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Haendel - les états de la partition d'Israel in Egypt (et discographie)


Le cas d'Israel in Egypt est complexe. Sa composition intervient à un moment de crise dans les institutions musicales (fermeture du Nobility Opera, rival du King's Theatre), et il existe plusieurs états de la partition, réalisés de façon déjà un peu brouillonne par Haendel (quatre jours séparants les deux premières versions !). Pour ajouter à notre désespoir, les interprètes et les éditeurs opèrent leur choix ad libitum dans les versions existantes - déjà trois, voire quatre si on compte l'édition posthume de Randall, la seule utilisée avant les mouvements "musicologiques". Et, bien sûr, ils ne manquent jamais de prétendre qu'ils utilisent la version originale.

On va donc essayer d'y voir un peu plus clair, car il peut manquer jusqu'à la moitié de la musique suivant l'édition qu'on achète...

Pendant votre lecture, écoutez donc une bonne version (ouvrir dans un nouvel onglet).


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1. Genèse

Haendel était suffisamment satisfait de sa musique de circonstance pour la mort de la reine Caroline (1737, The ways of Zion do mourn) pour désirer la réutiliser.

Avec le librettiste de Saul, Charles Jennens, il avait d'abord pensé l'inclure en tant qu'élégie sur la mort de Saul et de Jonathan. Mais ils choisissent finalement de le réserver pour l'oratorio suivant. Au moyen de modifications mineures (The sons of Israel do mourn), toute cette musique funèbre devint la première partie de l'oratorio à venir, et les paroles courtisanes (She deliver'd the poor that cried) furent transposées au masculin (He delivered...) pour dépeindre l'afflication des Hébreux à la mort de Joseph. Toute cette première partie fut ainsi conçue comme The Lamentations of the Israelites for the Death of Joseph.

Les deux parties suivantes sont tirées exclusivement du livre de l'Exode et des Psaumes, d'où cette forme globale très contemplative, sans réelle place pour l'action : les Ecritures ont directement la parole. Il s'agit du même dispositif librettistique que dans le Messie, également en collaboration avec Jennens, mais la version originale d'Israel in Egypt, créée après Saul, ne comportait presque que des choeurs. Aussi le public fut-il décontenancé, tout particulièrement celui amateur d'opéra, qui attendait ses soli, et l'oeuvre connut un échec relatif. Ce qui amena Haendel à commettre plusieurs refontes, diversement heureuses, alors qu'il considérait son oeuvre comme très aboutie.

Israel est l'une des oeuvres à la fois les plus originales (rien que sa forme non-dramatique et ses "tunnels" de choeurs), les plus virtuoses sur le plan de l'écriture (harmonie souple, nombreux fugues et fugatos), et aussi les plus intenses émotionnellement. Les choeurs, moins "faciles" mélodiquement que dans le Messie, vont puiser beaucoup plus loin dans les ressources émotives de l'auditeur.
En ce qui me concerne, je la considère comme au moins aussi aboutie que le Messie - ce dernier disposant de soli beaucoup plus fascinants -, et peut-être davantage.

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2. Nomenclature

Cette volonté de réutilisation de la musique funèbre de Caroline dans son oratorio de 1739, puis l'insuccès de la première ont imposé plusieurs refontes. On peut compter trois versions du vivant de Haendel, et une quatrième posthume.

Version 1, 7 avril 1739.
(Le même soir était créé le concerto pour orgue en fa célèbre sous le titre Le Coucou et le Rossignol.)
Partie I : The Lamentations of the Israelites for the Death of Joseph, tiré de la musique funèbre.
Partie II : Exodus. Haendel avait à l'origine écrit "Partie II d'Exodus", du fait de l' "importation" de la première partie, ce qui fait supposer qu'Exodus était le titre original prévu. Depuis, les différentes éditions ont pris l'habitude de nommer ainsi la deuxième partie.
Partie III : Moses' Song. Chants de louange au Seigneur après avoir échappé à l'armée de Pharaon.
Cette version comportait peu de moments solistes, essentiellement des choeurs.

