Carnets sur sol

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lundi 27 mai 2019

Une décennie, un disque – 1780 – Pavel Vranický, l'apogée de la symphonie classique


1780


vranický wranitzy symphonies bohumil gregor

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Le long, spectaculaire, prégnant Adagio d'un quart d'heure.


Compositeur : Pavel VRANICKÝ (1756-1808), mieux connu sous son équivalent allemand Paul WRANITZKY
Œuvre : Symphonie en ré majeur Op.52 (1786)
Commentaire 1 : Pavel Vranický, né en Moravie, exerçant à Vienne, fut une figure considérable de cette ville, admiré de Mozart, Goethe (qui voulut collaborer avec lui), Haydn, Beethoven (qui l'appréciaient comme chef), et plus tard Fétis. Il n'est pas inconnu aux lecteurs de CSS (du moins ceux qui en font lecture depuis une dizaine d'années) : j'ai déjà mentionné avec une intense admiration un de ses opéras et proposé ses symphonies pour réfuter (très partiellement) la thèse selon laquelle seuls Haydn et Mozart auraient écrit des symphonies classiques de premier plan – autant il est vrai qu'ils planent très au-dessus de l'immense majorité des compositeurs de symphonies du temps, autant celles de Vranický s'y mesurent sans rougir.
    Celle-ci est peut-être sa plus belle (l'opus 11, en ut mineur, est fabuleux aussi). De forme tout à fait traditionnelle (tel ce grand adagio pointé avant le premier mouvement rapide), elle se distingue cependant par la qualité individuelle des mouvements : la veine mélodique est immédiatement prégnante (et vraiment proche du dernier Mozart ou, selon les cas, du plus grand Haydn), les bois y effectuent un beau travail de coloration comme dans les dernières symphonies de Mozart, et il explore aussi des éclats plus martiaux qu'on associe beaucoup moins aux autres (les batteries de cordes et échos de trompettes en réponse aux rebonds syncopés des cordes dans le rondeau final, ou ces étonnants contrechants de trompette très présents dans le menuet). La virtuosité et la joie qui s'exhalent des montées furieuses de violoncelle ou de l'enflement de l'adagio varié évoquent aussi le ton de la Première Symphonie de Beethoven (voire, pour la partie en mineur de l'Adagio, l'explosion au centre de la Marche funèbre de l'Héroïque !), sans en atteindre le point de rupture. Une très grande œuvre de son temps, pas aussi hardie qu'Oberon, mais une sorte de résumé de ce qui se produit alors de plus abouti, jusque chez les meilleurs compositeurs d'alors, et non dépourvu de son charme singulier.

Interprètes : Dvořákův komorní orkestr (Orchestre de chambre Dvořák), Bohumil Gregor
Label : Supraphon (1988)
Commentaire 2 : Malgré la parution plus récente de la Radiophilharmonie de Hanovre (Griffiths), la plus belle version demeure celle de l'Orchestre de chambre Dvořák, chez Supraphon. Certes, on est avant la Chute du Mur, et la notion d'exécution musicologique n'a pas encore atteint cette portion de l'Europe, mais cette version bénéficie de timbres très serrés et vivaces typiquement tchèques, qui compensent très bien le geste peut-être moins mordant de l'interprétation. Vibrato serré, bois plein de verdeur, beaucoup de caractère – et investissement palpable des interprètes dans le geste et le son.
    J'ai choisi de mettre en grand la pochette d'origine de la parution de 1990 (plus séduisante), mais je vous conseille plutôt la réédition de 2006, qui combine les deux albums des symphonies de P. Vranický par cette équipe – la symphonie Op.36 et la grande en ut majeur Joie de la nation hongroise ne sont pas aussi marquantes, mais considérant la faible représentation du corpus au disque et la qualité des interprétations, il ne faut pas s'en priver.
vranický wranitzy symphonies bohumil gregor
    (Il existe aussi des symphonies gravées par Matthias Bamert et les London Mozart Player, dans un genre orchestre-de-chambre-confortable  peut-être un brin mou.)

Compléments discographiques :
    La Symphonie en ut mineur Op.11 (composée en 1790), présente sur ce même disque, constitue aussi un beau bijou, à écouter en priorité – les autres publiées à ce jour sont belles, mais me paraissent moins singulières et abouties que ces deux-là.
    Pavel Vranický a aussi écrit des opéras, dont un fabuleux Obéron, roi des Elfes, singspiel ambitieux qui évoque davantage l'Oberon de Weber que la Flûte de Mozart, au livret de laquelle il servit pourtant de modèle. Hélas pas encore édité au disque, mais on trouve en revanche de très beaux quatuors.
    La musique de son demi-frère Antonín (ou Anton en allemand) est à peine moins remarquable, dans une veine assez comparable : symphonies, quatuors, ce mérite aussi le détour !

… mais bien évidemment, pour la décennie 1780, si je ne vous en avais pas déjà rebattu les oreilles pendant des années, sachez que c'est ce disque, à paraître dans deux semaines, sur lequel je me précipiterais :

salieri tarare rousset aparté


lundi 20 mai 2019

Source de vidéos : opéras nationaux européens (en langues rares) – sous-titrées


Il faut régulièrement, comme souvent répété ici, vérifier les publications en ligne de vidéos d'opéra… beaucoup de pépites à la clef, bien plus facilement que dans les salles, où l'on compte, du fait de la structure économique, une rareté de temps en temps, l'écrasante majorité des titres figurant parmi la même cinquantaine de plus célèbres. Surtout, l'on peut accéder à une quantité considérable de maisons, et donc de répertoire.

Beaucoup de productions très réussies de province se trouvent sur CultureBox, parfois des opéras guère donnés ailleurs. Arte Concert également, mais davantage tourné en général vers les transpositions scéniques d'œuvre du répertoire, des concours, des événements européens un peu branchés ou alternatifs.

Pour les amateurs de langues, les amoureux de nations discrètes et les chasseurs d'opéras introuvables, le Graal est Operavision.eu : en HD, on y rencontre beaucoup de productions de tous pays d'Europe (Lituanie, Pologne, Tchéquie, Hongrie, Croatie…), avec des productions originales de grands titres (les Mozart / Verdi / Wagner) qui ne sont pas diffusées sur France Musique / Arte / Mezzo, et surtout des œuvres qui sont parfois inédites au disque, ou difficiles à trouver… et, très important, avec des sous-titres (anglais, français, allemand et souvent la langue originale) !  De quoi bénéficier de l'expérience complète – pour de l'opéra, les sous-titres changent, tout, vraiment. Et comme il n'y aura jamais de marché pour les DVDs (hors peut-être locaux, mais ils faut être d'autant plus motivé, et savoir ce que l'on cherche !), je vous invite à faire votre marché.

Désormais, Operavision utilise les lecteurs de YouTube (et non plus ceux sur le patron d'Arte Concert), qu'il est de plus en plus difficile de contourner pour récupérer la vidéo en dur, mais cela reste possible – sous Firefox, il existe des utilitaires du type DownloadHelper qui permettent de télécharger n'importe quelle vidéo (et qui sont désactivés sous Chrome pour YouTube). De même pour les sous-titres, il existe des tutoriels et logiciels en ligne capables de les extraire – Downsub.com par exemple.
Pour ma part, considérant le grand nombre de vidéos d'Operavision à récolter (et à ne surtout pas laisser passer !), au terme d'une longue quête, zig-zaguant entre l'inopérant, le payant douteux, l'obsolète et le nid à maliciogiciels, j'ai fini par dégoter 4K Video Downloader, très efficace (on copie simplement le lien, et on a le choix entre les formats et les langues de sous-titres, on peut tout mettre à charger d'un coup, etc.), et apparemment pas trop vérolé – je ne garantis pas, sur ce type de produit, l'absence absolue de faille, mais rien de repéré par mes instruments.

Il existe un débat sur la légalité de la chose : il est interdit dans la loi française de contourner les mesures de protection, mais est-ce que récupérer le propre flux de votre machine à des fins de copie privée est équivalent à un craquage de DRM (sont-ce des DRM d'ailleurs ?), je n'en sais diable rien. Je considère que ces témoignages n'étant pas commercialisés, le fait que je conserve, une fois regardé comme prévu, une trace d'un inédit mondial pour ensuite en dire du bien et faire de la publicité aux maisons et aux artistes ne devrait pas incommoder grand monde, mais je ne puis vous jurer que vous n'enfreignez pas la loi, je ne veux pas vous inciter à faire quelque chose qui s'avèrerait répréhensible.
Cependant si jamais vous avez raté des titres, avec un petit message en privé (colonne de gauche), je tâcherai volontiers de vous venir en aide si je puis trouver des solutions.

L'occasion pour moi de vous proposer un petit tour du propriétaire.

libuše 2018 à prague
Le Regietheater demeure une exception dans le monde, et même en Europe.
(Libuše en 2018 au National de Prague.)


Comme la liste est relativement courte, elle est agencée par date de composition.


Stanisław Moniuszko, Straszny dwór (« Le Manoir hanté », 1862)
→ Quelle étonnante nation, amplement pourvue en figures historiques comme Paderewski, épiques comme Nowowiejski, en compositeurs hardis comme Szymanowski ou Rózycki, en représentants vivants au legs très marquant comme Penderecki… et qui se choisit Moniuszko comme compositeur national. Surtout que celui-ci, son plus joué (avec Halka, plus substantielle dramatiquement et musicalement), est en réalité une comédie assez peu sophistiquée. Figurez-vous que l'Italie ait choisi Paisiello ou Rossini comme premier compositeur national, la France Adam ou Auber, l'Allemagne Flotow, l'Amérique Chadwick
→ Il s'agit donc d'une histoire assez légère de faux manoir hanté, en moins facétieux que La Dame blanche de Boïeldieu, et dans un langage musical très simple, issu du style Auber (mais pas un Auber des bons jours), de simples mélodies accompagnées. Néanmoins, objet de patrimoine qu'il est impossible de voir ailleurs qu'en Pologne (et les disques ne contiennent pas nécessairement de livret).
→ Vidéo de l'Opéra de Varsovie, hors ligne.

Ferenc Erkel, Bánk Bán – hongrois (1860)
Bánk Bán est l'opéra romantique hongrois le plus célèbre, devant Hunyadi László du même compositeur. Le sujet est, de même, inspiré de l'histoire politique des rois hongrois.
→ On décrit en général Erkel comme l'équivalent de Verdi en Hongrie. Et, de fait, le modèle est totalement verdien (avec des touches de valses rythmées de triangle, plus à la façon des opéras légers germaniques). Certes sans la même évidence mélodique, sans la même urgence dramatique – j'aime davantage, dans le genre simili-verdien, Foroni, Faccio ou Catalani –, mais entendre ce type d'écriture allié avec la dépaysante langue hongroise, accentuée en tête de mot, aux apertures très spécifiques (voyelles souvent plus ouvertes qu'ailleurs en Europe), aux harmonies vocaliques particulières (accords à l'intérieur des mots entre voyelles « claires » et « sombres », dont la répartition est parfaitement contre-intuitive pour les no- locuteurs), ce n'a pas de prix.
→ La [vidéo] vient d'être retirée du site, mais avec le lien direct YouTube que j'ai conservé, vous pouvez encore y accéder.

Bedřich Smetana, Libuše – tchèque (1881)
→ Le plus célèbre opéra sérieux de Smetana après Dalibor, Libuše est l'histoire d'un double mariage aux lourdes implications : la stabilité politique du royaume pour l'héroïne éponyme, la malédiction de son père pour le personnage-miroir Krasava (la coquette qui joue de la rivalité des deux frères pour son confort sentimental). La reine doit se marier car, en tant que femme, son pouvoir est contesté, mais elle prophétise tout de même la fondation de Prague et, choisissant avec sagesse son époux (un homme simple qui passe sa vie aux champs), assure un roi équitable, aimé, etc.
Très peu d'action (j'ai à peu près tout dit), des scènes extrêmement statiques (personne ne se bat, n'entre, ne sort, ne se déplace, ne change d'avis à peu de chose près…), une écriture musicale très hiératique : tout est fondé sur la majesté de la légende, ce qui s'explique par la nature de cet opéra, une pièce festive de commande, écrite pour le couronnement de Franz Joseph comme roi de Bohême. On y voit la lutte entre deux frères, revendiquant un héritage selon la coutume tchèque (partage) ou germanique (primogéniture), le devoir rappelé par un père, le sacrifice du pouvoir d'une souveraine le bien public, des rois sages, justes, aimés de leur peuple. Évidemment, pas les recettes d'un vaudeville fendard, ni même d'une tragédie un peu hémoglobinée. En revanche, les ensembles en fin de scène et de tableau sont de toute beauté, parcourus de ce souffle lyrique que Smetana avait déjà porté à son comble dans Dalibor.
→ Cette épopée transposée à la scène peut encore se voir dans sa récente production du Théâtre National de Prague, dans une mise en scène extrêmement traditionnelle. [vidéo]

Władysław Żeleński, Goplana – polonais (1895)
→ Opéra de la fin du XIXe dans une esthétique encore très premier romantisme, autour de légendes assez terribles, et dans une mise en scène traditionnelle qui rend très bien compte de l'atmosphère de conte. Une notule monographique y a même été alors consacrée.
Żeleński, de la génération suivante (né en 1837 contre 1819 pour Moniuszko), propose une musique globalement plus intéressante : le discours musical est continu, et à défaut de beaucoup moduler, l'accompagnement adopte un peu plus de variété.
Goplana raconte les manipulations des fées pour trouver un mari à leur gré, menaçant le pauvre navigateur ou manipulant le prince, à coups de sorts, de mensonges, de doubles amours, d'épreuves, de jalousies, de menaces. Cette tragédie terrible appuyée sur du vaudeville féerique (les contes slaves peuvent priser très fort le nawak) propose un véritable dépaysement, et la  musique continue, sans être très marquante, échappe à la fragmentation en numéros et coule très agréablement, le petit frisson folklorique (du sujet, mais aussi des danses) en sus.
→ N'est plus en ligne, mais la vidéo doit pouvoir se trouver quelque part (auprès de l'Opéra ?), rien ne se perd.

Ignacy Paderewski, Manru (1901)
→ Paderewski est une figure incontournable de l'histoire polonaise du XXe siècle. Par deux fois chef du gouvernement en exil, en 1917 et 1939 ; nommé premier ministre en 1919, c'est lui qui préside à la signature des traités de Versailles et Saint-Germain-en-Laye par la délégation polonaise.
→ Pour autant, c'est un musicien de profession, pianiste émérite qui gagne sa vie en donnant des concerts dans les meilleures salles ; compositeur dont le langage musical (dans une filiation chopinienne) révèle sa formation en plein cœur du XIXe siècle (il est né en 1860).
→ Son opéra Manru est une grande réussite : on pense à Mendelssohn qui aurait écrit un opéra (ce qui fut le cas), mais dans le langue de ses symphonies – beaucoup de parentés d'orchestration. Un lyrisme sobre et coloré, donc, non dénué du sens du pittoresque, mais restant du côté de la musique pure. Une très belle œuvre.
Vidéo de l'Opéra de Varsovie, remarquablement chantée, dans une mise en scène traditionnelle (mais aux costumes plutôt intemporels).

