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Les plus beaux récitatifs - III & IV - Phaëton de LULLY : Epaphus et Libye (II,4 et IV,2-3)


Suite de notre petite balade dans les récitatifs marquants du répertoire.

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1. L'oeuvre :

Extrait de la dixième tragédie en musique (sur treize achevées) de Lully, on y trouve ses plus beaux récitatifs. La seule version de l'oeuvre, le disque Minkowski chez Erato (très recommandable) est actuellement épuisée. Au passage, Libye y est tenue par Véronique Gens (dont c'est l'un des meilleurs emplois, ce qui n'est pas peu dire), et Epaphus incarné par Gérard Théruel, un des plus grands barytons du vingtième siècle, dont on reparlera prochainement.

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2. La situation :

Libye va devoir épouser Phaëton pour des raisons politiques, alors que celui-ci, seulement épris de sa gloire, abandonne sa fiancée Théone et brise le tendre couple Libye / Epaphus.

Ces jeunes amoureux sont parmi les figures les plus touchantes de toute la tragédie : le rôle-titre et haute-contre, habituellement un personnage positif, détruit ici les espoirs de ces personnages secondaires fragiles, innocents et attachants. Plus épais psychologiquement que les amoureux habituels de ce répertoire, aussi.

On rencontre trois fois Epaphus dans l'oeuvre : deux fois pour un duo d'amour désespéré avec Libye (actes II et V, aussi bouleversants l'un que l'autre), et un duo d'affrontement avec Phaëton à l'acte III, qui motive la démesure supplémentaire et la chute de celui-ci.

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3. Ecriture

Le naturel extrême de la déclamation (fondé sur des mesures dont les mètres sont très changeants), sa grande inspiration mélodique, l'ampleur sans grandiloquence du geste musical, le pathétique très attachant des personnages, la beauté des couleurs harmoniques (parmi les plus raffinées de tout Lully), la variété des carrures rythmiques bondissantes, le sens inexorable de la progression dramatique, les sommets contenus dans les duos qui terminent chaque entretien... tout cela témoigne combien Lully a ici livré sa meilleure inspiration, et l'un des moments les plus élevés de toute son oeuvre.

Par la même occasion, ces deux scènes constituent également un sommet de l'histoire du récitatif français.

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La première rencontre :


La seconde :

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Après cela, il ne reste que le duo d'affrontement avec Phaëton au III, une brève imprécation au même acte, et tout le rôle d'Epaphus s'y trouve ! Mais le meilleur se trouve bien dans ces deux extraits donnés ci-dessus.

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4. L'exécution :

Malgré le caractère pleinement électrisant de la version Minkowski, s'agissant tout de même d'un enregistrement commercial, j'avais des scrupules à le proposer sur YouTube, où je publie également cette série (le stockage étant plus commode que sur serveur), et me suis mis à contribution. De toute façon, il est tellement plus amusant de confectionner tout soi-même... les lecteurs de CSS peuvent toujours emprunter le coffret Erato en médiathèque, il faut dans tous les cas l'entendre dans son intégralité.

Précision habituelle à apporter : l'enregistrement que je propose est un document, pas un produit fini qui serait exempt de défaut. Je m'accompagne en même temps que je chante, ce qui n'aide pas à produire une version honnête de la partition.

Exceptionnellement, je ne tiens pas toutes les parties, ici le texte d'Epaphus (chez Minkowski appelé Epaphos, contrairement aux livrets et partitions que j'ai consultés) est sufisamment cohérent et les mélodies de Libye suffisamment belles pour tout se tienne parfaitement avec les seules répliques du personnage masculin.

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5. Le Livret :

ACTE II

Scène 4
Epaphus, Libye

EPAPHUS
Quel malheur !

LIBYE
Dieux ! quelle tristesse !

EPAPHUS
Quel malheur ! quel supplice ! Hélas !

LIBYE
Que vous alarmez ma tendresse !

