Carnets sur sol

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lundi 22 juin 2015

[Carnet d'écoutes n°79] – Jean Sibelius contre les russes, Blandine Staskiewicz contre les vents, Kirill Petrenko contre les vieux


Kirill Petrenko célébré

Après s'être retirés, discrètement cette fois, les Philharmonistes de Berlin ont choisi Kirill Petrenko comme prochain directeur musical, à partir de 2018. La fin de l'ère des chefs à vie. Tout le monde en a parlé, et je ne comptais pas en rajouter inutilement, mais je suis à la fois surpris et très intéressé – donc je cause.

Comme déjà signalé à plusieurs reprises, le Philharmonique de Berlin n'est pas du tout l'orchestre qui m'intéresse le plus, même pas à Berlin, où le DSO Berlin (ex-RIAS) et la Radio (ex-Radio-Est) me fascinent infiniment plus, aussi bien par leurs qualités propres (grain, couleurs) que par leur répertoire (plus aventureux, bien que Berlin ait beaucoup exploré sous Abbado et Rattle) ou leurs chefs permanents.

Mais la nomination de Petrenko m'étonne, et pas seulement parce qu'il est jeune, a surtout dirigé du répertoire lyrique (voilà qui va radicalement changer, pour une proportion facilement inverse !) et avait plus ou moins laissé entendre qu'il n'était pas particulièrement intéressé : c'est la première fois, au moins depuis la mort de Furtwängler (on trouve mille trucs sur sa vie au temps des nazis, mais les infos sont beaucoup plus rares sur ses débuts… je n'ai pas pris le temps de chercher) que leur choix se porte sur le meilleur musicien ! Karajan, Abbado et Rattle n'étaient vraiment pas les meilleurs chefs de leur temps à la date où ils ont pris les commandes – ils se sont bonifiés, il est vrai, et sans doute d'autant plus grâce au long partenariat avec des musiciens de niveau extraordinaire. Mais Abbado au début des années 90 et Rattle au début des années 2000 étaient tout sauf des dieux incontestables de la baguette. Karajan avait un potentiel plus perceptible, mais son style idiosyncrasique ne s'est affirmé qu'une fois en poste définitif.

Les Berliner ont une clause de compétence universelle : ils choisissent les candidats, qui n'ont pas leur mot à dire. La seule chose qu'ils puissent faire, c'est accepter ou refuser. Il n'y a pas de candidatures officielles comme aux postes habituels de directeur musical. Cela explique assez largement les spéculations un peu nébuleuses qui ont afflué, et aussi la fuite sur Andris Nelsons, annoncé vainqueur avant la fin du scrutin lors de la dernière réunion, et qui a manifestement bel et bien été choisi avant de décliner (certains musiciens s'étant un peu trop tôt précipités sur les réseaux pour annoncer la victoire de leur chouchou).

Vu le style cursif et peu intrusif de Petrenko, je le voyais mener une carrière discrète de kapellmeister tournant avec des orchestres de région, façon Klaus Weise, Max Pommer, Günter Neuhold ou George Cleve (des modèles absolus pour moi : cursifs et animés, qui vont droit à la musique et au drame), tandis que son homonyme Vasily semblait capter toute la lumière (alors qu'il me paraît infiniment moins intéressant). Notamment en matière discographique, où Kirill n'a quasiment rien laissé.
Je l'avais entendu pour la première fois dans son Dalibor de 2004 avec la Radio de Vienne, où son élan, la simplicité de son trait, la clarté de ses plans, mais aussi la beauté lyrique de ses phrasés m'avaient beaucoup séduit. Pour le Ring à Bayreuth, tout récemment, on entendait les mêmes qualités de lyrisme lumineux qui n'occulte surtout pas les plans internes et la logique formelle. De ce fait, il y a peu à redouter de sa conversion dans le répertoire symphonique, vers lequel, vu ses qualités proprement musicales, il ne pouvait qu'être tenté, au moins pour une partie de sa carrière, de se diriger.

À ses qualités propres, il faut ajouter, du côté du répertoire, des habitudes assez rassurantes : lorsqu'il est venu diriger Berlin, il a joué une très généreuse Deuxième Symphonie d'Elgar (voir les extraits en vidéo et même, en 2012, deux Rudi Stephan dans le même concert (autre vidéo) ! Voilà qui augure grandement de la poursuite de l'exploration d'un vaste répertoire, en particulier les mouvements « décadents » germaniques et mitteleuropéens, favorisée par Rattle.

