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Charles GOUNOD — Cinq-Mars : résurrection !


Je n'en ai pas encore parlé, mais la résurrection à Munich, Vienne et Versailles, les 25, 27 et 29 janvier derniers, était un très grand moment.

¶ D'abord, pour ceux qui la chercheraient, vu qu'elle n'a été disponible sur la Radio Bavaroise qu'une poignée de jours, voici la bande. Je précise qu'elle ne contient, à dessein, que la première moitié du spectacle : Bru Zane va la publier sous forme de disque, et je ne veux pas dispenser quiconque de l'acheter ! Il s'agit de la soirée d'ouverture, à Munich, où Charles Castronovo, souffrant, avait été remplacé par Mathias Vidal (ayant étudié sa partie écrasante, hors de ses habitudes vocales et en principe un peu loin de sa voix… en 24h !). Le pire est qu'il s'y montre, comme d'ordinaire, miraculeux d'aisance, de naturel et surtout d'éloquence – et les mots sont ciselés, sans que le la ligne paraisse éclatée. Mais comment fait-il, pour que chaque mot vibre d'ardeur, pour que chaque inflexion soit juste et bouleversante, alors qu'il découvre quasiment ce qu'il lit ? Un artiste incommensurable, sérieux candidat au titre de meilleur ténor du monde.

¶ Concernant l'œuvre, on pouvait craindre, vu la notoriété de Gounod, une mise sous le boisseau pour quelque raison. À part Le Tribut de Zamora (qui, à la lecture de la partition, m'a paru très valable mais pas vertigineux non plus), tous ses opéras ont été remontés à ce jour… pourquoi ce très appétissant grand opéra, son avant-dernier (conçu comme un « opéra comique » en IV actes, donc avec dialogues parlés, mais refondu en V avec récitatifs chantés dès l'année de la création, en 1877), n'avait-il jamais été remonté, alors même que l'air « Nuit resplendissante » fait depuis longtemps les beaux jours des récitals de langue française ?
Je n'ai pas de réponse au pourquoi, mais à l'écoute, puis à la réécoute… il s'agit, pour moi, du meilleur opéra composé par Gounod (et d'assez loin). Il est vrai que l'œuvre (à l'exception du chœur des conspirateurs, dont le compositeur semble si content qu'il le sollicite quatre fois, alors même qu'il inclut déjà des répétitions de couplets !) est peu prodigue en grandes mélodies propres à devenir des standards. En revanche la qualité de l'écriture est constante, le drame très intense, rien ne se relâche, et les morceaux de bravoure (duos d'amitié, d'amour, d'affrontement, pièces de caractère, grands récitatifs enflammés, scènes de foule avec solistes…) se succèdent sans cesse, sans qu'il semble jamais y avoir de remplissage. Même le ballet archaïsant est remarquablement écrit – au moins du niveau de celui d'Henry VIII de Saint-Saëns, rien à voir avec Faust ou Roméo !
L'acte de la conspiration est une formidable orgie sonore renouvelée de façon ininterrompue, qui se mesure à l'aune de ceux du Roi malgré lui de Chabrier ou des Huguenots de Meyerbeer.
Seule réserve : le livret, très efficace et convaincant, utilise bizarrement Marion de Lorme et Ninon de Lenclos, parquées dans des coins d'actes pour chanter des divertissements.

¶ Le plateau était lui aussi extraordinaire, permettant de servir l'œuvre avec le meilleur des luxes.

  • Je redoutais le style de l'Orchestre de la Radio de Munich et d'Ulf Schirmer (très bon richardstraussien…). À tort : aucune mollesse, aucune opacité, toujours tendu, et ce malgré un niveau instrumental très supérieur à ce que réclame la partition. C'est une lecture un peu « droite » (les notes sont très égales dans les ballets en particulier), mais franche, allante, claire, aérée, colorée. On peut en dire autant du Chœur de la Radio Bavaroise, capable des grands éclats du chœur d'opéra, mais aussi de demi-teintes enchanteresses dignes des meilleurs chœurs de chambre (quels ténors ! – et aussi une belle assise grave), dans un français tout à fait intelligible.
  • Tous les pupitres étaient à saluer, mais le clarinettiste solo était extrêmement impressionnant, avec un son très dense, pas du tout translucide, et capable de dominer si nécessaire dans les tutti !
  • Salutations particulières à Mathias Vidal (voir ci-dessus, mais il n'était pas à Versailles lorsque j'y ai assisté), Véronique Gens (qui, en refusant de timbrer de la façon la plus sonore et en laissant sa voix légèrement moins ferme, obtient des couleurs fantastiques tout au long de la soirée dans une diction superlative), Andrew Foster-Williams (déplaisant dans Lully, mais ici d'un équilibre irréprochable dans un rôle qui aurait pu être trop grave pour lui… et qu'il remplit avec beaucoup d'aisance dans un français parfait), et Tassis Christoyannis (peu d'harmoniques graves pour un baryton de grand opéra, mais d'une noblesse immaculée impressionnante).
  • Charles Castronovo est handicapé en volume par son émission complètement en arrière, mais le timbre sombre est beau et la diction très bonne ; quant à André Heyboer, il paraît étrangement contraint vocalement (comme essayant diverses postures – souffrant ?), mais demeure très efficacement présent vocalement et expressivement.
  • Un peu moins convaincu par les secondes femmes : Norma Nahoun (jolie voix un peu terne, et pas irréprochable dans sa vocalisation un peu dure) et Marie Lenormand (émission typiquement canadienne, homogène et très en arrière, presque totalement inintelligible)… mais vu que leurs personnages ne servent à peu près à rien, on s'en console fort bien.


