bienvenue
(Ce site, trop obsolète et à nouveau mis à bas par son hébergeur, ne sera plus mis à jour. Si vous voulez suivre les aventures de CSS, ce sera sur carnetsol.fr.)
Non pas adieu mais… bienvenue !
Comme annoncé dans la précédente notule, Carnets sur sol a, pour la première
fois en plus de vingt ans, changé de livrée et de structure.
L'obsolescence a fini par rattraper le joli cocon dans lequel nous
partagions ensemble ces moments ineffables.
J'espère que vous vous trouverez à votre aise dans les nouveaux murs,
plus légers, moins touffus, plus complets avec l'agrégation des vidéos,
des autres sites et des archives perdues ; pour finir, conformes aux
normes de sécurité et adaptables aux lectures sur mobile.
Vous pouvez bien sûr écrire votre retour si vous avez des remarques ou
des souhaits. J'ai réglé beaucoup de problèmes d'affichage, mais il
reste encore quelques doublons, quelques brouillons importés par
erreur, etc.
L'aventure continue ainsi dans la nouvelle maison des putti.
--
Si vous lisez ceci sur operacritiques.free.fr , rendez-vous sur carnetsol.fr !
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Intendance a suscité :
… car je suis en train de préparer des bilans écrits des séries vidéo – ça prend du temps, mais vu que c'est là que j'ai concentré le plus de valeur ajoutée informative ces derniers mois, plutôt que d'écrire des superficialités en notule, autant faire l'effort… – et surtout en train de migrer Carnets sur sol !
Comme vous l'avez remarqué, en plus du crash catastrophique de l'an dernier — Free m'avait bloqué mes droits, impossible de recréer à la base même à partir de la sauvegarde, j'ai tout essayé mille fois pendant un mois alors qu'ils avaient juste oublié d'appuyer sur un bouton. Et comme c'est un seul salarié qui s'occupe des pages personnelles, en gérant l'obsolescence organisée avec l'espoir que le maximum de pages finisse par disparaître, inutile de vous dire qu'il est inutile de demander, une fois qu'on a soupçonné la panne, à ce que l'on intervienne (je le fis cependant).
Free, chez qui j'avais simplement voulu faire un essai en ouvrant Carnets sur sol, un simple bac à sable pour tester ce mode de publication qui faisait fureur, est un assez horrible hébergeur comme vous savez : plantages à répétition (le serveur mutualisé où le site était hébergé a carrément cramé l'an passé et la puce qui permettait d'en récupérer le contenu aussi), entraves à l'exportation des données, aux redirections… et le pire de tout : on ne peut pas exporter correctement une sauvegarde. Le contenu en est corrompu, tous les accents (UTF-8, norme « universelle ») sont traduits en ISO (tous les caractères accentués deviennent illisibles, même ceux du français), avant d'être recodés en UTF-8 pour être bien sûr qu'on ne puisse pas faire de reconversion. J'ai passé une centaine d'heures à régler le problème, y compris en automatisant le processus. Comme j'ai cité beaucoup de systèmes linguistiques dans le site et utilisé plusieurs langages de code, il en restait à foison.
À cela s'ajoute que dans le code de Dotclear – mon logiciel de publication, à l'époque à la pointe, on était au début de la compétition avec Wordpress –, on voit très bien la superposition entre la syntaxe wiki disponible dans l'interface, le html propre codé à la main, ou plus bavard dans un éditeur visuel (de type WYSIWYG), les variations de norme au fil des évolutions technologiques (html5)… et le résultat ne s'incarne pas toujours de façon propre dans la sauvegarde.
Et puis, comme le monde est mal fait, quand on utilise des slashes ou des apostrophes de code (puisqu'il n'y a pas d'apostrophe typographique sur les claviers et qu'il n'est pas très recommandé de transcrire du traitement de texte en html), c'est mal interprété par les logiciels ensuite (ce sont des démarcations typiques pour les commandes de code), y compris par Dotclear lui-même en le réimportant.
Ajoutons que mon archive, au bout de plus de 20 ans de notules (3200 entrées environ), est beaucoup trop grosse pour ce qui est prévu dans le traitement des logiciels, et que les importations sur les serveurs, même payants, ou dans les LLMs pour aider au débogage, s'avèrent impossibles.
Arrivé sur Dotclear, j'ai réussi une fois à charger la vieille sauvegarde, mais les accents étaient en pagaille, la version corrigée n'était ensuite plus rechargeable, et je ne sais pourquoi, un changement dans l'apparence du site s'est révélée irréversible, toutes les colonnes restant coupées et bouleversées même en revenant à l'état antérieur.
La conversion en Wordpress (l'autre grand logiciel de publication, qui représente un nombre considérable de sites en ligne) n'est pas envisageable vu l'ancienneté de ma version de Dotclear, or ne je parviens pas à faire la mise à jour. Par ailleurs je trouve l'interface de Wordpress lourde, et je n'aime pas du tout son éditeur visuel qui force aux sauts de ligne étrange, le tout écrit dans son propre langage html modifié, qu'il faut sans cesse convertir pour pouvoir ensuite l'exporter.
Au bout de six mois d'essais réguliers et d'une à deux centaines d'heures passées en pure perte à patcher les incohérences sans jamais en arriver au bout, toujours rien ne fonctionne.
Or la situation se dégrade, le site en http (et non https, la nouvelle norme sécurisée) est bloqué sur un nombre croissant de navigateurs, et à présent que j'ai restauré une sauvegarde propre, plus j'écris ici, plus j'aurai à nouveau à faire des manipulations lorsque je devrai migrer, puisque l'export est structurellement vérolé.
C'est pourquoi j'ai tout jeté par-dessus bord : les bases de données m'ont vraiment déçu par leur instabilité, si elles sont corrompues les données sont difficilement exportables. Je me suis lancé dans la confection d'un site statique… et à ma grande surprise, non seulement on peut obtenir sensiblement les mêmes résultats – à part pour les commentaires, et n'en recevant plus beaucoup, je vais travailler à cette question le moment venu –, mais on a surtout la main absolue sur la structure, qu'il n'est pas si compliqué de changer en cours de route. Idéal pour faire des essais et classer mes projets.
Je me retrouve ainsi avec un site qui reprend l'intégralité des notules de Carnets sur sol avec une base saine exportable à volonté, et dans lequel je peux agréger tous les projets combinés de ces dernières années : les Wordpress 1 jour 1 opéra, Carnetsol-disques, Carnetsol-concerts, Carnetsol-BOUEUX, pourquoi pas Belle Hémiole…
La divine surprise fut même qu'il est possible de récupérer les archives du crash de 2025, et que je dispose à nouveau de l'intégralité du corpus (dont la grande série de 2024-5 sur les déchiffrages et découvertes de l'année) !
Parmi les nouveautés dont je suis très content :
¶ structure révisable à l'infini, selon l'évolution des besoins ;
¶ possibilité d'avoir plus de mobilité entre les écrans, notamment de pouvoir dérouler les anciennes notules en bas de l'écran, ou de lire la notule suivante en cliquant ;
¶ récupération automatique des vidéos YouTube, pour lesquelles j'écris des présentations détaillées et qui seront donc très bien dans le flux des notules, même pour ceux qui ne sont pas intéressés par la vidéo ;
¶ index complet (enfin !), très facile d'usage pour retrouver l'une des 3500 notules ;
¶ du fait de l'inclusion des anciens WordPress et des légendes YouTube, beaucoup moins de menus juxtaposés, l'interface est beaucoup plus épurée : une page d'accueil avec les dernières notules, l'index par date ou catégorie et l'agenda. C'est tout. Tout est inclus de façon souple sous forme de notule, avec des étiquettes qui mentionnent bien de quel site provient le contenu.
Voilà qui devrait faciliter l'organisation et l'accès aux différents contenus de CSS ! Je suis bien sûr preneur de retours d'utilisateurs. (Vu que le site est en html statique, les solutions pour installer des commentaires étaient lourdes et inesthétiques, surtout vu le peu que je reçois en public : il faut envoyer un courriel avec les liens présents en fin de notule.)
À présent que les salles ont publié leur saison, voici le moment de
vous proposer les 3000 spectacles et 715 pages de brochure qui résument
pour l'instant la saison francilienne. J'y ai ajouté quelques dates de
province particulièrement attirantes, ainsi qu'un peu de théâtre de
quelques maisons où j'ai eu mes habitudes – notamment celles qui
proposent du théâtre en langue étrangère.
J'y ajouterai sans doute des choses au fil de la saison, mais vous avez
déjà là une base solide des principales salles. Tout n'y est pas
encore, j'ai dû reprendre Cortot (mon extracteur avait été fantaisiste
sur les dates), je n'ai pas encore fini de traiter Gaveau, le CNSM n'a
pas encore mis en ligne sa saison, je n'ai pas eu le loisir de vérifier
les agendas de chaque ensemble…
→ Sous forme de brochure (pdf, le plus confortable à la lecture).
→ Sous forme de tableau de tableur (xlsx, pour pouvoir le
bidouiller vous-même).
→ Et prochainement sous forme calendaire (ics, pour l'insérer dans
votre logiciel d'agenda). J'ai rencontré quelques difficultés pour le
générer et j'ai littéralement un train à prendre, vous devrez patienter jusqu'à mon retour (ou le bidouiller vous-même, je pense que les bons LLMs doivent être capables de le générer à partir des fichiers précédents).
Lorsque je suis arrivé de ma province, sans expérience musicale
sérieuse, je me suis rendu compte à quel point ma pratique solitaire de
la musique ne m'avait pas préparé à jouer à plusieurs. Lorsqu'on est
seul, on est maître du tempo, du rubato,
et même de toutes les fautes de rythme qu'on veut, on se rattrape
toujours soi-même évidemment.
Je l'ai ressenti lors de mes expériences de musique à plusieurs.
Souvent, mes partenaires de musique (jamais méchamment) étaient un peu
interloqués. Je me souviens
→ d'un copain entendant mes Wagner : « j'admire que tu oses », je crois
que c'était admiratif du lâcher prise et pas du tout dépréciatif,
ou
→ d'une chanteuse pour un essai : « mais pourquoi tu es toujours un peu
en retard après moi ») – la vérité est que je l'écoutais et goûtais ce
qu'elle faisait, au lieu d'être à fond dans l'anticipation,
ou encore
→ d'une amie chère, soprane ingénue à ses œuvres : « mais c'est
étrange, quand c'est L. qui accompagne, c'est pas tout flou comme ça ».
J'ai aussi gentiment scandalisé mes camarades de jeu en parlant de ce
qui me semblait jouable (pour moi, ça veut dire approximable et non présentable), comme le désormais culte final de Salomé (cf. §9).
Évidemment, ça a été un obstacle pour les pratiques à plusieurs, même
si j'ai eu de très belles expériences.
Sentimental
J'ai aussi un autre problème, plus fondamental : je n'ai jamais réussi
à me passionner lorsque je faisais de la musique avec des personnes que
je ne connaissais pas déjà bien.
C'est difficile à expliquer, mais je ressens alors surtout le côté
fastidieux de la mise en place et pas la communion.
Par ailleurs, ceux qui avaient un bon niveau attendaient
potentiellement plus de rigueur.
État actuel
Depuis quatre ans, je me suis astreint à jouer tous les jours (j'ai même investi
dans un clavier
modulable pour pouvoir poursuivre en escapade) et, clairement, mes
aptitudes ne sont pas les mêmes que lorsque je jouais essentiellement…
pendant les répétitions.
Le fait de documenter des œuvres inédites en vidéo a aussi rendu plus
motivant de jouer plus exactement, et m'a un peu éduqué en termes de
rigueur.
Recherche
J'en viens donc à l'objet de cette notule. J'aimerais assez pratiquer
avec des commères & compères musiciens, mais j'ai conscience
d'habiter une niche un peu particulière : je lis vite (ce que vous
voyez sur la chaîne sont en général des secondes
lectures, où en plus je fusionne accompagnement et chant), mais je joue
peu précisément. Et ce qui m'intéresse est précisément de lire des choses (y compris
célèbres, pourquoi pas), plutôt que de les travailler minutieusement.
Or, les amateurs ont souvent tendance à jouer (parfois très très bien)
des morceaux en petit nombre qu'ils travaillent pendant des mois, et
les semi-pros ont un niveau instrumental sans commune mesure avec le
mien. Je me retrouve ainsi au milieu du gué.
J'ai donc hésité à répondre aux petites annonces de ProQuartet (très chouettes) en
explicitant mon profil, mais outre que cela risque de faire perdre son
temps à tout le monde, je rappelle ma difficulté à faire de la musique
avec des inconnus. Je sais aussi que je n'aurai pas le temps de
travailler en amont des schubertiades (et que je me lasse vite si on
joue la même chose à chaque séance), ce qui risque d'être mal vu.
Aussi, je me suis dit qu'avant de tenter de ce côté-là, je pouvais
plutôt passer par un site que j'aime beaucoup, Carnets sur sol,
auprès d'un public qui sait exactement où il met les pieds, et avec un
petit lien préexistant (fût-il légèrement parasocial).
Aussi, si jamais vous êtes lecteur de ces pages et tenté par l'une de
ces aventures (ou m'en proposer d'autres !), j'en serais ravi.
¶ Pour accompagner
du chant, clairement, j'aimerais du neuf, et pourquoi pas
documenter des inédits (à rendre publics ou non, à votre convenance).
J'ai par exemple tout un fonds d'inédits de Choudens récupéré par Bru
Zane, pas présents sur IMSLP, à faire vivre (les Estampes de Leroux en cours de
publication sur la chaîne en sont issues).
¶ Je suis prêt aussi à accompagner deslecteurs,
pour déclamer le texte des livrets sur la musique des opéras
correspondants.
¶ En piano à quatre mains,
passion transcriptions. J'ai par-devers moi Mahler 3, Nielsen 2, Così fan tutte intégral…
Là aussi, davantage pour lire que pour travailler, mais au moins j'ai
ces choses dans l'oreille, je devrais donc m'en tirer vaguement (même
si la présentation aberrante des partitions de quatre mains ne me
permet pas de mettre à profit mon avantage en lecture…).
¶ J'adorerais faire de la musique de
chambre (et ici je n'ai rien contre les tubes), mais clairement,
après avoir relu mes Mendelssohn / Brahms / Taneïev chouchous, cela
réclame une technicité que je n'ai pas. Mais je serais ravi d'essayer
de lire ces trucs-là en compagnie, simplement je ne pense pas – même en
travaillant d'ailleurs – arriver à mettre au niveau les traits et tenir
le tempo. Pour certains mouvements lents, c'est peut-être possible.
Donc ce serait vraiment jouer des choses à vue et en dilettante, je ne
pense pas pouvoir faire illusion dans ce répertoire.
¶ Ah oui, si des pianistes veulent accompagner un chanteur, pourquoi
pas, mais comme j'ai laissé de côté le chant (pour raisons
personnelles) depuis quelques années, je ne sais pas trop si ça aurait
un intérêt, et mon niveau de lecture n'est pas du tout le même qu'au
piano. En tout cas je n'ai pas de fausse pudeur, je chante (mal) dans
n'importe quelle tessiture quitte à adapter.
--
Bien sûr, je suis ouvert à d'autres propositions, y compris distantes
de ce que j'ai suggéré, le tout est que vous sachiez à quoi vous vous
exposez. (Typiquement, me proposer de travailler à fond une sonate de
Brahms pendant six mois n'est pas un bon pari.)
Je ne me sens pas à l'aise de faire ainsi mon marché, mais je me dis
que la clarté sur ce que je peux proposer évite de faire perdre leur
temps à ceux à qui je proposerais mon concours.
N'hésitez donc pas à faire un tour dans l'esquisse autobiographique publiée il y a
quelques années et/ou sur
la chaîne vidéo pour mesurer ce dans quoi vous vous lancez (ou
simplement nourrir votre curiosité malsaine, les deux sont licites).
Pour me joindre, c'est par ici : davidlemarrec chez online point fr.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Intendance a suscité :
Dans cette section, on regarde du côté de tentatives pas toujours
malvenues, mais dont la réalisation ne met pas totalement à l'aise.
↑ C'est amusant, les instruments qui poussent… mais l'étalonnage des
couleurs, bon sang ! D'autant plus étonnant chez Tudor dont la charte graphique est en
général plutôt élégante et austère (cadre, tableaux…).
↑ Les nouvelles aventures de Widor en ballon.
↑ Le manifeste attendrissant de l'étalonnage fautif, sorte de
technicolor hypertrophié, qui produit tout de même une sorte de bain
attachant dans la couleur (putative) des yeux de Marilyn. Comme le
récital a connu un grand succès (à juste titre) dans les sphères
glottophilisées, la pochette fait désormais partie de l'imaginaire
collectif des amateurs d'opéra romantique à coloratures virtuose. Et,
en fin de compte, la pochette paraît quasiment culte – et plus
véritablement vilaine.
12. Les malaises
Ici, les véritables ratages. Ceux qui ont clairement raté leur
objectif, ou dont la réalisation technique est insoutenable.
↑ Supposé glorifier la beauté du son d'une belle voix de ténor, je
ne peux qu'y voir une pube pour la mauvaise haleise.
↑ « L'aube dore Schnabel et l'offre à l'Éternel. » (source)
Quelle forme de validation symbolique est-ce là ? Pourquoi pas Jésus
qui vient le prendre dans ses bras, tant qu'on y est ? Et surtout :
POURQUOI.
↑ Le brouillage des couleurs déforme complètement les visages (la
pianiste, la pauvrette).
↓ Après, est-ce forcément pire que lorsqu'un wannabe Warhol
vous transforme en serpillère jaune :
↓ … ou que le stagiaire chargé de vous mincir le visage oublie de
vous en rendre un bout. (Comment cela a-t-il pu passer les différentes
étapes de validation, bon sang ? Chez Decca quoi.)
↑ Nikolaï Gogol vient de publier une nouvelle œuvre ! Après Le
Nez (de Kovaliov), découvrez La Joue (de Kaufmann). À
votre avis, la retrouvera-t-on dans un potage, ou sur la figure du
Chancelier ?
↓ Et puis il y a les assimilations visuelles voulues, mais qu'on
aurait carrément pu éviter. Elles sont nombreuses, mais celle-ci
détient la palme du logiciel de morphing des années
2000 mal maîtrisé.
↑ Le vide entre le visage et la perruque, le front démesuré, tout
fait peur.
↓ Mais ne vous plaignez pas trop, Sharon Isbin a carrément rétréci
au montage.
Les musicologues la détestent : cette technique d'écriture
simple révolutionne l'histoire de la musique et réduit le gras du
ventre — la septième va vous étonner.
Fort des nouvelles possibilités du format vidéo, qui me permet
d'accomplir enfin des projets qui étaient inaccessibles (en temps
nécessaire pour moi) au format traditionnel écrit+images+extraits
audio, voici une tentative d'approche d'une technique de composition,
très répandue depuis les débuts de la musique tonale moderne (1600,
disons)... et qui s'avère d'une certaine façon (à ma grande surprise)
le point de départ de l'aventure wagnérienne.
Pour ceux qui n'aiment pas les vidéos – ou mes vidéos, ce
qui est permis aussi –, je fais ici un petit résumé de mon point
d'arrivée. Toute la dimension plus progressivement explicative est
évidemment à voir ou écouter, si vous désirez davantage de détail.
Ces deux épisodes,comme les autres de la playlist « techniques de
composition expliquées », ont pour objectif de faire toucher du doigt
(sans aucun préalable solfégique) comment les compositeurs obtiennent
leurs effets.
Et ici, dans le final du I de Das
Liebesverbot de l'infâme Richard Wagner, toute la cinétique
repose sur le principe de l'appoggiature. On regarde ça ensemble dans
les deux vidéos que voici :
[[]]
[[]]
L'appoggiature
J'imagine que d'autres que moi l'ont déjà décortiqué et documenté,
considérant la quantité intersidérale de littérature wagnérienne ; pour
autant, ma déception sur le nombre d'ouvrages traitant précisément de
technique musicale à propos de Pelléas fut telle – et, pis
encore, à propos d'Aida et de Tosca, où je n'ai à
peu près rien trouvé – que je ne jurerai de rien.
En tout cas, je ne le savais pas et je trouve, à mon niveau
(limité), ma trouvaille éclairante.
J'ai déjà parlé ici des
appoggiatures, avec le but de rendre leur principe
compréhensible y compris aux mélomanes non musiciens et non lecteurs.
L'idée est simple : des notes hors de l'accord qui traînent, avant de
rejoindre l'accord lui-même. Cela crée un effet de frottement et de
tension très dynamique mais assez doux, extrêmement satisfaisant à
l'oreille — et dans ce final de l'acte I de Das Liebesverbot,
je me rends compte que beaucoup de mes moments préférés de toute
l'histoire de la musique reposent sur ce procédé particulièrement
simple et répandu.
Pourquoi l'appoggiature
est-elle si plaisante ? Peut-être parce qu'elle répond à ce que la
recherche a mis en évidence, dans les deux dernières décennies, sur le plaisir musical : schéma connu &
surprises. (Ce qui explique sassez bien, je trouve, les échecs des
musiques trop radicales et l'ennui des musiques trop respectueuses des
principes. En tout cas, pour mon usage, la grille de lecture, sans
doute pas la seule, me paraît particulièrement opérante.) C'est une
question technique fascinante, dans un domaine un peu éloigné du mien,
que je n'ai pas suffisamment bétonné de mon côté pour en parler – ni
estimer si cette affirmation reflète un consensus ou constitue un effet
de manche d'abstract –, mais
voici quelques points de départ à consulter : David Huron, Vuust dans Nature,
Salimpoor
dans Science Direct, ou, plus
simples, ces résumés journalistiques sur Science.org et The Telegraph
(ce dernier en accès payant). Ces textes ne parlent pas précisément
d'appoggiature, bien sûr, je me projette simplement dans l'écho que
l'effet d'icelle produit avec ces recherches.
La
Défense d'aimer et le
Wagner de l'avenir
J'en arrive à La Défense d'aimer (Das Liebesverbot).
Inspiré par Measure for Measure de Shakespeare, le fameux
deuxième opéra achevé de Wagner, dont les concerts et anciens disques
documentent surtout la fameuse ouverte à castagnettes. Même si la
fusion des styles est moins spectaculaire que dans Die Feen,
on y perçoit très clairement l'influence de Weber… et le modèle (très
altéré) de Rossini.
Dans ce final de l'acte I, l'héroïne Isabella vient supplier le tyran
Friedrich – qui a banni l'amour de la cité – pour la vie de son frère
Claudio, qui a osé s'accorder avec sa fiancée. Cette prière constitue le moment le
plus marquant musicalement, je pense, de toute l'œuvre — et peut-être
de tout le Wagner de jeunesse pré-Vaisseau. Pour sa veine
mélodique surtout, d'une longue coulée évidente avec ses trois thèmes
apparentés, puis avec la volute comme infinie du désir naissant et
incoercible de Friedrich, mais aussi – et nous arrivons à notre sujet –
une pensée de l'harmonie (i.e. de la progression des accords) qui
permet de deviner une des sources de la révolution wagnérienne.
En effet, toute cette longue séquence repose sur des suites
d'accords assez traditionnels, dans leur constitution aussi bien que
dans leur enchaînement, avec la particularité de ménager, partout – absolument partout
– des appoggiatures.
En général, elles servent à créer de l'attente, de l'emphase, de la
tension, pour mettre en valeur un accord, une couleur, un moment
particuliers, le suspendre, le prolonger ; ici, leur omniprésence crée un flux de discours qui ne rompt
jamais, chaque nouvel accord est à nouveau tendu vers la suite, et
l'appoggiature touche y compris les accords qui génèrent eux-mêmes une
tension. Même la volute du désir de Friedrich, qui porte déjà cette
impression d'infini, avec ses reprises modulantes qui ne s'arrêtent
jamais, repose, sur chaque attaque, sur des appoggiatures.
En cela, Das Liebesverbot atteste une recherche de Wagner vers cet idéal de la progression
ininterrompue – comme dans l'acte I des Maîtres ou
l'acte III de Parsifal ; avec des moyens certes très
différents, tout à fait traditionnels et attestés, mais pour un projet
assez neuf, et qui concorde avec la direction de ses recherches tout au
long de sa vie !
J'avoue avoir été saisi, en voulant simplement m'émerveiller de la
quantité d'appoggiatures dans ce segment (et, une fois de plus,
constater ma dilection pour icelles), de me rendre compte de la
cohérence de la recherche du mouvement perpétuel chez Wagner, avec des
moyens plus rudimentaires, bien avant les marches harmoniques du Vaisseau et de Tristan ou les bifurcations
modulantes permanentes de Parsifal.
Et vous en fais donc part, de façon plus englobante par rapport au
détail de la vidéo, dans cette présente notule !