EPAPHUS
Je vous perds, charmante Princesse,
Quel malheur ! quel supplice ! Hélas !
De perdre un bien si plein d'appas.
C'est en vain que pour moi votre coeur s'intéresse :
Le Roi m'a prononcé l'Arrêt de mon trépas ;
Votre Epoux est choisi, je ne le serai pas ;
Je vous perds, charmante Princesse,
Quel malheur ! quel supplice ! Hélas !
De perdre un bien si plein d'appas.
Se peut-il qu'une loi si dure
Ne vous arrache aucun murmure ?
Un doux espoir m'a-t-il trompé ?
Belle Princesse, est-il possible
Que votre coeur soit insensible
Au coup mortel qui m'a frappé ?

LIBYE
Votre douleur n'a point à craindre
De blesser du devoir les droits trop absolus ;
Votre amour malheureux se plaint sans se contraindre ;
Mais l'amour qui se plaint toujours
N'est pas toujours le plus à plaindre.

EPAPHUS
Divinités dont j'ai reçu le jour,
Voyez mon desespoir, et vengez mon amour.
Contre un Roi si cruel armez votre colère...

LIBYE
Ah ! tout cruel qu'il est, songez qu'il est mon Père :
N'attirez point sur lui le céleste couroux.

EPAPHUS
Vous ne demandez point qui sera votre Epoux ?

LIBYE
Hélas ! pour m'accabler c'est assez de connaître
Que je ne serai pas à qui je voudrais être.

EPAPHUS
Phaëton est choisi.

LIBYE
Trop rigoureuse loi !
Ah ! qu'il m'en coûtera de larmes !

EPAPHUS
Que le bien qu'il m'ôte a de charmes !
Il n'en connaîtra pas le prix si bien que toi.

LIBYE
Funeste choix !

EPAPHUS
Douleur mortelle !

LIBYE
Jour infortuné !

EPAPHUS
Jour affreux !

LIBYE & EPAPHUS
O sort trop malheureux
D'un amour si fidèle !

EPAPHUS
Votre coeur peut-il suivre une loi si cruelle ?

LIBYE
Mon coeur tremble, soupire, & se sent déchirer,
Mais il doit obéïr, en dût il expirer.

EPAPHUS & LIBYE
Faut-il que le devoir barbare
Pour jamais nous sépare ?

EPAPHUS
Je vous perdrai dans un moment :
L'amour, le tendre amour, gémira vainement;
Vous l'abandonnerez.

LIBYE
Que ne puis-je le suivre !

EPAPHUS
Faut-il que ce que j'aime à mon Rival se livre ?

LIBYE
Plaignez-moi de souffrir un si cruel tourment.

EPAPHUS
Vous vivrez pour un autre Amant,
Et sans vous je ne saurais vivre.

LIBYE & EPAPHUS
Que mon sort serait doux
Si je vivais pour vous !

[Epaphus se retire.]

ACTE V

[Climène, transportée de joie, court de tous côtez publier la gloire de son Fils, les Peuples d'Egypte qui tentendent sa voix, s'empressent de la suivre.]

Scène 2
Epaphus, Troupe de Peuples qui suivent Climène

EPAPHUS
Dieu qui vous déclarez mon Père,
Maître des Dieux, c'est en vous que j'espère ;
M'abandonnerez-vous au désespoir fatal
De voir triompher mon Rival ?
On suit les transports de sa Mère ;
On me méprise, on le révère ;
Tout sert à son bonheur, tout irrite mon mal.
Il obtient ce qui m'a su plaire,
Il monte au Ciel, il nous éclaire,
Il me voit accablé d'un tourment sans égal.
Dieu qui vous déclarez mon Père,
Maître des Dieux, c'est en vous que j'espère ;
M'abandonnerez-vous au désespoir fatal
De voir triompher mon Rival ?

Scene 3
Epaphus, Libye

LIBYE
O rigoureux martyre
De n'oser découvrir de mortelles douleurs !
Mon destin paraît beau, tout le monde l'admire,
Cependant, je soupire,
Je pleure mes malheurs ;
Du sévère devoir le tyrannique empire
Me contraint à cacher mes soupirs et mes pleurs.
O rigoureux martyre
De n'oser découvrir de mortelles douleurs !
[apercevant Epaphus]
Dieux ! Epaphus !...

