Carnets sur sol

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dimanche 31 janvier 2016

Choses vues et choses à voir – Derniers concerts et concerts de février


Il en est un assez grand nombre dont je n'ai pas touché mot, voilà donc quelques rapides mentions. Deux concerts de décembre, puis quelques autres récents.



Arrangement pour orgue de Pelléas de Fauré (Louis Robillard), Pièces de fantaisie de Vierne, Salve Regina pour violon et orgue de Naji Hakim par Kumi Choi (CNSM, 17 décembre).

L'arrangement de cette aimable musique de scène pour orgue lui offre un caractère d'onirisme impalpable absolument remarquable. Si la pièce de Hakim est très jolie, les Pièces de fantaisie de Vierne, des standards finalement peu joués, explorent nombre de beaux matériaux.

L'intérêt était aussi d'entendre le petit orgue Rieger du CNSM – même facteur que celui de la Philharmonie. Les timbres sont un peu froids, surtout dans cette acoustique peu réverbérée, mais la simplicité pudique (difficile d'y registrer grassement, j'ai l'impression) et surtout la douceur extraordinaire des jeux de fonds font entendre des qualités similaires à celui de la Philharmonie (qui a bien sûr un plus grand potentiel dans le domain spectaculaire, un peu moins de métal aussi, possiblement du fait de l'éloignement du spectateur).

Belle expérience. [Et un grand salut aux Relations avec le public du CNSM, qui en l'absence de programme de salle sont allés chercher le détail de chaque pièce spécifiquement pour moi !]



Musique sacrée de Mendelssohn par l'Orchestre de Paris et Thomas Hengelbrock (Philharmonie, 17 décembre).

Pas ressenti le besoin d'en parler : beau concert, mais relative déception, dans la mesure où Hengelbrock n'a pas fait sortir l'orchestre d'une tradition un peu placide et épaisse (le Magnificat de Bach qui ouvrait la soirée, quoique joué avec beaucoup de soin, était tellement carré…), jusque dans Mendelssohn qui sonnait assez opaque, un peu comme du Schumann pas très bien apprêté.
Le Chœur de l'Orchestre de Paris n'était pas non plus dans son meilleur jour (ou sont-ce les chanteurs qui ont changé ?), de moins belles voix qu'il y a deux ou trois ans, et des phrasés moins étudiés, on sentait davantage le chœur de (très très bons) amateurs, alors que d'habitude la principale différence avec les chœurs professionnels réside dans les timbres, plus ouverts (ce qui constitue en réalité un avantage par rapport aux chœurs faits de grosses voix de solistes taillés pour Verdi).

Beau concert, mais où l'on n'entendait absolument pas la spécificité cinglante de Hengelbrock (pourtant un spécialiste assez hardi du baroque et des relectures – allant jusqu'à du Parsifal sans vibrato !), et où l'orchestre semblait un peu loin d'une affinité profonde avec cette musique. On espère que leur collaboration plus régulière dans les prochaines années permettra d'obtenir des résultats plus typés.




Quatuors avec piano de Joseph Marx (CNSM, 14 janvier).

Conférence-concert avec des étudiants du CNSM. La possibilité d'entendre des pièces excessivement rares, d'un postromantisme sophistiqué – pas du tout décadent à la façon de l'incroyable Herbstsymphonie, mais assez marquées par l'exigence structurelle et contrapuntique de Reger, et même par les couleurs harmoniques françaises (on entend tout de bon dans la Rhapsodie le thème de Green…), avec pour résultat une écriture très savante, et cependant tendue et colorée. De belles entrées étagées, des fugatos riches et plutôt accessibles. Je suis personnellement très sensible à la couleur obtenue par la sollicitation du violon essentiellement dans le grave de sa tessiture (et par le rôle très important, loin du remplissage traditionnel, de l'alto).

J'ai été surpris qu'alors que le concert était soutenu par le département d'histoire de la musique du Conservatoire, la présentation puisse se limiter à une exposition biographique (à quoi bon, avant la moindre note de musique ?) et à quelques procédés saupoudrés (quatre mesures aboutissant à une enharmonie, sans expliquer au profane ce que c'est, sans expliquer à l'initié en quoi elles sont intéressantes ici), mais à vrai dire, c'est la grâce de pouvoir entendre cette Ballade (généreusement développée à la façon d'un premier mouvement et avec fugato final à la façon d'un dernier) et cette Rhapsodie (mouvement lent), jouées avec chaleur par de jeunes musiciens qui, n'ayant commencé les répétitions que trois jours auparavant, se montraient d'une sûreté et d'une intelligence avec le style, et emportaient l'adhésion.



Scherzos fantastiques de Suk et Stravinski, Sixième Symphonie et Premier Concerto pour violoncelle de Martinů par Johannes Moser, Orchestre Philharmonique de Radio-France, Jakub Hrůša (Maison de la Radio, 15 janvier).

Programme passionnant et très varié, passant par le versant le plus romantique et généreusement de Suk (pour les autres aspect voir cette notule), le Stravinski le plus debussyste (quasiment du spectralisme avant la lettre), le modernisme jazzisant du Premier Concerto (avec un mouvement lent extatique qui évoque davantage l'esprit d'un Dvořák modernisé), le patchwork très dense de la Sixième Symphonie – que je trouvais justement un peu tape-à-l'œil, et qui mérite vraiment d'être goûtée en concert, détail après détail.
Deux œuvres de Martinů que je n'estimais pas particulièrement (contrairement aux quatre premières symphonies, pas exemple), et qui se révèlent véritablement captivantes dansle cadre propice de ce concert.

Tout cela avec les caractéristiques de Hrůša : pas très nerveux, mais toujours habité et trouvant plein de belles couleurs poétiques (mouvements rapides inclus). Par ailleurs, Johannes Moser m'a ébloui : bien que complètement de dos, le son parvenait sans effort, parfaitement timbré (pas du tout ce côté élimé et râpeux fréquent dans le violoncelle concertant, sans être du gros son pour autant)… le tout culminant dans une sarabande de Bach (Première Suite), murmurée mais timbrée comme à pleine puissance, osant même les diminutions dans les reprises. Il pourrait paraître un excellent violoncelliste parmi d'autres, mais dans la salle, on s'aperçoit vraiment qu'il s'agit d'un interprète particulièrement exceptionnel.

Les deux ont d'ailleurs commis un superbe disque Dvořák-Lalo (chez PentaTone) : le Dvořák, pas le plus incisif de la discographie, danse et rêve comme peu d'autres ; Moser, capté de près, paraît plus métallique qu'il ne sonne en réalité, mais y demeure est remarquable, simultanément délicat et vaillant. Une des plus belles références que j'aie trouvées pour ce concerto (je reste, autrement, fidèle à Rose-Rodziński et ai été enchanté par la découverte de Weilerstein-Bělohlávek, Veis-Pešek et Brunello-Pappano).

Salle même pas à moitié remplie, c'est peu dire que l'audace ne paie pas.



Symphonie n°103 de Haydn, n°5 de Schubert, Concerto pour piano n°23 de Mozart par Momo Kodama, le Philharmonique de Radio-France, Roger Norrington (16 janvier 2015).

Tout le monde a le droit à un sucre d'orge de temps à autre, il n'y a pas d'âge pour ça.

Encore une lecture exceptionnellement ludique de Haydn par Norrington ; après Norrington et Fey, qui a le mérite de faire l'intégrale, je trouve vraiment difficile d'écouter du Haydn scolaire, régulier, sérieux, tel qu'il est majoritairement donné – le peu de fois où on le donne encore, les ensembles « musicologiques » ne s'étant pas trop emparés de sa musique dans le même temps où les orchestres traditionnels semblent leur avoir cédé le terrain pour les symphonies de l'âge classique.
Chez Norrington (ou Fey), le moindre élément d'accompagnement prend sens, devient un battement autonome, et ce n'est pas qu'une fantaisie, on le voit bien muter dans la partition, rejoindre les indications explicites – et tout paraît aller de soi. [question un peu plus développée dans cette précédente notule]

Étrangement, la soliste pour le Mozart était, elle, très traditionnelle (jolie main droite qui égrène avec de belles rondeurs les thèmes). Le Schubert m'a moins convaincu à vrai dire (il n'y a pas vraiment de parties intermédiaires à exalter, dans les symphonies, quasiment tout tient dans la mélodie et quelques jolies harmonies), mais le concert étant pour moi le lieu soit de l'immédiateté du verbe, soit de l'appréhension de machines complexe, les œuvres instrumentales essentiellement mélodiques, quand bien même je les adore comme cette symphonie, cessent assez vite de m'intéresser. Entendre ce thème lui-même répétitif subir une reprise, puis des réexepositions avec reprise, et des développements essentiellement modulés (très peu modifiés mélodiquement), éventuellement sujets eux-mêmes à des répétitions partielles, c'est peut-être exaltant quand on n'a pas le disque et qu'on se gorge du génie mélodique de Schubert, mais sinon, on finit par sentir le temps passer, d'autant que Norrington n'exalte pas du tout l'élan dramatique sous-jacent.

Autant la décontraction de Norrington sur les applaudissements d'une salle comble, donc peuplée de façon plus variée qu'un concert de spécialistes, m'est particulièrement sympathique (le compositeur prévoit des pauses, ce n'est pas comme si on interrompait la musique – applaudir sur la résonance me dérange bien davantage – sur instruments anciens ou en quatuor, on se réaccorde même entre les mouvements…), autant sa façon d'inciter le public à applaudir après chaque mouvement, même lorsqu'il n'y est pas particulièrement enclin (après un beau mouvement lent suspendu, par exemple dans le 23e de Mozart), finit par relever de l'histrionisme inutile.



Prélude à l'après-midi d'un faune, Premier Concerto pour violon de Prokofiev (Julian Rachlin), Cinquième Symphonie de Tchaïkovski, par l'Orchestre National de France et Daniele Gatti (Maison de la Radio, 20 janvier).

Fort d'une expérience exceptionnelle avec l'ONF dans un Tchaïkovski moins facile à réussir, je me préparais à de belles réjouissances, un peu déçu en comparaison. Ça fonctionne toujours magnifiquement, bien sûr, et l'orchestre est toujours très beau, mais Gatti exaltait plus les césures que les transitions, alors que la force de l'œuvre réside, à mon sens, justement dans son renouvellement permanent de poussées implacables. Comme le reste m'intéressait moins (le Prélude était de toute façon un rien indolent, sans évoquer la lassitude estivale pour autant), et que Rachlin, parfait mais assez peu puissant, ne m'a pas mené à réviser tellement à la hausse le Prokofiev concertant (si ce n'est que ça fonctionne superbement en concert, sans me toucher réellement pour autant), j'attendais sans doute un peu trop – on pouvait prédire que ce serait bon, mais qui peut prédire l'exceptionnel, auquel Paris nous habitue un peu trop ?

Très bel aria de la Troisième Suite pour orchestre de Bach en avant-concert comme hommage à Kurt Masur, murmuré avec beaucoup de présence, je ne croyais pas qu'un orchestre qui ne joue presque jamais rien avant Beethoven (et surtout des œuvres postérieures à 1850) pouvait interpréter avec autant de délicatesse une œuvre baroque.

Je rougis d'être blasé, et je bats ma coulpe en renonçant à pas moins de trois concerts aujourd'hui même, où cette notule est rédigée (hier, donc).



Concert tout Dutilleux : Deuxième Symphonie, Métaboles, Les Citations, Préludes pour piano (Maroussia Gentet) avec le Philharmonique de Radio-France et Kwamé Ryan (Maison de la Radio, 21 janvier).

