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Corneille / Charpentier : Stances de Rodrigue

1. La légende Charpentier

Marc-Antoine Charpentier n'a jamais occupé la place de rival malheureux de Lully que la légende lui prête souvent.

Certes, comparativement à son génie, il a été maintenu dans une ombre relative, et la place centrale de Lully dans la distribution politique de l'organisation musicale laissait peu de latitude à l'épanouissement au sommet de la pyramide des genres. [1]
Cependant, il n'a jamais eu l'occasion de s'affronter en quoi que ce soit à Lully, qui le connaissait sans doute à peine, et n'avait nul lieu de se sentir jaloux ou menacé.

Dans le grand genre de la tragédie en musique, Charpentier n'a laissé qu'une Médée qui reste un jalon majeur de l'histoire de la musique du XVIIe siècle.

Il est également l'auteur d'autres musiques dramatiques, notamment sur les oeuvres de Pierre (Andromède) et Thomas Corneille (Cicé, L'Inconnu, La Pierre Philosophale, Le Triomphe des dames), mais jamais d'autre tragédie lyrique : il s'agit soit de tragédies parlées comportant des sections musicales (Andromède et Circé appartiennent au type des « pièces à machines »), soit de divertissements musicaux qui n'ont pas le statut du grand genre tragique lyrique.

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2. Le choix des Stances

Dans cette oeuvre vocale assez riche et très diversifiée, Charpentier nous laisse en particulier une très précieuse mise en musique des Stances de Rodrigue dans le Cid, isolée de son contexte.

Il est vrai que si la rondeur régulière et un peu indolente de l'alexandrin se prête peu à la mise en musique, ces stances [2], avec des vers de mètres différents, se prête très précisément à la mise en musique - la variété des mètres est l'une des caractéristiques des tragédies destinées à la mise en musique, pour permettre en quelque sorte de varier les carrures et rendre le discours toujours mobile.

Le texte que Charpentier exalte ici n'est pas à proprement parler une pièce de théâtre (contrairement à la musique de scène pour la reprise d'Andromède). C'est à partir de la réédition dans le Mercure de France'', en 1681, de ce qui est devenu une oeuvre emblématique, qu'il habille les trois premières strophes de ces Stances - celles où se sentent le plus nettement la douleur amoureuse et l'hésitation, les deux dernières apportant la résolution.

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3. Texte et musique
Paul Agnew chante accompagné par les Arts Florissants dirigés par William Christie.


DON DIEGUE
Et ce fer que mon bras ne peut plus soutenir,
Je le remets au tien pour venger et punir.
Va contre un arrogant éprouver ton courage :
Ce n’est que dans le sang qu’on lave un tel outrage ;
Meurs, ou tue. Au surplus, pour ne te point flatter,
Je te donne à combattre un homme à redouter ;
Je l’ai vu, tout couvert de sang et de poussière,
Porter partout l’effroi dans une armée entière.
J’ai vu par sa valeur cent escadrons rompus ;
Et pour t’en dire encor quelque chose de plus,
Plus que brave soldat, plus que grand capitaine,
C’est…

DON RODRIGUE
. . . . . . . De grâce, achevez.

DON DIEGUE
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le père de Chimène.

DON RODRIGUE
Le...

DON DIEGUE
. . . . . . Ne réplique point, je connais ton amour,
Mais qui peut vivre infâme est indigne du jour ;
Plus l’offenseur est cher, et plus grande est l’offense.
Enfin tu sais l’affront, et tu tiens la vengeance :
Je ne te dis plus rien. Venge-moi, venge-toi ;
Montre-toi digne fils d’un père tel que moi.
Accablé des malheurs où le destin me range,
Je vais les déplorer. Va, cours, vole, et nous venge.

Scène VI - Don Rodrigue

DON RODRIGUE
Percé jusques au fond du cœur
D’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,
Misérable vengeur d’une juste querelle,
Et malheureux objet d’une injuste rigueur,
Je demeure immobile, et mon âme abattue [3] 5
Cède au coup qui me tue.
Si près de voir mon feu récompensé,
O Dieu ! l’étrange peine !
En cet affront mon père est l’offensé,
Et l’offenseur le père de Chimène ! 10

Que je sens de rudes combats !
Contre mon propre honneur mon amour s’intéresse :
Il faut venger un père, et perdre une maîtresse ;
L’un m’anime le cœur, l’autre retient mon bras.
Réduit au triste choix, ou de trahir ma flamme, 15
Ou de vivre en infâme,
Des deux côtés mon mal est infini.
O Dieu ! l’étrange peine !
Faut-il laisser un affront impuni ?
Faut-il punir le père de Chimène ? 20

