génie artistique.

J'ai, un peu comme tout le monde, appliqué assez consciencieusement ce conseil, cette norme : à quoi bon se gâcher Wagner en pensant à quel point il fut un mauvais ami (trahissant avec un systématisme glaçant ceux qui lui étaient les plus proches et dévoués), un mauvais humain (flétrissant ceux qui lui avaient mis le pied à l'étrier, tel Meyerbeer) – sans même mentionner l'homme politique sédicieux et le pamphlétaire raciste. On écoute sa musique, on admire cette pensée neuve du discours musical, et on s'en tient là. On ne vient pas pour s'édifier moralement quand on écoute une suite de notes.


Mais les hommes sont vivants (et agissants)

Le problème se révèle plus brûlant lorsque l'artiste est en vie. Certes, on peut ne s'intéresser qu'à ce qu'il produit en tant qu'artiste, mais lorsqu'il malmène ses musiciens – voyez ces exemples détaillés sur le harcèlement au travail par Barenboim et son ridicule culte de la personnalité en tant que chef pourtant de seconde zone –, le public doit-il détourner le regard ? 

[Je ne vais pas évoquer ici les allégations de délits ou crimes non réglés en justice, sur lesquelles il est impossible pour le public d'avoir un avis (je ne sais pas ce qu'il faut faire pour Dutoit ou Domingo, par exemple, s'il faut considérer qu'il est probable, devant la multiplicité de témoignages, qu'ils aient été coupables, et le leur faire sentir… ou à l'inverse refuser de se mêler de ce qu'on ne sait pas et leur accorder nos suffrages jusqu'à preuve du contraire…) – la problématique est alors la même que pour tous les délits / crimes, l'équilibre impossible entre présomption d'innocence pour le procès, délais de justice et traitement social du problème (on ne peut pas à la fois protéger la présomption d'innocence de potentiels agresseurs et soutenir les victimes efficacement, il y a donc un moment où l'entourage social prend une décision sur le traitement de la question, avant la justice, et cela varie selon les cas, sans justification particulière). Je ne m'attarde donc pas sur cette question, profonde et pas du tout spécifiquement liée à la musique. Je n'ai pas de solution de toute façon, je me sens toujours assez impuissant en tant que public qui n'a pas accès au dossier et ne peut donc déterminer l'attitude juste à tenir.]

En revanche, il existe des attitudes attestées (Barenboim ci-dessus), par suffisamment de témoins sans malice, ou documentées en vidéo (les crises d'autorité de Toscanini ou Celibidache…), et expliquées par les concernés comme leur « tempérament  » naturel, pour qu'on puisse se figurer que cela est vrai, sans qu'il s'agisse nécessairement de comportement délictueux. J'ai ainsi vu s'accumuler des témoignages sur les violences verbales de Gardiner et Christie (il y a même eu de multiples autres allusions pour le second, sans que personne ne les formule jamais explicitement, si bien que je n'ai jamais trop su quelle était la qualification exacte de ce qu'on lui reprochait) : une tendance, en répétition, à critiquer avec une grande dureté les musiciens et chanteurs, jusqu'à l'humiliation. Et comme leurs orchestres ne sont pas permanents, mais à géométrie variable, recrutant des intermittents à la tâche, les musiciens n'ont pas intérêt à se dresser contre eux, sans quoi ils n'auront plus d'engagements.

Le problème est que n'assistant pas aux événements, il est difficile de se rendre compte de ce qui relève du mauvais caractère / de l'attitude de roitelet prétentieux et ce qui devrait entraîner le public à faire pression – laquelle, d'ailleurs ?  Le boycott pénalise d'abord les musiciens précaires qui ont besoin de ces concerts pour vivre, et n'est pas forcément très efficace vu la notoriété de ces personnes (bien plus puissante pour l'industrie que les réserves sur leur personnalité).


Robert King, le cas d'école

Mais il en va autrement pour Robert King, un des meilleurs chefs d'ensemble baroque, condamné à plusieurs années de prison pour avoir abusé sexuellement d'enfants qu'il formait dans sa maîtrise. Ici, l'on sait. Et il ne s'agit pas de mouvements d'humeur qu'on peut apprécier diversement selon les opinions – Toscanini était-il folklorique ou prétentieux, un tempérament méditerranéen ou un harceleur au travail ?  Pour Robert King, on parle de crimes, documentés et punis par la justice.
Je suppose (j'ose espérer) qu'aucune maîtrise ne remettra les pieds dans ses concerts, et qu'il ne vivra pas de revenus d'enseignant. Toujours est-il qu'il republie des disques, très bons d'ailleurs. Il a été viré d'Hyperion suite à son procès, mais il a fondé son propre label et donne des concerts.

