Carnets sur sol

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[Carnet d'écoutes n°81] — Gossec vs. Mozart, Adolphe Blanc – Classique au vert, Concours de Clermont-Ferrand, le nouveau son de Berlin – Louis Hendrikx, Voces8…


Le Septuor d'Adolphe Blanc

Excellente surprise en découvrant ce compositeur (1828-1885), né à Manosque, ayant étudié à Paris avec Halévy – d'ailleurs auteur d'une comédie lyrique / opéra comique (mes sources ne sont pas claires [1]), Les deux Billets, jouée salle Herz et salle Pleyel en 1868) –, mais spécialisé dans la musique de chambre. On trouve quelques jolies choses de lui au disque (pièces avec cor, trio avec clarinette, quintette pour piano et vents…), mais au sommet se situe ce Septuor (1860) dont – ce n'est pas une coïncidence ! – on trouve au moins quatre versions différentes.

C'est une sorte de Czerny plus tardif et plus mélodique, d'une simplicité raffinée et très généreuse (quelque part entre la rigueur formelle de Czerny et les trouvailles de Dubois), assez irrésistible en ce qui me concerne.

Il est écrit pour quatre cordes (une de chaque tessiture jusqu'à la contrebasse), clarinette, basson et cor, donc assez loin, de prime abord des typologies habituelles – qui incluent le hautbois, faute de quoi le violon mène la danse par défaut –, mais en réalité, le septuor n'étant de toute façon pas un ensemble canonique, on trouve peu d'exemples « réguliers ». Beethoven et Berwald avaient choisi la même formation, mais Ries incluait un second cor et un piano au lieu du basson et de l'alto, Hummel la flûte, le hautbois et le piano au lieu de la clarinette, du basson et du violon (voire la trompette au lieu du cor), Moscheles le piano au lieu du basson, Kalkbrenner le hautbois et le piano au lieu du violon et de l'alto, Onslow les cinq vents, la contrebasse et le piano, Spohr la flûte et le piano au lieu de l'alto et de la contrebasse…
En somme, sa nomenclature est assez classique lorsqu'il s'agit de septuors sans piano.

La monographie chez ATMA (par Les Vents de Montréal), seul disque exclusivement consacré au compositeur, est évidemment à recommander (et c'est une belle interprétation, tout en rondeurs) ; néanmoins, si l'on parle uniquement du Septuor, j'aime davantage la lecture plus franche et vive de l'Ensemble Charis pour SWR Music – de surcroît couplée avec un bon Quintette pour piano et cordes de Goetz, un très beau Quintette à cordes d'Onslow et, quasi-tube du disque, le septuor de Berwald dans une très belle version.
Il existe aussi la version de l'Ensemble Acht chez Thorofon, moins brillante instrumentalement, couplée avec un Octuor (très bien écrit, sans être superlatif non plus) du compositeur (allemand) Ferdinand Thieriot. Enfin, je n'ai pas encore écouté celle de l'Octuor de France chez Calliope (couplée avec le Septuor de Beethoven).

À recommander pour les amateurs de musique de chambre avenante et pas trop formelle – aux amateurs de musique de chambre française du XIXe ou de pièces à vent, plutôt qu'à ceux de Schumann et Brahms, disons. [L'un et l'autre n'étant absolument pas exclusifs, il va sans dire.]

Symphonies romantiques alternatives

Quand on en a assez de réécouter Beethoven, Schumann et Brahms, il existe d'autres solutions. Je ne dis pas que ce soit aussi bien (encore que, concernant Brahms, ça puisse se discuter), mais c'est tout de même de la musique profondément enthousiasmante dans certains cas. Petite réécoute ces derniers temps de quelques-uns d'entre eux : Czerny (surtout la Première, une des plus belles symphonies de tous les temps, du Mendelssohn beethovenisé), Sinding (étonnamment tempêtueux), (Norbert) Burgmüller (avec des scherzos et finals particulièrement roboratifs), van Gilse (les deux premières sont de l'excellent post-Brahms), d'Albert (déjà dans un post-romantisme pastoral plus typé XXe – les concertos pour piano, en revanche, débordant de soli, forment un véritable pendant à ceux de Brahms, et le concerto pour violoncelle évoque celui de Dvořák en moins mélodique et plus raffiné).

