Carnets sur sol

Aller au contenu | Index des notules | Aller à la recherche

Engorgé ou nasal ?


Ayant moi-même dû apprendre seul les notions d'engorgement et de nasalité, j'ai pu remarquer par la suite qu'un certain nombre d'amateurs d'opéra, y compris acharnément glottophilisants, n'avaient pas les idées claires sur la question. En quelques mots simples et quelques exemples clairs, on va donc tenter de clarifier tout cela de façon indubitable.
Une fois encore, le format web permet d'intégrer des illustrations sonores qui rendent le propos plus parlant.

C'est par ailleurs le début d'une série prévue sur les équilibres vocaux.

--

0. Echantillon

L'idéal, pour ne pas se tromper de paramètre lorsqu'on compare plusieurs voix, est d'observer ces altérations sur une même voix. Faute d'autre cobaye plus ragoûtant, je me suis contenté de moi. Certains des lecteurs de CSS m'auront déjà entendu, pour les autres, je donne l'équilibre standard de ma voix (il n'est pas usuel, assez fortement mixé).

;;


Malgré cet usage d'une voix mixte, vous entendez ici un équilibre à peu près correct. Elle se trouve cependant plus proche de l'engorgement que de la nasalité (un peu en arrière et peu d'harmoniques : un son plus proche de la clarinette que du hautbois si l'on veut).

Je me fonde sur les premières mesures du lied Auf einer Burg Op.39 n°7 (ici chantées a cappella pour le plus de clarté possible dans ce petit exposé) de Schumann.

--

1. Engorgement

L'engorgement est l'usage de la résonance au niveau de la gorge.

On le rencontre plutôt chez les voix graves, qui cherchent à grossir leur son ; c'est d'ailleurs ce que font souvent les gens qui veulent imiter les chanteurs d'opéra pour rire : ils engorgent au maximum. Je l'ai fait de façon peu subtile pour que ce soit audible : on entend bien que tout repose sur la gorge, avec une pression pas très saine au fond de la bouche. On parle aussi, même si ce n'est pas tout à fait la même chose, d'émission laryngée lorsqu'on appuie trop sur la gorge pour pousser le son.
L'engorgement est uniquement une résonance (et non une émission forcée), et la voix qui l'émet peut tout de même être saine, sans forcément appuyer articiellement comme je le fais ici pour forcer le trait.

;;


L'engorgement est très mal vu pour plusieurs raisons :

  • il est disgracieux, sonne assez empoté et artificiel ;
  • il peut entraîner un forçage laryngé et par conséquent de la fatigue vocale ;
  • il empêche les aigus de sortir ;
  • et surtout, du point de vue des professeurs de chant qui préparent leurs élèves à la carrière, il fait résonner la voix au mauvais endroit et lui fait manquer les résonateurs faciaux, les os du crâne qui font toute la vigueur du son et lui permettent de passer l'orchestre sur d'autres harmoniques (on parle du masque à cause du lieu de résonance, et il sert à obtenir ces harmoniques appelées formant du chanteur).


Il est néanmoins possible de chanter de façon belle et sonore, comme les grands chanteurs qu'on va tout de suite vous proposer, qui peuvent avoir au demeurant un grand impact vocal (attesté au moins pour Goerne et Borodina).

Les voix slaves orientales (russe et bulgare en particulier), du fait de leur émission parlée naturelle, ont d'ailleurs une nette tendance à l'engorgement, qui n'empêche pas des voix très sonores et tout à fait saines. Mais leur articulation se fait très en arrière, et leur résonance aussi. Chez les Danois en revanche, la langue la plus engorgée d'Europe, cela affecte souvent la qualité du placement du chant.

1.1. Observations pratiques

Matthias Goerne, une voix à la fois glorieuse et très engorgée. Il parvient cependant, plus que dans le masque, à faire résonner sa voix dans tout le corps, ce qui produit un effet assez étonnant de rayonnement dans toute la salle.

;;
Franz SCHUBERT - Lob der Tränen D.711 - Matthias Goerne, Graham Johnson (Hyperion)


Hermann Prey, autre baryton très apprécié, une voix bien équilibrée mais légèrement engorgée (on entend des appuis un peu pâteux sur la gorge).

