Carnets sur sol

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dimanche 28 juillet 2013

Occhietto(ne) & Big Blink



Jane Austen abuse souvent du discours indirect ou narrativisé, avec des phrases parfois excessivement longues et empesées, où se bousculent des conversations entières :

Far from comprehending him or his sister in their father's misconduct, Mrs. Morland had been always kindly disposed towards each, and instantly, pleased by his appearance, received him with the simple professions of unaffected benevolence ; thanking him for such an attention to her daughter, assuring him that the friends of her children were always welcome there, and entreating him to say not another word of the past.

Ce qui veut plus ou moins dire :

Loin de le blâmer pour l'inconduite de son père, Mme Morland avait toujours été de nature bienveillante, et dans l'instant, séduite par sa contenance, le reçut avec les simples apprêts d'une bonté sans affectation, le remerciant pour sa prévenance envers sa fille, l'assurant que les amis de ses enfants étaient toujours les bienvenus, et le suppliant de ne plus ajouter un mot sur le passé.

Ça se bouscule un peu ; je ne préconiserais pas d'en fait une page de dialogue, toutefois une segmentation en deux ou trois phrases n'aurait pas été de refus, surtout au sein d'un paragraphe et d'un chapitre où le procédé est fréquent.

Avec des procédés similaires, Elizabeth Gaskell obtient davantage d'équilibre –€ la génération n'est pas la même, et les longues incises sont moins de mise.



Mais ce peut avoir des contreparties précieuses (que ne propose pas forcément Gaskell) :

They began their walk, and Mrs. Morland was not entirely mistaken in his object in wishing it. Some explanation on his father's account he had to give ; but his first purpose was to explain himself, and before they reached Mr. Allen's grounds he had done it so well that Catherine did not think it could ever be repeated too often.

Ils débutèrent leur promenade, et Mme Morland ne s'était pas complètement abusée sur son motif. Car il avait à expliquer la conduite de son père ; mais son principal sujet était de s'expliquer lui-même, et avant qu'ils aient atteint la propriété de M. Allen, il l'avait fait si bien que Catherine ne croyait pas qu'il dût jamais trop souvent le répéter.

C'est ce genre d'allusions un peu narquoises (et plus particulièrement encore dans le très taquin Northanger Abbey) qui fait le sel des romans d'Austen – sans quoi la langue n'est tout de même pas vertigineuse.



Il n'en demeure pas moins que si on sait se repaître de malices légères dans ce genre, on peut en trouver de pleins cartons, particulièrement dans ce roman-là. Juste après les citations précédentes, par exemple :

I must confess that his affection originated in nothing better than gratitude, or, in other words, that a persuasion of her partiality for him had been the only cause of giving her a serious thought. It is a new circumstance in romance, I acknowledge, and dreadfully derogatory of an heroine's dignity; but if it be as new in common life, the credit of a wild imagination will at least be all my own.

Je dois avouer que son inclination provenait seulement d'un sentiment de gratitude, autrement dit que l'évidence des sentiments de Catherine avait été le seul motif pour y penser à son tour. C'est une situation nouvelle dans un roman, je le reconnais, et terriblement dérogatoire à la dignité d'une héroïne ; mais si elle est tout aussi neuve dans la vie réelle, j'aurai au moins en partage le crédit d'une imagination débridée.

Ce sont les contreparties d'un ton de conteuse, pas forcément propre à créer l'urgence du récit, mais pas dépourvues de consolations pour autant.



Comme chaque été, CSS explore un pan des mythes et littératures populaires. (Cette année, c'est un peu plus chic avec la littérature féminine du début du XIXe, puisqu'à part Austen – qui n'est de plus pas véritablement un standard en France comme il l'est outre-Manche –, la région ne déborde pas d'œuvres universellement familières.)

Vous pouvez retrouver les traces de quelques-unes de ces excursions :


samedi 27 juillet 2013

Nouvelles entrées de musique sacrée


Toujours dans l'anthologie, beaucoup d'œuvres manquantes et des découvertes. Schumann, Brahms, Poulenc, et surtout le second vingtième au Nord : Knut Nystedt, Bruno Skulte, Leons Amoliņš, Imants Kalniņš, Sven-David Sandström, James MacMillan, Rihards Dubra, Austriņa et Ēriks Ešenvalds.

Les carottes juteuses sont cuites


Il doit y avoir une jolie contrepèterie à faire avec ''L'Erato que tu songes...'', mais j'avoue ne pas avoir la patience de la chercher.


