Carnets sur sol

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Qui peut égaler les dernières symphonies de Mozart ?


Car, oui, nous avons des réponses.

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Je rencontre depuis longtemps deux problèmes avec l'ère classique en musique.

La première, la plus évidente et la plus répandue, tient à la régularité des schémas, qui peut prendre la forme d'une monotonie considérable lorsqu'on consomme des kilomètres de rayonnages d'artisans musicaux de l'époque. Bien sûr, il existe des exceptions, et on aurait tort de se représenter ce classicisme musical (qui coïncide avec le premier romantisme littéraire et pictural) comme un moment dépourvu d'audaces et d'expérimentations. [On a déjà parlé dans ces pages d'un certain nombre d'oeuvres qui en témoignent : Andromaque, Don Giovanni, Tarare, les Variations orchestrales sur la Follia de Salieri...]

La seconde, moins grave mais tout aussi rageante, est que dans le domaine de la musique instrumentale, il paraît assez difficile d'infirmer les hiérarchies traditionnelles. Si l'on est beau joueur, on s'aperçoit très facilement qu'entre Lully et Rameau existent quantité d'autres compositeurs d'égale valeur (dont il a souvent été question dans ces pages), et que chez les contemporains de Richard Strauss peut se trouver un nombre assez impressionnant de grands symphonistes ou lyricographes. Dans le second XVIIIe, trouver la matière pour le démontrer est, de beaucoup, plus compliqué.

Ce n'est pas une question de vanité ou de goût pour le renversement des hiérarchies : pour l'ère classique, l'approfondissement du répertoire semble réserver moins de divines surprises et de découvertes fondamentales que dans la plupart des autres époques. Les symphonies de Mozart et les quatuors de Haydn demeurent, quoi qu'on fasse, et malgré tous les trésors de mauvaise foi dont les lutins auraient aimé pouvoir faire usage, les références les plus absolues et les plus légitimes. On peut en trouver d'autres de très bonne qualité, mais difficile de cette fulgurance, en tout cas pas aussi facilement qu'on trouve des chefs-d'oeuvre en prenant la première rareté lyrique postdebussyste venue.

D'où cette question, brûlante comme un récitatif de Salieri : qui peut égaler les dernières symphonies de Mozart ?

Comme on n'aime pas forcément perdre la face, si on pose la question, c'est qu'on a un début de réponse. Bien que limitées en nombre, les grandes symphonies de la seconde moitié du XVIIIe existent.

Je mets de côté Joseph Martin Kraus, qui quoique particulièrement intéressant, n'atteint pas les mêmes cîmes à mon sens, et surtout développe, dans le cadre de la structure classique, une couleur harmonique assez tournée vers le sentiment, déjà largement romantique.
% On peut sans doute également placer les symphonies d'Étienne Nicolas Méhul hors du jeu, comme Beethoven dont on le rapproche souvent - non sans fondement (de caractère emporté dès leur première période, formellement tout à fait classique). A l'exception de celle partiellement perdue de 1797, elle datent de toute façon de 1808 à 1810, soit assez nettement après la période concernée.
Et j'écarte de surcroît Antonio Salieri, très irrégulier, dont le grand chef-d'oeuvre orchestral, les Variations sur la Follia, constituent une expérimentation très novatrice sur les textures timbrales et non une symphonie avec développement de formes-sonates et autres retours de menuets-et-trios.

Dans les symphonies à strictement parler, bien sûr, on peut trouver des mouvements isolés, voire des symphonies entières très séduisantes, comme chez Christian Cannabich ou Jan Křtitel Vaňhal (Johann Baptist Wanhall), mais guère d'oeuvres qui puissent créer le vertige admiratif de la récapitulation finale de la Jupiter. Il existe aussi les symphonies à programme de Karl Ditters von Dittersdorf, novatrices dans leur forme, mais dont la substance musicale ne me paraît pas vraiment à la hauteur des enjeux... A l'inverse, je ne retiens pas forcément dans cette sélection la symphonie Op.12 n°4 de Luigi Boccherini (la fameuse Nella casa del Diavolo), tout à fait roborative, mais dont l'écart de profondeur avec les symphonies les plus "écrites" du temps ne fait aucun doute.

Donc ?

Je vois deux prétendants.

Il en existe sans doute d'autres, mais si en ce moment la chère est triste, je n'ai pas (encore) écouté tous les disques.

Le premier est peu cité parce qu'il est souvent considéré sous son angle national, la France étant encore à cette époque à l'écart de l'Europe musicale (tout à fait italianisé et progressivement germanisé), avec ses propres genres. Il s'agit de François-Joseph Gossec (1734-1829) : ses symphonies sont assez originales, dotées d'un véritable relief, avec leur lot de trouvailles, et leur façon assez différente des Germains de travailler le matériau.
J'aurai sans doute le loisir d'y revenir quelque jour.

Le second qui m'intéresse aujourd'hui particulièrement est le compositeur Pavel Vranický (1756-1808, plus célèbre sous sa forme germanisée Paul Wranitzky), dont j'ai déjà parlé (mais pas encore adapté sur CSS) sur la chaîne vidéo de Carnets sur sol. En plus d'être un grand compositeur d'opéra qui utilise avant l'heure la thématique littéraire de la Flûte enchantée et invente le style de l'opéra weberien (rien que cela !), il se révèle aussi un maître particulièrement considérable dans le domaine symphonique.