En revanche, toujours pas convaincu par celles de Herzogenberg, tantôt formelles façon Brahms, tantôt pittoresques, mais jamais très marquantes (pourtant, avec la NDR & Beermann, CPO n'a pas fait les choses à moitié !). C'est bien dans la musique de chambre qu'il faut le fréquenter sans réserve.

Le nouveau son du Philharmonique de Berlin

En attendant ses nouvelles aventures, chacun poursuit l'écoute attentive de l'orchestre emblématique de tous les autres, et, après m'être laissé dire grand mal de l'enregistrement du Troisième Concerto pour piano de Prokofiev (Lang / Rattle), je ne reviens pas de mon émerveillement : point de cogne, les bûcheronnées de Lang se font caresses et la pâte de l'orchestre, plus transparente que jamais, comme si l'âme de Berlin était désormais contiguë à celle de Debussy plutôt qu'à celles de Brahms ou R. Strauss.

Tout cela est assez significatif de la mutation débutée dès la mort de Karajan, et particulièrement accélérée par Rattle, non seulement en ouverture du répertoire, mais surtout en matière de son, qui ne se caractérise plus par son fondu mais par une limpidité exemplaire. (Ce n'est pas pour rien que Rattle est plus ou moins le plus grand interprète de Debussy et Ravel qui fut jamais.) On parle souvent de baisse de niveau, et sans doute que la transition fut difficile (Abbado n'étant de plus, ainsi qu'en atteste son passage à la Scala, pas fondamentalement un très grand bâtisseur de sons – il l'est devenu, certes, mais bien plus tard) depuis une identité germanique opaque et suave un peu univoque, vers le magnifique orchestre polyvalent qu'il est devenu. Il n'empêche que le résultat est désormais enthousiasmant.

Du Prokofiev diaphane et délicat, surtout dans ces concertos martelants, ce n'est pas tous les jours, et nous en sommes tout réjouifié.

Classique au vert : Voces8, Brahms, Gossec, sonorisation

Sous un chapiteau au milieu du Parc Floral de Paris de Vincennes, une des rares séries de concerts estivaux, le week-end : à 16h, un vrai concert d'1h15 à près de 2h… Pour 6€ l'entrée, confortable rétribution. Public mêlé, où l'on croise aussi bien des habitués en manque que des estivants candides.

Tous les concerts, pour le confort acoustique, sont sonorisés, mais assez habilement, je dois dire : le son reste très localisé, simplement renforcé par confort par le système (qui spatialise assez finement). C'est salutaire pour les petites voix de Voces8 (surtout pour les spectateurs sur les côtés), plus discutable pour la musique de chambre (instruments suffisamment puissants, les micros mettant impitoyablement en valeur la moindre fluctuation de timbre ou de justesse), et même assez étrange pour la musique symphonique. Mais ainsi, tout le monde entend, et les équilibres sont plutôt respectés.

Vu pour ma part trois concerts.

Voces8 (finalement découvert comment on le prononçait : « votchès », à l'italienne, et « eight », à l'anglaise – j'étais tenté par « vokès/votchès ottavæ », mais je me doutais bien que je m'égarais) propose un mélange de musique contrapuntique du début du XVIIe siècle (sacrée ou non) et de tubes de la chanson, du gospel ou du jazz réalisés spécialement pour huit voix a cappella par leur arrangeur attitré.
Ils excellent aussi bien dans l'un que dans l'autre ; voyez par exemple leurs Motets de Bach, référence absolue, même si la version au disque avec les doublures instrumentales est un peu moins hallucinante. Leurs voix très douces et flexibles (technique lyrique de chœur et pas d'opéra, en fait) leur permet de ménager des transitions très aisées vers les techniques de chant propres à la chanson (voir ), avec une exactitude stylistique à chaque fois assez épatante.
Pour ne rien gâcher, présentation dans un très bon français par la moitié des membres de l'ensemble, et sens de la chorégraphie, un certain enthousiasme communicatif : à la fois très grand public et de très grande qualité.