;;
Hugo WOLF - Auf ein altes Bild - Hermann Prey, Leonard Hokanson (DGG)


Olga Borodina, superbe mezzo-soprano dont la technique russe arrondit considérablement les sons en jouant sur la gorge, particulièrement pour épaissir les graves. On remarque d'ailleurs que les piani filés, dans cet extrait (en studio, donc avec plusieurs prises si nécessaire), sont plus difficiles à obtenir, ce qui est tout à fait logique, on l'a dit.

;;
Giuseppe VERDI - Aida, début de l'acte III - Olga Borodina, Arnold Schönberg Chor, Nikolaus Harnoncourt, Wiener Staatsoper (Teldec)


Ce ne sont au demeurant pas des voix dont on puisse dire qu'elles soient épouvantables, bien au contraire. Mais elles sont objectivement engorgées (autrement dit déséquilibrées dans leur résonance).

--

2. Nasalité

La nasalité est l'autre repoussoir, en miroir de l'engorgement. Il s'agit de l'usage d'une résonance dans le nez.

Pour le chant lyrique, on la rencontre de façon assez logique parce qu'en cherchant à 'accrocher le masque', c'est-à-dire à faire vibrer les os de la face (ce qui procure le son intense qui fait passer l'orchestre), on fait facilement résonner les cavités nasales qui se situent avant.
Par ailleurs, l'usage du 'nez' facilite la montée dans les aigus, et c'est pourquoi ce déséquilibre peut s'accentuer chez certaines voix vieillissantes qui perdent de leur ambitus. On les entend en particulier chez les ténors et certains sopranos légers.

;;


L'émission nasale est beaucoup employée pour camper des rôles grotesques ou des méchants caricaturaux. Elle est aussi récurrente dans certaines écoles : les italiens sont toujours légèrement (mais agréablement) nasals (leur langue l'est aussi), ce qui procure un léger brillant à leur voix, certaines vieilles écoles allemandes peuvent l'être (rarement bellement), et bien sûr pour l'école nord-américaine, où elle est très présente, quasiment la technique de base pour accrocher le masque, chez les ténors.

Il existe beaucoup plus de chanteurs nasals que de chanteurs engorgés parmi les professionnels célèbres, tout simplement parce que la nasalité fait mieux rayonner une voix. Elle est mal vue, mais tout de même recherchée avec parcimonie dans les écoles les plus prestigieuses.

D'une manière générale, les chanteurs d'avant 1950 avaient une émission plus haute qui s'appuyait sur un usage raisonné du nez (c'est vrai aussi des orateurs). L'apparition du micro (peut-être via le cinéma) a permis l'exaltation de voix plus rauques et plus engorgées, en particulier chez les hommes.

2.1. Observations pratiques

Le plus célèbre des nez, qui a d'ailleurs récemment incarné Cyrano :

;;
Ruggero LEONCAVALLO - I Pagliacci ("Recitar !") - Plácido Domingo (ténor dramatique), James Levine (RCA)


On entend particulièrement bien dans cet enregistrement la nasalité légendaire de Domingo (qui pousse aussi un peu avec la gorge, mais sans être engorgé, si l'on veut) : entendez la constriction de sa voix qui passe tout entière par le nez dans les aigus (sei tu forse un uoooooooooooooooom !), ou sa façon d'arrondir le son en le faisant passer par 'en-haut' (infarina, applaudira, singhiozzo).

A présent, après cet illustre parrainage procédons pour plus de clarté par tessiture descendante.

2.1.1 Sopranes

Beaucoup de formats très légers, jadis, utilisaient la nasalité pour libérer l'aigu et donner de la rondeur. Parfois, le résultat est juste aigrelet et un peu suranné, comme pour Mado Robin (on entend du souffle qui passe dans la voix, peut-être pour sonner plus populaire dans ce récital de chansons galantes...) :

;;
Charles KOECHLIN - Si tu le veux - Mado Robin (EMI)


D'autres fois, ce peut être tout simplement intense, comme ce rayonnement très particulier, cette plénitude légère, ronde et incisive, assez fruitée, qui caractérise Mady Mesplé :

;;
Charles GOUNOD - Roméo et Juliette ("Oui, je veux vivre", valse de Juliette) - Mady Mesplé, Jean-Pierre Marty (EMI)


Pour produire ces sons, elle s'appuie sur son nez, si l'on ose dire. La résonance s'y passe en majorité, si bien que la voix ne sonne pas nasale dans le sens acide du mot, mais bien arrondie grâce à la grande cavité supérieure dont elle fait si bien usage.

