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Héautontimorouménos II : La Motte librettiste


(Héautontimorouménos I.)



Projet dessiné par Jean Berain pour le décor de la troisième entrée de l'Europe Galante en 1697. Plume, encre brune, lavis brun, traces de pierre noire.


En vain avois-je fait une espèce d'apprentissage dans mes opéras, je ne me fiais pas à ces avances ; ils ne me paraissaient que des tragédies tronquées, où d'ordinaire la galanterie étouffe le grand, et qui, à l'égard du style, doivent être, pour l'avantage de la musique, bien plus près du madrigal que du pathétique soutenu de la tragédie.

D'ailleurs, je m'en suis tenu le plus souvent à des ouvrages d'une courte étendue, qui ne demandent pour l'invention qu'un premier effort de génie, dont l'imagination embrasse aisément les parties différentes, où l'on s'anime par l'espérance de voir bientôt la fin du travail, et qui par le plaisir de les avoir achevés, sans qu'il en ait coûté beaucoup, redonnent à la faveur de quelque repos, et du courage et de la force pour songer à d'autres. C'est ainsi que se multiplient jusqu'à remplir des volumes, de petites piéces, qui, pour le grand nombre, ont demandé du temps, mais dont chacune n'a coûté que de faibles efforts.

Antoine Houdar de La Motte, Discours sur la tragédie, à l'occasion des Macchabées (discours 1), Prault 1754.

Le legs de La Motte

La Motte est auteur par ailleurs de belles fables, ainsi que d'une très amusante préface à l'Iliade où le pauvre aède se prend la rossée de sa postérité. Les Modernes de ce genre ne faisaient pas de quartier.

Toutefois, on lui doit aussi le sabordage d'un assez grand nombre (du fait de ses succès, admettons-le) de tragédies en musique, confiées à des musiciens inspirés, et qui auraient pu devenir de très grands opéras sans son concours funeste. A l'époque où le goût se partage entre des tragédies toujours plus sombres (dont beaucoup sont au demeurant des échecs publics ou des demi-succès) et la naissance de l'opéra ballet (dans l'enthousiasme général), il est celui qui fonde ce second genre.
On peut donc tout à fait lui passer Issé (pastorale héroïque avec Destouches) ou L'Europe Galante (le premier opéra-ballet, avec Campra), et un demi-siècle plus tard Titon et l'Aurore de Mondonville (à nouveau une pastorale héroïque, où son style, quoique toujours aussi insipide, s'apparie logiquement avec le ton amolli du théâtre musical des années 1750). Dans tous ces cas, la faiblesse de ses vers, la fadeur de sa prosodie, la faiblesse de ses ambitions ne peuvent lui être reprochées, dans des genres essentiellement visuels et musicaux, où le texte n'est que prétexte à divertissements. Même s'il ne le fait pas de façon inspirée, il 'crée' et perpétue le cahier des charges.


Projet dessiné et annoté de Jean Berain pour le décor et la machinerie de l'acte IV de Canente en 1700 (musique de Collasse). Plume, encre brune, lavis gris et pierre noire.


La Motte et la tragédie lyrique

La question devient plus critique lorsqu'il s'agit de considérer son influence sur la tragédie en musique. En effet, dans ses oeuvres tragiques, La Motte a eu la fâcheuse tendance d'importer, en plus de sa mollesse de verbe et de sentiment, l'esthétique galante qu'il développait dans les autres genres.
Omphale (1701), remarquable oeuvre où Destouches déploie une richesse musicale remarquable (qualité des contrechants orchestraux assez nouvelle pour ce type d'oeuvre), n'est qu'un pâle prétexte à jouer divertissement sur divertissement (entre deux minuscules bouts de récitatifs) pour fêter les succès d'Alcide, tâcher séduire Omphale, etc. Et l'oeuvre s'achève par l'imitation assez servile de la folie de Roland déjà faite par Quinault et Lully. L'intrigue y est si mince, et le ton si urbain, qu'il ne s'agit en réalité que d'un long ballet dont la fin est un peu plus sérieuse qu'à l'accoutumée.
Même lorsqu'il se hisse à la hauteur du sujet, la faiblesse des caractères et l'inconsistance de la langue posent des problèmes similaires - en particulier dans Alcyone de Marais (1706), dont la postérité a davantage retenu la virtuosité musicale dans des moments qui n'étaient pas parasités par le livret (la tempête qui a fait date, en somme).

Toutes ses contributions ne sont pas catastrophiques néanmoins, ainsi Sémélé, de ton plus léger qu'une tragédie, objet un peu étrange mais non dépourvu de charme, par exemple avec l'adjonction d'un amoureux secondaire Adraste, initialement aimé par l'héroïne - plus ou moins l'Erik du Vaisseau Fantôme. On voit tout de même la différence de finesse dans la conception dramaturgique avec Pierre-Charles Roy (au contraire le maître de la tragédie "noire"), qui concentre au contraire la trame de Corésus et Callirhoé de La Fosse sur un nombre réduit de personnages - tout étant plus intriqué, sans cette impression d'appendice dramaturgique qui émane du touchant Adraste.

Sa plus belle réussite doit être Scanderberg, dont je n'ai pas encore lu la musique, mais qui m'a laissé une impression très favorable à la lecture. Cependant, étant donné qu'il en a abandonné la rédaction, laissée au zèle de l'excellent La Serre (1,2,3), je m'interroge sur sa capacité d'aboutissement dans le genre de la tragédie en musique.

Citation

En somme, celle lucidité fait plaisir à lire, même si l'on y sent une pointe de dépit. Comme il le confesse si bien, la galanterie y a étouffé le grand, tandis que son expression et ses intrigues tiennent du premier jet. On ne saurait mieux dire.

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Le premier épisode était consacré à Richard Strauss.


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