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Franz SCHREKER - Die Gezeichneten ("Les Stigmatisés") - I - Discographie & équilibre de l'économie dramatique

Nous avons déjà feuilleté ensemble les oeuvres de Franz Schreker et leur discographie.

Vous le savez, le choix de CSS est d'éviter autant que possible la facilité discographique - on se perd bien rapidement dans des arguties préférentielles qui n'ont pas grand sens, tant elles sont attachées aux attentes de chacun (qui la voix, qui le théâtre, qui la musicalité, qui la chatoyance, etc.). On préfère inciter à la découverte d'oeuvres, à tout prendre, et s'y balader tout à loisir en compagnie des lecteurs de CSS.

Néanmoins, ici, devant l'immensité de la tâche que représente l'abord de ces Gezeichneten - dont le titre français a pour nous tant de charmes -, on biaise un peu. Et pour une raison bien simple : parce que les versions sont piégeuses, beaucoup sont coupées et la critique ne les signale pas. De plus, l'oeuvre est difficile à distribuer et une petite description avant achat peut s'avérer utile.

Toutefois, cette entrée était prévue pour intégrer l'article présentatif de Schreker, et n'a pas le caractère que nous aimons dans les discographies : à savoir la description des caractéristiques et non l'énonciation de jugements. Ici, du fait de leur caractère initialement informel (c'est-à-dire pas prévues pour être publiées de façon autonome), les notices ne sont pas expurgées de sentences parfois laconiques, ce que nous regrettons avec vous. On espère tout de même que le contenu en sera suffisamment informatif pour vous guider, notamment relativement aux coupures.

Et, pour se faire pardonner :

  • une astuce pour déceler les coupures avant écoute ;
  • quelques réflexions sur l'économie dramatique de l'oeuvre et sa mise en péril majeure par les coupures ;
  • une petite écoute comparative illustrative des versions inédites. (Les Lutins ont bien travaillé.)


Concevez-le donc bien comme une annexe discographique à l'article original.

... Plus précisément, sur les fameux Gezeichneten, le généreux épicéa qui masque la variété de la jungle Schreker :

Distribution dans l'ordre suivant : Carlotta, Salvago, Tamare, Adorno, Nardi.




1. Au CD

Gerd Albrecht, Orfeo 1984

=> Janis Martin, Kenneth Riegel, Hermann Becht, Theo Adam, Peter Meven. (Noter dans les rôles des chevaliers gênois Thomas Moser et surtout la stupéfiante basse profonde Boris Carmeli.)

=> CSS n'a pas entendu cette version. Janis Martin était à l'époque de sa gloire, et Theo Adam risque de peiner dans le grave permanent d'Adorno. Mais la présence de Kenneth Riegel, petite voix étroite et nasale, généralement modérément imaginatif et stylistiquement pas excessivement raffiné, et surtout celle de Hermann Becht, le malcanto et le prosaïsme incarnés en un timbre hideux (vous connaissez sans doute son Alberich chez Boulez/Chéreau et son Kurwenal chez Barenboim/Ponnelle), n'est pas très engageante, à vrai dire. Epuisé de toute façon.




Edo De Waart, Marco Polo 1990

=> Marilyn Schmiege, William Cochran, Siegmund Cowan, Charles van Tassel, Wout Oosterkamp.

=> CSS ne connaît que fragmentairement cette version. On y retrouve William Cochran et Siegmund Cowan, tous deux éblouissants trois ans auparavant à Düsseldorf (voir ci-dessous) - remarquablement mordants, vraiment expressifs, assez idéal donc pour cette musique. Marilyn Schmiege semble elle aussi bénéficier (outre d'un timbre doux), d'une belle éloquence. Si la direction de De Waart ne semble pas très nerveuse, la réalisation orchestrale d'ensemble paraît tout à fait réussie. Vu la durée (2h30 contre 2h50 pour Zagrosek), on note sans doute quelques coupures, mais le duo Martuccia/Pietro, par exemple, n'est pas supprimé, ce qui augure d'un certain respect de la structure de l'oeuvre. C'est de toute façon la seule version actuellement disponible au disque, même si Zagrosek se trouve parfois d'occasion et souvent en médiathèque...
Pour peu cher, ce qui est aussi à noter.




Lothar Zagrosek, Decca 1993

=> Elizabeth Connell, Heinz Kruse, Monte Pederson, Alfred Muff, Lászlo Polgar. (Et dans les rôles secondaires, débauche de grands chanteurs, parmi lesquels Matthias Goerne.)

