Carnets sur sol

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Colombe de Jean ANOUILH à la Comédie de Champs-Elysées - Un parallèle avec Damase


Colombe de Damase est un opéra que Carnets sur sol porte au pinacle. On était très curieux de voir fonctionner la pièce complète sur scène, en texte seul.

Le résultat n'est pas vertigineux, mais assez différent.


Un extrait de Colombe de Jean-Michel Damase, sur le texte original d'Anouilh. Ici, à l'acte III, au moment du retour inopiné de Julien, on entend principalement Anne-Catherine Gillet et Philip Addis (Orchestre de l'Opéra de Marseille dirigé par Jacques Lacombe). Un autre extrait est audible ici.
1. Contexte

L'exécution de la mise en scène de Michel Fagadeau, dans ce petit théâtre à l'italienne voisin du Théâtre des Champs-Elysées, était conforme à ce qu'on pouvait attendre du lieu et de l'affiche, plaçant au somment un duo de vraies mère et fille Anny Duperey et Sara Giraudeau : extrêmement littéral, tous publics. Ce qui n'était nullement gênant pour ma démarche.

Au niveau de l'interprétation elle-même, j'ai été très admiratif de la Madame Georges de Fabienne Chaudat, qui dominait amplement le plateau : une voix ample, très présente, remarquablement timbrée, et une caractéristation à la fois expansive et sans caricature. La parenté avec Nicole Fournié dans la version Damase donnée à Marseille était frappante.

L'ensemble de la troupe était convaincante, avec quelques réserves. Sara Giraudeau parle avec une voix constamment soufflée, comme le veut une certaine tradition de la chanson, et c'est fortement dérangeant pour l'amateur d'opéra - cela limite considérablement les couleurs vocales possibles. Au demeurant, une fois qu'on a accepté cette caractérisation vocale, l'interprétation est sans reproche. Anny Duperey étonnait surtout par sa voix plus petite que celle des autres ; tout à fait audible, mais peu projetée, comme une vraie voix parlée, un peu mate aussi. On sentait bien là l'actrice de télévision / cinéma - parce que la voix est au demeurant timbrée et l'interprétation amplement honorable.
La plus grosse réserve se trouvait chez Julien : Grégori Baquet ne jouait pas très juste, on sentait souvent l'intention de l'acteur derrière les mots (au demeurant sans spectaculaire) ; c'était au demeurant sobre et amplement honorable, mais cela mériterait de mûrir.

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2. L'oeuvres comparées

Dans ces circonstances, la pièce d'Anouilh devient vraiment une "pièce à bons mots", censée divertir par ses figures de caractère et ses formules bien frappées.

Le texte coupé par Damase pour son opéra est finalement souvent dispensable, une moitié de ce qui manque pourrait être perdu sans dommage pour la pièce. Dans la mise en scène pépère de Michel Fagadeau, où les personnages conversent paisiblement à intervalles réguliers, même dans les plus grandes disputes - sans travail manifeste sur le tempo, les ruptures, les chevauchements -, on peut trouver que le temps prend trop son temps dans cette pièce pour nous exposer le même propos. L'opéra de Damase dure sensiblement moins, et de surcroît avec le débit lent de la parole chantée (mais au moins aussi rapide que celui de la direction d'acteurs de Michel Fagadeau !) ; et pourtant on dispose de beaucoup d'informations, de beaucoup de détails, de formules, etc.

Il est amusant cependant de constater que _la mise en musique (et le choix des coupes) produit un effet diamétralement opposé à celui de la représentation théâtrale brute : chez Anouilh seul, les personnages sont finalement assez hideux, et tous égoïstes. Julien est peut-être un rêveur, mais surtout un artiste raté égoïste et un tyran conjugal ; Colombe est une jeune femme qui n'a pas encore affirmé ses goûts, mais qui contient dès le premier acte toute la propension nécessaire à la superficialité dont elle fait ensuite grand usage. La mise en scène fait de surcroît le choix d'accentuer la résistance d'Armand, frère de Julien, aux avances de Colombe.
Au contraire, chez Damase, la musique rend ces personnages imparfaits très attachants, par leurs lignes mélodieuses, le ton enjoué. C'est la vie qui passe, mais la vie esthétisée, un jeu du quotidien plus qu'une satire violente. Et on ne peut, ici, que compatir avec Julien, en dépit de tous ses défauts. La faute à la fatalité. Il n'est pas question de son refus de se faire réformer, qui est fondamental dans la logique de la pièce d'Anouilh - c'est ce qui cause l'abandon de Colombe, et c'est aussi le moment où le lien va se rompre avec le mari, comme elle l'expose dans la dispute finale.

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3. En somme

Alors que Damase crée un climat extraordinaire, la pièce d'Anouilh apparaît beaucoup plus banale. Elle explore en revanche plus finalement les questions vertigineuses de la validité des formes d'affection : doit-on être aimé pour ses qualités (une sorte d'admiration paroxystique qui ne peut passer, comme la vit Julien, mais qui reste abstraite), ou aimé plus instinctivement, en tant que tel (auquel cas on a tout loisir de changer). C'est bien ce que ce pose immédiatement Colombe au premier acte :

Mais ce n'est pas parce que j'ai juré, idiot chéri, que je suis ta femme, c'est parce que je t'aime.

A la fois une fort jolie déclaration (la conviction l'emporte sur les conventions) et une brèche terrible ouverte dans l'institution du mariage (foin des serments si on change d'avis).

Anouilh développe à plusieurs moments ces enjeux, en particulier dans la dernière scène de séparation, de façon assez complète, sans donner réellement le dessus. A choisir, Damase favorise plus Julien (qui a pour lui la vertu) et Anouilh Colombe (forcée de se séparer de son mari qui ne remplit pas son rôle).

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L'écho était intéressant, à défaut de constituer une vertigineuse expérience esthétique. Exactement ce que j'étais allé chercher.

Plus sur Jean-Michel Damase :

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Et je suis toujours frappé par la difficulté qu'il y a à réunir les noms d'une distribution associés à un rôle pour une pièce de théâtre... (Du coup, on n'a pas proposé la distribution complète, faute de temps pour retrouver qui tenait vaillamment Desfournettes par exemple.)


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Commentaires

1. Le samedi 15 mai 2010 à , par charlotte

bonsoir, j'ai trouvé que les dernier mots d'Anny Duperey dans la pièce "colombe" quand elle dit qu'il y a tout en nous qui se modifie, vieilli se transforme et pourquoi y aurait il que les sentiment qui resteraient inchangé, pour la vie...
J'aimerai avoir le texte exacte car cela m'a fait du bien de l'entendre...
Merci d'avance

2. Le dimanche 16 mai 2010 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Charlotte,

Je n'ai pas le texte de la pièce sous la main, mais ça se trouve aisément en bibliothèque (contrairement à l'opéra auquel je fais allusion).

Bonne journée !

3. Le jeudi 5 septembre 2019 à , par Andika :: site

Salut David, connais-tu la pièce intitulée Le voyageur sans bagage de Jean ANOUILH ? Je l'ai lue il y a quelques années sur les conseilles d'une amie qui m'était très chère. Cette pièce m'a marqué.

4. Le vendredi 6 septembre 2019 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Anthony !

Non, jamais lue. Il y a effectivement de très belles œuvres sur les shell shocked dans la littérature de cette époque (j'avais beaucoup aimé Random Harvest de James Hilton, un hit de l'époque qu'on ne pratique plus guère). Je note, merci.

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