Version 2, 11 avril 1739.
Afin de complaire au public, même structure, mais coupures de plusieurs choeurs, et ajout de plusieurs airs déjà écrits, trois italiens et un anglais.

Version 3, 1756.
Partie I : Changée. Elle est largement tirée de Solomon et d'autres oeuvres antérieures.
Les airs "étrangers" sont retirés, mais les deux dernières parties demeurent sensiblement proches de ce qu'elles étaient en 1739. (Dans ces nuances doivent se loger pas mal de versions...)

Version 4, 1771 (posthume).
Randall réédite l'oeuvre dans son état de 1756, mais supprime la première partie, puisqu'elle était déjà connue dans Solomon. C'est cet état de la partition qui prévaut jusqu'aux années 70, et même au delà, puisque les "baroqueux", même en revenant à la version de 39, ne restituent pas de première partie. Le premier à le faire (du moins au disque) est Parrott, en 1989 !

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3. Discographie

Pour s'y retrouver, voici les publications discographiques, classées par état de la partition. J'ai fait primer la présence ou pas de première partie sur les détails qui diffèrent dans les deux dernières parties, qui ne rendaient pas le classement possible. Aussi, j'ai tout uniment considéré que ceux qui revendiquaient la version originale de 1739 tout en supprimant le premier tiers de l'oeuvre ne valaient pas mieux que les charcutiers de 1771, avec lesquels il figureront donc.

Au passage, on remarquera la grande absence de chanteurs célèbres, alors qu'il est de coutume, pour des raisons de prestige, de confier le moindre solo (la soprane de la Deuxième de Mahler que personne n'entend, franchement...) à des superstars. Ici, même les chanteurs célèbres ne sont pour la plupart pas des gens immensément renommés, plutôt des spécialistes de l'oratorio anglais ! Et beaucoup de patronymes plutôt anonymes, sans doute issus des choeurs.

=> Première version :

  • 1989 - Andrew PARROTT - Taverner Choir & Players. Argenta, van Evera, Wilson, Rolfe-Johnson, D. Thomas, J. White. (EMI, puis Virgin)
    • Solennité assez bouleversante, des choeurs très tendus, qui sonnent presque Renaissance. Emotionnellement la plus intense de la discographie, à mon avis.
  • 1995 - Stephen CLEOBURY - Choeur de King's College, Brandenburg Consort. Gritton, Crabtree, Chance, Ogden, Bostridge, Varcoe, Hereford. (Decca)
    • Quoique enregistré sur instruments anciens, Cleobury est comme d'habitude cantonné dans une assez rétro, qui se veut ample, mais sonne plutôt tiède et molle. (Ce n'est pas inécoutable, mais je n'aime pas.)
  • 1998 - Morten TOPP - Akademisk Kor & Orkester. Stille, Bruun, Jensen, Hal, Lawaetz, Ditlevsen. (Classico, puis Scandinavian Classics)
    • Sur instruments modernes, mais une interprétation très au-dessus des standards de ce label généralement un peu chiche. Cela reste tout de même un orchestre inexact, mais l'ensemble fonctionne assez bien.
  • 2001 - Hans-Christoph RADEMANN - NDR Chor, Dresdner Barockorchester. Jezovsek, Mields, Markert, Gilchrist, Immler, Bleiker. (NDR 3 Klassik Club)
    • Difficile à se procurer, mais sans doute fort bien, même si les élans méditatifs ne sont peut-être pas le meilleur versant de cet ensemble très coloré.
  • 2006 - Anthony BRAMALL - Choeur de Chambre d'Europe, Orchester der Deutschen Händel-Solisten - Cornelius, Bourvé, Mead, Berchtold, Sander, Kares (Brilliant Classics)
    • Le Choeur de Chambre d'Europe risque de sonner avec trop d'ampleur et de rondeur là-dedans, mais je n'ai pas essayé.
  • 2008 - Holger SPECK - Volcalensemble Rastatt, Les Favorites. Winter, Bourvé, Wey, Hofmeister, Kobow, K. Wolf. (Carus)
    • Version très maîtrisée, avec la largeur de prise de son habituelle chez Carus. A mon goût, l'accentuation y est un peu pesante et démonstrative, mais c'est pinailler.
  • 2008 - Peter DIJSKRA - Choeur de la Radio Bavaroise, Concerto Köln. Joshua, Suzuki, Romberger, Rensburg, Pauly, Hamberger. (BR Klassik)
    • Sur le vif, comme toutes les réalisation de ce label (ici à partir de deux dates). Très belle version, avec un choeur de radio très discipliné, qui sans sonner aussi "pointu" que les vrais baroques, adopte le format attendu. Version très virtuose et aisée.
  • 2008 - Kevin MALLON - Aradia Ensemble. Albino, N. Brown, Modolo, Mahon, E.R. McLeod, Nedecky, Roach, Such, Watson. (Naxos)
    • Autre version d'une intensité remarquable ; le choeur se révèle d'une rondeur et d'une incivité simultanées qui confinent à l'idéal ("vaincre" le Monteverdi Choir sur son propre terrain n'est pas une mince affaire !). Lecture plus lumineuse que celle de Parrott, et un superbe continuo (là où l'orchestre des Taverner est plus organique et homogène).