Alors, que faut-il faire ?  Considérer que l'artiste est au-dessus de l'homme, et promouvoir son talent, finalement plus important pour l'histoire de l'humanité que ses crimes ?  J'avoue être gêné par cette position, j'y reviens plus loin.

Robert King est un cas emblématique, à cause des faits impardonnables et du jugement définitif. Mais il n'est qu'interprète : intellectuellement, on peut se passer de lui. Maintenant, imaginons un compositeur dans un cas semblable : peut-on se priver de sa musique ?  (Saint-Saëns et ses « éphèbes » – des adolescents – d'Algérie…)  Peut-être, lorsqu'il est mort depuis longtemps, n'est-il pas nécessaire d'en arriver là – sans perdre la mémoire de ce qu'ils ont été.

Pour les vivants, je suis vraiment gêné de contribuer au rayonnement de personnalités toxiques, qui ont fait souffrir et continueront à faire souffrir : place-t-on réellement en premier le fait de produire de jolis sons et en second la souffrance de leurs victimes ?  Ce n'est pas toujours un choix facile, mais pour ma part, je tends à boycotter ou du moins (vu que ma tendance à être bavard en ligne a fini par me donner la possibilité d'être entendu) à mentionner à chaque occasion les problèmes liés à leur personnalité – à l'Orchestre de Paris, Messieurs Philippe Aïche, Jérôme Rouillard, André Cazalet ne sont pas de bonnes personnes (abusant de leur pouvoir, orgueilleux et lâches, en plus de ne pas être de grands musiciens et pédagogues…), aussi je me fais un devoir de le souligner lorsque je dis du bien de l'Orchestre de Paris, pour qu'ils ne puissent pas croire que les soirs où ils jouent bien de la musique les dispensent d'être honnêtes et respectueux.
Par ailleurs, le prestige et l'autorité morale rendent des personnalités toxiques (ces gens n'ont quasiment rien fait d'illégal, mais vu leur comportement, je ne doute pas qu'ils ne soient pas des cadeaux à fréquenter) d'autant plus puissantes, et c'est pourquoi taire les problèmes peut favoriser (dans des cas plus graves qu'ici – pour le harcèlement moral ou sexuel par exemple) l'emprise sur de potentielles victimes. Le formuler, sans même aller plus loin, met le projecteur sur le comportement déviant, laisse percevoir que le public regarde et qu'on pourra croire une victime.


Traiter les morts

Pour les morts depuis longtemps, le cas paraît moins pressant. Et pourtant, n'inspirent-ils pas les vivants ?

À ce titre, ériger des statues à des hommes me paraît toujours périlleux : une statue à Wagner ou Saint-Saëns, est-ce bien nécessaire ?  On peut admirer et jouer leur musique, mais de là à célébrer leur personne dans leur entièreté ?

De surcroît, on touche là à ce qu'on pourrait appeler le syndrome d'Érostrate : pour ces grands compositeurs, la postérité est supérieure à toutes les récompenses. Notre tendance à les célébrer avant tout comme musiciens ne les incite pas à être de bons êtres humains de leur vivant, puisqu'ils savent qu'ils peuvent obtenir la récompense suprême sans se donner la peine d'être de bonnes personnes. Il suffit qu'ils atteignent la célébrité, et ils auront gagné, quelle que soit par ailleurs leur valeur (minuscule) en tant qu'humains.

Je ne suis pas du tout favorable à détruire leurs œuvres (pour les sciences, on serait bien embarrassé si l'on faisait ainsi !), mais éviter de célébrer leur personne, de favoriser le culte de la personnalitén paraît une disposition raisonnable. Admettons que Wagner soit un peu le pendant de Lord Vader, très méchant mais très stylé ; pour autant, franchement, les nains de jardin sont rigolos, mais qu'est-ce que cela dit de notre engeance humaine, si nous en sommes à admirer ce type d'homme ?


Un enjeu de civilisation

Comment avons-nous pu permettre que des femmes se baignent trop couvertes sur nos plages ?