Pour toutes ces raisons, j'ai beau ne pas placer du tout les Berliner Philharmoniker dans mes orchestres chouchous, je risque d'être assez attentif à ce qui s'y passera dans les prochaines années.

Et celui-là, on ne peut vraiment pas dire qu'il ait été choisi pour l'image !

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Les Scènes Historiques de Sibelius

Plutôt bien servies au disque (Barbirolli, N. Järvi, Berglund, Bostock, Rasilainen, Inkinen, Gibson…), mais assez peu célèbres, étrangement.

Ces pièces sont écrites en 1899 à l'occasion d'une sorte de célébration nationaliste au profit du Fond de Pension de la Presse, alors que la tutelle russe tendait à museler ou fermer les journaux. Parmi la musique « de scène » écrite pour le spectacle, Sibelius en tire une première Suite de trois pièces en 1911 puis, en 1916, une seconde, réutilisant les matériaux originaux avec une certaine liberté. À part est publiée la seule pièce à être restée célèbre, Finlandia, qui est à mon avis d'assez loin la moins raffinée des sept.


Car le langage qu'on entend, certes direct et évocateur, mais avec une assez grande variété, se mesure à la subtilité non pas des poèmes symphoniques, mais des symphonies elles-mêmes – on y retrouve beaucoup de traits d'harmonie, d'orchestration, de traitements motiviques très proches des symphonies 1, 2, 3 et 5.

Réellement à entendre. La version Rasilainen avec la Radio Norvégienne est bien sûr d'une aération et d'une coloration formidables, un premier choix, mais Pietari Inkinen et le Symphonique de Nouvelle-Zélande, en écoute ci-dessus, demeurent comme d'habitude une très belle référence.

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Blandine Staskiewicz seria

Bien qu'écoutant assez peu de récitals, a fortiori de seria, impossible de passer à côté du disque de Blandine Staskiewicz, immortelle Aréthuse (Proserpine de Lully), Callirhoé (Destouches), Sémélé (Marais), Ottone (Griselda de Vivaldi) Lucette (Cendrillon de Massenet), l'une des plus grandes déclamatrices de notre temps…

[Si bien qu'on aurait davantage aimé un récital de grands récitatifs du XVIIe au XXe, un peu à la façon des Tragédiennes de Gens-Rousset, mais c'était sans doute un peu trop demander pour un disque qui a dû être financé par crowdfunding !]

Et le résultat est impressionnant.


Le programme en lui-même, malgré son principe intéressant (étudier la tempête dans le seria), aboutit finalement à une collection assez dépareillée d'airs dont le rapport est parfois assez lâche avec le sujet (ainsi l'architube Ombra mai fu, qui ne fait qu'une allusion dans son récitatif liminaire aux orages auxquels le platane a résisté… mais d'autres plus rares ne sont pas toujours plus pertinents). Si bien qu'alors qu'on pourrait attendre une collection proprement fulgurante, on se retrouve face à un récital traditionnel, qui a plutôt le mérite inverse, celui d'être très varié en caractère – et c'est plutôt un atout, surtout pour un genre aussi homogène de l'opera seria.

La sensation vient plutôt des interprètes : la voix de Staskiewicz, légèrement nonchalante autrefois, a gagné en tonicité tout en conservant son timbre pharyngé très expressif (qui évoque une couleur très personnelle de voix parlée – alors qu'elle parle ne parle pas avec ce timbre-là) qui fait tout son charme. L'agilité est devenue très impressionnante, les trilles sont parmi les plus beaux qu'on puisse entendre actuellement (pas faits en vibrato, assez nettement articulés à timbre homogène), le passage, souvent criaillant chez les concurrentes (très audible dans Agitata da due venti où Bartoli et Cangemi tendent à « aboyer » leurs notes-charnières), est ici remarquablement lissé.
Plus important et plus difficile, on admire la souplesse du déhanché et de l'expression (qui en doutait ?), le tout couronné par des diminutions très différentes de la première énonciation du thème (loin des changements cosmétiques qu'on entend d'ordinaire), et d'une beauté mélodique (chose plus rare encore) au moins égale à la partie écrite par le compositeur.

Par ailleurs, parmi les airs moins célèbres, superbe Porpora agité (« Spesso di nubi cinto » dans Carlo il Calvo), superbe Vivaldi suspendu (« Sovente il sole » dans Andromeda liberata).