Cette caractéristiques, en particulier chez les voix aiguës, était assez universelle à l'époque. Prenons simplement à témoin l'Italie.

;;
Domenico CIMAROSA - Il matrimonio segreto ("Le mariage secret") - Graziella Sciutti, Eugenia Ratti, Nino Sanzogno (EMI)


Graziella Sciutti, la première à prendre la parole, est déjà nasale, mais Eugenia Ratti bien plus nettement ; comme Mady Mesplé, elle atteint une certaine plénitude, une grande intensité de timbre et une facilité de l'extension aiguë par ce procédé. En outre, elle peut l'accentuer encore pour les effets comiques (ici la grande soeur jalouse).

On a déjà précisé que cela s'adressait en priorité à des voix légères, mais certains formats plus amples, de grands lyriques en font usage :

;;
Richard STRAUSS - Elektra - Daniza Ilitsch, Dmitri Mitropoulos (label Hommage - Florence 1950- on y entendait aussi Anny Konetzni, Martha Mödl et Victor Braun).


On peinerait cela dit à trouver beaucoup d'exemples actuels pour les voix amples. Ruth Ziesak, côté lyrique léger, conserve quelques-unes de ces caractéristiques, mais ce n'est pas le cas de tout le monde, et certainement pas dans les catégories plus graves.

2.1.2 Mezzo-sopranes

Agnes Baltsa est un exemple assez étonnant, héritière d'une certaine école italienne qui émet ses poitrinés sur les notes graves par le nez. C'est assez spectaculaire chez elle - la voix peut aussi bien être ronde et douce que très riche et nasale comme ici. Et ce, dans les mêmes rôles d'une année sur l'autre.

;;
Richard STRAUSS - Elektra - Agnes Baltsa, Seiji Ozawa (Florence 2008, radio italienne - on y entendait aussi Susan Bullock, Christine Goerke, Stanford Olsen et Matthias Goerne).


2.1.3 Contre-ténors

Chez les contre-ténors aussi, on peut rencontrer des déséquilibres en direction du nez, mais ce sera nettement plus rare, Dominique Visse constituant tout à la fois un archétype et un hapax.

;;
Emmanuel CHABRIER - L'Enfant - Dominique Visse, Kazuoki Fujii (King).


Evidemment, il a beaucoup chanté les rôles de caractère (autrement dit les rôles à effets, souvent comiques), puisque la nasalité est typique de ces rôles (on la considère en effet comme incompatible avec la noblesse, et on l'utilise énormément pour accentuer le ridicule de personnages bouffons). Mais j'ai privilégié pour cette notule les emplois sérieux de voix qui chantent ainsi toutes l'année, pas seulement lorsqu'il faut faire rire.

2.1.4 Ténors

Gerhard Stolze est exactement dans la même situation. Pourtant, cet histrion de premier plan, lorsqu'il ne se sentait pas obligé de surarticuler ses intentions de méchants minables, disposait d'une voix magnifique comme on l'entend ici (en David).

;;
Richard WAGNER - Die Meistersinger von Nürnberg ("Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg") - Gerhard Stolze, André Cluytens (repiquage Walhall - on entend aussi Wolfgang Windgassen dans des répliques isolées).


Une voix très timbrée, très souple, pleine, intense... Extrêmement nasale, mais avec un rayonnement doux qui caractérise le meilleur emploi de ce déséquilibre. Pas d'harmoniques parasites comme chez Domingo ou Vickers.

