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Cendrillon : un autre Massenet - Opéra-Comique 2011 (Minkowski / Lazar)


Massenet est, de tous les compositeurs d'opéra que j'ai croisés, celui qui se montre capable de changer le plus radicalement d'esthétique d'une oeuvre à l'autre. Dans Cendrillon, il les mêle même au sein du même ouvrage, des références archaïsantes aux danses galantes baroques jusqu'au pastiche de Tristan.

L'oeuvre ne cache pas ses beautés aux disque, mais son caractère léger et très atmosphérique réclame la scène pour porter pleinement son pouvoir d'évocation - à voir au moins une fois, donc, manière de bénéficier de cette mise en perspective qui accroît considérablement la portée de l'oeuvre.

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Trois extraits de la représentation du 9 mars 2011 : le départ pour le bal avec le choeur féérique, un extrait de l'apparition de la Marraine au second tableau de l'acte III (pour ses belles harmonies chaussonisantes), et la fin tristanienne de l'acte III.


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1. Livret

Le texte d'Henri Cain est assez singulier.

Il se fonde sur le conte traditionnel, dans la même configuration que chez Perrault (belle-mère et non beau-père comme chez Rossini), mais avec une dimension à la fois un peu distanciée et très concrète. Le merveilleux n'en étant pas exclu non plus, on se trouve régulièrement aux confins du fantastique.

En effet, même Cendrillon et le Prince Charmant porte quelque chose de délibérément un peu exagéré, caricatures volontaires - du Prince mélancolique (façon Amour des Trois Oranges), par exemple. Cendrillon réexploite même explicitement le conte en affirmant de façon répétée et empesée "vous êtes mon Prince charmant" - ce qui ne se fait pas dans les contes.
Les épousailles du prince, ordonnées par le Roi cinq minutes avant le bal pour la clôture de celui-ci, avec celle "qui lui fera le mieux tourner la tête" sont explicitement assumées comme exagérées et peu crédibles, même dans l'univers du conte.
La bouffonnerie ne se limite donc pas aux personnages de caractère comme Madame de la Haltière, exclusivement sur ce mode - jamais réellement menaçante, même si elle est la source de tous les maux de Lucette-Cendrillon.

Par ailleurs, l'ensemble du déroulement de l'histoire se montre bien plus concret que de coutume, surtout dans les motivations psychologiques, avec des acteurs assez rationnels, qui ne tiennent pas des archétypes habituels sur une scène d'opéra - une petite touche de prosaïsme ici et là, assez bizarre mais jamais maladroit. Une sorte de Cendrillon d'aujourd'hui, qui se déroulerait non pas dans une époque lointaine d'un pays imaginaire, mais ici et maintenant, dans la grande ville hostile que son père veut quitter.

La structure du livret est à l'opposé de ce qui caractérise habituellement le conte, et même pas forcément proche du livret d'opéra un peu traînard : Cain (et, partant, Massenet) développe des climats autour d'une situation. Alors même qu'il y a beaucoup de dialogues et de variété, les moments de bascule dans l'action ne sont pas le coeur du propos : on se délecte plutôt de la suspension des scènes (dans une musique superbe), et on laisse les coups de théâtre aux extrémités des actes, sans trop s'y attarder dans le texte ou la musique.
Même la fin heureuse est résolue de façon assez courte, avec cette clôture dans la plus pure métatextualité (le choeur : "la pièce est finie").

L'hésitation entre réalité et rêve n'est pas non plus complètement tranchée, et à ce titre, l'enchaînement acte III / acte IV se montre grandement déstabilisant, dans la meilleure part du terme.

En somme, un livret atypique mais assez réussi.

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2. Musique

Cette musique peut paraître d'essence légère au disque, mais elle recèle en réalité de véritables raffinements, qu'une écoute attentive ou une expérience sur scène peuvent révéler. Elle seconde l'action avec régulièrement des séquences dans un style baroque fantaisie (Madame de la Haltière, départ de Cendrillon, danses...) particulièrement charmant, et finalement assez personnel (on en trouve aussi des traces, moins heureuses, dans Manon).

Très proche du déroulement de l'histoire, la musique ne cherche pas à s'épanouir de façon autonome en de superbes mélodies, mais sert sans cesse l'expression des sentiments et des situations au plus près (sans mickeymousing non plus).
Dans cette perspective, elle utilise très fréquemment de beaux contrepoints, avec une mélodie indépendante à l'orchestre (souvent par un instrument solo, violon, violoncelle, hautbois, clarinette, cor anglais...) tandis que le chanteur exécute lui-même une ligne différente. Ce petit procédé inventé par le baroque italien (mais plutôt avec des mélodies en imitation, légèrement décalées), et abondamment utilisé en France par Campra ou Clérambault, se révèle ici avec un rare bonheur.