J'espère que vous aurez partagé un peu de ma fascination pour cette
trouvaille inattendue.
Je reparlerai bientôt de l'horrible Richard Wagner — je prépare en
effet la version texte de ma plongée dans le fragment musical de Jésus de Nazareth.
Si vous voyez peu de nouveautés ces derniers jours sur Carnets sur sol canal historique,
il y a une raison. Et même davantage.
1. Table des leitmotive de Pelléas
Relancé plusieurs fois récemment, je m'y suis mis. Ce sera en plusieurs
fois, mais pour le premier jet se trouveront tous les motifs recensés,
par type, ainsi que quelques occurrences. But final : les y faire
toutes figurer.
Et ça prend du temps comme vous pouvez vous l'imaginer. Moins de relire
ou rejouer la partition que de tout noter et de tout rédiger. Autant de
temps de compilation & rédaction qui n'est pas consacré à l'avancée
des notules.
2. Le démon au béret
Ce n'est pas ce qui m'occupe le plus, car l'échéance est lointaine,
mais j'ai reçu une commande du Cercle National Richard Wagner de Paris
pour une conférence le 11 avril prochain (sur LesFées). Cela s'ajoute donc à mes
recherches pour les séries vidéo, et à mon travail au piano – il n'y
aura pas de piano à l'Hôtel Bedford où se tiendra la conférence, mais
c'est un excellent moyen de s'immerger. Et toujours un surcroît de
travail.
3. La fin du bel
aujourd'hui…
Ceci raconte ma vie pour les curieux.
Vous pouvez directement passer au §4, c'est sans grand intérêt à la
vérité. (Mais donne du contexte pour les curieux, ou les geeks qui auraient des idées à suggérer.)
Le domaine a été ouvert en 2002 avec un premier site (Opéra Critiques,
où je parlais de mes expériences d'auditeur et de spectateur comme vous
pouvez l'imaginer), entièrement codé à la main (de simples cadres
html). Hébergement tenté avec l'offre gratuite d'un modem Free à
l'époque, pur essai, ne connaissant pas de mélomanes autour de moi,
d'échanger un peu sur ces sujets. Puis, en 2004, ce sont les débuts de Carnets sur sol, par simple
curiosité devant l'outil nouveau des blogues, et très vite séduit par
la stimulation induite par la forme diarisée en 2004 — l'une des
origines du nom Carnetssur sol provient du nom que je
donnais aux blogues (le mot n'étant pas fort joli, ni très signifiant
en français) : carnet de Toile.
Depuis, j'en suis resté à Dotclear 1.2, mon logiciel de publication,
ignorant les conseils de mise à jour, il fallait chanter l'identité
visuelle et je n'en avais ni l'envie ni le temps. La technique reste
essentiellement un truchement pour moi. Que ce soit joli, soit, mais ça
ne doit pas prendre sur le temps de production de notules. Dotclear
était, à l'époque où je m'y suis engagé, l'égal de Wordpress, un choix
de logiciel libre, avec une communauté francophone active, c'était
potentiellement le meilleur choix – les deux projets n'ont pas connu un
développement similaire, mais je ne pouvais pas le deviner.
J'ai d'abord eu Flash qui m'a lâché : pourtant, j'avais pris le
meilleur de ce qui se faisait à l'époque en format multimédia, un petit
utilitaire en sources ouvertes… Mais Flash n'existe plus nulle part
désormais, et j'ai dû remplacer manuellement les lecteurs par du HTML5
dans un certain nombre de notules. Mais sur les 3000 entrées que compte
le site, je suis obligé, pour la plupart des occurrences de recommander
à mes lecteurs d'aller chercher les liens (qui existent toujours)
directement dans le code source de la page. Ce qui fait perdre assez
considérablement au caractère intuitif.
Et voilà que depuis un à deux ans, la norme https rend mon site suspect aux
navigateurs : il ne correspond aux normes. Un certain nombre de
lecteurs ne peuvent plus y accéder au travail — et il faut vraiment
cliquer sur « site dangereux » pour aller lire. Je dois me rendre à
l'évidence : Carnets sur sol
est assis sur une technologie déjà largement obsolète, partiellement
inaccessible, et qui le deviendra totalement à plus ou moins brève
échéance. Tristesse que d'investir du temps dans des formats qui
meurent, mais à défaut de publier des livres (qui deviennent aux aussi
indisponibles, notez bien), je n'ai pas vraiment le choix.
Autant agir en prenant son temps plutôt que de chercher des solutions
en catastrophe.
Il y a exactement un an, terrible plantage — de Free, il y en a un
tous les deux ans en règle générale, mais dans celui-ci, le serveur a
carrément brûlé et l'administrateur injoignable a oublié de redonner
les droits
sur le nouveau… Il a fini par se rendre compte de l'erreur plusieurs
semaines après. Résultat : deux ans d'archives débranchées, qu'on ne
retrouve plus que sur WebArchives — je les réintroduis très
progressivement, j'en suis encore loin, il faut récrire tous les liens
vers les sons, images et autres notules, c'est long et peu gratifiant.
La menace planait même sur la possibilité de restaurer l'armature du
site, elle-même corrompue, rendant potentiellement impossible le
redémarrage et condamnant plus de vingt ans d'archives à rester sur des
sites-miroirs ou dans un fichier de sauvegarde contenant tout le texte
de façon inexploitable.
Car Free a la particularité de saboter délibérément ses Pages Persos
depuis plusieurs années : version de PHP totalement obsolète, aucun
support technique (une seule personne gère globalement toutes les pages
persos… !), et même davantage : les sauvegardes de bases SQL sont
vérolées depuis des années (ce qui m'a occasionné plus d'une fois des
restaurations laborieuses), et rien n'a jamais été fait.
À la suite de la catastrophe, j'avais pris un abonnement pour commencer
à transférer le site de façon plus pérenne, mettre à jour le logiciel,
voire adapter la structure du site à mes nouveaux besoins. Sous
l'impulsion d'amis bienveillants qui me conseillent depuis longtemps en
ce sens, j'ai donc depuis quelques semaines la réflexion et les
premiers essais techniques en ce sens.
Une bonne surprise : il est possible aisément (alors que ce n'était
supposément pas le cas) de transférer un Dotclear 1.2 antédiluvien vers
un Dotclear 2, contrairement à ce qu'annonçait la communauté il y a
déjà plus de dix ans. Mais ce fut la seule bonne surprise.
Tout le reste : c'est le chemin de croix que je me figurais. La base
MySQL de Free est corrompue pendant l'exportation (tous les accents et
caractères spéciaux sont déformés), par une transcription d'UTF-8 en
Latin réencodé en UTF-8 de façon, c'est vraiment leur serveur qui est
conçu comme cela : l'équivalent de barbouiller par-dessus un Rubens
(toutes proportions talentueuses gardées) en prenant bien soin de
placer une couche de colle sous la nouvelle peinture, pour qu'on soit
sûr qu'on ne puisse pas faire de restauration. Free interdit donc à la
fois les redirections et… empêche l'exportation de sa base de données.
Pour la suite, problèmes en cascade que je vous passe : quand je
corrige automatiquement le problème avec la bibliothèque Python idoine,
les apostrophes génèrent des problèmes en cascade, ou bien si je
nettoie après import dans Dotclear 2, la base est trop lourde et
l'inferface de Dotclear 2 ne permet d'importer à partir du serveur que
pour Dotclear 1.2, et autres dizaines de problèmes qui en principe
doivent se régler très simplement, mais où à chaque fois un grain de
sable me conduit vers un problème structurel plus important encore, et
me détourne de la suite réellement intéressante de l'opération.
4. … mais la promesse de
lendemains qui chantent
Et précisément, pour cette suite, je suis curieux des avis de lecteurs.
Je compte donc redéployer Carnets
sur sol : l'état actuel du site est déjà partiellement obsolète,
l'hébergeur est un nid à problèmes délibérément entretenus par lui-même
(!), et des besoins nouveaux se sont fait jour — ne serait-ce que les
colonnes, peu compatibles avec la lecture sur téléphone ou tablette (ça
n'existait pas à l'époque !). Je ne peux pas de toute façon pas le
mettre à jour sans en retravailler l'aspect : le « thème » utilisé pour
ce site n'existe pas sur Dotclear 2, son successeur logique. Je compte
conserver l'identité visuelle du site, mais il faudra tout recoder.
Ce que je souhaiterais :
→ Le maximum
de simplicitéde publication
pour ne pas perdre mon temps lorsque j'essaie d'écrire.
→ Conserver les archives. Si
le site reste dans un coin et non intégré, ce sera un mouroir pour les
anciennes notules. Et je n'ai pas la patience de réinjecter
manuellement 3000 titres, dans lesquelles tous les liens, images &
sons seront à corriger.
→ La possibilité d'intégrer une
interface multiple, à onglets. Par exemple une page d'accueil
contenant la dernière notule « de fond », mais aussi une page ou une
colone recensant toutes les parutions sous divers formats (notules
disques, agenda, podcasts, vidéos…), et éventuellement des filtres qui
permettent de ne voir que les notules de fond / les chroniques de
disque / les impressions de concert, selon les besoins de chacun.
→ Conserver les champs de commentaires
pour pouvoir interagir — même si mon lectorat s'épanche peu, depuis pas
mal d'années.
Pour la forme, j'hésite.
Dotclear 2 : en
principe très souple, mais ce que je vois est un peu rigide pour ce que
je souhaiterais, ce reste avant tout un blogue. Avec des onglets en
tête de site, pourquoi pas. Wordpress : la bascule
n'est en théorie pas très compliquée (mais là aussi, j'en rencontré
mille obstacles concrets lorsque j'ai voulu tenter). Je n'aime pas le
html bidouillé utilisé par son interface texte. Les possibilités sont
réputées infinies, mais en première approche, je n'ai pas trouvé
facilement comment réaliser mes souhaits sans vraiment mettre la main
dans la structure des thèmes — et je n'ai pas que ça à faire, comme
vous l'aurez compris. Un site en pur html :
de simples pages à faire avec un style personnalisable à l'infini, sans
structure complexe qui peut planter. (Les plantages du Dotclear 2 le
plus récent, rien qu'en changeant un thème, m'ont terrifié.) Mais il
faut vraiment bien concevoir l'arborescence dès le début, et quelques
questions à sont vérifier d'abord : commentaires ? import des
vieilles notules ? moteur de recherche ? Jekyll, Hugo, Pelican
font ça, mais il faut à nouveau que je me mette à de nouveaux langage
alors que moi je veux juste babiller sur mon temps libre, pas passer un
doctorat en programmation visuelle.
(Oui, je suis difficile, je veux à la fois avoir la main sur ce que je
fais et donc comprendre l'armature du site, et ne pas avoir à m'en
préoccuper. Mais enfin, à présent des ordinateurs sont capables de
résoudre des problèmes de physique théorique, et vraiment, pour
balancer un texte sur l'Internet, il faut absolument être un maître en
code ?)
Je peux aussi payer quelqu'un pour le faire, mais je crains d'avoir du
mal à lâcher prise si le résultat ne me convient pas totalement.
Je suis donc curieux des idées de forme et des retours d'usage de mes
honorables lecteurs, avant que la bascule ne soit sans retour pour les
dix ou vingt prochaines années ! (Je ne vous raconte pas les
regrets que j'ai eus de ne pas m'être prononcé sur le nouveau site du
CNSM, on m'avait demandé mon avis, je n'avais pas grand'chose à dire…
et j'aurais vraiment dû dire ne
touchez à rien !)
5. La place croissante
des vidéos
J'avoue
m'être jeté à corps perdu dans la constitution de vidéos (avec du
matériel sonore de meilleure qualité) : économiser sur le temps
d'écriture m'ouvre énormément de possibilités de matière de recherches
et de sujets. Cela flatte aussi mon goût de la contextualisation et de
la digression, très chronophage à l'écrit, indolore à l'oral. (Et
jusqu'à présent, l'auditorat m'a plutôt complimenté à propos des
incises, ce qui me conforte dans la légitimité de mon vice.) Je trouve
également que je retiens mieux les informations, en faisant un effort
de mémoire et de restitution, plutôt que de les consigner immédiatement
par écrit.
(Pour ceux qui avaient renoncé devant le son précaire, j'ai investi
dans un micro, ce devrait être beaucoup plus agréable à écouter
désormais.)
J'ai bien conscience que le mode de consommation n'en est pas
identique, regarder une vidéo ou écouter un podcast prend beaucoup plus
de temps. La maîtrise de l'écrit offre également davantage de précision
– et de possibilités d'humour, je fais ça volontiers à l'écrit ou en
conversation, mais tout seul devant la caméra, beaucoup moins – pour
construire des progressions, des images parlantes, des jeux parfois.
Mais l'écart de dépense en temps est tellement abyssal que la question
se pose véritablement. J'ai essayé de transcrire les séries vidéo à
l'écrit : au bout de plusieurs heures de récriture, j'en suis encore à
l'introduction. Le contrôle du verbe a un prix.
Je ne veux évidemment pas abandonner mes lecteurs, pour qui l'écrit (et
je partage leur opinion) est primordial. Donc j'explore des solutions
pour que ce loisir demeure agréable pour moi, sans abandonner ceux qui
aiment lire CSS.
Je vais donc probablement tester, pendant le temps des travaux sur le
site, de ma présence dans les festivals franciliens sur les week-ends,
de la préparation de la table des motifs de Pelléas… quelques nouveaux formats.
6. Nouveaux formats à
l'écrit
Ce que j'entrevois que je pourrais vous proposer, pour ne pas laisser
filer des semaines entre chaque nouvelle notule et me laisser le temps
de déménager mon site, sans que tout cela simultanément ne devienne un
sacerdoce pénible.
--
a) Transcriptions
Avec mon entraînement de 100 podcasts et 300 vidéos (la plupart du
temps sans script ou avec un conducteur de quelques mots), je commence
à arriver à structurer un propos à l'oral. Les outils de reconnaissance
vocale sont au point, quelques noms propres à corriger et c'est tout :
on peut disposer de tout le texte lu. En le passant à la moulinette
d'un LLM, on peut le nettoyer automatiquement des « euh » et « donc »
parasites, concaténer les bouts de phrase de façon correcte. Cela me
permettrait de transmettre des idées, dans un style certes plus
relâché, mais en conservant exactement mes paroles, sans réécriture par la
machine. Ce serait donc à voir comme une retranscription d'entretien.
Stylistiquement pas aussi satisfaisant, mais en termes de contenu,
demeurerait assez équivalent à ce qu'aurait produit la notule
concernée. Et là, le potentiel de nouveaux sujets devient
particulièrement vaste, beaucoup plus rapide à mettre en œuvre — je
suis en train d'écrire la série sur les noëls baroques par ce moyen,
pour faire suite à la série de notules sur le Concile de Trente. En cas
de manque
de temps de mon côté, possibilité aussi de transformer instantanément,
même les soirs de grande fatigue après mon day job, des podcasts ou vidéos
préexistants en notules qui n'existent pas encore.
Éthiquement, je n'y vois aucun problème : c'est exactement
ce que j'ai conçu et énoncé, c'est juste la retranscription qu'un
logiciel fait automatiquement. Le problème réside, même si le produit
fini me paraît tout à fait lisible sans déplaisir, plutôt dans l'écart
de qualité de l'écrit, beaucoup plus informel, plus relâché, plus
tâtonnant. Les habitués de CSS risquent de grimacer.
--
b) Générations
J'ai bien sûr testé, par pure curiosité (n'étant pas un chat, je ne
risque rien), la capacité des LLMs à produire une notule
automatiquement : on fait mouliner quelques exemples de notules qu'on
aime bien, on fournit le verbatim
du podcast ou de la vidéo, et ça produit un texte d'article.
Honnêtement, le résultat est étonnamment bon, bien écrit, cohérent, le
contenu est globalement le même. En
rapport temps-efficacité, c'est imbattable : instantané, rien à
retoucher, et reproduit fidèlement les informations de l'original.
Cela n'entame pas complètement ma gêne
cependant :
¶ l'organisation de la démonstration
n'est pas forcément celle que j'aurais choisie (je dois pouvoir le
résoudre en affinant le prompt
au besoin et en imposant une structure) ;
¶ le détail des phrases ne correspond pas toujours à ce que j'aurais
écrit (quelques formules bateau du genre « de tout temps les
compositeurs », vous voyez le genre qui caresse dans le sens du poil),
et cela, je ne pense pas qu'on puisse le corriger (quelquefois même, ça
ressemble à une réutilisation d'une formule que j'avais forgée pour un
autre contexte) ;
¶ l'humour aussi, pas mal imité dans son principe, mais pas forcément
là où je l'aurais mis, et souvent pas complètement opérant ;
et surtout deux considérations éthiques :
¶ est-ce que ça a encore du sens de produire un site automatique
? autant demander à mon LLM de compiler Wikipédia + un ou deux
PDFs d'articles scienfitiques et de faire un article à ma place, avec
publication automatisée…
¶ je ne trouve pas respectueux de demander à mes lecteurs de lire
quelque chose que je n'ai pas pris le temps d'écrire ! mes
lecteurs
pourraient en profiter pour programmer des automates qui aillent lire
le site à leur place, tant qu'on y est, et la boucle est bouclée.
--
Évidemment, dans les deux cas (transcriptions & générations), la
règle éthique première est la transparence : nommer le procédé de
constitution du document. Que les lecteurs sachent ce qu'ils lisent.
J'avoue que la version générée
est plus agréable à lire que la retranscription brute, mais j'ai le
sentiment ce faisant de mettre le doigt dans un engrenage impossible à
réfréner, et qui entraîne une perte de sens vertigineuse.
Je m'exagère peut-être l'enjeu déontologique, dans la mesure où ces
textes sont le fruit de mes recherches (pas mal d'heures par semaine en
bibliothèque), de mes notes, mes plans, mes « conférences » en ligne,
ce n'est pas l'aspiration du travail de quelqu'un d'autre mais le
redéploiement de mon propre travail. Redéploiement automatique cependant. Et autant la
publication automatique n'a pas de valeur ajoutée, autant la rédaction,
c'est toucher à de l'intangible très précieux.
6. On fait quoi ?
Vous percevez mon vertige : après avoir réalisé toutes les tâches seul
pendant plus de vingt ans, je me rends compte qu'il existe un raccourci
très efficace au moment même où je manque de temps pour alimenter le
site en écrits. L'écriture est un plaisir auquel il est hors de
question de renoncer, mais l'ampleur des sujets abordés désormais rend
impossible leur documentation écrite à part par touches. Que faire ?
¶ Espacer les publications ? C'est se faire oublier, c'est
aussi perdre en motivation et repousser sans cesse les nouvelles
parutions.
¶ Adapter les projets au format ? Les projets écrits
auront une
portée plus modeste que les projets vidéo, embrasseront moins de
sujets, et des sujets moins larges.
¶ Tenter une forme hybride ? Résumé rédigé par moi-même
des
enjeux ou des moments-clefs, puis retranscription brute du texte dit
dans la vidéo.
¶ Embrasser l'oralité ? Considérer que la retranscription
est en
soi un objet décent, et les publier, au moins tant que le chantier de
transfert du site n'est pas achevé, pendant quelques semaines.
¶ Automatiser ? Je suis très circonspect là-dessus.
D'abord parce
que produire pour CSS est mon plaisir, je n'en tire pas de gain autre
que de la satisfaction personnelle. Ensuite parce que cela fait perdre
la main sur la nuance. Enfin parce qu'il y a là une forme d'irrespect
envers les lecteurs qui me font, parmi l'infinité des possibles,
l'honneur de leur temps.
Je ferai sans doute des essais dans les prochaines livraisons, ne soyez
pas surpris. Évidemment, votre retour est apprécié.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Intendance a suscité :
Une œuvre de Stravinski écrite pour un ballet de Balanchine destiné à
un véritable cirque, avec dans le rôle des ballerines… des éléphants à
tutus roses.
La méconnue seconde Rhapsodie de Gershwin (fondée sur un thème très
proche du final du Concerto en fa),
moins rugueuse et peut-être encore plus généreuse que Rhapsody in Blue.
De belles variations, également pour piano concertant, sur I Got Rhythm. Ce sont peut-être les
deux plus belles œuvres que je connaisse de Gershwin, en fin de compte…
Je venais surtout pour la Symphonie
Gaélique d'Amy Beach, compositrice pionnière et paradoxe
ambulant : première femme des USA à faire publier une symphonie à son
nom, créatrice en vue… et épouse consciencieuse, renonçant à beaucoup
d'engagements pour tenir le foyer, avec des périodes d'éclipse assez
rageantes. Son catalogue est de qualité assez variable à son sens, ses
œuvres les plus célèbres (comme son Concerto
pour piano) sont d'un romantisme très conventionnel, et puis
dans certaines, comme dans cette symphonie, on sent une réelle
personnalité, un souffle — en particulier dans ce premier mouvement.
Mais ce que je retiens de ce concert est plus prosaïque.
¶ Avec ses tarifs très bas,
l'ONDIF attire beaucoup de spectateurs
occasionnels. J'ai croisé très peu d'habitués, et mes voisins se
posaient des questions sur l'enchaînement des œuvres, applaudissaient
entre les mouvements, cherchaient le nom des percussions… Pas des
néophytes (on sentait qu'ils avaient l'habitude du « classique » au
disque), mais clairement pas des consommateurs de concert. En cela, la
mission évangélisatrice de l'ONDIF et la PP est pleinement accomplie ce
soir.
¶ Je peste toujours sur la programmation conservatrice, le manque
d'ambition dans la découverte, mais il est vrai que, malgré les tarifs,
malgré l'orchestre en résidence à la Philharmonie, malgré la mode des
compositrices, la salle n'était pas
totalement remplie (quelque chose comme 80%, à vue de nez ?).
J'hésite sur l'interprétation à en donner, notamment sur l'absence des
mélomanes habituels. (Tous partis en week-end avec le beau temps, voire
en vacances scolaires ?) Est-ce que je me fais des illusions sur la possibilité de mobiliser un
public hors des tubes et des stars ? Ou est-ce que ça me donne plutôt
raison sur l'affirmation que, vendre
de la rareté, ça se prépare… sans communication préalable, ça ne
peut pas fonctionner. (Or ce concert n'était absolument pas mis en
avant sur ses singularités : du cirque, une rhapsodie de Gershwin, une
symphonie féminine inspirée de Dvořák 9, ce n'étaient pas les angles
qui manquaient !)
¶ L'emplacement change totalement
l'expérience. Son assez flou en première partie (alors que
j'étais pourtant idéalement situé au premier balcon de face, pas sous
le B2 et pas trop loin du mur latéral pour le renvoi du son. En montant
au second balcon pour la symphonie, le son était mieux défini.
¶ Un orchestre est un objet vivant, il évolue au fil des années, des
concerts, et le chef a une grande part dans la forme qu'il prend le
soir du spectacle. En l'occurrence, pendant tout le concert, le spectre
de l'ONDIF a paru très opaque… je connaissais déjà la symphonie
(excellente version Dausgaard à Copenhague, par exemple), et
elle valait mieux que cette mélasse de doublures. Passé le thème
exaltant de la trompette solo dans le premier mouvement, les saillances
n'étaient pas très bien servies, quelque chose ne prenait pas dans la
pâte d'orchestre. Tous les concertivores réguliers ont vécu ça : selon
le nombre de répétitions (programme rare uniquement, ça peut jouer dans
le résultat !), on peut, de la même place le même soir, entendre chaque
instrument, ou seulement un brouillard
indéfini. Ça arrive souvent pour les accompagnements de concertos,
moins travaillés par l'orchestre. Un phénomène particulièrement
frappant, presque surnaturel.
(Hélas pour moi, le brouillard ne s'est pas levé ce soir.)
Concert du 17 avril 2026 (page)
Igor Stravinski : Circus Polka
George Gershwin: Second Rhapsody & Variations sur 'I Got Rhythm'
Amy Beach : Gaelic Symphony
Frank Düpree, piano
Orchestre national d’Île-de-France (ONDIF), direction Michelle Merrill
Les barrils métalliques qui servaient à mimer les cloches de
Montsalvat à Bayreuth jusqu'en 1929. J'en reparlerai.
Nouvelle série, au principe un peu loufoque, mais qui permet de mettre
les mains dans les logiques de composition sans embrasser l'entièreté
du système de façon un peu fastidieuse.
Ce sujet-ci se prête bien aux vidéos – vous aurez noté que l'approche
de ce nouveau format ne pèse pas sur le nombre de notules ici, mais les
prolonge, les inspire, ou tout simplement permet d'aborder d'autres
sujets moins propices à la mise en forme écrite.
Les deux premiers épisodes ont déjà été publiés, en voici le contenu.