Un certain nombre de voix réputées idéalement placées ont d'ailleurs, en particulier pour l'école italienne, de fortes résonances nasales, comme le parangon de la catégorie "voix saine", Juan Diego Flórez :

;;
Vincenzo BELLINI - Il Pirata ("Le Pirate"), "Per te di vane lagrime" - Juan Diego Flórez, Roberto Abbado (Decca).


Chez les Américains du Nord aussi, on l'a dit, c'est la norme, de façon plus ou moins élégante :

;;
Arnold SCHÖNBERG - Die Gurrelieder, "Ross ! Mein Ross !" - Ben Heppner, James Levine (Oehms).


C'est une façon, sans doute erronée vu les grimaces vocales que cela engendre, de recherche les résonances faciales. Cela tient aussi à la langue nordaméricaine, assez nasale dès le départ.

Le plus impressionnant dans ce déplacement vers plus de nasalité est sans le moindre doute Jon Vickers, à partir des années soixante ; auparavant la voix était superbement équilibrée, et puis, très rapidement, le nez a pris le pas sur tout le reste, ce qui se percevait jusque dans ses mimiques crispées du visage.

;;
Franz SCHUBERT - Die Winterreise ("Le Voyage d'Hiver"), "Die greise Kopf" ("Le vieux chef") - Jon Vickers, Geoffrey Parsons (EMI).


2.1.5 Barytons

Le cas est moins fréquent chez les barytons, chez qui l'on trouvera plutôt cette habitude chez les grands ancêtres :

;;
Hector BERLIOZ - La Damnation de Faust, "Près de la maison de celui qui t'adore" - Charles Panzéra (domaine public).


2.1.6 Basses

Pour les basses, alors que les Italiens ont tendance à engorger (Furlanetto, Colombara...), sans parler des Anglais (Miles, Lloyd...), pour donner l'impression d'une voix majestueuse, l'école germanique (et finnoise qui lui est apparentée) utilise beaucoup la nasalité pour ses voix les plus graves.

Pour le meilleur :

;;
Ludwig van BEETHOVEN - Neuvième Symphonie - Kurt Moll, Leonard Bernstein (DG).


avec la voix ronde et glorieuse de Kurt Moll, ici tenant une partie de baryton avec un moelleux invraisemblable, et disposant de la même plénitude jusque dans le grave.

Et pour le moins meilleur :

;;
Wolfgang Amadeus MOZART - Die Zauberflöte ("La Flûte enchantée") - Matti Salminen, Nikolaus Harnoncourt (Warner Classics - réédition du fonds Teldec).


avec la voix toujours contrainte de Matti Salminen, ample en salle, mais qui sonne très étroite, comme limitée au nez, au disque.

2.1.7 Types de nasalité

On peut donc, dans notre bref parcours, établir trois types de nasalité :

  1. une nasalité parasite, utilisée de façon disgracieuse par les chanteurs pour monter ou 'accrocher le masque' (chez les amateurs, en particulier débutants, on trouve aussi des nasalités malsaines, mal placées, mais c'est encore autre chose) ;
  2. une nasalité-plénitude, qui obtient des sons très ronds en se fondant sur une technique qui utilise beaucoup les fosses nasales (cette technique s'utilise peu aujourd'hui, cette couleur vocale n'est plus valorisée) ;
  3. une nasalité secondaire, qui provient assez naturellement de la résonance faciale, proche des cavités nasales : celle, légère, qu'on trouve chez les voix brillantes et bien placées, en particulier de type italien.

--

3. Ou bien

On peut en profiter pour indiquer un autre type de placement, qui n'empêche pas l'emploi de l'un ou l'autre des déséquilibres que l'on a décrits. On peut parfois entendre parler d'un son placé 'dans les joues', ce qui est mal vu et désigne un son qui semble se concentrer dans la bouche, mais qui produit en général un son rond et intense. Si les joues sont les seuls résonateurs, évidemment on n'entendra rien, mais cette impression de 'bajoues' n'empêche absolument pas de très bien chanter, bien au contraire : c'est souvent de pair avec un placement assez dynamique et une belle présence vocale.

L'exemple le plus célèbre est bien sûr la façon particulier de 'tuber' de Callas, souvent mal imitée (d'où, peut-être, la défiance contre cette technique) :

;;
Giuseppe VERDI - Un ballo in maschera ("Un bal masqué"), "Morrò, ma prima in grazia" - Maria Callas, Antonino Votto (EMI).