Schumann et Brahms par Pierre Fouchenneret (violon), Victor Julien-Laferrière (violoncelle) et Hortense Cartier-Bresson (piano). Fantasiestücke en version violoncelle, Première Sonate pour violon, Kinderszenen, et côté Brahms, le monumental Premier Trio (1854, mais ici dans la version révisée courante, plus brève).
Les timbres n'étaient pas très flattés par les micros, mais j'ai été très séduit par la façon de mettre en valeur les derniers temps de chaque mesure, de rendre la poussée plus prégnante et naturelle (le balancement du 6/8 dans la Sonate de Schumann, par exemple). Et puis quelle enchantement d'entendre (première occasion en ce qui me concerne) le Premier Trio de Brahms ! Presque trop de musique, même dans cette version courte de 1889… au bout des deux premiers mouvements, on est déjà presque repu de beautés. En tout cas, l'occasion de profiter de ces œuvres programmées régulièrement (même très souvent, du côté des Schumann), mais que le tourbillon des raretés ne laisse pas forcément le loisir d'aller entendre pendant la haute saison.

¶ Symphonie Op.6 n°3 de Gossec, Second Concerto pour flûte et Symphonie n°29 de Mozart par Juliette Hurel, l'Orchestre de Chambre Pelléas et Benjamin Lévy. La symphonie de Gossec (un peu la sensation de la soirée, aussi bien sur le principe que sur le résultat) était étrangement jouée en tranches, premier mouvement au début du concert, dernier mouvement à la fin, et mouvement lent porté disparu. Mais il était un peu rude pour Mozart d'être joué en telle comparaison, même avec d'aussi belles œuvres programmées : le premier mouvement de Gossec, très typé opéra gluckiste, mais avec beaucoup plus de matière proprement musicale, comme le dernier mouvement (un immense fugato sombre) sonnaient comme une démonstration de virtuosité vis-à-vis d'une face plus galante de Mozart (encore que, les deux premiers mouvements de la 29e, tout de même !). À en juger par les réactions de notre compagnie et de tout le public, mon impression a été largement partagée.
L'Orchestre de Chambre Pelléas joue sur instruments modernes avec des modes de jeu « informés », avec un spectre très aéré, au détriment quelquefois de l'expression – le style est là, mais l'impact dramatique est parfois ténu, alors même que les tempi de B. Lévy sont assez spectaculairement vifs. Je crois néanmoins que l'orchestre (tout petit ce soir, cordes en 4/4/2/2/1 !), certes pas complètement exempt de faiblesses (la justesse, très honorable, n'est pas celle des ensembles d'élite), a monté en gamme au fil des années. À suivre, ils pourraient tenir une niche intéressante (actuellement occupée à Paris par l'Orchestre de Chambre, mais ailleurs en France…).

Expériences très valorisantes pour le public, dans un contexte qui n'incite guère à la solennité des salles de concert – les bruits extérieurs sont présents, mais l'effet de plein air empêche aussi les sons parasites de se mélanger à la musique. (D'où l'utilité de la sonorisation, sans doute.)

Concours de chant de Clermont-Ferrand 2015

Spécialisé à l'origine dans le lied, la mélodie et l'oratorio (bien qu'un peu dilué désormais, pour des raisons d'insertion professionnelle…), le concours a cette année couronné Elsa Dreisig. Les extraits proposés (opéra) ne la montrent pas sous son meilleur jour (un peu d'acidité), mais c'est l'une des plus hallucinantes récitalistes de lied ou mélodique que j'aie jamais vues… même en se comparant aux grandes idoles documentées par le disque, elle figure parmi les meilleures, à tous les niveaux de la voix, de l'expression et du jeu… sans mentionner la plasticité exceptionnelle entre les styles. Pas très étonnant que dans une compétition de jeunes chanteurs, elle écrase un peu durement la concurrence – on ne dispose que d'extraits, mais on entend surtout de bons chanteurs à côté, pas des artistes absolument épanouis. Reste à espérer que l'opéra (qui lui offrira surtout des rôles légers à suraigus, vraisemblablement) ne la détraquera ni ne la détournera de son répertoire de prédilection (dont, il est vrai, un chanteur ne peut vivre – qui, aujourd'hui, à part Goerne, finance sa blonde paie son loyer avec le lied ou la mélodie ? même Kirchschlager et Gerhaher doivent faire de l'opéra ou de l'oratorio).
En tout cas, elle a gagné un engagement pour une production prochaine, puisque c'est le principe de ce concours – qui, au lieu de dépenser des prix, en profite pour faire son recrutement. Utile pour tout le monde.