Je reste toujours aussi extérieur aux Citations (qui me paraissent assez moches, absurdes et vaines), en revanche les Métaboles, qui me semblaient un peu superficielles au disque, on un impact particulier au concert, avec un effet vraiment roboratif.

Après un programme aussi riche, la Deuxième Symphonie, que j'aime beaucoup, arrive un peu tard ; je m'aperçois que j'aime surtout son premier mouvement, qui m'évoque par bien des aspects (déhanchement, thématique…) les extrémités de la Première de Walton.

Pour avoir souvent entendu Kwamé Ryan du temps de sa direction de l'ONBA, quelle belle surprise d'entendre une direction aussi engagée, fouettée sans foucades, dont le tranchant hausse véritablement l'intérêt de ces œuvres – avec l'ONBA, je le trouvais, quoique valable, trop gentil pour faire réellement avancer l'orchestre. Mais l'on peut être gentil et talentueux, manifestement. J'aime à penser que c'est bon signe pour moi.



Suite Les Biches de Poulenc, Nocturnes de Debussy, Pulcinella de Stravinski, Les sept beautés de Garayev, Suite Le Parfum de Thilloy. Orchestre Lamoureux, Antoine Marguier (TCE, 24 janvier).

Programme très original et attirant, mais les surprises n'ont pas été à la hauteur des attentes. Les Biches sont une valeur sûre de la réjouissance primesautière, et les Nocturnes demeurent fascinants (même si, au concert, à l'exception de Fêtes, je suis surtout frappé par l'impression d'immobilité, d'exploration spectralisante). Je n'ai jamais été particulièrement inconditionnel de Pulcinella, donc je ne peux guère me prononcer (mais c'est toujours une musique agréable).

En revanche, les deux raretés n'avaient vraiment rien d'essentiel. Les sept beautés (en quatre mouvements…) déploient un climat oriental un peu convenu, bien réalisé, dans une musique sans grand mystère mais entraînante. Pour un début de concert du dimanche, c'est très bien. La programmation du Parfum de Thilloy demeure en revanche une énigme : je n'ai que rarement entendu une musique aussi indigente, ressassant ce qui n'est même pas un thème sur un aplat banal de cordes monochromes, et utilisant pendant la moitié de l'œuvre un coup de grosse caisse sur chaque temps… J'ai entendu quantité d'œuvres écrites sur logiciel MIDI par des amateurs qui n'avaient pas étudié, percluses de maladresses, qui valaient mieux que ça. Je ne suis même pas sûr que, hors Glass, que j'aurais volontiers souffert à la place, j'aie jamais écrit ce genre de chose ici, mais c'est vraiment mauvais (ou plus exactement sans contenu, nul serait presque plus approprié).

L'Orchestre Lamoureux n'était pas en grande forme… Je les avais pourtant beaucoup admirés dans leur superbe Pénélope de Fauré, mais ici, indépendamment des qualités individuelles (cor solo pas extraordinaire, contrebasse solo très limitée), réelles par ailleurs, il est difficilement concevable qu'un orchestre professionnel puisse à ce point multiplier les décalages dès que le tempo est rapide. Et par décalage, je ne parle pas d'une petite dissociation de pupitres, mais vraiment des violons qui ne jouent pas les même notes en même temps, parce qu'ils ne tiennent pas la vitesse !  Considérant le niveau individuel, cela sent un peu le manque de travail individuel ou de préparation collective, et c'est un peu dommage considérant le programme original, qui s'écoute au demeurant très bien, mais qui aurait gagné à plus de soin.

Pourtant, j'aime lorsqu'on sent la tension de musiciens qui se confrontent à des difficultés, souvent plus intéressante que l'assurance des très grands orchestres, mais ce n'était pas l'enjeu de l'instant qu'on entendait ici, plutôt l'absence d'enjeu des jours précédents, hélas.



Hommage à Boulez (Philharmonie, 26 janvier).

Très belle réussite, voir la notule correspondante.



Cinquième Symphonie de Bruckner. Orchestre de Paris, Paavo Järvi (Philharmonie, 28 janvier).

Le concert débutait par le 24e concerto pour piano de Mozart : difficile d'entrer dans ce type de musique quand on attend du Bruckner…  Néanmoins, très bel accompagnement engagé mais délicat, et surpris de trouver Lars Vogt touchant : sa froideur habituelle se fond parfaitement dans le classicisme, faisant du piano une composante de l'orchestre, ne cherchant pas à exalter les thèmes… son timbre de diamant glisse sur la masse des accompagnateurs, sans faire chanter, purement minéral, presque abstrait, laissant tranquillement Mozart parler tout seul. Très convaincant.

Comme le promettait le disque avec la Radio de Francfort (plus ou moins ce qu'on a fait de mieux dans cette symphonie), le Bruckner de Järvi était tétanisant. Un sens du détail extraordinaire, une tension jamais relâchée, et pourtant un respect impressionnant des ruptures et des silences, laissant la résonance s'évanouir dans la réverbération généreuse de la Philharmonie. Une lecture rapide, mais pas du tout cursive, très dense, lumineuse mais d'une intensité quasiment suffocante.
Par rapport au disque, les attaques sont un peu moins précises (la discipline d'orchestre n'est pas tout à fait équivalente), mais l'adaptation à la salle est totale (alors que la prise de son hors sol de RCA n'est pas fabuleuse), en particulier dans la gestion de ces ruptures qui n'étaient pas du tout aussi sensibles en studio. Moins parfait mais plus incarné, d'une certaine façon. De toute façon, on peut faire différemment (plus lyrique ou monumental, plus précipité ou méchant), mais difficilement mieux que ça. Le premier mouvement-monde, le mouvement lent, le scherzo-ländler (qui évoque, joué ainsi, l'ironie de Mahler), la fugue et le choral finals, tout pourrait servir d'exemple dans les écoles de direction – et en particulier un sens de la transition à peu près sans égal chez les chefs en exercice, jusque dans les silences (qui semblent ne pas freiner la progression.



L'Âge d'or espagnol : chansons de la Renaissance et du baroque pour soprano et vihuela ou guitare. Bárbara Kusa, Eduardo Egüez (Billettes, 27 janvier).

Programme très original, vraiment difficile à entendre sous nos contrées (à l'exception de Santiago de Murcia, à l'occasion de ses petits Marizapalos). Progression chronologique :
– avec vihuela (là aussi, on en voit peu souvent en concert en France) pour la partie renaissante ; Juan del Encina, Luys de Narváez, Juan Vásquez, Lluís del Milà, Diego Pisador, Alfonso Mudarra, Estevan Daça ;
– avec guitare (baroque) pour la partie baroque (Torréjon y Velazco, Manuel de Egüés, José Martínez de Arce, Santiago de Murcia, Juan Manuel de la Puente et deux chansons anonymes).

Mentions particulières pour Luis de Milán (Toda mi vida bos amé), Esteban Daza (Ay fortuna cruel), Torréjon y Velazco (Luceros volad, corred) et l'anonyme Que alegre se viste el ayre, si vous désirez aller tester différents styles présents.

Bárbara Kusa est un véritable soprano, qui révèle sa gloire vocale dans les dernières pièces baroques, un peu plus aiguës, et qui chante le reste du programme, vraiment bas de tessiture, dans une émission très intime et adaptée, un peu voilée, un peu soufflée, non dénuée de quelques raucités typiquement ibériques – vraiment au confin des univers, et si l'on sent la technique d'opéra (tendance à couvrir légèrement les voyelles, émission pas ouverte comme dans la musique traditionnelle, un peu moins intelligible aussi), on n'est vraiment plus du tout dans le registre des techniques utilisées pour chanter sur scène. Nous sommes dans la chanson raffinée et intime, qu'elle nous susurre, assise, sans ostentation.

Très beau parcours, très belle expérience, par des spécialistes capables de mettre en valeur des lignes de force dans ce répertoire qui reste très confidentiel – au disque aussi.

(Étrange de chanter uniquement des chansons du XXe siècle en bis – Todo cambia et Alfonsina y el Mar,  la seconde même pas préparée –, une demande de l'organisateur nous ont-ils dit. C'est très sympa, et ce n'est pas tous les jours qu'on les entend avec guitare baroque et diminutions au continuo, mais il aurait été possible aussi d'alterner avec des piécettes piquantes de l'époque, il n'en manque pas, ou bien, vu leur français impeccable, un petit air de cour.)



Actes manqués.

Évidemment, non seulement il ne s'agit que de mon choix, lié à ce que j'aime le plus entendre en concert, mais il y a aussi eu quantité de choses qui avaient l'air bien chouettes et que je n'ai pu voir pour diverses raisons (et notamment la présence d'activités plus intéressanes que le concert, permettez) :
Père de Strindberg (Richelieu) ;
La Maison de Bernarda Alba (Richelieu) ;
– Quintette à cordes de Zemlinsky (Garnier), la plus belle œuvre de tous les temps pour cette formation, rien de moins, deux mouvements achevés et parmi les plus intenses que la décadence ait jamais produits ;
– Suite d'Aladdin de Nielsen tirée de la musique de scène pour Oehlenschläger (il n'existe aucune traduction française de la pièce, mais ça se trouve en anglais dans les bibliothèques ou chez les bouquinistes suffisamment achalandés), à la Philharmonie.

Et d'autres.




Bons plans.

Jusqu'à aujourd'hui, l'Opéra de Massy fait de grosses réductions sur ses productions peu remplies (ordinairement assez chères). J'ai même la possibilité, si cela intéresse quelqu'un, d'obtenir des places à 1€ pour le récital de Laurent Naouri (Die Winterreise) mardi prochain – je ne le recommande pas particulièrement, en l'état de son émission de plus en plus flottante et (délibérément, d'ailleurs) hululante, ni vu son style et son allemand, mais s'il y a des curieux, ce n'est pas un gros risque à ce prix, et le Winterreise, c'est toujours un plaisir.

Pour les autres bons plans, voir ci-dessous une sélection de places peu chères (et plutôt bien placées) que je revends.



En Février ?

Programmation de la Philharmonie et de la Maison de la Radio aidant (je fais délibérément une orgie de Järvi avant son départ, vu qu'il me donne à chaque fois la meilleure version jamais entendue, disque inclus, et que les sympathies entre Harding et l'OP sont encore à étudier), le programme très conservateur de l'Opéra (et fermeture du Comique) s'y ajoutant, très peu d'opéra cette saison. Sur 41 soirées, seulement Ariadne, Orfeo, Moses et la Damnation (pas précisément des nouveautés, en outre). Assez peu de récitals aussi. Février va apporter un peu de glotte dans cet univers aride de la musique pure.

À venir : Dante de Godard le 2 (Versailles), Le Prince de bois le 4 (Philharmonie), improvisations sur l'orgue Rieger de la Philharmonie le 5, Rinaldo de Haendel le 10 (TCE), Requiem de Verdi le 12 (Philharmonie), Chanson européenne au XVIIe siècle le 14 (38 Riv'), le mirifique Quatuor Hanson le 20 (Soubise).

Et peut-être : Fedele dans les concerts Présence (le 13 ?), Trio de Bridge le 13 (Soubise), Motets de Bach et Mendelssohn à Notre-Dame le 16, Orfeo de Rossi le 19 (Versailles), intégrale des symphonies de Mendelssohn par le COE (20 et 21), Villanesche alla napoletana le 21 (38 Riv'), L'Aiglon d'Ibert-Honegger le 21 à Marseille, Le Miroir de Jésus de Caplet le 23 (Notre-Dame), Sonates pour violon et piano de Bach le 24 (Soubise), transcriptions pour vents le 27 (Soubise).

Je signale aussi les Debussy de Tsallagova le 3 (amphi Bastille), la soirée clavicorde à Saint-Germain le 13, le concert de lieder et mélodies L'Oiseleur des Longchamps le 16 (Spohr, La Presle, Polignac…).