=> Version considérée comme la référence, sans aucune coupure, avec un plateau homogène et efficace. Heinz Kruse, en particulier, avec un timbre de ténor de caractère, soutient sans peine la tessiture, avec une très belle acuité musicale et textuelle. Lothar Zagrosek laisse filtrer quelques baisses de tension, notamment dans le très long troisième acte, vraisemblablement en raison de la complexité de la partition qu'il ne maîtrise pas aussi bien à cette date que désormais.




2. Au DVD

Kent Nagano, Salzbourg, Euroarts 2005

=> Anne Schwanewilms, Robert Brubaker, Michael Volle, Robert Hale, Wolfgang Schöne.

=> Version remarquable, assurément (CSS n'a entendu que la radiodiffusion, et pas vu la captation visuelle). Evidemment pour Nagano, dont le soin des phrasés, avec ses angles toujours aussi rond, portent un sentiment d’évidence bienvenu dans ce langage touffu. Bien plus captivant orchestralement, donc, que le studio de Zagrosek.

=> Côté chanteurs, on est également à la fête, par-dessus tout avec Michael Volle, basse barytonnante aux attitudes très liedersänger. Mais Anne Schwanewilms et Robert Brubaker, habitués des rôles rares et lourds assumés avec constance et goût, portent aussi leur lot de satisfaction. Rien d’aristocratique dans le chant de Brubaker, qui joue plutôt la rugosité de Salvago. Chez Schwanewilms, une réserve cependant, outre une tendance étrange à détoner ici ou là avant la deuxième scène de l’acte II (tendance très légère et absolument pas incommodante) : des voyelles et consonnes peu différenciées, ce qui malgré des efforts sensibles pour habiter le texte abstrait de l’acte II laisse une petite impression de flou.
Seconds rôles impressionnants.

=> Mais le problème réside, en réalité, dans les coupures.
Deux des trois intrigues principales de l’œuvre sont ainsi supprimées. Tout ce qui ne tourne pas autour de Carlotta a purement et simplement disparu, que ce soit le duo semicomico Martuccia-Pietro (rôles intégralement supprimés) ou la dimension politique de l'intrigue (largement mutilée). L’ouvrage s’en trouve ainsi déséquilibré ; point d’allègement, point d’embrassement de domaines divers, point de relations entre amour, esthétique, politique, amitiés, perversions… L’économie littéraire de l’œuvre en est mutilée, avec un résultat sonore où le rapiéçage dépasse parfois la raison, fût-elle rhapsodique…
La scène I,2 est coupée (concertation politique des nobles), pourtant très importante pour la couleur du drame et l'équilibre des forces en présence. En I,3 et I,4, plusieurs coupures. La scène comique (I,5) entre Pietro et Martuccia, qui aura une véritable incidence dramaturgique au III (la cause du dévoilement de l’usage ancien des sous-sols de l’île d’Elysée), est totalement supprimée.
Au II, coupure d’une minute au moins dans le dialogue de Carlotta et Salvago.
Attention, les chiffres pour cet acte III. Les scènes 1, 2, 3, 4, 7, 9, 12, 13, 14, le ballet en 15 et le début en 19 ont été coupés ! La moitié de la scène 5 aussi. Deux rôles importants ont été totalement supprimés, on l’a dit (Martuccia et Pietro), sans parler de plus d'une dizaine de personnages qui pour n’avoir quasiment rien à chanter portaient une véritable fonction de commentaire, d’allègement, de « fluidification » et de « mise en abyme » du drame, et qui sont jetés à leur tour dans la géhenne. La découverte du pot aux roses, les réflexions sur la nature multiple de l'Ile sont totalement supprimés, ce qui constituait pourtant un point très important du livret. (pas pour l'action, certes !)
Dommage, qui plus est, avec de si bons seconds rôles… Au total, le troisième acte, certes très long, a été amputé de plus du tiers ! En somme, on a supprimé tout ce qui faisait ce drame plus fluide que du Strauss, ces interventions fugaces, pour le transformer en tirades infinies de Carlotta en plaçant ses interventions bout à bout... Conclusion, l’économie de l'acte est saccagée, et l’on tombe alors dans un intimisme assez hors sujet qui rend les interventions du peuple artificielles alors qu'elles sont merveilleusement préparées...
Bref, la catastrophe. Le tout est sauvé par l'engagement des interprètes et la force de l'oeuvre, qui emportent véritablement l'adhésion. Ainsi compacté, le drame est sans doute plus digeste pour ceux qui ne sont pas habitués à l'œuvre ; musicalement, l'essentiel est là (bien que, tout de même, les ballet et les choeurs en coulisses d'Elysée !), mais pour le texte de Schreker, de grosses pertes. Dans les deux premiers actes, perte relativement minime en termes de durée, de l'ordre de dix minutes par acte. Pour le dernier, en effet, il ne reste pas grand chose de la première moitié...
2h50 chez Zagrosek, contre 2h17 pour la version Nagano applaudissements compris. Il manque donc 35 minutes, et même en admettant une fluctuation de tempi entre les versions, on perçoit bien qu’il doit rester un peu de musique dans les poubelles de l’Histoire...
On peut s’émouvoir de ce que la critique dithyrambique (à juste titre) n'ait pas touché un seul mot de cet état de fait, proclamant, tout de même, la "référence absolue". Avant de faire acquérir une référence absolue, surtout que la version Zagrosek n'est pas précisément indigne, il faudrait peut-être voir à faire savoir qu'elle est tronquée ! Il est vrai que ce n’est signalé nulle part, mais à quoi bon distinguer une référence absolue lorsqu’on méconnaît une œuvre, une discographie, et ne pas louer simplement une grande réussite ; pourquoi ce besoin d’emphase ?