Père, maîtresse, honneur, amour,
Noble et dure contrainte, aimable tyrannie,
Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie :
L’un me rend malheureux, l’autre indigne du jour.
Cher et cruel espoir d’une âme généreuse, 25
Mais ensemble amoureuse,
Digne ennemi de mon plus grand bonheur,
Fer, qui causes ma peine,
M’es-tu donné pour venger mon honneur ?
M’es-tu donné pour perdre ma Chimène ? 30

Il vaut mieux courir au trépas ;
Je dois à ma maîtresse aussi bien qu’à mon père :
J’attire en me vengeant sa haine et sa colère,
J’attire ses mépris en ne me vengeant pas.
A mon plus doux espoir l’un me rend infidèle, 35
Et l’autre indigne d’elle ;
Mon mal augmente à le vouloir guérir,
Tout redouble ma peine :
Allons, mon âme, et puisqu’il faut mourir,
Mourons du moins sans offenser Chimène. 40

Mourir sans tirer ma raison !
Rechercher un trépas si mortel à ma gloire !
Endurer que l’Espagne impute à ma mémoire
D’avoir mal soutenu l’honneur de ma maison !
Respecter un amour dont mon âme égarée 45
Voit la perte assurée !
N’écoutons plus ce penser suborneur
Qui ne sert qu’à ma peine :
Allons, mon bras, sauvons du moins l’honneur,
Puisqu’après tout il faut perdre Chimène. 50

Oui, mon esprit s’était déçu :
Je dois tout à mon père avant qu’à ma maîtresse ;
Que je meure au combat, ou meure de tristesse,
Je rendrai mon sang pur, comme je l’ai reçu.
Je m’accuse déjà de trop de négligence. 55
Courons à la vengeance,
Et, tout honteux d’avoir tant balancé,
Ne soyons plus en peine,
Puisqu’aujourd’hui mon père est offensé,
Si l’offenseur est père de Chimène ! 60

[Fin de l'acte I.]

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4. Structure

Chaque stance est traitée individuellement, selon un modèle d'air de tragédie ou un mouvement de cantate, mais de façon très continue et libre. La voix est seulement soutenue par le continuo, y compris dans la partie la plus proche de l'air, de façon à ne jamais concurrencer le texte.

La première (sans doute la plus belle) s'organise comme un récitatif, très mobile et expressif, fortement calqué sur le mouvement expressif du texte, parcouru de contradictions, de silences. Seul la seconde moitié du dernier quatrain est répétée, selon une habitude propre aux airs de la tragédie lyrique.

De façon très intégrée, à la française, la deuxième stance tient lieu d'air. Les répétitions de mots sont plus nombreuses, les lignes avant tout musicales - bien que très respectueuses du texte, imposant des accentuations qui ne sont pas dans le vers initial. Surtout, la tessiture devient beaucoup plus aiguë, une marque alors conventionnelle de l'héroïsme et du caractère exceptionnel, presque surnaturel des héros. La tension s'en accroît, ne serait-ce que par l'effet physique sur l'auditeur de la constriction des cordes vocales - cette tessiture-là n'est pas naturelle, y compris pour un ténor aigu.

La troisième revient à une forme moins mélodique, à nouveau entrecoupée d'hésitations, mais toujours haut placée, parcourue d'élans désespérés vers l'aigu. Elle retournant progressivement vers des hauteurs plus proches de la voix parlée, jusqu'à l'extinction de la délibération - sans réponse.

L'ensemble constitue un bijou à la fois sur le plan prosodique - extrêmement respectueux du texte, mais apportant de nouvelles informations - et sur le plan formel, une intégration parfaite d'un propos musical à un propos théâtral, avec des pointes qui favorisent tour à tour musique et théâtre, progressant vers l'une, régressant vers l'autre.

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5. Interprétations

Lire la suite.

Notes

[1] De ce point de vue, la musique répondait à une logique similaire à l'art pictural.

[2] Le terme a plusieurs sens, et peut aussi bien désigner un ensemble de vers « fermé » qu'un texte destiné à être chanté - ici, les rimes croisées interdisent la linéarité des rimes suivies propres au théâtre, suspendent en quelque sorte le cours du drame dans un univers plus poétique. Faute de temps, on n'a pas vérifié si le Cid disposait, dès 1636, de parties musicales, mais quelque savant lecteur nous renseignera à coup sûr sur ce point. En tout état de cause, il ne s'agissait pas de Marc-Antoine Charpentier (qui n'avait alors même pas vu la lumière du jour).

