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EMI est mort


Ceci n'est pas une simulation. Ceci est réellement arrivé.

L'occasion de remettre en perspective ce qui reste du marché du disque classique.

1. Le point de départ

Ce qu'on appelle les majors du disque, dans le domaine du classique, sont en réalité des labels adossés à un fonds de catalogue de musique "populaire", qui atteignent ainsi une force de frappe financière que n'ont pas les gros labels de musique classique qu'on appelle tout de même, comparativement, "indépendants", comme Naïve ou Harmonia Mundi.

Il y a encore une quinzaine d'années, on comptait comme majors Universal, EMI, Sony, BMG (maison-mère de RCA), Warner (très peu de classique en dehors de rééditions de Fonit Cetra). Universal regroupait déjà d'énormes maisons comme Decca, Deutsche Grammophon et Philips (l'entreprise s'était retirée depuis longtemps de la production de disques et avait cédé à Universal le droit d'utiliser son nom pour une dizaine d'années).

2. Un peu d'histoire

Les pièces du jeu se sont mises en place très en amont - ainsi, par exemple, Telefunken et Decca, qui donnent leur nom à Teldec, se retirent du projet et le vendent à Warner. Erato aussi appartient à Warner depuis 1992. Lors de la grande fusion des années 1997 à 2001, Warner ferme définitivement Teldec et Erato (qui avait été placée comme une dépendance de Teldec, bien que les deux labels n'aient rien en commun). Premier acte d'une grande descente aux enfers du classique chez les majors : Warner, aujourd'hui, à l'exception de quelques très rares récitals de prestige, se content de publier (de façon tout à fait anarchique) ses enregistrements Teldec et Erato sous la marque à très bas coût Apex. Rien ne nouveau n'apparaît au répertoire. A l'époque de la fermeture, des gens comme Christie, Harnoncourt, Sinopoli ou Grimaud se virent jetés sans ménagement, et tous les projets instantanément annulés, en l'espace de quelques semaines. On ne parle même pas de ceux dont la notoriété n'était pas suffisante pour retrouver aisément un contrat ailleurs. La fermeture d'Erato a causé un petit "blanc" dans la parution de nouveautés baroques françaises, par exemple.

En 2004, en même temps que Sony et BMG fusionnent à parts égales, l'un et l'autre ne produisent quasiment plus de classique, et de moins en moins au fil des années, à l'exception de quelques récitals de jeunes gens médiatisables ou de stars déjà établies. Si RCA reste encore assez disponible (jusqu'à épuisement des stocks ?), Sony devient de plus en plus mal distribué. Peu après, EMI annonce que le Tristan de Pappano sera sa dernière intégrale d'opéra - ce sera démenti par les faits, mais la production de nouveaux enregistrements se ralentit nettement et l'essentiel des efforts portent sur des rééditions, de plus en plus économiques - et qui rendent les nouveautés de moins en moins attractives, surtout qu'EMI n'a pas le sens de la communication grand public de Decca, ni le prestige intrinsèque de Deutsche Grammphon.

Il ne restait donc plus que quatre groupes : Universal, EMI, Sony et Warner. On a souvent parlé d'une fusion Sony-Warner (et leur incurie en matière de classique est en effet comparable), mais entre difficulté vis-à-vis des lois contre le monopole et diverses réticences, le projet n'a pas encore abouti à ce jour.

3. La fin d'EMI

Tout récemment en revanche, l'inconcevable est arrivé : Universal achète EMI - l'un des trois labels les plus célèbres (avec Decca et Deutsche Grammophon) est donc absorbé par Universal, vers un seul pôle de la production du classique. La Chute, ici aussi, vient de loin : déjà en difficulté financière (baisse des ventes notamment), EMI avait été racheté par le fonds d'investissement Terra Firma. Mauvais choix, si bien que le fonds a intenté un procès à son banquier Citibank pour mauvais conseil, et tenté de faire annuler la vente. Sans succès, et EMI est cédé en urgence à l'issue de la décision de justice.

Universal réunit une somme astronome et se porte acquéreur, mettant fin à toute une représentation (largement fantasmatique) de l'univers phonographique chez les mélomanes classiques : EMI le label de fond, Decca et DG les labels de prestige...

Néanmoins les autorités de la concurrence en Europe voient le problème, et refusent l'achat complet ; Universal revent donc la part la moins intéressante des sociétés acquises.