Par ailleurs, sont, comme toujours, à vendre quelques bonnes places pour pas cher (pour celles qui ne sont pas encore mises en ligne, on peut m'écrire) :
  • Concertgebouworkest (fouetté par Bychkov) le 5.
  • Rinaldo le 10. J'y serai tout de même.
  • Mitridate (Petibon, Devieilhe, Spyres, Dumaux, Papatanasiu, Dubois, Haïm) le 16.
  • Mendelssohn 2 & 3 par le COE le 20. Éventuellement deux places si je n'y vais pas.
  • Mendelssohn 1, 4 & 5 par le COE le 21. Éventuellement deux places si je n'y vais pas.
  • Meistersinger le 1er mars. J'y serai tout de même.
  • Sibelius 3 (Järvi) le 2 mars.
  • Sibelius 3 (Järvi) le 3 mars (deux places). J'y serai tout de même.
  • Bruckner 9 (Philhar', Inbal), le 4 mars. J'y serai tout de même.
  • Meisersinger le 9 mars. 
  • Printemps de Debussy, Pour une fête de printemps de Chausson, Les Animaux modèles de Poulenc et le Concerto pour orgue à la Maison de la Radio le 10 mars. J'y serai tout de même.

(En garçon organisé, j'avais fait en sorte de ne manquer de rien… et vous en profitez à présent.)

mercredi 27 janvier 2016

L'hommage officiel à Pierre Boulez


Il est difficile de réussir un hommage : concert trop banal, trop cérémonieux, trop disparate, trop encombré… il est à peu près impossible de trouver le ton juste.

Je crois que la Philharmonie a réussi le sien à Pierre Boulez (hier), en illustrant par-dessus le marché la vocation modulable de la salle : projections vidéo, effets d'amplification életroniques, et l'on passe en revue toutes les configurations de la musique de chambre solo au très grand orchestre aux bois par 4 (et même 5 pour les clarinettes !) avec un seul précipité, rendu indolore par une vidéo qui fait écrouler la salle de rire.

Tous les grands prêtres (Tasca, Hamard, Madlener, Mantovani, Pintscher, Boutry, Bayle) sont là pour lire ses écrits (pas très bien choisis, surtout des propos vagues et abstraits, pas ce qui faisait sa singularité), et tout le monde y a mis du sien (témoin Paavo Järvi qui, à en juger par son répertoire habituel et les plis de sa partition, a dû découvrir la Septième Notation dans l'avion), mais surtout :

¶ le programme était formidable, et contenait toutes les œuvres que je voulais entendre au concert (Dialogue de l'ombre double, Notations, Dérives 1, Initiale, Pli selon pli – en bonus Messagesquisse, dont je n'ai que faire, mais qui est généralement apprécié du public) ; j'ai fait en une soirée le tour des pièces de Boulez que je voulais entendre dans une vie ;

¶ les premiers sons diffusés étaient certes amusants : tous ces éloges contradictoires, on m'aurait demandé de deviner de qui il s'agissait, j'aurais sans doute osé… Jésus. Quelle ironie de nommer « dernier des romantiques » cet ennemi du sentiment (cela dit, sur le plan de l'idéal du compositeur, Boulez est en effet dans la droite ligne de l'autonomie absolue née du romantisme), et surtout de le comparer à De Gaulle, lui qui a fui la France après avoir signé le Manifeste des 121 !  
Mais la soirée n'était pas du tout dans le ton de l'hagiographie : les vidéos d'archives n'étaient pas du tout représentatives de l'art de Boulez, mais privilégiaient l'anecdote, comme Pousseur l'interrogeant sur l'origine de son patronyme et l'incitant à sortir une vanne sur Leibowitz (« comme une échelle d'avion, utile au décollage, mais certainement pas pour voler »), comme ces extraits de ballet pop-psychédélique sur Le Marteau sans maître, comme ce cours de direction où la dimension goguenarde du personnage, sans doute autoritaire, mais toujours le sourire aux lèvres, prêt à croquer le bon mot, le bon geste. Tout le monde rit de bon cœur dans la salle : s'il y a bien une belle façon d'être célébré !

Au demeurant, la soirée insiste très peu sur son rôle de directeur d'institutions, de compositeur pionnier, et même de chef ou d'initiateur de la Cité-Philharmonie. On fait entendre des pensées (pas forcément originales ou profondes) du pédagogue, on laisse entendre ses œuvres les plus accessibles, et on rend justice à l'auguste homme public (au sens de nez-rouge). Comme je l'ai dit à mon tour, c'est là pour moi l'essentiel de Pierre Boulez, l'animateur, l'agitateur, le rigolo de service – non pas qu'il n'ait pas été le reste, mais c'est l'image qu'il impose à chaque apparition… il était peut-être prétentieux ou tyrannique, je ne peux pas en juger, mais il était à coup sûr très drôle.

Je trouve particulièrement clairvoyant et courageux, au lieu d'en faire un saint, un objet de débat, ou de prétendre qu'il soit plus grand compositeur qu'il a été, de valoriser cette simple réalité vivifiante de quelqu'un qui croquait (à tous les sens) l'instant avec une telle acuité rigolarde.

Un enterrement où tout le monde se tient les côtes, numéro 2 sur ma liste de souhaits post mortem (après la paix dans le monde, hein – je tiens à ne pas me laisser distancer dans la course pour Miss France 2017).

Malgré la gratuité du concert, quasiment tout le monde est venu (pas de trous, restent seulement quelques mauvaises places vacantes), et pas de départs pendant plus de deux heures sans entracte – vœu n°3.

Pour le reste (parcours, impact, œuvres, legs), je renvoie à la notule rétrospective qui pointe elle-même vers toutes les notules boulézisantes de Carnets sur sol.

Guerdon


Il me reste une place pour le concert de ce soir à la Philharmonie (Cinquième de Bruckner par Paavo Järvi, Concerto n°24 de Mozart par Lars Vogt). Offerte à tout lecteur qui se manifeste.

N.B. : On pourra vous demander, le cas échéant, d'attester de votre lecture régulière par serment inviolable – le pinky swear pourra être requis.


mardi 26 janvier 2016

Antonín DVOŘÁK – Rusalka – discographie exhaustive commentée


1. Pourquoi une discographie de Rusalka ?

Voilà bien un répertoire où le choix des versions est délicat – et important. Les grands labels appartenant à des régions et des cultures sonores très différentes du patrimoine et du style tchèques, circulent beaucoup de versions assez éloignées des équilibres conçus par les compositeurs.

Aussi, comme pour Dalibor de Smetana, une proposition de parcours dans la discographie de l'autre grand standard de l'opéra romantique tchèque – et le seul opéra dans cette langue, hors Janáček, à être régulièrement joué dans le monde. Vous pouvez retrouver ici une présentation de particularités de Rusalka en deux notules, autour du livret (sources et mise en œuvre) comme de la musique (folklore et wagnérisme).

Cette limitation à quelques titres est bien sûr très injuste, dans la mesure où le répertoire tchèque regorge de bijoux dans ce style, qui recueillent généralement d'assez beaux succès publics. Rien qu'en restant avec Dvořák, il faudrait donner régulièrement son ultime opéra, Armida, qui adopte un style « militaire » archaïsant, très différent de la féerie de Rusalka, tout en demeurant très raffiné. Sans aller chercher très loin non plus, Dalibor, Libuše (Smetana), Šárka (Fibich) assureraient des succès massifs (bien plus que la Fiancée vendue, quelquefois donnée, et pas du tout du même tonnel). À condition de faire déplacer le public, ce qui est toujours le problème lorsqu'on ne joue pas la centaine d'opéras très célèbres (le seuil critique pour remplir une salle requérant nécessairement un public plus occasionnel, pas seulement de spécialistes du style en question – sauf dans les très grandes métropoles où le nombre d'habitants permet d'atteindre le nombre requis).

Comme pour l'opéra russe, je demeure vaguement dubitatif devant la frilosité des maisons d'opéra à programmer ces répertoires. Proposer un chef-d'œuvre décadent allemand, de la nuova schola italienne, des pièces passionnantes mais obscures ou exigeantes de Scandinavie ou de Finlande peut représenter un risque. En effet, cela requiert des efforts même une fois dans la salle, et ne s'adresse pas forcément à des publics déjà constitués – par exemple, le public de l'opéra italien appréciera sans doute plus aisément un nouveau Donizetti qu'un Leoncavallo innovant, un Mascagni sévère, un Gnecchi germanisant ou un Montemezzi crépusculaire.
En revanche, le romantisme tchèque (ou russe) a prouvé son accessibilité et sa bonne fortune auprès de publics assez divers (amateurs de voix, de mélodies lyriques, d'harmonies riches, d'orchestrations raffinées) : de quoi rassembler verdiens, wagnériens et slavophiles. Comme le style en est identifiable et très apprécié, il doit être possible de remplir sans coup férir, une fois le public habitué à cette nouvelle offre.

Dans l'attente d'être entendu (ou plus exactement, que quelqu'un en haut lieu se mette fortuitement à suivre le même raisonnement que moi), je ne puis que trop vous engager à ne pas vous limiter à collectionner les Rusalka : il existe beaucoup d'excellentes versions idiomatiques des autres, dans un goût comparable et une veine très différente – la disponibilité des livrets est un peu plus épineuse, mais si on est un peu motivé, on trouve (dans le cas contraire, contactez-moi).



2. Discographie exhaustive et commentée

Voici donc l'ensemble des versions commerciales disponibles à ce jour (discographie préparée en 2014, j'ajoute Nézet-Séguin, mais il est possible que d'autres éditions aient dans l'intervalle paru et trompé ma vigilance), avec un mot de présentation pour guider.

Je commence par préciser que je n'ai pas tout écouté : je le précise dans ce cas, et je me contente alors d'hypothèses (donc de préjugés) sur l'affiche... ça donne toujours des informations sur les habitudes des interprètes et du label, mais ne garantit absolument rien en termes de résultat final.

Dans l'ordre de citation des rôles : Rusalka, Prince, Ondin, Ježibaba, Princesse Étrangère.

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1951 – Joseph KEILBERTH – Urania, Hänssler, Brilliant Classics (en allemand)
Chœurs de l'Opéra de Dresde. Staatskapelle de Dresde.
Elfride Trötschel, Helmut Schindler, Gottlob Frick, Helena Rott, Ruth Lange.
putto

Version pas particulièrement passionnante : l'œuvre perd beaucoup de sa saveur spécifique en allemand (et joué dans un style qui fait peu de place à la couleur), la direction est très sommaire (aussi bien dans l'intention que dans la réalisation), et Trötschel est tout sauf gracieuse. Une version en force, dont la poésie n'est pas le fort.

Par ailleurs, coupures significatives (20 minutes manquantes).

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1952 – Jaroslav KROMBHOLC – Supraphon, Line Cantus Classics
Chœur & Orchestre du Théâtre National de Prague – Národní divadlo Praha.
Ludmila Červinková, Beno Blachut, Eduard Haken, Marta Krásová, Marie Podvalová.
putto

Première version chez Supraphon, dans un son assez extraordinaire pour l'époque : les voix restent un peu en avant, mais l'orchestre est très lisible (et remarquablement assuré), avec des couleurs typées et beaucoup de chaleur dramatique.
On dispose en outre de plusieurs des plus grands chanteurs tchèques de tous les temps : Červinková, voix de soprano dramatique placée avec clarté, très incisive et expressive (seule réserve : un peu stridente à l'acte III), et le divin Blachut, sorte de Bergonzi tchèque (quelque part entre l'héroïsme et la préciosité), usant d'une émission large mais constamment mixée. Sans parler du grand luxe de Podvalová, autre soprano dramatique de premier plan, en Princesse étrangère.