Après avoir annoncé la mort cérébrale d'EMI Classics, on peut constater qu'en effet, la compétence est au pouvoir dans les niches classiques de Warner.

Rappel des épisodes précédents : suite au rachat d'EMI par un fonds d'investissement peu adroit (et potentiellement abusé par son banquier), à sa session à Universal, au démembrement imposé par les autorités de la concurrence, et au rachat d'une partie mineure du catalogue par Warner (dont EMI Classics et Virgin Classics), on s'attendait à voir le fonds pourrir en bonne et due forme dans les tiroirs de la maison, laissant tout au plus surnager quelques gros morceaux réédités en collection économique de façon parfaitement arbitraire et anarchique –€ sans lien avec l'intérêt dans l'histoire de l'interprétation ou même la présence d'un public pour acheter. On le voit depuis longtemps avec le fonds Erato-Teldec : des enregistrements cultes qui seraient achetés massivement et rapidement rentabilisés n'ont jamais été réédités, tandis que des versions d'oeuvres archi-documentées, et par des ensembles peu célèbres sont proposées en réédition économique.

Il semble que, sans surprise, la gestion du catalogue des nouveaux venus ait été confié à la même équipe de spécialistes du curling de bureau, dont la culture musicale ne semble à tout le moins pas complètement spécialisée en accord avec leur domaine d'exercice professionnel.

Suite de la notule.

mardi 23 juillet 2013

Le tuyau du siècle


  • Si vous avez toujours voulu dévoiler les logiques harmoniques des oeuvres que vous écoutez ;
  • si les formations en conservatoire, avec leurs horaires fixes, leurs examens pesants (et pour un certain nombre leurs profs bons pour le cabanon) sont trop contraignantes pour vous ;
  • si vous n'avez jamais rien pu retirer des traités rigides qui énoncent une série de règles, parfaitement arbitraires intellectuellement et artificielles auditivement ;


alors préparez-vous à voir la lumière.


Ce site, L'oeil qui entend, l'oreille qui voit, réalisé conjointement par Luce Beaudet (professeur à l'Université de Montréal) et Sylvie-Anne Ménard (une de ses étudiantes, également auteur de bandes dessinées), est une petite merveille. Pour plusieurs raisons :

  • Il explique la raison profonde des logiques harmoniques, pas simplement en faisant reproduire des schémas (qu'il faut ensuite désapprendre selon chaque style), mais en exposant la construction des énoncés musicaux à partir du cycle des quintes (avec énormément de substitutions et altérations possibles, évidemment) ; tout devient donc logique ;
  • il expose de façon très progressive les différentes notions, si bien qu'elles deviennent tout à fait accessibles ;
  • les exemples sont extrêmement nombreux et, plus important, tous réeexpliqués en détail (pas seulement des illustrations balancées) ;
  • pour les moins à l'aise (il faut tout de même lire la musique pour pouvoir suivre), chaque exemple est doublé de son extrait sonore ;
  • visuellement, la structure en sketches de bande dessinée (à base de lapins) rend l'abord beaucoup plus fluide, et facilite le repérage dans les pages, tout simplement.


Une petite précision pour aider à la lecture, sur un détail qui semble avoir gêné pas mal de monde : l'interpolation, qui est une notion importante, correspond au sens le plus rigoureux (notamment celui utilisé en mathématiques) et non au sens de la langue la plus usuelle (pas forcément documenté dans les dictionnaires, d'ailleurs). Il s'agit d'un ajout, d'une insertion, et non d'un échange.

Autant je tiens pour à peu près impossible l'apprentissage de l'harmonie dans les manuels, autant ce site permet une approche, très méthodique et très concrète, des nécessités à l'oeuvre dans les partitions.

Une des plus belles choses que j'aie rencontrées sur la Toile à ce jour, toutes catégories confondues.

samedi 20 juillet 2013

Le grand jeu de l'été


A imprimer et à emporter sur la plage partout avec vous.

(Afin de ne pas troubler les autres participants, les réponses sont à donner ou demander par courriel à davidlemarrec chez online point fr. Tout autre commentaire bienvenu.)

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vendredi 19 juillet 2013

Charmant


Traditionnelle devinette : qu'est-ce ?

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jeudi 18 juillet 2013

Les Gorets parlent aux Français


Au faîte de France Culture :

Cet Homo Numericus, faut-il qu'il se déconnectasse ?

Je n'ai rien contre le snobisme, mais il met toujours moins mal à l'aise lorsqu'il est consciencieusement réalisé.