On vient de découvrir, début février (ce n'est annoncé dans aucune dépêche que j'ai pu trouver, mais Norman Lebrecht a décroché son téléphone, et c'est une source sérieuse), qu'EMI Classics et Virgin Classics font partie de la charrette - Universal se garde plutôt EMI et Virgin, donc les Beatles et les Sex Pistols.

Autrement dit : EMI Classics est mort. Le phénomène avait déjà commencé avec les énormes coffrets destinés à faire entrer au plus vite de l'argent en bradant son catalogue bâti à grands coups d'Histoire, mais il n'est même pas sûr que Warner s'embarrasse à organiser ce genre de parution. En tout cas, EMI, maintenant, ne produira vraiment plus rien - Pappano, Rattle, Bostridge et quelques autres vont devoir changer de maison. Virgin Classics aussi produisait moins ces dernières années, et davantage du récital avec des noms célèbres que des parutions réellement cohérentes, mais c'est un label important de plus qui disparaît.

Ces étiquettes semblent si peu intéresser Warner que leur acquisition n'est mentionnée dans aucun de leurs communiqués !

4. Le futur

Dans un premier temps, elles me sont tout à fait égales : aussi bien pour les oeuvres que pour les interprétations, je trouve davantage satisfaction chez des labels plus confidentiels, qui n'ont pas le même modèle économique. Mais avec EMI disparaîtront peut-être des étalages des enregistrements majeurs de l'histoire du disque, et aussi un pan du répertoire anglais que peu d'autres ont enregistré (parmi les maisons encore en vie).

Et les oeuvres chères qui n'étaient enregistrées presque que par les majors sont aujourd'hui faciles à capter, avec la généralisation des prises sur le vif, des labels attachés aux orchestres et des partenariats des maisons d'Opéra avec les producteurs de DVDs.

Mais dans un second temps, cela ne prélude-t-il pas à l'effondrement tout entier du marché ? Nous vivons un âge d'or : il n'y a jamais eu autant de labels, grands et petits, autant de répertoire disponible, autant de choix dans les interprétations (comment une simple maillon de la musique de chambre de Herzogenberg chez CPO peut-il être rentable ? comment une 75297e symphonie de Mahler par un petit orchestre et un chef obscur peut-elle se vendre correctement ?), et aussi longtemps disponibles à la vente. Par ailleurs, la duplication aisée de ces disques permet aisément de les entendre sans les acheter - et même légalement, en copiant des disques de médiathèque ou en allant sur des sites ayant passé des accords comme MusicMe, Deezer et dans une certaine mesure YouTube.

Pour le classique, le concept des livres-disques, avec des notices très complètes de gens sérieux, écrites pour l'occasion, serait une solution - mais qui ne s'adresserait finalement qu'aux plus fanatiques des mélomanes, et pas aux auditeurs occasionnels qui constituent toujours, quel que soit le répertoire, la majorité des acheteurs.

Je n'ai pas de solution.

5. Ce qui reste

En attendant, tant qu'on me conserve Naxos (qui pourrait être considéré comme une major, au demeurant), CPO, Timpani et quelques autres labels qui produisent du répertoire, je ne m'alarme pas. Si Naxos était le seul label, on aurait quasiment tout, à l'exception de quelques niches (qui me sont chères, il est vrai). Et dans beaucoup de cas, vu l'évolution de la politique artistique de la maison depuis ses débuts, des versions parmi les meilleures.

Mais cela, dans quelles conditions de distribution, puisque le disque classique déserte les disquaires généralistes ? Considérant que, sur Internet, il faut entrer un mot-clef, c'est-à-dire concevoir ce que l'on veut trouver, et non découvrir par hasard en fouinant négligemment, cela contriburait grandement à l'éloignement du disque classique - accessible seulement à ceux qui s'y intéressent déjà.

Peu réjouissant.

En attendant, EMI est mort. Adieu EMI.


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Commentaires

1. Le lundi 11 février 2013 à , par Ouf1er

Snif....

2. Le lundi 11 février 2013 à , par Cololi :: site

Bon t'es un peu méchant avec les majors quand même : c'est p être le "grand" répertoire, mais c'est grâce à eux qu'on a tant de distributions luxueuses. Ca moi je n'y renonce pas.