Une version cohérente de bout en bout, très bien chantée, bien captée. Très belle référence.

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1954 – Felix PROHASKA – Walhall, Line Cantus Classics, The Art of Singing (en allemand)
Radio autrichienne (Großes Wiener Rundfunkorchester).
Eleanor Schneider, Waldemar Kmentt, Walter Berry, Hilde Rössel-Majdan, Gerda Scheyrer.
putto

Évidemment, les bandes de la radio autrichienne des années 50 sont toujours aussi frustrantes orchestralement (lointain, gris, écrasé, très peu détaillé), et Prohaska dirige assez droit, façon germanique, pas beaucoup d'alanguissements ni de poésie. En revanche, tout le monde s'exprime ici avec une véritable chaleur, en particulier Kmentt (qui paraît chanter une sorte d'opérette viennoise héroïque, mais le fait avec charme et conviction). En CD, ma seule version allemande satisfaisante sur le plan prosodique.

Ce n'est vraiment pas mal, mais insuffisant pour profiter pleinement de l'œuvre, dans la mesure où l'on perd le tchèque, et où il s'agit d'une version très coupée – il manque 30 minutes de musique, même en prenant en compte le tempo vif !

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1961 – Zdeněk CHALABALA – Supraphon
Chœur & Orchestre du Théâtre National de Prague – Národní divadlo Praha.
Milada Šubrtová, Ivo Židek, Eduard Haken, Marie Ovčáčíková, Alena Míková.
putto

La version légendaire de l'œuvre. Fort belle, mais deux réserves importantes : Šubrtová est très séduiante d'ordinaire (fantastique Léonore du Trouvère en tchèque), mais la voix paraît un peu étroite et aigrelette, ainsi captée, pour un rôle de grand lyrique de ce genre. Plus gênant, la prise de son et la direction de Chalabala sont assez plates, le relief des pages (couleurs harmoniques, effets d'orchestration, solos, intensité dramatique) est largement gommé.

Très bonne version, mais qui ne donne pas toute sa mesure à l'œuvre.

En 1975, Bohumil Zoul en fait un film avec des acteurs mimant le chant – cela ressemble à une mise en scène de théâtre très tradi filmée de près, avec un Ondin tout vert et des gestes très empruntés. Vraiment pas pas exaltant, sauf à considérer Otto Schenk comme un avant-gardiste hystérisant.

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1971 – Arthur APELT – Eterna, Berlin Classics (extraits en allemand)
Chœur du Staatsoper Berlin, Staatskapelle Berlin.
Elka Mitzewa, Peter Bindszus, Theo Adam, Annelies Burmeister, pas de Princesse Étrangère.
putto

Version originale et très typée, avec ses bois berlinois presque aigres, pour un univers plus dur et moins féerique. Assez convaincant, même si Mitzewa n'est pas la meilleure titulaire du rôle.

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1975 – Peter SCHNEIDER – Gala (en allemand)
Chœur der Deutsche Oper am Rhein, Düsseldorfer Symphoniker.
Hildegard Behrens, Werner Götz, Malcolm Smith, Gwynn Cornell, Hana Svobodová-Janků.

Découvert son existence en préparant cette notule. Lu les plus grands éloges sur Werner Götz, au sein d'une interprétation paraît-il particulièrement germanique ; mais l'élan de Schneider et l'aplomb de Behrens (alors d'une fluidité et d'une musicalité exceptionnelles) rendent bien sûr très curieux, probablement une version allemande qui fonctionne.
J'ai l'impression que c'est indisponible depuis longtemps, en revanche.

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1976 – Bohumil GREGOR – Opera d'Oro, BellaVoce
Chœurs de l'Opéra Néerlandais. Orchestre de la Radio Néerlandaise.
Teresa Stratas, Ivo Žídek, Willard White, Gwendolyn Killebrew (Ježibaba et Princesse).
putto

Un peu de souffle sur la bande, les équilibres de la prise ne sont pas toujours parfaits (obturation d'une partie du spectre du microphone par les cors, par exemple).

Gregor joue la partition de façon essentiellement lyrique, en exaltant les mélodies supérieures au détriment des autres détails (cela tient aussi à la façon toujours élancée de la Radio Néerlandaise) ; je ne trouve pas les transitions (pourtant toujours superbes, vraiment sur le modèle wagnérien) bien soignées, et on passe à côté de beaux détails à l'intérieur du spectre orchestral, mais ce n'est pas déplaisant.

Vocalement, Stratas surprend, mais pas désagréablement : une boule de son bien efficace au fond de la bouche, une implication notable, ça se défend très bien pour une voix pas le moins du monde tchèque. Žídek est clairement sur le déclin, la voix s'est beaucoup asséchée ; la technique lui permet de tenir son rang, mais ce n'est plus aussi aisé et séduisant.

Une version très valable, si l'on n'avait que celle-là, on serait déjà bien contents.

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1983 – Václav NEUMANN – Supraphon
Chœur & Orchestre de la Philharmonie Tchèque.
Gabriela Beňačková-Čápová, Wiesław Ochman, Richard Novák, Věra Soukupová, Drahomíra Drobková.
putto

Neumann n'est pas le plus ardent des chefs, mais la mise en situation à l'Opéra l'a poussé, semble-t-il, à une générosité dont il n'est pas si coutumier. La Philharmonie Tchèque est comme toujours le moins idiomatique des orchestres du territoire, et l'on se surprend à trouver les composantes structurelles germaniques (motifs, harmonie), mais l'ensemble demeure d'une transparence et d'un style parfaits.
À cette belle lecture orchestrale s'ajoute la meilleure distrbution depuis Krombholc. Certes, les amants ne sont pas des tchèques (il y a chez Beňačková, somptueuse, une petite rondeur typiquement slovaque, presque une mollesse façon Caballé, qui compense la grandeur acide du format dramatique à la tchèque), mais la langue est très respectée, les irisations vocales remarquables.

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1987 – Václav NEUMANN – Orfeo
Chœur & Orchestre de l'Opéra de Vienne.
Gabriela Beňačková-Čápová, Peter Dvorský, Yevgeny Nesterenko, Eva Randová (Ježibaba et Princesse).

La distribution peu paraître encore plus tentante que chez Supraphon, avec Dvorský (en général plus solaire qu'Ochman, mais potentiellement plus court aussi, surtout à cette date) et Randová. Duo principal cette fois-ci entièrement slovaque – et, pour les avoir entendus avec Pešek ou en concert à Prague, la différence se perçoit avec les tchèques (légèrement plus rond et confortable, moins incisif). Tchèque, c'est Urbanová ; slovaque, c'est Popp.
Néanmoins, l'association Neumann-Vienne fait craindre une certaine neutralité expressive et stylistique – je ne suis pas si pressé de tenter, d'autant que la version pragoise fonctionne sur tous les points (Ochman y est très aisé et délicat, un peu plus blanc que Dvorský, mais aussi considérablement plus souple).

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1997 – Alexander RAHBARI – Koch, Brilliant Classics
Academic Choir « Ivan Goran Kovačić ». Orchestre Philharmonique de Zagreb.
Ursula Füri-Bernhard, Walter Coppola, Marcel Rosca, Nelly Boschkova, Tiziana K. Sojat.
putto

Comme pour Halász, il existe un autre visage à l'art de Rahbari, beaucoup plus valorisant, que ses contributions cachetonnantes au jeune label Naxos. Profil orchestral absolument pas tchèque, avec des cordes très rondes et homogènes, mais l'ensemble demeure habité. Le ténor blanchit en essayant la demi-teinte, la basse sonne extraordinairement italienne (on croirait entendre Siepi sauvé des eaux), mais tout le monde concourt avec générosité à un drame prenant.

Une belle version qui, considérant son prix, constitue un choix tout à fait satisfaisant.

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1998 – Charles MACKERRAS – Decca
Chœur mixte de Kühn. Orchestre Philharmonique Tchèque.
Renée Fleming, Ben Heppner, Franz Hawlata, Dolora Zajick, Eva Urbanová.
putto

La version longtemps la plus aisément disponible, et probablement la plus écoutée dans la plupart des pays.Elle n'est pas sans vertus ; plateau de stars, mais très soucieuses de se conformer à l'esprit spécifique de l'œuvre : les liquidités affectées de Fleming se fondent assez bien dans ce personnage plaintif de conte bariolé, une vision très différente de la tradition, Heppner à son zénith chante avec application, mais pas sans générosité, et Urbanová est glaçante et superbe à la fois en Princesse Étrangère – elle aurait mérité une immortalisation dans le rôle-titre, même si son format est un rien plus dramatique que Beňačková, et sa souplesse pas tout à fait équivalente.

Orchestralement, tout est merveilleusement détaillé, dans un confort sonore remarquable (Decca), pour une lecture plus hédoniste que dramatique, mais très sensible : Mackerras exalte les velours plutôt que les reliefs, à rebours ici aussi de la tradition tchèque – qui est beaucoup moins soignée et bien plus impétueuse. Mackerras tire plutôt vers l'évocation poétique que vers le drame en musique. (Le minutage en témoigne fidèlement : 15 à 30 minutes de plus que les autres versions.)

Une très belle version qui peut servir de référence, mais qui ne dispense pas d'essayer d'autres lectures plus frémissantes et tranchantes.

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2006 – Franz WELSER-MÖST – Orfeo
Chœur de l'Opéra de Vienne. Orchestre de Cleveland.
Camilla Nylund, Piotr Beczała, Alan Held, Birgit Remmert, Emily Magee.

Mis à part Nylund, qui m'intrigue (vu la date, la voix pourrait encore être fraîche, et pas courte et cassante comme dans ses mauvais jours désormais), ce n'est pas très engageant : quel respect du style et de la langue attendre de ces spécialistes des grands titres germaniques lourds – Beczała, à cette date, a peut-être plus de clarté que désormais, mais la voix me paraît robuste et ancrée dans le sol pour ce rôle où je me suis habitué aux plus souples et lumineux (sans doute très beau, mais pas forcément indispensable à découvrir).

Quant à Welser-Möst et Cleveland, déjà pas toujours engagés dans leur meilleur répertoire, je ne suis que modérément curieux (résultat stylistique ?).

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2007 – Richard HICKOX – Chandos
Opera Australia Chorus. Australian Opera and Ballet Orchestra.
Cheryl Barker, Rosario La Spina, Bruce Martin, Anne-Marie Owens, Elizabeth Whitehouse.
putto

Pas très enthousiaste sur celui-ci : Barker sonne très mûre, La Spina évoque vraiment le versant efficace-si-pas-séduisant de l'école australo-américaine (avec ce timbre un peu farineux et pincé dans le nez)... sans parler de l'état du tchèque. L'intérêt est surtout à chercher chez Hickox, qui propose une lecture chambriste étonnante, très délicate et suspendue.

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2009 – Jiří BĚLOHLÁVEK – Glyndebourne
Glyndebourne Festival Chorus. London Philharmonic Orchestra.
Ana María Martínez, Brandon Jovanovich, Mischa Schelomianski, Larissa Diadkova, Tatiana Pavlovskaya.

Parution récente dont on n'a pas à attendre beaucoup de grâce (et puis Bělohlávek, très en cour à Paris, et surtout Londres et Glyndebourne, ne se départit jamais d'une petite indolence) mais j'aimerais beaucoup essayer l'Ondin de Schelomianski, à vrai dire, surtout que le rôle n'est pas extraordinairement servi au disque.



3. Vidéographie exhaustive et commentée

En bleu, les films en studio (pas forcément disponibles commercialement). En rouge, les captations de représentations.

