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Action de grâce - [Fiesque d'Edouard Lalo - Alain Altinoglu / Roberto Alagna]



Une voix

Certes, on pourra faire maint reproche à Roberto Alagna, surtout dans la gestion de sa carrière. Et d'abord son amour immodéré pour les Italiens, qui lui auront coûté son beau timbre riche dont il reste surtout aujourd'hui un somptueux médium poli par les ans.
Désormais (également à cause de problèmes d'obstructions nasales qui l'ont obligé à forcer pendant quelques années), l'aigu est blanchi, émis en deux fois, souvent poussé (et donc trop haut, avec une exagération des harmoniques les plus aiguës).

On peut aussi lui reprocher, pour les lecteurs de presse à scandale forums maudits d'opéra, ses déclarations fracassantes, qui respirent la simplicité sans malice - il est le meilleur, il le dit ; il pense que Pelléas devrait être joué comme du Puccini et que personne n'a compris comment le faire aimer du public [1], il le dit. Avec un brin d'amour-propre un peu vif pas toujours bienvenu, comme en a attesté l'explication fameuse (et importune) des Victoires de la Musique, donnée à des sifflets que personne n'avait perçus.

Il n'empêche. Dans cet extrait qui met en apparence en valeur ses faiblesses, on entend pourtant en quoi cet homme n'est pas remplaçable.

Tout d'abord pour sa diction exceptionnelle, qui donne tout à comprendre, sans effort pour l'auditeur, qui offre le sens avec une volupté hors du commun dans l'articulation. En français, même les grands anciens, tout aussi intelligibles, ne peuvent pas revendiquer cette évidence - car il y a chez Alagna quelque chose de profondément direct.
Et il ne faut pas croire que c'est la pratique de la chanson ou une intuition hors du commun qui ont fait les choses. Non seulement pour chanter les grands rôles de ténor avec un appareil vocal dans cet état difficile (déjà naturellement peu enclin à monter, et désormais légèrement abîmé), il faut une discipline de travail exemplaire, mais même pour la diction. On remarque par exemple qu'il roule ou non les [r] selon leur emplacement.
Pourquoi ? Parce que dans certaines positions, le [r] devient moins audible, et altère la couleur de la voyelle en la tirant vers la gorge. Son [r] roulé n'est pas italien, il est pleinement français, serré, un peu raboteux, légèrement grasseyé. Il s'en sert, bref, en début de mot ; plus longuement, pour rendre audible l'articulation du [r] après une autre consonne ; mais avec autant d'exceptions que nécessaire pour préservers le naturel. En revanche, entre deux voyelles, la plupart du temps, le [r] uvulaire (non roulé, râpé) [2] est employé, ce qui procure une couleur très particulière et directe à son art verbal.

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Un répertoire

Mais surtout, Alagna, malgré ses fantaisies de répertoire, s'obstinant à chanter ce qui lui fait du mal, et où il ne sera jamais, quoique excellent, le meilleur ; Alagna, malgré ces idées bizarres, continue à occuper son meilleur terrain, et à user de son nom pour faire jouer des oeuvres oubliées ou soutenir des initiatives originales, qui sans la salle comble assurée par sa présence, ne verraient pas le jour. Et certainement dans ces distributions brillantes.

N'y aurait-il que Fiesque de Lalo, il faudrait lui tresser des couronnes. Ici amplement partagées par Alain Altinoglu, jeune chef doublement recommandable : découvreur curieux et styliste inspiré.

Fiesque, donné à Montpellier à l'été 2006 (en version de concert), est un Grand Opéra à la française tardif, mouvement auquel appartiennent notamment les plus connus Hamlet d'Ambroise Thomas et Sigurd de Reyer, qui disposent chacun de séries sur CSS.

Le genre commande de vastes fresques mêlant amours, exaltation patriotique (souvent mise à distance aussi), regard sur le monde des hommes, avec des motifs obligés, comme dans le divertissement de masse qui a remplacé l'opéra : le grand film hollywoodien. Les composantes, ici, sont l'ancrage historique, la romance fondatrice (programme de l'oeuvre dans une petite narration, plutôt en début d'oeuvre), l'air à boire, l'air patriotique, le grand duo d'amour, la dimension politique et corruptrice des meilleurs personnages, la figure semi-comique (souvent capitale : sublime ou prédatrice dans le même temps qu'elle fait sourire), le grand ballet intégré à l'action [directement hérité, sans discontinuer, de la tragédie lyrique !].