Il y a aussi le catalogue Harmonia Mundi, que tu ne cites pas dans ceux qui tu conserves. Toi qui aimes tant le baroque français, c'est quand même un immense label (et pour le baroque en général, il faut bien reconnaître que le paysage ne serait pas le même sans eux).
D'ailleurs comment font ils pour vivre ? Bon ça s'adresse à une certaine clientèle ... mais j'ai du mal à comprendre comment eux aussi n'ont pas déjà mis la clé sous la porte.

Enfin il y a une question derrière tout ça qui me turlupine : en classique malgré l'élargissement colossal des répertoires présents au disque ... comment résoudre le pb éternel du fait que finalement nous avons trop de versions !
Comment imaginer même dans du répertoire pas rebattu, que des interprétes se fassent une place au disque dans 200 ans vu le nombre d'enregistrement déjà disponibles ?

Même en redécouvrant la musique du passé ... et en encourageant la création, difficile de résoudre l'équation d'un marché qui a tout donné en très peu de temps. Et c'est sans parler du fait que c'est élargissement suppose une condition : un goût pour la découverte énorme de la part du public.

Bref s'agit il d'un problème économique ? ou plutôt comme je le crois, d'un problème lié à l'essence même de la musique "classique" ?

3. Le mardi 12 février 2013 à , par Olivier

Compte sur moi pour acheter du Naxos ;-)

4. Le mardi 12 février 2013 à , par Olivier

Bonsoir,

Ah! un autre Olivier!
Nous ne sommes pas le même

5. Le mercredi 13 février 2013 à , par David Le Marrec

Oui, il y a au moins trois Olivier qui commentent régulièrement ici : un qui dit systématiquement bonjour, un autre qui a un pseudo, et il ne reste donc plus que le troisième. :) Mais pour les lecteurs, ce peut être troublant en effet.

@ Cololi :

Ce n'est pas une question de "grand répertoire" : on ne peut pas se passer d'avoir les symphonies de Beethoven ou les opéras de Wagner accessibles dans les bacs, c'est certain. Je ne suis pas d'accord avec ta corrélation pour les distributions luxueuses : c'est vrai pour certains répertoires (pour Verdi, clairement, les grosses maisons collectionnent les versions enivrantes vocalement), mais c'est loin d'être une généralité. Par exemple pour Wagner, quantité de moyens et petits labels ont produit des intégrales extrêmement abouties.

Et pour la musique instrumentale (ou le lied), il est encore plus facile de trouver du très grand sans débourser les cachets des mégastars.

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Il y a aussi le catalogue Harmonia Mundi, que tu ne cites pas dans ceux qui tu conserves. Toi qui aimes tant le baroque français, c'est quand même un immense label (et pour le baroque en général, il faut bien reconnaître que le paysage ne serait pas le même sans eux).

Ce fut un grand label : aujourd'hui ils font enregistrer les Ballades de Chopin à Tiberghien (donc même pas un jalon interprétatif passionnant). :(

Evidemment, on ne peut dans l'absolu se passer d'aucun label de taille moyenne sans supprimer des oeuvres ou des interprétations indispensables ; mais Harmonia Mundi ne faisant plus rien d'important pour le répertoire, et ne rééditant pas son fonds remarquable, je m'en passerais fort bien si nécessaire.

Tu poses la question du modèle économique. Je m'interroge vraiment pour certains (CPO étant adossé à JPC, je soupçonne que ce soit la "danseuse" du patron, qui fonctionnerait à fonds perdu pour l'amour de l'Art) : comment peut-être vendre chaque volume d'une intégrale des symphonies de compositeurs sans notoriété, alors que même les forcenés comme toi et moi ne le peuvent (et n'en ont pas forcément envie, suivant ce que nous procure l'écouter d'un premier volume) ? Et même en vendant, il faudrait en vendre beaucoup pour couvrir les frais (ne serait-ce que quelques salaires dans une petite maison). Hyperion a vécu pendant des années sur les souscriptions des auditeurs et le bénévolat des artistes !

Harmonia Mundi a un modèle différent : c'est aussi un distributeur, et de labels à forte identité, ce qui a toujours assuré son existence de façon plus confortable que d'autres.