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Cette re-création constitue une réelle révélation, comme on n'en a pas eu depuis longtemps dans le domaine du Grand Opéra à la française — Barbares de Saint-Saëns exceptés… je n'en ai pas encore parlé, mais c'est fulgurant dans le genre « (autre) alternative française à Tristan » !

L'Univers est facétieux : en revenant de Cinq-Mars, tous les trains étaient terminus Javel.



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Commentaires

1. Le lundi 16 février 2015 à , par Polyeucte :: site

Merci pour l'analyse!
En tout cas à la ré-ré-ré-[...]-ré-ré-écoute, ça marche toujours aussi bien et je découvre toujours des nouveautés, principalement dans les interprétations des chanteurs (Gens, Christoyannis et Vidal!).

Sinon, Cinq-Mars est l'avant-avant dernier opéra de Gounod :
- 1877 : Cinq-Mars
- 1878 : Polyeucte
- 1881 : Le Tribut de Zamora

Il nous manque aussi après dans le domaine lyrique Maître Pierre. L'oeuvre n'est pas terminée, mais il ne manque finalement pas grand chose et ça a été complété orchestré et relié par Saint-Saëns, et reterminé par Max d'Ollone.

D'ailleurs il existe un enregistrement, mais d'une qualité moyenne et très daté dans le chant :
Géori Boué (Héloïse)
Jacqueline Cauchard (Dame Jacqueline)
Henri le Clezio (Abélard)
Michel Roux (Frère Bernard)

Direction Max d'Ollone en 1951.

2. Le lundi 16 février 2015 à , par DavidLeMarrec

Oui, moi aussi je suis à un rythme assez soutenu de réécoutes, vraiment épatant. Merci pour les précisions !

En revanche, je considère Cinq-Mars comme l'avant-dernier opéra de Gounod : tu as raison pour les dates de création, mais Polyeucte est débuté dès 1869, alors que Cinq-Mars ne l'est qu'en 1876… aussi la musique composée pour Polyeucte reflète-t-elle un état stylistique antérieur à Cinq-Mars.

3. Le lundi 16 février 2015 à , par Polyeucte :: site

Ah? Un style antérieur? J'entends pourtant Cinq-Mars presque comme un entre deux du Gounod de Faust/Roméo (Mireille est à part), et le Polyeucte beaucoup plus raide par bien des côtés...

Et si en effet Gounod a commencé à y travailler en 69 à Rome, il a dû le retranscrire de mémoire après son retour en France puisque la méchante Weldon conservait la partition terminée à Londres...

Disons que je trouve que Cinq-Mars est un habile mélange entre le style galant de Roméo/Faust et Polyeucte : un grand opéra avec ses fulgurances mais aussi une émotion et un lyrisme qui font un peu défaut à Polyeucte qui reste plus dans un théâtre rigide (la musique aussi à bien des moments d'ailleurs, c'est ce qui fait son charme!).

On verra si le Tribut se rapproche plus de Polyeucte ou Cinq-Mars!

4. Le lundi 16 février 2015 à , par DavidLeMarrec

J'ai hésité sur le mot… quand je dis style, je veut dire « époque de composition » : pour ma part, je n'entends pas vraiment d'évolution stylistique chez Gounod, qui sollicite diversement tel ou tel aspect de son métier selon les œuvres et les sujets.
L'œuvre qui me paraît la plus proche de Cinq-Mars (sa dixième par ordre de création, donc), serait plutôt La Nonne Sanglante (sa deuxième !), voire Faust (sa troisième) et Roméo (sa neuvième)… Ça tient davantage au sujet (épique, comme la Nonne) et au format (pour l'Opéra-Comique, donc avec plus de souplesse et de couleurs que Polyeucte écrit pour l'Opéra), mais je ne vois pas d'évolution linéaire vers l'ascétisme ni même vers la complexité (les grands pôles en la matière restent le Prélude de Faust, le Pont de Trinquetaille de Mireille, le Prélude et les grands ensembles de Cinq-Mars… répartis, donc, tout au long de sa carrière).

