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Johann Christian BACH, Amadis de Gaule - au delà de la troisième école

Car l'Amadis de Bach s'inscrit dans la grande réforme du genre, après ce que nous avons désigné comme les trois écoles de la tragédie en musique.

En changeant le style exubérant, figuratif et volontiers vocalisant de Rameau en une déclamation sobre et pathétique, Gluck et ses contemporains ont en quelque sorte pratiqué un retour aux sources. Le classicisme s'est emparé de la tragédie lyrique (dont la durée se réduit par ailleurs sensiblement).


Eugène Delacroix, Amadis délivre la Princesse Olga du château de Galpan
Huile sur toile, 1860
Conservé aux Musée des Beaux-Arts de Virginie.

L'oeuvre est tirée du livret de Quinault, mais refondue en trois actes par Vismes de Saint-Alphonse, qui agence les très belles actions de Quinault de façon compacte, en les faisant se succéder avec urgence. (En lieu et place de cette délectation parcimonieuse bordée de contextes et de divertissements.)

De ce fait, il est amusant de se surprendre à retrouver la trame du Zoroastre de Rameau dans ce couple malveillant bancal, où le sexe faible montre la force d'une inclination dans toute sa gloire - lorsque le Cahusac de Zoroastre tient beaucoup du Quinault d'Amadis...


Siegfried rencontre Wotan ?
Une très belle version inédite de l'Orchestre de Chambre de la Radio Néerlandaise en 1983, très engagée orchestralement ; certes pas baroqueuse (un clavecin reste tout de même très présent), mais sans la moindre pesanteur. Dirigée par Kenneth McGommery, avec Martyn Hill. Ce formidable Arcalaüs n'est autre que Bruno Laplante, héritier de la grande tradition française (étudiant auprès de Raul Jobin et de Pierre Bernac), dont la notoriété est très inférieure au pouvoir tellurique de sa diction de feu, avec de plus une voix extraordinairement saine, claire comme une française, mordante comme une italienne.
Par ailleurs, Arcabonne est tenue ce soir-là par Felicity Palmer, Armide de Gluck absolument mémorable, à la présence toujours électrique et aux couleurs mauves inquiétantes.


Les fusées orchestrales de l'opéra seria après Jommelli (avec notamment l'usage très généreux des bois, dont les figures déjà autonomes colorent largement le discours musical) se mêlent à la simplicité de la déclamation puissante et hiératique des compositeurs classiques.

Toute l'oeuvre alterne entre récitatifs lyriques et intenses comme des ariosos... et des airs déclamés comme des ariosos, ce qui conserve l'admirable fondu de la tragédie lyrique, avec de surcroît des récitatifs à faire honte aux meilleurs serias de l'époque (et même aux formules liantes bien plus stéréotypées de Gluck). Johann Christian Bach, également auteur d'excellents opere serie (Christophe Rousset en a remonté un récemment, le Temistocle, mais les autres sont sensiblement du même tonneau), semble en réalité opérer une fusion entre les acquis de la tragédie lyrique de Rameau (d'un flux continu, volubile, figuratif), du meilleur seria de son temps (l'orchestre volubile et virtuose), et du retour à la déclamation brute de Gluck. La vocalisation exatique qui, elle, demeure, est d'un style purement mozartien, et il n'est pas besoin de rappeler les liens entre les deux hommes à Londres.


L'aveu de Felicity Palmer (qui ouvre l'oeuvre dans la version compactée de Vismes de Saint-Alphonse), sur les ailes orchestrales de l'Amour.


Un bijou, qui de même que les Danaïdes de Salieri, permet de réviser très sérieusement la suprématie absolue de Gluck dans les Histoires de la Musique et les programmations des salles. Suprématie déjà relativisée par la qualité au moins égale d'oeuvres comme l'Iphigénie en Tauride de Piccinni (qui souffre fort bien la comparaison à celle de son rival) ou l'Oedipe à Colone de Sacchini (peut-être moins intense musicalement, mais d'un format tout à fait original, sur une trame peu commode à l'opéra).
Bijou qui contrairement au faible rifacimento de Gluck sur Armide, paie explicitement son tribut musical en reprenant textuellement la musique de la déploration sur Amadis (là où Gluck ne parvient pas à se dépêtrer des tournures trop mémorisées de l'aîné, en en affaiblissant de plus les idées).

Cet Amadis a aussi

été donné en extraits (la longue scène liminaire Arcabonne / Arcalaüs) par Martin Gester et son Parlement de Musique dans le cadre d'un concert autour de l'opéra au temps de Louis XVI. De très bons interprètes dans une vision plus baroqueuse, avec le son un peu sec et percussif caractéristique de cet ensemble.


Pierre-Yves Pruvot, spécialiste de ce répertoire - mémorable Adam chez Kreutzer (La mort d'Abel). Kareen Durand et Hjördis Thébault complètent la distribution avec entrain.


Au disque, il n'existe que la version gravée en 1990 chez Hänssler par Helmut Rilling, en allemand (avec Wolfgang Schöne en Arcalaüs !). Avis aux amateurs.

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Le chef-d'oeuvre du genre « rénové » est sans doute le Tarare de Salieri (sur le livret de Beaumarchais), qui à l'instar de Platée fait usage des codes du tragique dans un contexte délibérément ironique. Il existe une excellente version Malgoire que nous recommandons chaleureusement, fournie avec un Howard Crook extatique et Jean-Philippe Lafont diseur comme jamais, habitant chaque recoin de récitatif avec un naturel criant de vérité, défiant les trous de mémoire avec brio.


