Carnets sur sol

Aller au contenu | Index des notules | Aller à la recherche

dimanche 23 avril 2017

Aujourd'hui


Comme chaque jour d'élection, c'est le moment de faire résonner les échos de la propagande adéquate.

L'AIDE DE CAMP, LE MAIRE, LE GÉNÉRAL
Soleil, qui parcourant la route accoutumée,
Donnes, ravis le jour, et règles les saisons,
Qui versant des torrents de lumière enflammée,
Mûris nos fertiles moissons ;
Feu pur, œil éternel, âme et ressort du monde,
Puisses-tu des Français admirer la splendeur !
Puisses-tu ne rien voir dans ta course féconde
Qui soit égal à leur grandeur !

Nous tenons même une solution contre le terrorisme :

THOMAS
Une loi bienfaisante, et qu'on vous montrera,
Donne cent francs de rente à qui désertera.
Si vous aimez la danse, venez, accourez tous,
Boire du vin de France, et danser avec nous.

(Peut-être pas totalement calibrée pour le terrorisme islamiste, certes.)

LE CHŒUR
Liberté, dans ce beau jour,
Viens remplir notre âme,
Répands sur nous tes bienfaits ;
Que ta voix nous enflamme,
Chéris toujours les Français
Et rends-leur la Paix à jamais.
[...]
Premier bien des mortels,
Ô Liberté chérie,
Liberté, que notre Patrie
Reconnaisse à jamais tes lois,
Viens embellir la fête,
Descends des Cieux,
Que les Palmes couvrent ta tête,
Reine des Peuples et des Rois.

Et quoi qu'il en soit, écoutez la sagesse des Anciens, allez voter.

VIEILLARDS
Ayez toujours le même zèle,
Courez, courez, revenez triomphants
Et n'écoutez pas des enfants
Quand la Liberté vous appelle.

LES JEUNES GENS
Vieillards, recevez nos serments :
Nous mourrons, s'il le faut,
Digne de vous et d'Elle.

(Mais a priori les services de voirie auront retiré les mines antipersonnels avant que vous n'y alliez, on n'en demande pas tant.)

Merci à Joseph-Marie Chénier pour la rédaction des tracts. Et à François-Joseph Gossec pour la musique d'ambiance.

--

[Promesses non contractuelles après vingt heures ce jour.]

vendredi 7 avril 2017

Point d'étape : ce qui va venir sur CSS, et quelques actualités musicales


Point d'étape

Occupé par divers devoirs (ainsi que par des traversées nocturnes de forêts, les abonnés Twitter de CSS en ont perçu les échos), je n'ai pas encore achevé la notule de la semaine, un parcours consacré à The Tempest sous un angle, je l'espère, inattendu.

Dans le même temps, je continue à me documenter autour de l'inexpliquable absence de controverse à la création de Robert le diable – je lis en ce moment la monographie Scribe de Jean-Claude Yon (la seule complète en français, me semble-t-il), ainsi que quelques ouvrages anglophones qui portent plus précisément sur l'œuvre ; j'y trouve des échos de la création (les fameuses « trois chutes »), des précisions manageriales et financières, des considérations diverses sur l'économie dramaturgique, sur la fusion de différentes formes théâtrales pour créer le grand opéra à la française, sur la modernité de la façon, sur la place du ballet, sur les origines diversement célèbres du sujet… Mais rien, décidément, sur la réaction plus générale de la société, au delà de la critique théâtre ou musicale, enthousiaste dès le premier soir. Je dois décidément passer sur quelque chose d'évident, il faudrait que je me dégote un historien de la période à qui poser mes questions.
Dans l'intervalle, j'ai prévu d'éplucher la presse (musicale ou généraliste) aux dates de la création. Beaucoup de choses doivent être disponibles sur Gallica, et pour le reste, il faudra peut-être me déplacer.

Je n'ai pas oublié ni négligé les notules autour des aigus (un intermède rempli d'astuces est presque achevé) ou de la couverture vocale, mais ayant eu moins de temps pour pratiquer, je m'y suis un peu moins régulièrement attelé pour en boucler la présentation (un peu fastidieuse du fait de la nécessité de présentation claire avec couleurs et extraits minutieusement décortiqués).

Autre marotte, je suis depuis le début de l'année plongé dans la différenciation des orchestres néerlandais (sur le modèle des berlinois et francfortins francfortois), dont les fusions multiples, changements de noms et désignations peu explicites rendent la distinction difficile. Pourtant, quel formidable vivier, auquel les partenariats récents avec PentaTone et surtout CPO procurent une envergure nouvelle, en particulier dans la documentation du répertoire national !
Là aussi, le temps d'y voir clair soi-même, de regrouper l'information, d'établir les discographies à partir des miettes éparses, de corriger les erreurs (les siennes et celles des autres), de rédiger les présentations et d'aménager une présentation lisible, ce n'est pas un travail immédiatement présentable ni payant.

Et quelques autres projets plaisants que je ne veux pas dévoiler, incluant grosses contrebasses, aveux tendres ou timbales solo.

Le fichier recensant les sujets à traiter (et ce sont parfois des séries) contient de toute façon plusieurs centraines d'entrées (peu ou prou quatre sujets ajoutés pour une notule publiée).

--

Actualités musicales

Pendant ce temps, le monde tourne. Ma playlist aussi. En ce moment même, je bisse le disque de l'Ensemble Cantissimo dirigé par Markus Utz dans la musique a cappella sacrée de Herzogenberg, un proche de Brahms qui partage un certain nombre de points communs musicaux (chez Carus). Si le symphonique et surtout l'oratorio ne sont clairement pas de la même farine, la musique de chambre contient en revanche des pépites considérables, et le sommet se trouve peut-être dans ce massif vocal, qui semble du Brahms après une prise d'Obikhod (liturgie sonore orthodoxe russe) au petit déjeuner ! Par moment, il convoque aussi les motets de Bach (Singet dem Herrn, la plus belle œuvre de Bach, pour le final en « Alleluia » de Komm, heilige Geist) ou les Trois Motets de Mendelssohn. Immense, bien que tout à fait obscur (déjà que sa musique de chambre…). Il existe aussi deux très beaux volumes de musique profane a cappella, mais ils n'ont pas la même puissance évocatrice, j'y reviens moins souvent.

J'ai dans le même temps appris avec plaisir que le New York City Opera avait rouvert depuis une saison – peu ou prou la seule maison d'Amérique à proposer des saisons audacieuses qui s'approchent plus de ce que l'on donne en Europe occidentale que les répétitions de tubes subventionnées par les mécènes-grand-public ailleurs sur le Nouveau Continent. Les maisons californiennes osent un peu plus, mais on reste, jusque dans les éventuelles raretés, dans le domaine du spectaculaire accessible et des langages musicaux assez traditionnels. Le NYCO propose ainsi une offre assez unique à l'échelle du pays, à tout le moins, voire du continent.
L'histoire de sa fermeture est assez incroyable et mérite peut-être d'être relue.

J'espère vous alimenter en notules fraîches rapidement. Dans le cas contraire, bonne semaine musicale, estimés lecteurs !

mardi 28 mars 2017

Le grand horoscope musical du printemps


Tous nos horoscopes sont rédigés par des astrologues professionnels, aux compétences scientifiques éprouvées. Leurs spécifications, rigoureusement exactes, se fondent sur des cartes astrales révisées au jour des dernières découvertes en astrophysique.


horoscope
1. Bélier

CONCERTS :
Vous avez acheté – cher – un billet pour un concert Bruckner-Barenboim et vous étonnez de l'entendre bourriner. Vous êtes trop nul.

DISQUES :
Vous vous délectez des grappes de sforzando des enregistrements de Dausgaard et de l'Orchestre de Chambre de Suède, de Beethoven jusqu'à Bruckner. Ça pulse !

PRATIQUE :
Ne pizzez pas trop fort votre contrebasse, vous risquez d'irriter le chef.


horoscope
2. Taureau

CONCERTS :
Vous avez pris vos abonnements sur un coup de tête, et foncé sans trop réfléchir. Vous aurez beaucoup à revendre et à donner à l'automne.

DISQUES :
Entraîné par l'énergie de Mercure, vous headbanguez comme un fou sur les marches de Tchaïkovski 2 et Sibelius 3. Gare aux maux d'épaule.

PRATIQUE :
Votre pratique du violon est mise à mal ce mois-ci par vos mauvaises habitudes d'écoute trop active.


horoscope
3. Gémeaux

CONCERTS :
Dilection particulière de vos voisins pour les bonbons. Vengez-vous.

DISQUES :
Grâce aux tarifs écrasés des vendeurs en ligne qui (ne) paient (pas) leurs impôts au Luxembourg, vous achetez deux fois plus de disques ce mois-ci. Vous êtes (encore plus) pauvre.

PRATIQUE :
Votre partenaire vous abandonne. Vous êtes terriblement seul. Vous voulez mourir (et vous l'avez bien mérité, vous jouez comme un pied).


horoscope
4. Cancer

CONCERTS :
Le chef de votre prochain concert meurt. Il est remplacé par Christoph von Eschenbach.

DISQUES :
Le premier chanteur qui vous ait fait aimer l'opéra meurt. Il avait cent ans, mais vous avez l'impression qu'il chantait encore hier. Vous êtes inconsolable.
Pour vous réconforter de ne plus l'entendre, vous mettez un disque de Natalie Dessay – qui, elle, chante encore à 120 ans passés.

PRATIQUE :
Le chef de votre chorale meurt. Vous êtes enfin le chef !  (Ça valait bien ce petit investissement en huile essentielle de belladone.)


horoscope
5. Lion

CONCERTS :
Placé à l'arrière-scène, vous n'apercevez que la crinière de Michelle DeYoung. Et les cris d'hyène de l'écho de sa voix.

DISQUES :
Vous êtes d'humeur glottophile. Vous vous faites une comparaison de Di quella pira tout seul pendant tout votre dimanche après-midi. Ça brame beaucoup, vos voisins vous détestent. Attention : malgré leur indulgence sous Saturne ce mois-ci, si vous poursuivez, vous lasserez l'indulgence et éroderez la confiance de vos amis.

PRATIQUE :
Vous avez l'impression que vous n'avez jamais aussi bien joué !  Tout est si facile, vous menez la danse !  Ce n'est qu'une impression, bien sûr. Investissez dans un diapason.


horoscope
6. Vierge

CONCERTS :
Vous emmenez un ami à son premier concert. Il y découvre une jouissance insoupçonnée – vous ne vous rappelez pas avoir jamais été comme ça.

DISQUES :
Vous êtes d'humeur découvreuse. Après la jolie intégrale chorale d'Ib Nørholm, vous projetez d'écouter toutes les symphonies Alan Hovhaness. Ne le faites pas.

PRATIQUE :
Vous débutez un nouvel instrument !  Au moins, maintenant, vous savez pourquoi vous jouez si mal.


horoscope
7. Balance

CONCERTS :
Votre voisin capte le concert pour sa grand-mère malade. Vous le dénoncez au personnel de salle.

DISQUES :
Vous hésitez beaucoup, passez de Cimarosa à Nørgård. Vous avez l'impression de n'avoir réellement profité d'aucun.

PRATIQUE :
Votre chorale connaît des difficultés financières. Ayez foi dans l'avenir, les nouvelles recrues de septembre vous permettront de retrouver un équilibre.


horoscope
8. Scorpion

CONCERTS :
Votre voisin s'absente pendant l'entracte. Vous lui dérobez son programme.

DISQUES :
Tout vous énerve, vous écrivez une critique incendiaire du dernier disque gentiment envoyé par un artiste. Parce que c'est votre nature.