Je voyais mal l'intérêt, dans un récital discographique où la chanteuse n'a pas besoin de se reproser, d'introduire l'Ouverture d'Agrippina, mais je dois avouer qu'elle offre, surtout jouée avec ce grain chambriste mais non sans rondeur, une respiration enchanteresse au sein d'un programme intense (où elle s'intègre avec grande évidence).

Cela fait beaucoup de vertus pour un récital de seria, au delà de la simple jubilation glottologique : non seulement l'exécution en est immaculée et l'incarnation expressive, mais les variations des da capo sont soignés et inspirés comme (très) rarement.

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À bientôt pour de nouvelles aventures – pour tous ceux qui ne craignent ni les Russes, ni la Glotte.

mercredi 17 juin 2015

La musique d'Uthal


Pour ceux qui en suivent toujours le déroulé, on a commencé à aborder la musique de l'Uthal de Méhul, à la suite de la notule correspondante. In progress.

dimanche 14 juin 2015

[Carnet d'écoutes n°78] – Gesualdo Gand, Mendelssohn Reimann, Cavalleria amateur, Arthus ter, Géographie Toch, Kožená Messiaen, Obikhod Gaveau…


Quelques remarques incidentes tirées d'expériences sonores récentes – pour plus amples développements, il faudra se reporter à la notule ci-dessous autour de l'Uthal de Méhul, ou attendre celle prévue sur les techniques vocales de Christian Gerhaher (qui fait en ce moment une tournée européenne avec un programme entièrement Mahler, accompagné par Gerold Huber).

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1. Mendelssohn et Schumann arrangés par Aribert Reimann

Le Schumann est simplement l'arrangement pour quatuor et voix des Sechs Lieder opus 107 ; le Mendelssohn, sous le titre … oder soll es Tod bedeuten ? … (oui, les points de suspension, c'est très tendance pour les titres contemporains, mais pas dépourvu de lien avec ce projet) réunit des lieder sur des poèmes de Heine, également arrangés pour quatuor et voix, et liés par des ponts écrits par Reimann, qui mutent d'un lied à l'autre pour préfigurer la pièce suivante. On y sent très clairement la différence de classe entre le génie Mendelssohn et le laborieux Reimann, mais le principe et la réalisation restent assez réussi : cela donne une forme de cohérence à ce bouquet.

En revanche, comme d'habitude, le quatuor amollit un peu le propos pianistique (ou donne de l'importance à des figures d'accompagnement qui ne réclament pas tant de soins) et tend surtout à concurrencer la voix – le spectre harmonique plus pauvre du timbre du piano (très « pur ») accompagne idéalement les voix justement parce qu'il n'utilise pas les mêmes « formants », les mêmes résonances acoustiques que la voix. Transcrire du lied pour quatuor et voix est toujours une fausse bonne idée, Reimann n'est pas le seul à l'avoir tentée, loin s'en faut.

Couplé avec le Deuxième Quatuor de Schönberg (avec la toujours formidable – et la même voix depuis vingt-cinq ans ! – Ruth Ziesak) et une exécution magnétique du Langsamer Satz de Webern par le Quatuor Auryn – qui se montre très supérieur à son intégrale Schubert chez CPO, ou aux Mendelssohn et Schumann de la soirée, dont la cohésion apparaît clairement moindre.

(Auditorium du Musée d'Orsay, le 28 mai.)

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2. Poèmes pour Mi et pour technique slovaque

J'ai déjà eu l'occasion d'affirmer (notamment à propos de l'immense Dagmar Šašková), mais sans encore le démontrer (c'est en préparation), que la technique vocale tchèque était non seulement la seule (avec la russe) à conserver une réelle typicité chez l'immense majorité de ses chanteurs, mais de surcroît (et là, contrairement à la Russie) la seule dans le monde à conserver des spécificités qui sont les mêmes qu'il y a soixante ans.
Bien sûr, les autres les autres nations vocales ont toujours un caractère, mais cela finit par ne plus concerner qu'une minorité de leurs interprètes, et ne correspond plus forcément à ce qui était leur trait dominant dans les années 50.

Outre la réalisation généreuse des Poèmes pour Mi de Messiaen avec Mitsuko Uchida, où les fonctions harmoniques traditionnelles sont toujours audibles sans difficulté malgré les accords surchargés, créant simultanément une impression de familiarité limpide et de couleurs inouïes, le concert recelait quelques surprises sur le plan glottologique.