Les cloches dans les musiques
sans cloches — 01 — Medley, histoire & physique
Ce premier épisode débute par un
medley de quelques-unes des œuvres à explorer dans cette série :
¶ Parsifal de Wagner (1882) ;
¶ La Khovanchtchina de
Moussorgski (1880) ;
¶ Boris Godounov de
Moussorgski (1869) ;
¶ « Cloches à travers les feuilles » des Images de Debussy (1907) ;
¶ scène du bénitier, puis du Te Deum dans Tosca de Puccini (1899) ;
¶ « Le Cimetière », tiré des Clairs
de lune d'Abel Decaux (1907).
Puis je tâche de remettre en perspective historique – apparition des
cloches en Chine au XVIe s. av. J.-C., traces de fonderies en
Angleterre à partir du premier siècle de notre ère, le « trou
noir » du
XVIIIe siècle et du plus clair du XIXe siècle…
Enfin on pose ensemble quelques principes de physique acoustique
(accessibles sans aucun prérequis) :
→ énergie / vibration / onde ;
→ les 134 (oui, vraiment) modes vibratoires des cloches
;
→ harmoniques & partiels ;
→ inharmonicité et séries de Fourier :
do-do-sol-do-mi-sol-sib-do-ré-mi-fa#-sol… ;
→ polysémie du bourdon (drone en anglais) : pédale de basse, très
grosse cloche, ou comme ici une harmonique inférieure à la fondamentale
;
→ à l'intérieur de la note, la résonance crée un effet d'accord (la
tierce est en général très forte dans les harmoniques des cloches) ;
→ accommodements avec la justesse (et /faussetés/ volontaires ?) ;
→ fonte et accordage (en grattant l'intérieur) des cloches.
Tout cela exposé le plus simplement possible, et en tout cas sans
nécessité de compétences en physique ni en musique autre que d'avoir
déjà entendu (même pas vu, je vous montre un dessin) des cloches.
[[]]
Les cloches dans les musiques
sans cloches — 02 — Parsifal et
le carillon
Dans ce deuxième épisode, on
explore l'usage (assez simple) des cloches
chez Wagner : ici, la marche du Graal se révèle écrite sur une basse
qui est en réalité le carillon de quatre notes propre à Montsalvat, et
qui débouche sur l'Amen de Dresde (motif du Graal). [Pourquoi l'inclure ? Parce que ce sont rarement des cloches qui le jouent. Je ferai un petit épisode séparé sur la question.]
Le contenu de la playlist
s'éclairera au fil de votre lecture,
mais il sera aussi commenté dans le dernier épisode.
La première partie de l'aventure se trouve dans cette notule.
N'hésitez pas
à cliquer sur les liens, ils renvoient pour la plupart vers des
exemples musicaux qui permettent d'incarner davantage les notions
techniques.
La lecture débute ici – sinon vous ne saisirez pas
nécessairement ce qu'on cherche ni ce qu'on trouve.
7. Bibliographie et
I.A.
C'est parti pour l'exploration en bibliothèque ! Paris a bien des
défauts, mais offre en ce qui concerne la documentation des ressources
à peu près illimitées.
Mais par où commencer ? Pas évident lorsqu'on aborde un sujet
où l'on a à peu
près tout à apprendre — comme, récemment, l'éthologie des sangliers…
En l'occurrence, il s'agissait de répondre à une question totalement
incidente dans une conversation entre mélomanes, je n'ai donc pas le
besoin impérieux de la meilleure référence, seulement d'un point de
départ. Pour ce type de tâche de sélection un peu organisée de
références sur un sujet où je ne sais pas où trouver les bonnes
ressources – Sinbad, pour de la recherche-loisir, on a toujours
peur de déranger… –, je trouve souvent satisfaction en interrogeant les
I.A. (Deepseek est
particulièrement efficace pour les bibliographies)
: bien sûr, certains
titres sont inventés et recomposés, et il ne faut surtout pas en
attendre une démonstration (appuyée sur des sources très crédibles mais
imaginaires…), mais comme ces choses-là ont absorbé des bibliothèques
entières, elles ressortent assez bien les titres dont je peux, ensuite,
vérifier qu'ils font bien autorité. Et dont je n'aurais pas trouvé
trace simplement en écrivant « Trente » et « musique » — Les langages du culte ou Traditio canendi, je n'étais pas
près d'y penser !
Pourquoi passer par là plutôt que par le catalogue de la BNF ?
Parce que les titres concernant Trente doivent être innombrables, et
que ceux qui m'intéressent ne comportent pas nécessairement « musique »
dans le titre (ce peut être 'chant', 'liturgie', etc.), et surtout je
ne mesure pas nécessairement, individuellement, leur contenu détaillé,
leur degré de précision
ni leur fiabilité
académique. Les LLM ont des tas de bibliographies dans le ventre, ce
qui leur permet de ne pas avoir trop à inventer et me fait un point de
départ, avec un début de
classification des spécialités de chaque ouvrage. Bien sûr, une
fois les bons livres en main, je dispose d'autres titres
à explorer – mais, par définition, pas les plus récents. Et surtout, il
faut déjà
être en bibliothèque, ce qui est moins commode pour commander d'autres
ouvrages – pour que mon choix soit suffisamment étendu, surtout vu les
sujets de niche qui sont en général les miens, je privilégie les
bibliothèques de recherche, où il faut commander en amont les
exemplaires.
Le processus a très bien fonctionné pour Pelléas
(Nichols, Grayson & Langham Smith, qui se sont avérés de loin les
plus complets et précis, figuraient en tête des recommandations), un
peu moins pour Tosca (où
c'est finalement une exploration méthodique
du catalogue de la BNF qui m'a permis de trouver les meilleurs titres),
et m'a bien aidé à dépister des articles scientifiques ou trouver des
noms de revues auxquels je n'aurais pas pensé.
Je trouve paradoxalement le résultat moins
aléatoire que d'aller voir sur sur
Wikipédia ou un site spécialisé, où les bibliographies me paraissent
souvent davantage refléter le hasard de ce que les auteurs ont lu ou
aimé. (Évidemment, rien ne vaut la connaissance de l'endroit où
chercher les bons conseils, et j'aurais pu le faire pour Pelléas,
pour lequel j'ai surtout voulu tester l'efficacité des modèles sur un
sujet où je pouvais avoir un regard critique ; mais pour les sangliers
ou Trente, c'était une aide très bienvenue pour donner l'impulsion de
départ et faire une première bonne pioche en bibliothèque.)
Cela pour l'anecdote de la méthode, qui n'est pas la plus rigoureuse,
mais peu importe, l'idée est d'avoir un premier volume de qualité entre
les mains – par lequel on peut ensuite récolter le reste de la
bibliographie si nécessaire. La hiérarchisation proposée par le LLM est
en général plus parlante que la succincte notice du catalogue, même si
j'en passe évidemment aussi par là !
Pour vous faire une idée, voici le résultat de ma demande. Ne vous laissez surtout
pas abuser par ses affirmations :
Cette
correction s'appuie sur une méthodologie historique rigoureuse :
analyse in extenso des documents primaires (actes
conciliaires, correspondances), confrontés aux études musicologiques
récentes.
En effet lorsqu'on essaie de vérifier, on se rend compte qu'il n'a pas
forcément eu accès à ces textes et a inventé ou affirmé en l'air. (Si
le sujet vous intéresse, un tout récent papier
de Kalai, Nachum, Vempala & E. Zhang lève enfin le voile sur cette
tendance à l'hallucination : les modèles sont tout simplement
récompensés pour donner une bonne réponse, et pas pour admettre
honnêtement leur ignorance, si bien que la probabilité d'atteindre
aléatoirement une bonne réponse prévaut, dans leur logique de réussir
les tests, sur l'honnêteté.)
Mon attention est attirée par ceci, qui correspond exactement à ce que
je recherche :
Après le concile, une
commission comprenant les cardinaux Charles Borromée et Vitellozzo
Vitelli fut chargée d'élaborer des règles concrètes.
Cependant je trouve étonnant que la superstar
du concile trempe dans
mon affaire. Et un survol des notices sur le cardinal Vitelli ne laisse
pas d'emblée percevoir non plus une dilection spécifique pour la
musique. Je ne trouve pas davantage trace du rapport issu de cette
commission. Ce serait exactement ce que je cherche, un peu trop beau
pour être vrai, voilà qui a tout l'air d'une hallucinationvraisemblable typique des
LLMs – mais je le conserve dans un coin de mon esprit. Et vous verrez
par la suite que…
8. Richelieu & Tolbiac
Me voilà rendu devant mes documents.
J'ai donc, sur la musique :
¶ Édith WEBER, Le Concile de Trente(1545-1563) et la musique, chez
Champion (1982, version révisée de 2008) ;
¶ Pierre GAILLARD, Les prolongements
musicaux du Concile de Trente, Mémoire de maîtrise d'histoire
(1968) ;
¶ Les langages du culte aux XVIIe et
XVIIIe siècles
dirigé par Bernard DOMPNIER (PU Blaise Pascal, 2020), passionnant
ensemble (comparatif des messes polyphoniques françaises du XVIIe
siècle par Jean DURON, incroyable), mais un recueil d'articles sur des
contextes à chaque fois très précis, sans lien fort établi avec le
concile qui commence à remonter un peu ;
¶ Felice RAINOLDI, Traditio canendi
: appunti per una storia dei riti cristiani cantati (Edizione
Liturgiche di Roma, 2000).
Plus largement sur la liturgie, si jamais je ne trouve pas assez de
matière ou que je dois élargir ma compréhension du phénomène :
¶ Jean-Marie POMMARÈS, Trente et le missel : l'évolution de la
question de l'autorité compétente en matière de missels (1997)
¶ James MONTI ; « The Roman Missal of the Council of Trent » et Anthony
J. CHADWICK, « In pursuit of participation ; Liturgy and liturgists in
early modern and post-enlightenment Catholicism », deux articles du T & T Clark companion to liturgy
;
¶ Simon DITCHFIELD, Liturgy,
sanctity and history in Tridentine Italy (Cambridge 1995).
Il s'avère que je n'ai pas eu besoin de tout cela : Weber et Gaillard
étaient particulièrement denses et pédagogiques. Le recueil Dompnier,
quoique passionnant, ne répondait pas à mes questions. Je n'ai pas eu
besoin de me lancer dans l'immense somme de Rainoldi, à laquelle je
reviendrai sans doute simplement pour mieux appréhender les périodes
pré-1600 que je ne connais pas très bien.
La question du missel était déjà abordée dans ces ouvrages et ne
traitaient pas le cœur de mon sujet, ou en tout cas n'apportaient pas
de nouveauté par rapport aux préconisations purement musicales issues
du Concile, je n'ai donc pas eu à parcourir les trois ouvrages
complémentaires – et pas eu le temps non plus, j'avais aussi à lire
l'édition critique du piano-chant de Pelléas,
la correspondance de Debussy, des études sur Puccini, éplucher la
presse catholique de la décennie 1830 pour comprendre la réception de Robert le Diable, le Jésus de Nazareth de Wagner et Le Rivage des Syrtes de Luciano
Chailly, ainsi que des choses sur l'histoire de Orchestre de l'Opéra,
sur les
particularités des essences de chênes et sur les
vocalisations de sangliers…
Il se trouve que Weber offrait, de surcroît, des citations
textes-sources (que j'ai ensuite pu consulter plus largement pour
vérifier qu'elle ne m'induise pas en erreur), et que sa prétentation
était exactement concordante avec Gaillard, et conforme à ma
compréhension préalable des enjeux de Trente. J'en suis donc resté là –
tout cela pour savoir d'où je tiens ma science particulièrement fraîche (comme la sœur de
mes lecteurs), qui ne fait nullement de moi un spécialiste
omniscient de ces questions.
9. L'objet du
Concile
Je n'aborde pas les questions de dogme : Symbole de Nicée, la Grâce, le
libre arbitre, le péché originel, le statut des sacrements, place de la
tradition… C'est évidemment ce à quoi le Concile s'est d'abord attelé,
à la fois pour placer un cadre idéologique à l'ensemble et pour
répondre aux contestations sur le fond de ce que l'on croit, émanant
des Réformés.
Je vais m'en tenir plutôt aux aspects pratiques.
En très simplifié, vu que ce n'est pas un sujet que je maîtrise en
profondeur : des tensions existent
depuis longtemps, au sein de
l'église
catholique, autour du culte. Le
comportement des ecclésiastiques, qui
n'assistent parfois pas aux messes de leurs propres paroisses, qui
débitent du texte sacré sans qu'on puisse le comprendre (ni même
parfois l'entendre), en somme toutes
sortes d'abus qui ont agacé les
fidèles et notamment suscité la Réforme (ou plutôt les Réformes
luthérienne, calviniste, zwinglienne et leurs très nombreux échos).
Le Concile cherche à répondre à ces
questions, jugées légitimes, dans
le but notamment de tenir la maison face à l'attractivité de la
Réforme. En définitive, la messe en
latin sera réaffirmée, mais
assortie de gloses en langue vernaculaire, la responsabilité des
clercs
resserrée ; surtout, en ce qui nous concerne, la dévotion elle-même, en
particulier comme elle
se pratique durant la messe, sera reconsidérée.
L'idée est d'expulser du culte les
éléments profanes (beaucoup de
nouveaux textes ajoutés sans beaucoup de contrôle), les désinvoltures
des officiants (obligation d'assister aux offices de sa charge,
interdiction des prêtres vagabonds), les mondanités (interdire
l'affectation des églises à d'autres objets), les négociations
(interdire la programmation de messes selon les désirs de laïcs et les
rites très disparates, jusqu'aux les messes basses qui ont parfois lieu
en même temps que la grand'messe), le divertissement (c'est là où la
musique va être concernée). Le tout afin de recentrer l'Église sur
l'essentiel, à savoir la Parole : qu'elle arrive en ligne
directe
jusqu'au fidèle, qu'elle ne soit pas marmonnée, apprêtée de
colifichets, négociée, qu'on ne divertisse pas les croyants au moment
où ils doivent être réceptifs aux émotions de la dévotion.
L'essentiel des recommandations liturgiques (je laisse de côté le reste
sur la structure même de l'Église et le raffermissement de la
hiérarchie),
me semble tendre vers cet objectif : remettre, comme la Réforme, la
Parole sacrée au centre de l'attention. Les textes du Concile proprement dit ne comportent pas de
recommandations musicales précises, comme vous l'avez vu.
10. La constitution
de recommandations musicales
Comment vont ensuite s'incarner les préceptes d'intelligibilité et de dévotion, les deux principales
préoccupations du Concile concernant la musique ?
L'année de la clôture du Concile, en 1563, une Commission des Cardinaux se réunit
– on trouve trace de ses travaux jusqu'en 1565. Son titre est Institution
de la Congrégation des Cardinaux de la Sainte Église Romaine pour
l'exécution et l'observance du Saint Concile de Trente et des autres
réformes de ce Pontife (pape Pie IV). Et qui en sont les
principaux participants… Charles Borromée et Vitellozzo Vitelli !
Ce n'était donc pas une hallucination de LLM, mais il m'aura fallu
creuser assez loin pour en trouver mention, sans avoir à ce stade mis
la main sur les textes eux-mêmes – fût-ce l'original en latin
ecclésiastique du XVIe siècle, ce serait déjà intéressant.
Autre validation de ce que j'avais supposé : cette commission occupe
assez exactement le rôle des «
décrets d'application » que je m'étais
imaginé. Jusqu'à quel point de détail s'est-elle penchée sur la
musique, considérant que son rôle était plus vaste que la seule
ambiance du culte ?
À cette Commission, il faut ajouter le nouveau
missel de 1570, qui précise les limites dans les pièces chantées
ou jouées à l'orgue.
Par ailleurs, bien que ce missel de Pie V soit obligatoire, le détail
des mesures dépend aussi des choix ultérieurs des Synodes provinciaux pour les
directives concrètes données sur leurs territoires.
11. Quels sont ces
changements ?
LE PROFANE
Pour lutter contre la musique «
lascive, profane et impure » :
→
interdiction des thèmes profanes
– notamment toutes les messes qui empruntaient leurs thèmes à des
chansons populaires, qui leur donnaient parfois leur sous-titre pour
les différencier : L'Homme armé,
Suzanne un jour, etc. La
musique doit être composée expressément pour le culte, et dans un
sentiment religieux ;
→ interdiction aux organistes de
jouer de la musique de danse, comme c'était semble-t-il fréquent
(il existait en réalité des danses sacrées depuis le Moyen Âge) ;
→ limiter les ornements purement
décoratifs sur les lignes musicales.
LA PURETÉ
Pour garantir la cohérence liturgique :
→ les
tropes et séquences sont supprimés (pas les autres proses
?). Ce sont, pour faire simple – la classification en est complexe, et
mouvante au fil des siècles –
des ajouts de textes, en général extérieurs aux Écritures, pour
prolonger des moments de la messe. Les tropes qui prolongent l'Alleluia sont appelés séquences.
Ce peut se réaliser de bien des façons, aussi bien purement musicale –
rajouter des mélismes à l'inifini, comme c'est resté l'usage sur l'Alleluia – qu'en ajoutant tout de
bon des textes entiers. Quatre séquences
sont épargnées par le Missel de 1570 : Lauda Sion, Stabat Mater, Veni Sancte Spiritus, Victimæ Paschali laudes. Le Dies iræ (cette Prose des Morts n'est techniquement
pas une séquence, malgré le nom qu'elle porte régulièrement dans les Requiem) survit lui aussi.
LA CONCENTRATION
Afin de ne pas distraire les fidèles de
l'émotion sacrée et du climat de piété :
→ suppression
des thèmes variés – c'est-à-dire la reprise du même thème en le
modifiant musicalement, une
pratique trop purement musicale / artistique / abstraite [exemple
facile de ce qu'est un thème varié,
et infos sur l'œuvre là] ;
→ suppression de l'alternatim,
c'est-à-dire des pièces d'orgue qui ponctuent après le chant, et qui
sont là aussi perçues comme de la musique pure et non de la musique
exaltant le texte sacré. (Oui, les Messes
de Couperin sont une aberration au sens tridentin !) [exemple ici] ;
→ et, d'une manière générale, la consigne
que la joie intellectuelle ou esthétiquene doit pas prendre le pas sur les
élans pieux de l'âme [coucou
Oli].
L'INTELLIGIBILITÉ
Pour assurer la transmission du texte
sacré :
→ limitation
des répétitions du texte,
pour rendre son déroulé clair : les compositeurs doivent éviter de
reprendre des groupes de mots au fil de la phrase, ce qui limite
l'intelligibilité de la syntaxe et donc le sens des phrases. Le but est
toujours de rendre le texte sacré émouvant mais avant tout accessible
en tant que texte, d'où l'insistance auprès des prêtres pour une bonne
diction ;
→ atténuation des mélismes
(ces notes de goût ajoutées),
pour ne pas cacher les mots sous les ornements ;
→ simplification de la polyphonie,
on continue à écrire des œuvres à plusieurs fois, mais on recommande
plutôt une écriture « note pour note », c'est-à-dire une régularité des
valeurs rythmiques qui permette d'identifier chaque voix au lieu d'être
submergé, et donc de comprendre le texte ;
→ développement des compositions
syllabiques,
où chaque syllabe est représentée par une note, au lieu qu'elle puisse
être étendue et diluée par des ornements, ce qui rend le mot
considérablement plus flou ;
→ mise en valeur de l'accentuation
prosodique exacte.
Sous l'influence de l'humanisme, le Missel de 1570 entreprend
d'insister sur les bonnes accentuations authentiques des syllabes. La
recommandation est que les musiques fassent de même, et insistent sur
les syllabes longues –
rappelons que tout cela concerne du texte latin ;
→ organisation d'alternances plus
fréquentes avec des sections monodiques, que tout ne soit pas
composé exclusivement en contrepoint.
Une phrase des Pères conciliaires résume assez bien, souhaitant que la
musique favorise « la compréhension du texte, l'aspiration
à l'harmonie céleste, la contemplation du bonheur des Saints ».
(Pas évident de synthétiser les recommandations, présentées de façon un
peu redondantes dans les livres, dans l'ordre des décisions ou
réparties selon les organes ecclésiastiques, mais je crois que vous
avez là l'essentiel.)
Vous avez donc déjà une première réponse – assez précise finalement –
sur ce qu'a réellement préconisé le Concile et ses suites.
Mais à présent que je suis lancé, l'aventure ne fait que commencer…
Dans le prochain épisode (« Lever le voile sur les légendes »), je
répondrai donc, fort de ces nouvelles connaissances, à la double
question initialement posée – à savoir la polyphonie et les tierces.
Pour information, la barre en haut du site a été rénovée, et redirige vers des branches actives de Carnets sur sol : versant disques, versant concerts, versant promenades, agenda, vidéos, podcasts et linktree récapitulatif…
(Ce sera plus simple que d'effectuer à chaque fois des renvois vers les lieux concernés.)
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Intendance a suscité :
Les nouveaux disques qu'on a aimés cette semaine (et demie), en vidéo :
¶ vingt ans de l'ensemble VOCES8 (double chœur à un par partie) : Renaissance, XXe, cross over… ;
¶ Voluntaries de John Stanley, du XVIIIe anglais pour orgue très réussi, vraiment différent des styles allemand et français ;
¶ Hiob (Job) de Carl Loewe, un nouvel oratorio de Loewe, qui vaut à nouveau le détour (tout comme Gutenberg, Johann Huss ou la Passion titrée Das Sühnopfer…). Sur instruments anciens ! ;
¶ Concertos pour clarinette 7,9,10,11 de Carl Stamitz (Paul Meyer et la Chambre de Kurpfal), excellente surprise, bien plus avenant que les deux autres volumes de ces concertos pour clarinette ou que celui sur les symphonies concertantes, vraiment un naturel mélodique, de beaux climats… et ce rondeau final du 11 avec cors obligés qui se transforme en Chasse du jeune Henri !
--
Parmi les autres choses intéressantes :
→ un EP (Extended Playing, entre le single et l'album, dans les 15-20 minutes) d'arrangements lyriques pour piano 8 mains (l'Ouverture des Nozze de Mozart est vraiment réussie !) ;
→ le rare Nerone de Boito (un peu moins de tubes que dans Mefistofele, mais solidement écrit) avec les excellents barytons Roberto Frontali et Franco Vassallo ;
→ le beau récital Haendel & Hasse de Megan Kahts, chouette voix colorée et pas pâteuse ;
→ les arrangements pour piano solo de symphonies, concertos (et de la Sérénade pour cordes entière) de Tchaïkovski confectionnés par Peter Breiner ;
→ deux EP Coleridge-Taylor : Four Characteristic Waltzes (violon-piano, pas du niveau des African Dances, mais tout de même plus sophistiqué de la pure musique de salon) et une /Petite suite de concert/ (en français dans le texte) gentiment pittoresque, dans une interprétation un peu épaisse du Philharmonia.
--
Et puis, parce que vous avez le goût du sang, ce que je n'ai pas particulièrement aimé dans la sélection (en réalité ils m'ont plu, simplement je ne pense pas leur écoute prioritaire si vous avez des choix à opérer) :
♠ la Messe en fa de Bach par Solomon's Knot, dont les Motets m'avaient fait très forte impression, et dont les extraits promettaient beaucoup (c'est très bien, mais vu la discographie, et Pichon en particulier, le détour n'est pas indispensable) ;
♠ les trois chœurs Op.42 de Brahms par la Radio Bavaroise dirigé par Peter Dijkstra, de même, très beau mais pas aussi singulier que les noms réunis le laissaient espérer ; superbe, mais pas prioritaire si vous connaissez déjà ces œuvres (fabuleuses) ;
♠ le Concerto in One Movement de Florence Price (en réalité découpé en plusieurs mouvements sur cet EP…), une sorte de symphonie concertante avec piano, avec quelques accents afro-américains. Pas le meilleur du Price à mon sens, une œuvre charmante plus que marquante, par rapport à ses symphonies par exemple ;
♠ et pour finir les Concertos pour flûte de Mozart par A Nocte Temporis, un ensemble que j'aime beaucoup mais qui se retrouve très peu souvent, je crois, en grand effectif (ils ont surtout fait de la tragédie en musique et des cantates profanes françaises jusqu'ici, je crois). Et l'on retrouve en effet le même problème de spectre tassé, de timbres dépareillés, que dans les airs de Mozart (que je n'avais, pour le coup, vraiment pas aimé du tout). Surtout, je ne trouve pas, malgré le spectre sonore différent, que le discours apporte quoi que ce soit de neuf. Bien sûr, on a le plaisir d'entendre d'excellentes spécialistes de ces instruments d'époque, qui sonnent très différemment des modernes, mais ce n'est pas mis au profit, je trouve, d'un discours musical singulier au sein de ces œuvres très bien documentées.