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1962 –  Václav KAŠLÍK – Filmexport Home Video
Arrangement, mise en scène et réalisation de Václav Kašlík.
Chœur & Orchestre du Théâtre National de Prague – Národní divadlo Praha.
Milada Šubrtová, Zdeněk Švehla, Ondrej Malachovský, Věra Soukupová, Ivana Mixová.
putto

La vidéo la plus célèbre de l'œuvre, un studio très littéral (production du studio Barrandov de Prague, joué par des acteurs professionnels), aux teintes verdâtres pas toujours avenantes, mais qui tient assez bien ses promesses : dans le genre théâtre de studio, si l'on accepte la part de naïveté, voilà qui vaut bien la Flûte de Bergman.

Kašlík y est à la fois chef et réalisateur, et pour une version avec Šubrtová, l'ensemble est autrement vivant (et plus coloré) que Chalabala ; sans parler de la valeur ajoutée de l'Ondin Malachovský, ample et mordant, pas du tout élimé comme Haken.

Attention, la version est très coupée (il manque au moins 30 minutes de musique).

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1975 – Zdeněk CHALABALA – télévision tchécoslovaque
Réalisation de Bohumil Zoul.
Chœur & Orchestre du Théâtre National de Prague – Národní divadlo Praha.
Milada Šubrtová, Ivo Židek, Eduard Haken, Marie Ovčáčíková, Alena Míková.
putto

Doublage par des acteurs professionnels (sauf Haken qui tient son propre rôle) du fameux studio de 1961. C'est à peu près ce qu'on fait de pire dans cette veine : images très lisses (où personne ne semble très concerné), mal raccordées entre elles, suite d'images de catalogue qui n'ont plus aucun impact dramatique, le tout soutenu par le son un peu plat (orchestre gris et écrasé) de la prise de son de 61.
C'est un peu dans la veine des pires productions de Ponnelle, avec des couleurs plus crues caractéristiques de la télé slave occidentale de cette période (sans parler du goût des surimpressions). À tout prendre, écoutez le disque.

Je n'ai pas eu le courage de tout regarder, on y voit quelques jolies gambades dans les fleurs et peut-être de réels bons moments, mais je doute que ce soit complet de toute façon.

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1976 – Libor PEŠEK – ZDF
Réalisation de Petr Weigl.
Chœur & Orchestre de la Radio Bavaroise.
Gabriela Beňačková-Čápová, Peter Dvorský, Ondrej Malachovský, Libuše Márová, Milada Šubrtová.
putto

Très proche du studio Neumann, étrangement (alors que seule Beňačková est commune), encore plus habitée. La Radio Bavaroise joue cela avec un naturel tchèque très surprenant, parfaitement éloigné, jusque dans les timbres, des habitudes germaniques.
Dvorský est un peu plus tendu qu'Ochman, mais plus radieux aussi, dans une belle forme ; Malachovský, un rien moins splendide qu'en 62, demeure beau diseur. Šubrtová, à cette date, s'est acidifiée, mais sonne encore très bien, pour une Princesse Étrangère de format plus léger que de coutume (et une impression de jeunesse moindre), mais pas plus fragile que les autres. Beňačková y est un peu plus ronde et confortable, un peu moins engagée, mais l'ensemble constituerait facilement une référence absolue (en tout cas, musicalement, on n'a pas mieux dans le choix vidéo) s'il n'y avait, à nouveau, des coupures significatives (il manque 20 minutes de musique).

Car visuellement, malgré le studio, il y a là une forme de simplicité très réussie : traditionnel et naïf, mais soigné, avec de beaux plans (le manteau ondoyant et mousseux de l'Ondin, les départs des personnages toujours très expressifs…). Le doublage des acteurs se révèle adroit (très exact, en faisant semblant de chanter tout en gommant l'effort, c'est assez réussi) ; Weigl montre pendant le ballet des épisodes laissés dans des ellipses du livret, de façon assez élégante. J'aurais simplement aimé que le rythme des pas corresponde au tempo, ce qui n'est pas le cas et gâte un peu la majesté de belles séquences.

Une réussite à tous les niveaux, qui peut constituer un bon premier choix, malgré les coupures.

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1976 – Marek JANOWSKI – ZDF
Réalisation de Petr Weigl.
Chœur & Orchestre de la Radio Bavaroise.
Lilian Sukis, Peter Hofmann, Theo Adam, Rose Wagemann, Judith Bekmann.

Mêmes visuels, mais cette fois en version allemande. Je n'ai hélas pas encore pu mettre la main dessus ; Janowski dans une partition colorée et lyrique, Hofmann en Prince très terrien, Adam dans un rôle de basse… beaucoup de raisons d'être intéressé.

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1986 – Mark ELDER – Arthaus (en anglais)
Chœur & Orchestre de l'English National Opera. Mise en scène de David Pountney.
Eilene Hannan, John Treleaven, Rodney Macann, Ann Howard, Phillis Cannan.
putto

Cette production constitue une excellente surprise : Pountney réussit une très belle lecture assez concrète, mais féerique, qui déborde de petits gestes éloquents. Par ailleurs, l'orchestre palpite avec beaucoup de chaleur sous la direction de Mark Elder, dont on sent clairement la maîtrise stylistique.

Eilene Hannan chante remarquablement, et Treleaven rayonne complètement à cette époque...

Principale réserve, l'anglais, totalement en bouillie : très peu de choses sont intelligibles, et l'intérêt du changement de langue paraît ténu.

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2002 – James CONLON – TDK
Chœur & Orchestre de l'Opéra de Paris. Mise en scène de Robert Carsen.
Renée Fleming, Larissa Diadkova, Sergej Larin, Franz Hawlata, Eva Urbanová.
putto

Moyens et esthétique proches de Mackerras. Le problème réside précisément dans la comparaison : la distribution largement commune est dans un moins bon jour (ou plus fatiguée), Conlon cherche l'hédonisme mais trouve surtout la mollesse (et l'Orchestre de l'Opéra de Paris sonne évidemment considérablement moins bien dans cette musique).

Surtout, la mise en scène de Carsen, entièrement à base de jeux de miroir, évidents comme à l'acte I (où le reflet permet de se placer d'instinct dans un univers subaquatique), ou ajoutés au livret comme à l'acte II (la Princesse Étrangère comme un double de Rusalka, piégée derrière son miroir muet), est complètement ruinée par la captation vidéo. Les gros plans empêchent de comprendre la mise en scène, et les plans d'ensemble ne sont de toute façon pas télégéniques – alors que cette production est réellement à couper le souffle sur scène, probablement ce que j'ai vu de plus intense sur une scène d'opéra.
En l'état, cela évoque surtout une relecture bourgeoise du mythe (ce qui n'est absolument pas le propos de Carsen, dont les intérieurs ne sont pas une transposition, mais une forme d'univers alternatif), sans grand intérêt.

Fleming s'est déjà amollie ; Larin reste toujours assez monolithique et farineux. Rien de mauvais, mais pas du tout prioritaire.

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2010 – Tomáš HANUS – C Major
Chœur & Orchestre de l'Opéra de Munich. Mise en scène de Martin Kušej.
Kristīne Opolais, Klaus Florian Vogt, Günther Groissböck, Janina Baechle, Nadia Krasteva.
putto
(Aussi disponible en Blu-Ray.)

On retrouve la violence intime habituelle des productions de Martin Kušej : ici les nymphes vivent dans la maison Kampusch (ou dans le sous-sol de leur souteneur), se traînant misérablement parmi les fuites d'eau, violentées de façon assez crue sur la scène. Je suis un peu gêné par la complaisance de certaines images (viol, ou peu s'en faut, de Rusalka par son « père » ; ses habits complètement mouillés ; la tenue très révélatrice de la Princesse Étrangère), qui semblent rechercher le scandale ou, en matière aquatique, le rinçage d'œil à bon compte.
Je trouve aussi désagréable la contradiction, pour ne pas dire le sabotage de la féerie évoquée par la musique. Dans le même temps, il faut admettre que ces amendements fonctionnent très bien sur scène : le milieu oppressif gouverné par l'Ondin qui menace de mort ses filles désobéissantes à l'acte I, les pouvoirs inquiétants de Rusalka qui brûlent le Prince et terrifient la Princesse Étrangère à l'acte II… Ce sont malgré tout des images fortes, très opérantes sur scène – disons que ce n'est simplement pas le type d'émotion suscité par Rusalka, et que l'on peut trouver dommage de nous imposer autre chose. (Le ballet avec les carcasses de faons, par exemple.) Cet autre chose fonctionne assez bien, en tout cas. Voyez ces deux critiques assez opposées, toutes deux assez révélatrices.

Kristīne Opolais est très impressionnante, pas du tout stridente au bout du spectre comme quelquefois, au contraire d'une rondeur et d'une facilité extrêmes ; l'exploit est d'autant plus notable qu'elle doit chanter (certes peu) à l'acte II en étant complètement mouillée (sa robe de mariée trempe pendant de longues minutes dans un aquarium surélevé, dont elle doit descendre dégoulinante sans que ses pieds ne puissent toucher le sol !), ce qui doit être particulièrement inconfortable. Une rivale mal intentionnée aurait tôt fait de ménager le bon courant d'air…
Réserve notable : le texte n'est pas du tout articulé, si bien que malgré la beauté de la voix et les qualités expressives du phrasé, on perd vraiment le détail des mots (ce pourrait aussi bien être du bulgare chanté par une américaine).

Le reste est moins intéressant : Vogt impavide dans un tchèque complètement lessivé, particulièrement peu idiomatique et généreusement inexpressif, Krasteva qui caricature les mezzos russes épais…

La direction de Hanus est très vivante, et l'ensemble constitue une curiosité pas du tout déplaisante.

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2012 – Ádám FISCHER – Euroarts
Chœur & Orchestre de la Monnaie de Bruxelles. Mise en scène de Stefan Herheim.
Myrtò Papatanasiu, Pavel Černoch, Willard White, Renée Morloc, Annalena Persson.

(Aussi disponible en Blu-Ray.)

Avec une Rusalka purement lyrique et le meilleur Prince de tous les temps – Černoch est dans la tradition tchèque d'émission très antérieure et de voix mixte, capable de surcroît de changer son émission par degrés d'héroïsme, de poésie, de couleur, au fil des besoins non pas techniques (totalement dominés) mais expressifs du rôle –, voilà qui promet beaucoup. Ensuite, que produisent Fischer et la Monnaie là-dedans, je n'ai pas testé.

La production de Herheim (également passée à Dresde et à Lyon) s'inscrit aussi dans la perspective d'une démystification – esthétiquement un peu bric-à-brac, à ce que j'ai lu et vu, mais je ne puis juger du propos et de la direction d'acteurs.

Je n'ai pu en apercevoir que des extraits, où Papatanasiu fait entendre un médium étonnamment renforcé et corsé, dans un tchèque pas du tout idiomatique, mais pas inintéressant. Visuellement, un peu difficile à décrypter (en costume de scène sur un piédestal au milieu d'une ruelle modeste), pas possible d'émettre un avis avant d'avoir tout vu.

En tout cas, la prochaine version sur la liste, assurément.

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2014 – Yannick NÉZET-SÉGUIN – Decca
Chœur & Orchestre du Metropolitan Opera de New York. Mise en scène d'Otto Schenk.
Renée Fleming, Piotr Beczała, John Relyea, Dolora Zajick, Emily Magee.
putto

Schenk réussit très bien le conte concret : les décors, dans le même genre que ceux du Ring (mais plutôt de ses parties réussies, comme la fin de Siegfried), rendent assez bien l'atmosphère naïve des clichés de chasse, par exemple.
Vocalement, ce n'est évidemment pas la fête du tchèque, même chez le seul slave de l'équipe, qui semble tâtonner pour trouver la bonne couleur – par ailleurs, de nombreux réflexes issus du répertoire italien (obturations audibles, attaques par palier) ne cadrent pas très bien avec le style attendu (même si c'est, évidemment, très bien chanté !).