=> Version au demeurant recommandable à titre de complément, car remarquablement interprétée en dépit de ses coupes éhontées.




3. Bandes radio

Winfred Zillig - NDR, Hambourg 1960

(Manifestement publié sur cassette à une époque.)

=> Evelyn Lear, Helmut Krebs, Thomas Stewart, Franz Crass, Ernst Wiemann.

=> Un enregistrement en studio de la radio, avec de remarquables seconds rôles et un très grand soin orchestral, précis, stylistiquement scrupuleux, vraiment un régal. Les voix choisies sont étonnamment légères pour le couple principal, à l'inverse, ce qui serait peut-être plus difficile à réussir sur scène. Nous disposons ainsi de personnages étonnamment ingénus pour ces rôles. Mais le véritable problème réside plutôt dans la prise de son qui place désagréablement les voix en avant, jusqu'à masquer légèrement l'orchestre, ce qui est très dommage. Quelques coupures.
Une très bonne version, mais peu propice à la rêverie à cause de ce déséquilibre sonore.




4. Bandes inédites

Hans Wallat, Düsseldorf 1987

=> Trudeliese Schmidt, William Cochran, Sigmund Cowan, Harry Peeters, Karl Ridderbusch.

=> Une version très étrange en vérité. On y rencontre une distribution absolument formidable, avec l'engagement constant de William Cochran, sans que la voix soit brisée, disgracieuse ou fatiguée, comme souvent dans ce rôle ; avec la voix dense et touchante de Trudeliese Schimdt, sans doute la meilleure Carlotta jamais captée ; avec Sigmund Cowan, un Tamare incroyablement mordant, une référence ici aussi ; et même Karl Ridderbusch, grand luxe en Podestà. Le drame se déroule avec efficacité, et l'on est immanquablement très séduit.

=> Cependant deux réserves importantes sont à considérer. D'une part, l'orchestre, peu rompu à cette partition, qui tout en proposant un rendu impeccable, laisse entendre à l'oreille habituée des problèmes de compréhension stylistique. De façon très efficace, Wallat dirige cependant sans raffinements, plus germanique que viennois, avec des phrasés très courts, comme si la logique d'ensemble était difficile à saisir. Guère de rubato[1], et des cordes un peu dures, des entrées de cuivres un peu massives - presque quelque chose de gourd, à la comparaison avec les versions les plus en style.
Mais il faut cependant marteler que non seulement la partition est délicate d'accès et difficile à mettre en place, mais de surcroît le résultat demeure vraiment remarquable et prenant. [Les mécontents peuvent toujours chercher un orchestre de province en France qui approcherait ça.]