Comme cela peut arriver d'autant plus facilement lorsqu'on parle longuement en direct, tâchant de faire des frais de beau langage, je ne donnerai pas de nom. Je compte bien que cette éclatante manifestation d'une agapè généreuse me vaudra quelques siècles de remise en Purgatoire.


mercredi 17 juillet 2013

Saison 2012-2013 ––€ Bilan statistique et subjectif


Pas de grandes leçons générale à tirer de ce bilan, à ceci près qu'il est possible de faire un nombre à peu près illimité de concerts de premier intérêt en Île-de-France, et quels que soient ses goûts...

73 spectacles dans 34 lieux différents (dont 18 "nouveaux") : quand on se déplace un peu, on trouve. Et à prix la plupart du temps très doux (sous les 20€€).

Il y aura probablement un ou deux concerts supplémentaires d'ici à la fin de l'été, mais voici d'ores et déjà l'essentiel des données.

A. Liste des spectacles vus

Suite de la notule.

samedi 13 juillet 2013

Mise à jour de l'anthologie de musique sacrée


Au menu : Johann Michael Bach, Pachelbel, Henry du Mont, Lully, M.-A. Charpentier, Johann Christoph Bach, Campra, Lochon, J.-S. Bach, Haendel, Blamont, Dubois, Poulenc et Daniel-Lesur.

vendredi 12 juillet 2013

Mozart a détruit la société


Très joli troll musical d'une opposante (UMP) au maire de Lyon.

Il y a la partie politique, qui procède d'un raccourci assez amusant :

COLLOMB nous dit donc bien indirectement ce soir, avec le concert de la Flûte Enchantée, sur la Place des Terreaux, aux pieds de la maire centrale : je suis pour le mariage gay et la théorie du genre. DONT ACTE.

Si toutes les communes qui ont un théâtre ayant joué la Flûte Enchantée sont des promoteurs des gender studies, ça remodèle sacrément ma vision de la carte idéologique du monde. La politique à son plus haut degré de rigueur et d'inspiration visionnaire.

Et il y a la partie plus musicale / philosophique :

Passionnée de musique classique, je ne déteste pas la Flûte Enchantée. Mais ce qui me dérange c'est que "La flûte enchantée" de MOZART est la musique de référence des Francs-Maçons du Grand Orient de France, ceux-là mêmes d'où est sorti le mariage gay ainsi que la plaidoirie pour la théorie du genre. Ce soir c'est le veau d'or qui est fêté en la Place des Terreaux. MOZART, ce n'est pas ça. MOZART c'est la rectitude, le génie dans la beauté exaltée, la magnificience.

Très joli aussi : Mozart a fréquenté des gens dont les descendants, deux cents ans plus tard, ont possiblement pour certains (ou quelques-uns de leurs voisins de palier) écrit de la sociologie ou défendu le mariage étendu. Bref, la Flûte Enchantée, c'est méchamment subversif - pourtant, dans le domaine traditionnellement genré, on fait difficilement plus stéréotypé que les opéras de Mozart, et celui-ci en particulier.

Surtout, affleure l'idée que la musique est seule pure, alors que le mot est forcément orienté, biaisé, impur. Etonnant credo pour une femme politique, tout de même.

Cela dit, ce n'est pas tout à fait faux, Mozart est particulièrement violent : depuis qu'il est là, avec mes copains blousons noirs, on ne peut plus rançonner les vieilles dames dans le subway.

Anecdote vérifiée à la source, citée dans Lyon Mag, via Romain Blachier, lui-même via Era / Jules Biron.

Juillet aux Billettes


En regardant un peu les concerts d'orgue de l'été (pour cela, dans toute la France et toute l'année, France-Orgue est incontournable), je repère par hasard une série de concerts très prometteurs à l'Eglise des Billettes. Tous gratuits (possiblement une corbeille).

=> Le 13 à 16h, de l'orgue renaissance et baroque.

=> Le 14 à 16h, un concert Lully-Purcell-Campra-Rameau, airs d'opéras et airs sacrés, par l'ensemble Beata Musica.
Et à 17h30, un joli concert gratuit à Saint-Eustache : arrangements de pièces pour piano de Debussy (Images) et Ravel (Tombeau de Couperin).

=> Le 15 à 20h30, chants sacrés de Lettonie.

=> Le 20 à 16h, un concert pour soprano et orgue.