Et, plus récemment, Jennifer Larmore, qui utilise cette posture vocale de façon assez spectaculaire :

;;
Hector BERLIOZ - La Damnation de Faust, "D'amour l'ardente flamme" - Jennifer Larmore, Bertrand de Billy (Warner Classics, ex-Teldec).


Enfin Sonia Prina, dotée d'un véritable impact physique, utilise aussi ce gros son qui assure un superbe halo en salle :

;;
Antonio VIVALDI - Il Farnace, "Sorge l'irato nembo" - Sonia Prina, Jordi Savall (Alia Vox).


--

4. En guise de conclusion

On espère avoir un brin clarifié ces questions d'équilibre.

Il s'agit ici du lieu de résonance de la voix ; on abordera une autre fois la question du placement du formant et celle de la voix mixte.

Pour retrouver nos notules explicatives sur tous sujets, vous pouvez vous reporter à cette section de l'index.


--

Autres notules

Index classé (partiel) de Carnets sur sol.

--

Trackbacks

Aucun rétrolien.

Pour proposer un rétrolien sur ce billet : http://operacritiques.free.fr/css/tb.php?id=1453

Commentaires

1. Le vendredi 22 janvier 2010 à , par Jorge :: site

Une mine d'explications et d'exemples. Propos d'une parfaite clarté, une fois de plus. ;-)

Et merci pour la découverte du placement "dans les joues", qui est lui aussi très parlant.

2. Le vendredi 22 janvier 2010 à , par DavidLeMarrec

[... aux anges ...]

3. Le mercredi 11 mai 2011 à , par La Stupenda

Bonjour,

Encore une merveilleuse notule ! Très bien écrite et argumentée.

Grace à vous, j'en sais plus sur la technique et le timbre de Mady Mesplé, une de mes sopranos légères favorites :)

4. Le mercredi 11 mai 2011 à , par La Stupenda

Je ne savais pas que la nasalité pouvait aussi correspondre à ce genre de placement que fais Placido Domingo, par exemple. Je croyais les voix nasales étaient des voix acides ou en tout cas acidulées, sans forcément être désagréables, même jolies, mais je ne savais que ça pouvait être ça aussi.

5. Le mercredi 11 mai 2011 à , par DavidLeMarrec

Merci !

Il y a effectivement beaucoup de voix robustes qui sont nasales, par ce que j'ai appelé faute de mieux "nasalité parasite" : pour accrocher le masque à coup sûr, certains ténors mettent tout dans le nez. C'est le cas chez beaucoup de ténors d'école nord-américaine : Gary Lakes, Jerry Hadley, Ben Heppner, William Joyner... et bien sûr le plus nasal de tous, Jon Vickers.

Ca produit souvent des voix un peu grises, et c'est à distinguer de la nasalité résiduelle qu'on trouve chez les ténors un peu légers qui ont un placement très dynamique, type Flórez.


Chez les femmes, ces questions de nasalité et engorgement ne sont pas existantes, mais elles se rencontrent généralement aux extrémités du spectre (jolie nasalité pour les plus aiguës, et engorgement discutable pour les plus graves), sans les mêmes implications morales et même techniques.

6. Le jeudi 7 juillet 2011 à , par math

Et qu en est il des grandes mezzos verdiennes comme Cossotto ou Barbieri? Elles poitrinent toutes a mort mais sont elles engorgees pour autant?
Merci pour l article!

7. Le jeudi 7 juillet 2011 à , par DavidLeMarrec



Bonjour Math,

Et bienvenue !

C'est une question très intéressante, mais qui n'est pas trop complexe à résoudre. Le poitrinage et l'engorgement sont deux mécanismes distincts.

--

1) Le poitrinage. C'est une utilisation des résonateurs (en réalité dans la tête) qui donne le sentiment au chanteur de résonner dans la cage thoracique (et on a récemment mesuré que ça faisait bel et bien vibrer cet endroit, bien que ça n'y résonne pas directement). Il s'utilise chez les femmes pour le bas de la tessiture. J'avais détaillé la question de la voix de poitrine dans une autre notule.

