mardi 11 août 2026
Le Musée de la Libération ou les forfaitures de la mémoire
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1. Culture urbaine et survivalisme
La survie face aux ardeurs de l'astre du jour me mène à des expériences inattendues. Pourquoi aller mettre les pieds dans un musée qui traite de l'épisode historique le plus rebattu de France, et probablement à destination d'un vaste public, donc peu propice aux nouveautés et aux surprises.
Pourquoi donc y passer de son temps ? Je l'avoue sans ambages : parce qu'il fait chaud – et que je cherche des coins frais où papoter avec les copains. J'espère que vous pourrez supporter la révélation de ma superficialité à travers cette insoutenable vérité, sortie toute nue du puits de mon impudeur.
J'ai chaud, vous avez chaud, tout le monde a chaud... vous connaissez la chanson, surtout si vous êtes vantard et que vous habitez sous les toits. Ainsi, contraint par les nécessités de la météorologie (et de la survie), les promenades n'étant pas à l'ordre du jour, je vous propose, à défaut d'un récit de pérégrination, Sur le modèle de mes commentaires muséographiques de candide sur le nouveau Musée de la Marine, je vous propose ainsi mes petites observations sur cet endroit.
]]2. Libération et octroi
Ce musée n'est pas si ancien : il remonte au mémorial « du maréchal Leclerc et de la libération de Paris », inauguré en 1994 pour le cinquantenaire de l'événement, et devenu musée en 2011. Il était situé à Montparnasse, peu visible depuis la rue, et souffrait d'une très faible affluence.
Aussi en 2019 est-il déplacé dans un pavillon d'octroi de Nicolas Ledoux de la Place Denfert-Rochereau, face à celui qui sert d'entrée aux catacombes, afin d'améliorer sa visibilité. On peut donc profiter d'un parcours muséographique récent.
Le but étant surtout de papoter au frais, je n'avais pas prévu d'en retirer grand'chose, et encore moins d'en parler ici. Pourtant, plusieurs sentiments de gêne cumulés m'y conduisent.
3. Température et culture
Je commence par rendre justice à ce musée sur trois points :
→ Entré dans un pavillon Ledoux, même totalement recoffré et réaménagé (avec un escalier métallique ajouré et un espace d'entrée d'expo en forme de véranda !), quelle émotion.
→ Le lieu est beau, neuf, les espaces agréables, le jeu de couleur des parties de l'exposition lisible et agréable – quoique j'aie dû deviner son sens, n'ayant pu dégoter le cartel qui l'explicitait, je ne sais où ils ont caché ça.
C'est déjà pas mal.
Et le contenu, direz-vous ?
Bien. Le contenu.
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]]4. Sortie dominicale et tabernacles
Ce musée a une caractéristique : il se fonde à peu près exclusivement sur la commémoration de profils individuels. Les deux héros qui co-nomment le musée, Philippe de Hauteclocque (Leclerc) et Jean Moulin, et puis les résistants, et puis les soldats de la division blindée qui libéra Paris...
Je comprends a posteriori, en ayant lu après la visite l'histoire de ce musée, issu d'un mémorial purement commémoratif, que cette origine a clairement laissé son empreinte sur la nouvelle muséographie. Et c'est tout à fait compréhensible et pardonnable, un musée reste fidèle à son histoire, ne peut pas tout reprendre de zéro.
Cependant, en tant que visiteur, et vu que, sauf erreur, cela n'est pas clairement explicité dans le parcours d'exposition, cela entraîne quelques effets qui me paraissent néfastes.
Le musée ressemble à une suite de tabernacles : dans des recoins vitrinés figurent les objets ayant appartenus aux martyrs. Le burnous de Leclerc, pourquoi pas (c'est en lien avec son activité militaire), mais les skis de Jean Moulin ? Sa grosse boîte de pastels ?
Certes, quitte à les avoir, autant les montrer, mais le sous-entendu nourrit un effet de halo : comme ils ont eu le bon positionnement politique, c'étaient nécessairement des individus admirables dans tous les compartiments de leur existence. Peut-être est-ce d'ailleurs vrai, car je n'en sais absolument rien, mais je ne pense pas que cela améliore la compréhension de la Libération.
Plus gênant, les humains ont déjà tendance à idolâtrer leurs chefs et leurs modèles, alors qu'il est rare qu'un individu soit admirable dans tous les compartiments de son existence – inutile de décompter les médecins géniaux sans empathie, les travailleurs humanitaires qui donnent toute leur vie aux autres mais sont des pères médiocres, les amis formidables qui roupillent au travail, les notables admirables qui trompent leur femme ou violent leurs enfants, il suffit de laisser son oreille quelques minutes dans n'importe quelle ville pour les rencontrer par brassées. Et alimenter cette tendance que nous avons à projeter des halos positifs sur des figures admirables sur un aspect de leur vie entraîne par la suite notre cécité lorsqu'il faut réprimander leurs potentiels abus.
