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mercredi 18 mai 2022

Désobéissance – Pourquoi vous ne devez surtout pas faire vos gammes


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« Pianistes » du Carnaval des Animaux de Saint-Saëns, qui débute par une progression du type Hanon. (Argerich & Freire.)

Un soir, alors que je rentre d'une journée de labeur consacrée à illuminer le monde de ma profonde sapience et à porter toujours plus haut le flambeau de l'Humanité, j'ouvre Twitter – car pour être sage et ascète, en est-on moins homme ?

J'y découvre qu'un mien compère se lance dans le piano en pleine force de l'âge – et dans l'interstice étroit de fiançailles suivies d'épousailles. Devant cet acte de courage, et lisant son désir d'être soutenu en cette ordalie, je m'apprête à le féliciter.

Quand. Je lis son aveu terrible.

« Je travaille mais je sais que dans ma bibliothèque, la Méthode Rose me regarde et me juge. »

Méthode Rose, Hanon, Déliateur, trois noms de l'Antéchrist.

J'ai bien sûr commencé par l'encourager, mais je n'ai pu m'empêcher de mentionner que mon avis, en ce qui concerne l'utilité des gammes, était mitigé. Et j'ai promis d'en reparler.

Cette notule va me susciter l'indignation et le mépris de tous les musiciens sérieux, non sans raison peut-être ; pour autant, je crois qu'elle soulève quelques questions qu'on n'ose pas toujours formuler, et qu'elle propose quelques contestations de l'ordre établi dignes d'être soulevées – que le respect de nos maîtres et devanciers ont tôt fait d'étouffer avant même que d'éclore en nos consciences tremblantes.

Comme je ne respecte rien, que rien ne m'est sacré – pas même Bach ou Oïstrakh –, me voici. J'accepte donc les avanies à venir, elles seront mon fardeau et ma contribution au Bonheur des Peuples.



méthode rose




1. La Tradition Immortelle

Je croyais naïvement qu'on n'utilisait plus guère la Méthode Rose, ni les Czerny (avant un niveau plus avancé du moins). Mais le Hanon reste une valeur sûre des épreuves imposées aux jeunes pianistes.

Et pourtant, je disconviens, sinon de leur utilité, du moins de la pertinence de leur utilisation étendue.

Je vous propose donc un petit tour d'horizon des enjeux de cette pratique ancestrale cruelle.



2. Vers l'Idéal

Beaucoup de professeurs, et c'est un réflexe bien naturel, souhaitent tirer le meilleur de leurs élèves, et sont peut-être même attentifs à cultiver les dons des plus prometteurs. Il ne s'agit pas d'être insuffisamment rigoureux et de gâcher un futur génie : tout le monde doit bénéficier d'emblée du meilleur enseignement !

Dans ce cadre, si l'on veut des musiciens sérieux, oui, il faut pratiquer gammes ou vocalises (dont le statut est un peu moins dispensable, j'y reviendrai), pour parfaire le geste à l'infini. C'est entendu, et je ne le conteste pas. (Désolé, je ne vais pas non plus vous fournir le prétexte ultime pour ne jamais faire de gammes dans aucune situation, retournez à votre véritable clavier au lieu de me lire vous donner des excuses !)

Cependant, peu de musiciens se destinent finalement à la carrière ; en particulier ceux qui, comme mon compère fiancé – cachons-le sous le pseudonyme L.N. –, débutent tardivement et sous forme de cours particuliers hors cursus diplômant. Pour lui, quel est l'enjeu de subir le Déliateur et ses semblables ?



déliateur velde



3. L'intérêt pratique

Faire des gammes (ou des exercices), c'est évident mais il est toujours mieux de le rappeler, apporte deux bénéfices concrets.

a) En faisant travailler de façon systématisée des enchaînements, elle permet de développer une réponse musculaire égale, voire de renforcer certains doigtés naturellement faibles – il y a pléthore de ces choses-là pour renforcer l'annulaire, chez Hanon par exemple.

b) Les compositeurs utilisent, même indépendamment des traits virtuoses, des bouts de gamme (puisque ce sont les notes de base du langage égrenées les unes à la suite des autres, on en a toujours des portions qui affleurent) ou des arpèges (puisque ce sont les accords constitutifs de l'harmonie, qui permettent de créer une sorte de « tapis » sonore), et en connaître les doigtés en amont permet de gagner du temps lorsqu'on étudie, déchiffre ou travaille un morceau.

D'accord. Donc les gammes servent à être plus solide digitalement. Et c'est maintenant que je vais tout casser.



4. Superfétatoires

Je commence par l'évidence : beaucoup de pianistes amateurs apprennent un nombre de réduit de morceaux, et de difficulté limitée. Pour eux, quel est l'intérêt de consacrer leur temps d'apprentissage à systématiser des réflexes dont ils n'auront pas l'usage ?

    → Si c'est pour jouer des balades de Tiersen ou accompagner des cantiques, aucun trait digital complet n'est requis, préparer du Hanon est une perte de temps.
    → Si c'est pour jouer deux morceaux par an, le temps d'apprentissage est si étendu sur chaque pièce qu'on a tout à fait le temps d'étudier individuellement chaque bout de gamme présent, chaque faiblesse des doigts : travailler ça de façon systématisée dans les douze tons est absolument hors de proportion pour le but recherché, ce serait comme travailler La Campanella avant de jouer Au clair de la lune avec un seul doigt.
    → Si c'est pour se faire plaisir, pourquoi dépenser ce rare temps de loisir en exercices rébarbatifs – qui n'ont aucune, mais alors vraiment aucune valeur musicale.

Ce temps limité serait beaucoup plus pertinent utilisé dans des morceaux qui fassent plaisir, et si la perfection ou la représentation en concert n'est pas l'objectif, pourquoi s'astreindre à ce type de préparation punitive, qui n'a de sens que pour former l'élite ?