4. Conseils

D'autres versions peuvent apparaître dans les discographies, mais toutes celles qui me manquaient étaient jusqu'ici (János Fürst pour la vidéo de la production de Jacques Karpo à Marseille, Janowski en version CD…) issus du marché pirate – autrement dit, des sites qui commercialisent sauvagement des bandes radio ou vidéo, pas toujours en état convenable, sans rémunérer les ayants droit (ce ne sont pas des éditions officielles, à ce compte-là il faudrait doubler ou tripler les discographies).
Quitte à descendre dans l'interlope, autant se délecter des bandes enregistrées au Národní Divadlo (Théâtre National), pour la typicité du son serré et chaleureux de l'orchestre... et le profil de distributions alignant les voix antérieures, acides, parfaitement idiomatiques et généralement très adéquates. [Les visuels scéniques sont en revanche plutôt évocateurs de ce que la tradition a pu produire de moins conforme au Goût.]

Pour une fois, le choix sera facile, et correspond assez à la hiérarchie traditionnelle : en CD, sur les 3 habituellement recommandées (Chalabala, Neumann, Mackerras), 2 le sont vraiment à bon droit, et sur les 4 qui ont été le mieux diffusées (Kombholc, Chalabala, Neumann, Mackerras), 3 demeurent les meilleures références.

En ce qui me concerne, c'est sans hésitation Krombholc qui me donne le plus de satisfaction, mais il faut considérer le tropisme personnel : voix antérieures et claires (tranchante pour Rusalka, souple pour le Prince), drame intense, timbres acides de l'orchestre… Pour l'éloquence et la couleur, on ne fait pas mieux ; pour le confort d'écoute ou la rondeur d'émission, ce n'est pas le bon choix.
Neumann 83 (le studio Supraphon) est susceptible de plaire à tous : les voix sont magnifiques, le drame est là, le style est respecté sans trop exalter les spécificités de timbres qui peuvent rebuter (la Philharmonie Tchèque est l'orchestre tchèque de loin le moins typé).

Par ailleurs, Mackerras, qu'on trouve aisément du fait de sa distribution prestigieuse et de son label hôte (Decca), mérite tout à fait d'être entendu ; peut-être pas un premier choix considérant sa perspective avant tout rêveuse et poétique (assez peu dramatique, l'ensemble dure d'ailleurs 15 à 20 minutes supplémentaires), mais une vision alternative aux antipodes de la tradition, très intéressante et réussie, dans un confort sonore délectable.

Moins original, Rahbari constitue une autre fréquentation tout à fait recommandable. Si vous êtes curieux de la tradition de Dvořák en allemand, très significative en Allemagne, c'est plutôt vers Prohaska qu'il faut se tourner – ou vers les extraits d'Apelt –, très chaleureux vocalement pour l'un, plein de ravigotante verdeur orchestrale pour l'autre.

Je mettrais donc surtout en garde contre Chalabala, souvent citée comme la version des initiées, mais où l'orchestre est capté très en arrière, et surtout comme aplati, sans couleurs. Les chanteurs semblent aussi demeurer assez inhibés par le studio… Cela ressemble vraiment à ces studios de radio en lecture à vue, pas très frémissants, même si parfaitement chantés.

Côté vidéo, le cas est plus compliqué : le film Weigl-Pešek est formidable, sorte de Neumann plus généreux, mais coupé ; la représentation Pountney-Elder de l'ENO, superbe, est en anglais (mal articulé de surcroît) ; Kušej-Hanus a ses hauts et ses bas, alternativement complaisant ou neuf visuellement, fade ou intense musicalement ; et je n'ai pas vu Herheim-Á.Fischer, autre relecture du quotidien contestée, mais dotée d'une distribution qui promet beaucoup. Difficile d'imposer une norme là-dessus, chacun doit vraiment choisir selon ce qu'il est prêt à voir…

hickx, gregor ; rahbari



5. Se les procurer et poursuivre

Pour un premier essai en extraits (tirés de l'œuvre, ou d'une minute sur chaque piste) ou en intégralité : quelques possibilités (toutes légales). Pour Qobuz et Naxos, l'abonnement est nécessaire pour entendre l'intégralité des pistes.

==> Les droits de Keilberth sont à vérifier (date de première commercialisation ?) ; il se trouve chez Naxos, en extraits sur Qobuz.
==> Krombholc est libre de droits ; il se trouve sur Deezer et YouTube, en extraits sur Qobuz et Naxos.
==> Prohaska est libre de droits ; il se trouve sur Deezer.
==> Chalabala (audio) est libre de droits ; il se trouve sur YouTube, en extraits sur Qobuz et Naxos.
==> Apelt se trouve sur Deezer, Qobuz et Naxos.
==> Gregor se trouve sur Deezer.
==> Neumann 83 se trouve en extraits sur Deezer.
==> Rahbari se trouve sur Deezer.
==> Mackerras se trouve sur Deezer et Qobuz.
==> Hickox se trouve sur Deezer et Naxos.


Par ailleurs, sur Rusalka, on a déjà mentionné :

Et quelques autres discographies (exhaustives) autour du répertoire romantique tchèque, récemment mises à jour :


jeudi 21 janvier 2016

Don


Et afin de compléter le tableau, je donne deux places (non contiguës) pour Nielsen-Schubert à la Philharmonie ce soir, et une pour Dutilleux à la Maison de la Radio. J'aurai besoin de votre courriel pour vous transmettre le billet.

mercredi 20 janvier 2016

Moyen jeu-concours : gagnez une place pour le Vaisseau fantôme à l'UGC Montparnasse


Avec une très chouette distribution : Kampe, Terfel, Salminen dirigés par Altinoglu à Zürich, dans la mise en scène de Homoki.

C'est jeudi 21 à 19h30.

Pour remporter le lot, il faut répondre à trois questions difficiles :

1) Donnez le siècle (approximatif) de ce dessin préparatoire à un costume d'opéra :


2)
Indiquez une notule que vous avez apprécié – parce que je n'ai aucune raison de ne pas profiter de l'occasion pour satisfaire des penchants narcissisants.
(et / ou)
Faites une suggestion de notule à venir – ce sera sans doute plus utile.

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N.B. : Vous pouvez aussi simplement envoyer un sonnet à ma gloire, et je me charge de piper le tirage au sort.

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Réponse en commentaires ou par courriel. Le vainqueur sera tiré au sort par système chiffré et recevra son lot ce soir ou demain midi.

dimanche 17 janvier 2016

Cycles français avec piano du premier XXe siècle : deux nouveautés inestimables de Ropartz et Mariotte


Sortent concomitamment deux nouvelles publication assez exaltantes autour du piano français du début du XXe siècle. On avait déjà dressé (et présenté) la liste des grands cycles enregistrés à ce jour, tirés des catalogues de Schmitt, Hahn, Decaux, Dupont, Debussy, Ravel, Inghelbrecht, Le Flem, Koechlin, Samazeuilh, Tournemire, Migot…

S'ajoutent deux noms que je n'avais pas cités.


(cliquez sur l'image pour ouvrir l'album sur Deezer)
dubois ardeo

Ce n'est pas la première publication de cycles pianistiques pour Joseph-Guy Ropartz (Stéphane Lemelin en a proposé d'autres, très différents, chez ATMA, dès 2002), par ailleurs grand chambriste (très beau Trio avec piano, en particulier), mais le disque de Stephanie McCallum chez Toccata Classics (aussi le premier label à enregistrer Le Rossignol éperdu de Hahn, et pour lequel elle avait déjà enregistré Alkan) constitue une remarquable porte d'entrée : on y retrouve toute la sobre pudeur de Ropartz, de pair avec un raffinement des harmonies qui ne se montre jamais spectaculairement. De la douceur subtile – comme le musique devrait toujours l'être, ne pouvais-je m'empêcher de penser tandis que j'écoutais (en boucle) l'album cette semaine. Ce serait bien sûr réducteur et peu souhaitable, mais Ropartz atteint ici une forme d'équilibre assez parfait entre la discrétion, la densité du propos, la séduction qui occupe largement l'auditeur sans l'accaparer péremptoirement. Musique de fond ou musique pure, ces cycles se parent de toutes les vertus. En particulier Un prélude dominical et six pièces à danser pour chaque jour de la semaine, pas du tout superficiel ou léger, plutôt dans le goût de L'ancienne maison de campagne de Koechlin, avec un brin d'expansion supplémentaire.
Dans l'ombre de la montagne, fort beau aussi, est également gravé pour la première fois. Et ce qu'en fait Stephanie McCallum est d'un détail et d'une justesse qui forcent l'admiration aussi de ce côté-là.


(cliquez sur l'image pour ouvrir l'album sur Deezer)
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Plus surprenant, plus important à l'échelle de la modernité, l'album consacré à Antoine Mariotte par Daniel Blumenthal chez Timpani. Comme depuis longtemps chez ce label, captation très précise et physique, sans dureté et sans halo, et comme toujours une page à la fois inconnue, majeure et inattendue. De Mariotte, on ne dispose guère que de sa Salomé accusée de plagier Strauss – possiblement de façon fondée, dans la mesure où l'on a vraiment l'impression d'entendre une version française, un peu moins élancée peut-être, de Salome. Très belle œuvre, pas très bien servie dans un son opaque – et des dictions calamiteuses – lors de sa résurrection à Montpellier (disponible chez Actes Sud), mais qui convainc sans difficulté pourtant.
Les Impressions urbaines pour piano (1921) sont aussi éloignées qu'il est possible de cet univers décadent, et constituent un pendant assez imprévisible au Berlin de Meisel ; évoquant là aussi successivement, en cinq mouvements, les éclats mécaniques des usines, les encombrements des faubourgs, la lumière des guinguettes, la pesanteur croulante des décombres urbains (lieux désaffectés ?  intermède de reconstruction ?  vestiges de la guerre ?  –  la page étant dédiée à son filleul, précisant sa mort au front en 1915, et se mêlant à une sorte de marche funèbre), l'animation des gares. La richesse du langage, les nombreuses notes étrangères, les rythmes complexes et encaténés évoquent aussi bien Meisel que le Mosolov des Nocturnes, l'univers du futurisme et du mécanisme, mais sans se départir, ce qui est difficile, d'une certaine identité thématique, pour ne pas dire mélodique. Un réel chef-d'œuvre, qui se place parmi ce que cette école, pourtant pas du tout en vogue en France, a produit de plus abouti.
Kakémonos manifeste les mêmes qualités de langage (chargé, mais pas dépourvu de chant), à un degré évidemment moins spectaculaire. Sa troisième œuvre pour piano, une Sonate écrite plus tôt, est selon la notice de Michel Fleury écrite dans un style plus franckiste / d'indyste, mais je ne l'ai pas lue pour confirmer ; grand virtuose (on peut le mesurer à l'écoute de ces pièces, qu'on pourrait difficilement écrire sans une maîtrise intime des tuilages d'accords propres au piano), son legs solo se limite manifestement à cela.

Le disque est complété par le court cycle des Intimités et par Le vieux chemin, des mélodies (parfaitement) chantées par Sabine Revault d'Allonnes. De belles pièces très bien faites, touchantes, qui donnent envie d'en entendre davantage.

Un des grands chocs récents.

Le Quintette avec hautbois sans hautbois de Dubois


Plongé dans l'univers littéraire de Scribe et Beaumarchais, peu eu d'occasions d'opérer un petit tour d'horizon de choses vivement intéressantes passées entre mes oreilles. Voici l'une d'elles.