Vu l'acoustique favorable, le charme du lieu, et l'originalité de la programmation, je serai probablement présent à la plupart de tout ça. Tandis qu'à Notre-Dame, La Madeleine ou Saint-Eustache, on a plutôt le retour en boucle des mêmes choucroutes über-romantiques - certaines très belles au demeurant, mais on aimerait ne pas toujours entendre les mêmes...

jeudi 11 juillet 2013

Exclusif : les Chinois ont la tête en bas


On vous l'a toujours dit, et vous avez toujours cru que les Chinois tête en bas tenaient d'un bizarre préjugé qui négligeait à la légère les réalités physiques. Ou émanaient d'une crainte supersticieuse de la vindicte des Tasmaniens, c'est selon.

Il n'en est rien.

Règle n°1 : on ne peut pas leur faire confiance. Non, pas parce qu'ils sont jaunes et sournois (autre préjugé, veuillez le noter). Mais parce qu'à leurs yeux ceci :

Suite de la notule.

Zim bam boum


Je viens de découvrir l'existence de cette bizarrerie non répertoriée dans les catalogues : musique de circonstance de Pierre Boulez pour le quatre-vingtième anniversaire de Georg Solti, sous forme de fanfare fantasque et primesautière (néanmoins dodécaphonique, faut pas pousser non plus) pour cuivres et percussions, qui s'achève par un décompte des décennies parcourues !


Après vérification auprès de sources autorisées, il existe bel et bien une Dérive 3, composée à cette occasion, et que les catalogues officiels ne citent pas - alors qu'on y trouvera par exemple l'oeuvre de jeunesse pour douze chanteurs, jamais redonnée depuis la création Oubli signal lapidé.

Ce n'est pas hilarant non plus (ça n'entre d'ailleurs dans à peu près aucune catégorie de cet essai de nomenclature), mais enfin, pour du Boulez, c'est presque rigolo.

En tant que mascotte de la composition contemporaine et boute-en-train officiel du milieu musical français, il méritait bien cette petite mention.

lundi 8 juillet 2013

CultureBox : une autre source pour les vidéos de musique haute qualité - Amadis de LULLY à Versailles (Rousset 2013)


Je n'aurai vraisemblablement pas le loisir de revenir sur l'Amadis donné par les Talens Lyriques (Wanroij, Auvity, Perruche, Crossley-Mercer, Bennani, Arnould) à Versailles vendredi dernier. A quoi bon de toute façon, il a déjà été question de l'oeuvre dans ces pages, et la plupart des chanteurs aussi ont déjà été présentés. Avec un effectif largement renouvelé des Talens Lyriques (plus précis mais moins frémissant), un peu de fadeur (en grande partie à cause de l'acoustique, mais Rousset n'était pas à son meilleur, sans être indolent non plus), le continuo hallucinant lorsque Rousset est au clavecin, le choeur de Namur en petite forme, Ingrid Perruche toujours d'une liberté souveraine dans les mots (triomphant d'une voix déclinante), Cyril Auvity un brin fatigué (à cause des rhumes terribles de ces dernières semaines, ou plus structurellement à cause de son émission laryngée bizarre ?) mais toujours radieux, Hasnaa Bennani (on l'avait remarquée il y a deux ans dans sa fin de cursus comme celle qui tenait le mieux ses promesses sous la pression de la scène, et depuis elle a chanté à plusieurs reprises avec Dumestre des premiers rôles, et elle sera même l'année prochaine en solo dans les Leçons de Ténèbres de Couperin à Versailles) en bonne forme...

Or, CultureBox, qui était naguère un réservoir de reportages courts dans une interface impossible, rediffuse désormais certains concerts et certaines pièces de théâtre, disponibles très longuement (décembre 2013 !). L'adresse peut donc être ajoutée à Arte Live Web ou à Medici.tv.

On y trouvera donc une poignée de choses formidables :

=> cet Amadis versaillais, dans un son de bonne qualité et très réaliste
(il manque en revanche la chaconne bissée en entier, qui était plus assurée que la première fois) ;

=> le Triptyque de Puccini donné à Lyon ;