PRATIQUE :
Votre professeur vous accable d'exercices. Spiccato, staccato et notes piquées, tout y passe. Écoutez ses conseils, il est en train de mettre en valeur vos qualités.


horoscope
9. Sagittaire

CONCERTS :
Vous avez peine à profiter des concerts, vous êtes trop tendu en ce moment. Relâchez de la pression sur vos voisins et n'hésitez pas à décocher quelques traits étudiés aux plus agités d'entre eux.

DISQUES :
Ces jours-ci, rien que de belles choses. Vous réécoutez Czerny, Meyerbeer, Dubois et Mariotte, exactement ce qu'il vous fallait. Vous avez visé juste !

PRATIQUE :
Vous vous ennuyez des études sur une seule corde, mais elles sont nécessaires pour parfaire votre main gauche et libérer votre main droite. Ne vous découragez pas (mais évitez de donner votre sang pendant quelque temps).


horoscope
10. Capricorne

CONCERTS :
Votre voisin grattera sa moustache pendant la moitié du concert. Vous voudrez le lui dire mais n'oserez pas. Assumez vos choix et défendez votre bien-être.

DISQUES :
Au milieu de la poussière et des cloportes, vous trouvez dans le grenier d'un ami cet incunable que même Melomania n'a jamais eu. Vous le revendrez cher sur Amazon.

PRATIQUE :
Il est temps de changer votre table d'harmonie, tout l'instrument pourrait lâcher.


horoscope
11. Verseau

CONCERT :
Vous n'y êtes pas vraiment. Tout glisse sur vous comme sur les plumes d'un canard.

DISQUES :
Vous avez dépensé sans compter chez les disquaires d'occasion. Attention, on ne s'aperçoit pas toujours à temps des sommes réglées en liquide !

PRATIQUE :
Vous débitez tout à l'eau tiède. Prenez garde, vous risquez de perdre le solo d'alto du concert de mai au profit d'un Cancer !


horoscope
12. Poissons

CONCERT :
Évitez les sales miteuses. Les odeurs de poussière, d'inflitration et de moisi ne font pas bon ménage avec la contemplation musicale. Neptune en rend néanmoins la probabilité faible : on ne joue pas de musique au Théâtre du Nord-Ouest.

DISQUES :
Votre installation est en train de rendre l'âme. Tous vos meilleurs disques grésillent insupportablement.

PRATIQUE :
Tout le monde prend votre jeu froid pour de la maîtrise. Profitez du malentendu. Séduisez la soprane. Proposez un prêt usuraire au ténor.

jeudi 16 mars 2017

Fake news, truthful hyperboles, alternative facts… et Salieri


En assistant au concert-spectacle Mozart à la Philharmonie (pour voir la Pragoise par un orchesrtre préparé par Zaccharias), j'ouvre la note de programme, censée présenter les œuvres à un public non averti – très différent des publics habituels des salles de concert, j'y reviendrai prochainement, question très intéressante (qu'entendons-nous selon nos habitudes d'écoute ?).

Par ailleurs claire et assez bien faite, qu'y trouvé-je alors ?

robert dorus-grasIl est évidemment passionnant de s'interroger sur le statut de Mozart (est-il si génial – suivant les œuvres et les jours, mon avis varie sensiblement…), et très légitime de mentionner le mythe du génie maudit, appliqué à tellement d'autres, et dont Mozart, à la vie moins établie que celle des musiciens de cour des XVIIe et XVIIIe siècles, devient une sorte de matrice idéale pour les Romantiques : fulgurances innées, aventures multiples, finalement admiré pour de mauvaises raisons (le petit prodige plus que le grand compositeur), et fin mystérieuse et tragique.

Mentionner Salieri n'est pas illégitime dans ce sens-là, puisque Pouchkine, en théâtralisant la question du maître surpassé par l'élève, en explorant le vertige de la fin brutale d'un génie qui aurait pu tout changer, a par avance façonné les représentations de la place de Mozart.

Mais pourquoi écrire ce « certainement », pourquoi cette « légende » (donc supposément élaborée sur des fondements véridiques). De même que Meyerbeer pour Wagner, Salieri a mis le pied à l'étrier à Mozart, et n'a bien sûr eu aucune implication de près ou de loin dans sa mort – des dizaines de causes possibles existent, et Salieri n'y a pas sa part. La seule intervention de Salieri dans la vie de Mozart fut celle d'un protecteur, pas d'un rival.
Par ailleurs, et j'ai souvent eu l'occasion de le souligner, si une bonne partie de son catalogue est effectivement tout à fait banal, un certain nombre d'œuvres se révèlent particulièrement originales, et assez spectaculairement abouties (comme ses trois opéras français ou ses Variations symphoniques sur la Follia, peut-être la première œuvre affirmant un tel souci d'orchestration, au sens contemporain du terme).

Et l'on sait très bien d'où provient le mythe : Pouchkine utilise la figure de Salieri comme le symbole commode de celui qui, dépassé par l'effet de ses actes de bonté, se retrouve rongé par l'envie – c'est peut-être ce que ressentait Salieri, mais je crois pas qu'on en ait trouvé de traces écrites, à supposer que le succès de Mozart (réel mais pas à un degré inhabituel) ait eu de quoi rendre jaloux un compositeur aussi établi, lui-même accueilli par de grands triomphes à Vienne ou à Paris).
Ce qui est un conte allégorique plutôt qu'une pièce historique connaît une belle fortune (dont la mise en musique par Rimski-Korsakov), jusqu'au film de Milos Forman, diffusé par des générations de professeurs de collège et de parents plein d'espoir… La représentation du Salieri médiocre, veule et malveillant s'est imposée dans l'imaginaire populaire, comme l'accessoire d'un conte dont Mozart serait le seul personnage réel.

Tout cela est très bien documenté, la ligne de succession de Pouchkine à l'avis de l'homme de la rue est limpide – dès lors, pourquoi utiliser cette formulation qui laisse planer le doute, qui nous dit « probablement pas », là où l'on est sûr que non ?  Au même titre qu'Anne d'Autriche n'a probablement pas eu de jumeaux de pères différents, ou que Mars n'est probablement pas peuplé d'humanoïdes sinople aux yeux gastéropodisés.

Ce serait simplement dommage dans une notice destinée au public assidu des concerts ; mais pour un concert tout public, cette légèreté favorise des représentations fausses déjà installées par la fiction, qu'il aurait très facile d'éclairer ou de rectifier.

Il n'y a pas que CSS qui se soit changé en Breitbart sur sol.

lundi 13 mars 2017

Résoudre l'alto


Tout le monde se demandait qu'en faire, le grand soliste français actuel semble avoir trouvé une solution à l'alto :

Suite de la notule.

jeudi 9 février 2017

Carmen contre les vendeurs de lessive


Commencez avec l'authentique héritier de Carmen.

Bien sûr, lorsqu'on cherche à vous décider d'acheter des places pour un concert, on vous en dit du bien ; et on est même en droit d'espérer que les programmateurs ont réellement prévu que ce serait beau. Néanmoins, est-on obligé de mobiliser les promesses de la Mère Denis pour promouvoir un tel tube intersidéral ?
Carmen figure au palmarès des opéras les plus joués dans le monde malgré une réception mitigée lors de sa création à l’Opéra-Comique en 1875. C’est aujourd’hui un ouvrage « culte » avec ses airs et mélodies connus de tous et un orchestre superbement expressif et coloré tant dans les scènes de foules que dans les moments intimes. Le rôle de Carmen est ambigu dans sa tessiture puisqu’il présente à la fois les exigences d’une mezzo-soprano et celles d’une soprano dramatique. Superbe musicienne à la voix naturellement riche en harmoniques, Marie-Nicole Lemieux est capable de chanter l’Isabella de l’Italienne, l’Orlando d’une façon plus furioso que quiconque ou encore une irrésistible Mrs Quickly. Véritable contralto au riche ambitus et surtout tornade vocale, elle n’a pas son pareil pour mettre une distribution au diapason de sa gourmandise et de son espièglerie.
… pouvait-on lire la semaine dernière sur les sites de Radio-France et du Théâtre des Champs-Élysées. Je ne veux pas médire du TCE, la relation avec le public est vraiment exemplaire (il reste le statut ambigu des ouvreurs, mais sinon, aussi bien la communication en ligne que la gestion humaine de la billetterie, service de tout premier choix), mais qui que ce soit qui ait écrit le texte : tout de même.



¶ Carmen serait un rôle totalement atypique, réclamant plusieurs voix (parce que Callas l'a chanté ?). Je ne vois vraiment pas en quoi, c'est typiquement un rôle de mezzo, très médium, chanté par tous types de mezzos (du grand dramatique verdien au petit mezzo lyrique), et même par des sopranos lyriques (au disque nous disposons de Los Ángeles, Anna Moffo, Angela Gheorghiu…). Un soprano dramatique serait plutôt embarrassé par ses graves pas toujours joliment timbrés et ses aigus massifs.
    En quoi a-t-on besoin de faire de la tessiture une exception pour nous vendre le concert ?  Pour nous faire croire que les cent vingt millions d'interprètes de Carmen dans le monde sont des superhéroïnes ?  Alors qu'on pourrait épiloguer sur ce que l'œuvre à de singuliers, son sujet, ses couleurs orchestrales, son harmonie. Moins vendeur, je m'en doute, puisque le tropisme glottophile fait davantage vendre, mais on aurait pu citer les grands noms et les tessitures différentes qui s'y sont victorieusement frottés, par exemple.

¶ « Véritable contralto » : le contralto est un animal rare, beaucoup de chanteuses, malgré l'étroitesse du répertoire, veulent s'arroger la niche. Mais pour cela, il faut une aisance particulière dans le registre grave, sans avoir besoin de poitriner exagérément. Or, Marie-Nicole Lemieux qui a effectivement chanté avec vaillance des rôles de contralto (Orlando chez Vivaldi, par exemple), n'a pas beaucoup de graves, en tout cas pas davantage que la majorité de ses collègues mezzo-soprano. Il n'y a pas de mal à cela : il est difficile de trouver de grands rôles exploitables pour véritable contralto (hors Orphée de Gluck et Erda dans le Ring, on se trouve vite, même lorsqu'ils ont été créés par des contraltos, face à des rôles qui réclament une belle extension aiguë…), et Lemieux ne pourrait pas faire la carrière qu'elle fait, et chanter Azucena par exemple, si elle l'était véritablement. Mezzo non sopranisant, assurément ; contralto, pas vraiment. Qu'est-ce que cela changerait à sa gloire d'ailleurs, surtout pour chanter Carmen – un rôle qui a, nous dit-on, « les exigences d'un soprano dramatique » ?
    Sauf si le but est de mentionner un maximum de noms de tessitures pour impressionner le public et faire croire à une voix longue – ce qui n'est pas le cas, c'est au contraire une voix assez centrale.


lemieux supergirl
— Tiens, Marie-Nicole a changé sa couleur.



¶ « Au riche ambitus » : au riche répertoire ou au large ambitus ?  L'ambitus a un sens précis, il désigne l'étendue vocale (je ne crois pas que celle de Lemieux soit exceptionnelle, d'ailleurs), qui peut être longue, mais « riche » renvoie bizarrement à une notion qualitative.
    Ce n'est pas grave, mais ça trahit un brouet un peu fumeux qui cherche à montrer le caractère exceptionnel du concert en enfournant plein de choses pas trop vérifiées. Marie-Nicole Lemieux a suffisamment de médailles et de succès à son actif pour qu'on ne fasse pas sa promotion sans inventer des concepts ad hoc.

¶ « À la voix naturellement riche en harmoniques », numéro 1.
    Pour commencer, une voix se travaille… qu'elle soit naturellement riche en harmoniques ou non, ce qui compte, c'est ce que l'on entend en concert ou au disque, après des années de labeur à se préparer pour la scène lyrique. La formule a quelque chose de la réclame pour yaourt… au vrais morceaux de fruit (car il existe de faux morceaux de fruit, sans doute), naturellement riches en vitamines.
   