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Enfin il y a une question derrière tout ça qui me turlupine : en classique malgré l'élargissement colossal des répertoires présents au disque ... comment résoudre le pb éternel du fait que finalement nous avons trop de versions !
Comment imaginer même dans du répertoire pas rebattu, que des interprétes se fassent une place au disque dans 200 ans vu le nombre d'enregistrement déjà disponibles ?

Surtout lorsque ce sont des ensembles peu célèbres, et dont le niveau aussi est "local". Le nombre de cycles de Schubert par des chanteurs ni célèbres ni talentueux... comment cela peut-il se vendre, en dehors de leurs camarades de conservatoire qui rêvent aussi de sortir un disque et diront du mal de lui tout en écoutant distraitement l'enregistrement ? :)

Je suppose qu'il y a quand même une possibilité, pour les labels, entre les subventions et les quelques ventes, d'équilibrer globalement les comptes, même si certains disques seront clairement déficiaires.


un goût pour la découverte énorme de la part du public.

Et du temps ! Et de l'argent.


Bref s'agit il d'un problème économique ? ou plutôt comme je le crois, d'un problème lié à l'essence même de la musique "classique" ?

C'est un problème de seuil, donc la nature de la musique classique limite le public en nombre, et cela limite donc la rentabilité économique. Pure succession logique.

6. Le mercredi 13 février 2013 à , par Olivier

Bonjour,

H.M France annonce une réduction de son réseau français de boutiques. Vous trouverez plus d'informations sur le site du Figaro en saisissant Harmonia Mundi dans la zone de recherche.
La musique dématérialisée serait en partie à l'origine de cette mesure.

7. Le mercredi 13 février 2013 à , par David Le Marrec

Bonjour Olivier,

Oui, avec dix ans de retard, ils s'intéressent à la numérisation maintenant. Il faut dire que leurs boutiques physiques (avec essentiellement des disques assez chers) ne sont plus rentables, et ferment à tour de bras depuis pas mal d'années. Le label HM est quant à lui plus ou moins mourant depuis le décès de son créateur - la cohérence et l'intérêt de leur ligne éditoriale sont devenues toujours plus difficiles à cerner.

8. Le jeudi 14 février 2013 à , par Jérémie

Pour Hyperion quand même tu oublies de préciser que la raison pour laquelle ils ont eu besoin de vivre de "souscriptions et du bénévolat des artistes" c'était parce qu'ils se sont fait saignés à blanc par le procès contre L. Sawkins pour ses éditions critiques de De Lalande. Bien que payé pour l'utilisation de ses partitions, il prétendait que l'utilisation de son édition critique lui donnait droit à une part des royalties des ventes, ce qu'Hyperion a contesté (à juste titre). Malheureusement, ils ont perdu, et les coûts légaux se chiffrèrent dans les plusieurs centaines de milliers de livres...

Voilà, il me semble que tu sais, mais je complète pour tes nombreux lecteurs (dont trois s'appellent Olivier si j'ai bien suivi :).

Sinon pour le reste tu es un peu alarmiste quand même !!

9. Le vendredi 15 février 2013 à , par David Le Marrec

Je dis ce que je perçois (sans disposer, j'en conviens, de toutes les données de ces problèmes à implications multiples) ; j'espère complètement avoir tort.

10. Le lundi 18 février 2013 à , par Papageno :: site

L'industrie de la musique enregistrée sur des supports physiques va peut-être disparaître, mais est-ce si grave que ça ? Ce qui nous reste, en somme c'est la musique.

Pour ne mentionner qu'un seul regret, celui de découvrir du répertoire en fouillant dans les bacs des disquaires, de nombreuses alternatives existent et continueront à exister: la radio, les blogs (j'ai découvert avec le votre mille et une chose que je n'aurais jamais trouvé à la kefna), les livres, la presse, le spectacle vivant, le bouche à oreille.

Cela n'empêche pas bien sûr de saluer l'aventure EMI et surtout le travail de nombreux artistes et techniciens payés assez peu voire pas du tout, qui nous permettent aujourd'hui d'écouter des milliers d'heures de musique magnifique pour quasiment rien.

11. Le lundi 18 février 2013 à , par David Le Marrec

Bonsoir Patrick !

Ce que je mentionne, c'est la possibilité du tarissement de cette ultra-disponibilité à laquelle nous nous sommes habitués : avec la disparition successive de plusieurs labels qui nourrissaient le fonds du "grand répertoire", on pourrait se retrouver, dans un avenir pas si lointain, dans l'impossibilité de trouver à prix abordable telle ou telle oeuvre pas si mineure. Il reste plein d'autres médias pour profiter de la musique, mais le modèle de disponibilité universelle ne sera vraisemblablement pas éternel.

