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Des perles de Diapason - retour sur quelques principes de la tragédie lyrique

Plutôt que de geindre, rectifions et expliquons.

Dans Diapason, à propos de la refonte de 1743 de Callirhoé de Destouches/Roy :

[Destouches] ose même un coup de génie : le rideau tombe sur le suicide de Corésus entouré des deux amants : « De vos malheurs, des miens, je termine le cours. Vous pleurez, se peut-il que ce coeur s’attendrisse ? Approchez : en mourant que ma main vous unisse. Souvenez-vous de Corésus. » Alexandrin suspendu au-dessus de l’abîme, quintessence de la tragédie. Happy end, encore, mais la gorge nouée.


Joli. Mais.

  • Le sentiment d'inachevé et l'audace ne sont pas du tout, mais alors pas du tout la quintessence du genre tragique classique.
  • Ce n'est absolument pas une innovation que cette fin sans divertissement. Charpentier l'avait déjà fait dans Médée (1693), soit cinquante ans auparavant. Les enregistrements de Phaëton (1683, Minkowski) et Armide (1686, Herreweghe, largement coupé) finissent également sans divertissement (plus tôt dans Phaëton, et pas du tout dans Armide), mais il faudrait rechercher si des coupures ont eu lieu. Inutile de préciser que la fin terriblement éprouvante, sans concession, de l' Idoménée de Campra (1712) ne permet pas de divertissement final autre que la passacaille et les deux bourrées qui ont précédé.

Tout cela dénote une certaine méconnaissance du genre et surtout une approche selon les critères contemporains. Une oeuvre est meilleure parce qu'elle est moins conventionnelle, une oeuvre est meilleure parce qu'elle est très resserrée. Des critères qui n'avaient pas cours alors, et qu'il convient de conserver à l'esprit - à défaut de les adopter sans réserve - pour jouir au mieux de ce genre d'oeuvre.

Au contraire, l'époque joue de la conformation à une norme, avec de subtiles variations sur des thèmes communs, qu'on s'amuse à relever. La valeur est justement de produire de la qualité dans ce carcan. Sans entrer dans les détails, il existait plusieurs degrés d'autorisation, construits de façon complémentaire, comme en miroir, entre la tragédie classique et la tragédie lyrique. Mais dans les deux cas, on ne pouvait, par exemple, utiliser un mythe qu'en respectant ce qui en était connu : Achille ne peut pas mourir vieillard, Ulysse ne peut pas être sot, Médée ne peut pas être une agnelle[1]. On peut en revanche inventer un lieutenant, une amante, un acte héroïque qui auraient été tus par les grands Anciens, et on ne s'en prive pas. Ainsi l'amante de Thésée, Aeglé, la promise de Phaëton, Théone, ou l'amour de Médée pour Thésée - pour rester chez Quinault.

Bref, le but n'est pas de faire du nouveau, de fissurer les certitudes, de défaire le genre, d'inventer de nouvelles formes ; et il est un peu décevant que ce soient pourtant ces lunettes qui soient prises par Diapason pour rendre compte du spectacle. Entendons-nous : nous écoutons l'oeuvre à une époque donnée, et il est bon qu'elle corresponde aussi au temps où elle est jouée. Nous ne pourrions plus entendre une pastorale héroïque de plusieurs heures, et encore moins la lire. Aussi, même si je ne crois pas qu'il s'agisse de la meilleure solution, on peut couper les oeuvres pour les densifier, les recentrer sur l'action, ou à l'inverse en tirer des suites de danses pour en faire de la musique pure. Il n'empêche que, pour en profiter substantiellement, même en les charcutant éhontément, le mieux est d'avoir une petite idée des codes et des attentes du genre, ce qui permet de mieux en goûter les subtilités - tout en le recevant depuis nos habitudes contemporaines, cela va de soi.


Mais ce qui me gêne le plus, ici, c'est le commentaire sur cet « alexandrin suspendu au-dessus de l’abîme ».

  • Le seul problème, c'est qu'un alexandrin de huit syllabes qui n'a pas de césure après la sixième syllabe s'appelle un octosyllabe[2], et pas un « alexandrin suspendu ».

La versification de ce passage n'a rien d'interrompu, tout ce qu'il y a de plus classique. C'est dans les Verdi interprétés à la sauce vériste qu'on entend hurler les méchants qui meurent[3].

Vous pleurez ? Se peut-il que ce cœur s'attendrisse ?
Je meurs content, mes feux ne vous troubleront plus.
Approchez ! En mourant, que ma main vous unisse.
Souvenez-vous de Corésus.

Il y a bien un effet expressif, c'est celui d'une attente trompée. A l'opéra, on a le droit de faire alterner librement[4] l'alexandrin, le décasyllabe et l'octosyllabe. Ici, trois alexandrins, le troisième vers étant un octosyllabe, abrégeant le propos de façon expressive. Les rimes sont bien là, suffisantes (deux sons communs), en disposition croisée : "isse" et "uss".

On prononçait alors ces finales, ce qui pose aujourd'hui un problème pour la déclamation, et le rédacteur de notre article, en l'absence de rime visible, a sans doute conclu à une géniale invention préromantique (telle Gilda expirant dans les bras de Rigoletto) du propos interrompu du mourant, comme en vrai... Non, il y a là un travail expressif, dans cette langue limpide et touchante de Pierre-Charles Roy, mais pas d'interruption de la forme, ce n'était même pas imaginable : une oeuvre, pour être belle, doit d'abord se conformer aux règles.


Oh, il n'y a rien ici de scandaleux, entendons-nous, c'est simplement de l'imprécision à la marge. Mais forcément, ça n'incite pas à acheter ces titres déjà pas très instructifs.

Pour plus d'éléments sur l'oeuvre, je renvoie à mes impressions sur Callirhoé d'André Cardinal Destouches, livret de Pierre-Charles Roy, d'où est extrait notre exemple.

Notes

[1] Dans cette perspective, le texte de Christa Wolf, qui relit à rebours le mythe pour faire de Médée une guérisseuse, victime expiatoire, est dans une perspective de la recherche de l'originalité et non plus de la variation - une version de son temps, à savoir le nôtre.

[2] Second vers le plus employé en français, sans césure, souple et expressif.

[3] On notera que les gentils ténors sont tout aussi braillards.

[4] Contrairement au théâtre classique fondé uniquement sur l'alexandrin.


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