Je n'ai pas encore regardé en entier les vidéos proposées par Classiquenews

Fin d'un monde

Ce n'est pas musical, mais la musique étant de plus en plus indéfectiblement liée aux tuyaux – en tout cas si l'on veut disposer d'un peu plus d'offre que dans les rayons désertiques des disquaire –, je découvre avec effroi des logiciels et même des sites qui ne peuvent être chargés qu'en se connectant avec un compte Google ou Facebook. Encore, les sites ou logiciels uniquement développés pour des portables, ça peut s'expliquer (utilité particulière, systèmes d'exploitation différents…), mais conditionner le simple accès à un site (je ne parle même pas d'inscription !) à la possession et au partage de données aussi tentaculaires, c'est assez terrifiant. La Toile que j'ai connue s'effiloche.

Verdi

Beaucoup écouté de versions alternatives des opéras de maturité (disons, à partir de Macbeth-Stiffelio) de Verdi, il faudra en toucher un mot : les studios couramment disponibles sont très loin d'avoir la même saveur que ces versions échevelées sur scène, par des voix plus typées et des artistes beaucoup plus concernés. (Dire que nombre d'entre nous découvrent Verdi avec le New Philharmonia de Gardelli, Abbado ou Muti…)

Mais ce serait un peu long, d'autant que les réécoutes se poursuivent dans la perspective de la préparation d'une vaste notule qui lèvera tous les mystères d'une notion glottologique fondamentale. On parlera discographie plus tard.

Parsifal

Parce qu'on ne peut pas faire un carnet d'écoutes sans un peu de Wagner.

¶ Réécoute de Levine 1985 (Meier, P. Hofmann, Estes, Sotin, à Bayreuth). Ma version de chevet, toujours aussi étonnante : c'est la plus lente de toute la discographie (un peu plus que Goodall, nettement plus que Knappertsbusch), et pourtant elle paraît avancer très vive, toujours tendue comme un arc, élargissant la poésie de chaque instant sans jamais faire perdre de vue les rapports harmoniques et la « directionnalité » du propos (le problème des versions Knappertsbusch, par exemple). Et puis, une fête vocale (Estes un peu moins que les autres, mais il paraît souffrant avec beaucoup de panache). Cette version est tellement magnétique qu'à chaque fois, je me mets le III en entier, puis ai envie d'essayer le I… et me réécoute tout jusqu'à la fin du III. À chaque fois.

¶ Réécoute de Janowski 2011 (DeYoung, Elsner, Nikitin, Selig), une autre de mes versions indispensables (Selig offre le Gurnemanz le plus naturellement parlé de la discographie, fascinant à suivre avec le texte ou la partition), et ici, il se produit l'inverse : la direction est plutôt rapide si on observe les minutages, mais rien ne paraît pressé, on a l'impression d'un déploiement d'une grande plénitude. (On pourrait en dire autant d'Armin Jordan.) Moins de grain que Levine, mais orchestralement, peut-être le plus bel acte III de la discographie… (Vocalement, Elsner et DeYoung ne sont pas aussi solides que la plupart des concurrents, mais dans du Wagner, ce n'est pas si important.)

¶ Réécoute de Krauss 1953 (Mödl, Vinay, London, L. Weber), vive, cursive et lumineuse dans une atmosphère assez crasseuse (son nébuleux de l'orchestre, chanteurs poisseux…), un paradoxe assez fascinant.