C'est un type d'émission spécifique, qui peut servir chez les femmes à rendre très sonore le grave, ou à faire des effets (souvent peu gracieux d'ailleurs). Néanmoins remarquablement efficace chez les mezzos en fin de carrière pour se faire entendre de façon impressionnante dans des tessitures d'alto.

Le plus amusant est que ces chanteuses nient pour la plupart avoir jamais poitriné, parce que ce ne serait pas bon pour la voix (et surtout pour la réputation ?). Evidemment, c'est bel et bien ce qu'elles faisaient.

--

2) L'engorgement est une question de placement du son : au lieu d'aller en avant dans les résonateurs faciaux, ils restent en arrière de la gorge, ce qui grossit le son mais le rend moins direct et moins sonore. L'engorgement est beaucoup plus mal vu que la nasalité - il faut dire que son rendement est moindre.

Les célèbres mezzos verdiens italiens du type Barbieri, Simionato ou Cossotto n'étaient pas du tout engorgées, au contraire : leur voix est légèrement (voire fortement, surtout concernant Cossotto) nasale, mais d'une nasalité résiduelle, parce que leur placement est très dynamique à l'avant du crâne - ce qui leur donne leur impact sonore et leur côté métallique utile pour passer les orchestres.

--

Donc poitriner, assurément. Mais engorger, les concernant, pas du tout. Pour quelqu'un qui engorge en poitrinant (mais qui engorge tout le temps, en fait), il faudrait plutôt aller chercher du côté de Nicole Lemieux et dans une moindre mesure (engorgement sensible sur le timbre, mais émission saine) chez Stéphanie d'Oustrac.

D'ailleurs il est très facile de chanter en émission légère en engorgement.

Voilà, donc deux phénomènes réellement indépendants, plus indépendants même que la nuance et la hauteur (puisqu'il est plus facile, à mécanisme égal, de chanter fort un aigu, même si ce n'est pas du tout inévitable).

8. Le jeudi 23 août 2012 à , par Sandrine

Tout ceci est tres intéressant .
Borodina est déjá , il me semble, au départ un mezzo dramatique , donc même si elle n´engorgeait pas , je pense que son timbre serait quand même plus volumineux que celui d´une mezzo légere mais c´est vrai que même chez les " grosses voix " naturelles, il y a parfois gonflement , ne serait-ce que pour accentuer le caractere du personnage , Carmen par exemple .

Baltsa a un timbre vraiment particulier et reconnaissable entre tous , aucune voix ne lui ressemble et par moments, on dirait presque une voix de variété .
Ses aigus sont solides et brillants mais parfois, dans le grave et le médium , elle a un peu des intonations " á la Piaf" .

Remarquez , Callas aussi est facilement identifiable question timbre .

9. Le dimanche 26 août 2012 à , par DavidLeMarrec


Lorsqu'on engorge, le son est plus épais mais pas forcément plus dense, et le volume moindre. Pour Borodina, il y a tout de même un paramètre supplémentaire, celui de l'origine linguistique : les Russes, depuis la Révolution, ont une émission vocale parlée qui s'est considérablement déplacée vers l'arrière. Cela n'empêche pas les russes de chanter de façon très sonore, parce que le placement arrière n'empêche pas que leur résonance ne se fait pas dans la gorge. Borodina est dans ce cas : elle sonne très engorgée, mais en vrai elle est sonore et ce n'est pas donc pas un engorgement "fautif". Au pire, on trouvera cela peu gracieux.

Je ne suis pas convaincu du tout par la nécessité d' "enfler" le son de Carmen, mais certaines le font, c'est vrai.

Il est vrai que les poitrinés de Baltsa sont très tranchants et peu vibrés, très naturels, ça la fait quasiment sortir du cadre, quelque chose de très spectaculaire.

10. Le dimanche 26 août 2012 à , par Sandrine

Eh bien, vous venez sans le savoir de répondre á une de mes questions : j´ai moi-même des origines russes , ce qui expliquerait , en partie du moins, pourquoi j´ai toujours eu une voix naturellement grave . Il semble qu´il y ait plus de basses et d´altos dans les pays du nord que dans les pays du sud .

