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Marscher-Wohlbrück – Der Vampyr : Le récit de Ruthven en version (chantable) française



1. Choix

La vaste tirade de Lord Ruthven (le vampire de l'histoire, emprunté à Byron-Polidori) représente l'un des moments les plus saisissants de tout l'opéra romantique, un de ces moments de liberté qui ne se limitent pas à la souplesse du récitatif, et font vraiment fusionner texte et musique. Le monologue du Hollandais chez Wagner (composé plus d'une décennie plus tard : Der Vampyr est créé en 1828, Der Fliegende Holländer est composé en 1840), qui, comme l'Ouverture, est clairement issu du modèle du Vampire, paraît en comparaison beaucoup plus formel (récitatif, cantilène dramatique, cabalette, avec une petite prière insérée), avec des sections souples mias bien identifiées, là où Marschner propose le flux d'une série de vignettes expressives, très bien concaténées mais pas du tout réductibles à une forme générale.

Musicalement aussi, sans que le langage soit totalement neuf, Marschner utilise les moyens à la pointe de son temps dans cette section, naviguant entre les tonalités et les caractères au gré de ses besoins.
Surtout, au moins aussi important tout cela, la situation et le contenu du texte (servis par une prosodie musicale quasiment sans exemple !) sont tout à fait saisissants : le vampire rapporte à son ancien ami qui veut révéler sa véritable nature (pour éviter que sa bien-aimée ne se fasse dévorer) ce qu'il adviendra de lui s'il se parjure, et ce que c'est que d'être vampire. Et les détails sont bien plus terrifiants que ce que colportent les plus célèbres récits de chiroptères humanoïdes.

C'est un des rares moments de récitatifs suffisamment longs pour fournir matière à un air autonome, et l'un des plus beaux de tous les temps pour ne rien gâcher. Aussi, comme il n'en existe à ma connaissance aucune version française, en voici une réalisée par nos soins, à destination des chanteurs francophones et du public non-germanophone.


2. Méthode & objectifs

Le principe est donc de fournir une version traduite :

  • qui respecte dans le détail le sens et les inflexions du texte allemand (du fait de l'intérêt du contenu d'origine, précisément) ;
  • qui fonctionne avec le plus de naturel possible en français (vocabulaire, prosodie…).


C'est ce qui a été fait : le sens est très proche de l'original, et la place même des mots assez comparable, de façon à ne pas trahir les accents et les effets voulus par Marschner.

Le choix des vers et de leur nature a déjà été détaillé à de très nombreuses reprises dans la section consacrée au projet lied français : la musique prend déjà en charge le rythme, et déforme nécessairement celui imposé par la métrique du vers – s'imposer un mètre précis n'a pas d'efficacité. Sans parler de l'impossibilité de s'adapter à un texte en prose, ou dont les vers seraient écrits selon un système à accents, comme l'anglais ou allemand, où le nombre de syllabes peut varier au sein d'un même mètre. Si l'on veut rester proche de l'original, c'est vraiment s'imposer une rigidité superflue.
Les repères rimiques en revanche (alliés dans le reste du « vers » à un vocabulaire adéquat, surtout pas trop précieux, technique ou abstrait) fournissent un repère « timbral » très utile, permettant de délimiter le vers et donc les unités d'idée et de mise en musique. Ce n'est donc pas un texte conçu pour être lu (mettre des rimes sur des vers libres, c'est plutôt du mirlitonnage), mais bien pour être chanté et entendu.

Vous remarquerez l'absence de rimes en certains points : la traduction étant issue d'une commande (qui devait être réalisée en une semaine), j'ai manqué de temps pour résoudre certaines difficultés. Mais, en y revenant pour publier cette notule, j'ai fait le choix de privilégier (a fortiori pour du récitatif) l'exactitude du lexique et de l'intention : l'emportement général et la force du propos suppléent très bien quelques vers orphelins, glutôt que de gauchir l'ensemble pour privilégier la rime. Par exemple, « Qui plus que tous t'aimaient et t'honoraient » (mesure 68) est musicalement mis à nu, sans accompagnement, sans résolution, une parole jetée seule et glaçante… on se passe très bien de rime dans ce cadre. Dans la mesure où le texte est conçu pour être entendu, sa régularité n'est pas capitale comme elle le serait pour une traduction destinée à la lecture.
Pour la même raison de précipitation initiale, les couples de rimes n'ont pas suivi le schéma de Marschner. D'ordinaire, c'est un effort que je fais, mais en l'occurrence, je ne suis pas persuadé que ce soit une distorsion très grave, vu où se porte l'attention de la scène – ce serait de la poésie, ce serait déjà différent.