=> Seconde réserve, plus grave et plus frustrante : les coupures. Un tiers de l'oeuvre manque. De ce fait, les leitmotivs et les moments de bravoure se bousculent à intervalles trop réguliers, en une sorte de pot-pourri étrange ; les psychologies ne peuvent pas se développer - et sans évoquer, bien sûr, les trois pans de l'intrigue (quadripartite[2]) qui disparaissent. On se doute bien que la longueur est un obstacle pour le public, et surtout pour le travail en répétitions, nécessairement limité - et à tout prendre, mieux vaut une version partielle et électrisante qu'une intégrale plate. Mais vraiment, on est gêné, on perd une bonne partie de l'essence du monde qui habite cette pièce admirablement écrite sur un plan littéraire et théâtral.
Un document remarquable, mais on regrette de ne pas pouvoir l'écouter aussi agréablement qu'on le souhaiterait.




Lothar Zagrosek, Stuttgart 2002

=> Eva-Maria Westbroek, Gabriel Sadé, Claudio Otelli, Wolfgang Probst, Wolfgang Schöne

=> La version la plus pleinement enthousiasmante (la seule, sans doute) à nous être parvenue. Distribution d'une très bonne qualité, sans l'éclat des individualités qu'on a pu signaler au fil de nos présentations (Schmidt, Kruse, Cochran, Cowan, Hendricks...), même si on les a connus brillants ailleurs, mais parfaitement intégrés à l'ensemble.
C'est en réalité la direction de Zagrosek qui fait tout le prix de cette soirée, en rendant absolument lisibles les nombreuses strates orchestrales, justes les couleurs, touchantes les situations. L'orchestration schrekerienne prend tout son sens stylistique et expressif ; sans rutiler, elle devient terriblement éloquente. La prise de son, loin de chanteurs, permet en outre d'entendre avec un véritable impact physique les déroulements orchestraux.
Et le cadeau ultime : aucune coupure !




Ingo Metzmacher, Amsterdam 2007

=> Kristine Ciesinski, Gabriel Sadé, Scott Hendricks, John Wegner, Wolfgang Schöne

=> Une soirée très attendue des lutins, puisque nous pouvions entendre rien moins que le Concertgebouw, aux couleurs chatoyantes idéales pour cette musique (des bois splendides, en particulier), et dirigé par l'un des chefs les plus talentueux en exercice, le très polyvalent Ingo Metzmacher, capable à la fois de diriger Mozart avec des cuivres d'époque, du Stravinsky redoutablement moderniste ou du Rihm ravageur. Une affiche pour ainsi dire idéale. Limpidité, refus du lyrisme dégoulinant, beauté invraisemblable des timbres... le prélude nous avait vraiment convaincu.
Hélas, côté chanteurs, on a vite déchanté. Gabriel Sadé, malgré une interprétation valeureuse, commence à accuser de la fatigue, avec un vibrato de grande amplitude [3] qui donne parfois l'impression que la voix flageole ; les seconds rôles également sont diversement tenus. Seul Scott Hendricks, avec une voix relativement légère, mais sombre et mordante, fascine réellement.

=> Jeanne-Michèle Charbonnet, qui semblait étrangement décrépite, était en réalité... Kristine Ciesinki, celle des deux soeurs spécialisées dans le vingtième allemand (l'autre se « chargeant » de l'opéra français). On pense assez à Gabrielle Schnaut, pour les amateurs. La voix, bien qu'opaque de façon malsaine, sonne étrangement aigrelette, beaucoup de contorsions vocales, un vibrato pas très lent mais d'une grande amplitude (quasiment au demi-ton), la voix qui passe mal la rampe (à la radio [4]), tout en dedans, mais qui sonne gros, instabilité chronique de la justesse et de la ligne, intervalles la plupart du temps faux, et particulièrement les aigus... Cela dit, après plusieurs écoutes, on peut noter un côté attachant, des efforts de diction patents (même si l'allemand est assez mauvais et l'intelligibilité moyenne), une certaine volonté d'engagement (malgré cette voix à la fois hideuse et aigrelette).
Manifestement, il existe un blocage de notre part sur ces deux soeurs, puisque tout un chacun nous assure que c'est imparfait mais pas catastrophique ; mais, pour CSS, il s'agit à peu près de ce que nous connaissons de pire à ce niveau de professionnalisme, si l'on place hors concours Varnay dans un très mauvais soir comme son Lohengrin avec Cluytens... Evidemment, le pire s'attache à la déception d'attentes qui sont propres à chacun, mais tant de paramètres sont ici mis en déroute que le rôle lui-même est difficilement identifiable.