Entendre Magdalena Kožená en vrai permettait deux constats :

¶ la voix est plus glorieuse, à ce stade de sa carrière, que je l'aurais cru : il y a comme une influence russe, avec des harmoniques faciales relativement rares, mais une résonance assez large dans le pharynx. Je ne peux pas me prononcer avec orchestre, mais avec piano, on l'entendait vraiment très bien, alors que j'avais l'impression d'une petite atrophie du volume ces dernières années. C'est peut-être le cas (la découvrant en salle ce soir-là), mais le moins qu'on puisse dire est que cela demeure d'une ampleur très respectable ;

¶ la voix de Kožená, malgré des coloris assez typiquement tchèques (technique « souriante » qui ramène le son devant, un rien étroit, mais très direct), m'évoque plutôt la technique slovaque (car, oui, l'élocution quotidienne comme la technique vocale slovaques sont assez différentes des tchèques), avec une rondeur, un moelleux plus lyriques. Et, de fait, née en Moravie, Kožená a fait une bonne partie de ses études, au moment où se posaient les équilibres de la voix (ces profs-là sont déterminants dans les équilibres d'une voix, je n'ai pas d'exemple de quelqu'un qui ait pu faire marche arrière sur ses premiers équilibres, déterminés par les premiers professeurs, même si beaucoup d'autres aspects peuvent ensuite être modifiés)… à Bratislava.

Sinon, pour l'anecdote, je me suis dit au bout d'un moment qu'elle pourrait quasiment chanter du répertoire de mezzo-soprano – ayant tout à fait oublié, en l'entendant, qu'elle était étiquetée ainsi ! Mais elle-même conviendrait, et son répertoire en atteste, qu'elle est plutôt un « second soprano » (façon Zerline ou Dorabelle) qu'un réel mezzo-soprano.

(Théâtre des Champs-Élysées, le 29 mai.)

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3. Fugue de la Géographie de Toch

Certes, c'était en anglais, mais je voulais l'entendre au moins une fois en vrai. Une notule y a déjà été consacrée en 2009, et on trouve quantité de versions (anglaises en tout cas) de différents chœurs amateurs sur YouTube. Très éloquent sur la structure d'une fugue pour ceux qui n'ont pas la formation adéquate – en plus d'être particulièrement amusant.

Pointe de déception sur le reste du programme (Beach, Copland, Barber, Whitacre…) où j'espérais des pièces un peu plus riches, à la façon chorale du vingtième (fonctions harmoniques simples et accords riches, effets divers) : ici, on a surtout eu le versant le plus confortable de chaque compositeur, avec de très jolis aplats qui évoquent les prières du soir et le rocking chair sous le porche.

Tout le public a frémi d'effroi lorsque le colonel Jeannin a fait asseoir une petite chanteuse qui devait avoir perdu sa justesse ou son rythme. S'avançant de quelques pas au milieu du plateau sans cesser de diriger, elle fond alors avec la précision de l'araignée sur la petite proie qui, prise par les épaules, doit d'asseoir sur les marches du petit amphithéâtre où les chanteurs sont disposés.
Quand on vous dit que la musique professionnelle est un milieu impitoyable… Engagez-vous, qu'ils disaient.


(Maîtrise de Radio-France au studio 104, le 9 juin.)

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4. Le Roi Arthus

Je n'en ai rien dit, parce que tout le monde s'en est chargé, mais une certaine frustration à lire beaucoup d'avis assez superficiels (si, il y a des motifs, beaucoup même ; non, ce n'est pas long ou mou, c'est que la mise en scène et l'esthétique des deux Jordan poussent dans ce sens)… il faudrait sans doute en dire un mot, mais la tâche, devant l'importance de l'œuvre, décourage un peu par son ampleur.

Je me contenterai donc de dire qu'en entendre fonctionner les trois interludes en salle est une rare jubilation ; et que Zoran Todorovitch, moins couvert par la presse puisque placé en seconde partie de série, et après Alagna de surcroît, proposait une vision très opérante de Lancelot, avec une voix très tristanienne, pour un Lancelot très desdichado, particulièrement congruent avec le livret – là où Alagna, qui semblait avoir gagné quinze ans de jeunesse, irradiait de façon un peu étrange considérant le propos du livret.

Impressionné aussi par Hampson qui, sur le point de perdre sa voix un soir au deuxième acte, le termine non seulement sans faiblir (on sent simplement des signes annonciateurs), mais revient de surcroît en pleine forme, comme après une semaine de repos, à l'acte III. Comment a-t-il fait ?