En quelques endroits, il n'était pas possible de respecter la prosodie française (par exemple mesure 105 « Sie lallet » est non seulement très court, mais en plus différemment accentué). Selon chaque cas particulier, j'ai pu faire le choix :
¶ de conserver une petite étrangeté qui n'était pas incompatible avec le caractère d'origine (« épargnée », mesure 8, accentué sur l'avant-dernière syllabe, pour éviter l'exagération de la séparation d'avec le [ə] caduc ; « t'honoraient », mesure 68, accentué sur l'avant-dernière syllabe mais s'achevant sur la syllabe forte, dans un endroit où l'agitation extrême rend possible des accentuations secondaires) ;
¶ ou à l'inverse d'adapter la ligne musicale,
¶¶ par exemple en modifiant une durée étrange en français (« serment », mesure 71, à l'origine deux noires do sib, ce qui créait un accent très long sur la première syllabe, tranformé en trois croches do do-sib avec port de voix, en déplaçant donc la tension de l'appoggiature sur la syllabe finale forte),
¶¶ ou en ajustant quelques rythmes ou hauteurs pour conserver le galbe propre au français (mesure 24, ajout d'une anacrouse pour attaquer correctement la note principale ; mesures 99 et suivantes, tout n'est pas exactement au même endroit, tout en respectant les symétries rythmiques suggérées par Marschner, de façon ne pas rendre bancale la mélodie, par exemple en 112-113),
¶¶ ou encore en travaillant avec les appoggiatures pour donner du ressort à la prosodie (mesure 110, extension de celle prévue par Marschner, afin d'éviter l'aplatissement de la ligne, à cause du relief moins vif des syllabes faibles du français – le seul détail où je sois un peu intervenu dans la composition proprement dite).

Sans fausse pudeur, j'avouerai aussi des expédients moins glorieux : « Et babille » (mesure 116) est une bonne traduction, mais elle s'insère avec un naturel discutable dans la mesure, quel qu'en soit l'ajustement rythmique ; les triolets (mesures 37 et 130) ne sont pas impossibles dans la grammaire marschnerienne, et fonctionnent à mon sens très bien pour le rythme français, mais demeurent des aveux implicite d'impuissance (insérer un triolet, c'est faire une mise en valeur, ici plus contrainte que délibérée) ; en revanche, à la révision (ce que vous n'entendrez pas sur la version audio, antérieure), les rythmes récurrents blanche+croche liée ont été respectés, de façon à reproduire les équilibres de l'original et à ne pas créer de soudaine impression bancale (mesure 27 par exemple, la croche liée avait été exploitée pour gagner une syllabe, ce qui causait un déséquilibre désagréable).

Mais il y a aussi les cas où les valeurs écrites laissent entrer le français avec une facilité déconcertante (mesures 131-133, mesure 137 !).


Vous remarquerez que j'ai explicité en plusieurs endroits l'articulation des [ə] caducs (mesures 52, 55, 57, 140) : il ne faut pas voir les rythmes écrits comme une prescription exacte… ils sont là pour bien rappeler (aux francophones du Nord) que ces syllabes en « e » doivent être clairement prononcées ; la valeur exacte du rythme obéira surtout au naturel (on peut penser l'ensemble des deux syllabes finales comme une seule croche, tant qu'on les entend). Dans le cas de la mesure 140, néanmoins, j'ai le sentiment le rythme pointé donne de l'élan à cette fin, et peut être articulé comme tel.

Ce n'est donc pas une version définitive ou parfaite… Mais il me semble que sa prise en compte de ces contraintes la rend exploitable – et, à l'usage, elle m'a paru un reflet plutôt honnête de l'aspect de la version allemande, en tout cas suffisamment pour la proposer à un public non germanophone, et lui permettre d'approcher de façon plus complète la beauté furieuse de cette page.
Je l'espère en tout cas, et les regards affûtés des nos aimables lecteurs devraient relever en un rien de temps tout ce qui y ferait obstacle.