Ludomir Różycki, Eros i Psyche (1916)
(prononcez roujètski)
Quel bijou d'aspect étonnant : on peut y entendre, sans aucun effet hétéroclite, l'influence de nombreux courants. On entend passer des tournures qui renvoient à Lalo (Le roi d'Ys), Massenet (Panurge), Debussy, Puccini (les moments comiques de Tosca), R. Strauss (grandes poussées lyriques), jusque dans la fin quelque part entre Daphne, avec l'harmonie plus slave des chœurs patriotiques de Guerre et Paix de Prokofiev…). Tout cela dans une belle unité, un sens de la poussée, vraiment de la très belle musique, une synthèse de l'art européen.
→ Różycki a aussi écrit de la musique symphonique, des concertos, et notamment  des poèmes symphoniques sur Le roi Cophetua, ou Mona Lisa (contemplation très richardstraussienne) !
→ La production donnée au Théâtre Wielki (la salle de l'Opéra National de Varsovie) était de surcroît très accomplie musicalement (c'était en octobre), elle n'est plus en ligne mais je peux éventuellement aider les mélomanes dans le besoin.

Benjamin Britten, Albert Herring (1947)
→ L'un des rares legs uniment comiques de Britten, dont ce n'est pas la couleur habituelle. Oserai-je confesser que j'y vois son meilleur opéra ?  (Avec The Turn of the Screw, mais à part sur scène, j'ai peu envie de revenir fréquemment à ce dernier, une histoire cohérence.)
→ Le livret, qui croque avec verdeur et acuité l'atmosphère médisante et festive d'un petite ville britannique, demeure très proche de nous (1947 !), et permet l'usage de couleurs vives dans l'ensemble de chambre, ainsi que toutes formes de virtuosité d'écriture un peu rétro-, ni tout à fait sérieux ni tout à fait pastiches.
→ Surtout, les nombreux ensembles (et souvent pour un grand nombre de personnages simultanés, pas juste des trios !) sont des orgies musicales (et théâtrales) invraisemblables, chaque personnage étant très individualisé, et la richesse de l'harmonie n'écartant jamais une forme assez directe de consonance, de jubilation. C'est le mot qui sied le mieux à cet ouvrage, on gigote sur le bord de son siège aussi bien devant la saveur de ces situations quotidiennes un peu grimaçantes qu'en écoutant les virevoltantes superpositions de lignes mélodiques, le rebond du récitatif… Une merveille, vraiment.
Vidéo du Royal College of Music, très bien chantée chez les hommes, moins séduisante chez les femmes – sauf l'incroyable Polly Leech (et quelle actrice !), dans le rôle de l'assistante de Lady Billows. J'aime beaucoup également la mise en scène : vivante, lisible, et le dispositif du mur imaginaire de la boutique, qui permet de voir les gens passer dans la rue, est vraiment très adroit !


… il me reste trop de titres à achever pour publier tout ce soir… cela devrait vous laisser le temps de découvrir certaines vidéos cette semaine, avant que je mentionne les extraordinaires Legenda Bałtyku de Nowowiejski (polonais), Ero s onoga svijeta de Gotovac (croate), Juliette ou la Clef des songes de Martinů (en version tchèque), ou bien des productions sous-titrées de Juditha Triumphans (Amsterdam),  Billy Budd (Oslo !), La Rondine (Riga)…

Je promets donc, pour la prochaine livraison, de nouvelles explorations exaltantes. Bonne semaine !

jeudi 16 mai 2019

Comment déterminer sa tessiture ? (et, mieux encore, gloser sur celle des autres)


Trois questions m'ont été posées à ce sujet en cinq jours… l'occasion peut-être de proposer un léger viatique ?
 
Comment savoir si je suis baryton ou ténor ?  J'ai des graves, suis-je basse ?  Mon passage est bas, suis-je vraiment soprano ?



1) Définitions multiples
 
 Il faut d'abord s'entendre sur le terme de tessiture, qui regroupe au moins trois sens distincts, utilisés assez fréquemment sans forcément plus de précision.
 
 a) Au sens large, la tessiture désigne l'étendue (terme également employé) d'une voix – ou d'un instrument, mais dans ce cas, elle est indiquée sur la notice du fabriquant, ce que vos parents négligent quelquefois de faire une fois procédé à la conception, les inconscients. Pour connaître sa tessiture, c'est alors assez facile, il faut faire des gammes : on a une idée précise de jusqu'où ça descend et (moyennant un peu plus de travail) d'une hauteur maximale approximative. C'est assez facile.
 
 b) La tessiture désigne aussi la zone de confort de la voix, les parties de l'étendue exploitables (en timbre, en volume) dans un morceau. C'est sa définition plus restreinte : on peut avoir des contre-notes mais stridentes, des notes graves existantes mais trop petites pour être entendues derrière un instrument, elles n'entrent pas en compte. Ce sont les notes qu'on évoque en parlant de professionnels, celles qu'on montre en audition et sur scène (même si on peut éventuellement avoir d'autres notes aux extrêmes).
 
 c) Par extension, la tessiture désigne l'emploi d'une voix : chaque voix est unique, éventuellement à cheval entre plusieurs identités (Jessye Norman est-elle soprano dramatique ou grand mezzo lyrique, Jacques Jansen baryton aigu ou ténor paresseux – il confessait lui-même être sans doute le second –, Ruggero Raimondi basse ou baryton selon qu'il chante Filippo-Fiesco ou Scarpia-Iago…), la tessiture est alors une référence standard. « Je suis ténor », « c'est un rôle de ténor », voilà qui assigne une identité, permet d'étiqueter et de choisir des rôles ou des interprètes – c'est un autre usage du mot tessiture.
Cela conduit parfois à des collisions passablement fendardes entre l'identité vocale de l'interprète et le nom de la partie interprétée. Je ne vais pas m'attarder davatange sur cet usage du vocable, autour duquel j'ai déjà proposé une notule amusée il y a une dizaine d'années : « Pourquoi Kurt Moll est-il crédité comme baryton et Cecilia Bartoli comme contralto ? ».

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tessiture ambiguë jessye norman
Tessiture ambiguë.
Jessye Norman (en Sieglinde, rôle de soprano dramatique écrit dans les notes d'un mezzo-soprano),
acte III de la Walkyrie – studio de Levine.

 


2) Pourquoi la question a-t-elle cette place dans le répertoire lyrique ?

La tessiture a dans la plupart des traditions vocales une part annexe : elle ne conditionne pas toujours votre répertoire, et elle n'est pas autant une carte d'identité que votre timbre, votre couleur (claire / sombre), le type de technique utilisé (dans la chanson, avec du souffle qui passe entre les cordes ou non, par exemple).

Cette obsession de la tessiture, cette nécessité pour les apprentis chanteurs « d'avoir les notes » et pour les professionnels d'être classés (les Germains ont même une tradition totalement arbitraire de grilles inter-styles pour chaque catégorie de voix, la Fach, qui vout dit quel rôle mozartien-verdien-wagnérien vous avez le droit de chanter…) ne repose pas sur rien.

D'abord la musique classique est une musique écrite ; et pas seulement écrite pour indication, à partir de 1770 environ : la partition contient tout ce qui doit être fait. Et la tradition est de ne pas y toucher – lorsqu'on récrit un bout de Gluck, de Schumann, de Bruckner, on publie une édition critique, on justifie les manques, bref on ne badine pas avec le papier gribouillé.
De ce fait, si un compositeur écrit que vous devez produire une note que vous n'avez pas dans votre voix, pas question de la remplacer par une autre formule : vous beuglez s'il le faut, mais vous la faites.

La tradition vocale italienne est plus libérale sur les bidouillages, mais en réalité elle n'est pas plus mansuétudineuse, bien au contraire : elle se permet d'interrompre des musiques en flux continu (typiquement « Nessun dorma »), mais c'est pour laisser applaudir le ténor ; elle se permet d'abaisser d'un demi-ton les airs (« Di quella pira », « Che gelida manina » sont régulièrement transposés), mais c'est afin de s'assurer que le chanteur produise les contre-uts (optionnels, voire non écrits !) que tout le monde attend. Ainsi à la fin de « Di quella pira » le ténor cesse-t-il de chanter avec le chœur (pourtant un très beau passage où Manrico répond par ses alarmes filiales au cri de guerre de ses soldats qu'il envoie à la défaite), afin de se ménager pour émettre un beau contre-ut (souvent un si en réalité)… que le compositeur n'avait pas prévu (c'est un sol, une quarte plus bas, qui a d'ailleurs un effet suspensif assez unique dans le répertoire, rarissime cas où la mélodie d'un air italien ne se termine pas sur la tonique, on sent que l'action est interrompue au moment décisif – baisser de rideau).
On traficote allègrement, donc… mais toujours dans la perspective explicite de mettre en valeur l'aigu de l'interprète, la beauté de son timbre, l'éclat de sa projection : cette liberté ne permet pas du tout de négocier si le chanteur est fatigué ou n'a pas été suffisamment pourvu par sa nature ou sa technique pour émettre telle note. Quelle que soient par ailleurs ses qualités de musicien, il ne trouvera pas d'emploi s'il ne peut pas se conformer aux notes écrites par le compositeur.

Il existe une seconde raison, plus concrète et davantage indiscutable : l'absence d'amplification. De ce fait, il est indispensable de chanter dans « ses bonnes notes ». Autant une voix aiguë peut tout à fait oser des graves voilées émises en friture vocale, pour de beaux effets sombres / déchirants, avec un micro… autant lorsqu'on fait sans, il faut en plus de la technique utiliser la zone de la voix la plus sonore, si l'on veut passer l'orchestre et remplir la salle !  Un ténor peut faire de très beaux graves, mais dans des tutti du type Requiem de Verdi, ce serait absolument inutile.
De ce fait, il est capital de bien déterminer sa tessiture pour pouvoir « sortir sa voix », comme l'on dit, c'est-à-dire arriver à la fois à la timbrer et à la projeter efficacement.
 


3) D'où ces différences entre voix proviennent-elles ?
 
Physiologiquement : La hauteur de la voix (puisque c'est de cela, en définitive, qu'il s'agit) dépend de la longueur (et de l'épaisseur, pour la couleur et le type d'emploi léger / lyrique / dramatique) des cordes vocales. Selon un processus physique immuable, plus elles sont courtes, plus elles peuvent opérer de vibrations par seconde, plus leur fréquence sera élevée, et, par conséquent, plus la voix sera aiguë. C'est exactement le même principe que pour les instruments à cordes externes : plus on raccourcit la longueur de corde vibrante (typiquement en posant ses doigts au milieu), plus on obtient un son aigu.
Les phoniatres peuvent même, en exécutant quelques examens, établir par l'observation les possibilités d'étendue d'une voix. (Avec la réserve majeure que, selon la technique utilisée, elle peut largement varier, évidemment : on imagine très bien le chanteur qui engorge et ne peut monter, ou celui qui au contraire utilise le fausset et accède à des notes inaccessibles autrement).

Le passage (ou passaggio) : Le passage désigne le point de « bascule » de la voix, la hauteur où l'on passe d'un mécanisme I (celui également employé pour la voix parlée) au mécanisme II. Dans le mécanisme II, on est obligé d'adapter son émission pour ne pas se blesser – d'où l'usage du belting dans la pop (un soutien très renforcé au niveau du diaphragme pour compenser la tension), du fausset, de la couverture vocale. Chez le novice, cela se traduit en général par un basculement immédiat en voix de fausset chez les hommes (aux 3/4 de la voix en partant du bas chez les barytons, aux 2/3 chez les ténors). Chez les femmes, la bascule s'effectue en réalité dans la même zone de fréquences, mais leurs voix étant décalées d'une octave vers l'aigu, cela veut dire que leur passage arrive très tôt, dans leur première octave !  C'est le même où elles passent de la voix de poitrine à la voix de tête.
[Le terme italien passaggio est parfois utilisé par les professeurs – pour frimer, mais a aussi l'avantage, comme vocable étranger, de n'avoir que ce sens unique (alors qu'en français, passage peut être employé dans beaucoup d'autres contextes).]
Pourquoi en parlé-je ici ?  Le passage est ce qui va déterminer l'identité de la voix : on peut avoir une étendue très vaste (certains ténors descendent très bas, certains barytons ont une grande extension aiguë…), mais pour déterminer la tessiture (aux sens b et c), on s'appuie sur cette charnière : c'est la zone à partir de laquelle la voix est la plus sonore, la plus efficace. Ce qui est en-dessous est par essence moins tonique. Et considérant les contraintes de projection évoquées dans le §2, cela permet donc de mieux identifier le type de voix et son efficacité optimale.

Ces considérations sous-entendent que chaque voix a un profil unique, et qu'on peut en réalité chanter autre chose que ce qui entre dans sa catégorie (et pas forcément confortablement tout ce qui appartient à sa tessiture théorique). Mais cette classification permet néanmoins de cerner une zone de force, disons, de circonscrire les rôles et emplois les plus adaptés.
 


4) « Si tu peux, tu es »

À présent, comment se détermine concrètement la tessiture ?  Je veux dire, une fois qu'on s'est mis à vocaliser, comment cela se passe-t-il ?

À l'œil, il est vrai qu'il existe des statistiques : les personnes grandes ont plus souvent des voix plus graves (logique, on peut supposer que leurs cordes vocales sont proportionnelles à leur corps, et comme on l'a vu, plus elles sont longues, plus elles sonnent grave), et les personnes larges des voix plus sombres / sonores / dramatiques. Ce ne sont toutefois que des statistiques, et il existe des sopranes d'1m75, des ténors d'1m85, des basses d'1m75. Certes, au-dessous d'1m70, il y a peu de barytons, d'1m60 peu de mezzos… Les pommes d'Adam saillantes (signes d'un larynx large ?) sont souvent associées aux basses « sèches », mais je ne suis pas sûr que ça ait un fondement physiologique sérieux (peut-être plus lié au fait d'être grand + mince qu'à autre chose, à mon avis). Bref, on peut s'amuser à regarder, mais on ne sait vraiment qu'une fois la bouche ouverte et la glotte en action.

Quand on écoute quelqu'un parler, on ne dispose pas de la localisation de son passaggio, et l'on peut donc avoir des surprises une fois mis au chant (on peut avoir pas mal de graves, ou un timbre voilé et sombre, mais une zone de bascule haute, si bien qu'on sera soprano tout en parlant avec une voix assez basse et chaleureuse).
Toutefois, chez les voix d'hommes, il existe quelques constantes : les basses ont en général tout de suite un timbre grave et on sent l'espace, la résonance (ces graves ne sont pas râclés pour sortir, c'est leur vraie voix, pas une posture sociale de virilité supposée – car depuis Roberto Alagna, chacun sait que les ténors…) ; les barytons, même ceux qui ont une voix chantée claire, ont aussi un minimum d'assise, de « grain » lorsqu'ils parlent ; les ténors, au contraire, ont une forme de pureté (pas de « base » solide sous leur voix).
Tout cela ne peut servir que d'indices indicatifs, évidemment.

Concrètement, lorsqu'on effectue ses vocalises de « détection », un chanteur débutant a tout de suite ses graves : c'est la longueur maximale de corde vibrante « à vide » ; bien sûr, avec des techniques spécifiques, telles les basses russes octavistes, qui dans la liturgie orthodoxe descendent sous l'octaves des basses profondes de l'opéra occidental (!), ou la « friture vocale » (le fry), qui dans les musiques amplifiées permet de descendre plus bas sur des notes qui ne sont pas projetées (on ne les entendrait pas à quelque mètres, sans micro), on peut allonger sa voix, mais dans le grave en chant lyrique, globalement, ce qu'on a au début est tout ce qu'on aura.
Ce peut donc être un indice sérieux – si vous avez tout de suite un ut 1 (la note la plus grave du violoncelle !) qui ronfle comme une basse d'orgue, on peut supposer sans trop de risque que vous êtes basse. Mais pour la plupart des autres chanteurs, qui descendent jusqu'à un petit sol1, par exemple (la deuxième corde grave du violoncelle), il faut réellement effectuer des tests.