¶ « À la voix naturellement riche en harmoniques », numéro 2.
    Je dis tout de suite que je ne suis pas un inconditionnel de Marie-Nicole Lemieux : j'ai bien aimé sa période seria (très séduit par l'énergie de son Orlando, justement), je suis beaucoup moins convaincu par ce que j'entends aujourd'hui – aigus courts et passablement criés, émission très en gorge, qui l'empêche d'être très sonore, diction moyenne. Elle a incontestablement de la générosité, mais vocalement, il existe mieux dans les mêmes emplois.
    Mais lorsqu'on parle d'harmoniques, il s'agit d'un domaine quantifiable. On peut mesurer si, physiquement, la voix est pure (peu d'harmoniques, comme lorsque le cor joue piano) ou riche en harmoniques (comme les jeux d'anche de l'orgue). Y mettre une connotation morale est d'ailleurs absurde : il existe de belles voix pures et de belles voix riches, tout dépend du répertoire choisi et de ce que l'on en fait. La seule limite est que la voix qui a peu d'harmoniques peut se faire happer par l'orchestre même si elle est puissante, et qu'on peut effectivement difficilement chanter Wagner (sauf pour les sopranos, qui comme Schwanewilms peuvent passer par-dessus le spectre orchestral) avec des voix qui ne sont pas très riches. Mais dans du Mozart ou du baroque, on peut apprécier des timbres plus purs, moins chargés (même si l'inverse n'est pas du tout interdit).
    Or, il se trouve que le timbre de Marie-Nicole Lemieux, sans être translucide non plus, fait plutôt partie de ceux qui ne sont pas trop riches en harmoniques – notamment parce que la voix résonne plus dans le pharynx que dans la face. Pour le dire de façon plus positive, c'est une voix qui n'est pas très métallique. Il s'agit donc, là encore, d'une mauvaise information. Je connais des tas de mélomanes et glottophiles éclairés qui adorent Lemieux (ce qui reste un peu mystérieux pour moi, certes), mais ils le font pour de véritables raisons, pas pour des formules standardisées qui sont à l'opposé de son identité réelle… D'une certaine façon, je trouve le procédé un peu vexant, tant de superlatifs pour la présenter… qui ne décrivent pas ce qu'elle est !



Bien sûr qu'il faut écrire quelque chose de simple, qui claque, qui crée l'événement, pour donner envie d'aller écouter. Mais autant le faire en ne désinformant pas le public. Ce serait Parsifal ou Wozzeck, je veux bien qu'on essaie de rassurer le public en lui promettant un opéra court et accessible, mais pour vendre Carmen, était-ce nécessaire, sérieusement ?

Exemple de réécriture.
Carmen figure au palmarès des opéras les plus joués dans le monde malgré une réception mitigée lors de sa création à l’Opéra-Comique en 1875. C’est aujourd’hui un ouvrage « culte » avec ses airs et mélodies connus de tous et un orchestre superbement expressif et coloré tant dans les scènes de foules que dans les moments intimes. Le rôle de Carmen a été interprété à la scène et au disque par les plus célèbres chanteuses, aussi bien des mezzo-sopranos, comme prévu par Bizet, que par les sopranos les plus différents. Superbe musicienne à la voix réputée pour sa chaleur, Marie-Nicole Lemieux est capable de chanter l’Isabella de l’Italienne, l’Orlando d’une façon plus furioso que quiconque ou encore une irrésistible Mrs Quickly. Parcourant les rôles de contralto comme de mezzo-soprano, véritable tornade vocale, elle n’a pas son pareil pour mettre une distribution au diapason de sa gourmandise et de son espièglerie.
Voilà, c'est pareil, on sous-entend que Carmen est un rôle à part, on déverse les éloges sur l'interprète (et même, implicitement, sur son étendue vocale), mais on ne désinforme pas le public.

Après, on croise des gens dans les allées qui affirment « oui, mais Carmen est un rôle très aigu ». Et qui nettoie après vous, hein ?

--

[Au demeurant, malgré toutes mes préventions, très agréable surprise que cette première Carmen de Lemieux, pas du tout outrée ni tempêtueuse, français soigné, personnage nuancé, presque élégant, mais vivant, voix bien tenue ; pas de poitrinés ni d'effets de manche d'aucune sorte. Seuls les aigus n'étaient pas bien aboutis, mais on s'en moque un peu des aigus, surtout pour Carmen.]

mercredi 11 janvier 2017

Qu'un son impur


Amis, la Nation est en danger.


Cécile de Kervasdoué : Trouvez-vous difficile de chanter en français ?

Juan Diego Flórez : Pour moi, c’est très difficile, car il ne faut pas faire sortir la voix du masque, de cet endroit dans le visage où la voix brille, là où elle a la possibilité d’être bien projetée. Il faut toujours mettre la voix devant et la difficulté lorsque l'on chante en français c'est que les voyelles ne sont pas toutes pures comme en italien. Alors il faut quand même trouver le moyen de mettre toutes vos voyelles au même endroit ! Avec l’expérience j’y parviens, bien sûr pas parfaitement parce que personne n’est parfait, mais ma voix sonne, elle est bien projetée et ce même en français.

(Tiré d'un entretien déjà ancien pour France Musique, que je conservais pour le jour où je n'aurais pas le temps de finir une véritable notule.)


J'ai d'abord cru lire, tout ébaubi, qu'il disait – chose très vraie – que le français doit être articulé en avant, ce qui favorise une forme de franchise assez particulière. Mais non, je crois bien qu'il explique que le français le gêne.

Par son impur (concept parfaitement arbitraire, simplement lié au fait que l'école italienne travaille sur un nombre particulièrement limité de voyelles), il faut lire « voyelle nasale », et peut-être même les différents [eu] !

Misérable sauvage que tu es.

Le pire est qu'il chante en effet (notule et extraits) particulièrement bien le français, surtout dernièrement, et semble même y avoir découvert les nuances. Preuve supplémentaire, s'il le fallait encore, que chanter et penser ne sont décidément pas le même métier.

vendredi 23 décembre 2016

Bisous à tous les parlementaires


La période promeut la positivité. Pour un instant, abandonnez les enquêtes sur le restaurant du Sénat et les relevés d'assiduité strasbourgeoise. Entre deux élections diversement prometteuses, et au cœur de l'impuissance d'un pouvoir politique sur le départ, au milieu des doutes envers les régimes démocratiques, mettons-nous du baume au cœur et reprenons en refrain dans les rues :

[[]]
Interprétation : Simone Bartel, sur le vinyle probablement jamais reporté La Révolution française, chants et chansons des rues et des salons.


Tiré d'une chanson de 1789 célébrant la monarchie constitutionnelle :
Vive Louis Seize,
Ce bon roi citoyen !
Son cœur est aise
De faire notre bien !
… sur l'antique thème musical célébrant Henri IV (et par la suite tous les monarques successifs). Amusant d'entendre ce thème attaché à la contre-révolution et aux résistances royalistes, appliqué avec tant d'enthousiasme à une Assemblée par essence plus vaporeuse qu'un seul individu.


J'aime beaucoup, je programmerai ça en bis lorsque je remettrai (traditionnellement tous les soirs d'élection) Le Triomphe de la République de Gossec.
Si vous aimez la danse, venez, accourez tous !
… danse y rime avec France, comme de juste.

mercredi 9 novembre 2016

Réconfort


Il est des jours où l'on a besoin de douceur. Et ces jours-là, il est bon de pouvoir compter sur CSS pour rester dans l'inactualité, pour trouver une consolation certaine au sein du vaste désordre du monde et des errances des Gentils.

C'est pourquoi, en ce jour où ce sera tellement utile, Carnets sur sol offre deux places pour le concert de ce soir Salle Gaveau. Vous pouvez les réclamer par commentaire ci-dessous ou par courriel à mon nom tout attaché chez online point fr.

--

Maxence Pilchen (piano) y jouera :

L. v. Beethoven, Sonate n°21 en do majeur op.53 « Waldstein »

F. Schubert, Impromptu n°2 op.90
F. Mendelssohn, 17 Variations Sérieuses op.54
F. Chopin, Grande Polonaise Brillante précédée d’un Andante Spianato op.22


samedi 1 octobre 2016

Apocalypse


Je veux simplement voir ce qui passe en ce moment, les disques qui sortent, manière de me tenir informé, de renifler l'air du temps, de découvrir quelques œuvres ou de renouveler mon fonds… Mais partout, en titraille aux teintes de sang, cette information terrifiante, qu'il faut que vous appreniez avant que la fuite ne soit plus d'aucun secours :

apocalypse kaufmann

Suite de la notule.

mardi 20 septembre 2016

Excéder son cercle – Braindead Bartoli


Vu passer une mention de cet instant, auquel je ne pouvais croire. Je suis donc allé fouiner, et je n'ai pas regretté mon effort :



Si la vidéo ne fonctionne pas sur votre équipement, j'en ai déposé un double sur YouTube.


La sénatrice démocrate (dont le brain est dead et dont les positions deviennent donc des caricatures de son camp) convainc un militant particulièrement liberal d'accomplir un acte extrême. Pour ce faire, elle recourt aux grands moyens :
— Just wanted to remind you that if it weren't for the Republicans, we could have Kaufmann, Bartoli and Terfel here all the time.
(— Je voulais simplement vous rappeler que, n'était l'obstruction des Républicains, nous pourrions voir Kaufmann, Bartoli et Terfel tout le temps à Washington.)
Voilà comment, dans un objet qui n'a pas du tout la même cible – et dont les contenus musicaux sont plutôt des ballades folk –, un certain nombre de chanteurs d'opéra, vivants, et qu'on pourrait se figurer insuffisamment emblématiques pour servir de symboles intelligibles au très grand public, se trouvent propulsés au rang de référence culturelle universelle. Gaines podales recommandées par les professionnels de santé de Cavaillon.

Au demeurant, Braindead est une série musicalement réjouissante, avec ses récapitulations chantées assez loufoques. (Propos tout à fait actuel de surcroît, la contamination de ces politiciens fictionnels les rend extrêmes, et cela se passe alors que la télévision, à l'intérieur de la série, diffuse les réunions publiques de Clinton et Trump…)

Dans le registre apocalyptique-métaphorique-comique, c'est assez finement poussé.

mercredi 7 septembre 2016

Voir le discours musical


Expérience intéressante : la retransmission de la Huitième Symphonie de Mahler à Lucerne. Abbado devait la jouer il y a quelques années, mais, malade, n'avait pu le faire ; aussi Chailly a-t-il complété cette année le dernier volet manquant au cycle.

Ce n'est pas un événement en manque de publicité, il a été diffusé sur Arte (avec sous-titres, même), et a bien sûr fait très rapidement surface en ligne (pas sûr qu'il y reste, il y a apparemment un partenariat avec Medici.tv qui vend ses vidéos à la demande), pourquoi le mentionné-je ?  Deux impressions étonnantes à partager.