=> La déception du rendez-vous manqué s'amenuise, cependant, puisque si la scène semicomique entre Pietro et Martuccia n'est pas coupée, le troisième acte, lui, est généreusement sabré comme il se doit... La direction de Metzmacher s'y révèle progressivement, et de façon criante à l'acte III, extrêmement policée, voire polie et gentille, loin du malaise suggéré par cet univers qui met à plat le refoulé judéo-chrétien, tout en sachant qu'il ne saurait y échapper lui-même. Les angles sont désespérément ronds, aux confins parfois de l'indolence, les bois un peu engloutis sous les cordes soyeuses, la colère désespérément courtoise, le désespoir jamais troublant. Tout cela se prête mal à la nature de l'oeuvre elle-même, et on abandonne donc dans nos cartons cette version sans trop de remords, malgré sa beauté plastique orchestrale.

Un rendez-vous manqué, dû de façon évidente (si l'on excepte l'état vocal de Kristine Ciesinski, qui a pourtant le mérite de servir avec diligence tout ce répertoire) au manque de familiarité avec cette partition qui émerge un peu partout en Europe, mais de façon trop sporadique pour être pleinement maîtrisée le soir des représentations dans une ville donnée - à moins d'un Zagrosek comme chef permanent...







Astuce :
Pour connaître le degré de traficotage d'une version, lire la liste complète des rôles. On coupe généralement les interventions d'une phrase ou deux de personnages très éphémères à l'acte III, ainsi que Piero et Martuccia aux deux actes extrêmes.

Ces retranchements sont graves, parce qu'ils déséquilibrent totalement la poétique d'ensemble du drame. Piero et Martuccia constituent un intermède comique et hors des sphères aristocratiques et bourgeoises, une petite intrigue à part entière. Les suppression d'interventions ruinent la dynamique étrange de l'acte III où le peuple visite, perplexe, l'île d'Elysée, en faisant respirer ou en entretenant, à la manière des ballets de tragédie lyrique, l'action tragique. De surcroît, musicalement, on obtient ainsi des tirades de Carlotta mises à bout, singuliers tunnels assez rebutant dans un acte déjà long ; ainsi, paradoxalement, les coupures, à moins d'être pratiquées très massivement comme chez Wallat, rendent l'écoute concentrée plus difficile...

Le problème des coupures ne se limite donc pas ici à la frustration qu'on éprouve à être privé de bonne musique. Contrairement à Elektra, d'ailleurs, le meilleur (ou du moins le plus évident) de la musique est conservé en cas de coupures dans les Gezeichneten ; si l'on excepte la bacchanale qui est parfois totalement sabordée, l'essentiel - faisons mine de l'admettre - est sauf. Mais ces amputations aboutissent au sentiment troublant d'entendre un vaste pot-pourri et une action étrangement précipitée, sans développements psychologiques - alors que toute l'action principale des Gezeichneten est précisément psychologique, voire psychanalytique.
Et, précisément, contrairement à la plupart des oeuvres coupées, la cohérence même de l'oeuvre, surtout dans son aspect littéraire il est vrai, est mise en péril par ces retranchements.

Sur les quatre intrigues, à savoir les amours de Carlotta, le don de l'Ile (et les enlèvements, sous-intrigue de celle-ci) et l'amourette semicomique entre Martuccia et Pietro, il ne demeure, dans certaines versions, que Carlotta et les enlèvements. Soit la moitié des sujets.

Pour le reste, on a déjà longuement insisté sur les implications de ces réductions dans la présentation de la version Nagano, n'y revenons pas.
Peut-être faut-il simplement conserver à l'esprit que l'entrelacement des motifs, des thèmes mélodiques, des intrigues, des émotions dans le texte ou la musique font tout le prix de cette oeuvre, et, sans doute, cette complexité si merveilleusement maintenue en équilibre par le magicien Schreker s'accommode-t-elle mal d'être ainsi mutilée. Elle y perd de son harmonie et de sa vérité.
Ce qui est d'autant plus regrettable que ces Gezeichneten représentent l'un des très rares opéras dont le texte aussi bien que la musique pourraient se soutenir brillamment, joués séparément. A réfléchir rapidement, on n'en perçoit pas beaucoup d'autres.








Comparatif sonore.

Achevons avec la comparaison des possibles orchestraux dans cette oeuvre, à partir des trois versions jamais publiées, ce qui vous permettra de vous faire un début d'idée de leur aspect.

Voici donc le début de l'acte II.