Il est permis de jouer le désormais fameux Quintette avec hautbois en recourant à un second violon. Évidemment, considérant que le hautbois prend la partie du second dessus, on perd la concurrence des lignes mélodiques, et l'originalité des couleurs, mais c'est l'occasion d'en entendre, enfin, une autre (très belle) version.

Le Palazzetto Bru Zane a ainsi mis en ligne un vidéo de l'adagio, sommet de la pièce, avec les virtuosissimes Ardeo (il faut les voir se jouer de Ligeti…). On peut trouver l'introduction un peu expansive avec le portamento très prononcé du premier violon, mais cette contribution à la cause de Dubois reste assez magnétique :

(cliquez sur l'image pour voir la vidéo)
dubois ardeo

Autour de Théodore Dubois, voir aussi, sur CSS, les deux notules autour du Paradis perdu.

mercredi 13 janvier 2016

Rétrospective rituelle in memoriam Pierre Boulez


Ça y est, on peine à le croire, Boulez n'est plus de la musique contemporaine.

Alors que je le tiens pour un compositeur plaisant mais relativement secondaire, dont je chéris une poignée d'œuvres et estime sans hystérie le reste du catalogue, je m'aperçois que j'ai beaucoup parlé de Boulez sur CSS. Souvent par incise, à propos de Wagner, Debussy ou Webern, quasiment des pages d'éphéméride, ou en m'émerveillant de son répertoire alimentaire inattendu (ses Haydn glaciaux avec le BBCSO sont loin d'être empesés, au contraire, tout le contraire de sa Water Music pas du tout baroqueuse), en obéissant à la tentation du sarcasme ou en criant mon admiration pour un résultat inespéré (concerto de Beethoven !).
Pourtant, ce n'est pas le chef qui m'intéresse d'abord, sans doute parce qu'on peut toujours remplacer les meilleurs interprètes, quel que soit leur don, plus difficilement une parole singulière, qui nous dit quelque chose de nouveau, que ce soit par les marges ou dans le grand Livre de l'histoire de la musique. Malgré leur poids écrasant dans l'histoire mémoriale de l'interprétation enregistrée, je pourrais dire de même de Hausegger, Fried, Weingartner, Andreae, Doráti ou Klemperer (non, pas Furtwängler), avant tout compositeurs dans le sens où la perte serait plus éclatante s'ils manquaient au répertoire plutôt qu'à la discographie.

Et, de fait, c'est avant tout le compositeur qu'on croisera sur Carnets sur sol : un questionnement autour de la façon dont sa musique nous touche, sans doute tellement différente de celle projetée par lui, la présentation de sa musique de scène pour Eschyle chez Renaud-Barrault, fruit de ses jeunes années de compromission originelle (au sortir des Folies Bergère !), des impressions de concert qui marquent une bascule dans mon appréciation (plus intense, je crois, mais aussi plus sélective) du compositeur, sa place dans la propagation du sérialisme et l'établissement d'un nouveau courant, multiple mais implacablement dominant (bien que la notule évoque davantage les aspects politiques et culturels que les techniques elle-mêmes, qu'il a considérablement contribué à assouplir après sa période intégraliste)… 
C'est peut-être sous ce jour du jalon qu'il est le plus présent sur CSS : ses œuvres apparaissent à plusieurs reprises dans les sélections générales ou orchestrales de lieder/mélodies, de concertos pour clarinette, sans négliger son empreinte dans la lexicologie musicale sarcastique.

Bien sûr, il n'est pas possible de résister à la personnalité de Boulez : que ce soit pour louer ses talents de pédagogue, jouer avec lui à coups de schémas perfides, railler ses déclarations d'intention, se repaître ou s'indigner de ses traits, rigoler sans arrière-pensée de son dernier gribouillage… Il nous accompagne nécessairement, qu'on parle de la musique contemporaine en général ou de sa production en particulier.

Je ne donnerais plus les mêmes conseils de découverte aujourd'hui qu'à l'initiale de CSS, ou cette notule, un peu moins d'un an après son ouverture, était destinée à guider un choix immédiat pour quelques charmants voisins de ce domaine. Pour moi, l'essentiel se trouve dans Dialogue de l'ombre double et dans les Notations (pour piano comme pour orchestre, pour des raisons tout à fait différentes), et si j'apprécie toujours Le Soleil des eaux, Domaines, Pli selon pli, les Dérives. La leçon autour de Sur Incises reste l'une des portes d'entrées les plus évidentes, assez unanimement saluée pour sa concision et sa clarté, par rapport à d'autres ensembles plus monumentaux – rares sont ceux qui goûtent suffisamment les chatoyances pures de Pli selon pli pour l'encaisser dans sa durée.

boulez oreilles

C'est sans doute insultant ou déplaisant, mais Pierre Boulez, pour moi, c'est avant tout l'humoriste. Celui dont les bons mots (pas toujours bons, et rarement charitables) ont bercé mon éducation de mélomane : en général réducteur ou injuste, mais j'ai toujours ressenti (sans avoir la moindre clef sur la question) une forme de modestie sincère derrière cette froideur hautaine – un pince-sans-rire que tout le monde a pris au sérieux. J'ai conscience de la part de fantasme dans cette représentation (ceux qui perdirent leurs réseaux et furent bannis des commandes officielles l'ont senti cruellement, et ont même transmis la rancœur à leurs successeurs, alors que les frontières ne sont plus du tout aussi imperméables aujourd'hui – la plupart des styles sont joués, sauf à composer du chouette néo-Fauré comme Ducros, et ce même si les « novateurs » tiennent toujours les grosses commandes), mais c'est la mienne, la foi naïve héritée de mon jeune âge.

Par ailleurs, je l'ai dit, quelques-unes de ses compositions m'accompagnent depuis longtemps – plus j'écoute les Notations et le Dialogue, plus je les aime, inconditionnellement. Je ne suis pas sûr que ce soient de grandes œuvres, et ce qui me touche dans leur babil (sortes de flux et de strates qui miment une forme de parole inaccessible) n'est sans doute pas le reflet du geste compositionnel. Est-ce un talent malgré lui, de ménager au sein de toute sa mathématique une forme d'évidence (qui, certes, se contemple davantage à la manière d'un joli bibelot que comme sommet des œuvres de l'Esprit), propre à toucher les Gentils ?  Est-ce tout simplement l'effet de la familiarité, pour ne pas dire la mithridatisation, avec son langage, qui est celui qu'il est le plus facile de découvrir, vu son excellente distribution chez les revendeurs et sa présence régulière en salle – faisant au fil des ans partie de nous-mêmes, indépendamment de son intérêt, de sa qualité, de son accessibilité réels ?
En tout cas, si j'écoute avec parcimonie le reste et n'en réprouve que fort peu (Le Marteau sans maître, surtout), je reviens à ces deux-là avec régularité et sincérité, à une époque de ma mélomanie où le fonds contemporain s'est réduit et décanté à quelques maîtres, que je reviens consulter en terrain familier, ou dont je suis l'évolution.

Si l'on met de coté la question de l'intelligibilité qui peut percer malgré tout (ce discours parallèle et concurrent à tout le projet musical attesté de Boulez est-il vraiment volontaire ?), le mérite incontestable de Boulez, en matière de composition, tient plutôt dans ses talents d'orchestrateur – là, la chatoyance extrême, l'aptitude à créer, sur un patron musical qui échappe aux mélomanes et aux musiciens de meilleure volonté, des structures palpables, que ce soit de l'ordre de la strate simultanée, « spatiale », ou de l'articulation de grandes parties à travers des identités timbrales… tout cela proclame une maîtrise hors du commun de l'orchestre, davantage dans la force de ses détails que dans la gestion de masses (où, généralement, chaque génération adopte une attitude à peu près commune). Il semble qu'en la matière, Boulez puisse tout, et les métamorphoses opérées entre le texte musical et le résultat final confinent au génie, vraisemblablement.

boulez oreilles

Comme chef d'orchestre, son parti pris d'exactitude (au sens de la limitation de la part de l'agogique, ses exécutions n'étant pas toujours aussi parfaitement précises qu'on le dit) et sa mise à distance des affects le rendent rarement un premier choix, à mon sens. Avec ce genre d'exigence, je trouve bien plus mon compte chez Solti, qui y adjoint une ardeur (et une précision d'articulation sensiblement plus grande) propice à rendre exaltante cette régularité un peu raide.
En revanche, cette prévisibilité permet à ses disques d'être pour la plupart de grandes réussites, avec un assez fort taux de certitude.

Sans fouiner dans les discographies, là, au débotté, je signalerais comme indispensables :
Bartók – A Kékszakállú herceg vára – sa première mouture, avec la BBC (chez Sony), avec Tatiana Troyanos et Siegmund Nimsgern, très soigneux dans leur texte et électrisés. La direction de Boulez y est à la fois implacable, oppressante, et d'une splendide transparence. Probablement son meilleur disque (et la meilleure version de cet opéra).
¶ Ses deux deux Pelléas de Debussy – la version de Cardiff fixée en DVD, quoique nerveuse et habitée, se distingue surtout par la justesse de son couple (Alison Hagley et Neil Archer), mais le studio Sony avec l'Orchestre de Covent Garden, d'une splendeur extraordinaire, absolument glaçante, d'un éclat presque funèbre, contitue l'une des lectures les plus abouties et déstabilisantes de Pelléas, sans une once de sucre et de douceur. On peut davantage en discuter la distribution non francophone, mais le résultat, saisissant, n'appelle finalement aucune réserve.
¶ Seulement diffusé à la radio, son Parsifal de 2004 à Bayreuth, à peine moins rapide que son manifeste de 1970, mais tirant cette fois, avec un orchestre d'une tout autre trempe, un univers d'irisations debussystes de cette partition où, à la lecture comme dans la tradition, ce n'est pas la première évidence. Distribution par ailleurs valeureuse et engagée (DeYoung, Wottrich, Wegner, Marco-Buhrmester, Holl), même si pas la plus séduisante en termes de timbres. Si vous le trouvez, c'est une expérience rare.
Côté symphonique, je fais partie de ceux qui admirent davantage la radicalité un peu raide de ses enregistrements Sony (avec le BBC Symphony, le New York Philharmonic ou Cleveland) que la perfection plus hédoniste (mais sans tension, quel est l'intérêt) de ses enregistrements DG avec Vienne, Chicago, Cleveland ou Berlin. J'aime particulièrement ses Schönberg (Sony) très dépouillés. Pour le legs DG, j'ai remarqué que j'aimais surtout les enregistrements décriés (sa Sixième de Mahler avec Vienne, réputée lente et molle, mais à laquelle je trouve un port altier irrésistible) ou alternatifs (ce Cinquième Concerto de Beethoven avec Curzon, étrangement concerné). D'une manière générale, ses Mahler (1,2,6,8,9 en particulier, et par-dessus tout son Wunderhorn claquant et primesautier avec Kožená et Gerhaher) sont assez enthousiasmants.
¶ Parmi les ratés, évidement ses deux mythiques Water Music de Haendel, qu'un radical comme lui jouait comme les grands pontifes tradis de Grande-Bretagne – ce qui est toujours éclairant sur les connexions réelles entre doctrines musicales : atonals et baroqueux, qui souhaitaient renverser la table, se méprisent en général, et les spécialistes de musique contemporaine sont souvent très conservateurs dans leur interprétation du répertoire d'avant le romantisme. Déception beaucoup plus relative (voilà qui reste très agréablement écoutable) son Ring avec Chéreau, particulièrement dans la version vidéo, où l'on perçoit surtout une absence d'affects un peu molle, avec un orchestre vraiment laid de surcroît. La distribution non plus n'est pas toujours exaltante (le Crépuscule avec les vilains affreux Becher + Hübner, c'est beaucoup demander, même quand on aime Jung comme moi). Là encore, avec les mêmes musiciens dans la série immédiatement suivante, Solti obtenait de la même laideur une urgence folle, sans comparaison. Enfin, dans son Wozzeck avec l'Opéra de Paris (studio de 1966 pour CBS), par ailleurs pas le plus tendu ni avenant, il laisse son Docteur, Karl Dönch, chanter absolument n'importe quoi (aucun rapport avec les lignes écrites, même pas dans la même tessiture, dans les mêmes directions, dans l'harmonie…) ; je me suis toujours demandé s'il y existait une version alternative complètement différente, mais cela donne surtout l'impression, vu les rythmes approximatifs (pas forcément sur les temps…), que faute des notes graves, l'interprète improvise très librement sa partie (de façon expressivement assez convaincante). [Toutes informations bienvenues.]

boulez oreilles

Pour sélectionner dans ce flux abondant d'une grosse décennie de notules, je suggère d'aborder par ici :

  • Jeunesse de Boulez, présentation et extraits de sa musique de scène pour Agamemnon d'Eschyle chez Renaud-Barrault.
  • Rôle de Boulez dans l'héritage des fondateurs viennois du sérialisme dodécaphonique (issu d'une courte série sur le dodécaphonisme).
  • Boulez et l'intelligible, essai sur l'écart entre conception et perception de son œuvre.