¶ Contre toute attente, j'ai trouvé une certaine parenté avec la manière d'Abbado dans le résultat – ce qui est d'autant plus étrange que les musiciens ne sont pas du tout les mêmes qu'à l'époque de la Résurrection, et que Chailly n'a pas en général les mêmes tracés ronds et enveloppants, plutôt tourné vers le coloris. Est-ce de l'autosuggestion, je ne puis dire –  elle est surprenante dans la mesure où je suis beaucoup plus attiré par Chailly et n'y cherche donc pas du tout d'Abbado…

¶ La réalisation vidéo, la plaie des retransmissions, en est exemplaire à un point spectaculaire : chaque entrée est documentée par un changement de plan, qui démarre très exactement au moment où les musiciens la jouent. En régie, Ute Feudel doit avoir assisté à toutes les répétitions et avoir la main sur la partition en permanence !  Les départs sont donnés avec la même précision que si la réalisatrice était le suggeritore embauché par Chailly, ce qui permet de documenter chaque entrée de chaque tuilage, et d'avoir toujours les yeux sur l'action. Épatant, il faudrait plus de vidéos de cette qualité (sur des œuvres plus accessibles) pour initier les néophytes à l'écoute symphonique.
Bien sûr, cela réclame une armée de cameramen pour disposer à chaque instant de tous les angles nécessaires…

mahler crédits

Sinon, le résultat musical est bien sûr très beau – quand on joue Mahler avec de grands musiciens, c'est suffisamment écrit pour rendre forcément un effet convaincant, ce n'est pas une musique fragile comme peuvent l'être Schubert ou Schumann –, très intense, très juste.

Côté vocal, les chœurs sont très beaux  (de grandes références : Radio Bavaroise, Radio Lettonne, Orfeón Donostiarra et le Tölzer Knabenchor), mais ce n'est pas trop la fête du côté des solistes – si Ricarda Merbeth demeure inébranlable (à défaut de grâce ineffable), Juliane Banse semble être en méchante méforme (son émission arrière, qui lui a toujours fait des aigus difficiles, ne pardonne pas en cas de mauvais soir), Andreas Schager force étonnamment (la partie est impossible avec beaucoup d'aigus très hauts, très longs, très doux et très puissants à la fois, très peu de ténors s'en sortent bien), Peter Mattei semble aussi forcer un peu sa nature (pour passer l'orchestre avec son émission douce), et Samuel Youn détimbre assez désagréablement, du moins en retransmission (ce semble plutôt lié à la nature même du placement). Restent Sara Mingardo, qui m'a toujours paru minuscule, et qui semble, plus de dix ans après la dernière fois où j'ai dû sortir le cornet acoustique (au quatrième rang dans du Vivaldi…), se promener sans difficulté au milieu de cet orchestre pléthorique (syndrome Stutzmann, Mahler la rend soudain très sonore ?), et bien sûr Mihoko Fujimura, au hiératisme irrésistible (son répertoire est étroit, mais en contrepartie, elle est toujours la meilleure partout !).
Un rien décevant, donc, par rapport à l'affiche vocale, mais tout est emporté avec un bel enthousiasme, pas de panique, tout va bien.

Quoi qu'il en soit, si l'on n'a pas la partition d'orchestre sur les genoux, regarder cette vidéo est le meilleur conseil possible pour entrer dans la logique de la symphonie, remarquable.


[Mais non, je vous en prie.]

dimanche 28 août 2016

Bonne fortune du classique : fora Temer !

Il est des pays où non seulement on est capable de battre des mains pour accompagner des musiciens en rythme (voire avec de jolis contretemps), où non seulement on chante juste son hymne national (en France, c'est terrible, ça détonne toujours au début et sur le refrain, tout le monde braille et dégringole d'un ton…), mais où de surcroît, lorsqu'on part manifester, on utilise des thèmes un peu plus raffinés que « nous sommes les Marseillais » ou « Giscard si tu savais ».


« Fora Temer » (« Dehors Président-par-intérim-du-Brésil ») sur « O Fortuna » des Carmina Burana de Carl Orff.

Ça met un peu la honte – comme tous ces orchestres universitaires où les chefs de pupitre sont systématiquement des Erasmus (allemands, souvent…).

Retrouver les visages de Carl Orff sur Carnets sur sol :
Der Mond, opéra (sur le même langage) ;
Gisei, das Opfer, opéra (influences debussystes) ;
Musique nazie qui tue (simili-hellénismes bizarres pour les jeux de 36).

De rien.

mercredi 10 août 2016

Paradoxe maoïste : le colonialisme musical au service de la révolution culturelle


        Je m'intéresse sans doute à ce qui ne me regarde pas, et assurément à des détails dérisoires, mais il est difficile, lorsqu'on se documente sur les pays d'idéologie (simili-)communiste et sur leur politique éducative et culturelle, sur leur communication et leur propagande, de ne pas s'interroger sur certains détails concernant la musique.


[[]]
Défilé militaire nord-coréen.



1. La musique et le pouvoir

        La musique est, par rapport aux arts textuels et visuels, en général un parent pauvre des milieux de pouvoir. Cela s'explique aisément : même à petite échelle chez un homme d'affaires, on peut citer un auteur pour appuyer un propos, s'abreuver de sophismes chez les philosophes, faire une opération de relations sociales en faisant mine de montrer des tableaux ; et, plus spécifiquement chez les hommes qui exercent le pouvoir politique dans des régimes autoritaires, passer des commandes qui exaltent, littéralement ou sous forme de paraboles et d'allégories, l'idéologie ou le culte de la personnalité.

        La musique, elle, n'exprime rien. À la rigueur des émotions, selon les conventions culturelles de chaque civilisation, mais pas un discours articulé comme peuvent le produire le langage ou la représentation visuelle. Un régime politique ne peut rien en tirer directement.
        Entendons-nous bien : je parle ici de la musique instrumentale, pas de l'opéra, des chansons ou même des oratorios, où la musique peut rendre redoutablement pénétrant le texte le plus bancal, chose dont ont usé et abusé tous les régimes – mais, ultimement, le message est celui du texte, amplifié par la musique, et non intrinsèquement porté par elle.


2. La musique soviétique, résolument élitiste

       J'ai déjà à l'occasion, au détour de notules consacrées à d'autres sujets, exprimé ma perplexité devant l'incompatibilité du projet soviétique, pourtant largement théorisé et organisé, de créer une musique populaire en refusant la forme… Plus encore, les œuvres que l'on entend (symphonies en plusieurs mouvements…) sont particulièrement formelles comparées aux œuvres contemporaines occidentales où la tonalité explose, où le genre devient de plus en plus libre et indéterminé. Et cela se trouve compensé par une complexification accrue des développements et des harmonies, extrêmement difficiles à suivre, même pour le mélomane aguerri – alors pour ce qui est de se mettre au service du prolétaire et concurrencer les productions décadentes de Bill Crosby, Connie Francis ou Doris Day, pas gagné.

        Khrennikov, le bon soldat et le mauvais voisin, est celui qui place le plus de réminiscences populaires, dans ses compositions, mais comme les autres, elles se caractérisent avant tout par des mélodies sinueuses et déceptives, impossibles à mémoriser ou à reproduire spontanément, et qui refusent de culminer dans des émotions franches, toujours poisseuses d'une façon ou d'une autre.

        Même dans de pures œuvres de commande comme L'Histoire d'un homme véritable, La Glace et l'Acier, Le Boulon ou Guerre et Paix, on trouvera difficilement de véritables hits accessibles (à part l'air de Koutouzov, je n'en vois pas trop, les choses les plus immédiatement agréables ressemblent au minimum à du ballet ou à de l'opéra ambitieux…).

        En somme, le projet soviétique de réalisme prolétaire aboutit à des œuvres musicales particulièrement abstraites, complexes et déprimantes. Ça peut intéresser le mélomane (même si je trouve personnellement la période futuriste tellement plus jubilatoire, et au moins aussi accessible), mais difficilement convertir les foules ingénues de travailleurs harassés.


3. La musique coloniale du juche

       Les principes sont différents et les paradoxes aussi puissants pour la musique maoïste. Voir une société tellement arc-boutée contre le modèle occidental utiliser uniquement des gammes de tempérament égal (très plates pour des oreilles habituées aux tiers et quarts de ton), dans les schémas harmoniques les plus éculés, pour servir à toutes les manifestations officielles, voilà qui laisse perplexe. Je vois bien l'intérêt de jeter l'héritage confucianiste pour asseoir le nouveau modèle, mais si c'est pour adopter la part la plus sommaire de l'impéralisme occidental !

        Il en va de même, et de façon encore plus frappante pour la Corée du Nord (exemple en début de notule). Alors que le but proposé est celui de l'émancipation et de l'autosuffisance (juche sasang), et même de la réunification des deux Corée, avec une exaltation de la culture d'origine contrairement aux maoïstes (témoin les journaux télévisés présentés en habit traditionnel)
comment expliquer que l'armée y parade sur les riffs occidentaux les plus pauvres, joués par des instruments importés par les cargaisons impérialistes ?
        Que la présentation universelle de la puissance du régime passe par des images où l'on entend des sous-versions anémiées de When Johnny Comes Marching Home, God Save the King ou Suoni la tromba, voilà qui me laisse toujours hautement circonspect. On parle d'un pouvoir qui pousse l'ambition totalisante de sa propagande jusqu'à commenter l'absence de déjections de son chef suprême. Et personne ne voit le problème de faire défiler les troupes qui exaltent l'indépendance et la fierté coréenne avec des instruments et des musiques issues de la part la moins raffinée de la colonisation.

       Je ne comprendrai jamais les dictateurs. Ils avaient Schreker, ils ont voulu Orff ; ils pouvaient choyer Chtcherbatchov, ils ont promu Prokofiev ; ils héritaient du Kunqu, ils ont voulu imiter Sousa. Comme si ça ne suffisait pas, ils sont méchants aussi.

jeudi 7 juillet 2016

Respirer au siècle dernier


Au (semi-) hasard de mes recherches, une jolie perle, vaguement terrifiante. Quelles sont les principaux obstacles à la respiration, selon ce Manuel de physiologie de la voix de 1911 ?

corset respiration

Jolie collection de causes… assez concentrées !

Pourtant, ce manuel du Docteur Georges-René-Marie Marage (docteur en médecine et ès sciences, professeur libre à la Sorbonne, où a été donnée la matière de ce qui fut résumé dans le livre), disposant de pas mal de données toujours exploitables (même si l'on a fait plus complet et plus didactique depuis) date de 1911, époque où l'on aurait cru que les ténèbres avaient commencé de se lever en ce qui concerne la mort prématurée par corset.

dimanche 3 juillet 2016

Réponse devinette de juin


Ce fut laborieux ce mois-ci, mais nous voilà rendus. Retrouvez les extraits et débats dans et sous la notule d'origine.

De l'orgue si tôt à l'Opéra, oui (hors positifs et régales de l'ère baroque). Au XIXe siècle, les orgues de théâtre se sont répandus – il y en a dans Faust de Gounod, La Forza del Destino de Verdi (là aussi un grand solo, au début d'un tableau), Tosca de Puccini… Mais à l'époque de Zampa (1831), ce devait être une nouveauté assez saisissante. (d'autant que, contrairement à aujourd'hui, les tuyaux étaient indispensables)

C'était donc la fin de l'acte II de Zampa de Ferdinand Hérold (une œuvre-doudou de CSS), un moment saisissant à plusieurs titres :
► dramatiquement, c'est l'un des très rares cas (je n'en vois pas spontanément d'autre, à l'opéra) où l'héroïne est réellement mariée contre son gré au méchant (ce qui rend, dans la morale de l'époque, son cas plutôt désespéré). Il faut bien que les morts reviennent à la vie dans des statues de pierre, que l'Etna jette des flammes et que le Ciel précipite le vilain mari dans les Enfers pour la sortir d'affaire, et encore, il n'est pas sûr qu'elle épouse son bien-aimé, on ne nous le dit pas. Stupeur du châtiment, et c'est tout ;
► musicalement, le grand ensemble avec chœur vient de se terminer, et l'orgue des épousailles résonne seul, d'abord dans une couleur liturgique assez standard, puis progressivement le rythme s'accélère (c'est écrit ainsi), et se charge de couleurs menaçantes (accentuée par la progressive registration en anches, dans cette version), comme si l'organiste s'emballait, était possédé par quelque démon. Avertissement du Ciel ? Je vois plutôt ça comme une trace de musique subjective : on entend la musique d'église qui se déforme et devient insupportablement malveillante, comme la ressent Camille, conduite à l'autel par ce brigand contre la liberté de son père, le jour même de ses noces.