En plus d'une grande évidence mélodique (bien supérieure à Haydn, de mon point de vue) qui le rapproche du meilleur Mozart, Vranický fait usage d'un assez grand nombre de trouvailles d'orchestration (solos de bois particulièrement développés, petites ponctuations rythmiques de trompettes que ne renierait pas Damase). L'originalité des formules (développées ou non) est aussi très en aval des innombrables symphonies prévisibles du temps - où l'on éprouve souvent le sentiment désagréable de pouvoir écrire le mouvement entier après avoir entendu les vingt premières mesures... Et, déjà, un goût de la rupture qui évoque par certains aspects les jeux de Haydn et met assez sensiblement le cap sur ce que pourra être l'économie de la Quatrième de Beethoven (qui me paraît moins inspirée que les symphonies Op.11 ou Op.36 de Vranický).

Autant on peut supposer que ma familiarité avec le reste du répertoire français de l'époque favoriserait ma relation privilégiée avec Gossec (bien que je ne sois pas le seul à trouver ses symphonies très-dignes d'intérêt), autant pour Vranický, la quantité d'éléments factuels dans l'écriture susceptibles d'étayer mon opinion me rassure assez sur la justesse de mon conseil. Je tâcherai de mettre la main sur les partitions et de le formuler de façon précise.

On pourra trouver le propos cursif de la Symphonie Op.31 (symphonie à programme : Symphonie caractéristique pour la paix avec la République Française), sur le principe de La Mort de Marie-Antoinette de Dussek ou de la symphonie ''Prise de la Bastille de Dittersdorf, d'un intérêt formel bien moindre, et il est vrai qu'elle est sans doute moins aboutie.

Attention aux mélanges, Pavel a un frère cadet, Anton Wranitzky, également compositeur, et dont il existe plus ou moins autant de disques...

Et par rapport à Mozart ?

Ma légitimité (et a fortiori mon propos) n'a pas autorité pour établir des hiérarchies. Il est vrai qu'on ne trouvera pas la coda de la Jupiter, et que certaines fanfares conclusives (que je trouve réussies) pourront sembler sommaires à la lecture - ces endroits ne regorgent pas de subtilités harmoniques. Néanmoins, si l'on veut écouter des symphonies classiques sans se dire sans cesse que tout est inférieur à Mozart, alors Gossec et Vranický, sans être supérieurs, présentent d'autres aspects d'une musique de qualité qu'il est salutaire, pour le mélomane désespéré, de fréquenter afin de s'extirper des derniers Mozart et Haydn.


Suggestion discographique :
Eviter les enregistrements traditionnels un peu opaques comme celui de Vilmos Tátrai et de l'Orchestre de chambre hongrois (chez Hungaroton). A ce jour, difficile de trouver mieux que Matthias Bamert et les London Mozart Players chez Chandos, dans un remarquable programme tout Vranický (cherchez avec l'orthographe allemande) : l'allant général et la clarté entre pupitres y sont véritablement excellents.


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Commentaires

1. Le jeudi 3 mai 2012 à , par Abnegor

Voilà de quoi encore plus surcharger ma pile de choses à écouter...

2. Le jeudi 3 mai 2012 à , par DavidLeMarrec

Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate,
Di finire quello che ascoltate.

3. Le mercredi 10 septembre 2014 à , par Benedictus

As-tu une idée de ce que peuvent valoir les deux disques de Symphonies (opp. 52, 36 et 11 et ut mineur sine op.) du Dvořákův komorní orchestr dirigé par Bohumil Gregor, chez Supraphon? (L'enregistrement est de la fin de la décennie 1980, je crois.)

4. Le mercredi 10 septembre 2014 à , par David Le Marrec

Bonsoir Benedictus !

C'est un son de grand orchestre malgré l'effectif de chambre, capté sans beaucoup de transparence. Le trait est un peu gras (on n'entend guère les vents, pourtant bien servis), et surtout les appuis sont bizarres, les articulations tombent à côté de la logique des phrases, comme si Gregor appliquait son manuel de solfège sur l'emplacement des temps au lieu de lire la partition. Mais ce n'est pas infâme non plus, ça s'écoute bien, même si j'ai tendance à trouver que ça tire un peu cette musique vers le bas (Mozart aussi, joué comme ça, semble plus pataud).

Si tu as accès aux volumes séparés plutôt qu'à la réédition en double, prends celui avec ut mineur + opus 52, plus intéressant (les opus 11 et 36 n'étant pas majeurs).

Si j'avais écouté ces disques, je ne me serais sans doute pas rendu compte tout de suite de l'intérêt de cette musique – ça ne donne pas vraiment envie d'abandonner Mozart, même par Klemperer. Néanmoins, si c'est tout ce que tu trouves, ça procure toujours un avant-goût plaisant. Le contrepoint et les croisements thématiques du premier mouvement de l'Ut mineur, très préromantique, restent fascinants même avec Gregor.

5. Le mercredi 10 septembre 2014 à , par Benedictus

Merci. Je vais essayer de trouver Bamert.

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