¶ Découverte de Goodall 1971 (Shuard, Vickers, Bailey, Hendrikx, McIntyre), que j'avais laissé passer lors de sa publication en 2008 par le label du Royal Opera House de Covent Garden. Pourtant, la franchise de Shuard, la tenue de Bailey, la curiosité de Goodall (surtout depuis la découverte de ses magnifiques Meistersinger en anglais), tout m'y aurait poussé.
L'orchestre est assez imprécis (et même le chœur, dans la section a cappella avant la scène d'Amfortas, plutôt débraillé…), dû sans doute à une lenteur qui excède la maîtrise technique du chef, mais j'y ai découvert un grand wagnérien, jusqu'ici totalement passé sous mon radar (pourtant passablement enragé, comme on l'aura noté) : Louis Hendrikx. Gurnemanz de haute stature, vraie voix de basse, mais au timbre assez clair, à l'expression douce, et dôté un léger vibrato rapide très séduisant, et très rare dans ces tessitures. L'un des grands titulaires du rôle, splendide vocalement et sensible à l'expression (les deux ne se rencontrent pas toujours, ainsi qu'en attestent Crass ou Holl, par exemple).
Pourtant, au disque, j'ai cherché, on ne semble guère disposer que de son Gessler dans le Guillaume Tell de Rossini sinistrement mis en boîte par Gardelli. Même sous le manteau, assez peu de bandes semblent avoir circulé ; comment peut-on arriver au ROH dans un rôle majeur et le chanter aussi bien, sans laisser plus de traces avant et après ? Témoignages bienvenus.

Apparemment, la version Goodall est plus lente de quelques minutes que Levine 1985 (4h42 contre 4h30 pour son studio de 1984 et 4h40 pour Levine 1985), quasiment rien, mais elle paraît toujours lente… et même par moment immobile (fin du I) ! Pas forcément une immobilité magnétique par ailleurs : elle donne surtout le temps d'entendre l'orchestre canarder dans les tenues impossibles et les départs mal réglés. Le tempo n'est vraiment rien à côté du caractère insufflé par le chef, clairement.

L'Enfant et les Sortilèges par Ozawa

Vient de sortir chez Decca. Dans une discographie qui comporte beaucoup de très grandes réussites de natures très différentes (Bour, Ansermet, Maazel, Maag, A. Jordan, Dutoit, Rattle…), ce n'est ni le meilleur français, ni la meilleur technique vocale, ni la meilleure caractérisation des rôles (d'assez loin !) ; en revanche orchestralement, chaque trait claque avec une variété de couleurs impressionnante : on a l'impression d'entendre une version lyrique de L'Oiseau de feu !
L'orchestre du Saito Kinen se révèle vraiment formidable, et la version doit, rien que pour cela (même par rapport à la perfection à la plus hiératique et ludique de Maazel), être entendue.

Couplage avec une très belle version des Shéhérazade de Tristan Klingsor : Susan Graham est y un peu moelleuse à mon goût, mais dans un français très valable, et avec une facilité sur toute la tessiture qui est rarement atteinte.

Gli Ugonotti

Le fameux enregistrement de Gavazzeni à la Scala (Sutherland, Simionato, Corelli, Ghiaurov) pour Les Huguenots de Meyerbeer, malgré toutes ses qualités orchestrales et vocales, a toujours été un repoussoir pour moi, et je voulais le retenter. Le passage en italien, qui appauvrit certes le spectre vocalique, n'est pas trop tragique, considérant les qualités limitées de versificateur de Scribe. Et les contenus ne sont pas trop distordus au passage.

En réécoutant le duo de l'acte IV, j'ai moins boudé plaisir qu'autrefois : d'abord parce que Giulietta Simionato irradie complètement, déborde de feu et de jeunesse, dans un rôle souvent donné à des voix dramatiques mates, qui n'ont pas cet éclat ou cette arrogance. Valentine est censée être timide, ce n'est donc pas du tout un problème, mais ce degré de luxe est difficile à bouder.
Orchestralement aussi, on supporte tellement de versions aux orchestres en déroute, que même la Scala de ces années peu scrupuleuses offre un confort très supérieur – on sent une facilité, une absence de fébrilité qui sont assez agréables, d'autant que Gianandrea Gavazzeni, à son habitude, ne lésine pas sur la tension.