Un bijou dont il n'existe aucun enregistrement officiel, mais quelques-uns circulent sous le manteau (dont deux bons, Abel et Christie – le second se trouve même sur YouTube). Un pastiche de Don Giovanni très adroit (et dans un autre langage), dramatiquement l'une des œuvres les plus trépidantes de tout le répertoire, et d'une musique remarquablement aboutie, une sorte de Tosca (ou de Callirhoé) du début du XIXe siècle.

dimanche 5 juin 2016

Devinette n°557


Pour votre entretien pendant que les putti locaux s'affairent autour de longues notules, une petite devinette.



Pour celle-ci, essayez d'entrer dans la psychologie de l'organiste, car c'est un format assez inattendu. (Une de mes œuvres chouchoutes de tout le répertoire, pas forcément d'orgue.)

--

(Et comme toujours, des bandes inédites à gagner.)

lundi 21 mars 2016

Le destin de Prodromidès


Je suis tout sauf un amateur de nécrologies, mais tout de même, je n'ai lu de toute la journée qu'une seule mention du décès de Jean Prodromidès (brèves de Resmusica), pourtant un compositeur assez notable de la musique française tonale du second XXe. Pour l'heure, seule La Croix semble lui avoir consacré une notice décente (ça viendra peut-être demain, je suppose que les spécialistes de Prodro ne se trouvent pas sous le sabot d'un cheval).

Son œuvre est très peu documentée par le disque, hélas, et pas forcément de façon raisonnée – on trouve (trouvait) son Goya (agréable sans être neuf ni majeur), mais pas ses immortels Perses de 1961, disponibles seulement au téléchargement au détail chez l'INA.

Il en avait été question, il y a déjà sept ans, dans ces pages.

dimanche 7 février 2016

Élégie philharmonique



putto_colere_venus_boucher.png


Écoute-moi, Philharmonie ! 
Quand tu t'ouvris au spectateur,
Je te confiai mon bonheur –
Et toutes mes économies.

Vois ton œuvre, Philharmonie !
Plus d'un an avant le grand jour,
Nous réservâmes côté cour,
Que tu nommes pair, étourdie !

Sache plutôt, Philharmonie :
Schumann, des impros et Mahler,
Par Viennois à la Chandeleur,
Puis Bataves aux mains hardies.

Mais la veille, Philharmonie !
Ce sont Brahms et Vie de Héros
Que tu colles à tes carreaux,  
En secret, misère de ma vie !

Pas un souffle, Philharmonie :
Tu pouvais me glisser un mot,
Ne pas me laisser, comme un sot,
Souffrir Khachaturian l'impie !

Crois-tu alors, Philharmonie,
Qu'un doux fidèle qui dès mars
Acheta Webern, voudra Glass ?
Friponne, tu es bien hardie !

T'aurait-il tant, Philharmonie,
Coûté de me le signifier,
Ou bien dois-je me défier
De tes promesses tôt vieillies ?





En l'espace de trois semaines, sur mes seuls billets : Schumann 2 par les Wiener Symphoniker est devenu Brahms 4 (et Philippe Jordan a été remplacé, sans mention non plus), Mahler 7 par le Concertgebouworkest s'est métamorphosé en Heldenleben, un concert d'improvisation d'orgue a abouti à un programme de classiques favoris (Danse du sabre incluse). Et sauf à consulter très régulièrement le site, aucune mention au spectateur.

Serul le remplacement d'Hélène Grimaud par Lars Vogt en début de saison a été signifié, sans doute parce que les risques de remous étaient supérieurs.

En tout cas, cela me scrogneugnifie vraiment, et si les billets n'étaient pas aussi faciles à revendre (entre la demande énorme pour la Philharmonie et la facilité des billets dématérialisés via les plateformes site garanti orthographe de 1990 comme ZePass), mon courroux s'épancherait en vastes imprécations contre ce manque de respect élémentaire pour le public. Il ne coûterait rien, en même temps que la mise à jour du site, d'envoyer une succincte missive à ceux qui ont réservé des places ; d'autant que, même en cas de demande de remboursement, cela s'écoulerait aussitôt en billetterie.

C'est Haydn qu'on assassine


Julien Chauvin, violon solo du Cercle de l'Harmonie (et premier violon du Quatuor Cambini), grand violoniste et plus grand chef encore, a quitté la formation de Rhorer avec certains de ses membres il y a quelques mois afin de former Le Concert de la Loge Olympique. Les raisons n'en ont pas été rendues publiques ; néanmoins, les ambitions affichées du nouvel ensemble donnent des indications, en parlant de « replacer les musiciens au cœur même du projet », selon un modèle ouvertement inspiré des orchestres spécialistes sans chef permanent (Concerto Köln, Freiburger Barockorchester) – il est possible que le gain en influence de Rhorer, sa direction d'autres orchestres (et peut-être son caractère, je n'ai pas le moindre élément là-dessus) ait frustré certains musiciens désireux de participer plus activement aux choix artistiques.

Quoi qu'il en soit, fort de la réputation de son fondateur et de l'orchestre qui les accueillait, le nouvel ensemble a tout de suite eu des engagements (certes un peu subalternes, accompagnement de récital de seria pour commencer) assez prestigieux (récitals de Karina Gauvin et Sandrine Piau, Armida de Haydn avec Mariame Clément) dans de bons endroits bien exposés (salle Gaveau par exemple).

Il tire son nom de l'orchestre, actif dès 1786 (peut-être 1785), issu d'une loge maçonnique de musiciens, ouverte en 1782 ; son chef principal était le Chevalier de Saint George. Elle cesse ses activités dès 1789, mais en 1785, elle commande à Haydn le cycle des symphonies « parisiennes » (les 82 à 87), puis les 90 et 91. Une jolie filiation, quasiment une ligne de conduite. L'orchestre place ainsi un centre de gravité qui leur permet de jouer le baroque du début du XVIIIe siècle et certaines œuvres du début du XIXe siècle, tout en signifiant son souci de pédagogie.

Le modèle économique aussi en est intéressant : appuyés grâce aux réseaux antérieurs (et à leur valeur amplement prouvée), les musiciens sont en résidence à la Fondation Singer-Polignac, spécialisée dans le pied à l'étrier de jeunes artistes (en particulier en vue de promotion du répertoire français, mélodie notamment), mais ont aussi développé des partenariats avec les entreprises, offrant des services pour accompagner des dégustations de vin, etc.

En somme, même si son répertoire actuel ne m'exalte guère (opera seria baroque et classique, même si la naïveté martiale d'Armida de Haydn est très intéressante, et quand même rarement jouée), un ensemble qui promet beaucoup, aussi bien par son niveau propre que par son ambition. [Par ailleurs, on nous promet Chimène, le seul bon opéra de Sacchini, et Phèdre de Lemoyne, l'un en tournée française, l'autre à Caen et Paris (Bouffes du Nord), les deux en version scénique !]

Mais il semble que tout le travail de communication et d'identification du nouvel orchestre – que j'avais personnellement découvert incidemment, alors que je suis censé être un garçon informé – soit perdu, puisque le Comité National Olympique considère que l'orchestre profite de l'image des Jeux, et parasite sa réputation et ses partenariats potentiels. Avec toute la force d'une institution aussi dotée, elle harcèle juridiquement le nouvel orchestre depuis plusieurs mois (quel dommage que l'information ne paraisse qu'à présent, il y aurait eu de quoi faire tanguer suffisamment ladite image pour un retrait des poursuites), le menaçant de procès si le nom n'en était pas changé.

photo la naissance du comite olympique allegorie
La naissance du Comité National Olympique, allégorie (1998).

Considérant l'absence de lien avec le sport, la référence à une réalité maçonnique et musicale qui n'a aucun point commun (la référence antique exceptée) avec les Jeux, la pertinence du choix par rapport au répertoire réel de l'orchestre, je ne suis pas persuadé que le CNOSF ait eu des perspectives trop sérieuses de l'emporter devant un juge, mais le coût et l'énergie dépensés seraient trop grands, et l'orchestre vient de céder et de retirer sa marque de l'INPI, après des mois de négociations et d'intermédiaires infructueux.

J'avoue être toujours assez indigné lorsque des officines privées confisquent la langue (et ici, tout de bon l'Histoire !). Il y a quelques années, un petit malin menaçait toute personne qui utilisait sur un forum l'expression « Nouvelle scène française » puisqu'il avait déposé la marque, comme si le concept et le langage pouvaient lui appartenir – c'était évidemment de l'intimidation tout à fait abusive, marque déposée ou pas, afin de favoriser le référencement exclusif de son site, qui n'a jamais eu aucun succès soit dit en passant.
Plus triste, car avec plus d'implications réelles, la fameuse affaire Milka, où une couturière, disposant d'un nom de domaine à son réel prénom (Milka.fr), offert à Noël par ses enfants, était été contrainte de le céder, au terme d'une longue bataille juridique, à Kraft Foods. Aucun dommage & intérêt n'avait été accordé (mais ils avaient été demandés !), considérant la bonne foi de la défenderesse, et l'absence de nuisance sur la marque ; en revanche, la marque étant déposée (et avant la naissance de Milka B., de surcroît), le droit l'a logiquement dépossédée d'un nom de domaine, en première instance et en appel. Même si l'entêtement de Milka B. peut paraître futile (au départ, une compensation financière lui avait été offerte), le fait que réserver le premier un domaine à son nom puisse ouvrir la voie à des réclamations et des poursuites (qu'en est-il de la visibilité de l'activité professionnelle de Mme B., ne compte-t-elle pour rien ?), que son propre prénom puisse être confisqué par une marque, n'est pas très réjouissant – même si l'on voit bien les abus que cela cherche à prévenir.

Mais ici, la marque a été déposée, correspond à une réalité totalement différente de celle du Comité Olympique, s'appuie sur des éléments historiques en étroite relation avec l'identité de l'orchestre, et surtout préexiste largement à l'olympisme, refondé dans les années 1890.
Le demandeur a à peu près autant de légitimité que si le syndicat du BTP demandait le retrait du nom de l'Ode Maçonnique de Mozart sur les partitions – ce qui, soyons honnête, pourrait détourner indûment une partie de l'admiration attachée au mot « maçon » au profit de Monsieur Mozart.

dimanche 13 décembre 2015

La bande son des huées – (Damnation, Hermanis)


Comme promis, l'ambiance de salle de la première de La Damnation de Faust à Bastille, avec les huées adressées à Alvis Hermanis (et les réactions pendant la musique).

Oui, c'est une drôle de façon de racoler les lecteurs sur un carnet qui se prétend amateur de musique, j'en conviens ; mais il faut le voir comme un document sociologique autour de la gent glottophile, comme on en a déjà publié quelques-uns : Salome au Met, Tosca en Italie et à Londres, Cléopâtre de Massenet à Paris, pour ne rien dire des ténors, ovationnés à l'occasion, qui disputent le chef en pleine représentation, ou qui demandent un verre d'eau pendant « Di quella pira » (où, pour mémoire, la mère du personnage est sur le point d'être brûlée vive).


Aux saluts, très courte apparition d'Alvis Hermanis et de son équipe, totalement couverte par les huées. Après avoir manifesté ses remerciements à la fosse et aux plateaux, le metteur en scène repart en coulisse avec les siens, manifestement pour ne pas gêner le succès des musiciens. La bande ne permet pas de percevoir complètement à quel point les applaudissements étaient couverts par les huées, mas on se représente déjà assez bien qu'elles étaient très nombreuses.