Il faut ajouter à cela un grand goût des couleurs orchestrales, auxquelles les instruments solos et les bois contribuent régulièrement, ainsi que la harpe. Chaque atmosphère reçoit ainsi sa caractérisation propre. Très fréquemment (notamment dans les moments liés au Prince), l'orchestre ne laisse parler qu'une poignée d'instruments, autour de la harpe, créant un chambrisme délicat assez étonnant.

Le ton évolue ainsi considérablement d'un acte à l'autre (avec une montée en intensité lyrique dans le second tableau de l'acte III et dans l'acte IV), et même d'une scène à l'autre, voire au coeur de la même scène, selon les événements. Cela s'étend donc depuis un baroque rêvé, jusqu'au pastiche de Tristan à la fin de l'acte III - on y retrouve les ponctuations régulières de bois qui accompagnent un duo vocal extatique, dans une nuit assez proche de l'acte II wagnérien, et apparentée de façon frappante à la propre orchestration de Wagner pour "Träume" des Wesendonck-Lieder (par moment, on peut songer aussi aux harmonies du Roi Arthus de Chausson).
L'essentiel de la partition, cela dit, est à rapprocher du style des Contes d'Hoffmann, ce qui explique sans doute grandement l'amour immodéré de Minkowski pour l'oeuvre.

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3. Mise en scène

Ceux qui étaient parfois dubitatifs devant la frontalité et l'authenticité douteuse des mises en scène de Benjamin Lazar (dont j'étais, particiellement, auront été cueillis par la qualité du savoir-faire ici.

Mis en scène classique, oui, en ce qu'elle n'apporte à peu près rien d'exogène à l'oeuvre, mais qui joue très bien de l'ambiguïté d'époque présente dans la musique et le livret (sommes-nous dans le conte, ou bien au XVIIe siècle, ou encore dans une grande ville du XIXe ?).

Et surtout, une superbe direction d'acteurs : alors que livret et musique, on l'a dit, ménagent comme de grands aplats atmosphériques, on voit au contraire sans cesse du mouvement sur scène. Et pas de l'agitation alentour, mais bel et bien des déplacements en lien avec l'action principale. Du grand professionnalisme.

Par ailleurs, son souci des lumières laisse entrevoir tout ce que les autres ne font pas. En laissant certains pans dans l'obscurité, pour la première fois à l'Opéra, j'ai dû me frotter les yeux en apercevant réellement des choses surnaturelles. Par exemple des têtes de fées flotter seules à plusieurs mètres du sol, dans un halo de lumière (simplement sur un escalier derrière un drap noir, mais absolument invisible depuis les loges grâce à l'éclairage précis) ; ou encore ces ballets d'esprits entourés de lucioles qui les suivent en virevoltant de nulle part (simplement fixées par des tiges souples aux danseurs, mais le dispositif est si soigneux qu'il faut une demi-minute pour s'en apercevoir, en cherchant).
Indépendamment de ces détails oniriques, on voit bien ce que cette maîtrise apporte en poésie dans le processus de voilement / dévoilement sans cesse présent sur la scène...

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4. Exécution

Distribution de feu, qui ne pouvait être décevante.

Les lutins avaient choisi leur date (11 mars) dans le but d'entendre pour la première fois en salle Blandine Staskiewicz (Lucette-Cendrillon). La surprise est là, mais agréable. La voix est bizarrement engagée dans des parties nasales postérieures, mais excellemment projetée (ce dont je doutais) ; une fois accoutumé à cette étrangeté, on retrouve toutes les qualités de timbre, de conduite et d'expression qui en font aujourd'hui une interprète considérable. Une véritable grâce, jusque dans ses aigus magnifiquement tendus.

En alternance, Judith Gauthier, dont j'ai entendu la radiodiffusion du 9 mars, montre de très grandes qualités avec son vibrato serré et sa voix lumineuse, et une expression assez comparable à Staskiewicz. Les critiques sur sa maîtrise du soutien sont exagérées (quelques petites faiblesses assez vénielles, plus une mise en place et une justesse un peu douloureuses dans le duo à l'unisson avec avec le Prince sous l'arbre-aux-fées) et sans doute assez liée à l'appréciation de l'actrice, qui a manifestement était jugée un peu gauche. Pas de quoi gâcher une représentation, tout de même !

Michèle Losier (le Prince Charmant) était très attendue aussi pour un premier contact en salle. (Voyez le compte-rendu du Concours Reine Elisabeth de 2008, ainsi que l'entrée qui lui était nommément consacrée dans l'annexe désaffectée Diaire sur sol.) Elle qui chante si excellement Ravel et Chabrier, comment douter de son succès dans un rôle facile et payant ?
Pourtant, c'est à contrecoeur que j'avoue une déception. La voix est finalement assez opaque, avec un son légèrement criaillé sur toute la tessiture - le résultat est un peu standard et gris. Pire, la diction n'est pas très bonne et l'éloignement ne permet pas de saisir les finesses faciales dont elle est coutumière (la mise en scène semble aussi brider son caractère extraverti, dans le rôle du prince morne).
Cela reste très solide et convenable, mais je ne retrouve pas l'interprète que j'avais tant aimée... C'est à comparer avec ses Duparc, un peu plus gris et froids, pourtant ici, sur scène, dans un rôle d'opéra... A retenter.