Ceci pose aussi la question du rapport à la perfection dans le classique, que je trouve souvent assez malsain – on apprend l'inhibition plutôt que le lâcher prise, le respect tremblant de la lettre plutôt que l'abandon à la musique – ce qui rend chez beaucoup insurmontable de pratiquer à plusieurs ou de participer à une pièce musicale non écrite. Je dis dans le classique, mais c'est peut-être plutôt dans le classique en France, tant les points communs sont puissants avec les langues étrangères, où l'on apprend à maîtriser la grammaire des question tags avant que d'arriver à demander une baguette de pain pas trop molle, rendant impossible la communication à moins de la perfection, et suscitant sans doute cette forme de nonchalance vis-à-vis des étrangers : on se refuse à parler une langue si l'on n'est pas sûr de son accent et de sa grammaire.



hanon virtuose



5. Et si le pianiste était un humain ?

Encore plus sottement pratique, sans doute, cet aspect : enseigner un instrument par l'application de protocoles méthodiques et exhaustifs néglige un aspect essentiel… la psychologie.

Oui, dans l'absolu, pour tout bien jouer, il est utile de connaître parfaitement chaque constituant récurrent dans les morceaux, afin de mutualiser l'effort en amont des œuvres qu'on joue, et de minimiser le travail sur chaque œuvre prise individuellement. C'est vrai.

Mais les pianistes – en tout cas les amateurs qui n'ont pas que ça à faire de leurs journées d'oisifs inutiles à la société à parfaire des ploums-ploums en appuyant sur des morceaux d'éléphants assassinés – peuvent aussi légitimement objecter que cela rend le tarif d'entrée très élevé pour jouer des choses parfois assez simples. Et cette méthode repousse l'accès au plaisir, quand elle ne l'interdit pas tout simplement.

Car en plus de prendre sur le temps de plaisir – quand on commence le piano à l'âge mûr, le but est-il vraiment de faire des gammes parfaites pour pouvoir jouer les concertos de Liszt à Carnegie Hall ? –, cette pratique sous-entend que le but de la pratique est la perfection. Or, n'étant pas atteignable pour l'amateur dilettante, elle le plonge dans une sorte de relation coupable avec son instrument, « je ne pratique pas assez », « mon morceau n'est pas propre ».

Autant je veux bien concevoir que pour les professionnels, mal jouer un morceau, c'est grave (encore que certains semblent très bien vivre avec ça…), autant pour un honnête homme qui veut simplement accéder pour soi-même aux plaisirs de la musique, faire entrer cette relation de perfection impossible et de culpabilité permanente me paraît franchement contre-productive. Non seulement cela prend du temps sur celui dévolu au plaisir lui-même, mais de surcroît la démarche elle-même sous-entend que le but tend vers la perfection – pourtant inaccessible quand on ne pratique qu'occasionnellement.



6. Les autres approches

Dernier élément avant de proposer quelques conseils et de suivre quelques autres pistes.

L'approche « fais tes gammes d'abord », outre qu'elle me paraît assez infantilisante – reléguant la sensibilité et l'intuition au rang de coquetteries, ou de préoccupations pour grandes personnes – occulte toute une part de ce qu'est la pratique musicale.

Elle est légitime pour ceux qui souhaitent un bon niveau en instrument (et encore, j'apporterai peut-être plus loin quelques nuances à cela), mais pour tous ceux qui ont d'autres objectifs que l'excellence technique, elle fait perdre du temps sur d'autres aspects aussi importants – plus importants, même, à mon gré.

¶ Le déchiffrage. Si l'on est absorbé sur les histoires de doigts, on travaille moins de nouvelles choses puisqu'on refait tout le temps les mêmes exercices. C'est pourquoi beaucoup d'amateurs classiques connaissent cinq morceaux par cœur qu'ils jouent en boucle et mettent des semaines à monter une nouvelle pièce. C'est dommage, il y aurait (pour certains d'entre eux, tout dépend des tempéraments et des buts de chacun) plus de plaisir à tirer en découvrant au clavier les morceaux qu'ils ont dans l'oreille ou à découvrir de nouvelles choses qu'à rester enfermés dans leur tout petit univers, et à se pétrifier devant toute nouvelle partition.
Évidemment, pour le déchiffrage, je tiendrai le même discours (et plus encore : je ne vois pas du tout à quoi ça sert) que pour les gammes, je ne vois pas l'intérêt de faire ça avec des méthodes systématiques, on peut simplement lire régulièrement de vrais morceaux.

¶ L'improvisation. Bien sûr, connaître des formules digitales toutes faites est d'une grande aide, mais au lieu de s'obséder sur la perfection et l'égalité de son Déliateur, on peut tout aussi bien travailler le lâcher prise et l'exploitation de l'imagination, où l'imprécision et l'erreur sont admises. C'est une autre discipline, largement aussi légitime, et probablement plus plaisante pour les amateurs qui ne pourront jamais jouer aussi bien que leurs modèles, mais pourraient inventer des univers sonores qui leur soient propres…

¶ Et, tout simplement, le travail technique ciblé sur le morceau qu'on travaille. Est-il vraiment nécessaire de bosser la gamme d'ut dièse majeur quand l'essentiel des œuvres qu'on joue auront au maximum cinq altérations à la clef ?), ou même celle de sol s'il se trouve qu'on travaille pendant un an seulement des œuvres bémolisées ?  S'il y a tel bout de gamme, on peut l'étudier dans le cadre de la partition.



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Première étude d'après Chopin de Godowsky (avec deux fois plus de traits difficiles, simultanément), par Hamelin.