On peut même inclure Franco Corelli dans les satisfactions : tant de santé vocale a de quoi défriser le glottophile le mieux permanenté. Et c'est aussi là que s'arrête la satisfaction : car Corelli (et l'ensemble de l'esprit de la soirée avec lui) est purement vocal, purement héroïque… Toute la distanciation du texte de Scribe (et de la musique de Meyerbeer), qui regarde avec tendresse des héros tout de même assez maladroits, rendus exemplaires par les circonstances, mais manifestement peu à l'aise avec elles, n'ayant justement pas les codes de la contenance héroïque… se perd. On entend du drame avec du panache, mais la malice, le petit amusement qui point derrière le drame [2] manque à peu près totalement. On entend un Verdi d'un autre genre (or, chez lui comme chez Hugo, le comique renforce surtout l'ironie tragique), assez direct, doté de très belles mélodies, mais les composantes malicieuses, la couleur locale qui réhaussent l'ensemble sont tout à fait occultées : un très bel opéra « vocal », mais je n'ai pas l'impression d'entendre le chef-d'œuvre que je révère tant.

Néanmoins, si on ne peut se satisfaire de cela pour découvrir ou fréquenter l'œuvre sur le long termes, il y a là de quoi s'offrir un joli shoot glottophile lorsque le besoin s'en fait sentir.

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Pardon pour le fourre-tout facile, d'autres notules un peu moins superficielles (sur l'évolution des formes et des langages musicaux, les opéras cachés de Debussy, la technique vocale ou les mutations de Mélisande…) sont en préparation, celle-ci permettra de patienter quelque temps.

Notes

[1] La comédie lyrique, de plus en plus usuelle à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, suppose en général une pièce entière chantée, contrairement à l'opéra-comique où les « numéros » sont entrecoupés de dialogues parlés. Il n'y a cela dit pas de règle absolue, la « comédie lyrique » n'étant pas un genre fixe.

[2] En ce sens, l'esthétique de Scribe est à rebours de celle des grands drames romantiques de Hugo ou Dumas : les allègements comiques, chez eux, renforcent le sentiment du tragique, l'impression du caractère dérisoire de la vie. Chez Scribe au contraire, le badinage et le comique de caractère mettent un peu décontraction dans des sujets très sérieux : on joue avec son honneur et sa vie, mais on peut, dans le cadre même de cet accomplissement, se montrer gauche ou naïf.


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Commentaires

1. Le vendredi 21 août 2015 à , par Benedictus

Très bon résumé du Parsifal de Krauss. (Bien sûr, c'est une de mes versions préférées - juste après Levine 85, mais avant Boulez 70.)

2. Le dimanche 23 août 2015 à , par antoine

Bon, toujours pas Casella et pourtant...

3. Le jeudi 27 août 2015 à , par David Le Marrec

Bonjour !

@ Benedictus : Ah oui, que du poisseux. Même Boulez 1970, l'orchestre étant ce qu'il est – j'aime nettement plus Kegel (meilleur orchestre, jamais précipité, et Ulrik Cold en Gurnemanz doux, en suspension, verbalement précis), et surtout Boulez en 2004, avec une des transparences debussystes formidables (un peu moins rapide que 70, et beaucoup plus équilibré).
Dans ce goût-là, tu peux aussi essayer, si ce n'est fait, R. Kraus 1949 (direction très finement articulée, comme toujours chez lui, Greindl dans un jour de grande éloquence, prise de rôle de Mödl, et Aldenhoff en Parsifal !), qui reste un peu nébuleux (à cause de la qualité des bandes originelles, je suppose, mais peu importe) malgré un certain allègement des masses. Ou bien Leitner à Paris, très sombre, dans une distribution solennelle et d'un abandon dramatique impressionnant (Mödl, Windgassen, von Rohr). Le plus grimaçant, de ce point de vue, est sans doute Boulez 66 à Bayreuth, avec une distribution très traditionnelle du lieu (Varnay, Kónya, Stewart, Greindl, Neidlinger, Böhme) – mais je le trouve assez terne, plus rapide qu'une version habituelle, sans vraiment sonner différemment, et un orchestre assez perdu après toutes ces années sous Knappertsbusch. Pas une grande version (même si Varnay est excellente ici, beaucoup plus variée que d'ordinaire), mais une curiosité intéressante, Boulez avant Boulez en quelque sorte.