Car même pour les versions numériques, il faut faire la démarche d'entrer le disque dans un catalogue, ce qui a manifestement posé des problèmes depuis pas mal d'années à de gros labels...

Après, même si le disque s'arrêtait aujourd'hui, avec les médiathèques (celles des grandes villes de province ne sont pas exhaustives comme la Réserve Centrale des Bibliothèques de Paris, mais restent des réservoirs considérables), la radio, les archives, le spectacle vivant et ses captations, il y aurait quand même de quoi s'occuper. J'en conviens.

12. Le mardi 19 février 2013 à , par Palimpseste

Bonjour David,

Dis, j'ai un CD Virgin Classics en attente depuis des semaines sur Amazon (temporairement en rupture de stock, nous contacterons dès que...). C'est mal barré? Dommage, l'Offrande Musicale en petit ensemble, ça avait l'air bien.

Y a-t-il une possibilité que quelqu'un rachète les licences?

13. Le mardi 19 février 2013 à , par David Le Marrec

Bonjour !

Non, a priori les effets de rachat sont à plus long terme. Disons que les projets à partir de la seconde moitié de 2013 risquent d'être annulés, et le fonds exploité de façon moins structurée (EMI était assez scrupuleux en termes de rééditions économiques logiques et régulières). Les effets seront surtout à long terme : vraisemblablement un arrêt (ou à tout le moins un très fort ralentissement) des nouvelles parutions, et une réédition très partielle du catalogue. Pour Teldec et Erato, il a fallu attendre des années avant que Warner les réédite (en les bradant) sous étiquette Apex - et sans cohérence éditoriale visible, certains enregistrements-cultes n'ayant jamais été réédités tandis que d'autres, pas spécialement recherchés, étaient rendus à nouveau disponibles (alors que la concurrence des autres labels était plus évidente sur ces produits).

Oui, il existe des possibilités de cession via des licences, ça existe déjà (Brilliant a quand même eu les Strauss symphoniques de Kempe, soit la référence ultime admise par tous !) ; mais ici Warner s'est davantage distingué par sa faculté à fermer les écoutilles, sans exploiter son fonds - même pour le traire à coups coffrets ou de licences, ce serait un moindre mal...

A suivre.

14. Le jeudi 21 février 2013 à , par Jérémie

Car même pour les versions numériques, il faut faire la démarche d'entrer le disque dans un catalogue, ce qui a manifestement posé des problèmes depuis pas mal d'années à de gros labels...


C'est raconter l'histoire à l'envers : depuis pas mal d'années des gros labels trainent les pieds car ils pensent que le numérique peut être évité en mettant la tête sous la terre. C'est tout !

Après, même si le disque s'arrêtait aujourd'hui, avec les médiathèques (celles des grandes villes de province ne sont pas exhaustives comme la Réserve Centrale des Bibliothèques de Paris, mais restent des réservoirs considérables), la radio, les archives, le spectacle vivant et ses captations, il y aurait quand même de quoi s'occuper. J'en conviens.


C'est toujours considérer que le disque est le principal vecteur de découverte de musique, mais c'est faux !!

Autour du disque, qui existe depuis plusieurs décennies, se sont constituées des habitudes de consommations. Autour du numérique, qui deviendra le prochain mode de distribution, se constitueront d'autres habitudes de consommations.

Il ne faut pas oublier que si Amazon est devenu le premier libraire mondial, c'est pas par un tour de prestidigitation, mais c'est parce qu'ils ont été les premiers à munir chaque livre de renseignements permettant aux acheteurs de faire un choix plus informés : synopsis détaillés, et surtout (chose qui à l'époque semblait suicidaire) les commentaires. À l'époque où la livraison Amazon prenait 10 jours aux US, et une semaine en France, c'est comme ça qu'ils ont mis leur pied dans la porte.

15. Le vendredi 22 février 2013 à , par David Le Marrec

Ne t'aura pas échappé ce que ma phrase avait d'euphémistique. :)

--

Amazon a aussi accepté de perdre beaucoup d'argent pendant longtemps... Aujourd'hui ils sont quasiment maîtres du monde.