Premières franches huées : en guise de précipité, un intertitre entre les parties III et IV. Pendant ce temps, un texte de prêchi-prêcha sur l'avenir martien de l'homme défile, comme au début de la pièce. Vous pouvez aussi entendre quelques échanges délicats, à la gloire du public glottophile, que ma ligne éditoriale de défend de transcrire (mais que l'on entend très bien).


Le pompon : rires nerveux et commentaires pendant le solo de cor anglais. Mais pas pendant le chant, on n'est pas des sauvages non plus, chez les glottophiles : il faut quand même écouter les chanteurs si on veut pouvoir les huer honnêtement.


mercredi 9 décembre 2015

L'art de bien huer Alvis Hermanis


Commis l'erreur (en réalité, pas trop le choix pour diverses raisons) de réserver pour la première de la Damnation de Faust mise en scène par Hermanis.

Jamais entendu des huées pareilles, même en retransmission – les manifestations lors de la création de Déserts paraissent le fait de fractions nombreuses, mais localisables, du public. Aux baissers de rideau, des clameurs immenses (des dizaines de gens, au bas mot) couvrent largement les applaudissements. (Je mettrai un extrait pour vous le prouver quand j'aurai un instant.) Les insultes fusent à travers les balcons entre les spectateurs qui veulent les faire taire et les autres qui leur répondent, diversement subtiles.

Pendant le solo de cor anglais (magnifique en plus, des articulations très « vocales », préfigurant le texte, alors que je trouve d'ordinaire les vents de l'Opéra un peu pâles), les déjà fameuses projection de bisous d'escargots suscitent des huées (et des rires nerveux encore plus nombreux) sur le solo. Oui, je répète, sur le solo de « D'amour l'ardente flamme ». On se demande un peu pourquoi les gens se déplacent, s'ils tiennent à gâcher les moments de bravoure qui ont sans doute motivé leur venue… Parce qu'autant je doute que beaucoup partagent ma vénération pour le récitatif a cappella « À la voûte azurée », autant ce solo de cor anglais, on pourrait l'utiliser pour vendre de la lessive, il a tout pour fédérer le néophyte impressionnable comme l'esthète blasé.

De toute façon, vu le nombre et la projection des « hou », voyelle délicate (elle n'était pas déformée par une couverture excessive, c'étaient de vrais « hou » légèrement mixés, hommes essentiellement), je me figure que beaucoup choisissent la première à dessein pour bénéficier de leur petit frisson de corrida – discipline pour laquelle j'ai plus de respect au demeurant, vu son inscription dans des codes (profondément discutables, mais destinés à exalter et non à flétrir). La corrida pose beaucoup de questions sur la cruauté ; huer, c'est juste malpoli.

C'est vraiment la seule raison de choisir une soirée de première, de toute façon, parce que comme d'habitude l'orchestre est mou, les accompagnements de récitatifs largement décalés, et le détail est étonnamment peu propre pour un orchestre de cette trempe (et qui a joué combien de fois cette partition !). Dans les dernières, c'est le contraire en général : ardent, coloré, et d'une précision instrumentale fulgurante. Certes, on ne peut pas se pavaner en en ayant dit du mal avant tout le monde, néanmoins ça me semble un plaisir (réel mais) secondaire par rapport à la qualité de la musique entendue.

Le pays est à feu et à sang, l'armée est au loin sur des territoires qu'elle ne pourra quitter pendant des décennies, le chômage renverse la courbe des records, les libertés sont tour à tour suspendues par les élus de la Nation, on remet les clefs du territoire aux héritiers toujours racistes de la collaboration, on se prépare au pire casting présidentiel de tous les temps (depuis le choix entre Pétain et Pétain), on perd la jeunesse dans les trafics de rue et les théories du complot du Net, on ne se lève plus dans le métro pour les aînés, l'hiver arrive, on vend des cannelés en plastique dans les supermarchés, ma boulangère n'a plus de jésuites… et il y a des gens dont le loisir est de s'indigner pour une mise en scène ratée. Les ressources de l'oisiveté (et du mauvais caractère humain, ou du moins français) n'ont semble-t-il pas de limites. Bande de no life.

Alvis Hermanis a plus d'élégance et ne salue que très brièvement ; sans pavoiser, laissant les musiciens récolter les bravos.

Je peux en un sens m'expliquer ces huées, cela dit : le propos fait certes écho à l'œuvre (ainsi les follets séducteurs), mais de façon très lâche… on peut très bien trouver que ça n'a rien à voir – et, de fait, la superposition est assez arbitraire (et nécessite tout un résumé vidéo avant la première note de musique !). C'est le seul cas où je peux concevoir la justification de huées (goujaterie insigne) : si, vraiment, il existe une volonté délibérée de flétrir l'œuvre, de ne pas faire le travail (pour le Roi Roger de Warlikowski, la question pouvait sérieusement se poser)… et ici, même si ce n'est pas mon avis, une partie du public a pu le sentir ainsi. « Quel rapport ? » criaient certains. Je crains néanmoins que ce soient plutôt la laideur, le propos en décalage avec la littéralité et la semi-nudité qui aient motivé cette explosion de haine – quelle étrange fantaisie que de payer une place au spectacle, après une journée de labeur, pour s'offrir de telles émotions…

Cela dit, on n'égalera pas de sitôt le record de l'écœurement de cet épisode désormais fameux où le président d'une association contre la pauvreté des enfants, à l'origine du concert, se fait huer parce que son discours est jugé trop long. Ma tendresse (vaguement condescendante, je l'admets) pour les confréries glottophiles a grandement décru ce jour-là.

--

Sur le contenu lui-même ?

Pas de quoi casser trois pattes à un mouton malformé. Tout part d'un présupposé simple : Hawking retrouve son agilité à grâce au projet de colonisation martienne, nouveau Faust. Les chœurs sont des laborantins qui font des expériences sur des humains en cage, le tout assorti de textes formulant un prêchi-prêcha simpliste sur la nécessité d'envisager Mars comme solution à nos problèmes terrestres.

Pourquoi pas. Outre le fait que la progression de l'histoire visuelle reste toujours parallèle (et donc distante, peu touchante) à l'intrigue racontée par le livret, cela pose quand même au moins deux problèmes :

¶ l'agitation parasite l'attention sur la musique. Elle n'est pas du tout calibrée sur l'intensité musicale, si bien que le regard est inutilement sollicité à des moments où l'ouïe devrait primer, sur des climax ou des détails importants. On est obligé de ne plus regarder la scène pour suivre correctement l'intrigue et la musique ;

¶ la direction d'acteurs est fort pauvre ; les tableaux sont tous illustrés avec des danseurs, des dispositifs divers (pas trop mal faits et plutôt variés), mais les personnages restent à l'avant-scène quasiment immobiles, à commencer par le prestigieux danseur dépêché pour… tenir le rôle de Hawking dans son fauteuil (certes, il se lève vaguement à la fin). On devrait, décidément, interdire aux metteurs en scène d'utiliser des décors tant qu'ils n'ont pas fait leurs preuves sur plateau nu. Je ne plaisante pas.

Au demeurant, ce n'est pas très dérangeant. Inutilement distrayant, mais pas très nuisible, vraiment.

--

Côté musique, le résultat est convaincant, en admettant le principe d'une distribution très internationale – il ne faut pas en attendre des émissions claires et des dégradés mixés, évidemment. Le français est bon, même si le lieu de son articulation n'est pas du tout typique de l'équilibre français (normalement assez antérieur), en particulier Terfel dont l'émission est toujours aussi grimaçante (nasalité de méchant, mais il fait pareil en allemand, c'est même légèrement pénible dans le lied).

Kaufmann, pas forcément le plus adapté au rôle mais constamment nuancé, donne surtout sa mesure dans « Nature immense », où son autorité naturelle fait merveille (et les aigus sont spectaculaires). Le contraste est piquant avec Terfel, qui sonne plus clair (alors qu'il chante couramment Wotan, quand même), doté de véritables graves mais avec un son qui a peu d'assise basse (un vrai baryton, en somme). Mais considérant les années passées à chanter Wagner, les aigus sont toujours là et la voix reste flexible – là encore, pas autant que j'aurais voulu, néanmoins pour passer la rampe de Bastille, chanter Wagner et faire aussi bonne impression dans un rôle aussi souple (même si je trouve ses récitatifs un peu amples et « chantés »), on peut lui garantir notre respect.

Koch opaque bien sûr, mais très frémissante (« D'amour l'ardente flamme » vraiment habité, ce qui n'est pas si facile).

La seule véritable réserve, c'est le chœur, vraiment atroce ce soir : basses baveuses (le début du dernier chœur, un unisson pourtant, était décalé et les timbres s'écrasaient dans une pâte grumeleuse et visqueuse), ténors braillards (pourquoi pas dans le pandæmonium, mais l'aigu final, c'était comme toujours trop fort, déséquilibré), et surtout les femmes – on aurait dit une chorale paroissiale en période de grippe (la justesse en plus, certes). Ça hulule, ça flageole, et bien sûr personne ne semble parler français, les nasales sont affreusement faites.
Le niveau individuel n'est pas en cause ; l'Opéra de Paris a le prestige suffisant pour embaucher les meilleurs. Il serait temps, peut-être, de s'interroger sur la logique de recrutement (voix solistes très sonores saturées en harmoniques) et sur la nature du travail (Verdi essentiellement, si j'ai bien suivi). Un peu de voix mixte, de souplesse (et, c'est dur à dire, des voix de femme moins lourdes ou plus jeunes), avec de l'entraînement de type oratorio. Manière de pouvoir faire des nuances. Ils semblaient un peu s'améliorer, mais ce soir, c'était vraiment hideux – pas catastrophique au sens technique (même si très en-dessous des standards d'une maison de ce niveau), mais vraiment difficile à écouter.

En somme, une belle soirée, mais qui devrait être beaucoup plus intéressante en fin de série, avec un orchestre bien chauffé.

--

Mise à jour du 13 décembre 2015 :

Comme promis, la bande son des huées spectaculaires. 



Aux saluts, très courte apparition d'Alvis Hermanis et de son équipe, totalement couverte par les huées. Après avoir manifesté ses remerciements à la fosse et aux plateaux, le metteur en scène repart en coulisse avec les siens, manifestement pour ne pas gêner le succès des musiciens. La bande ne permet pas de percevoir complètement à quel point les applaudissements étaient couverts par les huées, mas on se représente déjà assez bien qu'elles étaient très nombreuses.


Premières franches huées : en guise de précipité, un intertitre entre les parties III et IV. Pendant ce temps, un texte de prêchi-prêcha sur l'avenir martien de l'homme défile, comme au début de la pièce. Vous pouvez aussi entendre quelques échanges délicats, à la gloire du public glottophile, que ma ligne éditoriale de défend de transcrire (mais que l'on entend très bien).


Le pompon : rires nerveux et commentaires pendant le solo de cor anglais. Mais pas pendant le chant, on n'est pas des sauvages non plus, chez les glottophiles : il faut quand même écouter les chanteurs si on veut pouvoir les huer honnêtement.


--

Tenez, je retrouve ce petit vade mecum du spectateur, où il est justement question des huées.

mercredi 2 septembre 2015

La devinette du mois (n°556)


Ce n'est pas facile dans l'absolu, mais on peut déjà essayer d'approcher du but…

Cependant certains lecteurs fidèles vont trouver tout de suite (mais pour A***, j'interdis de poster sans donner la version exacte et la marque de couches-culottes du fils du second hautboïste).


Et toujours des lots sonores merveilleux à gagner.

vendredi 14 août 2015

La devinette du mois (n°555)


La réponse à la devinette du mois de juin se trouve (en commentaire).