@ Antoine : Je ne peux pas tout écouter ni mentionner tout ce que j'écoute… Or, même si j'aime Casella, j'écoute plutôt Alfano lorsque je me tourne vers les modernes italiens. Je n'aurais pas grand'chose à dire sur les derniers Casella que j'ai écoutés (il m'en reste encore beaucoup à essayer dans les parutions de CPO ou de La Bottega Discantica), la grande mélodie avec orchestre Notte di maggio est impressionnante par son langage particulièrement ambitieux pour l'Italie, son langage assez sombre, chargé harmoniquement, teinté de germanismes… j'aime assez, mais n'étant pas forcément le plus sensible à cette couleur particulière, j'ai fait le choix de parler d'autres choses où mon enthousiasme serait moins mesuré. :)
Sentez-vous très libre de proposer des œuvres à découvrir dans ces colonnes, néanmoins, ça ne pourrait qu'intéresser les lecteurs de passage.

4. Le lundi 31 août 2015 à , par antoine

David, vous n'en démordez pas, moi non plus : Alfano, certes séduisant, est finalement assez filandreux tandis que Casella est magnifiquement puissant et épique, la messe est dite...

5. Le mercredi 2 septembre 2015 à , par Diablotin :: site

C'est marrant cet attrait pour Levine, qui est, à mes oreilles, essentiellement étale dans sa lenteur, avec de très jolies sonorités mais sans aucun des soubassements de Knappertsbusch, pour citer une autre version très lente. Je n'y entends rien de ce que tu entends, juste un puissant soporifique :-( Ce que tu appelles une "directionnalité" du propos, c'est pour moi une lecture horizontale de l'oeuvre, alors que chez Kna. on trouve bien plus de verticalité -même si l'orchestre est intrinsèquement moins bon-.
Quoi qu'il en soit, je préfère généralement les Parsifal plus allants : Krauss en effet, même si la prise de son est moins lisible que celle de son Ring de la même année, Karajan 62, le dernier Janowski ou même Boulez. Et le récent Hengelbrock, dont tu parlais récemment.

6. Le mercredi 2 septembre 2015 à , par David Le Marrec

Bonjour Diablotin !

Pourtant, pourtant… maintenir une tension permanente avec un tel tempo tient de l'exploit ! En dehors de ses enregistrements avec le Met, Levine est vraiment (au sein d'une production diversement raffinée) l'un de chefs qui illustre le mieux cette qualité, quel que soit le répertoire : la poussée est permanente.

J'aime bien Knappertsbusch la plupart du temps (même certains de ses Ring, en tout cas lorsqu'il ne fait pas totalement n'importe quoi – 57 m'a laissé une meilleure impression que 58 à ce sujet, mais je les ai écoutés à dix ans d'écart !), parce qu'à défaut de détail, on dispose toujours d'une certaine atmosphère… pourtant dans ses Parsifal, la lenteur du tempo et la décomposition (au sens de le plus concret !) de l'orchestre rendent les rapports harmoniques parfaitement illisibles – je ne parle même pas des pains, juste de la désarticulation des accords entre eux. Comme si les enchaînements étaient arbitraires ou, en tout cas, privés de sens.
Si bien que je trouve ça assez long, alors si l'on ajoute les timbres pas beaux et les distributions identiques ou inférieures à d'autres contemporains mieux captés, plus exacts, plus lisibles, je peine à revenir vers lui. Pour moi, 51, c'est carrément l'ennui. Même dans dans la version mieux captée de 1962, qui est assez jolie, rien n'avance ; pas à cause de la lenteur objective, mais parce que les enchaînements paraissent déconnectés. Bref, j'aime souvent Kna, et la plupart des versions de Parsifal, mais vraiment pas les Parsifal de Kna.

Karajan 62, essayé il y a longtemps (pour Höngen !), ça m'a laissé une bonne impression. Boulez (70, je suppose ?) est très dépaysant, mais la distribution est frustrante (King monolithique, Crass comme toujours totalement inexpressif) et le concept parfois un peu extrême ; Kegel, avec sensiblement la même durée, sonne avec beaucoup plus de naturel, et une plus belle distribution (Ulrik Cold !). Sinon, Janowski, malgré Elsner (le moins bon Parsifal de toute la discographie, je crois), je suis aussi assez inconditionnel : le dernier acte est d'une intensité et d'une beauté sidérantes. Avec le seul Gurnemanz à sembler parler son texte, c'est fabuleux.