Ce que tu dis sur le remplacement du disque n'est pas faux, mais c'est voir la chose sous son angle le plus positif : je ne suis pas persuadé que la transition s'opère aussi aisément. Les autres habitudes concernent majoritairement un petit groupe de forcenés (ou ceux qui ont accès à une offre alternative assez importante, qui ne se trouve qu'à peu d'endroits en France...).

16. Le jeudi 5 juin 2014 à , par 5915961t

Je vous remercie beaucoup de toute cette page, qui m'a beaucoup appris.
Personnellement, la nième version des symphonies d'un Allemand quelconque (y compris les grands-maîtres) ne m'intéresse absolument pas, mais pendant ce temps-là peu éditent les merveilles de la musique française, le « baroque » en particulier. C'est un cercle vicieux, moins de parutions – pas de grandes intégrales entre autres –, moins de public, moins de parutions. À la fin, la perte d'un patrimoine que les Français n'auront pas cherché à défendre (ni les Italiens le leur d'ailleurs, pourtant géant), sauf Musifrance à l'époque, pour ceux qui osaient faire confiance à une firme confondant les sigmas et les epsilons ;-). HM est cher, leur site est incompréhensible, leur catalogue vivant regorge de disques inintéressants à côté de perles. Bref, il y a encore Naxos, puisque les Anglo-saxons semblent plus francophiles que les Français, d'autres aussi, mais on est loin des charrettes, des palettes de coffrets gras sur des Germains de second ou troisième rang, sans parler d'illustres inconnus anglais ou américains qui auraient mieux fait de le rester.
Quand aux rééditions monstrueuses (et pas trop chères) des grands catalogues, jusqu'à Westminster (de Corée par le Japon, ça marche à des tarifs acceptables) … et HM, elles privilégieront les têtes d'affiches en général. Le cercle se resserre, l'horizon se rétrécit encore. La musique occidentale a été l'un des fers de lance de l'Occident, mais bientôt ce seront les Chinois qui s'en occuperont, ce qui serait déjà ça. Mais à quoi sert une musique élitiste si on ne la partage pas le plus possible avec tous ?!
En guise de « in cauda venenum », je remercie le marché des sonneries téléphoniques et ses musiques de race indéterminée de financer indirectement celui devenu ultraminoritaire de la musique classique, avant sinon sa disparition du moins son rétrécissement tel qu'il ne devienne un marché de niche, ou quelques pages dans les encyclopédies.
C'est de quel côté la Seine ? :-/

17. Le vendredi 6 juin 2014 à , par DavidLeMarrec

Bonsoir !

... et merci pour ce commentaire stimulant.

C'est un cercle vicieux, moins de parutions – pas de grandes intégrales entre autres –, moins de public, moins de parutions.

Je ne crois pas que le nombre de parutions influe significativement sur l'ampleur du public – la corrélation se fait dans l'autre sens, ne croyez-vous pas ?

Par ailleurs, parallèlement au désengagement progressif des Majors, on n'a jamais autant publié, c'en est même au delà de l'hallucinant : qui peut bien acheter un millième Messie par un orchestre de quatrième zone, ou les Quatuors de Hindemith par un jeune ensemble enregistré dans un placard et distribué dans deux magasins dans le monde ?
La quantité de nouvelles parutions chaque jours est à peine concevable. J'essaie bien d'en tenir trace, mais c'est impossible en réalité.


À la fin, la perte d'un patrimoine que les Français n'auront pas cherché à défendre (ni les Italiens le leur d'ailleurs, pourtant géant), sauf Musifrance à l'époque, pour ceux qui osaient faire confiance à une firme confondant les sigmas et les epsilons ;-). HM est cher, leur site est incompréhensible, leur catalogue vivant regorge de disques inintéressants à côté de perles.

Harmonia Mundi a radicalement changé de politique à la mort de son fondateur : désormais prime l'enregistrement d'architubes romantiques par des interprètes à la mode (pas forcément les meilleurs) dans des acoustiques réverbérées. On est très loin de l'exigence pionnière d'antan.

En revanche, même si Erato est mort (et encore plus en renaissant comme prête-nom du catalogue d'EMI), on n'a jamais autant publié de musique française, en quantités phénoménales : Timpani, Atma, Hyperion, CPO, Glossa, Singulares, Naxos... on n'avait pas tout ça il y a vingt ans.