3. Partition, son et texte bilingue

En voici donc la partition (lignes mélodiques). L'édition sous LilyPond (meilleur logiciel de composition de tous les temps) a été faite par Rémi Castaing. La partition de l'accompagnement peut se trouver sur IMSLP : la ligne vocale n'est pas exactement la même, comme détaillé ci-dessus, mais la version française se coule parfaitement sur l'accompagnement original, bien sûr.

Vous êtes libre d'utiliser ce fichier pour votre usage personnel comme en public (évidemment, dans l'un et l'autre cas, je serais très curieux d'avoir un retour sur vos motivations et impressions à l'usage), selon la licence d'attribution Creative Commons indiquée dans ce lien.

Pour vous donner une image du résultat, voici une bande tirée d'une répétition personnelle (accompagné au piano par Rémi Castaing), qui reflète le premier état de la partition (avec des rythmes moins soignés et certains vers que je trouve un peu gauches). Bien sûr pas du tout la finition d'une véritable version, et j'ai bien conscience d'avoir davantage la voix du petit frère de la petite fille aux cheveux bouclés que celle du terrible démon dévorateur, mais ça donne toujours une image de la façon dont la traduction fonctionne en action.



Et voici le texte bilingue (avec toujours la même réserve qu'il n'est pas fait pour être lu) :

Poème de Wohlbrück Traduction DLM
AUBRY
Wohl, du zwingst mich zum Verbrechen,
Meinen Schwur geh ich zu brechen,
Gott im Himmel wird verzeihn!
Kann ich es dadurch erreichen,
Daß du von ihr mußt entweichen,
Ist die Sünde ja nur klein.

RUTHVEN
Strauchle auf der Bahn des Rechten,
Du verfällst den finstern Mächten,
Scheint der Fehltritt auch nicht groß;
Bist du einmal erst gewonnen,
Enger stets wirst du umsponnen,
Und die Hölle läßt nicht los.

AUBRY
Gern will ich für mein Verschulden
Martervolle Strafe dulden;
Was kann Ärgeres geschehn!
Gibt es größeres Verderben,
Als die Heissgeliebte sterben
Und so gräßlich sterben sehn!

RUTHVEN
Meinst du? Ha! versuch' es nur!
Und mit Schaudern wirst du sehen,
Was noch Ärgres kann geschehen.
Glaubst du, daß mich die Natur
Zu dem schrecklichen Beruf
Schon bei der Geburt erschuf?
Geh denn hin, verrate mich!
Schuld des Meineids lad' auf dich,
Um mit süßem Triumphieren
Die Geliebte heimzuführen;
Werde Gatte, Vater dann,
Und ein hochbeglückter Mann!
Doch es naht die Zeit heran,
Wo bei tausend Schlangenbissen
Dir die Seele wird entrissen;
Vor den Richter bang und schwer
Tritt sie, und der Strenge spricht:
"Reue sühnet Meineid nicht;
Kehre dann zurück mit Graus
In das kaum verlassne Haus"
Nun gehst du, ein grausiger Leichnam, einher,
Bestimmt, dich vom Blute Derer zu nähren,
Die dich am meisten lieben und ehren;
Im Innern trägst du verzehrende Glut.
Bei deinem Leben hatt'st du geschworen:
Was durch dich lebt, ist durch dich verloren;
Der Gattin, der Söhne, der Töchter Blut,
Es stillet zuerst deine scheußliche Wut,
Und vor ihrem Ende erkennen sie dich
Und fluchen dir - und verdammen sich!
Doch was dir auf Erden das Teuerste war,
Ein liebliches Mädchen mit lockigem Haar
Schmiegt bittend die kleinen Händchen um dich.
Die Tränen ins helle Äuglein ihr treten.
Sie lallet: Vater, verschone mich,
Ich will auf Erden für dich beten!
Du siehst ihr ins unschuldig fromme Gesicht,
Du möchtest gern schonen und kannst es doch nicht!
Es reizt dich der Teufel, es treibt dich die Wut.
Du mußt es saugen, das teure Blut!
So lebst du, bis du zur Hölle fährst,
Der du auf ewig nun angehörst;
Selbst dort noch weichet vor deinem Blick
Die Schar der Verworfnen mit Schrecken zurück:
Denn gegen dich sind sie engelrein,
Und der Verdammte bist du allein! –
Du starrst? Du stehst entsetzt vor mir?
Haha ! ich zeichnete nach der Natur,
Meine eigne Geschichte erzählte ich dir.
Jetzt geh hin! – Geh hin! – Geh hin!
Und brich deinen Schwur!
AUBRY
Ruthven, tu me pousses au parjure !
Mon serment, je vais le rompre,
Que le Tout-Puissant me pardonne !
Si je puis t'éloigner d'elle,
Que Malwina soit épargnée,
Le péché n'est pas bien grand !