7. Corollaires

Il ne faut pas tirer de ces remarques l'idées que les gammes et exercices sont mauvais en soi. En revanche, j'avouerai que les enseigner en préalable à toute pratique relève peut-être, à mes yeux, de la tradition paresseuse. (Chers professeurs et chers musiciens, pour toutes insultes, vous pouvez écrire à davidlemarrec chez online point fr, je les lirai avec tendresse et intérêt.)

Je trouve plus intéressant, s'agissant d'une pratique de loisir (chose mal admise en général, y compris chez les mélomanes), de s'interroger sur les désirs de l'élève. S'il veut avoir la fierté de monter des morceaux robustes, alors les gammes ne paraissent pas hors de propos – du moins s'il a suffisamment de temps à y consacrer pour que cela ne dévore pas son temps de jeu sur la musique proprement dite.
Même dans ce cas, à la vérité, je ne vois pas forcément la plus-value de ces exercices ennuyeux, mais il est vrai qu'on peut toujours les pratiquer en lisant le journant ou regardant la télé, comme du vélo d'appartement. On peut très bien travailler la technique localement : pour que le Hanon ait de l'intérêt, il faut vraiment avoir l'ambition de jouer des notes bien égales, et en faire suffisamment pour que cela porte ses fruits !

Si le but est plutôt de jouer des musiques qu'on aime, de découvrir des choses en farfouillant dans des partitions, de faire de la musique avec des amis, d'improviser… alors je ne vois pas du tout l'intérêt de la chose. C'est un peu comme le réflexe de frapper les petits enfants : on l'a fait pendant des siècles et ça a très bien marché, mais on se rend compte que ce n'est pas du tout indispensable, et qu'on le faisait surtout parce que c'était commode pour ceux qui enseignaient plutôt que pour ceux qui apprenaient. (Oui, parfaitement, je compare la Méthode Rose au martinet, pour ne pas dire au silice – parce que je pense que pour partie, ce mode d'apprentissage relève du réflexe transmis plutôt que de la nécessité impérieuse. Ça marche, je ne le nie pas, mais on pourrait faire aussi bien avec considérablement moins d'efforts superflus.)
L'enseignement musical français a d'ailleurs la réputation d'être particulièrement peu intuitif et très formel – les Hongrois font aussi des gammes, assurément, mais l'approche est aussi beaucoup plus complète et sensible, d'une certaine façon.



8. Cas particuliers

J'ai beaucoup parlé du piano, puisque c'était l'instrument choisi par mon camarade fiancé. Le travail systématisé m'y paraît particulièrement peu pertinent pour les élèves qui n'ont pas de projet professionnel musical, pour toutes les raisons évoquées.

Pour les instruments à cordes, où la corne aux doigts est nécessaire et où l'écart entre les notes doit être appris (n'étant pas déjà préparé avec des touches fixes), ou bien pour les vents, où les muscles de la bouche, la pression labiale doivent être apprivoisés, faire des exercices me paraît moins incongru. Cependant ma réflexion générale sur la primauté des gammes reste valable : elle me paraît souvent démesurée et hors de rapport avec les objectifs de l'étudiant.

Pour les chanteurs, les vocalises sont encore plus nécessaires, puisque l'instrument doit être chauffé pour marcher. Mais il y a, là encore, une différence entre chauffer une voix pendant un quart d'heure, et faire une demi-heure d'exercices purs. Par ailleurs, en travaillant ainsi, on déconnecte l'instrument du texte, on uniformise les voyelles… ça permet d'obtenir du bon legato, mais là encore, pour un chanteur occasionnel, travailler avec pour entrée le naturel et la saveur du texte ne me paraît pas totalement incongru. Aucun professeur n'enseigne ce type d'approche non systématisée, donc je ne sais pas si cela marche – mais lorsqu'il m'est arrivé de coacher des chanteurs avec ce type d'approche, j'y ai en tout cas constaté des évolutions très encourageantes. [Je ne peux pas, faute de recul suffisant, savoir si cela procède] d'une impression personnelle sans fondement, de mon charisme personnel ravageur ou vraiment de l'approche que j'ai choisie…]

Dans le même esprit, énormément d'amateurs en chant se limitent à « ce qui est bon pour ma voix », ce qui a beaucoup de sens pour les professionnels – s'il faut assumer 70 soirs par an avec orchestre, autant que ce soit dans une tessiture confortable et pas avec des prérequis de puissance gigantesques –, mais absolument aucun pour les amateurs. Pour commencer, si vous chantez avec piano, que vous chantez du Wagner ou du Mozart, ça ne change rien… il ne faut pas forcer, mais si vous chantez « dans votre voix », vous pouvez très bien interpréter Brünnhilde avec votre voix de soprano léger sans vous faire mal. Par ailleurs, en tant qu'amateur, vous chantez peu en principe, donc si vous faites 20 minutes d'Elektra une fois par semaine, vous ne risquez vraiment rien (à condition encore une fois de ne jamais forcer, de s'arrêter si ça fait mal, de ne pas imiter les grosses voix, etc.).
Je crois qu'il est simple de comprendre que si les professeurs et les professionnels y font attention, c'est que préparer une production avec plusieurs semaines de répétition, suivie d'une série de représentations où il faut chanter tout le rôle d'une traite (et même si on est en méforme), par-dessus un orchestre de 200 musiciens, en répétant de très nombreuses fois les mêmes phrases éprouvantes, oui, c'est dangereux pour la voix. Avec un piano une fois par semaine, honnêtement vous chantez ce que vous voulez, faites-vous plaisir. [Je peux en témoigner dans ma chair : chanter l'Immolation de Brünnhilde, même pour un homme, c'est difficile parce que Wagner écrit n'importe comment pour la voix, mais avec accompagnement de piano, aucune fatigue vocale particulière.]