Et c'est là qu'intervient la règle d'or. Comme une voix bien émise est mécaniquement plus sonore dans les aigus, si après avoir un peu travaillé, vous pouvez aussi bien chanter les tessitures de mezzo que de soprano, de baryton que de ténor, alors vous êtes de la tessiture la plus aiguë – car c'est elle qui sonnera avec le plus d'éclat. « Si tu peux, es. »
Je parle bien de tenir une tessiture, pas d'avoir quelques aigus qu'on émet avec fatigue – beaucoup de barytons lyriques ont des la et des si bémol, ce n'est pas pour autant qu'ils seraient à leur aise dans une tessiture de ténor sur un rôle complet. Mais si vous pouvez chanter Leonora et Azucena, Roméo et Mercutio… alors vous êtes soprano ou ténor.
 


5) Terrain de jeu

Grâce à CSS, vous pouvez désormais, dans vos dîners en ville, gloser à l'infini sur tel chanteur qui (bien qu'ayant fait une carrière universelle avec succès) est de toute évidence hors de sa tessiture. C'est un débat tellement plus riche que de se disputer sur le binaire chante juste / chante faux (ce qui, comme déjà exposé dans ces pages, peut tenir de l'illusion auditive selon la densité en harmoniques, voire de l'emplacement dans la salle, toutes les harmoniques ne nous parvenant pas) !  Et vous avez maintenant beaucoup d'outils pour briller.

Au demeurant, je persifle, mais il existe quelques exemples de chanteurs très insérés dans le circuit professionnel dont on peut se demander réellement s'ils chantent dans la bonne tessiture. Lorsqu'une voix supposément centrale ou grave produit des médiums qui sont très peu projetés, la question se pose : si leur technique est solide et efficace (voix qui ne sonne pas trop « à l'intérieur » du corps mais se projette vraiment à l'extérieur), alors il est possible qu'ils chantent « hors de leur nature ». Pour un amateur, cela ne pose pas vraiment de difficulté ; ni pour les chanteurs de lied (au contraire, mieux vaut une jolie voix confidentielle que quelqu'un qui lutte pour pétarader). Mais à l'opéra avec orchestre, cela devient vite une limite considérable.

Je vous livre quelques noms (sur lesquels je n'ai aucune certitude, ne les ayant pas fait vocaliser !), simplement quelques (très bons !) chanteurs sur lesquels je me suis posé la question. D'ailleurs, on le sait, les architénors Lauritz Melchior, Carlo Bergonzi et Chris Merritt ont débuté leur carrière comme barytons, on a même des bandes de Melchior qui montrent une voix certes peu tendue, mais très belle et maîtrisée, il était suffisamment bon pour enregistrer à une époque où l'on ne le faisait qu'avec parcimonie ! 

[Tous ces chanteurs peuvent être observés sur YouTube, je manque de temps pour mettre tous les liens, il vous suffit de faire votre marché là-bas.]

Jacques Jansen l'a avoué lui-même en entretien : il estime qu'il aurait probablement pu faire une carrière de ténor, mais la pression mise sur les aigus (comme exposé en §2 à propos du répertoire XIXe) est telle que pour une voix qui, pouvant tenir les barytons, n'avait peut-être pas de facilité excessive dans l'aigu (pour un ténor s'entend), il avait délibérément choisi de se limiter à ce qu'il pouvait faire sans crever de frayeur à chaque étape. De fait, en l'écoutant, il dispose d'une assise suffisante pour tenir avec vaillance les barytons, mais on sent bien la souplesse (et l'absence de tension) de l'aigu !
D'une manière générale, l'étiquette baryton-Martin, censément exceptionnelle (reliée à un interprète historique, qui avait semble-t-il une facilité dans l'aigu malgré des graves tout à fait conséquents), est une très mauvaise idée de la part des professeurs : on peut être baryton léger, ou attendre un peu avant de décider entre baryton et ténor, mais consacrer immédiatement une voix longue et claire parce que l'étudiant n'a pas accédé à tous ses aigus offre souvent une mauvaise porte de sortie à une difficulté vocale – en plus, l'employabilité est médiocre dans cette catégorie spécifique (les rôles de baryton à l'opéra sont ceux d'opposants, on attend un minimum de grain et de même de couleur sombre). Je recommanderais, de mon (ridiculement petit) poste d'observation, de ne l'appliquer qu'une fois l'apprentissage achevé et la carrière entamée, si vraiment elle est la seule possible. Fischer-Dieskau a enregistré des rôles de baryton-basse avec sa voix claire (le Hollandais, Wotan de Rheingold, chanté en concert les adieux de Wotan) sans qu'on ait besoin de prétendre qu'il appartienne à une catégorie spécifique (ténor lyrique, puis ténor de caractère à partir des années 70).

Parmi les chanteurs en exercice, j'avais des doutes sur Catherine Trautmann et Nicola Alaimo, qui semblaient vraiment manquer de substance dans le médium, mais après les avoir entendus en salle, ils disposent réellement d'une projection impressionnante… je ne sais pas s'ils ont une possibilité dans la tessiture du dessus, mais ils se débrouillent largement assez bien dans leur emploi actuel pour ne pas se poser trop de questions. (Néanmoins, en écoutant leurs retransmissions, je crois que vous sentirez ce que je veux dire dans l'absence d'assise du médium, le sentiment que l'éclat maximal se trouverait au-dessus des lignes qu'ils chantent.)

Deux cas où je m'interroge vraiment : Wolfgang Holzmair et Samuel Hasselhorn.
    Le premier a enregistré les cycles de Schubert chez Philips et n'a pas fait une vaste carrière d'opéra. En salle, c'est la même chose : la voix est vraiment minuscule, le grave n'a pas d'épaisseur, le timbre est furieusement clair et on n'entend de tension lors de la montée dans les aigus. Fort de ces observations, ça vaudrait la peine d'essayer. (Au demeurant, je recommande ses cycles Schubert : même si le timbre nasal n'est pas le plus beau du monde, il chante avec beaucoup de subtilité ces cycles, parmi les lectures très réussies et abouties, de plus avec l'accompagnement éloquent d'Imogen Cooper !).
    Le second a remporté le Concours Reine Élisabeth et publié deux disques en ce début d'année (l'un reprenant sa participation au concours, l'autre regroupant des mises en musique rares tirées de l'Intermezzo de Heine aux côté du Dichterliebe – une merveille). Trois notules lui ont déjà été consacrées : une lumière incroyable émane de sa voix lorsqu'il chante le lied, et avec quelle fine sensibilité !  En revanche, la voix semble plafonner étrangement alors qu'il reste beaucoup de place, comme si la bascule thyroïdienne ne se faisait pas au niveau du passaggio – bref, comme une voix de ténor qui ne serait pas « sortie ». Et cela se paie dès qu'il chante avec orchestre : même dans Elias, superbe partie d'oratorio, on sentait la voix absorbée par l'orchestre, et manquer d'amplitude dynamique pour servir les contrastes. Faut-il souhaiter qu'il devienne ténor et abandonne son positionnement si particulier ?  Pas nécessairement, surtout qu'il peut peut-être, comme Goerne ou Gerhaher, vivre du lied. Mais pour n'importe qui d'autre, ce serait une question de survie professionnelle, d'endurance (cette émission doit être fragile, je n'aimerais pas avoir une laryngite là-dessus, tout doit s'effondrer !), et même simpleent d'aboutissement technique.

À l'inverse, Violetta Urmana, en devenant soprano, a renoncé à un instrument reconnu comme l'un des plus beaux mezzos de son temps (la rondeur, l'aigu facile, l'investissement) pour devenir un soprano dramatique aux contours assez peu fins (la voix sonne « grosse », je trouve, le texte en pâtit aussi), et aux aigus parfois un peu durs et criés en bout de tessiture. Elle a clairement les notes, mais pour soutenir le stress de cette carrière, de surcroît dans les rôles wagnériens écrits pour détruire les voix, c'était peut-être trop.
C'est plus ambigu pour Eva-Maria Westbroek, fière de s'être battue pour passer soprano, et qui les a magnifiquement chantés (Sieglinde, l'Impératrice de la Femme sans ombre, Carlotta des Gezeichneten…), mais au prix d'un dérèglement peut-être plus précoce de l'instrument – cela peut être lié, au demeurant, à bien d'autres paramètres : technique initiale (les timbres « flottants » sont fragiles), pression de la carrière (chanter beaucoup, dans de grandes salles, être captée, être attendue…), rôles très difficiles, et même évolution hormonale de la demi-vie (redoutable pour les voix de femme, il faut quasiment réapprendre tous les équilibres)…

Je soumets ces cas comme autant d'hypothèses : je ne suis évidemment pas dans le secret des dieux et je peux tout à fait me tromper de diagnostic (soit qu'ils soient vraiment de la « bonne » tessiture et à leur meilleur, soit que leurs limites proviennent d'autres paramètres). Je n'ai cité, à dessein, que des artistes que j'aime et admire, qui ont déjà, même jeunes fait leurs preuves dans le circuit : il ne s'agit en rien de les dénigrer, de remettre en cause leur professionnalisme… J'utilise au contraire leur talent pour poser ces questions à l'échelle de voix bien faites et d'artistes accomplis (sinon, bien évidemment que dans les cours de chant on trouve des voix pas encore stabilisées dans leur meilleure posture !).



Pour prolonger, vous retrouverez une grande partie des notules glottologiques dans cette entrée de l'index de CSS.

Bonne chasse aux glottes migratrices !

lundi 13 mai 2019

En mai ouïs ce que veux


Après relevé des nombreuses auditions de classes, concerts de fin d'années d'ensembles amateurs et pros, voici le planning des choses à voir pour les deux prochaines semaines (bientôt complété de façon plus ample par les propositions du CRR et d'autres conservatoires). Un début de relevé pour les semaines suivante, qui sera mis à jour.

Tout figure à cette adresse, sous la forme d'un tableau que vous pouvez copier-coller pour en faire votre propre usage.

Le code couleur est le même qu'à l'ordinaire : violet exceptionnel / immanquable, bleu très intéressant (œuvres + interprétation), vert appétissant (sur au moins l'un des critères). J'ai tâché de mettre dans les cinq premières cases immédiatement visibles, à gauche, ce qui me paraissait le plus intéressant pour chaque jour, et de laisser les événements récurrents plutôt sur la droite, pour ne pas encombrer.

Excellent mai musical à vous !

mercredi 8 mai 2019

[Atmosphères] – VII – Célébrer Notre-Dame – (1 : dans l'histoire de la musique)


Suite à notre petit apocalypse marial d'il y a quelques jours, plusieurs messages me pressent, toutes affaires cessantes, de proposer une petite sélection de musiques relatives à Notre-Dame de Paris. Je m'exécute donc, dans la logique de la série consacrée aux musiques dévolues à divers ambiances et états d'esprit :


Le nombre de musiques créées sur place ou faisant simplement référence au lieu étant bien sûr écrasant, je propose simplement un petit parcours parmi bien d'autres.





1. Histoire de la musique

a) Naissance de la polyphonie

Jusqu'en 1170, on pratiquait pour la liturgie comme partout le chant grégorien, chant monodique interprété à l'unisson. Alors même qu'on est en train de démolir progressivement, depuis 1160, l'ancienne basilique-cathédrale romane Saint-Étienne pour la remplacer par la gothique Notre-Dame, apparaît pour la première fois dans nos archives la trace d'une musique (occidentale) réellement polyphonique. Léonin et son successeur Pérotin composent des pièces à l'écriture encore très verticale (des quartes et quintes en bourdon, c'est-à-dire tenues à l'infini, sur lesquelles se greffe une mélodie), mais qui ouvrent la voie à toutes les autres formes non-unisson possibles – et donc, ultimement, aux mouvements fugués de Schönberg.

C'est ce que l'on appelle l'École de Notre-Dame (qui continue par ailleurs à produire, simultanément, des musiques monodiques).

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Alleluia pour la Naissance de la Vierge, un organum à trois voix écrit par Pérotin.
Ensemble Organum, Marcel Pérès (Harmonia Mundi).

Les consonances ne sont pas les mêmes que les nôtres : la logique de l'accord en tierces do-mi-sol se fixe au XVIe siècle avec Palestrina, et notre logique de composition familière (par accords successifs plus que par bourdons ou contrepoint) au début du XVIIe siècle avec l'installation du style dit baroque (nom rétrospectif attribué par les romantiques). On est frappé par les tremblements ornementaux de la mélodie, et surtout par ces mélismes par à-coups, ces déraillements imprévus de la référence tonale (par demi-ton), le tout procurant un caractère que nous associons plutôt, d'ordinaire, aux musiques orientales.

leonin perotin notre dame

Proposition de référence sonore : l'ensemble Organum, avec des voix très franches, pas du tout lyriques, qui permettent de faire mieux comprendre le goût pour les intervalles purs (pour des raisons acoustiques physiques) de quarte et de quinte.




b) Les offices du Grand Siècle

Évidemment, les styles se succèdent pour accompagner la liturgie selon les injonctions et les goûts de chaque époque. Aux XVIIe et XVIIIe siècles cohabitent au sein de la liturgie plusieurs formes d'expression musicale sacrée.

À côté des grands moments obligés de la messe (Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus, Agnus Dei…), on adjoignait des motets (une notule sera publiée sur la question des esthétiques parisiennes et provinciales dans les messes du XVIIe…), c'est-à-dire des textes plus brefs qui complètent l'ordinaire (en général des psaumes, on en trouve des guerriers, des funèbres, des apocalyptiques, des consolateurs…). Tout cela dans le langage musical du temps, parent de celui qu'on jouait en musique de chambre (vocale ou non) ou pour l'opéra (même si la musique sacrée était davantage tournée vers les effets d'imitation, d'écho, vers le contrepoint…).

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notre dame de paris campra
« Dulcis Christe », du motet Immersus es Domine,
composé par Campra pour Notre-Dame de Paris.

Ensemble Aquilon, Sébastien Maheuxe (chez Phaïa).



Mais on accompagnait aussi les messes à l'orgue (témoin les livres qui nous sont parvenus, composés pour diverses paroisses, de Lebègue, Grigny, Marchand, Couperin, Clérambault, etc.), dans ce cas le texte de la messe était exécuté en plain-chant, c'est-à-dire par un chœur (d'hommes, ou de femmes pour les couvents féminins) à l'unisson. Ce n'était cependant plus la musique grégorienne, elle était récrite au goût du jour (quoique audiblement d'un style plus archaïque que les motets baroques contrapuntiques et italianisants, évidemment).

