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Ensemble Athénaïs : musiques sacrées Grand Siècle pour six voix de femmes


Hier (à Saint-Séverin à Paris, très bien rempli pour un concert hors des circuits officiels), encore un très beau programme de petits motets français par le meilleur ensemble féminin spécialiste du genre — ce n'est pas qu'il y ait une concurrence folle sur le créneau, mais l'Ensemble Athénaïs dispense plus de contrastes et de couleurs que leurs excellentes aînées, les Demoiselles de Saint-Cyr (probablement parce qu'elles sont en plus petit effectif, et cherchent des couleurs un peu moins épurées).

Leur premier disque, audible en ligne, était déjà consacré au répertoire très particulier des œuvres pour voix de femme, plutôt au tournant du XVIIIe siècle :


Le programme de samedi, lui, reprenait largement le disque qui paraissait le jour même, finement conçu : s'enchaînent les compositions non seulement de compositeurs différents sur les mêmes textes, mais aussi le plain-chant, les motets, et les préludes d'orgue qui en reprennent ou en suscitent les mélodies. Des choses qu'il est difficile de saisir autrement, hors fine érudition ou vrai sens du détail.
Par ailleurs, les présentations de la fondatrice (et gambiste) Laurence Pottier étaient parfaites de concision, rendant intelligible la logique liturgique et musicale de ces pièces aux non-initiés, sans faire attendre le public. Très belle conception.

En termes de contenu, le parcours est centré autour du cœur du règne de Louis XIV, bien avant la période plus connue de la brillante fin (musicale) de l'époque, et en particulier autour des compositions de Nivers, connu pour son orgue, mais encore assez peu représenté au disque pour ses motets.

C'est passionnant, parce qu'il s'agit d'un style vraiment français, peu modulant, peu mélodique, assez sévère — Lully, le « fondateur » du style Louis XIV, sonne assez italianisant en comparaison ! Le parcours à travers différents types de petits motets (à voix seule et jusqu'à quatre voix, des Leçons de Ténèbres au Misericordias Domini en passant par l'inévitable Magnificat et l'enthousiaste Domine salvum fac Regem) permet de se donner une image du vrai style français de la tradition, loin des esthètes plus en cour dans les programmes, les du Mont, Charpentier, Lorenzani, Clérambault, Campra…

Au demeurant, ceux-ci figurent aussi au programme, et sont sans doute beaucoup plus séduisants — j'ai personnellement depuis toujours un faible particulier pour du Mont (assez étonnamment modulant et contrapuntique pour sa génération, sans se départir d'un hiératisme avant tout verbal, assez loin de la musicalité pure de Charpentier), mais il faut écouter le De Profundis de Clérambault, très éloquent, inhabituellement persuasif pour de la musique funèbre de cette époque.


Au programme :

  • du Mont : Laudibus cives. Étonnant éloge de saint Benoît, qui célèbre la violence de ses iconoclasmes tout louant sa joie au Ciel par « residens Olympo » (!), dans une veine moins sinueuse et plus simplement éloquente qu'à l'accoutumée (superbe pièce).
  • Nivers : Magnificat, Troisième Leçon de Ténèbres du Mercredi, Misericordias Domini, Domine salvum fac Regem ;
    • … auxquels il faut ajouter plusieurs Préludes pour orgue, et de nombreux exemples de plain-chant de sa main ;
  • Lully (né la même année) : le célèbre Salve Regina ;
  • Lorenzani : O Amor Jesu, brève pièce qui n'est pas du Lorenzani le plus spectaculaire ;
  • Clérambault, beaucoup plus jeune que les autres (il n'avait pas dix ans à la mort d'Henry du Mont, et à peine plus à celle de Lully) : Quam pulchra es sur le thème du Prélude du Sixième ton de Nivers, et le De Profundis.


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Côté interprétation, tout est du plus haut niveau : Laurence Pottier joue sans cesse de sa viole avec une force de persuasion toute particulière, menant ce continuo très sobre avec la fermeté et la volubilité requises. Hiroko Nakayama est moins flattée par son instrument, un petit positif aux timbres un peu pauvres, qui écrase un peu les plans des pièces solos destinées à être jouées sur deux claviers registrés différemment — elle les joue sur un orgue de tribune dans le disque (vous pouvez dès à présent en entendre des extraits sur le site de l'éditeur), et le résultat est sensiblement plus adéquat. Mais c'est la contrainte du lieu : on ne peut pas déplacer une tribune au diapason… et vu l'intérêt des dialogues entre pièces dans le programme, c'était le bon choix à faire, j'ai même été étonné de l'audace de le tenter vu l'« inauthenticité » de la chose.

Le choix est fait de faire chanter beaucoup de parties à l'unisson, comme il semble que ç'ait été l'usage. Je trouve que cela rabote la rhétorique verbale, mais ici encore, tout est fait astucieusement : plutôt qu'un concert entièrement à six, c'est une succession de solos et de réponses par un groupe de deux, trois ou six… je préfère les un-par-partie dans l'absolu, mais en l'occurrence, cela rend le concert beaucoup plus scénarisé et vivant. Par ailleurs, ces six voix très bien formées sont assez proches en matière de timbre, légères mais pas sans pulpe, et même à deux ou trois (nombres critiques pour la justesse), on entend éventuellement un léger trait de fondu, mais pas de battement de justesse… cela permet d'assumer les unissons sans les difficultés rencontrées par Niquet en voulant essayer le dispositif pour une musique plus mélodique et ornée, de toute évidence pas conçues pour cela (vous pouvez voir ces Leçons de Couperin sur CultureBox, mais ce n'est pas vraiment une recommandation), d'autant que les voix manquaient d'homogénéité entre elles (en matière de timbre, de déclamation et même l'intonation n'était pas complètement parfaite).

De surcroît, un travail assidu leur a permis d'unifier remarquablement leurs inflexions et jusqu'à leurs ornements — leurs tremblements dans le plain-chant sont vraiment sublimes.

Je livre leurs noms à la Postérité qui devrait en bonne logique leur faire bon accueil : Ellen Giacone & Alix Rousselet, premiers dessus ; Jeanne-Marie Lelièvre & Victoria Jung, deuxièmes dessus (qui sont d'autres excellents sopranos assez légers) ; Dorothée Voicine & Axelle Verner, bas-dessus (dont la profondeur insoupçonnée peut surprendre par instants).

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Pour finir, il faut saluer l'organisation du concert (pas optimisée pour la paye au chapeau, il faut surveiller les sorties !) : l'entrée est gratuite le programme est fourni pour tout le monde, avec les textes complets et traduits ! Beaucoup de concerts prestigieux ne peuvent pas se flatter d'en faire autant.

Un enchantement, il faut aller entendre ça ou écouter le disque, vraiment.


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David Le Marrec

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