Par rapport á Carmen , j´avais entendu une fois une version qui m´avait fait bondir, au point que je me suis demandée si la chanteuse ne faisait pas expres de chanter hors de sa tessiture pour faire de la parodie .

http://www.youtube.com/watch?v=fxdZb1A9NTk

Si le lien a marché , vous verrez sans peine ce que je veux dire . Elle n´a ni le timbre ni la couleur pour cet air mais d´un autre côté , cela suppose de sa part un certain courage . Personellement, j´aurais trop peur du ridicule .... Puis il n´y a pas que le timbre qui cloche , on sent qu´elle force expres le côté provocant et cela ne va pas du tout avec sa couleur légere .

11. Le dimanche 26 août 2012 à , par DavidLeMarrec

Je ne dispose pas des statistiques, mais elles m'intéresseraient, quelles sont vos sources ? La principale raison me paraîtrait une question de morphologie : lorsqu'on voit la carrure des finnois, on voit bien qu'il doit s'y trouver pas mal de basses de format dramatique. :) D'ailleurs, en Extrême-Orient, les basses sont généralement beaucoup plus courtes de grave, car les chanteurs sont tout simplement physiologiquement limités dans la résonance la plus basse.
Après, pour les proportions, ça me paraît difficile à établir, sauf à faire des proportions très rigoureuses qui permettent de sélectionner ensuite des échantillons...

Mon propos portait sur l'emplacement de la résonance, pas sur la tessiture - la langue n'influe pas aussi nettement sur la hauteur ! Si vous avez une voix grave, c'est à votre mécanisme vibratoire dans le larynx que vous le devez... Effectivement l'hérédité y a une place non négligeable.

--

Vous écoutez quand même des choses sacrément redoutables... une chanteuse de cabaret dans une soirée pour touristes à Cannes... et vous parlez de rapport entre la voix et le rôle ! On est dans un tout autre paradigme. :)

Mis à part qu'elle détonne lourdement dès qu'elle essaie de remonter, sa version ultra-staccato est amusante, oui, c'est sans doute volontairement décalé.

12. Le dimanche 26 août 2012 à , par Sandrine

A vrai dire, je n´aime pas les statistiques qui sont souvent tres trompeuses car je peux vous citer foule de contre exemples et vous en connaissez certainement aussi :
On dit que les ténors sont petits : mon pere est ténor léger ( et de timbre et de tessiture , il a pris des cours de chant dans sa jeunesse ) et il mesure á peu pres
185 cm . Il n´a jamais été autre chose que ténor , je peux vous le confirmer .

On dit que les sopranos sont petites : j´ai connu , quand je prenais des cours de chant lyrique en Provence , deux sopranos vraiment confirmées et toutes deux avaient á l´aise bien huit ou dix centimetres de plus que moi . Ma prof était soprano et elle devait bien faire les 180 cm .

Si l´on parle á présent des célébrités , Pavarotti était ténor et je n´ai pas l´impression que c´était un petit bonhomme de 160 cm

Donc, je me méfie un peu de ces criteres, d´autant que pas mal de voix sont et restent inclassables .
Effectivement, peu de chanteuses ont assuré comme Podles á la fois des rôles de mezzo aigus et des rôles d´alto profond mais vous avez quand même Callas qui a enregistré un répertoire sacrément divers depuis le mezzo-contralto de Dalila au soprano aigu léger de Lakmé et qui , sur scene, a donné Lady Macbeth et Traviata .

Oui, pour ce qui est de la chanteuse pour touristes , on est loin du vrai lyrique . Elle a une voix de mezzo léger, je dirais , donc qui passerait pour Rosina ou
Chérubin ( sauf qu´elle n´a plus l´âge de ces deux protagonistes) mais pas du tout pour du mezzo lyrique ou dramatique .
Remarquez que cet air de Carmen est tellement populaire que si l´on entendait toutes les femmes qui l´ont chanté , ne serait-ce que pour ironiser, on aurait de sacrées surprises ....
Mais dans ce cas précis, c´est á peu pres comme si l´on imaginait les Beatles chanter du Wagner .