Fiesque, avec son beau travail harmonique et son orchestration extraordinairement soignée pour de l'opéra français, s'inscrit parmi les nombreux ouvrages fabuleux et oubliés de cette période. Un sens de l'atmosphère hors du commun en particulier. Et du lyrisme épique à n'en plus finir !

L'air Dans le livre de mes amours qu'on propose ici en témoigne. Ces cordes qui reprennent en écho le beau thème du ténor, sans réellement le citer, leurs arpèges le reprenant par touches ; puis cette explosion exaltée de la grande marche berliozienne qui éclate avec une violence héroïque presque terrifiante - on est presque chez l'Aiglon !
Pourtant, comme il est de rigueur dans le Grand Opéra à la française, le spectaculaire cède le pas à l'intégration dramatique, et le grandiose s'éteint pour ménager la fin du rêve et la suite de l'acte II.

Edouard Lalo, malgré ses mélodies (au sens de lieder) fades, malgré son beau Roi d'Ys un peu rond et aimable, proche de Gounod et des Pêcheurs de Perles, d'un exotisme poli, a proposé ici une oeuvre magistrale qui ne fait pas pâle mine face au Prophète, à Hamlet ou Sigurd.
On attend désormais que soient remontées la Dame de Monsoreau de Gaston Salvayre ou le monumental Patrie de Paladilhé ! Mais les rôles de ténor n'y sont pas assez exaltants pour qu'Alagna les impose - en effet, Dans le livre de mes amours a tout pour s'installer dans les récitals : veine mélodique, rêverie poétique, narration claire, vaillance éclatante.

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Action de grâces, donc, pour nous avoir donné ce Fiesque. Et comment !

[Car Jean-Sébastien Bou est également stupéfiant, maîtrisant aussi bien le mordant et l'éclat souverain que la ductilité de la voix mixte - et avec une diction parfaite. Et Franck Ferrari, honni par principe sur les scènes parisiennes parce qu'il n'a pas le métal de l'école italienne (ses aigus sont 'flottants'), est tout de même remarquable, électrique parfois.]

Et René Koering propose invariablement à Montpellier, année après année, des trésors au curieux de rêve. Toujours choisis avec une lucidité esthétique qui laisse éperdument admiratif.

Notes

[1] Il n'est pas le seul.

[2] Il faut préciser, par rapport à ces notules déjà un peu anciennes, que les lutins utilisent exclusivement les [r] uvulaires, y compris en français classique, pour des raisons, précisément, de naturel de l'articulation. Et que nos convictions jadis favorables au [r] apical ont été chavirées d'un coup par Valérie Millot.


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Commentaires

1. Le jeudi 30 avril 2009 à , par Gestalt

Dernièrement, je t'ai posé maintes questions et moult interrogations et je ne voudrais pas te donner le sentiment d'abuser mais... connais-tu un moyen de se procurer le livret de ce "Fiesque" ? (Même en version bilingue franco-slovaque :o))

2. Le jeudi 30 avril 2009 à , par DavidLeMarrec

On m'en a fait un généreux présent à partir du programme de salle, à l'époque de la radiodiffusion. Ca n'est pas édité, ça n'est pas disponible en ligne ; il faut ou fouiller à la BNF, ou trouver la partition d'occasion avec de la chance et de la patience.

Mais on suit très bien avec la bande radio, même Béatrice Uria-Monzon fait de gros efforts.

3. Le jeudi 30 avril 2009 à , par Gestalt

Le site du Festival semble référencer cet enregistrement comme "nouveau". S'il y a une sortie CD, j'imagine qu'un livret sera fourni.

http://www.festivalradiofrancemontpellier.com/2009/discographie.php

4. Le jeudi 30 avril 2009 à , par DavidLeMarrec

Ah, c'est une excellente nouvelle ! Oui, on peut imaginer que.

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