(Mais c'est toujours un plaisir de réentendre un concerto pour vent de Mozart quel qu'il soit, d'autant que ça reste bien sûr très bien joué.)
--
Par ailleurs, rapide relevé d'autres nouveautés sur lesquelles je lorgne et vais bientôt écouter.
Malgré la notoriété du personnage (directeur de l'Opéra de Monte-Carlo pendant près de soixante ans), la quantité de ses opéras et leur qualité de haute volée, il n'existait à ma connaissance aucun extrait d'opéra de Raoul Gunsbourg gravé au disque. Récemment, l'excellent ténor Mark Milhofer a enregistré une mélodie (mignonnette et anecdotique), Le temps qui passe, dans son album-hommage à Caruso, mais c'est à peu près tout.
À moins de mettre son nez / ses doigts / sa glotte directement sur les partitions, pas vraiment de moyen de se faire une idée de sa musique, qui m'a pourtant très fortement marqué par sa qualité propre, et surtout son sens dramatique particulièrement aiguisé – en tout cas pour ses deux premiers opéras, Le vieil Aigle et Ivan Le Terrible, car au rapide survol de son troisième, Venise, le seul autre titre disponible à la BNF, ce ne paraît pas de la même envergure (pour l'anecdote, une large partie de l'opéra se déroule… à Paris !). Le reste (Maître Manole, Satan, Lysistrata, Les Dames galantes de Brantôme, que de titres intriguants !) gît à Monaco, hors de ma portée – mais vous pouvez toujours ouvrir une cagnotte pour financer mon voyage et je vous enregistre les sept opéras ! (C'est déjà fait pour les deux premiers, du reste, et les deux premiers volets d'Ivan sont même déjà en ligne : 1, 2.)
Ces deux titres, les plus diffusés dans les réduction piano-chant vendues aux particuliers, sont parmi les œuvres qui m'ont le plus intensément marqué à la lecture.
L'acte I d'Ivan incarne la seule utilisation probante que j'aie croisé des modes russes dans de la musique française, et sur le plan dramatique, le viol (certes interrompu) très réaliste de l'héroïne à la fin de l'acte II m'a durablement troublé – Gunsbourg a commencé sa carrière comme médecin militaire sur le front turco-russe, avec un rôle paraît-il décisif dans la prise de Nikopol (avec un scénario encore plus épique que L'Enlèvement de la redoute de Mérimée). J'imagine qu'il a pu tirer cette connaissance de cette expérience. En effet, la scène évoque beaucoup les récits, désormais largement diffusés, de viols utilisés comme arme de guerre dans le but de démoraliser les peuples ennemis – le dispositif en est glaçant, et malgré le dispositif convenu d'anagnorisis (scène de reconnaissance, un personnage se révèle le parent ou l'obligé de son ennemi), le malaise ne se dissipe pas. J'ai un peu présenté l'œuvre et l'auteur ici.
Dans ce disque, c'est un arioso issu du Vieil Aigle qui est utilisé, issu du premier tiers de l'opéra en un acte. Moment d'émotion particulier, puisque c'est la première fois qu'on peut entendre du Gunsbourg orchestré ! De ce que j'ai compris dans mes lectures (à compléter prochainement), Gunsbourg composait bel et bien ses opéras (en piano-chant), mais recourait ensuite aux services d'orchestrateurs. Et ici, on entend le résultat d'expert, tout cela sonne très bien, avec de la couleur, et met en valeur les trouvailles musicales de la version piano, alors même que le fragment choisi pour ouvrir cet album de Jean-François Borras est à peu près le moment le moins intéressant musicalement (débordant de jolies trouvailles touchantes) et dramatiquement de tout l'opéra. Une histoire simple, dont on ne peut croire au caractère inexorable. J'en suis sorti, à chacune de mes trois lectures au piano, durablement bouleversé.
Même si cet extrait n'est pas représentatif, c'est un plaisir rare et un témoignage précieux que d'avoir enfin accès à cet aspect de Gunsbourg : enregistré par des professionnels et joué pour grand orchestre.
Il faut savoir se satisfaire de peu, car il ne faut pas se faire d'illusion sur le fait qu'on continuera de nous empiler les disques (invendus…) de Faust et de Carmen tandis les grands drames de Gunsbourg, Fourdrain ou Nouguès ne seront peut-être jamais remontés.
Disque bien sûr souverainement chanté avec l'assurance et la clarté (deux qualités qui vont rarement de pair) de Jean-François Borras, et l'accompagnement éloquent du Philharmonique de Monte-Carlo dirigé par l'excellent spécialiste Pierre Dumoussaud.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Intendance a suscité :
(Quelques transcriptions ou
fantaisies pour piano à partir de tubes mentionnés plus bas.
Le disque le plus conforme que je connaisse, la Troisième Symphonie de Bruckner
transcrite pour piano à quatre mains par Mahler,
n'est pas disponible en flux.)
13.
Tubes en réduction
Je touche à la fin de ce panorama, avec dans l’intervalle des
nouveautés, évidemment.
Je n’ai pas évoqué cependant une catégorie d’inédits, qui m’a beaucoup
occupée, mais qu’il serait probablement assez peu utile de commenter
(et encore moins de diffuser) : une vaste partie des pièces que je joue
au piano sont des transcriptions, de symphonies, de quatuors... jamais
enregistrées en version piano ou, quand c’est le cas, pas dans
l’arrangement que j’ai soigneusement sélectionné.
Je ne parle même pas des opéras en version réduite, où j’intègre
moi-même les lignes vocales à l’« orchestre ».
a) Répertoire
Dans cet ensemble, des œuvres peu célèbres (Concertos pour violon de Pierre Rode [lien], Quatuors
d’Anton Rubinstein [lien], Symphonie
n°1 de Kalinnikov
ou n°2 d’Asgér Hamerik
[lien]…), et beaucoup de tubes. Les symphonies de Beethoven
(1,2,3,4,5,6,7,8,9), de Schubert
(3,5), de Mendelssohn
(3,4,5), de Schumann
(2,3,4), de Bruckner
(2,3,4,5,6,7,9), de Brahms
(1,4), de Tchaïkovski
(1,2,3,4,5,6), de Dvořák
(7,8,9), de Mahler
(1,2,3,5,8,9), de Sibelius
(1,5, faute de trouver les autres) ; les poèmes symphoniques de Tchaïkovski, les trois grands
ballets français de Stravinski
; les quatuors de Beethoven
(1,2,3,4,5,6,7,8,9,15 pour l’instant), Schubert (12,13,14,15), Mendelssohn (2,6), Schumann (3), Debussy...
Côté opéra, parmi les plus joués :
→ l'horrible Richard Wagner [notules]:
le Vaisseau
fantôme, les scènes aquatiques et célestes de Rheingold, les
actes I et III de la Walkyrie, l'acte
III de Parsifal…
souvent dans des traductions françaises ;
→ Richard Strauss [notules] : tout le début d'Elektra jusqu'à
la fin de la première scène de Chrysothemis, les débuts du I et du II
du Rosenkavalier,
tout Ariadne auf
Naxos, le début de Die Frau ohne Schatten,
et surtout tout Arabella,
;
→ Mozart : actes pairs des Noces, tout Don Giovanni,
tout Così,
toute la Clemenza ;
→ Verdi : Stiffelio,
Un Ballo in
Maschera (tableau du gibet), Don Carlos
(actes impairs), Aida(actes III et IV), Otello(acte II)… ;
→ Debussy : tout
Pelléas & Mélisande ;
→ Bizet : tout Carmen;
→ Puccini : tout Tosca,
acte I de La
Bohème ;
→ Reyer : acte IV de
Sigurd ;
→ Meyerbeer : actes I et V desHuguenots;
→ Halévy : extraits de La Juive;
→ Bellini : actes I et II, fin de l'opéra des Puritains;
→ etc.
Le plus joué sans conteste, l'acte III de Die Walküre (comme d'habitude),
suivi des I et III d'Arabella,
puis l'acte IV des Noces,
tout Tosca, Pelléas, l'acte II d'Otello, le final de Stiffelio. (Si l'on compte les
extraits isolés, le duo de révélation du V de La Reine de Chypre d'Halévy arrive
dans le trio de tête ! Réduction réalisée par… l'horrible Richard Wagner.)
Côté musique sacrée, beaucoup de lectures de la Missa Solemnis de Beethoven,du Psaume 42 et d'Elias de Mendelssohn, du Requiem de Verdi, du Deutsches Requiem de Brahms…
Et sans doute bien d'autres choses que j'oublie.
b) Effets
Et il faut bien le dire, accéder à une partie de la richesse de ces
musiques, la réaliser seul, en incarner les arcanes, a quelque chose de
particulièrement grisant. Parmi les bonnes surprises, le Quatuor de Debussy se joue assez bien au
piano, qui tombe assez bien sous les doigts, peu de sacrifices à opérer
dans la musique, alors qu'il faut souvent opérer des choix déchirants
dans les réductions de quatuor ! Quant au mouvement lent de
l’opus 59 n°2 de Beethoven,
voilà probablement l’une des pièces « pour piano » que j’ai le plus
jouées... une partie de son caractère ineffable et de la succession
ininterrompue d’idées fulgurantes se communique très bien à la version
piano.
Évidemment, toutes les polyphonies ne sont pas réalisables (certaines
ne sont même pas notées par les transcripteurs !) et les effets de
timbre ou de texture peuvent ne pas trouver de correspondance au piano,
mais ce reste tout de même un outil d’approche incroyablement intuitif
et jubilatoire !
Les choix des transcripteurs sont en eux-mêmes éclairants, également :
ainsi pour les symphonies de Beethoven,
Otto Singer II, le grand
transcripteur d’opéras de Wagner et Strauss, n’est-il pas le plus
confortable pianistiquement ni le mieux sonnant quand aux équilibres
des registres. Liszt, que je
n’ai jamais beaucoup aimé ici, me paraît vraiment un attrape-pianiste –
des octaves partout, mais cela imite assez mal les textures d’un
orchestre à cordes et vents ; on le perçoit déjà à l’audition, et c’est
encore plus vrai lorsqu’on le lit et le joue. (En outre, quoique très
pianistique, je ne trouve pas ça confortable à jouer, on sent les
grandes mains puissantes, on a l'impression de toujours courir après le
brillant plutôt que de travailler le fondu et la couleur.) Une œuvre
pour faire briller le pianiste plutôt que pour évoquer fidèlement le
souvenir de l’original. Après pas mal d’essais, je me suis tourné vers Ernst Pauer, pianiste et compositeur
deux générations plus tard (né en 1826), dont les propositions modestes
et équilibrées, qui visent davantage à la fidélité qu’à l’effet,
permettent réellement de faire réentendre le matériau d’origine, avec,
évidemment, son lot de simplifications ou d’impossibilités pratiques.
De même pour Tchaïkovski,
où j’ai privilégié l’éditeur moscovite Jadassohn,
lui-même transcripteur, sur d’autres noms plus prestigieux.
c) Déviance
Vous vous posez peut-être la même question que celle naguère émise par
un camarade : il existe tellement de chefs-d’œuvre pour le piano
(documentés ou non), pourquoi t’acharner sur des œuvres qui ne sont pas
écrites pour l’instrument?
Et en effet, je joue beaucoup plus d’opéras, de symphonies, de musique
de chambre (avec ou sans piano prévu !) que de musique pour piano.
Phénomène encore spectaculairement accentué lorsqu’il s’agit de jouer
des œuvres qui figurent dans le grand-répertoire.
C’est à la vérité une très bonne et légitime question, et il se trouve
que je dispose de réponses – qui éclairent certes mon approche, mais
aussi, je crois, une dimension musicale susceptible de tous nous
concerner à divers degrés.
1) Beaucoup de pièces pour piano sont déjà
disponibles au disque : ce sont les plus faciles à enregistrer
et diffuser ; même si je ne les trouve pas de prime abord, il est
fréquent qu’en réalité une piste isolée (et mal référencée) se
dissimule dans une anthologie, sans parler bien évidemment des
captations artisanales publiées sur YouTube. Le risque de travailler
pour rien est donc assez élevé.
2) Les œuvres pour piano sont souvent écrites pour mettre en valeur les
pianistes, nécessitent de la virtuosité,
contiennent des traits purement pianistiques. Autant je peux arriver à
donner le change en première lecture d’un opéra (quitte à opérer des
choix d’urgence dans les voix et/ou l’accompagnement), autant sur une
pièce écrite pour piano, si on escamote les cabrioles prévues, le
résultat paraît tout de suite moche.
Néanmoins, cette considération ne concerne en réalité surtout les
captations / diffusions – rien ne m’empêche de les jouer pour moi-même.
3) La véritable raison, c’est que ladite virtuosité est souvent
présentée comme une vertu (un grand pianiste, c’est un « virtuose »),
alors que pour ma part, en tant qu’auditeur, à matériau égal, je trouve
l’œuvre virtuosemoins intéressante. Non seulement
les fanfreluches n’apportent rien au discours, mais elles l’affadissent
(pour moi), se reposant sur des formules vives et stéréotypées au lieu
de laisser chanter la mélodie, l’harmonie, en somme le discours.
Or, très peu de compositions pour piano échappent à ce genre de
réflexe. Je trouve donc plus satisfaisant de jouer d’autres genres
musicaux transcrits, qui échappent à ces formules prédéfinies que je
trouve à la fois inutilement difficiles à jouer et particulièrement
pauvres en sens musical.
4) Mais la motivation ultime, celle à laquelle vous n’aviez peut-être
pas pensé, celle qui fait que je reviens sans cesse, à mon piano,
plutôt aux Quatuors de
Beethoven et aux Symphonies de
Tchaïkovski (pourtant vraiment virtuoses) qu’aux Études de Chopin et aux Rhapsodies de Liszt : la rêverie.
Lorsque vous jouez une pièce pour piano écrite pour le piano, tout est
écrit sur la partition, il faut exécuter ce qui est prévu, il n’y a pas
vraiment de place à la créativité. Tandis qu’avec une œuvre prévue pour
un autre instrumentarium, il faut souvent opérer des choix (y compris
sur la réduction piano déjà écrite, pas nécessairement exécutable en
l’état), choisir les voix à faire sonner... Une sorte de co-transcription, en quelque sorte,
assez stimulante intellectuellement. Cet aspect est encore plus évident
concernant les opéras, évidemment : il faut chercher à intégrer les
voix au maximum tout en jouant l’accompagnement piano, lire le texte et
les didascalies pour comprendre ce qui s’y passe... mais quel cocktail
d’émotions !
5) Corollaire : une grande partie du travail se situe du côté de l'imagination. Il faut se figurer
les timbres des instruments absents,
et essayer de rendre audibles leurs textures, leur étagement,
leurs contrastes – l'attaque fine d'un hautbois, la transparence
pénétrante d'un cor, un glissando de
corde ou un portamento de
voix. on a réellement l’impression d’effectuer un
travail d’interprète, de coloriste, de concepteur. On se représente les
timbres que l’on veut suggérer, et ce sont des mondes qui s’ouvrent en
plus de la simple exécution : ainsi, jouer une symphonie, c’est aussi être chef d’orchestre en plus d'être
co-arrangeur.
Évidemment, je ne pense pas du tout avoir le niveau pour parvenir à
communiquer cela (j’essaie), mais sur le plan intérieur, cette approche
est d’une richesse sans commune mesure avec la simple tentive de jouer
bien propre des bouts de gammes ou d’arpège conçus pour épater la
galerie – et, accessoirement, pour écarter des scènes des pianistes
médiocres comme moi.
6) Encore plus irrationnel, dans des pièces transcrites, je ressens le
frisson d’être utile (même si ces lectures-plaisir n’ont pas du tout
vocation à être jamais diffusées !) : je suis certain que personne n’a capté les
transcriptions de Pauer, Jadassohn ou Singer, et d'une certaine façon,
je documente un état de la partition qui n'est disponible nulle part.
(Et ce, même si l'intérêt de publier des disques de transcription piano
assez littérales par des pianistes compétents n'aurait peut-être pas un
intérêt majeur – vous ne serez pas surpris que je pense en réalité que
si.)
D) Point final
Vous connaissez à présent mon secret, celui que mon confesseur tremble
de devoir un jour révéler sous les sévices, portant ainsi malgré lui le
désarroi dans le monde, pour la seconde fois depuis l’Arbre de la
connaissance du Bien et du Mal.
Vous pouvez désormais vous constituer tribunal et me mettre aux fers
avec Dreyfus et Valjean.
Vous serez, estimé lecteur, le héros de l'épisode qui achèvera cette
série : je dois vous poser une question dont dépendra – peut-être – le
reste de ma vie.
Concert annuel de la classe d'improvisation de Jean-François Zygel au CNSM (24 novembre). Cette fois avec pour thématique principale Bach (ce qui contraint quand même beaucoup harmoniquement l'improvisation, hélas), et même plus précisément des inspirations d'œuvres spécifiques : Premier Prélude du Clavier bien tempéré, Fugue en ut mineur du Clavier bien tempéré, mouvement lent du Concerto Italien, Allemande de la Quatrième des Suites Françaises, un choral de la Passion selon saint Matthieu…
L'occasion de méditations sur la pratique de l'improvisation.
--
Les artistes
Énormément d'univers, de science et de talents combinés, comme d'habitude. On a pu entendre, par ordre de passage :
¶ Mehdi Telhaoui, pour une belle Toccata qui reprenait habilement tous les codes, puis une improvisation libre très réussie (là aussi, on coche toutes les cases, beaucoup de belles harmonies, d'évolutions intéressantes, de contrastes, et un thème principal que j'ai trouvé très intéressant, un peu disjoint mais paradoxalement très mélodique) ;
¶ Abel Saint-Bris, improvisation sur l'Allemande en mi bémol de la quatrième des Suites Françaises, puis improvisation libre. Esthétique dans les deux cas très claire, évoquant l'univers harmonique du musical theatre (la comédie musicale anglophone) ;
¶ Adrien Avezard, dans une adaptation du Premier Prélude du Clavier bien tempéré qui m'a paru suivre de près le modèle (de façon peu intéressante), avec des clins d'œil un peu lourdement affirmatifs comme la reprise littérale des arpèges la Première Étude Op.10 de Chopin – qu'il a dû bosser, et faire la références aurait pu être amusant, mais pas aussi littéralement et aussi longuement. Improvisation libre en revanche très réussie, avec son thème qui semble issu du même univers, mais traité d'une façon plus dégingandée et méphistophélique ;
¶ Kolia Chabanier, qui frappe par son assurance (improvisation manifestement bien préparée), programme libre ouvert par des accords soudains, avant des motifs qui reviennent d'une façon joliment travaillée (j'ai pensé aussi bien à Star Wars qu'aux films muets). Moins intéressé là aussi par l'improvisation Bach en duo deux pianos avec Kellian Camus (dont la propre improvisation libre tire un peu plus vers le jazz), fondée sur la Fugue en ut mineur du Clavier bien tempéré, belle réalisation qui reste encore très proche de Bach – et qui a dû être très préparée, pour pouvoir gérer ce genre de progression harmonique et contrapuntique sans la moindre sortie de route.
→ C'est d'une manière générale toute la question, l'improvisation occupe tout le continuum depuis tirer un thème dans un chapeau – ce que sont capables de faire ces étudiants – jusqu'à une forme de composition totalement préparée mais ouverte, non écrite, sujette à des amendements sentis dans l'instant.
¶ À cause d'une tendinite, Thomas Ficheux n'a joué que de la main gauche, et après un début un peu andalou (sans doute pour habiller une matériau contraint par le peu de doigts disponibles), le voyage m'a paru vraiment complet et très réussi, il parvient à combiner un thème et un accompagnement avec sa main unique, sans expédients purement pianistiques. Belle qualité d'inspiration.
¶ Sinan Asiyan propose son improvisation sur un choral de la Passion selon saint Matthieu, assez proche de l'original, la main droite opère une animation douce (à l'aide d'une formule assez stable) et la main gauche joue la mélodie dans le grave ou l'aigu. J'ai davantage aimé son improvisation libre, très dynamique, un côté Semaine grasse de Petrouchka dans les harmonies et les climats.
¶ Dans l'improvisation libre de Lucien Legrand, j'entends davantage l'influence des romantiques décadents et de l'atonalité, avec un beau travail sur la résonance. Le résultat sonore m'a assez évoqué les deux premiers Clairs de lune d'Abel Decaux. En duo avec Demian Martin, c'est ensuite une improvisation en mode octotonique, manifestement très concertée, pas d'hésitation dans les chemins harmoniques, très cohérente – mais là aussi moins touchante.
¶ L'improvisation de Denian Martin m'a laissé assez perplexe : elle commence assez traditionnellement par des bouts de Debussy, puis cite à plusieurs reprises une phrase entière du cinquième mouvement de la Troisième Symphonie de Mahler (la grande phrase lyrique de l'alto dans Bim, bam), littéralement, et en fait même son plat de résistance. Je n'ai pas bien compris l'intérêt : qu'on ait des réminiscences en improvisant, c'est entendu, mais citer une œuvre préexistante sans l'intégrer ni la retravailler, quel est l'intérêt, à part étaler sa mémoire ? J'ai même ressenti une certaine gêne en imaginant pouvoir être mystifié, sans doute pas avec une symphonie de Mahler, mais d'autres choses moins célèbres qui seraient réutilisées sans vergogne par des improvisateurs peu scrupuleux, s'attirant les bravi en puisant les meilleurs thèmes d'une Sonate d'Alfano ou d'une Symphonie de Klenau… J'aurais été très curieux de converser avec lui et d'entendre aussi le debriefing de J.-F. Zygel avec lui : s'est-il laissé emporté par un souvenir sans arriver à se rappeler de sa provenance ? a-t-il cru au contraire étoffer à bon compte son improvisation ? était-ce un clin d'œil un peu trop affirmatif ?
→ La question de la citation est donc revenue plusieurs fois ; à mon sens, pour qu'elle soit intéressante, il faut certes qu'elle soit identifiable, mais aussi qu'elle soit le moins platement explicite possible ; éviter de citer toute la phrase (juste un fragment, pour laisser à l'auditeur le plaisir de restituer mentalement le reste), et bien sûr la déformer, l'intégrer au langage et au propos de la pièce. Sans quoi on se retrouve avec une simple exécution d'une œuvre déjà connue.
¶ Je me suis un peu posé la même question pour Arnaud Dedeycker dont l'improvisation d'après le mouvement lent du Concerto italien se démarquait peu du modèle, créait en tout cas peu de surprises, mais dont l'improvisation libre, surtout, multipliait là aussi les emprunts. Notamment les traits de la fin de l'étude Op.25 n°11 (« Vent d'hiver ») de Chopin, vraiment réutilisés tels quels. Certes, ce n'est qu'un trait et ça vaut bien une gamme, mais là aussi, l'emprunt m'a paru posé là sans réelle intégration, comme un expédient pour dire quelque chose d'efficace, mais qui ne répond pas nécessairement à la logique de la pièce. (Et là encore, la question de la paternité me trouble un peu.)
¶ Enfin Hijune Han, qui semble un peu chercher sa voie dans l'improvisation d'après les Partitas pour clavecin, j'ai l'impression d'y percevoir quelques hésitations, j'y entends surnager du matériau issu de Chopin et, plus étrangement… d'Iphigénie en Tauride de Gluck ! Là aussi, j'aurais aimé pouvoir en parler avec elle, savoir si c'était délibéré, si c'était bien son modèle, quelque chose qu'elle avait lu récemment, etc. Son improvisation libre en revanche, bondissante, imaginative et figurative, était particulièrement réussie.
Final en tournante, avec les 11 élèves qui se relaient pour des improvisations à deux, chacun laissant sa place une fois qu'il a rapidement développé une idée qui se concaténait à l'improvisateur précédent – je veux dire par là qu'ils ne s'arrêtaient jamais de jouer, qu'un pianiste venait rejoindre le premier sur le second piano, que les deux se superposaient jusqu'à ce que le premier laisse sa place à un troisième qui se superposait alors au deuxième, etc.
Ce n'est évidemment pas la proposition la plus cohérente ou persuasive de la soirée, mais l'évolution de la matière au gré des rencontres de personnalité et le savoir-faire harmonique de ces jeunes gens, leur réactivité, forcent l'admiration.
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Les questions
Si je vous raconte cela, c'est que l'expérience permettait d'explorer quelques aspects de l'exercice d'improvisation.