Plus profondément, tandis que l'âge qui me glace m'accable progressivement de son pesant fardeau, je me demande si nous ne faisons tout simplement pas erreur dans notre enseignement de l'histoire du monde. Sont-ce vraiment les rois et les généraux qui ont fait l'essentiel de notre civilisation ?  Doit-on vraiment enseigner en premier qui a agrandi la frontière ?  Le modèle absolu doit-il être d'atteindre une notoriété pour son génie individuel, ou d'être utile à la société en étant secourable à son voisin ?

C'est là une question plus personnelle, évidemment. À mon échelle, j'avoue être presque vexé lorsque je sens qu'une admiration se réduit à mes domaines de compétence, alors que je donne tout pour un « vous êtes gentil ». Ce me semble une valeur sous-estimée dans notre conception du monde. Je ne sais si la chose est lié eà la structure de notre espèce ou à la construction de nos sociétés, et je ne suis pas sûr qu'on puisse y changer grand'chose – j'ai, moi aussi, malgré la notule verbeuse que je viens de commettre, spontanément envie de lire la biographie des généraux, des savants et des compositeurs avant celle des philantropes –, mais sous ses aspects niais, j'ai l'impression qu'il y a là véritablement un impensé dans beaucoup de nos civilisations humaines. On prétend qu'il faut être bon et gentil, mais ce n'est pas ce que la société rétribue réellement. On a davantage intérêt à être compétent et talentueux, à la vérité, quitte à être sans foi ni loi.

Même sans atteindre cette position radicale à l'aune de nos habitudes, la question d'écouter ou pas, de commenter ou pas, de désapprouver publiquement ou pas le travail d'un artiste dont les actes sont problématiques mérite d'être ouvertement posée. Le réflexe de séparation entre l'homme et l'œuvre, qui se justifie pour ne pas cancelculturer toutes les productions de l'humanité, a son sens pour le patrimoine (il est déjà là et ses auteurs ne peuvent plus nuire), mais la façon de le présenter mériterait sans doute réflexion. Pour les artistes vivants, il y a même potentiellement une intervention légitime à attendre du mélomane.

Que feriez-vous pour Robert King ?  Pour Daniel Barenboim ?  Pour Richard Wagner ?  Pour Camille Saint-Saëns ?

Je suis très curieux de vos lumières, si d'aventure vous en avez à tous les étages, estimés lecteurs.

Je n'ai fait que poser des questions, au fond. (Et témoigner de l'évolution de mon ressenti d'homme blet.)

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Ite missa est

Pardon de m'écarter de la ligne éditoriale « découverte » qui est coutumière ici, mais le sujet me paraît important, et d'autant plus alors que les sources d'information ne permettent plus désormais de méconnaître ce qu'on voudrait ignorer, et que l'opposition entre « l'œuvre seule compte » et « interdisons les œuvres de gens méchants » fait rage d'une façon pas toujours constructive. (Frappé notamment d'avoir assisté à l'interruption d'une représentation d'Euripide, jugée raciste sur des critères d'un philistinisme assez spectaculaire. Mais aussi des réactions du type « on s'en moque, il dirige bien », qui me paraissent occulter des enjeux un peu plus importants que, précisément, bien diriger.)

C'est donc une question à laquelle tout auditeur, et a fortiori tout spectateur, sera confronté. Autant l'aborder un jour.

Portez-vous bien, estimés lecteurs, en attendant qu'une nouvelle livraison davantage musicale comble de plus hautes aspirations !


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Commentaires

1. Le lundi 11 octobre 2021 à , par Tomseche

Comme toujours d'accord avec toi, à savoir qu'il n'existe pas vraiment de bonne solution pleinement satisfaisante.
J'avais hésité à aller entendre la Damnation de Faust par l'ONF a la Philharmonie en apprenant que Dutoit remplaçait Krivine. J'y suis allé mais me suis gardé de l'applaudir a son entrée sur scène. Et c'était tellement bien que j'ai du me résoudre à l'applaudir a la fin...
Je me dis aussi que Dutoit et Barenboim sont certainement de très vilains personnages mais que d'autres doivent être encore pires sans qu'on le sache. Et donc qu'ils ne devraient peut être pas "payer" pour tout le monde ?
Pour les films, c'est plus simple, j'ai piraté J'Accuse :)

2. Le lundi 11 octobre 2021 à , par DavidLeMarrec

Merci pour cet écho Thomas ! <3

Ne pas payer pour ceux qu'on ne sait pas ne me paraît pas souhaitable, dans la mesure où il faut bien commencer la fin de l'impunité quelque part. Quant à pirater les films (ou voler les disques, comme je le suggérais malicieusement), ça veut aussi dire que les autres artistes du film ne sont pas rémunérés – et, si pour quelqu'un de a notoriété de Polanski, les auteurs, acteurs et techniciens sont certainement suffisamment rémunérés, dans d'autres cas, ce sont des gens qui ont besoin d'engagements pour vivre, et n'ont pas forcément le luxe de faire la fine bouche sur la moralité de leurs employeurs.