7. Le mercredi 2 septembre 2015 à , par Diablotin :: site

Karajan 62, c'est excellent mais un peu terne de son, et vraiment intéressant pour Höngen, en effet, mais surtout vraiment prodigieux pour Hotter, le seul à se hisser au niveau de Kipnis dans le rôle de Gurnemanz. Ça éclipse tous les petits défauts de cette version :-)
Quant à Boulez 70, la radicalité de ses choix aide à faire passer des chanteurs dont on sent bien qu'ils n'ont guère le droit de s'investir -et Stewart est un grand Amfortas quand même, d'autant plus dans ce contexte-.
Je ne reviendrai pas sur Levine : je crois qu'on n'entend définitivement pas la même chose : je ne perçois justement aucune tension dans sa version, mais une collection de belles sonorités juxtaposées... Je dois trop être habitué aux vieilles cires et à une certaine conception... datée ;-) Et je ne doute pas que le chef soit un vrai amoureux de Wagner.

8. Le mercredi 2 septembre 2015 à , par David Le Marrec

Le son est très sec, ça sent le théâtre, non ? Ça ne m'avait pas dérangé. Le problème pour Höngen, c'est qu'elle ne fait que le I (et le III…), donc ça ne nous avance pas beaucoup. Hotter ne m'avait pas particulièrement impressionné – son Gurnemanz, que j'ai plus souvent écouté chez Knappertsbusch la même année, me paraît étonnamment inexpressif.

Pour moi, les meilleurs en termes de mots seraient plutôt Selig, Reiter ou van Hove, et côté voix von Rohr, Siepi ou Cold. Hendrikx et Sotin se qualifiant pour les deux catégories. Kipnis ne me touche pas beaucoup en général, peut-être plus des raisons de style (technique un peu lisse) que de mérite personnel (dans le lied, il est quand même assez peu intéressant, comme à peu près tous ses contemporains spécialistes de l'opéra, de toute façon – même Lehmann et Hotter !).

Effectivement, le patchwork que tu décris, je l'entends plutôt avec Knappertsbusch (sauf que ce ne sont pas de belles sonorités :) ). On pourrait s'amuser à une ordalie avec des extraits pour préciser notre propos, mais ça prendrait un peu de temps…

9. Le jeudi 3 septembre 2015 à , par Diablotin :: site

"On pourrait s'amuser à une ordalie avec des extraits pour préciser notre propos, mais ça prendrait un peu de temps…"
Oh seigneur ;-) !!!

10. Le jeudi 3 septembre 2015 à , par David Le Marrec

Oui, on me dit ça souvent, mais je suis très modeste en fait – Maître suffit amplement.

11. Le dimanche 6 septembre 2015 à , par Diablotin :: site

Et dire que j'ai été élevé selon des préceptes "Ni dieu, ni maître" !!!
Sotin, je l'aime bien dans le Pizarro de Bernstein, mais dans Gurnemanz, c'est une autre affaire... La charge expressive -cette sorte de combativité fatiguée et un peu résolue- qu'on trouve chez Hotter y est complètement absente à mes oreilles. Quand je te dis qu'on n'entend pas la même chose...

12. Le dimanche 6 septembre 2015 à , par David Le Marrec

Ah, justement, en Pizarro, ça sonne étrangement, comme si la voix ne voulait pas sortir, un petit manque de grain (on s'accommoderait bien d'une voix avec un peu moins d'assise et un peu plus de franc métal). J'aime beaucoup cela dit, mais son Gurnemanz correspond très bien… à la description que tu fais de Hotter ! :)

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David Le Marrec

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Invitations à lire :

1 => L'italianisme dans la France baroque
2 => Le livre et la Toile, l'aventure de deux hiérarchies
3 => Leçons des Morts & Leçons de Ténèbres
4 => Arabelle et Didon
5 => Woyzeck le Chourineur
6 => Nasal ou engorgé ?
7 => Voix de poitrine, de tête & mixte
8 => Les trois vertus cardinales de la mise en scène
9 => Feuilleton sériel




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