13. Le dimanche 26 août 2012 à , par DavidLeMarrec

Je parle bien de statistiques vocales, pas seulement physiologiques extérieures. Mais ça supposerait qu'il y ait dans chaque population un nombre proportionné de gens qui se mettent au chant. Or on peut supposé qu'une voix facile dans l'aigu ou résonante dans le grave donne plus d'envie (et plus d'encouragements) qu'une voix moyenne, sans parler éventuellement d'effets culturels propres à telle ou telle minorité. Et à supposer que ces gens travaillent du lyriqe, et vraiment "dans leur voix". Je ne suis pas persuadé qu'on puisse réellement établir ce genre de statistiques.
Des mesures physiologiques simples, oui. Mais comme vous le dites, ça ne prouve rien.

Tenez, encore tout récemment, aux Seefestspiele de Berlin, leur Don José (voix claire en plus) faisait plus d'1m90. C'est rare, mais possible. D'une manière générale cela dit, sous 1m70 et au-dessus d'1m90, on trouve massivement des ténors et des basses. Pour les femmes, c'est vrai pour la limite inférieure (les gabarits les plus réduits sont en général soprano léger, j'ai vu peu d'exceptions), mais effectivement pour les tailles hautes, je n'ai pas remarqué de constante forte. Les contraltos sont peut-être en général plutôt grandes (à vérifier), mais on trouve toutes les autres tessitures avec la même taille...

mais vous avez quand même Callas qui a enregistré un répertoire sacrément divers depuis le mezzo-contralto de Dalila au soprano aigu léger de Lakmé

C'est vrai, mais ce ne sont que des airs isolés, ce n'est vraiment pas la même chose que de tenir un rôle, comme vous le soulignez d'ailleurs.
Lady Macbeth étant assez sopranisante et Violetta pas vertigineuse en dehors de Sempre libera, l'écart semble tout de même moindre. Mais oui, elle avait les capacités de faire mezzo alors qu'elle a passé sa carrière comme soprano.

Remarquez que cet air de Carmen est tellement populaire que si l´on entendait toutes les femmes qui l´ont chanté , ne serait-ce que pour ironiser, on aurait de sacrées surprises ....

Je suppose que vous n'êtes pas passée à côté de la légendaire Dragana Jugović.

Mais dans ce cas précis, c´est á peu pres comme si l´on imaginait les Beatles chanter du Wagner .

Pas vraiment, votre chanteuse avait une véritable construction lyrique, même si la voix n'est pas forcément celle de Carmen, et la technique pas complètement assurée. J'aurais plutôt dit comme si Bocelli chantat Don José (et il l'a fait !). Mais si vous voulez des Carmen chantées avec d'autres types de techniques, je suis sûr que vous devriez en trouver des quantités. :)

Ajouter un commentaire

Le code HTML dans le commentaire sera affiché comme du texte.
Vous pouvez en revanche employer la syntaxe BBcode.

.
David Le Marrec


Bienvenue !

Cet aimable bac
à sable accueille
divers badinages :
opéra, lied,
théâtres & musiques
interlopes,
questions de langue
ou de voix...
en discrètes notules,
parfois constituées
en séries.

Beaucoup de requêtes de moteur de recherche aboutissent ici à propos de questions pas encore traitées. N'hésitez pas à réclamer.



Invitations à lire :

1 => L'italianisme dans la France baroque
2 => Le livre et la Toile, l'aventure de deux hiérarchies
3 => Leçons des Morts & Leçons de Ténèbres
4 => Arabelle et Didon
5 => Woyzeck le Chourineur
6 => Nasal ou engorgé ?
7 => Voix de poitrine, de tête & mixte
8 => Les trois vertus cardinales de la mise en scène
9 => Feuilleton sériel




Recueil de notes :
Diaire sur sol


Musique, domaine public

Les astuces de CSS

Répertoire des contributions (index)


Mentions légales

Tribune libre

Contact

Liens


Chapitres

Archives

Calendrier

« janvier 2010 »
lunmarmerjeuvensamdim
123
45678910
11121314151617
18192021222324
25262728293031