En somme : il n'y a pas vraiment de solution pleinement satisfaisante. Mais déjà, rien que formuler haut et fort que, non, ces comportements ne sont pas acceptables, ou qu'on a conscience de leur caractère problématique, c'est un premier pas qui fissure l'auréole de génie pur et la toute-puissance de ces personnages.

(Reste, dans les cas de Dutoit ou Polanski, le fait qu'il n'y a que des bouts d'enquête journalistiques et pas de procès en bonne et due forme, ce qui rend très difficile, pour le public, de prendre parti de façon éclairée. C'est plus facile pour les profils du type Toscanini ou Barenboim : le harcèlement moral ou la morgue au travail sont visibles par tous, c'est ensuite une question de curseur moral que l'on place, mais les faits sont plus aisés à établir que pour les affaires de mœurs.)

3. Le mardi 12 octobre 2021 à , par antoine

Mieux vaut oublier (ou presque) puisqu'il faudrait alors se passer de Wagner, Saint-Saëns, Tchaïkowski, Lully, etc..., impensable...

4. Le mardi 12 octobre 2021 à , par Thibaut

Merci pour cet article équilibré et audacieux (ça me semble presque demander du courage de s'interroger sur ce que serait "un homme bon", alors qu'on a une très bonne idée de ce qu'est une ordure).
J'ai tendance à penser que le problème n'est pas si compliqué que ça en réalité. Une fois évacué le culte poussiéreux et un peu ridicule des "grands hommes", inscrit dans une histoire de l'art linéaire peuplée de héros, une partie de la question est réglée : bien sûr qu'on n'érige pas de statue à Saint-Saëns (du reste, qui veut le faire ?). Au passage, un immeuble de la rue de Courcelles, habité jadis par CSS (!), est décoré d'une plaque mentionnant sa mort à Alger, ce qui me fait ricaner d'un air mauvais et/ou grincer des dents à chaque fois que je la vois.

Il me semble qu'en ce qui concerne les vivants, le problème est principalement institutionnel. Les personnes vivantes que tu mentionnes, dont la bassesse, la vilenie, ou les comportements délictueux sont avérés ou presque, sont protégées, sponsorisées, arrosées, par des institutions publiques ou nourries d'argent publique qui contribuent à leur construire une aura de gloire symbolique qui les rendra intouchables, voire même les justifiera au nom du génie. On crée des superstars hors sol, on les place, à grand renfort de financement publique, dans des positions symboliques de domination et de toute-puissance dont bien sûr ils usent et abusent en continuant à récolter toutes les récompenses à toutes les étapes, puis en prétextant qu'on ne peut plus s'en passer, on les protège et on continue, moyennant une petite période de purgatoire pour les malchanceux, à assurer leur confortable revenu. Le problème est large et concerne certainement plus que le destin de quelques ordures, mais j'ai l'impression que la question n'est pas tant "faut-il applaudir Dutoit ?" que "est-ce que RF doit inviter Dutoit ? Il n'y avait personne d'autre, vraiment ?".

En tout cas, ce sont les premières choses qui me sont venues à l'esprit.

5. Le mercredi 13 octobre 2021 à , par Faust

Bonjour,

Aucun sujet, même parmi les plus délicats ne fait peur à Carnets sur Sol ! Bravo pour cet article soigneusement argumenté.

Vous évoquez le cas emblématique de Robert King dont les qualités artistiques sont indéniables. Il n'est hélas pas le seul. Vous auriez pu évoquer le cas de Philip Pickett, flûtiste, également à la tête du New London Consort. La Cité de la musique l'a régulièrement invité. J'ai assisté à son dernier concert le 22 octobre 2014. Il y donnait des oeuvres de Purcell rarement données. C'est ce qui avait déterminé mon choix.

Le programme détaillé est sur le site de la Cité :

http://content.citedelamusique.fr/pdf/note_programme/np_14030.pdf

J'ignorais absolument tout de ses "ennuis" judiciaires et c'est donc bien après que j'ai appris ce qui se passait.