Hans Wallat nous propose avec Düsseldorf en 1987, avant la plus grande diffusion de l'oeuvre par les intégrales bien distribuées Marco Polo et Decca, ainsi que les spectacles des années 90 et 2000, la fanfare du Podestà, un peu pesante, avec un groupe de cuivres peu fondu dans l'orchestre. Malgré le côté un peu gauche, presque empesé, des phrasés pensés par unités très brèves, qui trahissent sans doute la difficulté de mise en place d'une oeuvre très complexe, composée de multiples strates simultanées, et bien sûr l'absence de fréquentation préalable de ce titre, l'esprit est présent, à savoir une grandiloquence qui s'observe, qui se tient à distance, qui peut rire d'elle-même.
On perçoit bien que Schreker nous présente une situation de pompe, sans tenter en aucune façon d'en convaincre le spectateur - il s'agit d'une pompe bourgeoise qui dans un palais ducal n'est censé tromper personne, juste manifester l'effort d'un respect.

Attention au contraste avec la version suivante :

Tempo bien plus vif, ce n'est plus une marche, mais un déchaînement. S'y fondent quelques accents de fanfare, mais aussi l'élan irrépressible à la façon du thème lyrique du Prélude de l'Ariadne de Strauss, des pas de danse enflammée, et une débauche d'éclats sonores (ces percussions claires si caractéristiques de l'instrumentation de Schreker). On aborde avec joie et désordre la préparation de l'apocalypse du III.

Inutile de louer la clarté des plans instrumentaux, l'enthousiasme de l'exécution, la perfection de la mise en place, l'équilibre et la démesure qui tout ensemble suscitent vraiment l'admiration. Difficile de mieux rendre justice à cette page.
Il s'agit de Lothar Zagrosek et son orchestre de Stuttgart en 2002, avec dix ans de maturation depuis l'enregistrement Decca, et habitant l'oeuvre à un degré infiniment supérieur (plus un seul "blanc" dans la tension). Partition comprise de bout en bout, rien que cette courte minute crée un climat, résume l'atmosphère si mêlée, insaisissable, volubile, volatile de ce drame. Naturellement, la collaboration régulière avec l'orchestre permet des miracles dans la finition du son et la concordance des rythmes - sans parler de l'engagement renversant.

De surcroît, version très bien chantée, vous devinez notre bonheur.

Evidemment, Ingo Metzmacher, malgré son envergure et son orchestre (Concertgebouw d'Amsterdam...), ne parvient pas aux mêmes sommets. On perçoit encore un manque de familiarité avec l'oeuvre, si bien qu'elle se trouve traitée de façon un peu esthétisante, en arrondissant les angles, en lissant le drame. Malgré une belle clarté d'ensemble, on sent encore la prééminence de la pâte romantique qui masque un peu le centre du spectre sonore sous les cordes, et la grande beauté plastique de l'ensemble ne crée pas à proprement parler de situation.
Tout cela est, en fin de compte, remarquablement hédoniste mais très peu tendu - et, partant, peu efficace.







L'ensemble de ces considérations peuvent avantageusement s'insérer dans le portrait Schreker, à la rubrique Gezeichneten.

Merci de redéposer vos stigmates en sortant afin de ne pas les répandre partout dans ces carnets. Merci de votre collaboration. [5]

Notes

[1] Littéralement : de « dérobé ». C'est ainsi que l'on désigne les libertés de tempo à l'intérieur d'un même phrasé.

[2] Oui, nous envisageons de développer cela.

[3] La terminologique est toujours ambiguë, puisqu'il faut différencier la hauteur et la fréquence du vibrato. Sur CSS, on parle de vibrato large ou serré pour traiter de la fréquence, et de vibrato de grande amplitude ou étroit pour désigner la hauteur. Ici, donc, le vibrato n'est pas particulièrement lent, mais parfois quasiment au tiers de ton.

[4] On peut imaginer que la chose est toute différente salle, c'est souvent le cas pour ces voix engagées de façon incompréhensible pour celui qui écoute la radio ou le disque, mais prodigue en volume ou en impact sur place.

[5] N.B. : Le premier qui fait un trait d'esprit douteux sur ce thème se prend une svastika dans la figure.


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Commentaires

1. Le dimanche 21 octobre 2007 à , par jdm

Même sur un sujet qui nous est inconnu, un article de David nous passionne et quand nous arrivons à la dernière ligne, l'empire millénaire de son art éteint toute velléité de résistance.