Contrairement à ce que peut laisser croire le retrait des Majors (ne reste plus guère qu'Universal désormais, les survivants Warner et Sony se contentant de rééditions et de rares titres de « prestige »), on n'a jamais autant publié, et autant de choses rares. La moindre recréation, en particulier dans le baroque français, dispose d'une publication. Le répertoire s'élargit sans cesse, et même en s'intéressant à des secteurs un peu précis, il est devenu à peu près impossible de suivre vraiment le mouvement, sauf à être tout à fait monomanique.

Contre-intuitivement, finalement, et tandis que nous sentons le système se dérober sous nos pieds, nous vivons un véritable Âge d'Or du disque, où tout est disponible, de plus de en plus d'interprètes marginaux qui n'y avaient pas accès, et de plus en plus de compositeurs et d'œuvres jamais ou peu servis.


Le motif de craindre vient plutôt de la défection des Majors : si les disques prestigieux ne sont plus produits en quantité suffisante, que deviendra le circuit de distribution ? Le classique disparaît déjà des Fnac... il restera pour longtemps encore disponible en abondance, mais de plus en plus réservé à ceux qui iront le chercher dans la bonne niche. Cette absence de visibilité nuirait aussi à l'écoulement de la production des petits labels qui utilisent ces circuits.

Parallèlement, la tendance à la réduction (pas injustifiée, mais réelle) des budgets culturels met en péril certaines franges du spectacle vivant. Donc, oui, le classique est loin d'être intouchable à l'heure actuelle. Néanmoins, pendant le temps qui nous reste à en profiter, nous disposons d'une richesse à peine concevable, en matière d'offre discographique – pourquoi se priver de danser sur le volcan ?


Bonne soirée !

18. Le mardi 21 octobre 2014 à , par Johann

Bonjour,
Vous vous trompez lourdement dans votre article : EMI n'est pas mort, et vous oubliez au passage Virgin Classics, qui était un des principaux labels de musique classique, surtout relativement aux nouveaux enregistrements.
Explications. Universal a revendu une partie d'EMI Music Group à Warner Music, mais pas la partie la moins intéressante : c'est surtout les territoires ou genres musicaux où Universal aurait été en position de quasi monopole que la major a dû revendre. Ainsi du classique, qu'Universal souhaitait à l'origine conserver. Warner Music a donc récupéré les artistes et le catalogue des labels EMI Classics et Virgin Classics, les marques "EMI Classics" et "Virgin Classics" restant la propriété d'Universal. La direction mondiale de Warner Music a plusieurs fois réaffirmé depuis que le classique était un axe majeur de sa politique artistique, ce qui n'avait pas été dit durant les dernières (funestes) années sous la propriété de Terra Firma.
Les équipes classiques sont restées en grandes parties identiques à celles de l'époque EMI, le siège international étant même rapatrié en France. La production de nouveautés n'a absolument pas cessé (nouveaux albums de Philippe Jaroussky, Natalie Dessay, Joyce DiDonato, Diana Damrau, Renaud Capuçon, Antonio Pappano, Philippe Jordan, etc.), plusieurs nouvelles signatures ayant même eu lieu depuis : Sabine Devieilhe, Bertrand Chamayou, Edgar Moreau, Jean Rondeau, Bryan Hymel...
Sony Classical de son côté présente aussi un réel dynamisme depuis quelques années, avec de très nombreux nouveaux enregistrements, tous ne connaissant cependant pas le même succès (signatures parfois prestigieuses mais d'artistes peu vendeurs).

D'autre part, les coffrets tant décriés sont un moyen de faire revivre un catalogue historique et de le mettre à porté de tous, on ne va pas s'en plaindre ! On peut le regretter quand il s'agit juste de fourre-tout sans cohérence, mais quand il y a un vrai travail éditorial et un remastering de qualité c'est au contraire une action dont il faut se féliciter.
Cessons donc de critiquer les maisons de disques qui sortent des disques... pour les vendre ! Que souhaiteriez-vous ? Qu'il n'y ait plus de parutions ? Est-ce qu'on reproche aux maisons d'édition de sortir des romans ou des livres de poche ?

Bref, le marché du disque classique est en crise, plus probablement que le marché de la musique dans sa globalité en raison de son étroitesse et donc de sa fragilité supérieure. Mais n'en rajoutons pas !