(Opéra Bastille, représentations des 9 mai, 25 mai et 8 juin.)

5. Gesualdo, Sesto Libro

Le Sixième Livre constitue la source principale de la notoriété de Gesualdo, et non sans cause : c'est là où Gesualdo exerce avec le plus de vigueur ses talents audacieux.

¶ Les chromatismes contigus : de soudaines baisses ou montées d'un demi-ton, hors de la gamme de départ, pour servir le propos expressif. D'un point de vue sonore, c'est comme si le sol se dérobait sous vos pieds, comme si le plancher s'affaissait soudain ; même pour l'auditeur du XXIe siècle, le procédé paraît violent. Ce n'était pas une innovation absolue en 1611, mais considérant que tout le reste de la musique (il suffit de comparer avec le legs sacré de Gesualdo lui-même) était vraiment consonant, ces effets devaient sérieusement secouer les oreilles du temps.

¶ Les tuilages rythmiques, le goût de la syncope : très souvent, les temps forts ne sont pas marqués par les différentes voix, ou bien le texte commence ou s'articule sur des temps faibles. Les mesures, les tempi peuvent être inconstants et changer très vite.

La prosodie peut être tout à fait décalée des phrases musicales – au delà même des nécessités de la polyphonie. on se figure bien qu'on ne peut pas avoir la même exactitude prosodique qu'avec un récitatif accompagné, mais c'est en réalité un effet expressif, une forme de raffinement inconfortable qui dépasse les seules contraintes techniques.
Cela dit beaucoup sur le rapport au texte des polyphonies, qui est nécessairement plus distant qu'une monodie (qui se développe justement à cette époque, puisque la monodie est la grande passion du baroque musical), mais qui n'est pas du tout inexistant, surtout pas chez Gesualdo ! Et cela ne se limite pas à des chromatismes descendants sur le mot « mort » (même si le procédé est quasiment systématique à cette époque).

Côté exécution, les poèmes (et même, dans mon cas, la partition) sur les genoux n'étaient pas un luxe dans l'acoustique un peu lointaine (mais pas trop floue) de l'Oratoire du Louvre (en catégorie pauvres, en tout cas), mais on pouvait admirer la belle égalité sonore imprimée par Herreweghe à ses solistes du Collegium Vocale (Blažíková, Sojková-Kabátková, De Cat, Hobbs et Kooij), cherchant l'équilibre plus que l'expressionnisme, déjà porté par la musique. Très réussi. Les hommes n'étaient pas très saillants, mais on pouvait en particulier admirer le fruité et la typicité acidulée de Sojková-Kabátková, et surtout la qualité des plans dans le spectre d'ensemble.
Thomas Dunford était à l'archiluth, mais il faut bien avouer qu'en plus d'être, bien sûr, inaudible de loin, même lui n'apporte pas un supplément passionnant à cette musique très écrite : il faut forcément doubler la basse, et puis éventuellement une ou deux autres voix, on peut difficilement ajouter des strates ou improviser harmoniquement sur une musique aussi contrapuntique. Une simple viole de gambe pour renforcer la basse aurait peut-être été, quoique moins authentique, plus efficiente.

Si vous cherchez une sélection, je recommande en particulier les 7 à 11 (et bien sûr le 17, Moro, lasso, al mio duolo, d'ailleurs bissé). Les 6, 11, 18 et 19 n'ont étrangement pas été donnés, alors que le concert n'était pas très long et que Thomas Dunford a eu la possibilité (bienvenue) d'intercaler des pièces solos de Kapsberger.

J'espère une parution, on n'a pas tant de versions que cela des Gesualdo, et Herreweghe n'a pas du tout tiré cette musique vers une rondeur tiède.

(Oratoire du Louvre, 4 juin.)

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6. Les Amateurs

Jeudi dernier, j'ai tenté Cavalleria Rusticana avec l'Orchestre Ut Cinquième, un ensemble de musiciens amateurs. Étrange envie, d'ailleurs, puisque je ne m'étais pas déplacé lorsque le diptyque Pagliacci-Cavalleria avait été donné à Bastille, avec des gens autrement prestigieux. Mais dans ce type de musique (et dans beaucoup d'autres, en fait), l'urgence et l'artisanat me tentent davantage que la perfection immaculée.
Avantage collatéral, mais que je n'ai découvert qu'a posteriori : Notre-Dame-du-Liban est assez petite, et a servi de lieu d'enregistrement de référence pour Erato dans les années 70 et 80. De fait, on retrouve des espaces acoustiques familiers, à la fois présents en permanence physiquement et un peu diffus dans les tutti.