=> les trois oeuvres couplées, concept évoqué ici.
Pas encore essayé la Tragédie Florentine de Zemlinsky, mais je me réjouis déjà de la voir. Von Heute auf Morgen de Schönberg est une réussite éclatante, bien chantée, bien dirigée sur scène, or en vidéo il n'existait que le film (très convaincant) de Straub & Huillet. Enfin Sancta Susanna, plutôt bien chantée, pas toujours claire visuellement (munissez-vous du livret, sur le site de Chandos par exemple : il manque l'araignée, et le couple n'est pas clairement présenté, on pourrait croire que Susanna crie après un amant supposé de Klementia), mais qui assume courageusement le livret (qui réclame la nudité du rôle-titre...), et son potentiel lourdement dérangeant.
Trois oeuvres qui évoquent des aspects inquiétants et poisseux du désir, sous des formes bénignes ou paroxystiques (pour ne pas dire les deux alternativement) ; les trois sont captivantes ; le Schönberg (un bijou) et le Hindemith ne sont de plus presque jamais donnés, et le Zemlinsky, redevenu à la mode ces dernières années, est un haut chef-d'oeuvre de l'art dramatique (qui reprend mot à mot Wilde en traduction, avec quelques coupures).

On y trouvera aussi

Suite de la notule.

dimanche 7 juillet 2013

Gabriel FAURÉ – Pénélope – du Wagner français, mais du sous-d'Indy


1. Où l'on découvre que CSS pense comme tout le monde

Soirée luxueuse qui fête simultanément le centenaire des premières semaines de programmation du Théâtre des Champs-Elysées, et le centenaire de la création de l'unique opéra de Fauré (dans cette salle).

Opéra peu servi au disque — une seule version officielle, le studio de Dutoit chez Erato (Norman, Vanzo, 1980) ; et plus récemment la reparution d'une version historique ()1956 de la RTF par Inghelbrecht (Crespin, Jobin, paru chez Rodolphe, et désormais chez Cantus Classics / Line), initialement prévue pour seule radiodiffusion, me semble-t-il, et assez coupée (en tout cas chez Cantus Classics, qui ne se gêne pas toujours pour raccourcir des enregistrements complets...).

Dieu sait que Carnets sur sol n'est pas le lieu pour rabâcher les hiérarchies officielles — presque toujours justifiées dans leur versant positif, beaucoup moins dans leur redite automatique de mépris séculaires très souvent mal fondés. Pourtant, en ce qui concerne Pénélope, la tiédeur générale de l'historiographie musicale m'a toujours paru justifiée. Le récent concert — dans des conditions idéales, contrairement aux deux parutions commerciales — a confirmé cette impression discographique persistante, et le public a manifestement ressenti la même chose. L'occasion de revenir sur ce qui peut faire qu'un opéra fonctionne ou non, presque objectivement.



Reconnaissance par Euryclée (Marina De Liso) et délibérations.


2. Où l'on dévoile comment faire un livret wagnérien encore plus mauvais qu'un livret de Wagner

L'une des raisons principales à ces réserves, malgré la qualité musicale évidente de la plume de Fauré, tient dans le livret — il est pourtant rare qu'un livret médiocre assassine complètement un opéra, mais celui-ci, sans être catastrophique en apparence, se révèle particulièrement pernicieux.

D'abord, son rythme. Les situations sont longuement développées, presque ressassées ; en tout cas allongées sans réelle progression interne à chaque "numéro". Ici et là plane comme un air du deuxième acte de Tristan (support d'une musique formidable, mais librettistiquement assez redoutable...). C'est aussi une faiblesse de construction : même si le drame est conçu en déclamation continue, les moments sont clairement segmentés en airs, duos, ensembles... bien davantage que chez Wagner, d'Indy, Chausson, Debussy, où les unités sont davantage dramatiques (on met pendant cinq ou dix minutes deux personnages ensemble, et la musique varie au gré des besoins).

Sans être moche, la langue du livret ne ménage en outre aucun grand élan verbal — inutile d'en attendre des poussées d'exaltation aux grands moments. Sans que la langue se drape non plus dans une belle froideur altière, ou un archaïsme original. Bien écrit, mais un peu fade.

Son contenu aussi déçoit :

  • personnages écartés (pas de Télémaque !) ;
  • perte d'épaisseur des caractères (Eumée n'a pas sa dimension miséricordieuse, puisque Ulysse se dévoile immédiatement a lui ; les bergers d'une pièce se rallient tous comme un seul homme ; Euryclée n'est que constance et bravoure, sans que le panache passe pourtant la rampe) ;
  • absence d'équivoque dans la constance de Pénélope, qui ne doute jamais, qui ne se prépare jamais à céder — alors que L'Odyssée est beaucoup plus ambiguë sur ce point, Pénélope finissant par se résigner à l'absence (ou redoutant l'épreuve du retour), malgré ses tours destinés à écarter les prétendants.