Pour août, voici un cru un peu difficile : il s'agit d'une transcription d'une œuvre (célèbre) d'un des compositeurs les plus joués au monde.


Je me satisfais très bien du nom du compositeur transcrit, je ne demande même pas l'œuvre, ni même le transcripteur. (C'est dire à quel point notre munificence est peu bornée.)

Difficile ? Allez, un plus évident :

Suite de la notule.

dimanche 7 juin 2015

La devinette du mois (n°554)


Comme d'habitude, de nombreux lots sonores à gagner.


mercredi 3 juin 2015

L'Épopée du Théâtre des Champs-Élysées

Innocent impétrant aux portes d'Élysée,
Ouvre ton butineur, essaie de t'abonner :
Tu veux avant maint autre une place prisée –
Une infime ristourne va l'effort couronner.

Dans ce temple sacré, la vue libre est bannie,
L'angle est courbe et retors, l'ouïe pour seul plaisir ;
Du connaisseur la place abordable est honnie :
Surveille ton fauteuil, tu le veux bien choisir.

Que vois-tu, sur l'écran ! Des places imposées,
Et sans choix de l'étage qui devra t'échoir :
Vérifier où seront vos deux fesses posées ?
Cher client, par-dessus posez votre mouchoir.

Vous courez au guichet, vite, où deux vraies personnes
Attendent le client en rêvant tout le jour.
« — Puis-je enfin m'abonner ? Non plus ? Tout m'abandonne.
— Monsieur, vous croyiez donc à l'éternel amour ! »

Suite de la notule.

lundi 11 mai 2015

La devinette du mois


En plus, une référence nocturne, parfaite pour mai.

Cette fois, excessivement facile pour tous ceux qui suivent l'actualité ou lisent CSS depuis 2005 en tout cas.


… mais il était difficile de résister à cet instant délicieux, au sein d'un grand moment d'une des plus belles œuvres jamais écrites.

--

Vu le peu de réponses en public et en privé, un autre extrait, plus long. Ce n'est vraiment pas très difficile, surtout en ce moment.


mercredi 8 avril 2015

Air du temps : urbanisme souricier, disparition de l'auditorium du Louvre, la torture à Radio-France…


Une collection de petites choses remarquées récemment.

--

Disparition de l'Auditorium du Louvre

La nouvelle saison de l'Auditorium du Louvre est désormais en ligne. À part quelques œuvres éparses de compositeurs récents considérés comme importants (Zimmermann, Yun, Nørgård, Tüür), je ne vois guère que le Quatuor de Sibelius qui sorte un peu des habitudes. Pour le reste, essentiellement Mozart-Beethoven-Schubert-Chopin-Brahms-Debussy-Ravel, comme d'habitude. Pas de belles surprises comme les Clairs de lune de Decaux cette saison ou le mini-cycle Gernsheim de la saison précédente.

Il s'agit possiblement de la dernière saison de l'Auditorium – en tout la dernière sans lien thématique avec le lieu. Il semblerait néanmoins que la nouvelle forme ne soit pas un écho musical (un peu prétexte, mais qui produit des choses admirables à Orsay), mais vraiment un prolongement des collections. Donc la musique de chambre du XIXe en disparaîtra vraisemblablement.

Je ne suis pas particulièrement scandalisé : je me suis toujours demandé la raison de cette programmation tout à fait hors sol, à des tarifs chers, et qui ne se justifie ni par son originalité ni par le prestige des interprètes. Et pour des standards qu'on peut entendre partout ailleurs, aux deux Palais, à la Cité, à Soubise, au CNSM, à Moreau, à Cortot… L'entre-soi (qui n'est pas un problème en soi) des concerts n'est pas si infondé que cela : même sans parler des prix, extraordinairement élevés pour de la musique de chambre (par des artistes peu célèbres de surcroît), la moitié de la programmation a lieu à 12h30. Qui finit à 12h pile et assez près du Louvre, à part quelques cadres parisiens et les retraités fortunés ? Ce n'est pas grave, bien sûr, mais si l'on cherche à ouvrir les lieux à d'autres publics, l'effet est nul. Et je peux concevoir que le Louvre ait d'autres ambitions que de rayonner dans une petite niche qui n'est même pas son public naturel.

--

Urbanisme souricier

Suite à plusieurs longues balades sur les contreforts forestiers franciliens (L'Isle-Adam, Carouge, Montmorency, Lormoy…), je suis frappé par la norme architectural de véritables villes-souricières : construites autour d'une ou deux rues, il est impossible de quitter l'agglomération sans les avoir terminées. Chaque bifurcation conduit à une impasse résidentielle, et même doté d'un plan, il n'y a plus qu'à attendre d'arriver au bout. À cent mètres de la forêt, il peu y avoir une demi-heure de marche pour l'atteindre, le temps d'avoir dépassé les dernières maisons, toutes adossées aux prairies ou aux coteaux chargés d'arbres – leur contiguïté créant un véritable mur infranchissable. Au jour le jour, même lorsque sa maison est située contre la forêt, il doit falloir prendre la voiture pour y aller !

Je me demande quel était le but des urbanisateurs. Limiter le coût en routes ? Distribuer au plus simple les pavillons de villes-dortoirs ? Pourtant, nous sommes vraiment dans l'univers rural (les panneaux « villages fleuris » ouvrant certaines localités, à peine pourvues d'un boulanger, d'un tabac et d'une pizzeria – même pas forcément de pharmacie ou de poste –, en attestent), et tous les terrains constructibles ne sont pas exploités à cette distance de Paris. Quel est donc l'intérêt ? La circulation à l'intérieur du village en est compliquée : je n'avais jamais remarqué dans d'autres parties du vaste monde, où la structure des localités évoque en général plutôt l'étoile ou les cercles concentriques autour d'un centre actif où se regroupent les commerces et institutions essentiels.

Témoin les 2,5km sans aucun échappatoire de Baillet-en-France : une seule longue route, une rue-déparmentale, débouchant sur des impasses, et trouvant à 1km de son début deux commerces, une église, une mairie. Toute petite ville, et pourtant, pour ceux qui habitent au début de la commune, aller acheter son pain doit assurer de fiers jarrets au bout de quelques mois de résidence.

Je n'ai pas de réponse, mais elles doivent exister, et si quelqu'un veut bien m'orienter vers elles, je lui en saurais grandement gré.

--

Abolitionnisme

Il est inacceptable que les grévistes de Radio-France prennent en otage les auditeurs… en diffusant de belles musiques sans les désannoncer. Les traitements des prisonniers contraires à la dignité humaine sont pourtant prohibés par les Conventions de Genève.

Je ne compte plus les témoignages éplorés de mélomanes, près de perdre la raison, qui ont peut-être écouté leur premier Meyerbeer et leur premier Schreker, mais ne le sauront jamais. Quand un couple se dispute, ce sont toujours les enfants qui trinquent.

--

Le sens des concours

Je ferai prochainement, quand j'aurai une minute, la promo des prochaines sessions du CIMCL (en partenariat avec Bru Zane). Il est toutefois, dans la galaxie déjà discutable (dans le détail comme dans le principe) des concours, une abomination dont je ne m'explique pas bien l'existence, à part pour des raisons un peu intéressées : le concours de direction d'orchestre.

Comment peut-on juger un chef, surtout débutant, en lui faisant diriger pendant un quart d'heure un orchestre qu'il découvre ? Ou alors il faudrait confier le jury aux musiciens qui, eux, voient si cela fonctionne ou non. Il est quasiment impossible de juger de l'extérieur du travail d'un chef, qui est un travail d'organisation et de communication – les commentaires sur la gestuelle des chefs lors des concerts sont en général fondés sur du vide : il existe bien sûr des gestuelles efficaces, et même indispensables pour les chefs invités qui n'auront droit qu'à deux services pour monter une œuvre et y imprimer leur vision (surtout que c'est en général ce qu'on attend des « grands chefs », qu'ils tordent la musique vers eux, sans rien changer de ce qui est écrit – le principe est assez pervers, il faut bien l'avouer), mais l'essentiel s'est passé en amont, en répétition. La parole trop abondante est un défaut, qui empiète sur le temps de musique, mais le geste n'est pas forcément suffisant non plus, c'est un ensemble qui s'impose, et donc je ne vois pas trop comment juger en quelques secondes.
Dans le meilleur des cas, on peut repérer ceux qui communiquent bien ; dans le pire, on n'entend rien de plus significatif que si l'on se passait les premières minutes d'une symphonie, très insuffisant pour mesurer un potentiel. Surtout chez les chefs, où la composante relationnelle et culturelle va se modifier (et souvent s'améliorer) au fil des années.

De fait, les lauréats ne sont pas forcément très impressionnants – parfois des bons élèves qui font les bons gestes sans avoir particulièrement plus à raconter que les autres. On a annoncé il y a quelques jours la nomination de Kazuki Yamada (lauréat au concours de Besançon en 2009) à la tête du Philharmonique de Monte-Carlo. Pas un mauvais chef, mais en retransmission comme sur le vif, il n'y a pas particulièrement de plus-value.
Pire pour Lio Kuokman, qui m'avait vraiment ennuyé en salle, amoindrissant les œuvres (dans un style où cet orchestre excelle pourtant !) avec une sorte d'indolence communicative.

J'ai prévu d'aller observer les classes du CNSM pour voir si je rectifie ces impressions en observant tout cela de plus près. Je vous raconterai si ça me chante.

samedi 7 mars 2015

« Bon pour ma voix » – « Bon pour mon orchestre »


1. « Bon pour ma voix »

Il est habituel d'entendre les chanteurs expliquer (c'est même truisme un peu consternant dans les entretiens de chanteurs) qu'ils choisissent de privilégier tels rôles, parce que c'est « bon pour leur voix », ce qui « correspond le mieux à [leur] évolution actuelle », etc.
C'est un peu agaçant, il est vrai — voire un brin mystérieux, de mon point de vue, quand il s'agit de chanteurs amateurs qui n'ont ni la prétention de faire carrière, ni la fatigue vocale d'un chanteur professionnel devant exercer, et par-dessus le son d'un orchestre, même les jours de méforme. Mais, globalement, on en perçoit très bien la logique : une voix peut changer considérablement selon sa technique, mais elle reste confinée dans des limites naturelles d'étendue, voire de couleur (difficile de désapprendre totalement son émission), et dans une certaine mesure de puissance. Donc, oui, assurément, quand on a telle étendue, et développé telle technique, on ne peut pas chanter tout ce qu'on veut si l'on projette à la fois de produire un son suffisamment puissant pour être agréablement entendu du public et de demeurer en état de le faire pendant plusieurs années.

Par ailleurs, la voix est un instrument indissociable du corps, de ses astreintes, de ses émotions, de son vieillissement… Particulièrement chez les femmes, bien sûr, où les grossesses et la ménopause ont un impact très perceptible sur l'instrument. Et chez les voix aiguës masculines ou féminines, qui peuvent facilement s'élimer avec la rigidification des tissus au fil de l'âge.

2. « Bon pour mon orchestre »

En revanche, même s'il paraît évident que le concept existe, c'est la première fois que je voyais cette rhétorique appliquée aussi littéralement à l'orchestre :

Anaclase : Comment une saison de l’Orchestre National d’Île-de-France se construit-elle ? Bien évidemment s’y trouvent les œuvres que vous avez envie de diriger, mais d’autres points entre en ligne de compte… comment tout cela s’équilibre-t-il ?