Plus étonnant, si beaucoup de ces alternatim en plain-chant nous sont parvenus anonymement, ils pouvaient être l'œuvre des grands compositeurs du temps. Ainsi Campra.
Aixois, tenant des responsabilités musicales à Aix, Toulon, Aix à nouveau, Arles, Toulouse, il est à de nombreuses reprises suspendu (voire en procès), menacé de licenciement en raison de ses libertés avec les règles, aussi bien musicales (il était interdit à Aix de jouer ou même d'assister aux opéras pour les membres du chœur) que sociales (beuveries et séductions de jeunes filles, à Toulouse) ; cependant son talent le protège de tout (même de la réquisition comme mousquetaire sur un bateau), et les autorités ecclésiastiques lui obtiennent sa grâce… ce qui ne l'empêche pas, lorsque comme (léger) avertissement le chapitre de la cathédrale de Toulouse demande à superviser ses compositions avant exécution, il prétexte un congé pour postuler à la cathédrale Notre-Dame de Paris où, ai-je lu (est-ce vrai, comme la légende douteuse de son apprentissage de la lecture en quelques mois à 17 ans ?), il est reçu comme maître de musique en cette année 1694, en étant même dispensé du concours. Sa période sur place est brève : dès 1697 il se met à la scène profane (L'Europe galante écrite avec La Motte est le succès fulgurant qui fait de l'opéra ballet le genre à la mode à une époque où la tragédie en musique postLULLYste, pourtant riche et variée, est ne rencontre que des demi-échecs), si bien qu'il doit quitter pour de bon Notre-Dame en 1700, lorsqu'il donne sa première tragédie, Hésione.
Campra est donc fort bien connu pour ses opéras (L'Europe galante, Tancrède, Les Feſtes Venitiennes furent les grands succès du tournant du XVIIIe siècle), ses cantates profanes (dont il est l'un des premiers représentants), son Requiem, ses (petits et grands) motets sophistiqués marqués par la manière italienne, dont certains écrits expressément pour Notre-Dame… Mais il a aussi écrit le plain-chant d'une messe, mis au goût du jour !

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notre dame de paris campra
Alleluia de la messe en plain-chant de Campra, par l'Ensemble Organum.
(improvisations à l'orgue de Marcel Pérès)





c) Les organistes-compositeurs

Lieu de prestige, disposant d'un Cavaillé-Coll retravaillé (certains tuyaux restent du grand Clicquot classique de 1783, et même des orgues du Moyen-Âge), aux moyens considérables (même si je n'en aime pas personnellement le son un peu vertical, « blanc » et lisse), la cathédrale recrute des figures qui, sans être forcément de la trempe d'autres organistes parisiens en matière de composition (Franck, Saint-Saëns, Widor, Messiaen étaient à quelques pâtés de maison), sont toujours de très grands virtuoses et de redoutables improvisateurs. On dispose ainsi de transcriptions de leurs exploits, de bandes, parfois de compositions mises sur le papier par leurs soins, en particulier au vingtième siècle.

Je laisse de côté Arnoul Gréban, qui officie dans les années 1450 comme organiste, mais ne nous a rien laissé de musical : s'il est encore célèbre, c'est comme auteur dramatique, pour son Mystère de la Passion (où Satan se fait disputer par Lucifer pour ne plus parvenir à terroriser les hommes après la Bonne Nouvelle).



    Premier titulaire vedette dans notre histoire des organistes de Notre-Dame restés à la postérité comme compositeurs (alors que nous disposons d'une liste assez fournie des organistes de Notre-Dame depuis qu'un instrument est installé, dès la construction de la nouvelle cathédrale !), Louis-Claude Daquin (1755-1772, né en 1694), virtuose du clavecin (un Livre, en 1735, de danses canoniques et de pièces de caractère à titres pittoresques), auteur de messes et motets (Te Deum, Miserere, Leçons de Ténèbres… inédits au disque me semble-t-il), mais surtout resté à la postérité pour ses arrangements organistiques de Noëls de 1757, toujours régulièrement au répertoire !  Luxuriants, riches en contrepoint (très souvent des entrelacs de deux voix mélodiques individuellement prégnantes), dansants, il s'agit d'ouvrages d'orfèvrerie remarquablement aboutis malgré leur principe de paraphrase.

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notre dame de paris daquin
Le dixième des Noëls du « Nouveau Livre », par Marina Tchebourkina à la Chapelle Royale de Versailles, chez Natives.
Le son est certes assez réverbéré, mais on entend tout de même le détail, et servi par une fougue et une sorte de violence jubilatoire qui me la rendent assez incontouranble dans tous les grands massifs baroques français (Grigny, Couperin…), d'autant qu'elle enregistre en général sur de jolis pipeaux (Boizard de Saint-Michel-en-Thiérache, Dom Bedos de Saint-Croix de Bordeaux…).
Néanmoins on peut aussi se précipiter, pour une authenticité folklorique et rugueuse encore plus saillante, sur le disque de Pierre Bardon (l'un de ses meilleurs) chez Pierre Vérany, qui ose des saveurs extrêmement franches – et au contraire capté de très près, fort peu réverbéré. 



Armand-Louis Couperin, quoique sensiblement plus jeune (né en 1727) que Daquin, tient simultanément la tribune (1755-1789), organisée en quartiers (quatre titulaires au fil de l'année). Il s'occupe aussi, simultanément, de la charge familiale de Saint-Gervais, de la Sainte-Chapelle, de la Chapelle Royale, ainsi que d'autres couvents et paroisses – il meurt d'ailleurs renversé par un cheval, sur le chemin reliant la Sainte-Chapelle à Saint-Gervais (considérant ses contraintes professionnelles, la probabilité de mourir là était finalement particulièrement élevée, plus que pour n'importe lequel d'entre nous).
    Malgré cette place particulière dans les tribunes parisiennes les plus prestigieuses ainsi que sa réputation d'improvisateur particulièrement élogieuse, A.-L. Couperin (petit-neveu de Louis, cousin de François) ne nous a laissé que deux pièces pour orgue (manifestement écrites initialement pour le clavecin, de surcroît), et un assez grand nombre de pièces de clavecin, d'un style qui oscille entre la charpente du cousin et le pittoresque des opéras de Rameau – globalement un style plutôt galant, reflet de l'évolution du goût en cette fin de période baroque (les opéra-ballets tiennent le haut de l'affiche tandis que les tragédies en musique deviennent toujours plus galantes, moins tragiques et moins littéraires pour complaire au goût dévoyé du public dénaturé).

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notre dame de paris couperin
Parmi le choix en monographies, je suggère Charlotte Mattax Moersch, instrument très riche, et sens du discours qui prend son temps, avec un babillement presque verbal. Témoins ici La Chéron et ses procédés clairement inspirés des Barricades du cousin François.
Mais on trouve d'autres beaux volumes consacrés tout entiers à A.-L. Couperin : Harald Hoeren capté très nettement par CPO, Sophie Yates avec un son pincé-nasal délicieux (presque du hautbois) chez Chaconne-Chandos, les résonances sympathiques presques symphoniques de Jennifer Paul chez Klavier…



Durant la seconde moitié du XVIIIe siècle, Claude Balbastre a cumulé tous les honneurs chez les clercs (à Saint-Roch, à Notre-Dame) comme à la Cour (organiste de Monsieur et co-titulaire de la Chapelle Royale, professeur de Marie-Antoinette…) ; ce qui nous reste de lui est surtout de l'ordre de la musique de chambre, de la transcription, du divertissement. Sa musique pour orgue contient des Noëls très directs, épurés par le style classique, servant des mélodies fortes par des figures d'accompagnements en général non thématiques (parfois de simples arpèges brisés de type « basse d'Alberti), un Magnificat très agile pour les doigts et même un de ses concertos, récemment retrouvé (non conforme aux formats italiens ou allemands : Prélude-Allegro-Gavotte-Allegro).
     Sa grande heure de gloire advient paradoxalement à la Révolution qui ruine sa situation personnelle : il perd tout ses titres et revenus, tandis que l'orgue de la cathédrale, devenue Temple de la Raison, est menacé de démolition – ses improvisations sur les chants révolutionnaires suscitent l'engouement et sauvent l'instrument. Balbastre est souvent présenté en héros dans l'épisode (ou vu avec suspicion en opportuniste), mais d'après ce que j'en ai lu (sous réserve, je n'en ai vu mention que dans un article de Guy Tartelin sur « 1793 en musique », dans des actes de colloque autour de la réception politique de Kant dans ces années !), son libre arbitre et son rapport intime aux impératifs catégoriques furent fort peu sollicités, puisqu'il fut tout simplement contraint de donner satisfaction aux révolutionnaires. [L'épisode paraît effectivement congruent avec les poussées de fièvres régulièrement documentées dans les spectacles, qui amènent les auteurs à adapter les pièces au gré des injonctions, enthousiasmes ou suspicions de groupes d'engagés qui se manifestent durant la représentation – tenez, ce fut aussi vrai pour Tarare, parmi mille autre exemples.]
    Il nous reste de cette période sa transcription de Ah, ça ira et ses variations sur La Marseillaise publiées pour pianoforte, en grands accords démonstratifs, qui se changent en fusées et aboutissent sur la « fuite des ennemis » (gammes ascendantes en dixième d'où émerge encore le thème) et un grand cluster (toutes les notes blanches activées simultanément sur deux octaves) pour imiter le coup de canon victorieux.
    Balbastre était réputé pour ses improvisations et sa digitalité fulgurante. Ses talents attiraient les curieux à telle enseigne qu'il fut plusieurs fois interdit d'exercice par l'archevêque pour les grandes fêtes, afin d'éviter un attroupement de badauds peu sensibles à la solennité de l'occasion ; de même, ses adaptations de chants martiaux amenaient bien au delà des convaincus politiques dans la nef du nouveau Temple.

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notre dame de paris balbastre
Le double disque de Michel Chapuis et Marina Tchebourkina, chez Natives, est la parution la plus complète à ce jour (quoique pas intégrale me semble-t-il) du répertoire de Balbastre, assez mal représenté au disque, une fois retiré les albums de clavecin. Je trouve tout de même le son de Saint-Roch bien blanc et moderne dans leurs deux registrations ; c'est pourquoi j'ai plutôt choisi en illustration sonore un Offertoire joué à Saint-Roch  également, mais par Françoise Levechin-Gangloff (chez Skarbo), plus typé, et qui donne bien à entendre les accompagnements épurés de style classique, propres à Balbastre.




Sur les titulaires du XIXe siècle, il y aurait un sujet passionnant à filer, mais Desprez, Blin, Pollet, Danjou et Sergent (titulaire de 1847 à 1900 !) n'ont pas marqué l'imaginaire collectif, ni même le répertoire pour orgue tel qu'il est aujourd'hui ; ce serait le sujet d'une notule à part, à construire par exemple avec les autres grands pôles de la création organistique d'alors, entre Sainte-Clotilde (Franck, Pierné, Tournemire), la Madeleine (Lefbure-Wély, Saint-Saëns, Dubois, Fauré) et Saint-Sulpice (Widor).



    Le dernier titulaire emblématique avant d'évoquer la période contemporaine est bien sûr Louis Vierne (de 1900 à sa mort, en 1937). Auteur de beaucoup de musique de chambre et de mélodies, de quelques poèmes chantés avec orchestre / petits oratorios / cantates, il nous reste peu de musique sacrée, de sa main, l'essentiel de sa musique d'orgue étant ou abstraite (les symphonies), ou profane (les 24 Pièces de fantaisie, quoique évoquant quelquefois des aspects architecturaux ou sonores des églises, gargouilles et carillons – j'y reviendrai), ou écrite pour des circonstances exceptionnelles (la Marche triomphale pour le centenaire de Napoléon – une pièce splendide au demeurant).

    Nous avons bien une Messe solennelle à deux orgues, mais elle est conçue pour Saint-Sulpice, où elle est créée avec Widor l'année où Vierne entre en fonctionne à Notre-Dame. Il reste donc essentiellementquelques motets pour solo et orgue (Ave Maria, Ave Verum, trois motets Op.21 perdus), un Tantum ergo composé à seize ans, et des œuvres pour orgue quelquefois (elles sont très minoritaires) destinées à la liturgie : deux Messe basse pour orgue, très jolies ponctuations sur les jeux de fond, un Prélude funèbre, une Communion (là aussi, ces deux-là ne furent pas écrits pour Notre-Dame a priori, composés avant sa nomination). À cela s'ajoute le petit cycle de mélodies – peut-être la plus belle chose qu'il ait écrite, avec la mélodie « Marine » des Spleens et DétressesLes Angélus, tout à fait profane, mais en lien avec les cloches et et les heures du jour rythmées par le sacré.

    Sa musique a plusieurs visages : il donne quelquefois dans une forme de pittoresque (ses Pièces de fantaisie à l'orgue, ses Préludes à titres au piano, ses mélodies parfois assez visuelles), mais reste toujours marqué par une manière de sévérité, de tristesse, qui peut devenir particulièrement menaçante lorsqu'elle s'exprime dans ses œuvres abstraites comme son Quintette piano-cordes (un tombeau pour son fils Jacques) ou ses symphonies pour orgue, à l'harmonie chargée et aux atmosphères très peu lumineuses. Ses quelques improvisations transcrites révèlent que, pour l'ordinaire de la messe comme pour les grandes célébrations, il se contraignait à une écriture plus simple et moins sinistre.

    Il faut dire que la vie l'a peu épargné : menacé toute sa vie par une maladie héréditaire l'emmenant progressivement vers la cécité, exclu de la succession de Guilmant au Conservatoire à cause de disputes entre Fauré (directeur du Conservatoire) et Widor (son maître), tôt séparé de sa femme Arlette (qui lui était infidèle), il perd ses deux fils brutalement, André de la tuberculose à dix ans, tandis que Jacques se suicide à 17 ans, alors qu'il est engagé volontaire sur le front (pour lequel son père, en raison de son âge, avait dû lui écrire une dispense). Clairement, chez lui, la biographie a teinté la musique de cette absence de joie – qui caractérise ses couleurs sonores, jusque dans les pièces de fête.

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notre dame de paris vierne
Steven Lancaster et Kevin Vaughn dans le troisième Angélus, « Au soir ».
Album constitué d'un ensemble de chants sacrés (hors celui-ci, profane à thème sacré), paru chez Albany.
(La seule autre version complète que j'aie trouvé est dans sa version originale pour soprano, chez Herald, et couplée avec la Messe Solennelle.)



    La malédiction se poursuit avec sa succession : son assistant et protégé Maurice Duruflé est écarté (Vierne n'avait pas donné entièrement satisfaction à la hiérarchie), et c'est un autre assistant, Léonce de Saint-Martin, est choisi – son mandat dure jusqu'à l'ère contemporaine, avec la nomination de Cochereau en 1954. Comme je crois que l'empreinte des organistes-compositeurs suivants est plutôt celle d'organistes-improvisateurs que de compositeurs ayant activement influé sur leurs contemporains et successeurs (même s'ils ont pour certains, comme Pierre Cochereau et Jean-Pierre Leguay, légué une œuvre écrite, et qui pour ce dernier excède assez nettement le répertoire d'orgue), je réserve leur exploration dans le cadre du troisième chapitre de cette série : les interprètes actuels de la musique à Notre-Dame.

    Un mot sur Duruflé peut-être ?  Très loin de l'esthétique tourmentée de Vierne (surcharge harmonique, charge émotionnelle très lourde), Duruflé travaille d'abord sur l'inclusion des modes grégoriens, sur une forme d'ascèse, de retour à une épure qui regarde vers le passé – même si sa musique est en réalité d'une sophistication tout à fait de son temps. Il reste désormais régulièrement joué pour son Requiem et ses Quatre Motets sur des thèmes grégoriens , son Notre Père à quatre voix (en particulier par les ensembles amateurs, car ils sont d'une exigence vocale modique tout en fournissant une musique qui n'est pas de seconde catégorie), toutes des œuvres très postérieures (1947-1977) à sa période à Notre-Dame (1927 à 1937, lorsque Vierne meurt à la tribune alors que Duruflé l'y assiste).
    Il a pourtant écrit un peu au delà, Trois Danses pour orchestre (beaucoup plus hardies, on entend la préfiguration de Jolivet et autres français traditionnels-profusifs du milieu du XXe siècle), une Missa cum jubilo (pour baryton solo, chœur de barytons – là encore une réminiscence grégorienne – et orgue ou orchestre !), une pièce tripartite pour flûte, alto et piano, un peu de piano solo ou à quatre mains (dont des versions, préalables et postérieures, de ses Danses symphoniques), et bien sûr un peu plus d'une heure de musique d'orgue.

