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Frontispice de l'édition de Ballard à l'occasion de la seule reprise (22 et 29 octobre 1763).


Où l'on se retrouve en pays de connaissance, comme on le verra plus loin.

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1. La place historique et esthétique de Scanderberg

Scanderberg, créé le 27 octobre 1735, constitue un jalon important dans l'histoire de la tragédie lyrique et on peut par conséquent s'étonner qu'il n'ait pas encore été représenté ou enregistré depuis le retour en cour de ce genre, il y a à peine plus de vingt ans.

Il s'agit en effet de la première fois que la tragédie en musique exploite un sujet si proche temporellement (XVe siècle). Or, le genre, bâti comme en miroir de la tragédie classique, se fonde très largement sur le dépaysement et le merveilleux. Là où le théâtre parlé commandait une cohérence entre les lieux, le genre chanté multiplie au contraire les déplacements les plus spectaculaires ; là où l'on attendait un vraisemblable (éventuellement de nature extraordinaire chez certaines fortes têtes à noms d'oiseaux), on ne réclame que le merveilleux le plus éblouissant.
Ce qui était encore possible avec les enchantements du Moyen-Age (Amadis de Gaule et Armide de Quinault, bien sûr, mais aussi Tancrède de Danchet) devient plus délicat ici.

Le dépaysement a lieu par l'éloignement tout relatif d'une époque révolue, celle de la lutte contre les puissances musulmanes, sous forme de croisades ou sous forme de résistance à la conquête ottomane : même après la bataille de Vienne (12 septembre 1683) les Balkans ne sont rétrocédés qu'en 1699 à l'Autriche-Hongrie, par le traité de Paix de Karlowitz.
Il a lieu aussi par le caractère oriental du cadre - on s'est beaucoup souvenu du décor de Servandoni pour le cinquième acte (une mosquée).

Il faut dire que l'orientalisme est alors nourri de la fascination pour les Contes des Mille et une Nuits traduits par Antoine Galland, et se teinte donc de connotations merveilleuses d'une façon plus systématique qu'on pourrait le penser aujourd'hui. Voilà donc pour notre merveilleux - le sérail, déjà, a quelque chose de furieusement inconcevable, sans doute.

Par ailleurs, la rhétorique du merveilleux demeure, même si aucun événement ne peut réellement lui être attribué :

L'AGA DES JANISSAIRES, alternativement avec le Choeur
Le Sultan dans tes mains a remis son tonnerre
Sous ses lois, fais trembler la terre.

En plus de cette fin de l'acte III, le cinquième acte voit apparaître un muphti censé apporter des révélations inspirées, mais qui demeure rien de plus qu'un accessoire dont on ne sait guère le sérieux. [Même si on n'est pas encore, comme dans le Zoroastre de Cahusac, dans le doute sur les divinités - Abramane y manipule à son gré les oracles face à un peuple crédule. On voit aussi cela dans Les Indes Galantes de Fuzelier, où le prêtre Huascar mystifie les Péruviens pour servir ses amours personnelles.]

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2. Scanderberg, réussite historique de La Motte

Un sujet nouveau, donc, mais ce n'est pas la seule raison pour laquelle Scanderberg doit être considéré comme historique. Il s'agit peut-être bien du meilleur livret d'Antoine Houdar de La Motte - et de son dernier, il lui a fallu le temps. Après avoir ruiné tant de superbes musiques, c'est une jolie chose qu'il nous livre là, bien de son temps avec ses galanteries de sérail, et même plutôt précoce. On y trouve de très belles tirades qui demeurent plus psychologiques que décoratives et qui, mises en musique par des musiciens de la trempe de Francoeur & Rebel, devaient produire un grand effet. [Dans les mois à venir, CSS devrait avoir l'occasion de se pencher sur la partition, affaire à suivre.] Les ballets demeurent assez en fin d'acte ne vampirisent pas hors de mesure l'action comme La Motte le fait pourtant très souvent.

On pourrait penser, au vu de la date, que l'oeuvre s'inspire grandement de la Zaïre voltairienne (1732), mais en réalité, La Motte nous ayant abandonné en 1731, il n'en est rien. [C'est le coût des prétentions scéniques de La Motte qui ont, semble-t-il, retardé la présentation de l'ouvrage.] En tout cas, La Motte se situe ici plutôt en pointe, puisque cette veine du sérail, déjà à la mode, perdurera ensuite longuement avec l'Enlèvement de Gottlieb Stephanie / Mozart (1782) et même le Tarare de Beaumarchais / Salieri (1787).

Mais on nous voit déjà venir... Sans doute va-t-on perfidement sous-entendre que le chef-d'oeuvre de La Motte doit largement son accomplissement à ce qu'il a été complété par Jean Louis Ignace de La Serre, poète aux vertus déjà plus fermes, auteur du Pyrame & Thisbé que l'on sait pour une musique des mêmes compositeurs.
Cependant il n'en est rien, et nos lecteurs nous déçoivent d'avoir pu nous prêter cette vilaine intention ; La Serre s'est contenté de travailler le Prologue et le cinquième acte, ce qui laisse pas mal de moments de bravoure authentiquement dus à La Motte.

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3. O tempora, o mores !

On ne peut que constater, en dépit du sujet à la mode, un plaisant retour de La Motte vers une esthétique plus urgente dramatiquement et plus psychologique, se défiant un peu plus du décoratif, de la mignardise, de la miniature, de l'éclatement de l'action, du prétexte au ballet (Omphale en est l'exemple le plus éclatant) - en somme, un ton plus deuxième école (dans la structure et les proportions s'entend).

Néanmoins, les temps ont changé, et le parallèle est flagrant. Dans Phaëton, Quinault faisait se briser la malheureuse princesse Lybie [sic] d'Egypte, forcée de briser sa chaîne pour obéir. Mais chez La Motte, Servilie, également commandée par son père (non plus pour sa gloire, mais tout de bon pour la paix, ce qui en dit également long sur l'époque), n'entend pas du tout renoncer à ses projets. [1] Une autre conception de l'honneur se fait jour, où ce n'est plus l'accomplissement d'une gloire exogène qui prédomine, mais la mise en accord des actes avec le sentiment.
De même, Scanderberg ne fuit pas la favorite Roxane par caprice blâmable comme le fil du Soleil en usait avec Théone, mais tout simplement parce que ses affects lui ordonnent une autre voie.

Très conforme à nos conceptions contemporaines, tout ça.

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4. Une petit surprise.

Enfin, on le demande, qui figurait à la reprise de 1763 ?

Oui, la célèbre haute-contre Jélyotte (souvent graphié Jéliotte ou, comme dans l'édition Ballard de 63, Jéliote) en effet. Mais surtout... Sophie Arnould, à son faîte, à vingt-trois ans, dans un rôle que nous n'avions pas relevé (série 'sophiearnould').

Evidemment, elle tient la gracieuse - quoique résolue - Servilie, on n'imagine pas son tempérament confié à la volcanique Roxane, dont les voluptés prévenantes débordent sur le malheureux Scanderberg.

Un rêve de plus autour de Sophie Arnould...

Notes

[1] En un mot : Scanderberg, roi d'Albanie, retenu prisonnier chez Amurat, Empereur des Turcs, est aimé sans dissimulation de la favorite Roxane, tandis qu'il aime Servilie que son père a promise à Amurat comme gage de paix.


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David Le Marrec


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