[3] La version discographique observe une autre leçon pour cet hémistiche : et ma force abattue.

La version enregistrée par Henri Ledroit n'ayant à notre connaissance jamais été rééditée sur CD, le 'choix' est unique.

Chez feue Erato mais toujours disponible, un des très beaux disques Charpentier, de loin dominé par l'impact des Stances du Cid.

Soutenu par le continuo au clavecin toujours volubile des Arts Florissants, Paul Agnew nous fait bénéficier d'un français parfait. Il manque bien une liaison qu'on ne lui a étrangement pas réclamée pour éviter l'hiatus fatal (v.19, Faut-il laisser un affront impuni), mais le naturel de ce français, certes très actuel, est tel qu'on n'en est pas non plus importuné.
Très subtil, on peut peut-être trouver ce Rodrigue un peu précieux, mais c'est aussi l'esthétique de la tragédie lyrique, pour laquelle le héros est toujours d'abord un amoureux, et pour laquelle l'héroïsme se manifeste plus dans le surnaturel vocal (donc dans son essence) que dans les hauts faits représentés.

On peut se prendre à rêver d'une lecture habituée d'une plus mâle vigueur (Cyril Auvity, au hasard), mais il faut immédiatement préciser que Paul Agnew ne produit pas du tout, en réalité, les sons un peu minces et poussés que l'on entend au disque. La voix est au contraire très bien projetée et toujours parfaitement ronde, ce qui détruit totalement l'image du maniérisme néfaste à la substance vocale que l'on peut se faire au disque. Et le chanteur est bien loin de l'épuisement qui annonce la retraite, comme on peut le lire ici ou là. Les raideurs et effets qui se montrent parfois envahissants au disque sont en réalité de petites violences qui évitent, en salle, que la voix ne paraisse uniformément confortable.
Le mystère de la phonogénie a encore frappé.

Bref, à l'écoute prolongée, la qualité et la précision de sa lecture triomphent des préférences qu'on peut rêver, qui pour Crook, qui pour Auvity, et à l'écoute en salle [1] les préventions se révèlent infondées.

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Régal en écoute légale et illimitée grâce au concours technique (et juridique...) de Deezer.com.

  • Une autre lecture musicale de Rodrigue & Chimène, dans un tout autre contexte poétique.


Notes

[1] Nous en avons fait la double expérience tout récemment, pour Armide à Paris et pour le Tour d'Ecrou à Bordeaux. Formidable dans les deux cas - et très différent de ses récentes prestations radiodiffusées dans ses autres héros tragiques lyriques et ses autres Quint, en beaucoup mieux...


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Commentaires

1. Le jeudi 11 décembre 2008 à , par lou :: site

Très subtil, on peut peut-être trouver ce Rodrigue un peu précieux

ce Rodrigue m'a toujours paru un peu sucré, celui de Corneille.
Autrement, d'après l'extrait, belle pièce musicale inconnue et belle voix.
Je serais curieux d'entendre l'interprétation de Cyril Auvity (haute-contre, non ?)... un lien ?

2. Le jeudi 11 décembre 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

Tu préfères celui de Schiller ? :-)

Auvity ne l'a jamais enregistré, et je doute même qu'il l'ait chanté. C'est juste qu'il dispose d'une vaillance douce assez merveilleuse dans ce type de répertoire.

3. Le jeudi 11 décembre 2008 à , par lou :: site

Je ne connais pas Schiller. Tu veux parler du Rodrigue de Don Carlos ?
Moi, c'est l'Infante que je préfère, je l'ai déjà écrit, mais elle est bien jeune chez Schiller, est-ce qu'elle a même une réplique ?

4. Le mardi 16 décembre 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

Oui, je badinais à propos de ce Rodrigue-là. L'Infante a en effet un crédit extraordinaire chez les esthètes - mais je ne saisis pas bien le parallèle avec Schiller, l'Infante du Cid était au contraire bien décrépite sous Philippe II ?

5. Le mardi 16 décembre 2008 à , par lou :: site

Si l'Infante avait présenté le 20 heures de l'époque, tu ne tiendrais pas ce compte mesquin d'une infime différence d'âge...
Je parlais, bien entendu de son rôle, celui de l'Infante, chez Corneille et... chez les esthètes ;)

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