Le reste est clairement plus incident et plus léger – mon propos initial était de rendre compte de l'empreinte laissée au fil du temps, indépendamment de l'intérêt très relatif des notules indiquées.
Par ailleurs, France Musique avait consacré cette belle page multimédia à un récapitulatif très intéressant de son parcours, en rétablissant en quelque sorte l'équilibre entre les périodes (au lieu de raconter ce que tout le monde a déjà dit), tout en cédant jubilatoirement à la tentation des jeux de mots ridicules – mainte fois perceptible sur CSS à propos de Boulez…

Quoi qu'il en soit, considérant le sort de David Bowie, il semble qu'une tendance se dessine :

boulez oreilles

Ami compositeur, le téléphone sonne, c'est la Philharmonie… prends un instant avant de sauter dans l'avion, il est temps d'aviser ton notaire.

--

Toute l'équipe de CSS espère que vous avez apprécié le jeu (peu) discrètement introduit dans cette notule. Alors, il y en avait combien ? En dehors du titre, douze bien sûr.
Comme je le disais, Boulez, pour moi, c'est avant tout le bonheur de jouer – en témoignent mes activités passées sur le meilleur forum de musique classique au monde.

mercredi 6 janvier 2016

Les prix de janvier



finley windu
Master Findu, gardien de la paix civile.


Les calendriers complets prennent trop de temps à préparer (et Cadences fait déjà très bien le boulot), donc simplement quelques indications sur des occasions rares et stimulantes en janvier:


Sélection lutins

7 – Philharmonie 1, 18h – Concert de lieder rares de Mendelssohn, Schumann (Wilhelm Meister) et R. Strauss Brentano), par la toute jeune Dania El Zein (pas le genre de technique que j'aime, mais avec ce programme, je prends !). Gratuit.
7 – Philharmonie 1, 20h30 – Le Songe d'une nuit d'été de Mendelssohn avec sa musique de scène (toujours aussi imprécisément annoncé, mais considérant la participation de chanteurs du CNSM et du Chœur de l'Orchestre…). Dirigé par le jeune chouchou de Vienne, Cornelius Meister. Je vends une (bonne) place à 10€ (second balcon de face).

10 – Châtelet, 11h – Les Mariés de la Tour Eiffel, très rare œuvre du Groupe des Six (Poulenc, Honegger, Milhaud, Auric et Tailleferre y ont contribué) pour un ballet sur un sujet écrit par Cocteau. Les extraits entendus ne m'ont pour ma part jamais subjugué (j'ai surtout écouté les parties de Tailleferre, je crois, ceci expliquant cela), mais on ne le voit pas tous les jours au programme.

14 – CNSM, 19h – Conférence-concert sur la monumentale et über-décadente Herbstsymphonie de Joseph Marx (avec extraits joués au piano). Gratuit.

15 – Maison de la Radio – programme Martinů (Sixième Symphonie, Premier Concerto pour violoncelle), Suk & Stravinski (les scherzos fantastiques).

16 – Maison de la Radio – Haydn, Mozart, Schubert par le Philhar et Norrington, donc dans l'esprit qui sied.

17 – Palais Garnier, 12h – Quintette à cordes de Zemlinsky (chef-d'œuvre absolu), sextuors à cordes de Korngold et R. Strauss (Capriccio).
17 – Église évangélique allemande, 12h – Missa Canonica de Gottfried Heinrich Stölzel (et, bien sûr, du Bach). Étudiants du CNSM. Gratuit.

18 – Cité de la Musique – Création d'un nouveau quatuor à cordes de Manoury.

19 – Bondy, 19h – La Maîtrise de Radio-France dans Lully, Charpentier, Purcell, Haydn, Chausson, Fauré et Vaughan Williams. Gratuit.
19 – Compiègne (Espace Legendre) – reprise de la mise en scène La mort de Tintagiles de Maeterlinck par Podalydès avec l'atmosphère musicale de Knox & Coin. L'une des plus grands émotions théâtrales et musicales que j'aie jamais vécues…

19-22 – CNSM jusqu'à 17h30 – Tous les jours, masterclass de Hartmut Höll, accompagnateur historique de grands liedersänger (Shirai, Fischer-Dieskau…). Gratuit.

20-21 – Philharmonie 1 – Musique de scène de Nielsen pour l'Aladdin (oui, deux « d » en danois) d'Oehlenschläger (le Goethe danois, passeur du romantisme au Danemark, copié par Ibsen pour ses Prétendants à la Couronne, œuvre majeure de jeunesse). Un coup de maître régulièrement inclus avec les intégrales des symphonies, mais quasiment jamais donné en concert en France. Je vends deux places à 15€, l'une le 20, l'autre le 21 (toutes deux de face).

21 – Maison de la Radio – Concert monophonique Dutilleux (Deuxième Symphonie, Métaboles, Citations, Préludes).
21 – Salle Gaveau – Dixième Sonate de Medtner, pièces de Vladigueroff, Enescu et Rachmaninov par Alexander Paley.

21-22 – Versailles – Requiems de Cherubini (le grand en ut mineur, l'un des plus beaux flux dans l'histoire du requiem pré-verdien) et Plantade, par Niquet.

23 – Salle Cortot, 15h – Adagio de Lekeu (réduction du fameux « quatuor d'orchestre », je crois, pas le sublime « sempre doloroso »), Quintette de Franck, Gnossiennes de Satie.
23 – Versailles – Requiem de Neukomm (au passage, essayez son quintette avec clarinette si vous en avez l'occasion) par Malgoire.

24 – Maison de la Radio, 17h – Qsâr Ghilâne de Florentz par l'Orchestre Colonne. Chatoyance au programme, encore un bijou généreusement documenté par cet orchestre injustement mal-aimé.
24 – TCE, 17h – Les Biches de Poulenc par l'Orchestre Lamoureux, ainsi que Thilloy, Garayev (et les Nocturnes de Debussy !).

27 – CNSM, 19h – Soirée consacrée à l'orgue et la musique de chambre de Vierne.

28 – Studio Bastille, 13h – Quatuors de Volkmar Andreae et Ferdinand Ries (+ Mozart).

29 – Versailles – Motets de trois générations : Nivers, Collasse (les Cantiques Spirituels !), Clérambault, par Schneebeli.
29 – Billettes –  XVIIIe siècle espagnol : soprano et théorbe / guitare baroque. Ces programmes ne sont pas si rares que cela (au moins le troisième que je vois passer en trois mois !), mais reprennent rarement les mêmes titres, et sont tellement peu mis à l'honneur par ailleurs, que l'occasion est toujours tentante.
29 – Maison de la Radio – Lieder de Zemlinsky, Mahler, Schönberg, Korngold par Christian Immler (15€). Le détail est finalement assez tradi (plutôt des œuvres célèbres de chacun), mais l'ensemble ambitieux.
29 – CNSM, 19h – Classes de direction d'orchestre dans la Cinquième Symphonie de Schubert et le Divertimento de Bartók.

Et puis le 30, le jour le plus cruel de l'année, dont je me plains régulièrement depuis des mois :
30 – Versailles – La Liberazione di Ruggiero de Francesca Caccini, manifestement le premier opéra féminin, et un véritable bijou du style récitatif des Florentins.
30 – Maison de la Radio – Die tote Stadt de Korngold avec le Philharmonique, Mikko Franck, et le couple Nylund-Vogt.
30 – Cité de la Musique – Gruppen de Stockhausen (et autres pièces monumentales de Harvey et B.A. Zimmermann) : s'il y a bien une pièce où la masse et le contrepoint inintelligible créent un sens immédiat et facile, semblent produire un discours évident, c'est bien celle-là. Le chef-d'œuvre de Stockhausen, vraiment.

31 – Maison de la Radio – Maiblumen blühten überall, sextuor avec voix de Zemlinsky, moment d'éternité de dix minutes ; le Quatuor avec piano de Mahler ; Sextuor de Korngold. Et le luth de Marietta avec Nylund en guest star. 15€.

Et puis un programme de musique de chambre du CNSM au programme à définir à Noisy-le-Grand, l'intégrale des Suites (pour violoncelle) de Bach par la classe de Marc Coppey…


Putti d'incarnat

Comme on ne peut pas tout faire, je me suis décidé pour : Marx le 14, Suk le 15, Norrington le 16, Zemlinsky le 17, Tchaïkovski le 20, Nielsen le 21, Les Biches le 24, Bruckner-5 le 28 (la gravure de P. Järvi avec la Radio de Francfort est sidérante d'évidence), Francesca Caccini le 30.
Et, peut-être, le Requiem de Mozart le 14, celui de Cherubini le 22, Höll, direction d'orchestre ou baroque espagnol le 29, Zemlinsky le 31.


Biz & bicrave

Par ailleurs, j'ai des places à revendre (bonnes et pas chères, prises à l'ouverture avec l'aide du meilleur discernement, venez saisir ma camelote !) :

  • Musique de scène du Songe d'une Nuit d'Été de Mendelssohn et Concerto pour violoncelle de Schumann à la Philharmonie (10€).
  • Airs sérieux et à boire (époque Louis XIV), vol.2, Negri, Auvity, Mauillon, Dunford, Christie (30,75€ en première catégorie, parterre central, au lieu de 41€).
  • Symphonie n°9 de Schubert, Aladin de Nielsen, Concerto pour violon n°1 de Chostakovitch par Lisa Batiashvili et Paavo Järvi : une place le mercredi (15€), une place le jeudi (15€).
  • Requiem de Mozart avec Billy, Ziesak, Crebassa, M. Schmitt, Chœur de l'Orchestre de Paris (19€).
  • Cinquième de Bruckner, trois places (10 à 15€) : deux le mercredi, une le jeudi.

Et d'autres à venir…

dimanche 3 janvier 2016

Étrennes : Pelléas avec Kožená-Gerhaher-Finley-Berlin-Rattle, la bande radio


Un concert très en vue, mis en espace à la Philharmonie de Berlin par Peter Sellars (avec le résultat que l'on sait). J'ai trouvé la bande, et j'aimerais avoir le temps de vous narrer avec la verve nécessaire le dévouement épique qu'il m'a fallu susciter, pour déjouer les pièges et arcanes du site de la radio allemande correspondante (parmi les dix mille existantes)… mais en réalité, merci Xavier !

Voici :

Suite de la notule.

David Le Marrec


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