Enrique Mazzola : Je mêle ce que j’ai envie de faire avec ce qui me semble important pour le bien de l’orchestre. Le contenu de la saison n’est pas dicté par le fantasme de mon ego, mais aussi par ce que l’orchestre a besoin de faire à tel moment de son évolution. Par exemple, je sens qu’il faudra jouer Mahler la saison prochaine. C’est important pour les musiciens d’avoir un retour sur la grande symphonie démesurée. [...] Deux fois par an, je partage l’orchestre en deux : une partie travaille sur le répertoire baroque – ça fait du bien ; c’est comme chanter Mozart pour un chanteur : ça fait du bien ! – et l’autre se concentre sur l’action culturelle.

On croirait lire Flórez commentant son audacieuse transition de Rossini vers Bellini à l'échelle d'une dizaine d'années ou Gheorghiu expliquant quel Verdi elle pourra éventuellement ajouter à la liste dans vingt ans… et bien sûr tous ces chanteurs qui répètent à quel point Mozart est bon pour la voix – quitte à le beugler avec un format, une technique et un style pas franchement faits pour ravir le public.

Tout l'entretien de Mazzola (excellent chef, d'ailleurs) est hautement intéressant, comme beaucoup de contenus d'Anaclase, qui explore des recoins en général négligés par la presse musicale, ou peu mis en valeur. Il y parle des postures possibles d'un chef d'orchestre, de la façon de maintenir un orchestre en bonne santé, de la constitution d'un programme, de la relation entre la musique contemporaine et le public… Il y annonce même une création de Concerto pour public et orchestre – le concept est sympa, j'attends maintenant la nouvelle version de Dialogues de l'ombre double pour tousseur à tons et électronique.


Enrique Mazzola salle Pleyel, détail d'une photographie de Ted Paczula.


Je ne suis pas forcément en accord avec ses diagnostics et solutions, mais force est d'admettre qu'en peu de mots, au lieu de parler exclusivement de sa propre mixture et de ses idéaux (ce qu'on attend en principe des entretiens d'artistes), il soulève des questions fondamentales pour l'expérience musicale et son avenir.

3. « Jouer pour soi »

Après la guerre, on a voulu ne jouer que pour soi-même ; c’est ce qui a creusé un fossé entre le public et les musiciens. Encore plus dans le domaine contemporain : le compositeur en devint totalement intouchable, loin de tout le monde, incompréhensible, volontairement inaccessible. À l’heure actuelle, on a besoin de se retrouver ensemble, d’éviter les distances. Ce sujet me préoccupe beaucoup.

… sujet souvent soulevé sur CSS, et dont le processus est, à mon humble avis, très antérieur aux années cinquante : l'émancipation de l'artiste, depuis le statut d'artisan servant des mécènes (ou réellement tributaire du remplissage, pour les compositeurs d'opéra et de symphonies), sa revendication non plus comme l'illustrateur du goût du temps (avec sa personnalité propre, bien sûr) mais comme l'initiateur de nouveaux univers débute avec le romantisme, dès le début du XIXe siècle. Jusqu'au début du XXe, ce n'est que le fait de certains compositeurs que l'historiographie de la musique décrit maintenant comme à la pointe, mais leur nombre croît considérablement (au début du XIXe, il y a Beethoven, Weber, Schubert, Berlioz, Liszt, Chopin, Schumann… et pas beaucoup d'autres qui renouvellent à ce point vigoureusement le langage), jusqu'à devenir tout de bon la norme au XXe siècle, où écrire de la musique revient à créer son propre langage. D'où les difficultés d'accès lorsqu'il faut maîtriser des langages aussi complexes et disparates que ceux de Debussy, Scriabine, Roslavets ou Schönberg… et encore davantage après.

Vous l'aurez d'ailleurs noté, dans une histoire de la musique, ce qu'on distingue, ce n'est pas tant l'aboutissement de l'écriture que sa nouveauté. Certes, les grands compositeurs ne sont pas forcément les véritables inventeurs des notions qu'on leur prête, mais ils arrivent dans la même foulée (Monteverdi et Lully pour l'opéra, Haydn pour le quatuor, Schönberg pour le dodécaphonisme…) et sont généralement nommés grands en rapport avec cette nouveauté (même Haydn et Mozart sont largement cités pour leurs innovations dans le quatuor, la symphonie, le singspiel…). Cela peut expliquer la désaffection pour des compositeurs moins spectaculairement nouveaux, même si personnels et extrêmement aboutis.

Je n'avais pas senti aussi nettement que cela s'appliquait à l'interprétation, mais il n'est pas impossible qu'il y ait eu comme une méfiance envers la facilité de plaire au public, et le désir de sauver la musique des masses. Pour des raisons d'idéologie politique, mais surtout, à mon sens, dans la logique prolongation d'une longue évolution en matière d'idéologie artistique : ce n'est plus l'artiste (compositeur ou interprète) qui s'adapte au goût du public, mais le public qui doit aller à la rencontre d'une démarche singulière. Au bout de cette logique, il y a les compositeurs qui écrivent la note d'intention avant la partition et les pianistes qui marmonnent en jouant, même en studio d'enregistrement.
Cela a ses avantages (diversité immense de l'offre, des mondes à découvrir) et ses corollaires plus négatifs (difficulté d'accès, voire un certain onanisme égoïsme créatif).

4. « Faire sortir la musique contemporaine du ghetto »

L’an passé nous avons commandé un opus au jeune compositeur italien Alberto Colla. Il y eut près de cinq minutes d’applaudissements, ce qui est beaucoup sur une scène. Colla a été rappelé deux fois. N’est-ce pas formidable ? Je m’engage dans la création à ma manière. Serait-il justifiable de construire aujourd’hui une philharmonie de style haussmannien, par exemple ? On ne peut pas nier le langage de notre temps ; c’est le nôtre, alors… La musique d’aujourd’hui ne peut pas être celle d’hier. Pourquoi se sent-on plus facilement apte à apprécier ou juger les œuvres qu’on voit, comme un tableau de Picasso ou de Munch, par exemple ? Tout le monde a un avis sur le bâtiment de la Fondation Vuitton, sur telle architecture, sur telle œuvre d’art contemporain, mais dès qu’il s’agit de musique, les gens reculent. Pourquoi ? Tous nous avons un esprit de curiosité et de critique, il faut juste le mettre en mouvement avec quelques éléments d’explication. Cette saison, nous avons commandé au compositeur italien Nicola Campogrande une œuvre pour orchestre et public.

Tout cela est intéressant, défendu avec chaleur, et discutable : en quoi les formes du passé sont-elles discréditées parce qu'il faudrait faire de la musique d'aujourd'hui ? On n'aime donc Mozart qu'en le remettant dans sa perspective XVIIIe ? C'est une véritable question, et moi le premier, je suis en général déçu lorsque j'entends un compositeur se contenter d'imiter ce qui a déjà été fait… mais l'échelle évaluant une musique selon sa date n'est pas satisfaisante, sauf à considérer qu'il existe un progrès linéaire en musique, ou des styles devenus interdis. Il n'est pas question de récrire toujours dans le même style, pourtant ; et dans le même temps, on peut espérer que les compositeurs d'aujourd'hui fassent de la musique d'aujourd'hui, adaptée au public — ce qui n'est pas vraiment le cas de ceux faisant de la musique d'aujourd'hui, paradoxe supplémentaire : l'esthétique du public majoritaire reste plutôt du passé.
Il faut dire que l'évolution des langages a été bien trop rapide par rapport à ce qu'est une culture musicale – l'ouïe reste un sens très instinctif (pas d'occultation possible comme pour la vue) –, et que la culture musicale générale correspond plutôt à celle du premier vingtième, celle que l'on entend au cinéma par exemple.

Ce que dit Enrique Mazzola sur la plus grande facilité à émettre un avis sur d'autres arts est très vrai, mais cela ne tient pas particulièrement à notre temps : la musique, par essence, est plus abstraite, fondée sur des structures arbitraires. Elle ne représente rien… même la musique à programme reste largement fondée sur des conventions d'évocation. Un improbable peuple de forêt vierge, encore caché à tous les regards, reconnaîtrait sans doute une peinture d'oiseau ; en revanche, un chant d'oiseau stylisé dans une symphonie ou une pièce pour piano, on peut en douter.

En effet, on met toujours le concert de musique contemporaine à part, comme s’il s’agissait d’une chose étrange, marginale. Il poursuivait en se demandant « quand comprendra-t-on en Italie qu’il faut insérer la musique contemporaine dans les programmes de répertoire ? ». Ce serait la meilleure façon de la sortir de son ghetto, des festivals ultra-spécialisés, etc. Quand j’ai lu ça, je me suis dit que c’est exactement ce que je fais, en fait ! L’idée est d’avoir des petites pièces – je ne m’aventurerais pas sur des choses énormes ; pas de nouvel Hyperion, non ! –, des œuvres d’un maximum de dix ou quinze minutes.

Le petit paradoxe, dans sa démonstration, tient à ce que les compositeurs qu'il cite sont, justement, très intégrés dans la tranquille continuité de l'histoire (tonale) de la musique, et ne constituent pas du tout une audace aux oreilles du public : Alberto Colla écrit dans une veine lyrique assez traditionnelle (sorte de romantisme tout début XXe qui aurait entendu les côtés percussifs de Gershwin et Bartók), tandis que l'univers de Nicola Campogrande s'inscrit assez ouvertement dans la continuité (très réussie, d'ailleurs, il faut vraiment écouter R) du Concerto en sol de Ravel. Dans cette mesure, effectivement, il n'est pas très compliqué de l'intégrer à un concert contenant Mozart, Tchaïkovski ou Rachmaninov, et les isoler n'aurait pas vraiment de sens.

Pour la musique sérielle, spectrale ou acousmatique, le temps d'adaptation et la violence du contraste me fait plutôt pencher, au contraire, pour les concerts spécialisés – où, pour ma part, je prends plus de plaisir qu'en prélude à la Symphonie fantastique ou aux Danses symphoniques, tant l'attitude d'écoute est différente.
Outre le fait que l'on n'a pas forcément envie, à supposer qu'on aime toutes ces musiques, d'entendre à quelques minutes d'intervalle Mozart, Debussy et Ferneyhough (et rarement dans un ordre chronologique qui pourrait adoucir l'expérience), on peut aussi voir le saupoudrage comme une forme de mise à l'écart encore plus pernicieuse, dans la mesure où l'on se sert de titres célèbres pour contraindre le public (car on ne jouera jamais la pièce contemporaine pour clore le concert, comme par hasard) à écouter de la musique qu'il ne réclamait pas. Ce genre de métissage peut fonctionner s'il existe une thématique forte (évolution d'une esthétique nationale, musique en musique d'un même poète, etc.), mais je ne le vois vraiment pas comme la solution miracle qui convertira le public à n'importe quel langage.

5. « Changer les modalités du concert »

Suite de la notule.

David Le Marrec


Bienvenue !

Cet aimable bac
à sable accueille
divers badinages :
opéra, lied,
théâtres & musiques
interlopes,
questions de langue
ou de voix...
en discrètes notules,
parfois constituées
en séries.

Beaucoup de requêtes de moteur de recherche aboutissent ici à propos de questions pas encore traitées. N'hésitez pas à réclamer.



Invitations à lire :

1 => L'italianisme dans la France baroque
2 => Le livre et la Toile, l'aventure de deux hiérarchies
3 => Leçons des Morts & Leçons de Ténèbres
4 => Arabelle et Didon
5 => Woyzeck le Chourineur
6 => Nasal ou engorgé ?
7 => Voix de poitrine, de tête & mixte
8 => Les trois vertus cardinales de la mise en scène
9 => Feuilleton sériel




Recueil de notes :
Diaire sur sol


Musique, domaine public

Les astuces de CSS

Répertoire des contributions (index)


Mentions légales

Tribune libre

Contact

Liens


Antiquités

(26/12/2005)

Chapitres

Calendrier

« avril 2017
lunmarmerjeuvensamdim
12
3456789
10111213141516
17181920212223
24252627282930