    De sa musique prévue pour exécution entre des murs sacrés, seules deux pièces, pour orgue, datent de sa période comme assistant à Notre-Dame : le Prélude, Adagio & Choral sur le Veni Creator (1930), caractéristique de son goût pour le grégorien, qui lui vaut alors le Prix de Composition des Amis de l'orgue, et sa Suite Op.5 (1932), davantage sombre et marquée par l'esthétique de Vierne par endroit (le final !) contenant Prélude, Sicilienne et Toccata.

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notre dame de paris duruflé
Frédéric Ledroit dans le Prélude du Veni Creator de Duruflé,
sur l'incroyable Miocque-Beuchet d'Angoulême.


    Il existe quantité de bonnes versions isolées de ces deux pièces (Torvald Torén chez le spécialiste Proprius, par exemple), mais on trouve facilement des intégrales : Henry Fairs chez Naxos (je déconseille), Hans Fagius chez BIS (pas énormément de relief), Friedhelm Flamme chez CPO (très bien, même s'il existe prises de son plus physiques), Frédéric Ledroit chez Skarbo (très belles atmosphères, contrastes frappants, certes capté un peu loin du son, mais on entend tous les bruits de mécanique !), Todd Wilson chez Delos (le fruité du Schudi de Dallas est un régal)…





Dans les prochains épisodes de cette série (qui devait n'être qu'une courte sélection discographique, mais le sujet est trop stimulant pour s'y limiter…) :

2. Littérature et imaginaires

… où l'on explorera les évocations du Moyen-Âge qui peuvent soutenir une rêverie autour des cathédrales (la « Fête des Fous et de l'Âne »…), les descriptions sonores d'éléments architecturaux (vitraux, rétables, gargouilles…), bien sûr les adaptations du roman de Hugo (Bertin, Schmidt, Auric…).

3. Les interprètes de Notre-Dame aujourd'hui

… où l'on s'interrogera sur les musiciens qui ont fait vivre la musique de la cathédrale ces dernières décennies.



    Conçue au départ pour satisfaire de simples demandes, guidées par la vive émotion du moment, de playlists thématiques, cette petite exploration revêt aussi, à mon sens, un réel intérêt pédagogique : en se fixant sur un seul lieu (a fortiori un lieu aussi précisément documenté), je trouve intéressant de mesurer les évolutions des formats musicaux liturgiques, para-liturgiques, extra-liturgiques, voire leur rapport avec le le lieu et l'histoire.

    Actuellement, Musiques à Notre-Dame, qui animait avec des programmes ambitieux (compositeurs peu joués, ensembles invités aussi bien que mise à contribution de la formidable Maîtrise d'enfants et d'adultes) les mardis musicaux du lieu, tend à déplacer ses concerts à Saint-Sulpice, la cathédrale par intérim (aussi victime toute récente d'un incendie, mais passons).
    Et que deviendront les titulaires de l'orgue ?  Certes souvent multi-titulaires et assez primés, éprouvés et admirés pour trouver du travail sans trop d'effort, mais pour s'installer de façon définitive à une tribune aussi prestigieuse, cela peut supposer un déménagement assez lointain, ou beaucoup de patience – plus longue potentiellement que la reconstruction, les tribunes de grande facture étant en général conservées à vie, voire dynastiquement (les Bardon à Saint-Maximin !)…

Ce sera peut-être le quatrième chapitre de cette série, tandis se dessinera le choix de végétaliser les ruines sous un globe en verre composite couronné d'une flèche en carbone vermillon gonflable offerte par Jeff Koons.

dimanche 5 mai 2019

Jean-Paul DESSY : Quatuor — les culs-de-lampe néo-romans, de ProQuartet à Star Wars


jean paul dessy dj olive

 Ouverture du festival ProQuartet à Bourron-Marlotte, où Reynaldo Hahn séjourna chez un ami violoniste. Au sein de l'église Saint-Sévère, qui conserve encore sa masse du XIe siècle (époque où elle était carrée), quoique largement remaniée au XIXe siècle – elle a la particularité de collatéraux qui s'interrompent net au transept (sans croisillons – sans doute les limites de l'église d'origine), avant un long chœur étroit de cinq travées !  Le tout est parsemé de litres polychromes du XVIIIe siècle et de très expressifs culs-de-lampe.

 Le Quatuor Tana, qui vient de publier (à moins d'un homonyme, car cela n'apparaît pas sur leur site !) l'intégrale des fascinants quatuors de Baculewski (évoluant avec les esthétiques du premier XXe siècle, et paradoxalement de plus en plus frappants, justes, évidents), proposait un programme là aussi assez neuf, avec, en plus du Quatuor de Debussy, ceux de Hahn (n°1) et Dessy (prononcez 'Deussy').
 
jean paul dessy dj olive
Tenants quasi-simiesques.

 Assez déçu par le Quatuor n°1 de Hahn, tant adoré au disque (peu de versions, mais les Parisii y fulgurent). Je crois que, hors de sa chanson provençale (très courte, vraiment juste le temps d'énoncer le thème, le mouvement est fini), l'écriture en est trop peu rythmique, tout très étale, comme des accords déguisés sous un peu de contrepoint (on est dans l'esprit du premier mouvement du Ravel, la mélodie en moins). Aussi, ce qui est moelleux au disque paraît un peu homogène au concert.
 J'ai aussi trouvé l'exécution un peu sérieuse, pas très animée – et, caractéristique qui se vérifie par la suite, le premier violon peu timbré, les parties intermédiaires jouées très discrètement, tandis que la violoncelliste (étrangement prodigue en vibrato dans des moments diaphanes) a une aisance, une projection, une assurance de soliste et domine un peu l'équilibre général. (À noter, leur altiste habituel était remplacé pour ce concert, ce qui crée forcément des difficultés ; et ils descendaient d'avion, un peu fatigués.)
 
 On les sentait bien plus à leur aise et gourmands dans le Quatuor de Debussy, beaucoup de respiration entre les accords, une belle netteté des volutes, des poussées inattendues (de leur part) de lyrisme, un goût évident du tourbillon découlant des empilements et mutations du motif-clef… Ils l'ont beaucoup joué et ils l'aiment – ce bijou absolu.
 
jean paul dessy dj olive
Le Partage de la Galette des Rois.

 Le grand enchantement de la soirée fut cependant la découverte du Quatuor (Tuor, qua tuor, laborieux jeu de mots latin) de Jean-Paul Dessy : un cas très rare de quatuor mené par le violoncelle, qui impulse la matière, commence les mouvements, réglemente le tempo… Avec Jeanne Maisonhaute aux commandes, c'était assez parfait. Et on les sent heureux de jouer cela – ils se définissent eux-mêmes comme spécialistes du contemporain, de sucroît c'était leur commande de 2008 dans le cadre du festival !
 L'œuvre est bâtie en sept miniatures (sur dix minutes), mais enchaînées de façon logique ; à partir de procédés fixes (à la façon de préludes) dont l'intensité et l'ampleur enflent. La matière première pourrait être qualifiée d'essentielle, ni tonale (trop rudimentaire), ni atonale complexe, ni postmoderne-planant, vraiment une belle exploration de matériaux simples, qui s'achèvent en un souffle incantatoire – souffle littéral également, les deux violons pour finir soufflent dans leur âme (encore un jeu de mot latin ?).

Je ne crois pas que ce quatuor de Dessy existe au disque ni capté où que ce soit (rien trouvé en tout cas), donc je le mets temporairement ici pour écoute en mode sauvage, je crois qu'il est à l'honneur de tout le monde :

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 Très belle exploration donc, qui compensait l'expédition au bout du monde (1h de train depuis Paris, 1 train par heure, 15 minutes de marche au milieu de nulle part) sous la neige fondue (!) de mai, dans une église bruyamment chauffée mais glaciale, avant les retards des trains retour et l'attente au milieu des thugs dealers de coke de Nemours… (certes, ça fait modérément peur)
 Il n'est pas si fréquent de découvrir une composition contemporaine pour laquelle le coup de cœur et l'envie de réécouter soit si fort, et immédiat de surcroît. Tout particulièrement avec le quatuor à cordes qui, à mon sens, met en échec beaucoup d'esthétiques post-tonales : autant on peut jouer sur l'aphorisme avec des instruments solos, sur les textures et couleurs avec un petit ensemble ou un orchestre, autant le quatuor nécessite réellement un discours intelligible pour susciter l'adhésion… Les langages trop complexes où l'on ne sent pas les motifs, les tensions et détentes, ou au contraire ceux qui utilisent seulement des nappes et des effets, paraissent inaccessibles ou sommaires dans cette formation impitoyable. (Je suis toujours frappé de voir combien des compositeurs extraordinaires partout ailleurs peuvent être seulement très bons dans le quatuor : Brahms, Tchaïkovski, Sibelius…)



jean paul dessy dj olive

Sinon, petit cadeau : en fouillant la discographie du compositeur, je découvre l'un des rares disques où l'on entend sa musique, une collaboration avec DJ Olive, sous label Sub Rosa… où la piste Pass the Potatoes ravira, je m'en porte garant, tous les amateurs de Star Wars.

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jean paul dessy dj olive


mercredi 1 mai 2019

Déodat de Séverac – Le Roi Pinard Ier


Après 10 saisons franciliennes, continuer à découvrir des salles !

Comme ce très actif Espace Ararat en sous-sol à la Butte-aux-Cailles, ou l'on présentait le #ConcertSurSol #125 : extraits retrouvés de l'opéra comique perdu Le roi Pinard Ier, sire de Clos-Vougi de Déodat de Séverac !

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Et dans quel bel équipage !

Les diseuses Clémentine Decouture et Françoise Masset (et quelles voix splendides !), le glorieux ténor Charles Mesrine (aisance sonore de bas en haut, prononciation exceptionnellement exacte), l'emblématique spécialiste de la mélodie française Françoise Tillard !

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Œuvre et présentation étonnantes à plusieurs titres.

D'abord l'œuvre a été perdue dans dans un train par le compositeur, ce concert était donc constitué de fragments des trois actes, issus de plusieurs publications et manuscrits pour voix et piano.

¶ Elle a aussi une genèse étrange : Le Roi Pinard Ier date de 1919, mais sa musique a été écrite en 1907, pour La Princesse d'Okifari, sur un livret de Louis Lointier.

Séverac en reprend toute la matière musicale (sérieuse) pour confectionner cette farce lyrique parcourue multiples références aux usages pendant la guerre (à commencer par son titre), du patriotisme aussi, avec de nombreuses mentions Paris ; cette fois sur un livret d'Albert Bausil.

Pour autant qu'on en puisse juger par les bouts épars exhumés lors de ce concert par Françoise Tillard (une heure récupérée sur les trois actes qui furent écrits et perdus), l'humour n'en est pas toujours très réussi : calembours miteux des noms (Prince Coq-Tel, Ministre Kompétence), intrigue platissime très convenue (une fille à marier, un roi manipulé par un ministre, et tout finit bien sans jamais avoir été risqué), mais aussi quelques sourires, l'Ordre de la Charretière, l'attribution au méchant ministre du poste de « sous-chef des eunuques », l'étymologie de Paris : il n'y a qu'une pomme en période de rationnement, Vénus est insatisfaite de l'ordalie du Mont Ida et la jette sur Pâris en dégommant son circonflexe qui fonde le village.

Tout cela perçu entre les résumés lus et les parties massivement manquantes de la musique…

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¶ Musicalement, le spécialiste du pittoresque naïf Déodat de Séverac propose bien sûr de jolies choses, pas très hardies, mais de belles liquidités fauréennes, des duos d'amour très réussis préfigurant Damase

Beaucoup d'onomatopées (nulles) post-offenbachiennes, aussi.

Résultat très fragmentaire et musique disparate, donc, mais inédit absolu (on a peu de choses de l'immense catalogue de Séverac, et seulement Le Cœur du Moulin en opéra publié !) qui parvenait à prendre vie grâce à ce plateau de rêve. ♥

[Carnet d'écoutes] – Missa Solemnis de Léopold Mozart


Toujours issu du fil des nouveautés, une œuvre qui se distingue.




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Leopold Mozart, Missa Solemnis
Bayerische Kammerphilharmonie, Alessandro De Marchi (Aparté, coproduction Radio Bavaroise)

(parution 19 avril 2019)

Nouvelle parution très stimulante : une messe dans le style classique qui, contrairement à l'image qu'on a de Léopold, se distingue par une certaine originalité. Orchestration riche (d'autant que De Marchi ajoute un continuo qui devenait progressivement optionnel en cette période), belles mélodies qui ne se limitent pas aux formules classiques, et un certain nombre d'effets peu ordinaires. Le Credo regorge de merveilles, notamment ce Crucifixus aux trompettes farouchement martelées dans des nuances douces, ou la vocalisation (littéralement) fulgurante du ténor au Et resurrexit. Un petit bijou.

Le tout est très bien chanté par le chœur (Das Vokalproject) et les solistes (en particulier le moelleux Patrick Grahl dans le ténor très exposé, qui vocalise remarquablement), joué, ainsi que dirigé – De Marchi, formé à l'école du seria, a depuis commis une superbe Clémence de Titus version révisée début XIXe dont j'ai dû faire état quelque part (il sait diriger des orchestres modernes et s'est réellement adapté à l'évolution du style et ne fait pas du « Mozart baroquisé »). Et comme d'habitude, capté avec beaucoup d'espace, de précision et de couleurs par Aparté (dont j'aime décidément beaucoup les pochettes…).

Vraiment à découvrir, pour l'œuvre aussi bien que pour l'aboutissement du projet lui-même.

Petit mot sur la Bayerische Kammerphilharmonie, qui n'est pas un orchestre munichois, ni une émanation baroque de la Radio Bavaroise (qui produit des disques baroques, comme leur formidable Saint-Jean par Dijkstra qui vient justement d'être rééditée, mais avec des musiciens du Symphonique de la Radio sous leur nom habituel). Il s'agit d'un jeune orchestre (sur instruments modernes, il fait même beaucoup de contemporain) d'Augsbourg, distinct du Philharmonique de la ville, et fondé seulement en 1990. On peut juger par ce disque de son accomplissement technique et de sa remarquable plasticité stylistique. Ce n'est pas leur premier disque, loin de là, mais qu'il les met joliment en lumière !

dimanche 21 avril 2019

[Carnet d'écoutes] Kongsgaard Variations d'Anders Hillborg


À nouveau tiré de la page autour des nouveaux disques, mais indépendamment de la parution discographique l'œuvre contemporaine mérite le détour.




70)
Beethoven, Quatuors n°3 & n°14 ; Hillborg, Kongsgaard Variations
Quatuor Calder (PentaTone).
Parution 19 avril 2019.

La pochette peut de prime abord paraître assez terne (des sapins parce qu'il y a un compositeur suédois très international et urbain ?), mais pas si mal vu lorsqu'on sait qu'il s'agit d'un tableau intitulé Fugue, du compositeur Čiurlionis, pour illustrer un album consacré notamment à l'un des derniers quatuors de Beethoven.