♦ Le degré de préparation peut être très variable : des improvisations à deux où le canevas harmonique était clairement convenu entre les musiciens, des sujets donnés plus ou moins à l'avance (il me semble que Zygel propose souvent des sujets la veille seulement) et donc une part de préparation / composition invérifiable (si c'est donné une semaine à l'avance, ce peut tout à fait être une composition apprise par cœur, à peu de choses près), ou un véritable élan du moment. J'ai été très marqué par le concept des improvisations de Xavier Busatto (1,2,3,4,5,6,7), ancien élève de la classe, capable d'improviser des tableaux très cohérents avec des contraintes fortes choisies dans l'instant (« God Save the King un jour de pluie dans le style d'une fugue de Bach », « la Marche funèbre du Crépuscule des Dieux chez les Schtroumpfs dans le style de Messiaen »…), dont le dispositif ne permet pas la préparation. Mais Jean-François Zygel le soulignait lui-même, l'improvisation couvre un large spectre de préparations plus ou moins assidues – typiquement, on ne va pas accompagner un film la fleur au fusil, sans l'avoir vu ni préparé quelques thèmes, anticipé quelques effets.
♦ Ma propre pratique de l'improvisation, depuis quelques mois – j'ai été inspiré par le dialogue entre un maître et son élève sur la nécessité de « lâcher prise », de ne pas chercher à contrôler la logique harmonique de tous les enchaînements –, m'a fait comprendre l'importance d'un catalogue mental de références. Et en effet, je n'improvise jamais mieux que lorsque dans ma tête je prends un modèle mélodique, harmonique ou rythmique d'une œuvre existante, quitte à le déformer tellement que personne ne pourrait en deviner la provenance. Mais disposer de ce répertoire formules donne un très bon point de départ pour savoir comment on peut faire sonner telle ou telle intention. En général, mes improvisations (exercice tout frais pour moi) consistent à chromatiser et enrichir des motifs, à les faire dériver, dissoner, et souvent à en superposer deux ou trois ; le fait que la matière en soit empruntée ou inspirée importe peu, puisque le parcours va mener très loin du style original – ne serait-ce que parce que ma maîtrise est insuffisante pour réaliser exactement ce que je voudrais dans le style de départ !
La question se pose avec plus d'acuité quand on réutilise vraiment littéralement des formules appartenant à d'autres compositeurs. J'ai été parfois perplexe, presque mal à l'aise, lorsque ces improvisations libres débouchaient sur des citations, drolatiques mais très littérales, ou vraiment intégrée comme s'il s'agissait d'une composition de l'improvisation. (Le décalque exact de Mahler 3 m'a vraiment plongé dans des abîmes de perplexité.) Il y a là tout un jeu sur l'authenticité du geste, la paternité, l'importance ou non du caractère original / imputable, du mérite individuel, qui est en fin de compte assez subtil à débrouiller.
♦ Si j'ai moins aimé cette séance d'improvisation que les précédentes pochettes surprises (ou que les improvisations sur films muets des élèves de la classe, toutes les semaines à la Fondation Pathé), c'est sans doute en raison de quelques paramètres défavorables.
D'abord l'utilisation de pièces préexistantes, qu'il faut bien citer et qui conditionnent le langage, le cadre, l'imagination ; ce n'étaient pas seulement des improvisations sur Bach (ça pourrait être « les enfants de Bach », « la prière de Bach », « l'échauffement de Bach », « Bach sous la douche », « Bach fait du ski » ou que sais-je…), mais des improvisations sur des mouvements précis d'œuvres de Bach, avec des références d'autant plus littérales et étroites à sa musique.
Ensuite le langage lui-même de Bach, tout de même très spécifique (et un peu archaïsant pour des improvisations utilisant tout le patrimoine jusqu'au XXIe siècle), qui rendait souvent les débuts un peu formels, et semblaient souvent empêcher l'envol.
Mais je pense aussi et surtout qu'il manquait la dimension humoristique (les petites histoires de voisins, de clef oubliée, de pluie pendant une nuit de veille, parfois convoquées pour ces séances) et narrative, ou en tout cas quelque chose qui fasse entrer l'imagination en relation avec la musique, au lieu de simples improvisations libres « pures » (et qui se sont parfois avérées moins pures qu'inspirées de corpus préexistants). De même qu'à l'opéra, le texte et la musique se joignent pour augmenter l'émotion, en improvisation un programme un peu vague et évocateur, voire loufoque, permet souvent de rendre l'exercice plus fécond chez les interprètes-compositeurs, et plus stimulant et roboratif pour les auditeurs !
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Ayant lancé ces profondes méditations sur le sens de l'improvisation (et de la vie), je vous laisse en proie à votre intense perplexité tandis que je m'en vais préparer quelques autres pensées issues de concerts… et bien sûr les prochaines notules de fond. (Je devrais parler prochainement d'œuvres collectives !)
À l'occasion du récent concert (que j'ai raté, abandonné sur les falaises de la Seine par le TÀD meulanais qui n'a pas honoré son engagement…) et à l'annonce du prochain disque, je place ici un petit mot sur Oskar Posa, compositeur viennois au cœur du meilleur milieu musical d'alors, programmé dans les concerts auprès de Mahler et Schönberg, et vanté par ses contemporains pour sa science harmonique.
De fait, sans du tout moduler de façon histrionique ni utiliser d'accords très chargés, il renouvelle sans cesse ses couleurs, et dès qu'une idée a été exploitée, il la fait évoluer et la relance. Pas de surplace, de remplissage, d'expédients… de la musique pure qui coule à débit très élevé.
Les lieder Op.6 sont très beaux, mais la Sonate violon-piano est vraiment une splendeur vertigineuse, d'un lyrisme à la fois direct et sophistiqué, reposant sur le réemploi ininterrompu de son motif-matrice et se relançant sans cesse sans jamais interrompre son flux de mélodies et d'idées. Le premier mouvement est d'une griserie incroyable : je n'ai pu jouer que la partie piano, faute de violoniste volontaire à proximité, mais je la tiens tout de même pour une des meilleures sonates (pour piano !) du répertoire. (Son final, où la basse travaille toujours le motif principiel sans jamais se limiter à un simple accompagnement, avait rendu Julius Röntgen complètement hystérique d'admiration !) C'est devenu une œuvre que je me rejoue régulièrement – en tout cas le premier mouvement, les autres ont davantage besoin du violon et sont beaucoup plus exigeants en travail pour sonner convenablement.
Les lieder, la sonate (et davantage encore, je crois) seront de toute façon au programme du disque qui inaugurera le label voilà records.
Ma gratitude d'auditeur à Olivier Lalane qui a mis ces dernières années tout son temps libre, sa curiosité, ses finances au service de la remise en circulation de ce corpus extraordinaire au sens le plus strict. La musique a besoin de missionnaires de son calibre.
Le Musée de la Marine (antenne de Paris) vient de rouvrir cette
semaine. Je m'y suis rendu, puis ai écouté l'heure de « note d'intention » du directeur et de
l'adjointe au chef de projet
muséographique. Je ne connaissais pas l'ancien parcours
(apparemment beaucoup plus compartimenté), mais pour les curieux,
quelques impressions.
1. Un vénérable
ancêtre
Il s'agit du second plus ancien musée de marine au monde (après celui
de Saint-Pétersbourg), débuté par les collections d'un inspecteur des
constructions navales, qui convainc Louis XV de conserver les maquettes
que l'homme possède dans une Salle de Marine (1752). La collection
voyage beaucoup, dans l'Hôtel de la Marine, le Grand Trianon (sous
l'Empire), et après un retour au Louvre, est définitivement installée
au Palais de Chaillot après l'Exposition Universelle, en 1943.
2. Les espaces
J'ai été frappé par la vastitude et la beauté immaculée des espaces
ainsi rénovés, immense galerie blanche, ponctuée d'ambiances : un
simili-navire à l'entrée (que je n'ai pas vraiment perçu), des
conteneurs, des demi-cercles suspendus comme des postes de commandement
de navires modernes, une vague stylisée pour la partie sur les tempêtes
et naufrages, et l'ensemble du parcours aboutit en apothéose sur la
collection de proues, et surtout sur les exubérantes décorations de
poupe de La Réale, la plus grosse galère de l'ère Louis XIV, au fond de
la perspective.
Deux grands escaliers droits permettent d'accéder à l'étage de sous-sol.
Les voûtes en plein cintre, recoffrées avec des lamelles blanches et
séparées par des coupoles, sont traitées de façon très épurées, d'une
blancheur parfaite. Un côté à la fois patrimonial et futuriste qui
correspond assez au goût du temps, et qui est ma foi vraiment élégant –
et plutôt apaisant.
3. Les contenus
Le choix a été fait de mettre peu d'objets à disposition, ce qui rend
le parcours assez rapide à réaliser, et plutôt lisible : on n'est pas
enseveli sous les objets de même type (il y aurait entre 40.000 et
60.000 objets en possession du musée…), on peut progresser en regardant
simplement cette sélection de ce qui est le plus marquant.
J'apprécie le geste, mais il se révèle aussi un peu frustrant lorsqu'on
entre dans une section qui nous intéresse particulièrement, et qu'on
voudrait voir toutes les variantes d'un modèle réduit, ou un large
éventail de proues – je serais vraiment preneur, sur le modèle des
musées des carrosses, de musées de proues ! Sur la durée aussi,
même si les collections sont destinées à tourner tous les trois ans, un
visiteur régulier aurait vite épuisé le fonds.
Il n'y a pas vraiment de solution à cet enjeu (sauf à réaliser un musée
à double lecture, avec un étage d'initiation et des salles en nombre
infini en sous-sol pour exposer toutes les collections aux visiteurs
plus chevronnés…).
En début de parcours, les maquettes qui sont le noyau historique du
musée, puis une évocation de la marine commerciale. Arrivent ensuite
les tempêtes au creux d'une vague géante (avec ambiance sonore) un peu
platement stylisée à mon gré. On y voit tout de même un Incendie du Kent particulièrement
monumental et impression de Théodore Gudin.
On se promène dans les
objets techniques (jolie maquette qui ne fonctionne pas totalement mais
permet de comprendre l'identification lumineuse des phares de la côte
du Léon), jusqu'à la grande exposition et de la poupe de La Réale et
des proues (figures de rois, de marchands, d'allégories…), l'endroit le
plus exaltant du parcours, où j'ai réellement ressenti une émotion
esthétique.
En descendant l'escalier, on se promène dans les 13 marines de Joseph
Vernet représentant les ports de France (les 2 dernières de la série
sont conservées au Louvre), puis – après un énigmatique couloir où une
borne venue de l'Allier (département peu célèbre pour ses façades
maritimes !) a été prêtée par l'Office National des Forêts (??) – dans
un parcours chronologique de maquettes de navires du XVIIe au XXe
siècles, qui s'achève par… deux sièges pour un simulateur de Rafale sur
un porte-avion, clairement l'attraction la plus fréquentée. (Le
directeur est un ancien de l'aéronavale et les deux sièges sont mécénés
par Dassault, certes, mais le lien avec le musée ne m'a pas paru
évident. Certes, c'est piloter un avion qui se pose sur un bateau.)
4. Les émotions
L'espace général est d'une
grande beauté, et j'ai été vraiment séduit
par ses grandes lignes à la fois neuves dans leur décoration
minimaliste (quelques traits blancs au plafond en matériau peint, et
c'est tout) et très traditionnellement alignées sur la forme haute galerie avec coupoles.
L'acmé de la visite est atteint, je l'ai dit, en sortant de la Vague,
lors de l'apparition du Napoléon pour la
proue du vaisseau Iénaet des grands ornements de
poupe de la galère La Réale, en
majesté
au fond de la galerie, trônant au-dessus de la profondeur de l'escalier
droit.
La nocturne jusqu'à 22h – sera-t-elle reconduite passé l'engouement de
la réouverture ? je l'espère, c'est important pour permettre aux
classes laborieuses d'accéder aux collections sans affronter la foule
des week-ends et/ou immobiliser son dimanche – permet de profiter très
agréablement des espaces non saturés.
5. Les manques
Je suis toutefois sorti mitigé de l'expérience : en dehors des espaces
et des fragments de navire, j'ai été peu touché par les objets que j'ai
vus. Et je pense qu'il y a une raison de cela – j'y reviens.
Les bornes interactives m'ont
paru nombreuses, mais dans son entretien
avec Xavier Mauduit, le directeur général a souligné qu'il avait fait
le choix d'en mettre peu. Lors de ce premier parcours, je ne les ai pas
utilisées ; j'ai aperçu qu'il y en avait pour suivre l'explication du
décor de La Réale, en
redondance avec les cartels – ça, c'est vraiment bien,
interactivité
pour ceux que ça aide à entrer dans les collections, et possibilité
pour les autres de s'en passer. (Je déteste les propositions qui
imposent de s'agglutiner autour d'une borne numérique unique ou
d'écouter un audioguide lent qui interdit la conversation avec ses
binômes d'exposition…)
La difficulté en revanche, c'est qu'elles sont disponibles seulement
par unité – sauf pour le simulateur de vol, où il y en a deux –,
si
bien que même lors de la fin de la nocturne, clairsemée vers 21h,
toutes les bornes étaient occupées, pour ne pas dire sujettes à queue…
Si c'est encore possible, les doubler serait une bonne idée.
L'impression de dépareillement
est liée aux collections elles-mêmes :
la base historique du Musée tient dans les maquettes et les vues de
port de Joseph Vernet, on y ajoute des objets de marine et
nécessairement, on a l'impression de traverser des éléments assez
disparates, surtout avec le choix d'un nombre réduit d'objets qui ne
permet pas l'immersion. Je trouve ça très bien de ne pas être submergé,
mais s'il n'y en a pas assez, on ne comprend pas nécessairement les
lignes de force.
Mais surtout, j'ai été réellement frustré par l'impression de survol un
peu schématique. Certes, je découvrais le musée avec un temps limité,
et j'ai simplement observé la nature des sections, pris davantage de
temps là où j'étais intéressé… mais j'ai eu l'impression qu'il manquait
réellement une étape pédagogique.
Par exemple pour les modèles réduits : on nous explique à quoi ils
servent, on nous parle de la reproduction des gréements… mais à aucun
moment dans tout le parcours on ne nous explique comment un bateau
flotte, quelles sont les parties qui le composent (et qu'est-ce qu'un
gréement…), comment on le construit, quels sont les différents types de
vaisseaux clairement classifiés par taille, caractéristiques, usages…
On parcourt une somme d'exemplesnon contextualisés qui ne
permet pas d'en ressortir avec
une vision d'ensemble claire.
Autrement dit, le parcours pique la curiosité, donne envie d'en savoir
davantage, mais il ne répond pas, à mon sens, aux questions
fondamentales qu'il serait facile d'exposer dans un musée et plus
délicat d'expliquer dans un livre – je vous aurais montré des maquettes
de bateaux-qui-flottent et de bateaux-qui-coulent, moi !
Et c'est tout à fait possible : mon modèle
en la matière réside dans
les écomusées, dont je suis
ressorti en ayant acquis de réelles
connaissances sur les savoir-faires de la vie quotidienne : béalières à
Pransles (milieu de
l'Ardèche), meuniers de Kérouat à Commana, maisons à apoteiz
à
Saint-Rivoal (les deux
dans les Monts d'Arrée), tanneurs (je ne me
rappelle plus où !)… Dans ces cas, le musée est l'occasion d'éprouver
en personne des technicités spécifiques, où l'on explique les buts, la
matière première, les méthodes de transformation, en exposant les
machines, en détaillant leur fonctionnement…
Dans le Musée de la Marine, je me suis trouvé face à des bateaux de
toutes sortes sans connaître du tout leur mode de construction, ni même
souvent leur vocation au sein d'une flotte, leur inscription dans une
hiérarchie et une distribution des tâches. On m'a tout de suite dit
qu'ils transportaient des cargaisons ou servaient à asseoir le prestige
du pouvoir, mais cela je le savais, et j'attends d'un tel musée qu'il
me permette de comprendre les mécanismes profonds plutôt que de me
conduire à travers une suite de généralités dont il est facile par
ailleurs d'avoir connaissance.
On n'en est pas au niveau du Quai
Branly, dont les collections permanentes ne contiennent que très
peu d'éléments de chaque zone (parfois un objet par pays !) et aucune
médiation – il faut prendre l'audioguide, mais outre l'inconfort
susmentionné, tous les objets ne figurent pas dans l'audiodescription,
et il manque surtout un cadre pour comprendre ce que l'on voit. Masque
rituel, mais quelle est la religion à laquelle il se rapporte ?
Est-ce un masque rituel purement traditionnel, ou une version
esthétisée plus tardive / ornementale ? Comment nous est-il
parvenu (don, échange, vol – non pas pour rendre, mais pour comprendre)
? On ne peut rien lire de plus que le pays et l'époque, et
surtout pas d'explication sur les dominantes culturelles de l'aire
concernée – vous pouvez passer devant les costumes d'Asie Centrale sans
en retirer aucune indication sur les religions concernées par ces
habits de fête… Là, c'est pour moi un manque grave, qui finit, à force
de vouloir laisser libre l'émotion du spectateur, par lui faire
reproduire le regard du colon : on observe tous ces artéfacts bizarres
avec des pensées qui finissent par aboutir à mais comment peut-on être Africain?, ce qui paraît à peu près
exactement l'inverse du but visé par un musée des arts du monde, censé
nous émerveiller, nous faire comprendre, nous rapprocher, et non nous
laisser perplexes ou persuadés du désordre intrinsèque de ces cultures
lointaines…
(Leurs expositions temporaires sont au contraire très structurées,
instructives et passionnantes, absolument à l'inverse du parcours
permanent.)
6. Ce qu'on en
retire
C'est donc à la fois une expérience très agréable et, à mon sens, une
conception défectueuse qui n'apporte pas toutes les connaissances que
j'aurais voulu. Typiquement, la Galerie de Minéralogie adossée au
Museum d'Histoire Naturelle, avec ses compartiments étroits beaucoup
plus traditionnels, prend le temps d'expliquer chaque notion et de la
démontrer, si bien que si l'on prend le temps de faire tout le parcours
(il y a deux pièces et j'y ai passé trois heures sans tout à fait
finir…), on comprend vraiment des choses fondamentales, et qui
resteraient plus abstraites dans un livre. Un véritable rôle de musée.
En sortant du Musée de la Marine, impressions mêlées de disposer d'un
nouvel espace de jeu où il fera bon se promener en hiver, se poser le
temps de lire quelques pages, de regarder quelques objets, d'admirer la
dizaine de proues exposées… mais aussi de n'avoir à peu près rien
appris.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Intendance a suscité :
L'exécution de Penthée de
Philippe d'Orléans par les Conservatoires d'Île-de-France (CMBV, CNSM,
Pôle Sup' Boulogne-Billancourt, les CRR de Paris, Rueil-Malmaison et
Versailles Grand Parc, CRD de Clamart) me donne d'occasion d'écrire la
notule que je n'avais pas commise en 2018, lorsque j'avais assisté à de
larges extraits de l'œuvre (actes III, IV, V !) jouée par les Chantres
du CMBV à l'occasion d'un jeudi musical.
L'œuvre pré-Régence
Avant qu'il ne devienne régent du royaume, Philippe d'Orléans a reçu
l'enseignement de Charpentier, peut-être Campra, puis Gervais et enfin
Bernier, c'est-à-dire la fine fleur des compositeurs français novateurs
/ influencés par l'Italie. (Car le style italien tel qu'il est perçu
par les Français et importé dans leur musique suppose plutôt la complexité du contrepoint et de
l'harmonie que la superficialité virtuose qu'on lui attribue
rétrospectivement.)
Il écrit ainsi trois opéras : Philomèle
dans les années 1690, qui est perdu, puis vers 1704 Penthée et La suite d'Armide
(pour lequel il existe déjà une notule).
Il existe toujours des spéculations sur la part de son professeur
Gervais dans la partition – Gervais en a réutilisé deux tambourins, qui
ont par ailleurs connu un grand succès, jusque dans les parodies
grivoises – la parenté des styles est patente, mais l'un étant élève de
l'autre, difficile de trancher sans meilleures sources. L'audace de la
partition peut aussi bien faire douter qu'elle soit l'œuvre d'un
amateur… que laisser penser que seul un amateur pouvait s'autoriser à
bousculer aussi fort le cadre attendu par le public !
Je racontais cette anecdote dans la notule précédente :
Philippe
d'Orléans n'a pas hésité, on le sait, à passer commande de motets (ou
de parties intermédiaires de motets ?) à Gervais pour les signer de son
nom. Un jour, un courtisan lui fait (respectueusement ou
malicieusement, je ne sais plus) remarquer que son motet comporte des
fautes. Philippe d'Orléans ne dit rien, descend voir Gervais, le giffle
devant ses gens et lui dit en substance : « Lorsque je vous charge
d'écrire un motet pour moi, j'attends que vous le fassiez en personne,
et non que vous le laissiez à vos apprentis ! ». Ce témoignage rend
donc d'autant plus vraisemblable la collaboration de Gervais, voire sa
participation à l'essentiel de l'œuvre.
Le livret, que je trouve très bon, est dû à… son capitaine des gardes
(et mauvais sujet !), le marquis de La Fare. Il culmine – et
l'inspiration musicale aussi – dans la fête bachique de l'acte V – où
le roi est massacré par sa propre mère.
Vous ne trouverez pas la partition en ligne dans vos crèmeries
habituelles (IMSLP, Gallica, etc.) : Philippe d'Orléans avait refusé
que l'œuvre soit donnée
publiquement ou imprimée, si bien que le matériel a dû être refabriqué
à l'occasion de ces représentations modernes.
La force de Penthée
J'ai été, lors des deux soirées, impressionné par le cinquième acte
paroxystique, qui enchaîne les scènes emportées et les trouvailles
musicales. Son ambiance festive crépusculaire manie le paradoxe
émotionnel d'une façon rare avant des époques beaucoup plus tardives.
(Voyez sur cette captation de 2018 manifestement réalisée par
les musiciens.)
Pour situer l'action : Penthée, petit-fils de Cadmus, est amoureux
d'Érigone (invention du librettiste), ancienne amante de Bacchus mais
qui le croit mort. Les fiançailles sont prévues (malgré une jalouse),
mais Bacchus revient. Penthée le fait enfermer, ne croyant pas à sa
naissance divine ou du moins à ses droits sur sa fiancée. Bacchus sort
miraculeusement de prison, et frappe change la mère du roi, Agave,
Agave, en ménade. Celle-ci tue son fils en croyant avoir vaincu un
lion, et vient l'annoncer sur une musique de
triomphe (et en chantant un arioso par-dessus, comme un air concertant
à l'italienne, très rare avec trompettes et timbales !) ; son crime lui
est révélé par son propre père, Cadmus (sur le modèle de la fin de Tancrède de Danchet & Campra),
mais la musique et le livret demeurent complètement joyeux
jusque là, subjectivité totale très troublante – le public partage le
délire de la ménade.
S'ensuit une série de tirades désespérées des femmes coupables, très
belles (celle d'Autonoé en particulier), qui se conclut abruptement,
comme c'est l'usage (Didon de
Desmarest, Callirhoé de
Destouches,
Pyrrhus de Royer… quand c'est
fini c'est fini), sur les dernières paroles d'Agave qui se tue.
Dans le mythe d'origine, Penthée refuse simplement de rendre les
hommages religieux à Bacchus, et Penthée est massacré par toutes les
ménades ensemble, dont les femmes les plus proches de lui.
Comme il se doit, on rencontre dans la musique débauche d'effets
étonnants – pas nécessairement frappants quand on pratique peu de le
genre, mais nuances remarquables lorsqu'on est habitué au modèle LULLYste
–, témoins de l'influence
ultramontaine du duc d'Orléans.
Par exemple :
√ à l'acte II, tuilage contre-intuitif
dans le duo d'amour, plus complexe que les duos habituels ;
√ notes de basse répétées, au moment de la révélation ;
√ fantaisie harmonique (chromatismes osés à la basse, mais aussi, plus
étrange encore, à la mélodie, comme du madrigal du début du siècle
précédent !) ;
√ accompagnement en trémolos à la fin du III, lorsque Agave appelle à
la fête de Bacchus (rare, hors tempêtes, avant Rameau et surtout la
génération gluckiste ; s'entend dans Atys
par Christie, mais je
n'ai pas vérifié dans les parties orchestrales complètes si c'était
écrit ; j'en doute) ;
√ de même, beaucoup de batteries de cordes, typiquement italianisantes
(cf. fureur de Corésus au II de
Callirhoé de Destouches) ;
√ le merveilleux chœur des prisonniers, (Bacchus est en effet
jeté en
prison !), presque religieux, avec beaucoup de contrepoint expressif,
écriture très inhabituelle à l'Opéra ;
√ autre moment particulièrement rare, un trio de vengeance, avec trois
parties vraiment simultanées. Il ressemble au duo de Campra composé un peu plus tard (1712)
pour Idoménée – mais
précisément, ce n'est pas un trio.