Pour Ewa Podleś (Madame de la Haltière) aussi, c'était une première fois. La surprise était excellente. Poitrinés excessifs et telluriques totalement assumés, aigu encore agile - cette voix porte une électricité pure en elle-même, prompte à réveiller tous nos coupables penchants glottophiles. La caractérisation scénique est vocale est par ailleurs parfaite, et en dépit des excès volontaires, d'une grande netteté - ce n'est pas une voix grotesque ou usée que l'on entend.

Les farfadets de CSS étaient plus familiers de Laurent Alvaro (Pandolfe) sur scène, voir par exemple les entrées sur Les Fées. Il remplaçait Franck Leguérinel, et la maîtrise du rôle et de la tessiture était tout à fait remarquable. Contrairement au côté un peu gros de son chant allemand, on retrouve tout l'impact et toute la densité de cette voix ample dans ce rôle prévu pour basse - aussi marquant ici qu'il pouvait l'être dans le microscopique rôle du Scythe d'Iphigénie en Tauride, au disque. En quelques notes, une autorité, un personnage.
Et l'on remarque aussi, ce qui est tout à son honneur, une volonté d'alléger sa voix glorieuse pour se fondre doucement dans cette de sa partenaire lors du duo du début de l'acte IV, si bien que les voix font corps - alors qu'à volume naturel, le mezzo aurait été vampirisé par l'ampleur de son partenaire.

Reste le cas d'Église Gutiérrez, excellente belcantiste au timbre large, taillée pour les grandes lignes lyriques du belcanto finissant, et réussissant bien en français (Lakmé...) malgré un français très opaque.
Le choix atypique de lui confier les roulades très françaises de la fée (dans une typologie habituellement plus légère) conférait virtuellement l'autorité de l'âge (pas réel, mais de l'aspect vocal) à la fée, avant son aspect magique. C'était intéressant et cohérent. La réalisation, bien que digne d'éloges vu la difficulté de faire mouvoir un large instrument dans ces sphères, se montre plus inégale : contrairement à la représentation radiophonique, la justesse et surtout la finition du timbre n'est pas toujours optimale. Et l'ensemble manque tout de même assez de grâce - on se demande l'intérêt de provoquer cette fatigue chez une chanteuse alors qu'on pourrait obtenir plus lumineux et facile avec une voix au départ plus banale.
Mais c'est la conséquence du choix de distribution, et non la faute à l'interprète, qui déploie des mérites techniques assez impressionnants. Gros succès au rideau, d'ailleurs, roulades aidant.

Les autres rôles sont insuffisamment développés pour faire émerger des individualités - que Salomé Haller chante la seconde soeur (Dorothée) à ce stade de sa carrière est assez étonnant. Aurélia Legay (Noémie) est assez stupéfiante de maîtrise dans sa bouffonnerie scénique - bien que peu sensible à la pantomime, j'ai été assez fortement amusé par ses postures décalées, assumées avec un engagement plutôt épatant.

Le Choeur des Musiciens du Louvre, par petits groupes, n'est pas exempt de reproches sur la mise en place et la justesse, mais fait un minimum valoir une bonne clarté de diction.

Marc Minkowski fait à son habitude valoir tempi vifs, clarté du spectre orchestral, vibrato très réduit des cordes, mais en évitant la plupart du temps l'impression de sècheresse. L'orchestre des Musiciens du Louvre, le 11 (contrairement au 9), se cherche un peu durant la moitié du premier acte, avec des sonorités un peu aigres et pas toujours assurées, aux vents, mais totalement absentes par la suite. Ce n'est pas dans ce répertoire que ses couleurs sont les plus belles - les verts comme mordorés de ses cordes cessent de se sentir passé 1800 -, mais l'exécution reste de haut niveau, comme toujours assez "neuve".

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5. Réception

La salle était complètement pleine (aucune place pour aucune date, quelle délicieuse surprise !). Très peu peu de défections et de départs à l'entracte. Et un public assez ravi par l'optimisme de cette musique, à la fois nourrissante et souriante, de façon assez communicative.

Et effectivement, pour la gent korrigane tout aussi bien, on sort extrêmement conforté de cette soirée.

A ne pas manquer si vous parvenez à vous y glisser ; voilà qui mériterait grandement une reprise.


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Commentaires

1. Le mardi 31 janvier 2012 à , par linge de maison

Massenet est un compositeur original, et exceptionnel...

2. Le mercredi 1 février 2012 à , par chemises hommes

Massenet est l'invité d'honneur du festival d'art lyrique de geneve en 2012, allez y !

3. Le jeudi 2 février 2012 à , par location de salle

Ah c'est bien ça, je suis de Geneve et je ne savais même pas
Je vais d'ores et déjà booker mes places.

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David Le Marrec


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