Une des motivations était l'écoute pour la première fois de Daniel Galvez-Vallejo en salle, dont j'ai toujours adoré les disques et bandes années 90, mais un peu disparu des radars depuis. Il s'avère qu'il chante toujours très bien ! La voix est moins claire et mixée, il y a même ce soir-là un brin d'éraillement permanent, mais ces aigus ronds et doux sonnent avec une puissance remarquable, et son italien s'est vraiment amélioré (il est très correct maintenant, alors qu'il était hilarant il y a vingt-cinq ans), de même que sa conviction scénique, qui impose le respect. Peut-être est-ce son écart des grandes scènes très exposées, mais sa conservation et son évolution progressive sont très réussies.

Néanmoins, la grande sensation de la soirée était l'orchestre lui-même… Je n'ai jamais entendu (même en incluant les orchestres pros de cacheton) un orchestre amateur aussi juste et aussi cohérent : les violons, en particulier, sont impeccables (et pourtant, la partition expose leurs aigus dans des phrasés lyriques qui ne laissent pas la place aux expédients !) ; et la puissance des bois (là aussi, rarement entendu des flûtes aussi projetées, même chez les pros !) est réellement impressionnante. Les phrasés aussi sont d'une justesse stylistique et d'une musicalité qui ne sont pas celle de dilettantes. Je me demande comment ils les recrutent (sur audition, certes, mais après ?), je suppose que beaucoup doivent être des professeurs de musique ou des amateurs de très haut niveau, un peu comme pour l'ensemble d'Éric van Lauwe dont je me fais souvent l'écho.
Si ce n'était pas suffisant, à cela s'ajoute la qualité propre à beaucoup d'orchestres amateurs : l'enthousiasme, la gourmandise de jouer, sans la routine de l'excès de sûreté ou la méticulosité froide de la recherche d'exactitude.

Chaleureux et impeccables, en voilà qui me reverront souvent ! J'ai même très envie d'aller les entendre dans des standards du répertoire, maintenant – un Brahms, un Bruckner, ce qu'ils voudront !

(Notre-Dame-du-Liban, 11 juin.)

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7. L'Obikhod à Gaveau

Contrairement aux autres répertoires que j'écoute volontiers au disque (et certains pour lesquels je vais peu au concert, comme pour le piano solo – il faut dire que les programmes audacieux ou contenant ce que je veux entendre sont vraiment rares, j'en ai trouvé trois en six ans d'exploration des programmes franciliens !), j'aime écouter la liturgie de l'Obikhod en salle : elle touche d'une façon bien partiulière, et pas seulement à cause de l'impact physique.

Le concert du Chœur (Académique Russe d'État) Svenshnikov parcourait adroitement les époques et les procédés musicaux, d'Ivan le Terrible à Vladimir Dovgan, en passant par les figures célèbres de Bortnianski, Glinka, Tchaïkovski ou Rachmaninov, proposant des pièces fuguées, ou en strates successives, ou purement homophoniques, ou encore avec un soliste récitant déposé sur un tapis sonore choral, voire des écritures palpitantes à la manière des minimalistes.
C'est ce qui fait le charme de ce répertoire : beaucoup de compositeurs y ont contribué, pas forcément dans leur style habituel (la pièce de Tchaïkovski était d'ailleurs, sans surprise, la moins intéressante des treize présentées), avec toutes sortes de procédés, mais conservant toujours une couleur particulière, une modalité typiquement russe (qu'on entend souvent sourdre sans les opéras de Tchaïkovski, d'ailleurs. Si bien qu'il est très difficile d'identifier l'époque de chaque pièce, pouvant être écrite dans un goût déjà romantisant ou encore archaïsant au XVIIIe comme au XXe siècles, sans parler des nombreuses adaptations, à telle enseigne que la distance de Bortnianski à Rachmaninov ne se perçoit absolument pas.

Comme d'habitude, les choristes russes sont d'un niveau assez hallucinant, avec des voix rondes et chaleureuses ; chose étonnante, il semble que la technique vocale des femmes ne soit pas, en tout cas pas chez toutes, de type lyrique (certaines voix sont « naturelles », étroites et pures), contrairement aux hommes. L'intensité du Chœur Svenshnikov rendait la relative sècheresse d'une salle de concert très confortable, une très belle soirée. La seconde moitié était consacrée à des balades russes patriotiques ou traditionnelles, moins intéressantes musicales (et un peu frustrantes, le texte n'étant pas fourni).