Et pourtant ce tabou demeure extrêmement puissant – à la vérité je connais peu de chanteurs amateurs qui osent chanter régulièrement hors de la zone définie par leur prof, alors même qu'ils n'ont aucune, mais alors aucune ambition de carrière, ni même parfois d'entrer dans des ensembles amateurs ou de donner des petits récitals… Là encore, on raisonne comme si la perfection était un préalable pour avoir le droit de faire de la musique.

Je ne dis pas que chacun doive faire ainsi, mais si vous avez envie de jouer mal des chefs-d'œuvre et de chanter dans une voix qui n'est pas la vôtre des rôles pour lesquels on ne vous embaucherait jamais… qui vous retient ? 

Tout cela permet de dresser la démarche gammes comme, à mon sens, extrêmement partielle et inutilement cohérente : il existe d'autres voix moins pénibles pour les amateurs, suivant leurs désirs. Comme simplement s'exercer sur leurs morceaux plutôt que sur des études digitales dénuées d'intérêt, et dont le bénéfice, à l'intensité de leur pratique, reste douteux.



salomé



9. Autobiographie

Après avoir dit tout cela, je suppose qu'il est loyal que j'indique d'où je parle.

Je ne proviens pas d'une famille de musiciens. Je n'avais tellement pas les codes qu'en arrivant au conservatoire (d'où je fus bientôt retiré), on me fit très vite comprendre, à cinq ans, que je n'avais pas d'oreille et que je ferais mieux de trouver d'autres centres d'intérêt que la musique. J'ai continué hors du conservatoire, mais cela situe simplement que j'ai pu observer tout cela avec l'œil du candide – d'où, peut-être, le fait qu'il n'y a pas pour moi de bonne façon de pratiquer la musique, seulement des désirs personnels qui varient selon les individus.

En pratiquant le piano, puis l'orgue, j'ai toujours refusé de pratiquer les exercices systématisés (le Hanon, me concernant) dont je ne voyais pas l'intérêt. Mon objectif n'était pas la virtuosité, je voulais plutôt – cela n'étonnera personne – essayer moi-même les œuvres que j'aimais, et plus tard découvrir celles qui n'étaient pas enregistrées. Passer du temps à parfaire mes réflexes digitaux était retranché au temps de ma pratique de découverte, je n'en voyais pas l'intérêt.

Le fait intéressant est que l'absence d'exercices méthodiques n'est pas un obstacle insurmontable, puisque, assez jeune, on m'a proposé la titularisation à la tribune d'une cathédrale d'une grande ville de France – comme quoi il était possible de jouer correctement sans passer par la Méthode Rose. J'ai décliné pour exercer mon métier actuel, qui m'amuse infiniment plus que le travail de précision nécessaire pour être un bon instrumentiste professionnel. Mais cela appuie mon propos sur le caractère pas si incontournable que cela des gammes ; ce qui est irremplaçable en revanche, c'est le travail, on ne peut pas y échapper si on veut bien jouer. Que cette préparation se fasse avec des exercices systématiques, c'est commode si l'on veut progresser en vue de concours (ce n'était pas mon cas, proposition faire de gré à gré, sans doute une des dernières tribunes proposées de cette façon…), parce que cela permet de travailler tout de suite les aspects critiques, mais ce n'est pas forcément à ce point la base de tout – et ne devrait pas l'être pour ceux des amateurs qui n'ont pas un projet d'excellence.

Ma pratique musicale s'est donc plutôt portée sur le déchiffrage – j'improvise hélas médiocrement, même si la pratique du continuo m'améliore doucettement sur ce point –, si bien que je peux lire à vue (avec beaucoup de fautes) à peu près n'importe quoi. Il m'est arrivé de jouer (à peu près sans erreur) en première lecture du Dutilleux (simple) ou du Messiaen. En revanche, comme je n'ai pas bossé mes gammes, je joue mal. Donc je peux jouer du Wagner à vue, je n'ai pas de pudeur avec ça, si l'on passe les fausses notes, les rythmes fantaisistes, les harmonies inexactes. Cela fait de moi un mauvais musicien, assurément, parce que je refuse de passer de mon temps de loisir sur cette Terre à des contraintes rébarbatives. Mais cela répond aussi parfaitement à mes attentes : je ne veux pas faire de concerts, je veux juste pouvoir accompagner des chanteurs, faire de la musique avec mes amis, découvrir des partitions non enregistrées – en cela, mon travail répond très exactement à mes objectifs, et je me sens ainsi très à l'aise dans mon rapport avec la musique.

Un jour, dans un conservatoire parisien, un raccord avant le concert… le pianiste était introuvable, la soprane était stressée de ne pas pouvoir retenter quelque chose qu'elle avait essayé à son dernier cours. Y a-t-il un pianiste dans la salle, etc., je me dévoue en prévenant que ça vaudrait ce que ça vaudrait, et en première lecture, j'ai vaguement accompagné, avec des fautes évidemment, un air de Bizet que je n'avais jamais lu. Ça a rendu service, c'était une expérience très satisfaisante (et assez émouvante pour moi, de découvrir ainsi de façon tout à fait improvisée la partition de cet air que j'adore). Je sais très bien que le palier entre bidouiller ça et le jouer proprement en concert est immense pour moi, et me réclamerait des heures de pratique hebdomadaire supplémentaires, que je ne suis pas prêt à retirer de mes autres activités. Je ne fais qu'adapter ma pratique à mes objectifs – dans ce cadre, je ne vois pas trop à quoi le Hanon me servirait. Les gammes sont davantage utiles pour la lecture à vue, oui, dans la mesure où l'on en rencontre beaucoup et que les avoir dans les doigts évite de se vautrer à l'instant donné.