=> Deuxième version :

  • Du fait du caractère bâtard de celle-ci (beaux choeurs retranchés et airs dépareillés réutilisés), elle n'a jamais été enregistrée - légitimement d'ailleurs.


=> Troisième version :

  • 2012 - Julian WACHNER - Trinity Wall Street Choir & Orchestra (Musica Omnia)
    • Le premier enregistrement à présenter la version de 1756 est aussi très astucieux, puisqu'il propose en troisième CD la première partie de la version du 7 avril 1739, si bien que l'on dispose peu ou prou de toute la musique des deux principales versions - la seconde de 1739 ne contenant en supplément que des airs dépareillés.
    • De surcroît, extraordinaire version, d'une prise de son ultra-réaliste, et d'une grande tension, avec une superbe réalisation technique. Une façon de clore les débats, si l'on veut : toute la musique, et de la meilleure façon possible. Mais la parution étant récente (septembre), je n'ai pas encore fini de l'écouter, donc l'impression demande confirmation.


=> Quatrième version :

  • années 50 - Walter GOEHR - Choeur et Orchestre de la Handel Society. Morison, Kalmis, M. Thomas, Lewis, Lea, Riley. (vinyl : Handel Society, puis Rarities Collection)
  • [plein d'autres versions pachydermiques en vinyl jusque dans les années 70, Boepple, Waldman, Koch, Pantillon, Sargent, Jochum avec Kupper & Töpper et même Abravanel avec Bumbry (!), introuvables et de toute façon pas appétissantes du tout, sauf si les inconditionnels d'Augér, Hamari et Krenn veulent les entendre en allemand sous la direction de Zöbeley, vinyl FSM pour les amateurs...]
  • 1970 - Charles MACKERRAS - Leeds Festival Choir, English Chamber Orchestra. Harper, P. Clark, Esswood, A. Young, Rippon, Keyte. (DG, puis Archiv)
  • 1975 - Simon PRESTON - Choeur de la Cathédrale d'Oxford, English Chamber Orchestra. Gale, L. Watson, Bowman, Partridge, McDonnell, Watt. (Argo en vinyl, Decca en CD)
  • 1978 - John Eliot GARDINER I - Monteverdi Choir & Orchestra. Knibbs, Troth, Green, Priday, Royall, Stafford, Gordon, Clarkson, Elliott, Kendall, Varcoe, C. Stewart. (Erato)
    • Des qualités indéniables (lisibilité extraordinaire des choeurs), mais vraiment un enregistrement pionnier, donc assez figé. Tout semble lu sous un voile un peu gris.
  • 1981 - Wolf-Dieter HAUSCHILD - En allemand, avec largo introductif de la version de 1737. Radio de Leipzig. Nossek, Strate, Lang, Ch. Vogel, S. Lorenz, Stier. (Berlin Classics)
    • Version tout à fait inécoutable aujourd'hui, avec ses immenses plages statiques sans arêtes...
  • 1991 - Heinz HEINIG - Knabenchor Hannover, Capella Agostino Steffani [1]. Bach, Passow, Jacobs, Bleidorn, Sefcik, Schwarz. (Thorofon)
    • Censé être une interprétation musicologique, mais sonne comme une interprétation traditionnelle. Ecoutable, mais pas exaltant, il y a beaucoup mieux. Cela reste néanmoins la meilleure version chantée en allemand.
  • 1993 - John Eliot GARDINER II - Monteverdi Choir, English Baroque Soloists. Holton, Priday, Deam, Stafford, Chance, Collin, J.P. Kenny, Robertson, Salmon, Tindall, Tusa, Clarkson, Purves. (Philips, puis Universal)
    • Rien à voir avec la première, orchestre virtuose, interprétation brillante. Semble-t-il fondée sur la version originale... mais toujours sans première partie !
