Tenez, je parcours le recueil de discours d'urgence de Manuel Valls.
D'accord, d'accord, je ne lis pas le recueil de Valls. Je feuilletais
tranquillement des ouvrages autour de la Convention, et je trouve ce
rapport célèbre de Saint-Just. La possibilité de substitution est
impressionnante (il est ensuite question de l'Europe qui doit accepter
qu'elle ne peut abattre la démocratie, il suffit de remplacer son nom
par l'ennemi du jour).
Ce qui est intéressant est que ce rapport de l'automne 1793
entend expliquer la suspension de la Constitution – très libérale,
incluant le mandat impératif et un contrôle très étroit de la chambre
sur l'exécutif. On y retrouve la plupart des arguments qui prospèrent
désormais pour inscrire l'état d'exception dans l'ordinaire de la
Constitution : « Il n'y a point de prospérité à espérer tant que le
dernier ennemi de la liberté respirera. [...] Si les conjurations
n'avaient troublé cet empire, il serait doux de régir par des maximes
de paix et de justices éternelles ; ces maximes sont bonnes entre les
amis de la liberté, mais entre le peuple et ses ennemis il n'y a plus
rien de commun que le glaive. »
Il est particulièrement troublant de lire ceci et de croire, à quelques
effets de vocabulaire antiquisants (et à la qualité syntaxique) près,
entendre les discours les plus récents sur les sujets les plus actuels.
Un peu comme lorsque, ces dernières semaines, on entendait la
Marseillaise en ayant l'impression
qu'elle avait écrite la veille, alors qu'elle paraissait terriblement
datée deux jours plus tôt.
De même pour l'Hymne aux trois couleurs de Damase : « Le noir de
la piraterie, / Le noir qui drape les cercueils / Le noir, ce n'est pas
la patrie / –
Pourquoi prendre le deuil ? »
– il s'agissait des anarchistes, certes, mais alors que le texte parle
de la première moitié du XIXe siècle, on cherchera difficilement ses
premières rides (hélas, ce n'est pas tant parce qu'il est intemporel
que parce que la situation est ce qu'elle est).
Autrement dit : bienvenue il y a longtemps.
La nuance, concernant ces discours, est que le parallèle n'est pas
simplement celui du patriotisme : institutionnellement, elle nous tend
le miroir d'un régime éphémère qui, après avoir détruit les libertés
mêmes qu'ils avait contribué à établir, s'est effondré dans son propre
sang, en proie au mépris de ses propres citoyens. Voilà qui est
engageant.
Non pas que la France, sous prétexte d'un état d'exception
passager, cèdera à la dictature du vigoureux et sanguinaire
tribun Hollande Ier, mais les précédents montrent combien libertés que
l'on concède, parfois pour apaiser des peurs autour de sujets mineurs,
sont difficiles à récupérer. Et combien il ne faut les abandonner
qu'avec la plus grande prudence.
Or, en l'occurrence, je vais tranquillement travailler le lundi matin,
et en ouvrant le journal le soir, je m'aperçois que 48h après un fait
divers spectaculaire, on a décidé dans la journée de changer la
Constitution – et pas en ajoutant une jolie phrase pleine de bons
sentiments dans le Préambule, mais tout de bon en généralisant la
législation d'exception. Que ce soit nécessaire ou utile, il est
toujours possible d'en discuter, mais ce n'est pas exactement le fruit
d'une calme clairvoyance, disons.
Une pointe de mélancolie (l'effroi étant inutile, on a bien dit qu'on
n'avait pas le droit de céder à la peur) m'envahit alors : ne suis-je
pas en train de contempler la fin d'un monde, le début d'une nouvelle
ère, où ce qui nous semblait évident autrefois ne sera peut-être plus
aussi simple. « Mes enfants, j'y étais, lorsque nous convînmes tous
ensemble de la mort de la liberté. Étions-nous vraiment en danger ? Je
n'en suis pas sûr. »
Peut-être que l'inertie, le quotidien reprendront le dessus et que,
comme pour les précédents niveaux de Vigipirate, chacun reprendra ses
habitudes, qu'on fera semblant de regarder les sacs, qu'on affichera
qu'on n'accepte que les sacs à main tout en accueillant les valises
avec le sourire ; peut-être aussi qu'aucun homme politique, avec les
meilleures intentions du monde, ne voudra rendre les libertés que nous
avons suspendues, de peur d'être tenu pour responsable de nouveaux
malheurs aux yeux de sa population et de l'histoire. Il n'y a pour
l'instant rien de très grave, mais en quelques jours seulement, on a
ouvert tellement de brèches dans l'État de droit qu'à ce train, un
gouvernement moins innocent ou un état de crise plus violent pourraient
réellement mettre à mal un grand nombre d'équilibres et de libertés.
Plus rageant encore, l'impression d'assister à une collection de contes
de fées écrits pour les nourrissons terroristes, le genre de chose
qu'un honorable chef de katiba pourrait croire n'exister que dans les
livres. Un événement ponctuel et limité (aussi épouvantables que leurs
actes soient, les malveillants ne sont pas en mesure de mener une
véritable guerre en France, simplement de causer très ponctuellement
des dommages dont la gratuité nous suffoque) parvient à altérer
profondément la perception de ce que doit être la société. C'est la
définition (et l'objectif) même du terrorisme : les militants violents
n'ont absolument pas les moyens de changer le quotidien et le danger
comme dans une société réellement en guerre, mais la perception des
citoyens s'infléchit suffisamment pour provoquer un changement de
modèle.