2. Le dimanche 21 octobre 2007 à , par DavidLeMarrec :: site

Bien qu'infiniment flatté, ne croyez pas que nous ne percevions dans le verbe de votre première principale quelque velléité inopportunément séditieuse...

3. Le lundi 22 octobre 2007 à , par Vartan

Quelle chance j'ai eu, grâce à vous (à Son Eminence, à toi) d'avoir sous la main ce Zagrozek de chez Decca. Finalement aucun regret concernant ces versions même si l'instantané radiophonique doit avoir une certaine fraîcheur.

Le début du II me fait furieusement penser au début d'un certain Panurge de Massenet. :-))

Ca y est, je sens que tu vas m'appliquer quelques stigmates bien sentis.

4. Le lundi 22 octobre 2007 à , par DavidLeMarrec :: site

L'instantané radiophonique est infiniment supérieur orchestralement. Hélas, tu sais que la loi ne m'autorise à en partager l'écoute que dans le cadre familial. Si un jour tu passes sur Bordeaux...

Le début du II a en effet un côté fanfare archaïque, mais la parenté avec Panurge n'est audible que dans la version Wallat. Parce que la complexité de l'orchestre schrekerien sous les cuivres est d'un autre ordre.

5. Le lundi 22 octobre 2007 à , par vartan

Hélas, tu sais que la loi ne m'autorise à en partager l'écoute que dans le cadre familial. Si un jour tu passes sur Bordeaux...



Et encore, si je venais à faire ce long voyage, faudrait-il prouver nos liens de parenté. Je me munirai alors d'un test ADN qui vaudra ce que de droit.

6. Le mardi 23 octobre 2007 à , par DavidLeMarrec :: site

Non, pas la peine, l'administration a une certaine tolérance envers la chose si elle est faite dans le cadre familial, même avec un intrus en son sein.

Je prends le risque.

7. Le vendredi 30 mai 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

... il faudra penser à ajouter la version Albrecht au commentaire, mais elle n'est pas très convaincante (pas bien chantée, pupitres pas bien équilibrés, assez molle, un peu hésitante et claudiquante, manque de familiarité avec la partition - loin du Schatzgräber par le même), c'est même d'assez loin la moins bonne du marché : Zillig, De Waart, Zagrosek et Nagano, avec des caractéristiques différentes, sont tous vraiment très bons.

8. Le vendredi 20 juin 2014 à , par Simon

La version de Düsseldorf valait par une belle mise en scène, un formidable engagement de Hans Wallat et des deux protagonistes. Etonnant que vous n'ayez pas relevé que, dans l'air final du 1er acte, on ait pratiqué une coupure (inexistante dans toutes les versions enregistrées) afin de masquer l'impossibilité pour la mezzo Trudeliese Schmidt d'atteindre ce dont une soprano est capable. Petit hiatus que gommait son jeu extraordinaire.
La version Zagrosek (complète) est gâchée par l'étonnante erreur de distribution de la cantatrice.
Enfin, dans votre désir de créer un palmarès, on aurait aimé que vous évoquiez June Card (Frankfort 1979), pour moi la meilleure Carlotta entendue.

9. Le vendredi 20 juin 2014 à , par DavidLeMarrec

Bienvenue Simon,

Et merci pour ces précisions. Je n'ai pas pu tout dire (ni tout relever, d'ailleurs), c'est vrai.

Je ne vois pas Elizabeth Connell comme une erreur de distribution : chanteuse très honorable, capable de chanter le rôle à la scène. Ce n'est pas forcément séduisant (en tout cas moins que T. Schmidt, Schwanewilms ou Westbroek, c'est certain), mais très suffisant pour donner à entendre l'œuvre dans des conditions valables.

Le projet n'était pas tant de dresser un palmarès que de donner des pistes cohérentes pour la découverte satisfaisante de l'œuvre, sans forcément passer par tous ces témoignages comme je l'ai fait... June Card, c'est bien avec Gielen, n'est-ce pas ? À l'époque de l'écriture de cette notule (il y a sept ans), je ne l'avais pas encore écoutée. Version complète, et assez parfaite à tout point de vue, mieux captée que Zagrosek Stuttgart (qui reste ma référence personnelle). Effectivement, tout y est parfait, à commencer par Carlotta.

Si vous visiez un autre témoignage, je lui rendrai justice avec le plus grand plaisir, bien sûr... si vous me fournissez la bande !

Bonne soirée,
David

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