C'est surtout, vous vous en doutez, la présence du compositeur Hillborg qui attire l'attention. Ce n'est pas un inédit, l'œuvre fut créée par les Pražák et enregistrée par les Stenhammar (dans un album consacré aux contemporains suédois), mais une rareté dont la consonance, chez ce compositeur certes parfaitement syncrétique (entre les nappes postligetiennes du chœur a cappella Muoaiyoum et la citation d'È lucevan le stelle dans son concerto pour clarinette, le spectre est large et souvent mêlé), surprend, réellement tonal, avec des fonctions harmoniques audibles – et en sus, une lumière rare dans des écritures enrichies (le jeune Schönberg ou bien Szymanowski ne sonnent pas de cette façon radieuse). On pense beaucoup aux Américains : les harmonies d'Appalachian Spring de Copland, l'élan radieux des symphonies de David Diamond.
Le nom intrigue, mais les Kongsgaard Variations n'ont rien à voir avec une garde royale danoise : il s'agit du nom des commanditaires californiens Maggy & John Kongsgaard, vignerons de renom, chez qui l'œuvre fut créée, en privé.
Arrivé dans la dernière minute, surgit soudain un choral de quatuor beethovenien : il s'agit en réalité de variations inversées, où le thème d'origine n'est révélé qu'à la fin – il a bien sûr conditionné toute l'harmonie, plus riche et néanmoins traditionnelle, des variations qui ont précédé. L'éclairage paisible qui baigne la pièce est très beau – un peu le même effet que les miniatures de Lars-Erik Larsson.

Les deux Beethoven sont très bien joués par le Calder Quartet, d'une limpidité très froide ; les sons sont vibrés (pas toujours tranchants d'ailleurs), mais il y a quelque chose d'une pureté, d'un refus de la couleur, assez particulier. Je suis plus sensible pour ma part, dans ce corpus, à des lectures plus chaleureuses – chez les quatuors américains, l'épure beaucoup plus nette et intériorisé des Brentano me parle bien davantage, par exemple. Sans parler de toutes les lectures très colorées (du type Cuarteto di Cremona) qui peuvent se rencontrer. Au demeurant, cela fonctionne très bien dans les irisations minérables du Hillborg !

samedi 20 avril 2019

Le disque du jour – n°100 : Sonates pour violoncelle et piano de Martinů


Comme précédemment, je tire ce disque de la page où je survole les nouveautés discographiques, du fait de la rareté et de l'intérêt de ces œuvres, quoique fort bien servies, en réalité, par le disque !



62)
Bohuslav MARTINŮ, Sonates violoncelle-piano
Petr Nouzovský (violoncelle), Gérard Wyss (piano), chez ArcoDiva.


La musique de chambre de Martinů ne m'enthousiasme pas toujours – entre les poussées néoclassiques et le contrepoint parfois en mode automatique façon Milhaud, on trouve beaucoup de belles choses, mais pas toujours les chefs-d'œuvre qui correspondent à son potentiel véritable.

Hé bien, ses sonates pour violoncelle et piano sont exactement cela : son potentiel véritable. Trois sonates : H.277, H.286, H.340, qui partagent le même mérite, combiner un élan irrépressible (comme cette énergie vitale lorsque apparaissent les modes lumineux des finals de Koechlin, les chants de marin de Cras ou Le Flem…) avec une expression musicale d'une grande densité – on se situe dans un univers assez voisin des folles Sonates violon-piano de Roussel. À la fois lyrique mais toujours surprenant, complexe mais avenant, ce corpus puise à toutes les sources du bonheur.

Le label ArcoDiva, spécialiste des merveilles tchèques (qui a déjà commis de fort beaux Martinů, comme Jour de Bonté) parachève notre griserie en proposant, dans une prise de son très franche quoique confortable, une interprétation de toute première classe : le violoncelle de Nouzovský est à la fois charnu, rugueux, profond, et d'une éloquence remarquable, dans une discographie pourtant déjà assez fournie (Starker, Isserlis, Benda, Zappa, etc.)…

Le violoncelle, instrument valorisant aux personnalités multiples, qui laissait parfois les compositeurs un peu trop en confiance et en confort, inspirait décidément Martinů au plus haut degré – ses concertos, et en particulier le premier, sont aussi des merveilles à placer au sommet du vaste répertoire de l'instrument.

dimanche 14 avril 2019

Le Partage de l'Univers selon le plus grand compositeur italien du XVIIe s. — La Divisione del Mondo de Legrenzi


opéra royal

#ConcertSurSol #129

Un inédit de Legrenzi, possiblement le meilleur compositeur italien du XVIIe siècle, comment résister ?
Les Talens Lyriques à l'Opéra Royal de Versailles, et mis en scène.
 
On y retrouve ses caractéristiques : entre le récit permanent et le seria, avec des airs ornés très courts (une strophe répétée une fois), où la virtuosité est présente sans constituer le propos principal. Et un grand sens mélodique : rien n'est plat, chaque récitatif coule avec naturel (je ne pourrais en dire autant du génial Monteverdi), chaque air séduit par un galbe spécifique.
    Cela dit, par rapport à ses autres œuvres (Il Giustino, par exemple), ne s'y trouve peut-être pas de moment foudroyant comme dans les Monteverdi, Rossi, Falvetti, même Cavalli.
 

Suite de la notule.

samedi 13 avril 2019

Bref panorama de la contrebasse – I – Où personne ne sait de quoi il s'agit


double bass
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Pour ouvrir cette notule, large extrait du Concerto pour contrebasse de Tubin.
(Zecharies et le Symphonique de Galice – orchestre récemment distingué en ces lieux – dirigé par Slobodeniuk.)
On y entend, outre l'œuvre qui soutient réellement l'intérêt, beaucoup d'extrêmes de tessiture, de rapidités d'archet.

En vidéo.





1. La contrebasse, personne ne sait trop ce que c'est

    Les mélomanes sont souvent frappés par la culture très segmentée des musiciens pratiquants : érudits sur le répertoire de leur propre instrument (à commencer par toutes les choses inutiles, pièces de concours, traits d'orchestre…), jusqu'à pouvoir nommer les mesures de toutes les symphonies où apparaissent un solo intéressant – en tout cas pour les instruments qui ne sont pas aussi généreusement dotés d'un répertoire autonome que le violon ou le violoncelle…
    Dans le même temps, ces musiciens n'ont pas toujours conscience du reste du répertoire, et peuvent paraît revaguement incultes – à l'exemple de ces chanteurs qui peuvent réciter tous les noms d'airs bons pour leur voix et d'interprètes afférents, mais n'ont jamais eu l'idée d'écouter les opéras dans lesquels ils se trouvent… –, surtout aux mélomanes dont le loisir prioritaire serait au contraire d'écluser de grandes quantités de musique.

    (Pas de jugement de valeur là-dedans, il est loique que la compétence réside là où on fait porter principalement l'effort, et bien jouer d'un instrument ne réclame pas prioritairement une bonne culture musicale – deux plaisirs au demeurant très différents.)

    Ce dont on a peut-être moins conscience, c'est que les mélomanes actifs (même ceux qui ont le nez dans la partition pour déterminer quel chef multi-étoilé est un imposteur ou quel orchestre d'Asie a le meilleur basson solo) ont aussi de sérieux angles morts en la matière.

    Un exemple simple : une contrebasse, c'est quoi ?  Je veux dire : ça fait quelle hauteur, ça a combien de cordes, ça se joue l'archet dans quel sens, ça s'accorde comment ? 
    Pour à peu près tous les instruments de l'orchestre symphonique (hors l'alto dont la taille exacte est variable ou le basson chez qui cohabitent deux modèles aux caractéristiques assez étanches), la réponse est sans équivoque : il existe une norme avec une taille, un accord ou une tonalité fixes, des transpositions éventuelles, des accessoires standardisés. Bien sûr, un corniste peut jouer sur un instrument simple en fa, si bémol ou mi bémol, ou sur un instrument double ; un trompettiste sur un cornet, un bugle, une trompette en ut ou en ré ; un tromboniste sur du ténor ou de la basse… mais chaque instrumentiste dispose de la même gamme exacte d'instruments à sa disposition. [Il est vrai que ce peut vite devenir pléthorique chez les cuivristes : euphoniums, saxhorns, wagnertuben…] Et d'un musicien à l'autre, c'est la même façon de souffler dans le cône ou dans la parabole.

    Hé bien, pour la contrebasse, pas du tout.





2. Les attributs de la contrebasse

La contrebasse est l'instrument à cordes le plus grave de l'orchestre.

Déjà, l'affirmation se discute : il existe une octobasse qui peut désigner soit un type de contrebasse avec extension grave (j'y reviens), soit l'instrument gigantesque à l'octave de la contrebasse (l'équivalent d'un jeu de 32 pieds à l'orgue), qui se joue sur un escabeau iintégré à l'instrument et à l'aide de manettes en hauteur et de pédales pour bloquer les cordes sur la touche. Il y en a fort peu eu dans les orchestres – son invention est tardive, au XIXe siècle, les contraintes susdites la rendent peu virtuose, et son timbre n'est pas particulièrement intéressant, rêche et à la limite du spectre audible. À ce jour, seul l'Orchestre Symphonique de Montréal en est équipé (récemment ; d'ailleurs l'occasion d'une grosse campagne de communication et de visibilité).

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Le début « Frère Jacques » du troisième mouvement de la Première Symphonie de Mahler, avec pizz de contrebasse standard et solo d'octobasse, par ces deux musiciens de l'OSM.
En vidéo.

Ensuite, il ne faut pas négliger qu'il y eut un grand débat (j'y reviens aussi) sur son appartenance à la famille des violes ou des violons, en effet brouillé par des siècles d'ambiguïté (ou plus exactement d'indifférence dans les dénominations et nomenclatures des compositeurs). Est-ce réellement l'équivalent grave du violon, ou un instrument d'une autre famille, rémanence d'un autre temps – ce qu'accréditent sa forme, son son plaintif et quelquefois son mode de jeu.

À quoi la contrebasse se reconnaît-elle, à part qu'elle prend toute la place dans la rame de métro et produit un gros brouhaha épais qui occulte tout l'orchestre lorsqu'on achète une place déraisonnablement côté cour ?

► Comme l'alto (qui est issu de la disparition de trois sous-familles de violon, hautes-contre, tailles – la plus proche – et quintes), sa taille n'est pas fixée. L'instrument fait en général autour d'1m80, mais il peut y avoir plus de 40cm d'écart entre les modèles les plus tassés et ceux les plus étendus.
    Donc la contrebasse, oui, c'est le gros instrument, mais on ne sait pas trop gros comment.

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Même la forme de la caisse, aujourd'hui encore, n'est pas standardisée…

► À ce propos, vous avez remarqué qu'on peut en jouer à moitié assis sur un tabouret élevé ou debout, et que personne ne semble d'accord sur leur emplacement dans l'orchestre (souvent à droite du chef, parfois à gauche, ou éclatés des deux côtés, et même quelquefois sur une estrade au fond – Orchestre des Champs-Élysées, Orchestre du Festival de Budapest…). Bref, n'importe où pourvu qu'ils ne soient pas près du chef – ça, c'est une constante, c'est toujours au fond.)
(Encore que, dans les ensembles baroques, ils puissent parfois se trouver au milieu du continuo, avant les violoncelles d'orchestre à droite et les vents au fond.)

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Positions standards, debout ou assis sur le bord d'un tabouret. Mais il existe aussi des sièges ergonomiques (et même de petits frimeurs qui jouent ça vautré sur une chaise comme un violoncelle).

► Et l'archet, vous avez vu l'archet ?  Chez nous, on voit surtout des archets de violon (plus courts en crin que les violons alors que l'instrument est plus gros, bonjour la logique), joués avec la prise du violoncelle, mais il existe aussi l'école allemande, où l'archet a davantage d'espace entre la baguette et le crin, et où le talon se saisit comme pour une viole, donc exactement à l'envers. Cela procure une assise plus vigoureuse au son et à l'attaque – mais rend l'agilité plus délicate, même si je suis toujours impressionné de voir comment cela ne semble poser aucune difficulté aux pros de Germanie, alors qu'en général les plus grands gambistes se cassent la figure à la première diminution un peu vive…
[La prise « violoncelle » est appelée « à la française », développée au XIXe siècle.]

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En haut, un archet d'alto.
En bas, un archet de contrebasse (crin sensiblement plus court) conçu pour une prise à l'allemande.


► Mais le comble du sommet du pompon, c'est l'accord de la contrebasse. Oui, l'accord, les notes qu'on joue et comment on les joue, peu ou prou le truc qui définit un instrument. — Vous avez acheté une trompe marine, vous êtes un excellent souffleur, ah oui, sauf que qu'une trompette marine, ça se joue avec les doigts, ça se crincrinne. — Monsieur, je vous vends cet excellent violon. Ah oui, mais attention, il a trois cordes, toutes accordées en bémol, et il ne se joue qu'avec une pédale dans laquelle il faut souffler avant chaque note avec la narine gauche. Oui, je l'appelle quand même violon, où est le problème ?
Je crois que vous commencez à comprendre ce que c'est qu'une contrebasse.





3. Les cordes de la contrebasse

Visuellement, vous l'avez sans doute observé, il existe des contrebasses à quatre cordes et des contrebasses à cinq cordes. On peut supposer que celles à cinq cordes sont plus grosses (souvent) et plus graves (ça dépend). — Mais si c'était si simple, pourquoi m'échinerais-je à produire un nouveau billet tendrement notulé ?

D'abord, un petit rappel. L'accord du violon se fait par quintes (du grave vers l'aigu : sol, ré, la mi). De même pour l'alto (do, sol, ré, la) et le violoncelle (idem à l'octave inférieure). La logique voudrait que la contrebasse, très souvent écrite sur la même ligne que les violoncelles, soit à l'octave inférieure du violoncelle (l'équivalent d'un jeu de 16 pieds à l'orgue).

… ah, vous y avez vraiment cru ?

La contrebasse s'accorde aujourd'hui (le plus souvent) comme le violon, sol-ré-la-mi, mais à l'envers, en quartes : du grave vers l'aigu mi, la, ré, sol. L'accord en quartes (et tierces) est typique des périodes renaissance et baroque, où il était la norme pour les luths, théorbes et violes (et il demeure en vigueur pour la guitare). Toutefois pour la contrebasse, la raison est peut-être historique (si on la considère comme proche des violes, ou en tout cas souvent mêlée à elles), mais beaucoup plus pratique :
considérant les grands écarts entre deux notes, un accord de quinte oblige à de grands va-et-vient sur la touche, la main gauche atteignant une note de moins que sur un violoncelle. Or, avec un accord en quintes, il y a plus de notes à jouer avant d'atteindre la corde suivante qu'avec un accord en quartes, donc il faut changer de position et descendre plus bas sur la touche pour avoir toutes les notes. Et cela peut être périlleux lorsqu'il faut enchaîner les notes de façon liée ou à vive allure.
Il semblerait que l'introduction en France de cet accord (initalement allemand, encore une fois) soit dû à Cherubini, alors directeur du Conservatoire – et immortalisé dans cette fonction par les perfides Mémoires berlioziens.

Les contrebassistes classiques, pour un accès plus facile à l'aigu, augmentent quelquefois l'accord d'un ton (fa#, si, mi, la).

Pour les œuvres solistes du XVIIIe siècle (Haydn, Dittersdorf, Hoffmeister, Vaňhal…), l'accord peut être fa#-ré-fa#-la, ce qui limite les extensions digitales dans les parties mélodiques grâce à l'accord en tierces (moins de chemin à parcourir sur la corde).
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Premier mouvement d'un concerto en ré de Capuzzi (1755-1818).
Avec Božo Paradžik, le Südwestdeutsches Kammerorchester Pforzheim dirigé par Sebastian Tewinkel.
En vidéo.

Vous noterez le confort exceptionnel de la posture nécessaire au jeu dans l'aigu.