Finalement, lorsqu'on voit les violences subséquentes contre des
musulmans (ce qui facilite le recrutement), et qu'on entend des défilés
de spécialistes tous d'accord pour dire que c'est la faute des gens qui
rognent sur l'armée (le plus vertueux des corps sociaux), rechignent à
être filmés ou contrôlés en permanence, voire qui sortent trop dans les
cafés (© Mathieu Guidère), on se dit que l'objectif est atteint au delà
de toute espérance : on fabrique de toutes pièces des oppositions, on
réalise ses propres prophéties autour d'une société oppressive et
militarisée, on interdit aux gens la promiscuité insouciante.
En somme, même si je vois bien l'intérêt de pouvoir invoquer la
légitime défense devant les instances internationales, je crois que les
mots posés sur le problème l'ont été à l'envers de ce qui aurait été
profitable au pays. Au lieu de parler de guerre (ce qui n'est,
objectivement, pas le cas, et doit faire doucement rigoler les
survivants de 40, d'Indochine ou d'Algérie), si on avait simplement dit
les choses comme elles sont – un groupe d'asociaux, basé à l'étranger,
est capable de retourner certains de nos jeunes, qui cause des faits
divers de plus en plus violents –, on se serait épargné des sacrifices
probablement superflus, et potentiellement coûteux ou dangereux dans
l'avenir.
Cela fait partie des dangers de la société d'aujourd'hui,
statistiquement pas du tout les plus importants, mais participant d'un
inconfort permanent, comme aux temps anciens de la grande impunité des
criminels citadins dans les ruelles non éclairées. C'est un risque
mineur, mais hautement déplaisant, parmi d'autres. La police y
travaille, elle ne peut pas tout arrêter, mais on s'adapte à la menace.
Bonnes gens, ne vous alarmez pas plus que nécessaire. Quelque chose
comme ça. Certes, ça ne produirait pas la même satisfaction dans
l'opinion, mais je crois que le pays s'en porterait mieux.
Ce n'est pas nécessairement la faute des hommes politiques ni du bon
peuple, au demeurant : la présence de vidéos, exactement
comme pour le 11 septembre 2001, transmute un
fait divers en événement intime à chaque citoyen, et change la face du
monde telle que nous la voyons, et, réactions aidant, change également
la face du monde tel qu'il est.
À cela s'ajoutent quelques jolis paradoxes (pas trop réjouissants). La
catégorie
Vaste monde et Gentils aurait pu être
renommée en l'occurrence
Le village
mondial et les apostats, mais ne changeons pas nos catégories
de pensée pour si peu.
¶ Le paradoxe purulent de l'argumentation des officiels semble passer
assez inaperçu : « la liberté est précieuse, des gens sont morts pour
l'obtenir ou la protéger » sert de justification à des mesures qui,
précisément, réduisent le périmètre des libertés ordinaires. Alors que
la semaine précédente, publier une loi au BO malgré une grève était
considéré comme un
déni de démocratie.
Là encore, indépendamment de ce qui est avisé ou utile, la mécanique
est bien celle du terrorisme classique : rendre concevable une société
différente, qui paraissait inaccessible dans un quotidien paisible.
¶ Pendant ce temps, les médias sont saturés et le bon peuple est amusé avec les débats autour de la
déchéance de nationalité après condamnation définitive de kamikazes, objet de toutes les gloses, de toutes les déclarations d'allégeance… emblème risible et repoussoir bouffon, puisque, par définition, la mesure ne peut concerner
personne. Pendant ce temps, le périmètre des libertés est débattu informellement, à la marge, alors qu'il annonce autrement le visage à venir de nos sociétés, quel que soit le choix fait.
¶ Nous sommes plus que jamais dans
le siècle de George Bush II. Et pas
seulement parce que la politique internationale (et les trésoreries
mondiales) doivent tout à son sens aigu de l'entropie. Alors que les
français s'enorgueillissent encore de leur opposition à la
war on terror, voilà que le
discours officiel est désormais complètement celui de la
guerre contre le terrorisme.
[Note
à nous-mêmes pour l'avenir : ne jamais se faire le plaisir de croire
que nous valons mieux que les autres.] Cette tribune de
David Van Reybrouck en rend compte assez
finement.
Je me demande si les livres d'histoire se laisseront abuser par sa
médiocrité personnelle et manqueront de lui rendre justice sur son
impact dans la structure du monde, un peu comme Jésus, Colomb ou Hitler.
Je ne souhaitais pas évoquer tout cela ici, mais en tombant sur les
écrits de Saint-Just, j'ai été frappé de constater comme tout se
déroule aisément, finalement ; et, sans crier à l'imminence de la fin
de la société, peut-être conserver un œil circonspect sur notre
propension à ne pas trop nous interroger en – exagérons un peu –
voyant la mort de la liberté. Pas
aujourd'hui, naturellement, mais autant ne pas lui préparer, par notre complaisance, un terreau
favorable à cause d'une mode violente d'une poignée d'asociaux donc la
nuisance potentielle demeure concrètement, sur notre sol, assez
marginale.