Sans même aller jusqu'à la question des crimes cachés, cette admiration sans contrepartie favorise le pouvoir des puissants, et donc la possibilité d'abuser de ce pouvoir. Témoin toutes les pétitions de principe, tous les arguments par la moralité entendus sur les marchés : « notre maire n'aurait jamais pu faire ça, il a trouvé du travail à ma sœur et il dit toujours bonjour avec le sourire ! ».
Si l'on s'entend sur le fait qu'un musée aide à bâtir la compréhension du monde, à former le citoyen, a fortiori un musée qui porte sur l'histoire (plutôt qu'une exposition d'objets d'art ou archéologiques, je veux dire, où voir les objets peut être un but en soi), alors j'ai un problème avec ce musée qui ne permet pas, précisément, une vue claire de ce dont il parle.
Même en laissant de côté l'aspect civique – qui n'est qu'une interrogation personnelle, on peut très bien vouloir un récit simple et cohésif dans un mémorial –, le caractère informatif du lieu en est fortement affaibli. Des tabernacles pour Hauteclocque et Moulin, soit, ce sont les héros du lieu, ceux qu'on entend précisément célébrer (si je n'aime pas ça, il ne fallait pas venir), néanmoins je ne m'attendais pas à ce que la Résistance et l'armée soient présentées de la même façon : une suite de portraits individuels (plutôt les résistants les plus célèbres que ceux ayant spécifiquement un lien avec la libération de Paris, d'ailleurs).
On ne saura rien des profils majoritaires dans la Résistance ou dans les engagés des Forces Françaises Libres de la Division Blindée de Leclerc : communistes ? catholiques ? républicains ? quels sont les parcours les plus courants ?
Pas de vue globale, simplement des récits – très importants pour incarner, surtout dans un musée où il faut bien disposer des choses tangibles pour maintenir l'attention du public – mais qui ne permettent pas de comprendre. Contre quoi réagissaient-ils ? Quelle était leur vie ? Leur chaîne de commandement ? Comment y entrait-on ? Pouvait-on en sortir ?
Jusque là, il ne s'agissait que de réserves sur l'angle d'approche, dans des espaces au demeurant très agréables et un parcours plaisant à suivre.
]]Saint-Jean, priez pour nous.
]]Je ne veux plus jamais qu'on me dise que le niveau en orthographe a baissé.
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]]5. Loyauté et omission
Et puis je suis arrivé dans les salles consacrées au débarquement normand. Et là, ma patience déjà émoussée s'est franchement changée en mauvaise humeur.
Les soldats américains, anglais, français libèrent la Normandie. La DB de Leclerc accuse une centaine de morts. S'ensuit la liste de portraits individuels de soldats membres de la division blindée.
Vraiment ? On peut s'arrêter à « libérer la Normandie » ? Ce qui distingue la libération de Paris est précisément que les bombardements et le siège n'ont pas été nécessaires. Tandis que les villes normandes ont été tapissées de bombes et certains villages rasés par les combats, avec un souci des pertes civiles qui tenait manifestement de l'accessoire. J'admets être maximaliste sur cette question des règles d'engagement, mais sans juger le passé, on peut au moins mentionner les aspects concrets de cette libération politique, qui a passé concrètement par des destructions et des pertes humaines, par contraste justement avec d'autres parties du territoire où les troupes adverses ont plus vite reculé. J'ai désespérément cherché sur chaque panneau, pas un mot pour cet aspect.
À ce degré d'occultation, on s'approche du mensonge par omission. J'entends bien que la libération de Paris va être racontée du côté des FFL, avec un peu d'entrain, mais dans un musée censé instruire, dissimuler, pour ne pas dire mentir, vraiment ?
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]]6. Mémoire et perplexité
En cela, ce musée me gêne assez : il est supposé instruire, mais se limite à des figures individuelles, ne permet pas d'appréhender les grandes logiques de la Résistance ou de l'engagement militaire, et cache même des aspects importants (et certes pas très enthousiasmant) de la libération du territoire. Ni tout à fait informatif, ni tout à fait honnête, c'est tout de même fâcheux.
Très curieux évidemment des avis de lecteurs, nous n'étions que deux à en parler (et d'accord entre nous), vous aurez peut-être d'autres perspectives ou d'autres éclairages.
]]Le bon goût à la française.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Vaste monde et gentils a suscité :
silenzio :: sans ricochet :: 168 indiscrets
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