♫ Puisque la contrebasse double souvent les violoncelles (implicitement à l'octave inférieure) dans les parties d'orchestre, la question de la doublure du do grave (la corde à vide la plus basse du violoncelle est un ut1) est régulièrement posée. Pour ce faire, on utilise régulièrement, dans les œuvres qui le requièrent, des contrebasses à cinq cordes, dont la plus à droite du musicien est accordée en ut0 (ou en si juste inférieur pour conserver l'écart de quarte). C'est celle-là qu'on appelait, du temps de Berlioz, octobasse ; aujourd'hui, le terme désigne autre chose, un gigantesque instrument à à trois cordes, à l'octave inférieure de la contrebasse, qui se joue sur un socle surélevé, avec pédales et leviers, puisque la touche est trop haute pour être accessible !
    Mais attention, il ne s'agirait pas que ce puisse être simple : d'autres contrebasses à cinq cordes peuvent contenir au contraire, pour les œuvres qui sollicitent l'aigu, un do aigu (ut2) à la gauche du musicien !

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Gamme sur toute l'étendue d'une contrebasse à cinq cordes (par Mike Ditrolio). En vidéo.


♫ Afin d'atteindre le même but, d'autres expédients ont existé (outre l'accord « violoncelle » en quintes, expliqué ci-dessous) : accorder toute la contrebasse une quarte plus bas (si, mi, la ré – au lieu de mi, la, ré, sol), changer l'accord (scordatura) de la corde la plus basse (si ou do au lieu de mi), et même des dispositifs mécaniques permettant d'augmenter la longueur de corde vibrante (un capodastre se décale, je suppose ; une des contrebassistes du Philharmonique de Radio-France en a un, si vous êtes attentifs aux vidéodiffusions de France Musique)…

♫ Et bien sûr, au moment de sa généralisation, au XVIIe siècle, on trouve des contrebasses à trois cordes (simplement conçues pour le renfort du son dans un ambitus étroit) ou au contraire à six cordes (sur le modèle des violes).

♫ Pour finir, il existe de (rares) partisans de l'accord en quintes, soit des violoncellistes reconvertis, soit des curieux qui veulent explorer un parallélisme avec les autres instruments de la famille. Évidemment, cela rend bien des traits du répertoire très inconfortables, voire injouables, mais dans des répertoires moins écrits (en jazz notamment), il existe des adeptes qui obtiennent des résultats intéressants – ce conditionnement différent de la pensée musicale produit des réflexes et des réalisations différents, au bout du compte.
    En France, il y eut une brève période (Viseur au Conservatoire de Paris dans les années 1890, qui fit quelques adeptes), et de même en Allemagne, où Gustav Buschman avait reçu les encouragements de Wagner, von Bülow et Nikisch, tout de même (commodité accrue pour composer et diriger ?  ça ne leur ressemble pas, mais je n'ai pas trouvé les détails pour l'instant). Néanmoins, il avait dû se résigner à reprendre l'ancien système, les écarts et les doigtés restant insurmontables…

Conclusion : Quand vous voyez un contrebassiste jouer, vous pouvez certes reconnaître l'instrument à sa forme, mais pour le reste, il peut tenir à peu près n'importe quelle disposition d'accord entre ses mains, selon son répertoire et ses choix personnels. Car dans un même orchestre et pour une même ligne musicale, on peut rencontrer les différents types d'archet, des contrebasses à 4 ou 5 cordes, et probablement plusieurs types d'accord. C'est un peu la pagaille comme chez les luthistes. Sauf que les luthistes, eux, on les aime bien, avec leur instrument qu'on n'entend jamais depuis le public… les contrebassistes ont moins d'amis chez leurs voisins de palier. Au mieux, ils font gentiment rigoler, avec leur instrument plus grand qu'eux, leurs phrasés gourds, leur timbre pâteux et leurs doigts en forme de globules.





À suivre dans un ou plusieurs prochains épisodes :

4. Histoire brévissime de la contrebasse
Il existe un antique débat sur l'origine de la contrebasse : viole ou violon graves ?

5. Le (vaste) répertoire de la contrebasse : continuo, chambre, parties d'orchestre, solos d'orchestre, concertos

6. Les à-côtés de la contrebasse : fortune, implications physiques

Le 4 et le 5 sont à peu près finis, mais la collecte des exemples musicaux va prendre un petit moment vraisemblablement (une demi-douzaine d'heures pour cette notule-ci, l'air de rien).

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À lire aussi dans la catégorie instrumentale de CSS :

… À bientôt pour de nouveaux émerveillements !

vendredi 12 avril 2019

[Carnet d'écoutes] I Cherusci de MAYR – Quand le seria s'écrit comme du bouffe


Comme il s'agit d'un opéra rare et d'un genre encore peu documenté sur CSS, je place en notule ce rapide écho d'une nouveauté (voir ici les nouveautés discographiques 2019).

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61)
MAYR, I Cherusci
Markus Schäfer, Chœur Mayr, Concerto de Bassus, Franz Hauk. (Naxos)


[Prononcez « Kérouchi ».]

Parution très intéressante : de Mayr, on dispose surtout de méchantes gravures (chez Dynamic notamment) avec des orchestres médiocres et hors de propos (tout en cordes épaisses, lisses, molles, soulignant le peu de matière harmonique d'une musique qui ne peut pas se jouer sur le même ton que La Nuit Transfigurée), d'opéras particulièrement hiératiques (Medea in Corinto n'est vraiment pas un modèle de mobilité musicale), dont j'ai jusqu'ici peiné à trouver les richesses.

I Cherusci change tout à fait cette perception, à plusieurs titres.

1) L'œuvre est enfin interprétée dans un style adéquat, par le président de la Société des Amis de Mayr, Franz Hauk. L'orchestre sert son propos d'accompagnement et seconde la vie du texte et des situations au lieu de tout encombrer d'une pâte collante.

2) Musicalement, on est clairement très au-dessus des autres Mayr que j'ai pu écouter jusque là : une quantité d'ensembles assez animés, écrits comme du bon opéra bouffe du temps (on peut songer au Barbier de Paisiello ou aux premiers Rossini comiques).

3) C'est la troisième surprise : en survolant d'abord l'opéra sans livret (m'attendant à trouver la musique trop pauvre pour avoir envie de m'y plonger plus avant), j'ai d'abord cru qu'il s'agissait d'un opéra bouffe aux quiproquos virevoltants, très bien écrit. Pourtant il s'agit d'une intrigue tout à fait -type du vrai seria : une histoire d'esclave inconnue dans une cour royale, de sacrifice qui permet une reconnaissance à la croix de ma mère… Petite touche d'originalité supplémentaire, cela se déroule chez les Chérusques, peuple germanique de l'Antiquité (du côté du moyen-Elbe) connu pour sa résistance aux Romains. Cette mobilité des formats et des ensembles est fort rare dans le genre sérieux italien avant Verdi, et fait tout le prix de cette parution.

Musicalement, sans être du grand Mozart, le beau naturel mélodique et la fluidité des ensembles, en plus de son caractère documentaire (période intermédiaire mal représentée) et de ses spécificités étonnantes, rendent l'œuvre bien plus intéressante qu'une majorité de Martín y Soler, Galuppi, Haydn ou Piccinni. Indispensable pour quiconque s'intéresse à ce genre / cette période.

jeudi 11 avril 2019

Adolphe DESLANDRES, ou Les Sept Paroles du Christ en Croix dans le style de Verdi


(Très brève notule de type roman-photo, issue du #ConcertSurSol #124 – destinée à documenter la figure tout à fait négligée de Deslandres.)

À l'article de la mort, je me traîne tout de même hors de mon caveau afin d'assister aux Sept Dernières Paroles du Christ en Croix d'Adolphe DESLANDRES (Prix de Rome 1860), sur un poème français du député Laboulaye, écrit pour un effectif original : baryton solo, chœur à cinq voix, violon, violoncelle, harpe, orgue, contrebasse.

adolphe deslandres

Quelle divine surprise !

Pas un pouce d'audace musicale (mais de jolies modulations bien dosées comme chez beaucoup de Prix de Rome), des mélodies très conjointes, mais une veine mélodique hors du commun, immédiatement prégnante, comme cette Première Parole d'un lyrisme extatique soutenu par des arpèges de harpe, à la façon de la mort de Posa dans Don Carlos !

adolphe deslandres

Un délice très étonnant dans son absence de pudeur sacrée, un Christ humain qui a soif et gourmande un brin les « Ingrats ! ».

adolphe deslandres

Le ton un peu extraverti de cette mort fait briller les qualités expressives de L'Oiseleur, très touchant dans les emphases douloureuses de ce corps meutri (mais glorieux).

adolphe deslandres


Parmi les pièces introductives (Deslandres, Lefébure-Wély, Samuel Rousseau !), une des fantaisies pour harpe d'Henriette Renié, sur Les Elfes de Leconte de Lisle, avec son refrain de cavalcade en mineur, et culminant dans un extraordinaire glas.

Rare plaisir d'être aussi près d'une harpe et dans une musique écrite pour elle (et de qualité !), avec de surcroît la réverbération douce d'une belle acoustique d'église.

C'est la plus belle pièce que j'aie entendue de Renié (dont je reparlerai très vite à l'occasion d'une publication discographique récente), et servie avec feu par Julien Marcou.

jeudi 4 avril 2019

L.-J. Francœur, Armide (1778) : LULLY REMIX


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Véronique Gens en gloire dans ce LULLY diffracté.

Jusqu'à la fin des années 1770, les opéras de LULLY sont régulièrement repris, les remettant au goût du jour (en conservant les récitatif et les scènes les plus emblématiques, mais en récrivant les danses et une large part des airs). Armide avait plutôt bien résisté à la fougue des arrangeurs (on retouchait essentiellement les danses et chœurs), jusqu'à 1777 où Gluck propose sa version entièrement récrite – quoique de toute évidence très marquée, dans les caractères des épisodes et jusque dans la musique, par l'empreinte de l'original.
Condamné au tribnunal de l'opinion publique pour détournement de Quinault, il faut alors éteindre l'incendie (ou nourrir la controverse pour vendre des places, comme on voudra), et Louis-Joseph Francœur (neveu du compositeur François Francœur, ancien directeur de l'Opéra…) est chargé d'actualiser la partition de LULLY, sans la dénaturer de semblable façon. La partition, inachevée, n'a cependant jamais été donnée.

J'aurais aimé produire une notule avec un peu de perspective historique, des extraits sonores, mais mon agenda me laisse peu de temps ces jours-ci pour CSS. Je me contente donc de ce petit résumé et de quelques impressions, en espérant avoir l'occasion d'y revenir pour la diffusion radio, le disque, ou simplement ma fantaisie…

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Surprise, le pari est réussi : il s'agissait de faire mieux que l'Armide de Gluck, plus fidèle à LULLY, sans pour autant endormir un public plus très réceptif au vieux style du XVIIe siècle. Et, en effet, le résultat est bien plus passionnant que l'Armide un peu rigide et militaire du Germain.

Contrairement aux arrangements d'usage (récriture des airs et divertissements qui ont « vieilli »), quasiment toutes les lignes vocales de LULLY sont conservées (très peu d'exceptions, et souvent simplement par touches, comme le chœur de la Suite de la Haine plus développé, mais partiellement identique), avec un accompagnement totalement renouvelé (aprèges brisés primesautiers et trémolos furieux remplacent la basse continue avec clavecin – qui vient de disparaître de la fosse de l'Opéra).

Une trahison manifeste de l'esprit  (la représentation du Théâtre des Champs-Élysées a manqué de peu d'être interrompue par l'intervention d'un groupe LULLYste, manifestement radicalisé sur Internet), mais tellement amusant / rafraîchissant / revigorant !  Plutôt que d'écouter mille fois la même chose et de comparer qui joue mieux… on renouvelle ainsi l'écoute et continue de découvrir, au sein de la même œuvre.

Orchestre très fourni, avec des vents par deux (flûtes, hautbois, clarinettes [!], bassons, cors, trompettes), certes relativement peu sollicités, mais de façon au besoin spectaculaire, comme les formidables solos de clarinette (dans du LULLY !) pour le ballet guerrier du I.

L'occasion de profiter de quelques merveilles, comme la réécriture du chœur Haineux dans une veine plus expansive et dramatique, moins aimable, plus tendue (et plus longue), ou la vivacité de l'exploration des chevaliers au début de l'acte IV.

Bien sûr, il faut aussi supporter la fête villageoise qui remplace le chœur d'enchantement a cappella du II (ça pique), la destruction de la symétrie au IV (une seule fausse amante, mais close dans une longue scène totalement déconnectée de l'action), ainsi que la misérable passacaille ramiste tout à fait décadente. On se console alors avec la conservation du solo de l'Amant fortuné et son très touchant contrechant de flûte ajouté !
Il faut ce qu'il faut.

Le style navigue entre danses ramistes (ou gossecquisantes par anticipation – on songe même par endroit aux  réjouissances finales du Triomphe de la République !) et accompagnement postgluckiste (arpèges brisés sautillants comme dans L'Amant Jaloux de Grétry ou Tarare de Salieri, trémolos partout pour faire méchant comme dans Phèdre de Lemoyne).

Cela crée des décalages étonnant avec les mélodies (qui, quelques étranges suppressions d'aigus mises à part, sont la plupart du temps exactement conformes), souvent dans des tons majeurs assez lumineux, tandis que l'orchestre s'enrage à essayer de crééer de l'agitation tout autour – tel l'air de Renaud « Le repos me fait violence », petite ritournelle galante changé en évocation épique comme un grand récitatif-arioso de bravoure (soutenu par des trémolos haletants).
Dur de le déterminer avec certitude en première écoute et sans avoir lu partition, mais le soupçon que certaines harmonies ont été changées ; en tout cas la couleur est par endroit véritablement tout autre.

ll faut en effet s'adapter à ce traitement frénétique, une musique sans cesse pleine, toujours agitée, tendue vers l'avant – et pourtant, l'original ne se complaisait pas dans la contemplation statique !  Par endroit, on a un peu de peine pour les silences pensés par Quinault et LULLY : dans « Enfin, il est en ma puissance », nulle respiration dans ces hésitations, cette bascule d'une destinée ; on y sent plutôt le bouillonnement invasif d'affects désordonnés. Par forcément au niveau de la pensée de ses auteurs originaux, mais cela fonctionne vraiment bien partout ailleurs que dans cette scène (séduisante tout de même, mais sans doute la plus évidemment en deçà du modèle).

Une Armide-cavalcade, où l'on a l'ivresse de retrouver les mélodies de LULLY, totalement rhabillées sous le manteau de la nouvelle esthétique classique, son drame exacerbé, ses lignes droites qui dédaignent volutes et courbes d'antan.

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Ces aspects étaient sans doute accentués par les idiosyncrasies d'Hervé Niquet : tendu de bout en bout, chevauchant vers l'avant de façon irrésistible. Corollaire inévitable : tout est un peu sur le même plan, peu de contrastes et encore moins de respirations que ce qui est prévu… alliance de deux pensées pressées qui a désarçonné certains spectateurs. Pour ma part, tout en sentant ce qu'on abandonnait peut-être en variété et en couleurs, je me suis volontiers laissé grisé par le Short Ride in a Fast Machine.