√ à la fin de l'acte III, pour la célébration de Bacchus, c'est même un
trio de femmes (bientôt rejointes par une quatrième !) avec des lignes
individualisées (jamais vu ça dans ce répertoire, personnellement).
√ le basson est apparemment explicitement requis (comme chez son maître
Charpentier) pour renforcer certains récitatifs ; et il est assurément
très virtuose !
Interprétations
d'étudiants
Malgré les voix peu puissantes, j'avais beaucoup aimé la version du
CMBV dans la Galerie des Batailles, un véritable effort de phrasé (et
une bonne élocution) chez les jeunes chantres, même si leur technique
est davantage celle de choristes que de solistes pour apporter un
impact sonore réel.
Résurrection
d'extraits de Penthée de Philippe d'Orléans (certes aidé de Gervais,
mais semble-t-il auteur de la plupart de l'ouvrage), sur un livret de
son capitaine aux gardes, le marquis de La Fare.
En dehors des Chantres du CMBV, très bien préparés (par le chef, Fabien Armengaud) et étagés dans les belles sections chorales qui évoquent la musique sacrée (dont ils sont spécialistes), j'ai été un peu plus mitigé sur la réalisation de la semaine dernière
présentée au CRR de Paris. D'ordinaire les représentations de tragédie
en musique (avec un orchestre formé de musiciens du CRR de Paris,
Versailles, Cergy et du Pôle Sup' de Boulogne) sont, concernant
l'orchestre, de niveau professionnel. Cette fois-ci, sans doute du fait
de la diversité de recrutement, les décalages étaient nombreux, et la
prudence / concentration n'était pas sans impact sur l'urgence
dramatique.
De même pour les voix, je ne vais pas refaire mon couplet, mais
lorsqu'un chanteur français interprète de la tragédie en musique sans
que du deuxième rang on comprenne ce qu'il dit, ou utilise une émission
lyrique et que sa voix est couverte par un orchestre sur instruments naturels… clairement il
faut repenser quelque chose dans la technique. Mais ce sont encore des
voix en formation, en l'occurrence ; ce qui m'alarme est qu'on entend
aussi cela, et très souvent, chez des professionnels de ce répertoire.
On entend cependant quelques voix très bien faites, comme Gaël Lefèvre (Thirésie) et Martin Barigault (Cadmus),
et je saluele soin du texte d'Alice
Marzuola (Érigone), dont je n'aime pas beaucoup l'émission très
ronde / en bouche mais qui sert impeccablement les vers (et c'est le
plus important), Manon
Sekfali (Agave), une véritable personnalité vocale lorsqu'elle
fend l'armure passé les premières scènes. Kyungna Ko (Ino), malgré
l'obstacle de la langue, se livre avec énergie, avec un instrument
mieux projeté que les autres. Marcos
Vinicius Almeida Costa (Arbas) a de très belles intentions
verbales, la voix peut encore mûrir mais a beaucoup d'atouts.
J'ai moins aimé Antoine
Ageorges en Bacchus, jolie voix équilibrée et diction limpide,
mais tempérament dramatique à construire, il ne se passe rien, et dans
un rôle qui est lui-même assez peu intéressant, tout paraît immobile.
Quant à Sébastien Tonnel,
son timbre et son expression sont très séduisants, mais il semble
vraiment embarrassé dans ses graves et projette très peu, n'y aurait-il
pas un baryton clair voire un ténor à tirer de cela pour pouvoir
l'épanouir ?
En somme, j'ai apprécié l'investissement individuel dans les rôles ;
c'est davantage le type de profil vocal commun à toutes ces voix qui me
préoccupe pour leur carrière, l'avenir du chant et le répertoire de la
tragédie en musique.
Cependant l'essentiel reste la contribution de ces représentations à la formation de ces jeunes d'une part, et d'autre part la mise au théâtre de l'œuvre entière peu ou prou pour la première fois ! Merci de laisser le public profiter de ces moments – gratuitement, qui plus est.
Envoi
Je termine en vous égayant par la citation de la note du
musicotéléologue Olivier Schneebeli dans le programme de 2018 :
«
Le sang suinte dans Penthée, jusque dans ses bacchanales, au sein même
de ses danses aux rythmes disloqués, aux chorégraphies boiteuses, comme
si, déjà, dans la folie des fêtes du Palais-Royal, dans leur démesure
orgueilleuse et ricanante, se devinait l'issue d'un siècle à peine
commencé. »
La phrase est jolie, mais il fallait oser la prophétie rétrospective –
le rapport entre les deux échappe, surtout. Il est vrai en revanche que
les danses de Penthée,
pourtant écrit de façon plus traditionnelle, à cinq parties (à la
française) et non à quatre (à l'italienne) comme La suite d'Armide, sont souvent
assez dégingandées et surprenantes dans leurs appuis.
(J'admire beaucoup au demeurant le travail accompli par Schneebeli au
CMBV !)
L'Orchestre du San Carlo (l'Opéra de Naples) était de passage à Paris à
l'Auditorium du Louvre, où il proposait une véritable rareté, le Don Chisciotte della
Mancia(« Don Quichotte
») composé (1769) dans la première période de la carrière de Giovanni Paisiello (1740-1816), où
il composait essentielle de l'opera
buffa , et notamment avec le librettiste Giovanni Battista Lorenzi.
Compositeur
Paisiello, haut représentant du style napolitain, a connu un immense
succès européen, surtout avec ses opéras. On conserve surtout la
mémoire, aujourd'hui, de son Barbiere
di Siviglia, d'un succès tel que celui de Rossini suscita des
réprobations pour essayer de remplacer une œuvre si parfaite ; et de sa
Nina ossia la pazza per amore,
une pastorale conçue comme une immense scène de folie, dont la logique
dramatique annonce très clairement le canevas de nombre d'opéras du belcanto romantique. Et c'est bien
là la spécificité de Paisiello, à la fois l'aîné de Mozart, d'un
classicisme très dépouillé et consonant, mais aussi un promoteur du
théâtre des affetti (des
sentiments) et d'une forme de réalité psychologique accrue de ses
personnages, dont les émotions nous paraissent familières et non
stéréotypées ou élevées et les lointaines. Il est bien sûr impossible
de tracer un portrait fidèle de sa place en si peu de mots, sur une
œuvre aussi vaste (des dizaines d'opéras) et peu aisément disponible
(l'immense majorité n'a jamais été enregistrée), mais cela donne une
idée des éléments qui ont le plus marqué les contemporains et qui nous
sont parvenus aujourd'hui dans le peu que nous pratiquons de sa musique
– car Paisiello a également composé beaucoup d'opera seria à succès, mais ce
corpus est moins célèbre de nos jours.
Pour ma part, j'aime bien son Barbier,
moins motorique et jubilatoire que celui de Rossini, mais très
respectueux de la prosodie et des élans de son texte ; tout y tombre
très juste. Et je raffole des
airs de basse de Nina : le
récitatif et l'air du Comte, d'un naturel incroyables (le récitatif
m'évoque le meilleur Mozart et l'air le meilleur Grétry) ; ou l'air de
Giorgio très séduisant mélodiquement et rythmiquement. Pour le reste,
plutôt que ses opéras, j'ai beaucoup aimé sa musique sacrée, mais elle
est beaucoup plus tardive et date en particulier de sa période
française.
Car Paisiello était le compositeur préféré de Bonaparte… et à force de
pression sur le roi de Naples (qui était encore Ferdinand IV, avant la
parenthèse bonapartiste), le Premier Consul obtient l'envoi de
Paisiello à Paris, où il devient Maître de Chapelle des Tuileries et
compose beaucoup de musique sacrée – et notamment la Messe du Sacre
! L'échec de sa Proserpine
en français, néanmoins, décourage le compositeur qui finit par
retourner à Naples.
Livret
Il y a eu au XVIIIe siècle et dans la première moitié du XIXe siècle un
assez grand nombre d'opéras autour du Quichotte
– chez la Duchesse avec Boismortier (l'opéra le
plus génialement concis de tous les temps), dans la Sierra Morena pour
l'opéra de Conti avec
la Follia di Spagna qui sert de grand final concertato à tous les
protagonistes, mais aussi Mercadante
et Mendelssohn (les
deux pour les noces à Camacho). Avant que la figure ne soit recyclée en
modèle de sublime, sorte d'équivalent romanesque à l'Albatros
baudelairien, dans la seconde moitié du XIXe siècle (et même, au XXe
siècle, chez Massenet),
le sujet est clairement traité sous son versant comique : comme dans le
roman, Alonso Quijano est un original dont les fantaisies absolument
pas conforme aux normes sociales sont censées amuser le spectateur.
C'est sensiblement le même ressort que pour Sheldon
Cooper, du comique de caractère qui se repose sur l'inaptitude
sociale. J'avouerai même m'être senti gêné par moment, en me rendant
compte que dans ce livret, Quixada était probablement affecté d'une
forme de désordre mental, qui devrait nous inciter à nous inquiéter
pour lui plutôt qu'à le tourner en dérision.
Au demeurant, le livret de Giovanni
Battista Lorenzi est plein d'idées assez réussies, qui incarnent
réellement les personnages au lieu de se limiter à des types (même si
les tournures verbales demeurent tout à fait dans la norme du temps) :
¶ don Quichotte espère devenir fou comme Roland, et demande à Sancho de
lui lire des extraits de l'Arioste
pour disposer d'un mode d'emploi ;
¶ il veut ainsi montrer son dos nu
comme son modèle (au grand effroi de Sancho, dans un long duo
réjouissant), ou se lamente d'avoir accepté de manger au banquet où il
est convié puisque Roland avait jeûné pendant sa folie ;
¶ dans un grand air de bravoure, typique des évocations de chasse,
Quichotte, arrivé au climax de sa vocalisation… se met à chanter des grouïk grouïk («
Già l’assalto / Già lo sgozzo,
/ Ed il querulo lamento / Io già sento del guì... guì » / « Je
l'assaille, je l'égorge, et j'entends déjà sa plainte querelleuse grouïk grouïk ») ;
¶ l'un des prétendants à la Comtesse (oui, il y a une Comtesse en plus
de la Duchesse, sans doute pour avoir droit à deux fois plus d'airs
ennuyeux) se fait passer pour une
princesse devenue barbue ;
¶ l'un des airs de Sancho est une évocation d'une situation impossible
pour complaire à l'imagination de son maître (« Seigneur, elle est étendue sur un lit
d'or potable »).
La plupart de ces éléments ne figurent pas dans le roman de Cervantes,
autant qu'il m'en souvienne, et c'est donc une fantaisie renouvelée que
je salue !
Pour couronner le tout, les
personnages populaires (pas Sancho, qui vient d'une autre région
!), comme les servantes et l'un des prétendants, s'expriment en dialecte napolitain,
ce qui produit un opéra bilingue, parfois de façon juxtaposée, la chose
n'est pas fréquente ! (Je comprends mal le napolitain à l'oral,
je n'ai donc pas pu goûter toutes les subtilités de la chose, mais à
l'écrit, il n'y a évidemment pas d'audaces majeures, l'effet peut se
comparer à la Villageoise prise pour Dulcinée par le Quichotte de
Favart & Boismortier : « Aga s'tila, que vient-il nous dire ? ».).
Mise en musique
Musicalement, hélas, ce n'est pas du même tonnel. On sent le Paisiello
de jeunesse (29 ans) qui ne propose pas nécessairement beaucoup de
surprises ou de nouveautés. Les finals sont un peu plus écrits,
notamment celui du II, où l'auberge enchantée décrite par Sancho se
termine avec l'épisode des moulins d'un ton particulièrement enlevé
!
En revanche les airs, à part ceux de Sancho (qui évoquent beaucoup
Leporello) manquent singulièrement de relief mélodique, de couleur, de
caractère, de surprise.
Les récitatifs non plus ne sont guère intéressants ; même les lectures
de l'Arioste, qui auraient pu donner lieu à quelques facéties, sont
d'une platitude insigne (un seul aplat de cordes) et mal accentués –
pour moquer la mauvaise lecture de Sancho, peut-être, mais le résultat
est bien plus ennuyeux que drôle… !
On y entend certes les unissons orchestraux régulièrement utilisés par
Mozart dans Don Giovanni ou
la couleur des noces du début du II de Così fan tutte, mais ce sont
davantage des formules toutes faites que des parentés d'inspiration
remarquables.
Ce n'est donc pas une merveille, même si cela s'écoute sans déplaisir –
et mille fois une découverte un peu terne plutôt qu'une belle
interprétation d'une œuvre que je connais par cœur, je ne me plains
certainement pas d'avoir pu découvrir ce titre !
Pour les curieux, il en existe un disque par le Philharmonique de
Piacenza, que j'ai inclus dans la playlist.
Un orchestre
prestigieux qui déchiffre
J'avais un bon souvenir de l'Orchestre du San Carlo (dans leur salle)
pour une création (ennuyeuse) de Ronchetti et dans la Quinzième de
Chostakovitch : timbres pas du tout spécifiques, assez blanc, mais bon
niveau d'ensemble, tout à fait professionnel, pas du tout ce que l'on
entend dans les bandes d'opéra italien des années cinquante !
Ce n'est pas du tout à fait ce que j'ai entendu ce 8 novembre à
l'Auditorium du Louvre : non seulement le style est assez impossible
(évidemment pas musicologique, mais surtout tout égal et mécanique,
aucun étagement des plans, vraiment ce que la tradition a fait de pire
pour jouer le XVIIIe siècle), mais ils sont assez ostensiblement en
déchiffrage – les regards qu'ils jettent, les hésitations lors de leurs
entrées, quelques traits (difficiles mais pas du tout inaccessibles si
préparés) manqués et même une justesse imparfaite, c'est
particulièrement rare d'entendre ça d'un orchestre prestigieux en
tournée ! Certes, c'était une production pour l'Académie des
jeunes chanteurs, je suppose que le temps de répétition a été limité,
mais ça reste surprenant pour des musiciens de ce niveau, surtout
lorsqu'ils traversent un bout d'Europe pour le présenter ; on a
davantage l'habitude d'entendre des orchestres qui rutilent et
choisissent les pièces qu'ils connaissent le mieux pour les exécuter au
cordeau.
Au demeurant, je redis ce que j'ai dit : j'aime mieux une
interprétation d'une rareté, forcément moins maîtrisée, qu'un Don Giovanni. Mais à ce degré, ça
rendait tout de même l'adhésion difficile, alors que certains endroits
de l'œuvre, comme le duo du dos nu ou le final du II avaient de quoi
être assez jubilatoires.
Ma rengaine sur le
chant
Stéphane Lissner, l'érudit qui qui a réussi en l'espace de six mois à
saborder l'Opéra de Paris – et l'Athénée, qu'il ne dirigeait pourtant
pas ! –, a créé à Naples, sur le modèle ce qui existe dans beaucoup
d'autres maisons, une Académie pour jeunes chanteurs. Je ne sais pas
pourquoi l'accent est mis partout sur cet aspect de formation,
méritoire, mais qui ne doit pas rapporter de recettes, et qui n'est au
fond pas la vocation principale d'une salle de spectacle. Je soupçonne
que ce soit une façon d'obtenir de plus larges subventions et une
meilleure reconnaissance de la part des tutelles politiques – avec un
projet plus complet et « ouvert », ce qui plaît en général aux
autorités (qui n'y connaissent à peu près rien). On peut reprocher bien
des choses à Lissner, mais pas de ne pas savoir tenir compte de ce que
la tutelle a envie d'entendre.
On y retrouve donc le même principe : de jeunes chanteurs sont
entraînés au sein de l'institution à se produire au sein de spectacles
publics de haut niveau, et ici de surcroît avec le concours de
l'orchestre maison !
Sun
Tianxuefei, Don Chisciotte
Sebastià Serra, Sancio Panza
Tamar Otanadze, La Contessa
Maria Knihnytska, La Duchessa
Francesco Domenico Doto, Il Conte don Galafrone
Maurizio Bove, Don Platone
Maria Sardaryan, Carmosina
Costanza Cutaia, Cardolella
Orchestra del Teatro di San Carlo
Diego Ceretta, direction
Sans surprise, comme un peu partout, je ne suis pas très séduit par
l'idée d'un recrutement très international, qui ne permet pas de
profiter de la saveur spécifique des mots, surtout dans une œuvre aux
tels liens avec la langue (les langues !) et la littérature, et où les
tessitures et l'orchestre ne sont pas si écrasants qu'ils requièrent
des voix très couvertes.
Or, ici, on a vraiment le pire des deux mondes : voix très couvertes et anonymes, timbres ternes et/ou laids,
diction totalement incompréhensible… et même pas une bonne projection,
les voix sont tellement émises en arrières et bloquées dans le larynx
et la bouche qu'on ne les entend pas toujours dans cette toute petite
salle avec ce tout petit orchestre ! Bref, vraiment le
compilation de tout ce qui me déplaît dans les modes actuelles de
l'émission lyrique… mais sans les éventuelles contreparties de la
versatilité stylistique ou du volume – mais en général, je le dis
toujours, la couverture exagérée et les émissions sombrées ou en
arrière sont beaucoup moins efficaces en projection que des voix
claires.
Ce n'est pas horrible (même si certains aigus sont criés et certaines
chanteuses incompréhensibles de bout en bout), mais assez peu
intéressant, surtout mis bout à bout avec la musique qui ne décolle pas
et l'orchestre qui déchiffre…
Le problème est surtout patent chez les femmes (seule Maria Knihnytska a un timbre plutôt
agréable, avec les mêmes problèmes de volapük et de monochromie que les
camarades), les hommes sont intelligibles et correctement émis. Ce sont
surtout Sun Tianxuefei en
Quichotte (pas un grand volume, mais voix bâtie avec beaucoup de
cohérence, s'il pense un peu moins au chant parfait, il pourrait mûrir
de belle façon) et Sebastià Serra
en Pancho qui m'impressionnent – ce dernier avec un remarquable
abattage, un sens du texte, le seul non seulement compréhensible mais
évocateur, et l'on se rend compte de ce qu'aurait pu être cette soirée
si l'on avait choisi d'autres priorités.
Ce n'était donc pas une grande soirée de musique, mais assurément une
expérience passionnante – c'est l'avantage, en allant voir du rare, on
ne peut être déçu, puisque même si l'on n'aime pas plus que cela, au
moins l'on sait. Alors
qu'avec un tube qu'on adore dans une proposition qui ne nous soulève
pas, on peut avoir le sentiment de perdre son temps.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Intendance a suscité :
Comme c'est la tradition, en septembre CSS propose un agenda assez vaste de l'offre francilienne –
toujours accessible en haut à gauche de toutes les pages du site. Cette
année, je me suis vraiment concentré sur le mois de septembre, en
relevant les propositions de plus de 100 salles / institutions /
ensembles / artistes. Beaucoup de choses très originales, c'est
pourquoi je fais un tout petit peu d'éditorialisation pour cette fois.
La tâche étant colossale à moi seul, j'ouvre, pour les mois suivants,
le fichier à d'autres contributeurs – je serai ravi de vous inclure si
vous m'envoyez un petit message. De manière à pouvoir couvrir le
maximum de salles et de dates.
1. Opéra
Ce n'est pas encore le moment de l'offre pléthorique, uniquement des
choses déjà données : Les Boréades
de Rameau (TCE) et La Fille de Madame Angot de Lecocq (Favart) dans des
distributions similaires à celles déjà entendues, reprise de
l'excellent Don Giovanni de
Guth une quinzaine d'années après sa création à Salzbourg (que
restera-t-il de la direction d'acteurs ?), et début octobre Ariodante de Haendel en version … pas de
découvertes majeures en ce début de saison.
Un pas de côté est cependant possible avec le week-end Japon de la
Philharmonie : du nô et du kyōgen (variante supposée comique,
mais ce sont en réalité plutôt des œuvres assez lentes, hiératiques et
sérieuses, simplement elles évoquent plutôt la vie quotidienne,
l'accueil du mari chez sa belle-famille par exemple) du 23 au 26
septembre !
2. Ballet
C'est la reprise du mythique The
Season's Canon de Pyte (sur l'arrangement de Max Richter des 4 Saisons), c'est de la musique
enregistrée mais il paraît que c'est le ballet qui magnifie le mieux
les danseurs de l'Opéra. J'attendais depuis longtemps l'occasion de le
voir après en avoir entendu tant de bien unanime – et je serai donc
probablement un peu déçu vu les superlatifs entendus au préalable.
3. Symphonique
Berlin, Boston, Tel-Aviv,
Vienne, Milan… beaucoup d'orchestres prestigieux de retour à
Paris, dans des programmes pas toujours très originaux, mais tout de
même quelques pépites à glaner (la pièce contemporaine chez Boston, les
variations Mozart de Reger
chez Berlin…). Et tout le monde dit le plus grand bien de l'association
Vienne-Hrůša.
Les Cloches de Rachmaninov en
ouverture de saison pour l'Orchestre
de Paris, avec une belle distribution russophone (Peretyatko,
Petro, Markov).
Et une courte symphonie contemporaine en ouverture du concert du Peace Orchestra Project –
on vous l'a vendu comme un concert Argerich, le concerto à deux pianos
de Poulenc a déjà été
déprogrammé et son état de santé actuel laisse penser qu'elle ne sera
pas là, si jamais ça compte pour vous. Mais le début et le clou du
spectacle, c'est la Symphonie n°2 de Nicolas Campogrande, inspirée par la guerre
en Ukraine, une jolie symphonie tonale simple, très brève, lumineuse,
qui a déjà beaucoup tourné chez les grands orchestres d'Europe. Ça
s'écoute très agréablement, c'est de la musique positive et
excessivement accessible (sans être plate ni pauvre).
4. Musique de chambre
Quelques concerts assez merveilleux : dimanche 3 septembre à
Saint-Merry, Phantasy Quartet
de Britten avec hautbois, Trio pour deux violons et alto d'Ysaÿe, et autres raretés de Milhaud, Isang Yun… Très original et gratuit.
Intégrale de la musique de chambre de Schumann
à l'Orangerie de Sceaux, le 15 septembre. Ces trios, pourtant largement
aussi aboutis que les Sonates violon-piano, sont très rarements donnés
en concert, même séparément. Alors les trois !
Et le Festival de duos de piano de Rungis ! Ils invitent plus
cette année Anderson &
Roe, le meilleur duo de pianistes de tous les temps, incroyablement inventifs, j'ai parlé à
plusieurs reprises de leur travail ici. Leur dernier album (avec des
originaux de Mozart) n'est pas le plus intéressant (outre leurs Star Wars Impressions en concert
qu'ils n'ont jamais eu le droit de rejouer mais qui ont fait beaucoup
pour leur notoriété, l'album When
Words Fade a été le sommet), mais ils y adjoignent des
réécritures réjouissantes tirées de leur répertoire passé. Et on peut
espérer quelques bis croustillants !
On a aussi du Rachmaninov-Medtner
à deux pianos et un duo de clavecins (Baumont & Delage !)
autour de Le Roux, Couperin, Krebs et Johann Christian Bach !
5. Lied et mélodie
Auprès de jeunes chanteurs de l'Académie du Wigmore Hall, concert (pour
7 chanteurs de toutes les tessitures) de mélodie française (après un an
de classes avec Lott et Le Roux !). Programme très attirant : Lalo, Falla, Viardot, Debussy, Duparc,
Chausson, Chaminade, Barraine et Cras ! Le mardi 5 septembre à Cortot
(15€).
Concert gratuit de l'Atelier Lyrique de l'Opéra de Massy le 26, avec
des airs sacrés et profanes de Poulenc.
J'ai aussi repéré, à la Scala Paris, le récital de sortie de disque
pour du Schubert accompagné à
la guitare et chanté par l'emblématique Maria-Christina Kiehr –
chanteuse baroque à la carrière extraordinaire, elle était déjà dans la
BO de Tous les matins du monde !Elle chante désormais dans
des tessitures basses, mais l'émission reste très conforme à ce qu'elle
était, ce devrait être très beau.
Le clou, ce sera la journée de Royaumont autour du lied postromantique
et décadent, le 16 septembre : communications le matin (avec extraits
sonores, notamment du Oskar Posa,
grand compositeur oublié qu'on programmait à Vienne sur les mêmes
concerts que Mahler et Schönberg), et la journée, après
maint développement, se clôture sur le récital du spécialiste Christian
Immler (qui forme les jeunes à Royaumont) dans Mahler, Schönberg, Zemlinsky, Schreker
(les Cinq Chants pour voix grave !) et Robert Gund ! Ça va être dément.
6. Création
Énormément de cycles de création contemporaine sur une seule semaine :
à la Scala Paris (11 septembre), à l'Échangeur de Bagnolet (le théâtre
!) les 13 et 16, à la Cité de la Musique le 14 (James Dillon), à Royaumont le 17 (compositrices)… !