Si je prends le temps de partager cela, ce n'est pas pour me hausser du col : je suis un musicien de niveau médiocre, je ne m'en cache pas – et c'est parfois mal compris. Je n'ai pas de pudeur particulière à mal jouer, pour moi le plaisir est de mettre ses mains dans la mécanique, comme on désosserait un moteur sans savoir le remonter, juste pour observer sa constitution.

[Je me rends compte aussi, une fois écrit tout cela, que j'avais peut-être peur d'être accusé de vouloir saper l'enseignement musical parce que je n'y connais rien ou parce que je suis frustré, voire de me faire juger par ceux qui se disent « Le Marrec il ferait mieux de faire ses gammes plutôt que de recommander aux autres d'être aussi mauvais que lui ».]

Cependant ma position est souvent mal comprise : les mélomanes très occasionnels sont évidemment impressionnés (et manquent tout à fait la dimension désinvolte de l'exercice « oh mais tu joues Wagner tu es un grand musicien »), les musiciens sérieux voient parfois cela comme de la prétention. Le quiproquo me peine quelquefois lorsque c'est avec des amis qui sont meilleurs musiciens que moi : souvenir que les chanteurs voulaient faire Salomé ; et moi d'ouvrir la partition et de dire « oh, c'est tranquille, il y a une note à chaque main » – dans la réduction piano, il y a des moments où le nombre d'informations est finalement assez réduit, à ma grande surprise. Et là, je sens tout le monde assez gêné – parce qu'autour de moi, on considère probablement que cela réclamerait beaucoup de travail (sous-entendu, pour être bien fait). J'essaie bien d'expliciter à chaque fois, pourtant ; lorsque je dis « pas de problème, je le fais », c'est pour signifier que je suis capable de le jouer à mon standard (c'est-à-dire qu'on reconnaisse vaguement Salomé sans que ce soit forcément Salomé…) et que je suis prêt à essayer de les accompagner, pas pour décréter que « Strauss c'est fastoche » et encore moins que je suis un dieu du piano qui peut tout jouer. A fortiori pour ceux qui m'ont entendu et savent mon absence absolue de remords à mettre des pains partout lorsqu'on me lance un chef-d'œuvre sous les doigts. Peut-être est-ce perçu comme un jugement de valeur implicite – je prétends pouvoir jouer des choses que ceux qui jouent mieux que moi pensent ne pas pouvoir jouer ? (Donc sous-entendu que je suis le meilleur, alors qu'il est évident je ne suis pas bon, ce qui dévalorise tout le monde ?)

Je suppose que, justement, le statut central des exercices et de l'exactitude, dans l'apprentissage de la musique, conditionne cette perception. Le côté « je gratte trois accords sur ma guitare mais je vais jouer du prog underground » choque beaucoup moins dans des répertoires qui valorisent moins l'excellence que la convivialité.
En tout cas, je retire une véritable satisfaction en ayant creusé ces aspects qui m'intéressaient – plutôt que ceux que j'étais censé travailler comme élève. Aucune fierté, aucune honte : je joue tout, et ça donne ce que ça donne, voilà tout.

Jusqu'à présent, personne ne m'a convaincu d'arrêter Wagner – j'ai eu des réactions surprises quelquefois (sur le mode « ah oui, tu oses »), mais considérant que Wagner était un sale type qui ne mérite aucun respect, je ne vois vraiment aucune raison valable de m'abstenir si cela m'amuse.

Si je partage tout cela, d'une façon inhabituellement intime en ces pages, c'est pour essayer de situer la nature de ma prise de position : il ne s'agit pas de l'amertume de quelqu'un qui a souffert des exercices (j'ai tout simplement refusé de les faire quand ils me paraissaient superflus par rapport à mes objectifs) ; il ne s'agit pas non plus de l'avis éclairé d'un virtuose du piano qui aurait une méthode alternative d'excellence à proposer et des dizaines d'élèves célèbres à montrer en exemple. Pour autant cette opinion n'est pas seulement une vue de l'esprit de quelqu'un assis derrière sa pile de disques : il faut la voir comme un témoignage du fait que d'autres voies sont possibles. Et que, d'une façon générale, les élèves n'osent pas verbaliser leurs objectifs à leurs professeurs : si vous souhaitez découvrir un nouveau morceau chaque semaine plutôt que de faire des gammes ou chanter hors de votre tessiture, vous pouvez très bien vous mettre d'accord avec lui et laisser tomber la Méthode Rose ou les Vaccai. Libre au professeur d'accepter de se conformer à vos objectifs ou de décliner votre offre en considérant qu'il poursuit une forme d'idéal.

Si j'ai pris mon exemple personnel – je ne suis pas très à l'aise avec cela, mais je ne connais pas d'autres parcours du genre, puisque ceux qui ne font pas leur Hanon ne sont probablement pas devenus des virtuoses célèbres ! –, c'est que j'ai l'impression qu'un certain nombre de frustrations ou d'objectifs non atteints, chez les musiciens amateurs, sont liés à cette forme d'autocensure… on suit l'objectif du professeur, qui vous forme comme un pro, au lieu de formuler réellement ce dont on a besoin. (Les professeurs devraient aussi, à mon sens, s'en enquérir, mais à la vérité, si vous prenez des cours particuliers, tout est entre vos mains !)



salomé
L'un des nombreux passages du final de Salomé avec une note à chaque main.



10. Leçons de vie

À défaut de vous donner de bons conseils de piano, voici toujours cette grande leçon de vie : verbalisez vos besoins. Et ne laissez pas la tradition choisir à votre place comment vous devez faire les choses.

Les exercices, certains y prennent du plaisir ; d'autres y perçoivent des progrès qui leur facilite ensuite l'accès aux œuvres, foncez.