Voilà ce que l'on trouve sur Resmusica :

" Le flûtiste et chef d’orchestre Philip Picket a été condamné à 11 ans de prison pour agressions sexuelles sur deux jeunes filles dans les années 1970 et 1980. Il était alors professeur à la Guidhall School de Londres. Il a été reconnu coupable de deux viols et deux attentats à la pudeur entre 1979 et 1983, alors qu’il était inculpé pour quinze agressions sur neuf victimes, dont une jeune fille de 14 ans. "

Si j'ignorais tout de cette affaire au moment du concert, ce n'était certainement pas le cas de l'organisateur, la Cité de la musique.

Une toute petite remarque, en passant qui n'a rien à voir avec ce que je viens d'évoquer. Les chefs d'orchestre peuvent être assez atroces avec les musiciens d'un orchestre. Mais, les musiciens ne sont pas nécessairement en reste. Un chef qui, à tort ou à raison, perd l'estime artistique des musiciens d'un orchestre ne pourra plus rien faire d'intéressant avec eux et généralement la direction artistique de l'orchestre cessera de l'inviter. Mais, il y a aussi des contre-exemples bien connus, notamment à l'ONP ...

6. Le mercredi 13 octobre 2021 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Messieurs !

Je vous réponds ci-après.

7. Le mercredi 13 octobre 2021 à , par DavidLeMarrec

Mon propos, Antoine, ne portait pas exactement là-dessus : il ne s'agit pas de refuser d'écouter les grands compositeurs morts depuis longtemps (clairement, mes écoutes de LULLY n'engraisseront pas ses héritiers, qui n'y étaient pour rien de toute façon), ni même forcément de le faire pour ceux qui sont vivants… mais contribuer à leur culte me pose un véritable problème, surtout pour ceux qui sont encore en capacité de nuire. Mon plaisir auditif vaut-il davantage que les potentielles vies brisées, permises par la situation de prestige et de pouvoir de ces néfastes rejetons de la célébrité musicale ?

Sans refuser d'écouter la musique, rappeler qui ils sont peut être une solution de moyen terme, un premier pas. En tout cas je ne lance pas un débat sur écouter les génies méchants vs. n'écouter que la musique des gens gentils (encore que ce serait une position très honorable, mais difficile à vérifier et donc à mettre en œuvre !). Il y aurait, à la vérité, suffisamment de grande musique pour écarter les criminels, fussent-ils géniaux.

8. Le mercredi 13 octobre 2021 à , par DavidLeMarrec

Merci, Thibaut, pour ces idées !  

Je partage cette circonspection sur les grands hommes, point de vue qui ne rend pas compte du continuum à l'œuvre dans l'histoire de l'art, et singulièrement pour la musique : on ne peut pas opérer de rupture radicale sans tout casser (la preuve, le public ne s'est toujours pas fait à la rupture dodécaphonique, sans doute une impasse pour des raisons structurelles même si des œuvres passionnantes ont pu être produites dans ce cadre), parce que la musique, par rapport aux arts visuels ou à l'écriture, est uniquement abstraite… Si l'on tord la grammaire ou change les codes pour raconter une histoire, on aime ou pas, mais on comprend toujours ce qui se passe. De même pour les représentations visuelles. En musique, si l'on change brutalement les règles d'enchaînement des sons, on ne peut tout simplement pas comprendre – ce qui rend encore plus progressive l'évolution de cet art, toujours à la traîne des grands mouvements littéraires. (J'avais fait une notule sur la mise en musique de Werther par Pugnani, dans un langage encore tout à fait classique !)
Et puis, bien sûr, l'histoire-bataille de la musique laisse de côté ce qui se produisait quotidiennement, ou au contraire les évolutions qui ont été partagées par toute une génération. À part Wagner, qui a réellement changé la donne (mais n'a pas inventé le motif récurrent et sa mutation), on aurait peine à trouver des compositeurs qui, seuls, auraient changé l'histoire de la musique. Bach a nourri toute l'histoire de la musique, c'est indubitable, mais n'a pas opéré de rupture radical en son temps, bien qu'il soit vraiment singulier sur bien des aspects. Beethoven a dû être une surprise tétanisante, mais à la vérité, il développe des moyens postgluckistes qui étaient pour partie déjà en vogue, et son enseignement met des décennies avant d'être assimilé, si bien que l'on pourrait soutenir qu'avec ou sans lui, l'histoire de la musique a suivi son cours. Stravinski est profondément inédit dans ses jeunes années, mais ne connaît pas énormément d'imitateurs. Reste Schönberg, qui a en effet bouleversé l'histoire de la musique (encore que là aussi, il s'inscrive dans une tendance générale, la dissolution tonale chez Debussy, le dodécaphonisme de Hauer, les recherches microtonales de Busoni…), mais plutôt d'une façon théorique et volontariste, en proposant une rupture par principe, décrétant la démocratie parmi les notes, ayant toutes les mêmes droits de récurrence… ce n'est pas tout à fait équivalent à un langage qui, en lui-même, évolue. Le principe et l'adhésion à celui-ci étaient d'abord idéologiques, d'une certaine façon – séduction pour les possibilités peut-être plus que pour le résultat…