RUTHVEN
Loin de la seule voie des justes,
Tu te livres aux pouvoirs sombres :
Quel qu'en soit le poids léger,
Le péché de toi s'empare,
Le mal toujours t'empoigne,
Et l'Enfer t'a pris en proie !

AUBRY
J'accepte pour ma faute
De souffrir d'éternels tourments,
Peux-tu menacer encor ?
Quel danger pour un amant,
Passe la perte de l'amante –
Et d'affreuse mort la voir !

RUTHVEN
Crois-tu ?  Ah, trahis-moi donc !
Et d'effroi, crains de savoir
Quel sort pire tu peux avoir !
Crois-tu que la Nature
Pour répandre ses horreurs
M'a depuis le berceau choisi ?
Alors va !  trahis ta foi !
Le parjure n'est rien pour toi ;
Rengorgé de ton triomphe,
Cours chercher ta fiancée ;
Tu seras époux, père alors,
Un heureux parmi les hommes !
Mais le Temps est patient :
Bientôt les morsures de mille serpents te déchirent l'âme ;
Vers son Juge, triste et pâle,
Paraîs à Sa voix sévère :
« Rien n'absout le poids du parjure ;
Va, repars semer le deuil
En refranchissant ton seuil. »
Cadavre vivant, sans parole, funeste,
Repars te repaître du sang de ceux qui restent,
Qui plus que tous t'aimaient et t'honoraient.
En toi brûle un feu ininterrompu ;
C'est sur ta vie que tu prêtas serment :
Qui vit par toi – est par toi perdu !
L'épouse, les fils, leur très cher sang,
Étanchent d'abord ta soif monstrueuse ;
Ta bouche hideuse te révèle à leurs yeux :
Ils te maudissent ; ils maudissent le Ciel !
Mais celle qui sur terre t'était la plus chère,
Ta fille, aux cheveux tout bouclés de sa mère,
Suppliant, elle tend ses petites mains vers toi,
Ses larmes inondent ses douces paupières –
Et babille : « Mon père, épargnez-moi !
Pour votre salut je prierai sur la terre ! »
Tu vois son visage innocent s'incliner,
Tu voudrais au loin fuir, tu ne peux l'épargner !
Ton démon t'entraîne, ta soif te possède,
Tu dois verser ce trop cher sang !
Ainsi vis-tu, jusqu'à la fin du Temps,
Jusqu'à l'Enfer, qui pour toujours t'attend.
Dans l'abîme ton sort n'est pas plus doux ;
La foule des damnés de très loin se détourne :
Auprès de toi, ils sont des anges –
Et le seul monstre, ici c'est toi !
Tu frémis ?  Tu te glaces d'effroi ?
Ha ! Ha !  J'ai peint d'après nature :
C'est mon propre destin que je t'ai raconté !
Alors !  Va donc !  Va donc ! 
Et brise ton serment !


Remerciements à Rémi Castaing, commanditaire, dédicataire, éditeur et accompagnateur de ce projet, sans l'aide duquel il n'aurait jamais vu le jour.
(Et je vous prie de croire que manipuler une telle matière est une jouissance rare.)


Vous pouvez retrouver toutes les notules autour du Vampire de Byron-Polidori-Wohlbrück-Marschner sur cette page, et plus récentes dans le chapitre spécialisé.


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