En revanche s'ils vous ennuient, s'ils vous détournent de votre piano, s'ils vous causent des crises de culpabilité parce que vous ne « travaillez pas assez »… dépenser de votre temps dans du Déliateur, ou même des gammes, n'est peut-être pas la bonne option. Il n'est pas illégitime d'avoir pour objectif de jouer des morceaux sans qu'ils soient en place, d'improviser plutôt que de respecter les partitions, en somme de faire de la musique sans excellence, pour le plaisir. Et il n'est pas indécent de le dire à son professeur, pour que vous travailliez dans le même sens au lieu d'essayer de lui dissimuler que vous n'avez « pas assez travaillé » – ce qui ne veut rien dire, le travail d'un amateur doit être corrélé à son plaisir et à ses objectifs, pas à la discipline de l'élève modèle en train de préparer les concours.

Évidemment, le seul moyen de progresser, c'est de pratiquer ; il est évident que si vous ne jouez pas, vous ne progresserez pas. En revanche vous pouvez pratiquer de bien des façons, et toutes ces façons sont légitimes.
La musique est censée nous procurer des satisfactions, pas des frustrations sans fin fondées sur des objectifs démesurés et dépourvus de sens.

N'ayez donc pas peur d'utiliser contre vos professeurs la gamme d'arguments que je mets à votre disposition… Vous pouvez lui laisser mon adresse pour les messages indignés.

Je suis évidemment ouvert à toutes les propositions déshonnêtes pour écrire d'excellents ouvrages de développement personnel : Pourquoi vous n'avez pas besoin de réviser pour les examens, Pourquoi vous avez le droit de laisser vos enfants pleurer, Pourquoi vous ne devez plus faire le ménage
(oui, je me suis quand même rendu compte que cette notule ressemblait à ça)



Estimés lecteurs, mélomanes contemplatifs ou praticiens assidus, portez-vous bien en attendant le prochain effondrement-de-la-civilisation (et autres règlements sur le burkini).

dimanche 8 mai 2022

Panorama de la musique ukrainienne – IV – les compositeurs : 2, l'opéra en ukrainien (a)


6. Les grands compositeurs ukrainiens (suite)






6.2. Les romantiques nationaux

carte ukraine
(source)

6.2.1. Construction nationale en Ukraine

Préambule : l'histoire de l'Ukraine pré-1800 en quelques secondes.

Au Moyen-Âge, l' « Ukraine » (le mot et le concept n'existent pas vraiment) est incluse dans le royaume polono-lituanien (qui occupe une grande verticale Nord-Sud). Cela explique les doublets de vocabulaire polonais / russes dans le lexique ukrainien.

À partir du XVe siècle, des paysans ruthènes (la quatrième langue slave orientale avec le russe, le biélorusse et l'ukrainien) orthodoxes, qui refusent le servage et l'assimilation aux Polonais catholiques, sont utilisés comme rempart contre les Tatars puis les Turcs : ce sont les fameux Cosaques, ces hommes libres redoutés, et considérés comme les ancêtres de l'Ukraine en tant qu'État.

Aux XVIe-XVIIe siècles, les révoltes cosaques finissent par chasser les Polonais avec l'aide des Tatars et des Russes – ces derniers font des Cosaques un État-tampon jouissant d'une certaine autonomie, une Marche (« Ukraine »).

À la fin du XVIIIe siècle, l'Ouest de l'Ukraine (Galicie) est intégrée dans l'Empire autrichien, tandis que Catherine II supprime leur autonomie aux Cosaques, devenant de ce fait membres de l'Empire russe.


Il va de soi que je ne suis absolument pas spécialiste de l'histoire de l'Europe orientale, j'ai superficiellement lu quelques repères sur le sujet, et je partage pour ceux qui, aussi candides que je l'étais il y a quelques jours, y trouveront de quoi penser. (Je me figure qu'il existe toutes sortes de débats nuançant ce que j'esquisse ici.)

Pour ce qui nous intéresse à présent, en lien direct avec l'histoire musicale du pays.

Avec le romantisme et le souffle de 1848, les Ukrainiens s'emparent de leurs propres mythologies et de leur propre folklore musical, comme partout en Europe. Le
phénomène n'est pas limité aux compositeurs : la population éduquée étudie la langue populaire, l'Histoire et les histoires. C'est l'apparition des municipalités dans les villes (hromada / gromada), du panslavisme libéral, du désir de maîtriser son destin et de prendre fierté dans sa culture propre. Cependant, après l'insurrection polonaise de 1863, l'Empire refuse ce frémissement : le nom d'Ukraine est remplacé par celui de « Petite Russie » ; il est même interdit d'imprimer des livres en ukrainien.
En Galicie, il subsiste des écoles enseignant l'ukrainien – on perçoit donc très bien aujourd'hui cet héritage linguistique –, mais les élites y sont majoritairement polonaises.

Dans ce cadre, les compositions qui exaltent la culture ukrainienne s'inscrivent dans une fenêtre temporelle et politique assez étroite, entre l'apparition d'une musique à l'occidentale à la fin du XVIIIe siècle (mais largement inspirée par la musique italienne et conditionnée par les besoins de la liturgie orthodoxe, ainsi qu'on l'a vu), voire la naissance du sentiment national fort au fil du premier XIXe siècle, et l'interdiction de la diffusion de la langue ukrainienne par l'oukase d'Ems en 1876. Cela explique sans doute qu'on ait peine à identifier aisément une musique intrinsèquement ukrainienne – tout a été fait pour l'éviter.

[Moi aussi, j'ai longtemps cru que le terme de « Petite Russie » était le terme affectueux désignant un peuple frère, ainsi qu'on me l'a appris, un hommage aux origines de l'Empire russe. En réalité, l'Ukraine est le paillasson de la Russie depuis la fin du XVIIIe siècle – je vous passe les épisodes mieux connus des repressions politiques au XXe siècle, de l'élimination des syndicats comme des élites, de l'abolition de la République, de la famine organisée, etc.  En somme, ce qui se passe aujourd'hui n'a dû surprendre personne d'informé, je crois – oui, je fus surpris.]



gulak-artemovskiy
Le chanteur, compositeur, ethnologue et statisticien Hulak-Artemovsky.