Récital très généreux, d'une durée trois heures, dont quatre bis (notamment un extrait du Démon de Rubinstein, avec Youri Laptev…).

(Salle Gaveau, 12 juin.)

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Uthal (à nouveau mis à jour cette semaine, mais encore loin de l'achèvement) et Gerhaher nous fourniront matière à plus amples développements, d'où le silence pour l'heure. Il était prévu aussi de toucher un mot du disque de Blandine Staskiewicz, mais on le réservera pour une notule plus purement discographique.

Derniers feux de juin


… quelques concerts que vous n'aviez pas vus pour la seconde moitié de juin, et qui semblent mériter l'attention.

Le 15, à la Sainte-Chapelle, les Variations Goldberg pour ensemble à cordes (plusieurs dates, notamment le 22.

Le 17 à 19h à la Maison de la Radio, un Quatuor d'Onslow et le Premier Quintette de Fauré par Claire Désert et le Quatuor Danel. 15€.

Le 17, au Centre Pompidou, Jarrell, Garcia Victoria, Gerhard.

Le 18 à 18h, le jeune chœur de l'Orchestre de Paris. Entrée libre.

Le 18 à l'auditorium du Musée d'Orsay, Monteverdi arrangé pour soprano et ensemble, et la Quatrième de Mahler pour ensemble réduit (Julie Fuchs et Le Balcon).

Le 19 à 20h45 à la Trinité, Magnificat et Béatitudes de Pärt (deux petites œuvres de cinq minutes, planantes et sombres, assez belle) et le Requiem de Duruflé en version orgue et violoncelle, par le chœur attaché à l'église – direction Till Aly. Repris le 20.

Le 19 à 21h à l'église Saint-Martin de L'Isle-Adam, les Sept Dernières Paroles du Christ en Croix par Insula Orchestra, Laurence Équilbey, et Jean-François Chiama (très bon ténor souple et bien timbré, parfait pour cette musique).

Le 20, beaucoup de maisons font la Fête de la Musique… Il y a donc quantité de choix. Vous avez peut-être manqué le beau programme du Chœur Mélanges, autour de Shakespeare mais de façon originale : Macfarren, Kodály, Wood, Martin, RVW, Mäntyjärvi !
Sinon, à 17h, programme violon-piano (payant) assez original au Théâtre de la Ville : Bach et Brahms, mais aussi Castelnuovo-Tedesco, Auerbach et Bartók.

Le 21 (puis le 24), Sabine Devieilhe et Anne Le Bozec dans un programme Zemlinsky-Ravel-Roussel !

Le 25 à Noisy-le-Sec, Quintettes à vent de Farkas, Belthoise, Tomasi, Grieg et Dvořák.

Le 27 aux Bernardins, le Quatuor Vierimpuls, lauréat du concours d'étudiants européens Sforzando l'an passé, vient donner deux tubes : le Troisième de Schumann et le Douzième de Dvořák. 5€.

Le 30 à Notre-Dame-de-Paris, le Dernier Évangile d'Escaich – une des rares œuvres contemporaines sacrées non néo- (même si plus ou moins tonale) à s'être imposée durablement. Enfin, du moins à Paris, parce que pour l'entendre en Province, c'est largement compromis, et je ne suis pas certain de la pénétration internationale de la musique d'Escaich.

J'irai voir quelques petites choses là-dedans, mais je n'ai pas encore décidé quoi. En revanche, je serai probablement à Garnier le 23 pour Alceste, par pure glottophilie (Gens et Barbeyrac dans des rôles longs et déclamatoires). J'aurais bien voulu que ce soit plutôt pour les Danaïdes ou Sémiramis, mais à Garnier, c'est pas demain.

jeudi 11 juin 2015

Les plus belles symphonies – nouvelles entrées : Stenhammar, van Gilse, Atterberg, Andriessen, Doráti… et puis Hamerik, Rott…


La dernière ayant plus d'un an, mise à jour de la liste de propositions autour des symphonies (dans le but de suggérer des pistes de découverte). Vu le nombre, il est bien sûr impossible de toutes les présenter…

Aujourd'hui : ajout de Stenhammar, van Gilse, Andriessen, Doráti ; mises à jour chez Hamerik, Rott, Sibelius, Szymanowski, Atterberg, Chostakovitch.