7. Concours publics
Académie du joué-dirigé organisée par l'Orchestre de Chambre de Paris
(8 septembre).
Concours de chant lyrique « Paris Opera Competition » au Théâtre des
Champs-Élysées (15 septembre).
8. Glotte
Les 4 derniers lieder de R. Strauss par
l'impressionnante Asmik Grigorian (quelle ampleur, quelle aisance !), à
la maison de la radio (15 septembre). En revanche Mikko Franck y
rejouera la Sixième de Tchaïkovski
(pour la sixième fois ?).
Le chœur de la Scala dans les hits
de Verdi au TCE (12
septembre).
9. Gratuité
Un certain nombre de concerts gratuits ou au chapeau ; je n'ai pas pu
relever toutes les églises et auditions d'orgue de Paris (Saint-Sulpice
le dimanche à midi, Saint-Eustache le dimanche à 17h, en général c'est
programmé chaque semaine, et de haut niveau), par exemple.
Mais il y a l'ONDIF au Blanc-Mesnil, toute la saison (chaque semaine
que Dieu fait, même l'été) de l'Accueil Musical de Saint-Merry, tous
les dimanches, extrêmement varié et ambitieux (retour de l'orchestre
impermanent de La Haye, qui m'avait impressionné dans l'écrasante
Troisième Symphonie de Sibelius !).
Et deux spectacles dans le Parc de Sceaux, les 9 et 10 septembre (dont
un superbe programme d'Adélaïde
Ferrière aux percussions diverses, mêlant Xenakis, Gerswhin et compositeurs vivants !).
10. Codes promos
Pour finir, c'est l'apparition de codes promos « Carnets sur sol ». Je
n'ai rien demandé pourtant (ni à l'institution, ni en échange), mais le
Festival de l'Orangerie de
Sceaux m'a contacté pour me proposer une promotion spécifique au
site.
Comme les propositions sont assez chouettes – quelques raretés, et
d'excellents artistes, dans le cadre incroyable du Parc de Sceaux, une
des plus belles choses de toute l'Île-de-France – et les tarifs
relativement élevés (tarif unique 35€, pas cher du tout pour un premier
rang, mais cher si l'on a l'habitude des dernières catégories), c'est
une aubaine que je partage.
[Je précise que je n'y gagne rien – pas de rémunération, de soirée
spéciale, d'entretien exclusif… j'ai le droit d'être invité pour le
concert qui me tente le plus (intégrale des trios de Schumann, déjà
rares en individuel !), mais il est très probable que je ne sois de
toute façon pas disponible à cette date. C'est vraiment pour aider le
festival et avantage les lecteurs que je prends ce rôle
d'intermédiaire.]
Trois concerts sont concernés :
Le jeudi 7 septembre : Jean
Baptiste FONLUPT, piano
Giuseppe Verdi (1813-1901) / Franz Liszt (1811-1886)
Ernani, paraphrase de concert S. 432
Danse sacrée et duo final S. 436, transcription de Aïda
Richard Wagner (1813-1883) /
Franz Liszt (1811-1886)
Elsas Brautzug zum Münster, de
Lohengrin S. 445
Ouverture de Tannhäuser
Igor Stravinsky (1882-1971)
Petrouchka
Sergueï Prokofiev (1891-1953)
Romeo et Juliette, Opus 75 no.10 «
Romeo et Juliette avant la séparation »
Maurice Ravel (1892-1937)
La Valse
Avec le code « Carnets sur sol » en
appelant la
billetterie, vous disposez d’une place offerte pour une place achetée.
Le vendredi 8 septembre :
Amaury COEYTAUX (violon solo du quatuor Modigliani), Geoffroy COUTEAU
(piano)
Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Sonate pour violon nᵒ 5 en fa majeur,
Opus 24
Eugène Ysaÿe (1858 – 1931)
Poème élégiaque en ré mineur, Opus 12
Johannes Brahms (1833-1897)
Sonate pour violon et piano nᵒ 3 en ré
mineur, Opus 108
Avec le code « Carnets sur sol » en
appelant la
billetterie, vous disposez d’une place offerte pour une place achetée.
Le dimanche 17 septembre (à
11h), « Le Carnaval des animaux sudaméricain »
avec Elliot JENICOT comédien (ancien de la Comédie-Française), et
l'Ensemble ALMAVIVA, petite mise en scène. Avec le code « Carnets sur sol » en
appelant la billetterie, toute la famille a le droit au tarif enfant.
Avec tout ce choix, vous devriez avoir de quoi occuper les soirées de
septembre encore trop chaudes pour profiter du plein air !
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Intendance a suscité :
Grâce aux sites de flux, les sélections de CSS peuvent devenir moins
abstraites et plus faciles à écouter. C'est pourquoi j'ai tenté une
liste d'écoute prête à l'emploi.
Le parcours propose les meilleures pistes des opéras majeurs (célèbres ou dignes d'intérêt) du
répertoire français, dans des versions choisies ; et ce depuis les essais scéniques de Guédron (ballet
d'Alcine pour le mariage du duc de Vendôme) au début du XVIIe s.
jusqu'à, pour l'instant, Saint-Saëns – j'irai évidemment jusqu'en 2023,
mais il y a énormément de manques parmi les chefs-d'œuvre du XXIe
siècle, dont certains sont disponibles en DVD, beaucoup en bande radio
ou vidéo, et très peu en CD – c'est encore plus vrai pour les opéras
français, puisque que ceux en anglais disposent d'un petit avantage de
diffusion.
Liste bien sûr ouverte à contestation, débat, questions et discussions. (Je serai ravi d'apporter un éclairage sur la sélection ou un conseil sur une version.)
J'y ai intercalé de petits commentaires pour informer l'écoute (5
minutes toutes les 15-20 pistes, à vue de nez), faciles à zapper mais,
je l'espère, potentiellement utiles.
Je ne fournis pas, pour cette fois-ci, de retranscription : mon script
a tenu dans la liste des œuvres sélectionnées.
Il y en a aura en revanche pour les dernières livraisons du podcast « Qu'est-ce qu'un chef d'orchestre ? » et autres
podcasts de vulgarisation.
Par ailleurs, vous pouvez d'ores et déjà jeter une oreille aux
différentes playlists déjà
constituées en consultant mon profil Spotify : l'avantage de la plate-forme est
qu'on peut écouter intégralement les pistes, et en tout cas cela vous
fournit immédiatement un visuel avec toutes les métadonnées, beaucoup
plus rapide pour moi que de le réaliser manuellement. (Et la playlist est exportable, ce qui
fait qu'en cas de fermeture de la plate-forme, je pourrai toujours
partager un tableau avec ces références.)
Parmi celles qui sont déjà bien remplies : dernières écoutes,
nouveautés, histoire de l'opéra italien, peintres, basson, harpe,
sextuors, concertos pour clarinette… et tout cela est bien sûr un work
in progress.
Pour ce qui est de l'opéra français, je vous place ici en image la
liste des titres retenus :
… À bientôt pour la suite et de nouvelles aventures !
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Intendance a suscité :
L'agenda de CSS a été massivement mis à jour (voir ici, ou sur le lien en haut de la page). J'y ai relevé beaucoup de petites salles, de concerts d'étudiants de haut niveau, énormément de choses gratuites et originales / exaltantes. N'hésitez pas à y puiser.
(Pour le reste, les liens en haut de page vous donnent aussi accès quasiment en temps réel au commentaire des nouveautés, découvertes discographiques ou en déchiffrage, aux comptes-rendus de spectacles, etc. Les notules prennent du temps à préparer, ce peut vous occuper dans l'intervalle.)
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Intendance a suscité :
J'ai repris les anciens épisodes du podcast Ukraine en en retravaillant
le son (pour qu'il soit plus audible dans les transports et mieux
égalisé). Je n'en avais publié aucune retranscription. Les épisodes
pensés en tant que notules sont déjà là pour les premiers, mais vu
que
j'ai
largement enrichi le contenu des épisodes autour des compositeurs (avec
notamment des anecdotes à vous
retourner le cerveau), je vous en livre la retranscription, quitte à
faire doublon. Et en plus, avec des œuvres
inédites enregistrées avec mes petites mains.
Vous pouvez retrouver tous les épisodes de la baladodiffusion par ici :
Musique ukrainienne – 6 – Triade d’Or : les Ukrainiens ont
inventé la musique russe (Berezovsky)
Qu'est-ce qu'un compositeur ukrainien ?
Comme mentionné dans les épisodes précédents, la distinction rigoureuse
entre langage musical ukrainien
et langage musical russe
paraît, à
grand échelle, une chimère. Il existe bien sûr des nuances
significatives, notamment dans le folklore (toutes les régions russes
n'ont pas de folklore polyphonique – c’est-à-dire à plusieurs voix
–, tel celui qu'on a observé ensemble dans le deuxième épisode de
cette série).
En revanche à l'échelle des compositeurs de musique sacrée ou de
concert, il est à peu près impossible (en tout cas avec les éléments
dont je dispose, en tant qu'auditeur essentiellement) de proposer une
distinction purement musicale (et fiable) entre la sphère ukrainienne
et la sphère russe.
Pour plusieurs raisons (et c'est ce qui est intéressant) :
¶ les frontières de l'Ukraine
fluctuent énormément entre son époque
polono-lituanienne d'une part (le double Royaume de Pologne et
Lituanie, si puissant qu'il a pu influer activement sur la succession
des tsars), c'est une époque où l'Ukraine s'étend plus à l'Ouest et au
Nord qu'aujourd'hui, et d'autre part l'époque soviétique, où elle
s'élargit largement vers l'Est ; pas toujours évident de décider qui
est ukrainien et qui est russe (ou autre chose) ;
¶ les grands compositeurs ukrainiens,
que ce soit à l'époque des tsars
ou des soviets, exercent à Saint-Pétersbourg ou Moscou, où ils ont
même, pour certains, étudié, si bien que leur style est en réalité
celui qui prévaut dans les capitales russes.
J'ai donc fait le choix d'une définition généreuse de l'ukraïnité :
tout compositeur qui peut par un biais ou l'autre être considéré comme
ukrainien (ancêtres, naissance, langue, lieu de vie…) sur une portion
de territoire qui correspond plus ou moins à l'Ukraine d'une époque
quelconque, peut être inclus.
Cela nous permet, au passage, d'interroger cette notion dans le cadre
de la musique. On comprend d'autant mieux le qualificatif de peuples
frères devant le nombre de grands
compositeurs russes qui sont d'une
façon ou d'une autre ukrainiens, et vice-versa – même si depuis
2014,
la politique et les conflits ont accentué le sentiment d'appartenance à
des entités distinctes. La guerre dont nous sommes les infortunés
témoins et acteurs va sans doute figer cette opposition assez
solennellement, et pour assez longtemps.
Aussi, la mission que je donne sera de présenter des figures
importantes de la culture locale, afin de vous inciter à découvrir ce
corpus assez passionnant… je ne chercherai pas à trancher qui est
ukrainien et qui ne l'est pas, puisque la notion de compositeur
ukrainien, faute de différence stylistique palpable, demeure une notion
essentiellement politique.
Ils étudient en Italie ou en Russie, utilisent des modes ou des thèmes
russes et ukrainiens : exactement comme les Russes en somme.
La Triade d'or
Aux origines de la musique russe autonome – c'est-à-dire non écrite par
des compositeurs italiens de passage ou installés –, on trouve trois
noms, de trois compositeurs… tous nés, voire formés, dans l'Ukraine
d'alors ! Ils sont habituellement désignés sous le nom collectif
de « Triade d’or ».
Berezovsky, Bortnyansky, Vedel restent aujourd'hui encore des
sortes
d'archétypes ou de super-héros : ces
ancêtres glorieux président à la
naissance de la musique proprement russe… Pour l'Histoire, ils sont les
premiers « russes » (façon de parler) à avoir composé de la musique
symphonique. Mais ils sont surtout au répertoire pour leur contribution
à l'Obikhod – les compositions qui forment la liturgie musicale
orthodoxe russe.
Berezovsky
Maksym Berezovsky (1745?-1777)
est né à Hlukhiv – dans
l’Oblast de Sumy, à l’extrême Nord du pays actuel, à peu près
équidistant de Kharkiv et Kyiv. Vous connaissez peut-être la ville sous
son nom russe de Glukhov. C'était alors la capitale d'un État-tampon
cosaque d'ethnie
ukrainienne, issu de leur révolte contre le royaume
polo-lituanien qui les dominait jusqu’au milieu du XVIIe siècle. Cet
État est celui des fameux cosaques Zaporogues (dont on reparlera à
propos des compositeurs romantiques nationaux). Donc bel et bien un
État ukrainien (même si pas le même que celui de Kyiv). L'église
Saint-Nicolas (1693) de Hlukhiv est d'ailleurs restée emblématique du
baroque ukrainien.
Berezovsky est recruté comme chanteurdans des opéras seria à
Saint-Petersbourg, où il devient membre de la Chapelle italienne du
Palais impérial. Il y étudie sur place auprès de Galuppi (compositeur
important pour le piano, avec des sonates post-scarlattiennes, et pour
l’opéra de l’époque classique, on dispose par exemple d’une Clémence de
Titus au disque). Après avoir été formé par Galuppi, Berezovsky
est
envoyé en Italie où il étudie,
auprès de son condisciple Mysliveček (la
future grande figure tchèque de l’opéra seria), avec le maître bolonais
Giovanni Battista Martini
(rien à voir avec le compositeur français de
« Plaisir d’amour »).
Berezovsky est resté à la postérité comme le premier compositeur de symphonies,
d'opéras, de sonates pour violon & piano en Russie, et
considéré
comme l'un des grands ancêtres de la musique russe. (Il est évidemment
probable que, comme lorsqu'on cite L'Orfeo
de
Monteverdi comme le premier opéra, ce ne soit pas tout à fait
complètement vrai, je n'ai pas un accès assez vaste aux fonds musicaux
ukrainiens du temps pour en être sûr en tout cas, et je me méfie de ce
genre de légendes un peu simples.)
La première symphonie jamais retrouvée d'un compositeur russe est ainsi
l'œuvre d'un… compositeur ukrainien !
Quand on vous dit que c'est
l'Ukraine qui encercle et envahit la Russie, vous ne voulez pas le
croire…
Sa contribution à l'Obikhod
(les compositions de l'ordinaire liturgique orthodoxe, leur psautier en
quelque sorte) est considérable,
et reste un classique du répertoire, au même titre que pour nous
Monteverdi pour l'opéra et Haydn pour le quatuor ou la symphonie. Il
reste toujours programmé dans ce cadre. Pour l'entendre, je vous
recommande le très beau disque de Yurchenko (chez les labels
Claudio ou
CDK).
Je termine cet épisode par quelques extraits de sa musique. Comme je
n’ai pas les droits, je les enregistre moi-même (ce sont des premières
lectures sur un piano mal réglé, n’espérez pas une révélation). Mais
vous aurez ainsi une idée de l’aspect de cette musique, dont il existe
quelques disques et quelques vidéos YouTube.
Je commence par les deux premiers mouvements (rapide et lent) d’une
Sonate pour violon et piano (à
ma connaissance jamais enregistrée) dans
une transcription pour piano seul.
Vous retrouverez dans le mouvement rapide toute la grammaire classique
mozartienne dans la Sonate, avec ses basses d’Alberti (les formules
d’accompagnement typiques), son thème principal pris à la dominante
puis à la tonique (c’est-à-dire qu’il change de hauteur lorsqu’il est
répété), ses incursions furtives dans le mode mineur… De même pour le
mouvement lent, agité par beaucoup de diminutions (notes plus brèves
sur un canevas préexistant, comme des variations) qui animent le
discours, typique de ce que l’on trouve régulièrement dans les
symphonies ou les sonates de Haydn et Mozart.
[[]]
[[]]
Puis c’est une hymne pour la
Communion (Psaume 116, verset 13). Côté musique sacrée, il
existe beaucoup de types d’écriture différents
chez les mêmes compositeurs. J’ai choisi de réserver le pur style
orthodoxe pour Vedel, que nous verrons d’ici deux épisodes, et où le
choix en partitions aisément accessibles est beaucoup plus réduit. Ici,
je vous ai au contaire sélectionné une mise en musique où l’influence
du langage classique européen est patente. L’œuvre doit être
interprétée a cappella, et avec les voix très résonnantes des émissions
slaves orientales (et les doublures des basses octavistes, capables de
chanter à l’octave inférieure des basses standard, technique
caractéristique de la liturgie orthodoxe), on entendrait beaucoup moins
cette filitation européenne et beaucoup plus l’atmosphère religieuse
orientale.
Lorsque vous entendrez la ligne de basse s’exprimer seule, c’est le
moment où est lancé l’Alléluia.
[[]]
Voilà, c’est fini pour cette fois.
À très bientôt pour le deuxième épisode de la Triade d’Or !
Musique ukrainienne – 7 – Triade d’Or : les Ukrainiens,
meilleurs
compositeurs italiens de leur temps (Bortniansky)
Dmytro Bortniansky (1751-1825)
est à peine le cadet de
Berezovsky, mais a vécu près de cinquante ans de plus, jusqu’aux années
20 du XIXe siècle. Comme Berezovsky, est né à Hlukhiv lui aussi. Il
étudie aussi auprès de Galuppi
à Saint-Pétersbourg, qui l'emmène lui-même en Italie ; il
remporte de grands succès à Modène et Venise en composant des opéras
seria.
[L’opera seria, c’est tout
simplement l’opéra à sujet sérieux de
l’époque : on chante des airs a da
capo, avec des reprises et beaucoup
d’ornementations, pour mettre en valeur la voix. Les sujets sont
toujours tirés de la mythologie et de l’histoire gréco-romaines,
parfois des romans de chevalerie. Ce genre occupe la totalité du XVIIIe
siècle italien, et de toutes les cours d’Europe excepté la France.]
Bortniansky réussit donc dans le
genre le plus prestigieux de l’époque,
et de surcroît dans le pays qui l’a créé, et qui voit passer les
meilleurs compositeurs d’Europe pour s’essayer à l’imiter ! Notre
compositeur repart à Saint-Pétersbourg, où il écrit en deux ans, de
1786 à 1787, quatre opéras sur des livrets français !
Toutes ces œuvres françaises sont dues au même librettiste, Lafermière,
sur des thèmes variés typiques de l'opéra comique : Le Faucon, La Fête
du seigneur, Don Carlos, Le fils-rival ou La moderne Stratonice.
Cependant sa notoriété, comme pour Berezovsky, s'est transmise jusqu'à
nous par ses grands concerts choraux
sacrés, dont beaucoup sont restés
dans la tradition de l'Obikhod (le recueil liturgique sonore du culte
orthodoxe russe), et qui marquent la naissance d'une tradition
'classique' de chant sacré en Russie. Il a notamment laissé un grand
nombre de Concertos pour Chœur
ou d’Hymnes Chérubiques,
toujours très
prisés.
Voyez par exemple les disques de Poliansky pour explorer ce
fonds.
Comme dans l’épisode précédent, ne disposant pas des droits pour
diffuser des disques, je déchiffre pour vous deux partitions de
Bortniansky, le mieux diffusé des trois maîtres de la Triade.
Je commence par un concerto pour
clavecin en un seul mouvement (ou dont
seul le premier nous est parvenu ?), inédit. Que je jouerai dans un
arrangement pour piano seul. Vous y retrouverez les formules
mozartiennes bien connues (beaucoup de parentés avec les concertos pour
piano, le
Vingtième notamment), les
atmosphères poétiques du concerto de
Dittersdorf (qui a fait les beaux jour des compilations de « classiques
favoris »), les arpèges résonants du clavecin, les unissons
d’orchestre, les notes piquées, les déformations thématiques en mineur,
les traits virtuoses et formules inversées de la cadence. Régulier mais
très séduisant dans ses consonances et ses petites formules, c’est un
coup de cœur pour moi. (J’ai écarté des Sonates que je trouvais assez
formelles et plates.)
[[]]
Et je poursuis par Kol’ Slaven,
un vrai choral assez célèbre de
Bortniansky. Là aussi, la densité de timbre des voix de la Chapelle
Impériale et du chant orthodoxe actuel occulteraient en partie la
grammaire classique de l’enchaînement des accords, qui paraissent alors
à la fois plus complexes et moins marqués par le style spécifique du
XVIIIe siècle. Très belle et douce prière quoi qu’il en soit. (Navré
pour la pédale qui grince, pas agréable sur les chorals. Je
réenregistrerai éventuellement certains extraits si la série a un peu
de succès.)
[[]]
À très vite pour le dernier membre de cette Triade d’Or, dont le destin
est lié de près aux délires assez insensés d’un tsar fou.
Musique ukrainienne – 8 –
Triade d’Or : le bannissement de la musique
profane (Vedel)
Un peu moins célèbre que les deux autres hors d'Ukraine et de Russie,
Artemy Vedel (1767-1800) naît à
Kyiv, y étudie, puis poursuit à
Saint-Pétersbourg et Moscou, lui aussi avec un maître italien (Giuseppe
Sarti).
Il laisse à son tour beaucoup de
musique sacrée considérée comme
importante, jusqu'à ce qu'en 1797 le tsar Paul Ier, décrit comme
notoirement fada, interdise
toute musique hors de la seule liturgie.
Ses partitions, par exemple celles écrites sur les Psaumes (et qui
osent parfois une recherche de contrastes dramatiques, d'effets
proprement musicaux…) sont alors occultées pour longtemps.
Petit intermède.
Pour vous aider à supporter la gravité de cette interdiction, et
assurer un salutaire soutien psychologique à vos âmes déjà ébranlées,
je vais tâcher quelques instants de remettre en perspective cette
interdiction avec autres événements du règne de Paul Ier, dont ce doit
être le décret le plus raisonnable.
Pour situer, il est fils de Catherine II et de son mari Pierre III… ou
de son amant Saltykov, vous ne saurez jamais. On raconte un nombre
invraisemblable d’anecdotes sur lui. J’en tire quelques-unes d’un
ouvrage (les Fous couronnés)
d’Augustin Cabanès, médecin et
littérateur de la toute fin du XIXe siècle. Le nombre d’ouvrages
d’anecdotes qu’il a publiés sur divers sujets, ainsi que son
attachement à la théorie des humeurs, sa fascination pour la
physiognomonie et la dégénérescence, rendent suspectes ces petites
histoires,
qui ne sont pas toutes sourcées. Je vous les transmets cependant, pour
le plaisir de vous laisser penser que l’interdiction de la musique par
Paul Ier n’était peut-être pas, et de loin, sa décision la plus
fantaisiste !
(Je paraphrase le livre pour les besoins du podcast, ce ne sont pas
nécessairement les mots de Cabanès qu'il aurait été plus cohérent de
reproduire dans le cadre de la notule ; il faut dire aussi que je vous
ai sélectionné les meilleurs épisodes. L'ouvrage se trouve sur Gallica,
pour les curieux, et ne concerne pas seulement Paul Ier.)
Chaque matin, le tsar observait la direction du vent. Affolé par la
Révolution et la peur d’être assassiné, il avait créé une amende pour
les femmes habillées en bleu-blanc-rouge, qui lui rappelaient trop la
sédition à la française. Il accusait régulièrement ses hôtes, même les
plus nobles d’Europe, d’avoir voulu l’empoisonner, lorsqu’un plat
n’était pas à son goût. Il avait fait bâtir un palais-forteresse, où
chacun devait inscrire ses allées et venues. Palais qui était posé au
sein d’une ville fermée où chaque soir, on faisait le décompte des
résidents pour vérifier l’absence d’étrangers. Il fut assassiné
dans ce palais deux mois plus tard.
Pour s’assurer du respect absolu de
ses sujets, il avait interdit la valse (qui suppose qu’on lui tourne
ponctuellement le dos, affront insupportable) et exigeait que la le
genou et la lèvre soient très sonores lors du baise-main fait au tsar.
Quoique parfois désordonné dans ses élans (lorsqu’il s’éprend d’Anna
Lopoukhine, il impose sa couleur préférée à la Cour et fait inscrire
son prénom sur la bannière de ses gardes), Paul est avant tout un homme
d’ordre. Il était un tyran de la mode : la police arrêtaient les hommes
qui portaient un chapeau rond, un bonnet, un pantalon long, un gilet
(car il fallait une veste allemande), de grosses cravates, des
brodequins ou des souliers à rubans, etc. Si un sujet plus fortuné
sortait avec son équipage mais enfreignait un de ses règlements,
l’équipage était saisi, et les chevaux partaient pour tirer les canons
impériaux, les domestiques étaient enrôlés dans l’armée, et le
propriétaire pouvait avoir affaire au fouet.