EPAPHUS
Belle Princesse...

LIBYE
N'augmentez pas le désordre où je suis.

EPAPHUS
Vous me fuyez !

LIBYE
Quelle faiblesse !
Je le devrais ; mais je ne puis.
Hélas ! en nous voyant, nous redoublons nos peines.

EPAPHUS
Quand dans mes maux il m'est doux de vous voir !

LIBYE
Je suis à Phaëton par des lois souveraines.

EPAPHUS
Vous n'êtes pas encore en son pouvoir.
Mon Père est Souverain du Ciel et de la Terre,
Espérons au secours qu'il nous peut reserver.
Plus mon Rival s'empresse à s'élever
Plus son orgueil l'approche du Tonnerre.

LIBYE
Je n'ose plus songer qu'à suivre mon devoir,
L'espérance nous est ravie.

EPAPHUS
Ah ! si vous m'ôtez tout espoir,
Vous m'ôterez la vie.
J'ose attendre du sort quelque heureux changement,
L'Amour doit espérer jusqu'au dernier moment.

LIBYE
Notre infortune est certaine,
Vous espérez vainement.

EPAPHUS
L'espérance la plus vaine
Flatte un malheureux Amant.

LIBYE & EPAPHUS
Hélas ! une chaîne si belle
Devait être éternelle !
Hélas ! de si tendres amours
Devaient durer toujours !

Scène 4
Mérops, Climène, les deux Rois tributaires de Mérops,
Troupes de Divers Peuples: Troupe de Pasteurs Egyptiens, & de Bergeres Egyptiennes

[Merops & Climene invitent leur Suite à se réjouir du Heros qui doit être un jour Roi d'Egypte. Les Pasteurs Egyptiens et les Bergeres Egyptiennes dansent, & les autres Peuples chantent.]

CLIMENE & MEROPS
Que l'on chante, que tout réponde,
C'est un Soleil nouveau
Qui donne la lumière au Monde ;
C'est un Soleil nouveau
Qui donne un jour si beau.

LE CHOEUR
Que l'on chante, que tout réponde,
C'est un Soleil nouveau
Qui donne la lumiere au Monde ;
C'est un Soleil nouveau
Qui donne un jour si beau.


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Commentaires

1. Le jeudi 28 juillet 2011 à , par Jérémie

Ah ! CSS redevient fréquentable :-)

C'est curieux, la première fois que j'avais écouté Phaëton, cette version de Minkowski, ça ne m'avait pas plu, et malgré quelques écoutes répétées je n'ai jamais accroché. Mais c'est vrai que ça m'est aussi arrivé avec Atys, donc ta mise en avant de ces récitatifs m'inspire à retenter mon approche !!

2. Le jeudi 28 juillet 2011 à , par DavidLeMarrec

Il est exact que je t'ai mal habitué, voilà un an que je parle la moitié du temps de baroqueries françaises interlopes...

Mais pour des raisons de représentation de la diversité, je me dois de parler aussi de choses ennuyeuses de musique. :)

Je m'aperçois qu'effectivement je n'ai pas causé baroque depuis quelques semaines, je croyais que c'était plus récent que ça.

Phaëton est une oeuvre assez particulière (son acte I avec son oracle bizarrement placé, son acte IV tout en divertissements et apparat), et la version Minkowski a quelque chose d'un peu raide et tranchant (finalement son continuo fonctionne mieux dans Haendel, où il paraît riche et souple, que dans Lully, où il semble un peu sobre et sévère). Mais plus intrinsèquement, les actes II,III et V contiennent parmi les plus belles pages musicales de Lully. Tout ce qui tourne autour d'Epaphus, en fait.

Et puis la fin, assez spectaculaire, là au moins on ne passe pas un acte entier pour la fête de mariage !

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