Cordialement.

19. Le mardi 21 octobre 2014 à , par David Le Marrec

Bonjour Johann,

Techniquement, la partie revendue à Universal était la plus intéressante (commercialement), celle qui motivait l'accord — les Beatles et autres gros trésors. La musique classique a été débarrassée du paquet à la hâte, pour éviter les actions contre les monopoles… ce n'était vraiment pas le cœur du problème.

Ensuite, notez bien que cette cette notule va sur ses deux ans : il s'agissait de faire de la propective, avec un titre délibérément provocateur — mais, je le crains réaliste : la marque EMI appartient à Universal, certes, mais essentiellement pour protéger la marque des EMI-non-Classics, pas pour l'utiliser commercialement. Un peu comme la récupération de sa marque par Philips, qui n'était pas du tout dans le but de produire à nouveau des disques.

Donc, je le crains, EMI (Classics) est bien mort.

Maintenant, son catalogue : le problème des coffrets n'est pas leur attractivité aujourd'hui (c'est une aubaine pour le mélomane, clairement), mais ce qu'ils disent du marché. Autrefois les nouveautés étaient financées par les ventes de rééditions de Callas, Menuhin et Karajan, à prix pas toujours doux. Si on les vend maintenant par paquets de douze et avec de petites marges, on ne se ménage pas le même matelas financier pour alimenter les prises de risque.

D'ailleurs ce que vous dites le confirme très bien :

La production de nouveautés n'a absolument pas cessé (nouveaux albums de Philippe Jaroussky, Natalie Dessay, Joyce DiDonato, Diana Damrau, Renaud Capuçon, Antonio Pappano, Philippe Jordan, etc.)

Exactement comme pour Sony, la maison s'est changée en boîte à récitals, où on mise sur quelques noms prestigieux pour faire quelques sorties exceptionnelles, essentiellement en matière de récitals. On ne vend que ce qui se vend déjà, et éventuellement on tente quelques potentielles jeunes stars…

Mais pour ce qui est de l'exploration du répertoire britannique confidentiel, ou des intégrales d'opéra ou de symphonies un peu ambitieuses, il va falloir accepter que, sauf exception ici ou là, c'est bel et bien fini.

Ça avait déjà commencé chez EMI ces dernières années, je ne le nie pas, mais vu l'expérience virtuose de Warner en matière de démantèlement (assez radical pour Teldec-Erato), on peut leur faire confiance : EMI a été sonyfié, ce qui est à peine mieux que dissous.


Sony Classical de son côté présente aussi un réel dynamisme depuis quelques années, avec de très nombreux nouveaux enregistrements, tous ne connaissant cependant pas le même succès (signatures parfois prestigieuses mais d'artistes peu vendeurs).

Là aussi, essentiellement des récitals de prestige de gens très célèbres. On est loin du Sony qui enregistrait des intégrales inédites de Schreker… Seul bon point, les rééditions plus importantes ces dernières années, qui rendent disponibles à nouveau des références précieuses (legs américain de Bernstein, certains opéras…).


Cessons donc de critiquer les maisons de disques qui sortent des disques... pour les vendre ! Que souhaiteriez-vous ? Qu'il n'y ait plus de parutions ? Est-ce qu'on reproche aux maisons d'édition de sortir des romans ou des livres de poche ?

Je ne critique pas les maisons, elles ont de fort bonnes raisons de ne pas se mettre en danger dans ce domaine — en revanche, si je parle de ce que je vois, c'est bien l'amorce au minimum d'une refonte radicale de l'offre (quasiment sans majors, cantonnées, outre les rééditions, aux récitals chics et grand public, et à quelques intégrales vendables chez Universal).

Ma question est plutôt sur la distribution des petits labels : est-ce que ça va leur laisser de l'espace (et, eux, ils explorent vraiment !), ou est-ce que ça va accélérer la déstructuration du marché au point de briser les réseaux de distribution et compromettre les petits à leur tour ?


Quoi qu'il en soit, ma position a toujours été que nous vivons actuellement l'Âge d'Or du disque : jamais l'offre n'a été aussi diverse, abondante, exhaustive… et depuis ces cinq dernières années particulièrement peu chère et accessible de partout.
Après l'Âge d'Or viendra forcément… autre chose.


Bonne soirée !

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David Le Marrec


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