6.2.2. Hulak-Artemovsky


Semen Hulak-Artemovsky
(1813-1873) peut aussi être graphié Gulak et Artemovskiy, suivant les partis pris de translittération du Г « guè » cyrillique (Гулак-Артемовский) .

Hulak (soyons familiers) a d'abord été un baryton à succès. Il est formé à Kyiv (au Séminaire théologique !), repéré par Glinka qui cherchait un Ruslan pour son opéra Rouslan & Loudmila (considéré comme l'opéra fondateur de l'école russe). En connaissant les aspects rossiniens qui subsistent dans cette partition, ou en ayant lu les épisodes précédents, vous ne serez pas surpris qu'on ait envoyé Hulak pour se former en Italie – il fait ses débuts à Florence en 1841. Il brille à l'Opéra, à Saint-Pétersbourg comme à Moscou : Masetto, Ashton dans Lucia di Lammermoor

Compositeur donc tourné vers la voix, et resté célèbre surtout localement, pour des chansons ukrainiennes et… Запорожець за ДунаємLes Zaporogues au delà du Danube »), l'un des tout premiers opéras à succès écrits en ukrainien. L'œuvre est même créée d'abord au Mariinsky de Saint-Pétersbourg, et le compositeur y participe comme chanteur (1863, puis au Bolchoï de Moscou l'année suivante) !  

À présent que nous avons tous un peu l'histoire de la région à l'esprit, vous voyez bien ce que le sujet a de spécifiquement ukrainien : elle raconte
la libération des Cosaques de Zaporijia prisonniers des Turcs, à travers une petite histoire de fuite amoureuse manquée. [Mais oui, Zaporizhzhia, désormais lieu emblématique de la résistance ukrainienne, autour de la fameuse centrale nucléaire. Cet endroit, au Sud-Est du pays actuel, vers l'embouchure du Dniepr, était le fief des Cosaques d'où émana plus tard l'État ukrainien.]

Finalement rattrapés, tous obtiennent leur pardon et peuvent retourner sur leurs terres. Un opéra des origines de la nation, et aussi de la captivité, une sorte de Nabucco à l'ukrainienne !  Rencontre de civilisations rivales également. Gai et folklorisant, on peut y voir une collection de chansons autant qu'un opéra ! Voyez par exempe l'arioso de Karas, le rôle tenu par le compositeur lors de la création. Mais on y rencontre aussi des airs très lyriques, par exemple celui du Sultan.



Mais dès 1876 et l'oukase d'Ems bannissant l'ukrainien, l'opéra est interdit de représentation. Il ne revient sur scène qu'à partir de 1884, par une troupe ukrainienne.


Ses premiers opéras datent des années 1850 : Українcькe Beciлля (« Noces ukrainiennes », 1851) est, si je comprends bien mes sources (en ukrainien…), une collection de chansons qu'il regroupe pour servir de structure à une petite intrigue (où il chante lui-même le beau-père), Hiч на Iвaна Kyпaлa (« La veillée d'Ivan Koupala », 1852).

Au disque, il n'existe que des bribes de tout cela.

Pour finir, trois anecdotes qui me paraissent révélatrices.

¶ Hulak n'est pas qu'un chanteur, il est aussi un représentant de cette élite éclairée, un honnête homme qui s'intéresse à la médecine populaire et… aux statistiques. Il publie ainsi un ouvrage Tableaux statistiques et géographiques des villes de l'Empire russe, alors même que sa carrière bat son plein (1854). Sa démarche de mettre en valeur le folklore et la langue n'est donc pas à rapprocher d'une forme de chauvinisme nationaliste, elle est plutôt le fruit d'un intérêt pour le vaste monde, d'une sorte d'éveil de la conscience à une multitude de disciplines et de patrimoines, à commencer par celui que l'on a près de soi et que l'on a longtemps négligé.

¶ En février 2013, pour les 200 ans de sa naissance, la Banque nationale d'Ukraine émet une pièce en argent, signe que le compositeur, même s'il n'a pas à l'étranger la même réputation emblématique que Lysenko, est toujours considéré comme un maillon considérable dans la formation de l'identité ukrainienne.

En février 2020, avant la première fin-du-monde, l'Opéra de Kyiv donnait l'opéra Les Zaporogues au delà du Danube. Dans ces mêmes jours, l'Opéra de Donetsk proposait La Fiancée du Tsar – qui raconte comment le tsar russe Ivan le Terrible extorque le consentement des femmes qu'il aime, mais le raconte tout en le glorifiant… Ce n'est pas seulement un symbole, c'est aussi le symptôme de deux visions du monde qui s'entrechoquaient déjà, celle d'une nation ukrainienne autonome (qui, se crispant autour de la guerre civile à l'Est, a par moment rejeté la langue russe), et, en miroir, le mythe d'une Russie protectrice – d'une protection prédatrice, comme protège le parrain ou le souteneur. L'opération spéciale humanitaire de maintien de la paix et de bisous sur le nez a évidemment fait voler en éclat ces tensions fines qui pouvaient s'exprimer dans la culture (voire dans une guerre qui pouvait être considérée, peut-être à tort, comme civile) pour établir aussi clairement qu'il est possible, désormais, des lignes de fractures dans les ruines et le sang, lignes sur lesquelles il n'est même plus possible de discuter – considérant le mur de l'information totalement divergente. Mais il est frappant de constater comment ces œuvres et ces langues émanent d'une part d'un fonds culturel spécifique et profond, annoncent d'autre part des fractures entre les territoires et les peuples.



carte ukraine
Vue intérieure de l'Opéra de Kyiv.