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Replongée périodique dans les symphonies d'Asger Hamerik : sans doute un tropisme tout personnel que cette inclination pour du Mendelssohn écrit dans la seconde moitié du XIXe siècle, mais sa simplicité dramatique et sa douceur me rendent ses deux premières symphonies indispensables. Le reste du catalogue, certes plaisant également, devient plus sombre (et finalement plus semblable à d'autres choses existantes), sans que le langage y gagne forcément en densité.
Déjà évoqué à plusieurs reprises dans ces pages.

À la réécoute de Kurt Atterberg, grosse réévaluation du legs (qui me paraissait beau mais relativement secondaire en dehors de l'explosion dvořákienne de la Première), dont il a un peu été question ici, de pair avec la découverte émerveillée de son grand poème figuratif Älven.

Pour Hans Rott, c'est encore plus spectaculaire : dubitatif à mes débuts, puis de plus en plus séduit, et totalement convaincu par le concert, elle est devenue, ces derniers mois, l'une des trois ou quatre symphonies que je dois écouter le plus souvent.
Il faut dire qu'en plus de la bande P. Järvi-Paris, deux versions pleinement réussies (les seules satisfaisantes) ont paru récemment : Paavo Järvi avec la Radio de Francfort (du Main) et Catherine Rückwardt avec le Philharmonique de Mayence.

Par ailleurs, en revenant à Jan van Gilse, réel émerveillement : les deux premières s'écrivent dans la lignée de Brahms (mais avec des richesses plus tardives et des reflets debussystes), la Troisième est ce que l'on peut trouver de plus proche des symphonies vocales de Mahler… Et tout cela avec une profusion de beautés assez personnelles. La Quatrième marque un petit recul un peu néo-, aussi bien dans la matière que dans la qualité, mais reste assez jolie.
(en plus, la gravure de Porcelijn est formidable) Merci CPO, comme toujours.

Antal Doráti mérite aussi grandement le détour comme compositeur ; son écriture a beaucoup de traits soviétiques, mais ne s'y limite absolument pas, avec un sens du coloris et une tension du discours remarquables : pas de chatoyances gratuites, mais une très belle architecture discursive et sonore, en particulier pour la Deuxième.

Enfin, je n'ai rien dit de Hendrik Andriessen, qui échappe un peu à la description, tant les moyens employés, sans sortir de la symphonie traditionnelle (et plutôt postromantique) sont divers. Cela n'évoque ni le style d'un autre, ni un style d'une originalité forte, Andriessen utilise les outils disponibles sans innover ni se conformer à l'existant, c'est assez intéressant (et beau) – la Deuxième en particulier se distingue par un aspect étrangement ascétique et grinçant pour ce type de grammaire musicale.
Et, ici encore : Porcelijn, Symphonique des Pays-Bas, CPO… trois raisons supplémentaires de se ruer dessus. D'autant que la Troisième Symphonie (pas encore incluse dans la liste, écoutée qu'une fois) vient de sortir et ménage le même genre de surprises bienheureuses.

--

La liste de ces petites merveilles figure sur cette page.

dimanche 7 juin 2015

D'Ossian à Uthal, work in progress


La notule d'introduction à l'Uthal de Méhul, augmentée au fil de la semaine, arrive désormais vers le terme de sa phase librettistique. On parlera bientôt de musique.

La devinette du mois (n°554)


Comme d'habitude, de nombreux lots sonores à gagner.


mercredi 3 juin 2015

L'Épopée du Théâtre des Champs-Élysées

Innocent impétrant aux portes d'Élysée,
Ouvre ton butineur, essaie de t'abonner :
Tu veux avant maint autre une place prisée –
Une infime ristourne va l'effort couronner.

Dans ce temple sacré, la vue libre est bannie,
L'angle est courbe et retors, l'ouïe pour seul plaisir ;
Du connaisseur la place abordable est honnie :
Surveille ton fauteuil, tu le veux bien choisir.

Que vois-tu, sur l'écran ! Des places imposées,
Et sans choix de l'étage qui devra t'échoir :
Vérifier où seront vos deux fesses posées ?
Cher client, par-dessus posez votre mouchoir.

Vous courez au guichet, vite, où deux vraies personnes
Attendent le client en rêvant tout le jour.
« — Puis-je enfin m'abonner ? Non plus ? Tout m'abandonne.
— Monsieur, vous croyiez donc à l'éternel amour ! »

Suite de la notule.

David Le Marrec


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