En tout cas, même si l'on est généreux en conservant Bach-Beethoven-Wagner-Schönberg, ce sont quelques exceptions, et expliquer l'histoire de la musique en étudiant tout Haydn, tout Mozart, tout Brahms, tout Tchaïkovski occulte plus que ce ne révèle sur ce qui se passait réellement dans les salles de concert. (Et ce n'est même pas la garantie d'avoir les meilleures œuvres, éparpillées à travers divers compositeurs bien sûr.

Les institutions, certes, mais ce sont des machines complexes et souvent paresseuses, elles n'ont pas de moralité en tant que telle. Et puis, faire venir Barenboim, on sait que ça fait immédiatement remplir. Et, je suppose, que les hommes politiques de tutelle qui suivent ça de loin jettent un œil au programme non en regardant le renouvellement des titres ou la cohérence des programmes, mais plutôt « ah, il y a Barenboim et Kaufmann cette saison, c'est bon, la salle que je subventionne est au top mondial du game de la musique classique, on a les meilleurs ». Une salle qui renoncerait à faire venir Domingo ou Barenboim se priverait d'une partie du public et perdrait potentiellement du poids de négociation pour la prochaine subvention.
Il me paraît donc sain que les individus s'en emparent, et en particulier les concernés : si on s'abstient d'aller voir Barenboim ou qu'on fait de la mauvaise publicité à son égard, ça limite potentiellement l'envie de la salle de la faire revenir, ou du moins la négation de ses forfaits s'ils se reproduisent. Plus facile de résister à un abus lorsqu'on sait qu'on est vu et soutenu.

Dutoit, ils avaient vraiment cherché à avoir quelqu'un d'autre, ils en ont appelé beaucoup qui ont tous refusé. (Et puis pour Dutoit, c'est un peu plus compliqué, il y avait deux témoignages isolés, ça venait de sortir, pas évident d'avoir un avis. L'ostracisme peut attendre quelques mois qu'on y voie plus clair, je ne dis pas qu'il faille pendre à vue tous ceux qui sont accusés de quelque chose.)

Merci pour ces pistes !

9. Le mercredi 13 octobre 2021 à , par DavidLeMarrec

Bon retour par ici, cher Faust !

Je n'ai pas évoqué Philip Pickett… car je l'ignorais. Voilà qui explique l'absence de concerts ou d'enregistrements dans mon radar entre le début des années 90 et les années 2000. Je croyais que c'était simplement lié à des affaires d'export (comme tel ensemble qui collaborait avec tel label et a ensuite une période de développement local, invisible au reste du monde sans que son activité ait le moins du monde baissé). Le Concerto Köln est beaucoup moins visible ces jours-ci, par exemple, alors qu'il était au centre de l'attention il y a 20-30 ans.

Quand les crimes ont lieu dans le cadre de leurs fonctions (c'est-à-dire que leur position d'autorité leur a servi à les commettre), il me paraît compliqué d'admettre la poursuite de leur activité, en particulier avec nous comme complices.

Pour les musiciens d'un orchestre, c'est un peu différent : certains sont odieux artistiquement ou irrespectueux de leur public, lorsqu'ils chassent un chef, refusent de répéter, joue en montrant ostensiblement leur dégoût (coucou l'Orchestre de l'Opéra, puisses-tu t'abîmer dans les flammes de l'Enfer s'il te plaît), mais ce n'est pas du tout de même nature. Le métier de chef est d'asseoir son autorité sur un groupe, s'il n'y parvient pas il ne travaillera plus avec eux, voilà tout. Le poids n'est pas du tout le même que sur un musicien permanent harcelé, qui ne peut pas aller voir ailleurs et qui n'a pas de position d'autorité sur ses persécuteurs.
(Mais oui, dans les cas plus légers d'être simplement détestables et non criminels, il y a quelques beaux spécimens dans les orchestres, bien évidemment.)

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