On raconte qu’il avait
demandé à ses soldats de ranger leur membre caché du même côté pour que
cela ne déforme pas la symétrie de leurs uniformes moulants. Il fit
défiler pendant huit jours un bataillon, dont il mit tous les officiers
aux arrêts, pour ne pas l’avoir salué à la manière qu’il voulait. Un
jour qu’il faisait battre une sentinelle qui s’était endormie, et que
l’impératrice tâcha de l’en dissuader, il la fit mettre aux arrêts.
Si je me suis autorisé cet excursus, c’est qu’en plus d’être méconnu et
très amusant, ce portrait (sans doute largement exagéré pour les
besoins financiers de l’auteur et du libraire) trace des lignes de
force particulièrement similaires à celles qu’on peut constater
en
Russie pendant toute notre histoire de la musique ukrainienne, et
jusqu’à nos jours : le pouvoir absolu qui mène immanquablement aux
abus, l’absence de considération pour la vie humaine lorsqu’on règne
sur un peuple aussi nombreux et aussi contrôlé, et aussi, en filigrane,
la cruauté – vraiment terrifiante lorsqu’on lit les ouvrages
spécialisés – de l’armée russe, depuis toujours. L’anecdote de
l’incorporation des domestiques (lorsqu’on sait ce qui les attendait
ensuite, d’autant plus !) m’a absolument glacé. Et ce n’est, hélas, pas
du tout la plus improbable de toutes celles que j’ai racontées.
Je reprends sur la Triade d’Or.
Berezovsky, Bortniansky, Vedel… Ces trois figures sont un exemple
éclatant de l'entrelacement de ces deux cultures, ce qu’on pourrait
appeler, chez les amateurs de sciences, une intrication slavique :
indubitablement ukrainienne, indiscutablement russe, la zone sécante
des deux aires est particulièrement large, et il serait vain de vouloir
leur attribuer une appartenance exclusive. (Vous le verrez… ce n'est
pas fini.)
Ces compositeurs sont nés dans deux États ukrainiens : celui de Kyiv,
et la principauté militaire des Zaporogues. Ils y ont été formés. Ils
sont indubitablement ukrainiens.
Et une fois leur talent établi, ils
furent reçus à la Chapelle Impériale et formés par des maîtres
italiens, pour s’ajuster au goût de la cour russe. Ils ont donc écrit
de la musique spécifiquement pour le tsar, et ont par la suite servi
pour de modèle aux compositeurs russes pour des siècles – c’est donc
indiscutablement de lamusique russe, écrite pour le
pouvoir russe, des
phares de tout l’art russe.
Les deux simultanément.
Entendons-nous bien : il s’agit d’entités politiques différentes.
L’État des Zaporogues s’est révolté contre les polono-lituaniens au
milieu du XVIIe siècle, et a servi d’État-tampon, avant son absorption
arbitraire par la Russie au début du règne de Catherine II. (Les
mélomanes connaissent bien Ivan Mazepa, le Zaporogue qui tente, en
vain, de conserver l’indépendance de la dernière portion de cette
région : Liszt, Balfe, Tchaïkovski l’ont mis en musique. Et bien sûr,
le poème de Byron qui décrit son histoire, puis celui d'Hugo dans Les Orientales,
qui se concentre sur sa fin, ont répandu cette histoire dans
l'imaginaire collectif d'Europe occidentale, même si elle semble moins
présente aujourd'hui. )
’TWAS after dread
Pultowa’s day,
When fortune left the royal Swede,
Around a slaughter’d army lay,
No more to combat and to bleed.
The power and glory of the war,
Faithless as their vain votaries, men,
Had pass’d to the triumphant Czar,
And Moscow’s walls were safe again,
Until a day more dark and drear,
And a more memorable year,
Should give to slaughter and to shame
A mightier host and haughtier name;
A greater wreck, a deeper fall,
A shock to one—a thunderbolt to all.
Qui peut savoir,
hormis les démons et les anges,
Ce qu’il souffre à te suivre, et quels éclairs étranges
À ses yeux reluiront,
Comme il sera brûlé d’ardentes étincelles,
Hélas ! et dans la nuit combien de froides ailes
Viendront battre son front ?
Mais, bien qu’il s’agisse de peuples différents, les moyens financiers,
l’influence politique et culturelle de Saint-Pétersbourg, puis Moscou,
sont telles que les meilleurs artistes partent s’y former et y exercer.
Si bien que les meilleurs
compositeurs ukrainiens sont pour la plupart
devenus, dans les faits, des compositeurs de style russe.
La politique commence déjà à expliquer la difficulté de séparer les
styles à l’audition seule, puisque les grands compositeurs ukrainiens
étaient tous aspirés vers le modèle (et les lieux de résidence) russes.
Il ne peut pas y avoir de style spécifiquement ukrainien dans ces
conditions, bien que les compositeurs ukrainiens soient en réalité très
nombreux.
Et vous le verrez, de façon encore plus criante par la suite,
l’histoire de la musique ukrainienne,
que j’abordais sans idée
particulière, recoupe avec une
remarquable fidélité l’histoire de
l’impérialisme russe. Cela a déjà été documenté par beaucoup
d’observateurs informés, mais ce qui se déroule sous nos yeux n’est pas
tant un basculement inattendu qu’une répétition, quasiment dans les
même termes, de l’histoire du territoire russe et de ses zones
d’influence depuis XVIe siècle.
En attendant, comme pour les épisodes précédents, je vous propose de
déchiffrer pour vous, en cette fin d’épisode, deux pièces d’Artemy
Vedel.
La première, caractéristique des petites audaces de Vedel, évoque le
chant znamenny
(tradition orthodoxe qui fait la part belle aux notes
répétées et aux mélismes),
tout en ménageant des surprises rythmiques
et des effets dramatiques : basses et ténors qui attaquent avec emphase
les mêmes notes en décalé, accords d’hommes et de femmes qui se
répondent comme dans une ouverture ou une tempête d’opéra, pupitres qui
chantent seuls à découvert… Je crois que, même au piano (et mal joué),
on entend
assez nettement cette veine et ces surprises (en tout cas ces ruptures
de ton).
Navré pour les crouik crouik de
pédale assez désagréables dans les accords répétés, j'ai fait avec les
moyens du bord.
[[]]
La seconde est au contraire une longue
pièce typique de l’Obikhod :
psalmodie d’accords répétés à l’infini, avec des pédales (note
fixe à
la basse), des intervalles courts (c’est-à-dire des notes qui se
suivent, et en petit nombre), des harmonies (enchaînement d’accords)
très simples, des formules sans cesse réutilisées. Par de belles voix,
effet hypnotique garanti, qui met très bien en valeur le texte !
[[]]
Dans le prochain épisode, nous irons du côté des romantiques cette
fois-ci revendiqués uniquement par l'Ukraine (bien que leurs œuvres
aient été jouées et appréciées en Russie), et qui ont, par le
truchement de l'opéra, de la mélodie, des reprises de thèmes musicaux
folkloriques dans leur musique de chambre, ou encore par l'usage de la
langue ukrainienne, proclamé leur spécificité nationale au XIXe siècle.
Comme vous le constaterez, ce sera une courte période.
J'ai peu publié ici ces dernières semaines, mais cela n'implique pas
qu'il n'y ait pas de quoi lire dans les sphères de CSS !
En préparation, la suite de la série ukrainienne, les classifications
vocales des barytons, une nomenclature des opéras de Verdi, une notule
sur « les choses que j'aime / que je
n'aime pas dans le classique », des opéras inédits commentés
fournis avec l'audio…
Mais comme tout cela prend du temps, a
fortiori en les dupliquant au format podcast (avec des
exigences plus grandes des auditeurs, je prends maintenant le temps de
remanier l'audio, d'adjoindre des virgules, etc.), je vous indique de
quoi vous occuper si vous êtes en mal de lecture.
[[]]
Petite liste en temps réel des derniers albums écoutés – les plus récemment écoutés sont en bas, je ne peux pas changer ce paramètre. (Je précise aussi que les
pistes choisies pour représenter ces albums sont prises au hasard, ce ne sont pas nécessairement les meilleures.)
Culture quotidienne
1) J'ai repris la grande série « 1
jour, 1 opéra », vraiment chronophage à adapter sur le site tel qu'il est, mais que vous pouvez
retrouver en intégralité sur ce fil social. C'est un voyage qui permet très
brièvement de découvrir un répertoire insoupçonné dans les villes du
monde, mais aussi des théâtres, les traditions musicales locales, et
souvent un peu de littérature et de géopolitique au passage…
3) Je continue de commenter beaucoup des concerts auxquels je vais… vous
pouvez tous les retrouver ici (il suffit de cliquer sur la vignette de texte
pour afficher tout le commentaire).
Vie musicale
4) Depuis que Qobuz ne fait plus de présentation efficace des
nouveautés, les mélomanes de la
Toile se sont retrouvés un peu
orphelins. Aussi, je produis un fil qui recense
celles que je repère ou écoute. Je vous recommande aussi celui de Frédérique Reibell, qui explore en
général les meilleures sorties indépendamment du prestige du label.
Pour les très grosses sorties, il reste Qobuz, et pour une vue vaste d'un très grand
nombre de labels, le catalogue bimensuel de Naxos USA (distributeur de
beaucoup de merveilles, dont CPO, DUX, BIS, Alpha…).
5) Même sans être inscrit sur Twitter,
il est possible d'en
lire le fil, alimenté au quotidien de découvertes (extra-musicales
aussi : lectures, ornitho, meilleures randonnées d'Île-de-France…).
(Il est aussi possible de me lire sur Facebook, mais j'y suis beaucoup
moins bavard, le format est assez rigide et l'algorithme d'un
arbitraire assez irritant.)
6) De même, je ne puis trop vous recommander la lecture de l'omniscient
forum Classik, que ce soit pour lire les bons
plans de concerts, les impressions des mélomanes après écoute sur le
vif ou au disque, ou simplement puiser à travers les archives comme
dans une encyclopédie de conseils d'écoute…
7) Enfin, si vous n'aimez pas lire, vous pouvez aussi aller au concert,
et c'est pourquoi je maintiens cette très large sélection de concerts
dans l'agenda (francilien) idoine.
Le fonds de CSS
8) Je ne vous fais pas l'injure de vous rappeler qu'il demeure beaucoup
de podcasts que vous n'avez
pas encore écoutés. Le répertoire du quatuor à cordes, le rôle du
chef d'orchestre, l'histoire de la musique ukrainienne, les questions
que vous vous êtes toujours posées sur l'opéra, les styles de l'opéra
italien ? Tout est dans la boîte.
Vous pouvez copier le lien RSS dans l'application de votre choix https://anchor.fm/s/c6ebb4c0/podcast/rss,
ou écouter ça directement sur Spotify, Google, Deezer,
Amazon…
9) Quelques-unes des notules du fonds de CSS sont accessibles par l'index
(très partiel), ou par les chapitres de la colonne de droite – mais
pour remonter dans le temps, il faut ensuite sélectionner les mois plus
bas dans la colonne de droite, ce n'est pas très commode.
…
C'est pourquoi, même pendant mes périodes de moindre activité en ces
lieux – il faut bien écouter les disques, aller en bibliothèque lire
les incunables, jouer un peu les partitions, sans compter la nécessité
de se promener un peu, la place laissée à mon day job passionnant et l'entretien
ponctuel mais charmant de deux ou trois maîtresses (avec les quelques enfants naturels afférents) –, je vous laisse
avec la possibilité de lire chaque jour du neuf en ma délectable
compagnie, quitte à déborder un peu la structure du site Carnets sur sol.
À très bientôt, fidèles lecteurs.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Intendance a suscité :
Le bon goût, lui, a depuis longtemps mis fin à son règne.
Je poursuis mon aventure autour du format audio.
Je me suis surtout lancé dans une transcription en cours de la série musique ukrainienne, avec la contrainte, pour des
raisons de droits d'auteurs (droits
voisins
plus exactement), d'enregistrer moi-même les extraits sonores. C'est
beaucoup de travail, mais pour ceux qui consultent le format écrit de Carnets sur sol
et n'hésitent pas à en suivre les recommandations sonores ou écouter
les extraits, il n'y a pas encore beaucoup de nouveautés (j'en suis à
Hulak-Artemovskiy et à la brève génération qui a pu exercer un art national
ukrainien). Bien sûr, des précisions nouvelles ont été apportées, que
je n'avais pas lorsque j'ai débuté cette série, et je vous invite à y
jeter une oreille, mais dès que j'aborderai des compositeurs ou des
sujets inédits, je le signalerai ici et en posterai les
retranscriptions pour les fidèles de l'écrit.
Pour la suite de la baladodiffusion autour de la vulgarisation de
certaines questions relatives à l'opéra en général (sobrement intitulée
« L'opéra ? »), je me suis lancé dans une évocation des grandes
tendances de l'opéra, à travers l'histoire de chaque nation lyrique. Je
commence évidemment par les Italiens qui nous ont apporté toute cette
corruption depuis le début.
Épisode 7 : Comment l’opéra italien
a-t-il dominé le monde ? – a) La naissance d’un modèle
L’opéra italien occupe en général – avec Faust, Carmen et Wagner –
l’essentiel de l’imaginaire grand public autour de l’opéra. Et de fait,
il domine la scène européenne et mondiale en quantité et en prestige
pendant l’essentiel de l’histoire de l’opéra.
Plutôt que de vous proposer simplement une histoire de l’opéra italien,
je vous propose de nous demander ensemble comment ce genre a pu rester
aussi étroitement associé à une nation, une langue. Ce sont des raisons
multiples : historiques, linguistiques, politiques, pratiques… qui
peuvent expliquer cette prédominance.
Au sein même de l’Italie, l’opéra a été vécu comme le genre prédominant
– ce qui est vrai dans les autres nations musicales, mais pas à ce
point – on pourrait d’ailleurs presque parler d’histoire de la musique
italienne, tant le vocal prévaut sur tous les autres genres dans la
péninsule.
1. Naissance de l’opéra
L’opéra est né à la toute fin du XVIe siècle en Italie. Il est le fruit
de réflexions sur le théâtre musical (qui n’était jamais intégralement
chanté) et d’une admiration pour le modèle grec tel que perçu par les
érudits du temps. La parole doit être exaltée par la musique. On
écrivait essentiellement pour la voix avec des formes polyphoniques –
c’est-à-dire des musiques avec plusieurs mélodies chantées à la fois,
ce qui rend le texte difficilement compréhensible.
Des groupes de poètes et de musiciens, réunis autour de mécènes
florentins, donne sa chance à la monodie (mélodie unique, simplement
accompagnée), et tout le monde constate que cela rend l’expression plus
vive, plus individuelle. Essayez d’obtenir une émotion précise de la
part d’un chœur, c’est toujours moins touchant qu’un chanteur seul sur
le même texte, parce qu’il va exprimer sa propre singularité, sans
qu’elle soit « équilibrée » par l’ensemble des différences de tous les
chanteurs.
Pour le détail de cette aventure qui a bouleversé toute la hiérarchie
de l’art européen, je vous renvoie au troisième épisode de la série,
qui le traite en détail.
Ces artistes donnent ainsi naissance aux premiers opéras : des drames
entièrement mis en musique, où l’émotion du texte est exaltée par la
force expressive de la musique ! On y adore donc, en bonne
logique,
les lamentations. La Dafne de Peri & Corsi (1597), perdue,
L’Euridice de Peri (1600) et presque simultanément de Caccini
(1600-1602), et quelques années plus tard l’Orfeo de Monteverdi (1607,
je crois avoir dit par erreur 1604 dans l’épisode consacré au sujet !).
Les premiers opéras sont ainsi florentins, et nord-italiens. Ils sont
en bonne logique écrits en italien, pensés en lien avec la poésie
italienne (l’autre genre vocal profane dominant était alors le
madrigal, composition à plusieurs voix sur des poèmes italiens). Ils se
répandent dans toute l’Italie. Il s’agit, dans la première moitié du
XVIIe siècle, d’un art local.
Après Monteverdi à Crémone, Mantoue et Venise, viennent d’autres grands
représentants, comme Landi à Padoue et Rome, Rossi à Florence et Rome,
Cavalli à Venise, Legrenzi à Bergame et Venise… Chaque grande famille,
chaque grande cité a ses musiciens de prédilection. Le style austère de
la déclamation soutenue de musique s’enjolive progressivement d’airs
plus ornés.
2. Premières imitations
Lorsque Cambert & Perrin, puis LULLY & Quinault ont adapté le
modèle italien en France, ils se sont fondés sur cette image de la
déclamation soutenue par la musique. On sent dans les œuvres de LULLY
que le modèle est déjà propre à être orné d’ariettes et de jolies
choses plus décoratives, mais il reste avant tout fondé sur la
prééminence du texte ; depuis lors, les Français, têtus de leur gloire,
n’en démordent pas, et alors que les Italiens exploraient d’autres
chemins, en sont toujours restés là.
Les Français se sont ainsi toujours accrochés à une image de l'opéra liée aux objectifs de sa création, résistant farouchement aux Italiens… dont ils avaient importé le concept, mis au point par un Italien (LULLI), et magnifié par maint italien à Paris (Piccinni, Sacchini, Salieri, Rossini, Donizetti, Verdi…).
Cependant, tandis que les Français adaptent à leur manière l’opéra
italien tel que pensé dans la première moitié du XVIIe siècle, les
Italiens s’engagent progressivement, à partir des années 1670 (avec
Legrenzi, notamment), vers un autre modèle, qui devient dominant dès
les années 1690 : l’opéra seria. Une machine maléfique qui va conquérir
le monde.
Je voulais écrire un mot sur les géniales trouvailles motiviques de Falstaff (les bassons qui répètent
« dalle due alle tre » dans l'esprit de Ford rendu fou par la
jalousie), ou les parodies insensées (son propre chœur de louange à
Dieu dans Nabucco !), mais
en réalité j'ai déjà écrit la notule il y a près de cinq ans…
Je me contente donc, au lieu de refaire la même chose en moins bien,
d'y renvoyer.
Et je réalise en ce moment même une petite écoute comparée de
l'ensemble de l'œuvre, plusieurs versions que je réécoute ou que je
n'avais pas encore essayées, dont une nouveauté toute fraîchement
sortie hier. Dans la fameuse liste commentée et publique des écoutes.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Intendance a suscité :
Voilà deux semaines que rien de neuf n'a été posté ici, ce qui est déjà rare en soi, et mes contraintes me laissent entrevoir qu'il sera difficile d'achever une des notules en cours – avant une semaine supplémentaire au bas mot.
Au lieu de remplir des Alerte enlèvement, comme je sais que vous auriez été tentés de le faire, je ne puis que vous inviter, en échange, à lire les quelques documents que je continue de mettre à jour dans l'intervalle :
¶ agenda des concerts (jusqu'en juillet 2023 !), incluant les ajouts récents de la première moitié du Mois Molière de Versailles ;
¶ bref commentaires d'écoutes sur les nouveautés discographiques et les autres disques parcourus au fil de la semaine ;
¶ comptes-rendus de concert, sur Twitter essentiellement (lisible sans aucune application ni abonnement, il suffit de cliquer sur les messages et de dérouler) ;
… et bien sûr, à partir du 10 juin, les notices du programme de salle du Festival Un Temps pour Elles, auxquelles j'ai eu le plaisir de contribuer. (Quantité d'inédits de première farine, dans des lieux hors du commun et inaccessibles d'ordinaire en transports en commun comme les châteaux de La Roche-Guyon ou Villarceaux. Réservez la navette et profitez de l'expérience exceptionnelle, comme je le fais moi-même depuis deux ans…)
Je suis confus de ne vous laisser pas plus que ces quelques miettes, mais que voulez-vous, la vie reprend, ainsi que les vastes conquêtes promenades, et mes activités contingentes et quotidiennes réclament aussi leur dû quelquefois. Néanmoins les projets de notule ne manquent pas, sur le passé et l'avenir de l'opéra, sur les grandes thématiques de Bible ou d'Ukraine, sur les anniversaires du tournant du siècle, sur les noms confus des orchestres des grandes capitales ou encore sur les utilisations des airs patriotiques français dans la musique mondiale… Elles enflent progressivement et écloront bientôt, je le souhaite, sur vos écrans ébaubis.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Intendance a suscité :
Tandis que je poursuis ma documentation des anniversaires 2022 (la suite bientôt, j'espère) et
de la musique ukrainienne (quand je ne m'égaie pas sur les chemins à la
recherche des églises de la campagne francilienne et adjacente), je ne
voudrais pas vous laisser désœuvrés.
C'est pourquoi je signale à nouveau deux outils qui sont mis quasiment
quotidiennement à jour, et que vous pouvez sauvegarder facilement dans
vos favoris sur ordinateur ou téléphone.
¶ L'agenda des concerts, ma sélection minutieuse de
concerts que même Cadences ou l'Offi ne voient pas (des merveilles dans
de petites salles et des concerts au chapeau…). Il est particulièrement
à jour, puisque j'y ai inclus mon relevé de ce qui me paraissait le
plus marquant dans la saison 2023 de l'Opéra
de Paris (date par date et alternance de chanteur par alternance
de chanteur !), du Théâtre des
Champs-Élysées (énormément de titres d'opéra français très
stimulants, dont Grisélidis de Massenet et Le Rossignol de Stravinski
!), la première moitié de la saison de la Philharmonie (je n'ai pas fini à
cette heure) et même la pré-saison non encore officiel de l'Opéra Royal de Versailles (dont
quelques pépites dès longtemps attendues…). 2023 commence à se remplir
!
[Ne fondez tout de même pas trop d'espoirs sur les titres programmés
cet hiver nucléaire, vous l'avez constaté d'expérience
ces deux dernières années.]
¶ Le nouveau format de commentaire en direct de mes écoutes
discographiques est vraiment pratique pour moi (instané, sans me
prendre trop de temps ni engorger CSS),
je le poursuis en espérant qu'il trouve aussi son chemin vers les
lecteurs. Chaque jour, j'indique la pochette, les références et un
petit commentaire (parfois quelques jours plus tard, il ne faut pas
hésiter à aller vérifier plus bas) pour les écoutes que je fais. Cela
me permet de documenter les nouveautés en temps réel – et de vous
laissez quelques suggestions d'écoutes pour les autres œuvres.
Beaucoup de très belles nouveautés ces deux dernières semaines :
musique sacrée de Dreyer, un
incroyable récit figuratif d'Edelmann
(en français), les tempêtueux quatuors classiques d'Eberl, intégrale des mélodies de Franck, Siberia de Giordano (plus sophistiqué que le
Giordano connu), la fameuse Sonate debussyste d'Ireland (couplée avec une Sonate en si de Liszt très
marquante), la suite très persuasive des parutions orchestrales de Vladigerov, un opéra italien
passionnant du chef Marinuzzi,
musique d'église d'Ian King,
concertos pour violon d'Eleanor Alberga…
et bien d'autres choses qui ne sont pas des nouveautés, dont une
cinquantaine de disques consacrés à mon cycle Ukraine !
J'envisage de reporter aussi certaines séries publiées au jour le jour
sur Twitter, comme cette sélection commentée de disques Naxos marquants – j'en ai depuis relevé
une autre dizaine d'indispensables, il y a une véritable notule à
proposer là-dessus.
Et, bien sûr, s'annonce la poursuite en parallèle sur Twitter et sur Carnets sur sol de la série autour
du patrimoine musical ukrainien. Celle sur Twitter est un peu plus
avancée, en particulier autour des compositeurs :
Toujours dans l'esprit de rendre l'agenda le plus souple, accessible et
réactif possible, je tente une nouvelle adaptation : plutôt que de
mettre à jour le fichier régulièrement (dans les faits, même une fois
par semaine, c'est assez contraignant de transporter les données dans
le fichier, de le remettre à charger…), je tente le format Google Docs.
Le principe est toujours le même, format texte qui va beaucoup plus
vite. Je délocalise mon agenda personnel sur un autre logiciel en
sélectionnant seulement mes dates, et ce nouveau changement permet de
vous faire voir les ajustements et nouveautés en temps réel, dès que je les ajoute.
Les plus geeks-purulents-de-concert
d'entre vous danseront de joie !
L'adresse est évidemment beaucoup plus complexe, mais c'est le prix à
payer. Je la change dans le haut de page qui apparaît sur tous les
articles de CSS, vous y aurez ainsi un accès direct.
Je suis cette année, découragement des annulations aidant et évolution
de mes pratiques commandant – de plus en plus de petits concerts et de
moins en moins de soirées à Bastille ou même la Philharmonie –, assez
en retard sur mes relevés, il manque beaucoup de choses que je laisse
délibérément filer. Je n'ai pas noté la série des Noces de Figaro à Garnier, par
exemple. Cela viendra plus tard si mon agenda se fait trop vide.
Toujours preneur de retours évidemment. J'espère que le fichier restera
utile !
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Intendance a suscité :
Cet aimable bac à sable accueille divers badinages :
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