Non, à mon avis, la sobriété de Polyeucte tient surtout au sujet sacré (et pas du tout spectaculaire, en plus), qu'on ne peut pas traiter avec des ariettes comme les démons de Goethe ou les santons de Provence…

À la réécoute, d'ailleurs, je trouve Cinq-Mars, quoique peu prodigue en véritables tubes, tout de même en permanence hautement inspiré sur le plan mélodique. Ce qui rejoint l'équilibre que tu loues.

(Ce que j'ai lu du Tribut m'avait effectivement paru plus sèchement dramatique, mais je ne l'ai pas fait en entier…)

5. Le vendredi 27 mai 2016 à , par Benedictus

Ça vient de sortir en CD, je me suis précipité dessus. Compte-rendu suit. (Enfin, après mon week-end contemporain méchant en live.)

6. Le samedi 28 mai 2016 à , par DavidLeMarrec

J'ai vu que le concert de Nigl avec l'InterCo (P.M. Davies, Rihm, Jarrell, D. Hudry) avait tenu ses promesses ! J'étais à l'expo Robert, donc j'ai noyé le chagrin de l'absence dans la complaisance des ruines, dans la posture particulière de regarder le passé contempler l'encore-plus-passé, mais j'ai très envie d'entendre la retransmission de ce petit programme très contemporain !

Pour Cinq-Mars, je suppose que la présence de Vidal n'y est pas pour rien ! Dire que c'était normalement Castronovo, plus célèbre, qui devait y figurer – et qui, souffrant, a été remplacé au pied levé, comme toujours, par Vidal… ce qui nous vaut la bande munichoise qui a servi au disque. J'aime bien Castronovo, mais quand on me propose le plus grand ténor en activité à la place, je ne dis pas non !

Par ailleurs, comme dit ci-dessus, l'œuvre est très prenante et particulièrement réussie – sauf l'introduction bizarre, et moins dense musicalement, des courtisanes (pourtant, en tant que compositeur officiel du lupanar de Charles Garnier, et lui-même assez amateur de visites du côté des rideaux cramoisis, on aurait pu supposer des portraits plus ardents).

La chair est triste et j'ai écouté (presque) tous les Gounod.

7. Le dimanche 29 mai 2016 à , par Benedictus

J'ai vu que le concert de Nigl avec l'InterCo (P.M. Davies, Rihm, Jarrell, D. Hudry) avait tenu ses promesses !


Tu sembles disposer de bonnes sources, dis donc...

Pour Cinq-Mars, je suppose que la présence de Vidal n'y est pas pour rien !


Et celle de Véronique Gens donc! À eux deux, ils donnent dans cet enregistrement ce qui me semble être un des plus beaux témoignages du chant français de ces dix ou quinze dernières années.

Par ailleurs, comme dit ci-dessus, l'œuvre est très prenante et particulièrement réussie – sauf l'introduction bizarre, et moins dense musicalement, des courtisanes


Oui, d'autant que c'est chez elles qu'on trouve les chanteurs les moins convaincants de la distribution (les deux courtisanes d'abord, mais aussi le Fontrailles à la voix bizarrement contrainte, et les petits rôles à la prononciation peu idiomatique).

8. Le dimanche 29 mai 2016 à , par DavidLeMarrec

À eux deux, ils donnent dans cet enregistrement ce qui me semble être un des plus beaux témoignages du chant français de ces dix ou quinze dernières années.

Oui, incontestablement. De toute façon, Gens-Vidal, on n'a rien fait de comparable depuis la retraite d'Esposito-Vanzo (et même dans l'absolu, ce serait à peu près les deux seuls couples avec un français de cette envergure que je parviendrais à citer)…

Très bizarre pour Heyboer effectivement : je ne l'aimais guère et m'attendais à souffrir avec son Zurga à l'Opéra-Comique, où il était magnifique malgré un grain sombre qui semblait peu s'y prêter de prime abord. Et là, patatras, il semblait vraiment en méforme, essayait toutes les postures qu'il pouvait, je croyais vraiment que c'était un azéri ou un kirghize qui chantait !

(Tu as raison, les parties des courtisanes auraient peut-être été plus intéressantes avec d'autres voix, plus en style ou même tout simplement plus séduisantes. Mais la césure musicale reste tout de même redoutablement nette, entre ce drame tranchant qui semble une sorte d'Amadis romantisé et ces bluettes totalement décoratives – il y a la même chose dans Dinorah, mais le sujet s'y prête autrement !)

Les autres petits rôles étaient issus des chœurs de la Radio Bavaroise, au très bon français collectif, mais cela explique le côté petit (pas des solistes) et exotique (pas français, et pas habitués à le chanter – les chœurs de l'Opéra de Munich peut-être davantage –, et encore moins à le faire pour des francophones !).

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David Le Marrec


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