  • 1996 - Harry CHRISTOPHERS - The Sixteen, The Symphony of Harmony and Invention. Jenkins, Dunkley, Trevor, MacKenzie, Evans, Birchall. (Collin, puis Regis, puis Coro)
    • Attention, la seule version couramment disponible, chez Coro, a été coupée de façon à correspondre à l'édition originale. Conclusion ? Comme rien n'a été réenregistré, non seulement il manque toujours la première partie, mais en plus on a coupé des numéros par rapport à la version de 1771 ! On obtient donc un disque unique, pour ce qu'il convient d'appeler des extraits. Dommage, car il s'agit d'une belle version, assez intense et spirituelle.
  • 2005-2011 ? - Jürgen BUDDAY - Malbronner Kammerchor, Hannoversche Hofkapelle. M. Allan, S. Wegener, Allsopp, Hulett, Balbach, Raschinsky. (K&K Verlagsanstalt)
    • Prise sur le vif. Typiquement une version qui se réclame de la version de 1739, mais qui supprime toute la première partie ! Voilà qui en fait davantage une version de 1771, vu qu'il manque un tiers de l'oeuvre... Comme d'habitude, malgré des instrumentistes (et surtout des choristes) qui n'ont pas le niveau des ensembles baroques émérites qu'on a l'habitude d'entendre au disque, une version très vivante et habitée, globalement très bien jouée. Evidemment, face aux champions de la discographie, ce n'est pas une recommandation prioritaire, mais on peut acheter ce disque sans craindre de ne pas profiter pleinement de l'oeuvre.


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4. Alors, si je veux écouter Israël en Egypte ?

Choisir sa version n'est pas très compliqué. On dispose de beaucoup d'interprétations de très haut niveau : Wachner, Mallon, Parrott, Dijskra, Budday, Christophers, Gardiner II, Speck, plus quelques-unes que je n'ai pas encore découvertes. Gardiner I, Heinig et Topp demeurant d'une honorabilité tout à fait respectable.

Néanmoins, étant donné la très grande beauté de la première partie funèbre, on ne peut vraiment pas s'en dispenser, et ce même si l'on possède la version originale de 1737 pour la reine Caroline : le caractère ainsi donné à l'ensemble y est considérablement plus prégnant, et Haendel n'avait de toute façon jamais conçu son oratorio autrement qu'en trois parties, la coupure de la première étant un choix d'éditeur (pas illogique puisque celle de la version de 1756 empruntait largement à Solomon, oeuvre bien connue).

Et, hormis Gardiner II et Christophers (éhontément mal réédité), les gens sérieux se trouvent de toute façon dans le groupe de "39".

Parmi Parrott, Topp, Speck, Dijskra, Mallon et Wachner : Topp (sur instruments modernes) est clairement en deçà techniquement. Parmi les cinq restants, on ne peut pas faire de mauvais choix.

Maintenant, s'il faut oser un conseil, Wachner pour sa présence, Parrott pour ses choeurs bouleversants, Mallon pour sa pure beauté méritent d'être découverts, et j'aurais quelque peine à les départager. Tout ce que je puis dire est que Mallon est celle que j'ai le plus écoutée.

Ainsi, forts de l'assurance de celui qui goûte les mets en connaissant leur valeur, régalez-vous bien !

Notes

[1] (Ils avaient vingt ans d'avance sur l'actualité, eux !)


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David Le Marrec


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