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Commentaires

1. Le jeudi 20 novembre 2008 à , par lou :: site

Delacroix, Amadis.
Sur un timbre-poste [une question de mise en page, peut-être ;)], difficile de commenter et flemme de chercher dans la bibliothèque.

A gauche, il y a un soldat bleu coupé qui sort ; à droite de l'arche, il y a (?) un soldat bleu qui entre ; deux rouges leur répondent ; les poutres / pieux convergent d'une part vers le glaive bien planté entre les jambes d'Amadis et d'autre part vers l'entre-genoux d'Olga agenouillée ; l'écu en bas à droite regarde le veilleur en haut de la tour ; au centre, le drapeau-machin n'est pas clair, il honore la fente de l'arche, semble-t-il.

Ah ! oui, en plus, il y a de la musique, on est comme chez soi.

Et bien que je ne connaisse pas cet Amadis, je m'accorde avec ton hommage à Johann Christian Bach.

2. Le vendredi 21 novembre 2008 à , par Licida :: site

JC Bach c'est magnifique, j'adoooore! Je me joins à vos louanges et précise qu'il existe aussi un Adriano in Siria (plus musical que dramatique certes) très agréable à écouter. Mais cet Amadis et Temistocle tiennent le haut du pavé avec Alessandro nell'Indie (sans doute mon préféré).

Et puis il est très beau ce Delacroix, je ne le connaissais pas.

Tu as oublié de dire que Mimi avait chanté des airs d'Orianne dans son récital à l'opéra comique la saison dernière (roooo!)

3. Le vendredi 21 novembre 2008 à , par Licida :: site

Ah oui et sinon il existe une version CD de cet Amadis, excellement dirigée et vraiment bien chantée mais en allemand malheureusement:

http://www.jpc.de/jpcng/SESSIONID/7fed8550079f78ee47bda324502aeaf2/classic/detail/-/hnum/5848501?rk=classic&rsk=hitlist

4. Le vendredi 21 novembre 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

@ Lou :
C'est juste pour rendre la lecture plus confortable et susciter éventuellement l'intérêt, mais les bonnes reproductions sont souvent difficiles à trouver, si j'élargis, ça pixellise.

Tu te joins à l'hommage parce que tu as autre chose à recommander de lui, ou simplement parce que j'ai admirablement choisi mes extraits comme toujours ? Ce qui n'est pas le cas de tout le monde...

5. Le vendredi 21 novembre 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

@ Licida :

Mais La Clemenza di Scipione, Arsinda ou Endimione, pour autant que j'aie pu en juger, valent bien Alessandro et Temistocle... Tout est excellent en fait.

Et puis il est très beau ce Delacroix, je ne le connaissais pas.

Le coloris semble intéressant sur la reproduction (je n'ai jamais mis les pieds en Virginie...), mais je ne trouve pas la la composition particulièrement fascinante, c'est assez banal pour un Delacroix, je trouve.


Tu as oublié de dire que Mimi avait chanté des airs d'Orianne dans son récital à l'opéra comique la saison dernière (roooo!)

Et toi tu as oublié de lire un bout de paragraphe :

Au disque, il n'existe que la version gravée en 1990 chez Hänssler par Helmut Rilling, en allemand (avec Wolfgang Schöne en Arcalaüs !). Avis aux amateurs.

Et toc.

Plus sérieusement, je n'ai pas trop insisté sur son récital, je ne l'ai pas trouvé très impliquée (et puis le son était très mauvais par Internet). Les pièces choisies ne m'ont pas non plus bouleversé comme le récital sur la même époque de Pruvot (il est vrai que la diction de Delunsch est perfectible...), qui comprenait Kreutzer, Monsigny, Le Sueur, Philidor et Paer.



P.S. : Comme tu es dans les parages, je voulais aussi te féliciter et te remercier pour ton excellente synthèse sur le débat entre prononciation restituée et prononciation moderne. J'attends d'avoir écouté l'émission pour réagir, mais c'est un petit bréviaire très utile pour éviter de réitérer cent fois le débat.

6. Le vendredi 21 novembre 2008 à , par Licida :: site

Oups, pardon! Je reviens d'une experience traumatisante (Welcome to the voice au Chatelêt, une pure merde!), on va dire que ça vient de là...

Pour les autres seria que tu cites je n'en connais que quelques airs et non les oeuvres entières, mais je te crois aisément.

Et pour le Delacroix, je crois que c'est le style reconnaissable qui me fascine toujours, même devant ses tableaux les moins réussis, le charme opère (il n'y a guère que son retour au classicisme à la fin de sa vie qui me laisse froid).

Pour Delunsch c'est vrai qu'elle était en retrait, mais là encore la marque de fabrique me ravit (surtout pour le Catel), sans doute le souvenir du concert auquel j'ai assisté avive-t'il la retransmission radio.

7. Le samedi 22 novembre 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

Ah, mais moi aussi, Delacroix me fascine toujours, il y a toujours un souci de dire quelque chose auquel je suis très sensible. Mais sur celui-ci moins qu'ailleurs.

Je suis d'accord, le Catel était très beau. Mais j'ai moins senti ce rapport tension / détente très expressif habituellement dans les phrasés, peut-être abîmé par la retransmission radio.

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