Et la prudente Pènélopéia lui répondit :
— Chère nourrice, ne te glorifie pas en te raillant Tu sais combien il nous comblerait tous de joie en reparaissant ici, moi surtout et le fils que nous avons engendré ; mais les paroles que tu as dites ne sont point vraies. L'un d'entre les Immortels a tué les Prétendants insolents, irrité de leur violente insolence et de leurs actions iniques ; car ils n'honoraient aucun des hommes terrestres, ni le bon, ni le méchant, de tous ceux qui venaient vers eux. C'est pourquoi ils ont subi leur destinée fatale, à cause de leurs iniquités ; mais, loin de l'Akhaiè, Odysseus a perdu l'espoir de retour, et il est mort.

L'incrédulité est telle que la reconnaissance d'Ulysse prend les deux tiers du Chant XXIII (ici dans la traduction de Leconte de Lisle).

3. Où l'on révèle les lacunes dramatiques de la musique de Fauré

L'autre problème réside dans la nature même de la musique mise en oeuvre par Fauré.

Fauré n'a jamais été le maître des grands éclats, c'est certain, mais en plus de cela, on ne peut que constater une sorte de déconnexion émotive entre l'orchestre (et même la musique chantée), très distant, toujours feutré et tempéré, et le propos dramatique censé représenter une affliction profonde suivie de retrouvailles inespérées. Même la scène de reconnaissance est très sombre, un peu molle aussi, et ses couleurs voyagent uniquement dans les gris.

Fauré déploie en fait un langage post-wagnérien rendu encore plus abstrait : cellules cycliques, évidemment antidramatiques ; de même des fugatos ; des jeux essentiellement harmoniques, avec les glissements équivoques qui ont fait la fortune de son style, mais quasiment pas de mélodies (domaine où il était pourtant loin de la médiocrité). La substance musicale n'étant en outre pas toujours vertigineuse, on se retrouve un peu avec du sous-d'Indy qui annonce l'éthos de Hindemith, sans atteindre les qualités propres de l'un ni de l'autre.

Je crois que le facteur qui rend réellement décevante la partition réside dans la prosodie catastrophique : pas d'appuis expressifs, pas d'acccents grammaticaux, pas de sentiment de direction ni de nécessité, avec pour résultat le sentiment de paroles très lâches et erratiques, qui ne vont jamais à leur but. Les personnages semblent toujours penser à autre chose, même lorsqu'ils jouent leur réputation, leur amour ou leur vie.

Au demeurant, la musique en elle-même n'est pas moche du tout malgré sa grisaille, ses replis et ses raffinements ne passent pas inaperçus. Pour une symphonie, peut-être ; pour de la musique de scène, pourquoi pas ; mais pour un opéra, ce ne peut pas fonctionner sans une prosodie un minimum congruente et une pincée d'empathie musicale pour ce qui se dit.

4. Où il est question de glottophilie

En revanche, considérant la vastitude d'opéras remarquables qui attendent d'êtres montés à nouveau (par exemple Patrie ! de Paladilhe, La Dame de Monsoreau de Salvayre, Xavière de Dubois, Elsen de Mercier ou Le Retour d'Ollone), ou même la place très mince que s'est refait d'Indy ces dernières années (Fervaal à Berne, L'Etranger à Montpellier), il n'y a pas vraiment de justification à ce que les programmateurs, après cette belle soirée idéalement servie, s'acharnent à remonter Pénélope. Certes, le studio Dutoit, par l'opacité de sa prise de son, la mollesse de sa direction et la mélasse de ses dictions, ne rend pas justice à l'ouvrage. Mais une exécution parfaite ne change pas vraiment l'aspect des choses.

Pour remplir sa salle, le Théâtre des Champs-Elysées n'avait pas lésiné sur l'affiche, à la fois adéquate et luxueuse.

Suite de la notule.

mercredi 3 juillet 2013

[Sélection lutins] – Les plus beaux concertos pour clarinette


Toujours sur le même modèle que les autres remises des putti d'incarnat : il s'agit de signaler des oeuvres, souvent assez peu diffusées, qui me paraissent apporter un supplément aux corpus habituellement joués. Pour donner un peu la mesure de mes inclinations, je laisse les oeuvres célèbres qui me plaisent dans la liste.


Ce n'est donc surtout pas une hiérarchie, et l'absence de tel ou tel standard (pas vraiment le cas, en l'occurrence !) ne prête pas vraiment à conséquence, ce sont plutôt les noms qui donneront des idées de découverte qui seront précieux.

Suite de la notule.

David Le Marrec


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2 => Le livre et la Toile, l'aventure de deux hiérarchies
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