Je fais une pause ici : il y a beaucoup à dire sur Lysenko évidemment, la superstar de l'opéra en ukrainien, j'aurais peur de faire un peu trop long – et je manque un peu de temps, je dois écrire le programme de salle de mon festival chouchou… De surcroît, j'ai mis la main sur une version discographique de Taras Boulba de Lysenko, dont je n'avais à ce jour entendu que des extraits (accompagnés au piano). Publiée par Melodiya, d'ailleurs, ce qui permettra d'oser quelques commentaires plus généraux. Je rencontre aussi quelques pépites dans le piano de Lysenko, que je vais creuser. À suivre en direct ici.

J'espère que la suite arrivera bientôt, une fois digéré ces nouvelles écoutes, et une fois complété les quelques choses que je voulais vous raconter sur ledit Lysenko.

--

Que peut-on retirer de cette notule ?

J'avais déjà mentionné, dans l'épisode 2 « La Grande Matrice », autour des sources folkloriques communes, qu'il n'était pas évident de différencier, du simple point de vue musical, le patrimoine sonore russe du patrimoine ukrainien. Je ne doute pas que ce soit possible, mais chez les compositeurs les plus emblématiques, cela reste difficile : les talents ukrainiens ont étudié en Italie, sont allés exercer en Russie jusqu'à leur disgrâce ou leur mort ; la plupart sont de toute façon considérés comme des pierres angulaires du patrimoine russe, comme Anton Rubinstein ou Alexander Mossolov…

Cet épisode 4, autour de l'école nationale ukrainienne du milieu du XIXe siècle, apporte à mon sens une coloration différente : il existait une conscience ukrainienne, et une musique qui se fondait sur le folklore (histoires et mélodies), dont la saveur se distingue des œuvres russes de la même période. Il existait même une certaine tension entre les deux mondes : Lysenko refusa à Tchaïkovski, si je me rappelle bien – je dois justement procéder à ces vérifications pour la prochaine notule –  la traduction d'un de ses opéras pour une exécution en Russie. Pour lui, la langue était véritablement consubtantielle de son œuvre, et le projet même de ses compositions était de mettre en valeur un patrimoine spécifiquement ukrainien, pas d'en faire un succès international à forme variable. 30 ans à peine après l'éclosion de l'opéra ukrainien, l'oukase d'Ems règle brutalement la question en bannissant les œuvres en ukrainien des scènes – du moins celles contrôlées par l'Empire russe, mais je ne crois pas qu'il y ait eu une activité musicale ukrainienne particulièrement vivace en Galicie, où l'Empire austro-hongrois garantissait cette liberté linguistique. (Le degré de précision des recherches à effectuer pour le vérifier outrepasse en tout cas de très loin le temps que je peux dépenser pour une notule. Disons que parmi les compositeurs emblématiques de ce temps, aucun n'est issu de cette région.)

Tout cela à l'époque où la Norvège invente les deux néo-langues nationales, où les peuples des villes se soulèvent de Paris à Budapest et un peu partout en Italie… Il y a là quelque chose de puissant dans l'évolution des consciences nationales à l'échelle de l'Europe, abondamment documentée par les historiens, mais qui touche aussi jusqu'à l'existence des langues… et à l'esthétique musicale !

Non seulement il existe un projet ukrainien spécifique, donc, mais en regardant l'histoire politique d'un peu plus près, je découvre pour ma part l'oppression structurelle exercée par la Russie depuis le XVIIIe siècle : révoquant des droits (indépendance des Cosaques, liberté linguistique…), supprimant jusqu'au nom d'Ukraine (ce pauvre mot qui voulait déjà dire « État-tampon »)… Petite-Russie, que je croyais affectueux, reflet de cette fraternité dont on nous a temps parlé, est en réalité un euphémisme puissamment orwellien, qui en interdisant un mot, tente d'interdire la pensée. Le communisme n'a pas inventé la langue de coton, ni l'éthique de l'Ogre.

Je trouve – mais possiblement parce que je suis peu cultivé au départ – que cette notule permet de compléter le constat du deuxième épisode : il est difficile de différencier la musique ukrainienne de la musique russe… mais il existe une aspiration à une musique spécifiquement ukrainienne, et cet indifférenciation est surtout le fruit de structures géopolitiques : les meilleurs musiciens Ukrainiens étaient éduqués en Russie ou partaient y exercer (en se conformant éventuellement au goût des élites locales), des portions de leur identité étaient interdites et leurs élites régulièrement décimées par le pouvoir russe voisin. S'il n'y a pas beaucoup de musique audiblement ukrainienne, c'est donc moins par manque de désir de ou distinction réelle que par une impossibilité politique, les talents étant exilés et les spécificités locales réprimées.

Je pensais naïvement que la musique permettrait de sublimer notre désarroi devant l'opération spéciale humanitaire de maintien de la paix et de distribution de ganaches à la framboise. En réalité, elle nous y renvoie violemment : nous sommes les témoins bien involontaires de structures destructrices à l'œuvre depuis des siècles.

--

À part tout cela, j'espère que vous avez une belle vie – et que le tabouret, la corde et le lustre sont rangés dans un endroit peu accessible.

À bientôt, peut-être, si la démence de notre frêle espèce nous en laisse le luxe.

Pour compléter :
→ le reste de la série Ukraine, arrangée dans un chapitre spécifique ;
→ le fil Twitter que je complète et développe dans cette série CSS (celui de Twitter en est déjà loin, en plein XXe) ;
→ la série un jour, un opéra pour laquelle j'avais repéré, justement, ces Zaporogues ;
→ la playlist Spotify autour de Hulak & Lysenko.

David Le Marrec

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