1er avril 2019
Théâtre des Champs-Élysées

Véronique Gens : Armide

Reinoud Van Mechelen : Renaud
Tassis Christoyannis : Hidraot / la Haine
Chantal Santon-Jeffery : Phénice / Lucinde
Katherine Watson : Sidonie / une Naïade / un Plaisir (ex-Amant fortuné)
Philippe-Nicolas Martin : Aronte / Artémidore / Ubalde
Zachary Wilder : le Chevalier Danois

Chœur et orchestre du Concert Spirituel
Hervé Niquet

Plaisir de constater, après Issé, que Chantal Santon a bossé dur et, après ces dernières années où la voix semblait en voix de varnaÿsation (vibrato incontrolé, attaques laides), a recouvré la pleine maîtrise de sa voix comme il y a dix ans. Considérant la quantité de ses engagements dans ce répertoire (et sa précieuse maîtrise du style), c'est une excellente nouvelle pour tous les amateurs du genre. [C'est impressionnant, car avec la pression de la carrière, très peu de chanteurs arrivent à rééquilibrer leur voix lorsqu'elle commence à dysfonctionner.]

Particulièrement impressionné par Philippe-Nicolas Martin, dont la voix, que je trouvais encore récemment un peu sèche, rayonne de façon impressionnante, fendant l'espace avec facilité et ampleur, sans céder à l'épate vocale ni naviguer vers le hors-style. Quelle belle évolution !

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Ce n'est donc peut-être pas aussi bien que du vrai LULLY, mais plutôt que de réécouter des versions multiples de la même œuvre, voilà qui permettra de varier les plaisirs !  Sans parler de la documentation passionnante du changement des goûts, de l'exercice fascinant de faire autre chose avec la même matière !

mercredi 3 avril 2019

Aida : Alerte aux contre-notes ! – ou comment les bicraveurs vous tiennent par l'épiglotte


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Envie d'écouter Aida. Préparant une notule qui expliquera en quoi Mario Del Monaco est le le meilleur ténor de sa génération – sur le plan musical (quelques spoilers ici) –, et dans une période glottocompatible, je choisis un disque où il se trouve dans sa prime jeunesse : Mexico 1951. Je n'avais jamais réussi à finir cette bande de très mauvaise qualité, surtout célèbre pour de mauvaises raisons – l'affaire du contre-mi-bémol.

Mais désormais, on en trouve des sources ou restaurations très valables : la bande publiée par le label-phare de tout glottophile wagnéro-verdien qui se respecte, MYTO, se révèle aussi confortable que n'importe quel pirate du rang des années soixantes. Un brin de saturation et assez peu de détail dans l'orchestre, mais honnêtement, c'est la norme radio à peu près partout dans le monde avant les années 70.



Je me plonge donc dans l'écoute, en commençant par le sommet (subjectif, sans doute) de la partition, pour ne pas dire de tout Verdi : l'enfilade de l'acte III « du Nil ». Chœur hors scène, romance, puis l'effectif enfle : duo de dispute soprano-baryton, substitution du ténor pour un faux duo d'amour, trio de réunion où la superposition des deux partenaires masculins révèle la trahison involontaire, et strette finale (intervention de la mezzo, orchestre déchaîné, réplique qui claque du ténor). Implacable, et s'y déploient une veine mélodique, une concision dramatique, une harmonie inhabituelle (faute de traces archéologiques de modes musicaux égyptiens, Verdi a opté pour une couleur modale originale, qu'il n'utilise dans aucune autre œuvre), qui se conjuguent de façon assez fulgurante.

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Extrait du duo père-fille. Giuseppe Taddei, Maria Callas, Opéra de Mexico, Olivero de Fabritiis.
Je regrette de ne pas pouvoir honorer le souffleur avec son nom – je me rattraperai dans une future notule, déjà bien avancée, incluant également Callas, et déjà nommée Suggeritore superstar. 

J'y admire Giuseppe Taddei : mozartien si tranquille (ce Guglielmo un peu transparent, ce petit Leporello étroit qui chante du nez pour faire semblant d'être drôle…) qui se révèle à chaque fois dans les grands emplois, du Hollandais (en italien) à Scarpia… en passant par cet Amonasro d'autant plus terrible qu'il est dit avec l'assurance et la netteté d'un gentilhomme – mais un gentilhomme fâché, assurément.
Je ne crois pas avoir entendu mieux dans ce rôle, tout simplement, combinant à ce point l'éclat vocal et la rigueur de la musique & des mots.

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Arrive la fin de l'acte. J'entends un changement de piste. Sérieusement ?

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Trio et strette finaux de l'acte III. Maria Callas, Mario Del Monaco, Giuseppe Taddei, plus tard Oralia Dominguez.
J'ai délicatement conservé le track gap entre les pistes, ainsi vous ne manquerez pas les aigus – ne me remerciez pas, c'est tout naturel.

aida sacerdote

Hé oui, ils connaissent bien leur marché, chez MYTO : afin de satisfaire la glottophilie purulente de leurs acheteurs, ils ont mis de côté les 30 secondes de la fin de la strette (applaudissements pour les 20' suivantes), le moment où le ténor claque ses trois la naturels – donc exactement la hauteur où la voix brille le plus, sans être contrainte par la hauteur périlleuse d'un si, mais avec la tension un peu surnaturelle de la hauteur qui demande une technique sophistiquée. L'aigu le plus spectaculairement timbré. Et alors, attaqué à cru, tenu comme cela sur des valeurs longues, répété sur plusieurs voyelles, dans un grand coup de menton dramatique, et quasiment sans orchestre… il a tout pour susciter quelques réactions physiologiques violentes chez les glottophiles les plus réceptifs (cris, larmes, spasmes, turgescences diverses).

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La réplique de Del Monaco : « Grand Prêtre, je reste en ton pouvoir ! ».
Avec ce gros point d'orgue non écrit.

aida sacerdote

De fait, Del Monaco en fait des caisses, et nous livre généreusement les trésors de ses résonateurs voûtés.

Mais tout de même !  Couper, pas même à la strette (l'interruption du trio par la mezzo), mais vraiment juste avant les aigus, sur une piste à part, pour qu'on n'ait pas besoin d'écouter tout le trio, ou pouvoir se le repasser à l'infini en détaché… Ils ne font pas semblant de croire que leur public s'intéresse au théâtre (ou à la musique).



Interdit, je parcours alors les pistes et… ils ont osé.

high e callas aida

Non seulement la présence de la contre-note est incrustée dans le nom de la piste (!), mais celle-ci se trouve à l'intérieur d'un chœur, même pas coupé à une respiration, vraiment à la barbare, juste avant le contre-mi, pour qu'on puisse se le repasser en boucle ou ne pas avoir besoin de se farcir toute la musique inutile qu'il y a autour. Bienvenue, profanes, au Glottostan.

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Il faut donc que je dise, un peu contre mon gré, quelque chose de ce contre-mi. Je suis même allé pour vous, lecteurs révérés, jusqu'à m'aventurer dans les redoutables biographies de la chanteuse, pour vérifier la cause de cette interpolation – je savais bien que le contexte en était sulfureux comme une légende maudite.

Et, croyez-moi, le voyage chez les biographes de Callas est quelque chose que vous ne voulez pas faire – à base de tirades sur sa perfection comme femme, comme archétype, comme beauté même, faisant coïncider sa beauté comme personne avec un extérieur beau à l'occasion du régime le plus important pour l'histoire de l'Humanité, nous dit Pierre-Jean Remy. J'ai trouvé des choses plus factuelles chez les anglophones, mais les informations les plus détaillées, je les ai finalement déterrées chez des fanboys non publiés mais un peu plus méticuleux, d'après sa correspondance notamment.

(aparté)

Pour moi qui considère Callas comme une très bonne chanteuse de son temps parmi plein d'autres, pas forcément meilleure, selon les œuvres et les soirées, que Tebaldi, Tucci, Cavalli, Olivero, Carteri, Gencer, Curtis Verna, Pobbe… je dois avouer que cet ésotérisme, ce luxe de détail, ces dizaines de monographies, et surtout la fascination sans réserve de mélomanes très informés (parfois même du type critique et suspicieux) me laisse tout à fait désarmé. Elle chante, quoi. Plutôt bien, oui, plutôt différemment certes, mais en faire la source du style juste, de l'élargissement du répertoire (huhu), de la subtilité (sensibilité textuelle indéniable, mais davantage dans le surlignage de ce qui est déjà écrit que dans l'animation d'un quelconque sous-texte), voire de toute émotion, voilà qui passe complètement ce que mes radars sont en mesure de percevoir.

Je suppose que, à la marge, le succès nourrit le succès, et qu'entre l'effet « premier contact » / « première version » pour beaucoup de mélomanes et la quantité de témoignages aisément disponibles, on finit plus facilement par rencontrer quelque chose qui nous plaît – si elle n'avait pas cette réputation, j'en serais peut-être resté à ses Norma-Violetta-Tosca (qui ne m'ont pas plus impressionné que cela) et je serais passé à côté de ses Elvira-Puritani, Amelia-in-maschera, Abigaille, Turandot, et d'une manière générale de ses témoignages de jeunesse, tout aussi emportés moins systématiques et apprêtés (les Gilda et Tosca de Mexico, la première Violetta de studio avec Santini…). Pourtant, l'abondance de disques de Nilsson, Sutherland ou même Fischer-Dieskau et Domingo ne provoque pas du tout le même genre d'hystérie (ils ont des inconditionnels fanatisés, mais rien qui puisse se mesurer au phénomène Callas). Faute d'y trouver des raisons proprement techniques (même ses biographes soulignent, souvent abusivement, comme pour montrer qu'il leur reste une pincée d'esprit critique, la dissociation de ses registres, que je ne trouve pour ma part ni gênant ni si criante par rapport avec à peu près n'importe quelle autre soprane aux prises avec les tessitures spinte) ou d'en ressentir la puissance, je suppose que, tout simplement, elle est entrée en résonance avec une époque, une attente collective. Mais je n'ai pas de réponse, en vérité.

Upside
: ça me procure une réserve infinie de trolls et provocations pour Twitter ou les dîners en ville. « Oui, Callas est excellente, c'est même parfois presque aussi bien que Floriana Cavalli. »  Ça ne rate jamais.

Je vous résume donc la situation avec toute l'impartialité de ma situation d'amateur réel mais tempéré.

(La genèse féerique et merveilleuse du grand Contre-Mi de Mademoiselle Callas)

Callas remporte à la fin des années 40 de grands succès à la Fenice de Venise (Walküre en italien, Elvira dans les Puritani) et se voit embauchée à Mexico, en 1950, pour une Aida. Le directeur lui suggère d'emblée le contre-mi, qu'elle refuse – apparemment sur des considérations stylistiques (légende dorée ou pas, vous vous figurez bien que je n'ai pas épluché sa correspondance pour le vérifier…). S'ils veulent des contre-mi, qu'ils l'invitent pour Puritani (qu'elle venait de faire) ou Lucia (qu'elle n'avait pas encore fait) !

Et puis viennent les répétitions et les premières représentations. Kurt Baum, le ténor (dont des bandes témoignent, très vilaine voix engorgée et manières de beuglard, mais manifestement bien sonore), rajoutait des points d'orgue partout, sans suivre les directives du chef, et agaçait tout le monde. C'est là que Callas fut, raconte-t-on, suppliée par Simionato de lui clouer le bec avec un contre-mi retentissant (là encore, véracité…). Tout le monde l'adora, Baum, qui était le seul à ne pas le savoir prévu, jura (sans s'y tenir) de ne plus jamais rechanter avec elle. Lors de la reprise de la production l'année suivante, elle renouvelle l'interpolation, cette fois avec Del Monaco, qu'elle détestait. Elle écrit ainsi (au moment de représentations de Turandot dans ces années) : « Il est si déplaisant… si jamais j'ai l'occasion de lui bloquer des engagements, je le ferai très volontiers. ».

Vous voyez, elle sait donner de sa personne lorsque le bonheur de ses semblables en dépend, en toute simplicité. Une héroïne des coulisses en plus de la scène, toujours prête à rendre service s'il fallait vous défendre, ou sinon vous venger. La bonté du soprano dramatique d'agilité éclate ainsi performativement dans tout son bienveillant (quoique sonore) ramage.

Je vous laisse redécouvrir cette merveille.

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Là aussi, je vous ai conservé religieusement l'interruption du changement de piste, pour faciliter votre imprégnation dans l'atmosphère glottocompatible : on sait ce qu'on attendait, et ce qu'on obtient !

Plusieurs choses me fascinent dans ce moment. Je suis d'abord frappé par la laideur de ce son (vraiment blanc, poussé, irrégulièrement vibré) qui fait figure de Graal, de témoignage inespéré de la meilleure chanteuse de tous les temps qui renvoie, par-delà les brumes d'une captation historique, toutes ses devancières et successrices à leur inanité presque embarrassante. On devine qu'il devait être réellement puissant, greffé sur une voix large (et on sent bien toute l'assise de l'émission qui soutient cette interpolation), mais quant à être convaincu de sa souveraine supériorité, disons galamment qu'il demeure une marge susceptible de souffrir le débat.

Ensuite et surtout, par l'absence spectaculaire de sensibilité musicale de l'interprète. Outre qu'un aigu interpolé ne convient pas toujours à la musique (il est plus logique textuellement, et Verdi était sensible à ces choses, de faire culminer puis descendre un disperato amor que de le faire éclater ainsi dans une montée triomphante sur des accords de triomphe martelés), je peine à croire que l'Impératrice de la Glotte ait à ce point manqué de connaissances musicales de base / de respect pour la musique.
Réécoutez attentivement la fin – vous n'entendez pas comme une dissonance ?
    C'est que Callas tient son mi bémol aussi longtemps que possible (supposé durer une demi-mesure, il dure deux mesures et demie), alors même que les accords changent. Par deux fois, l'accord de si bémol (qui ne contient pas la note mi bémol, mais la note ré, distante d'un demi-ton, qui frotte méchamment) passe tandis qu'elle tient imperturbablement sa note (fausse, donc), et l'arrête même, à bout de souffle, avant le retour à mi bémol (qui arrive juste après la capture de partition ci-dessous).

aida sacerdote

On entend clairement que quelque chose sonne faux, paraît déplacé, dissonant. C'est juste Callas, en fait. Évidemment, nous avons tous conscience du caractère ultimement sacré de la contre-note dans le répertoire italien, et du devoir de la tenir le plus longtemps… mais au point de ne plus du tout s'occuper de l'harmonie écrite par Verdi et de la tenir alors que la musique change… Lorsqu'on lit ensuite les tirades enflammées des biographies sur la musicienne hors du commun, l'esthète visionnaire, le parangon de tous les musiciens, on peine à établir un lien entre les deux observations.

Cela surprendra moins les wagnériens, qui ont pu sentir dans sa Kundry l'étendue des limites de sa compréhension de la musique – clairement une chanteuse plus qu'une analyste ou même une oreille attentive à l'orchestre.

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Je m'en voudrais néanmoins de paraître vouloir dénigrer Callas (j'ai déjà dit pourquoi, pour ces raisons et d'autres, comme sa relation-stabilo aux textes, elle ne figure pas parmi mes chouchoutes absolues), dont je respecte au demeurant les dons vocaux et l'engagement dramatique ; aussi, conformément aux recommandations de mon adjoint à la sécurité aux personnes, je vais bien pesamment souligner qu'elle n'est pas la seule à faire un peu n'importe quoi dans ce final du Triomphe.

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Dès le début, le chœur (d'hommes !) (à l'unisson !) n'est ni ensemble, ni avec l'orchestre, et ce flou s'étend à tout le passage. Callas & Del Monaco, quant à eux, choisissent à la reprise (1'05), au lieu de respecter les indications de Verdi (tout le monde démarre piano et enfle progressivement pour la reprise du chœur de triomphe doublée des lignes contrapuntiques des solistes déjà énoncées – tout cela est très finement écrit) d'octavier leur si bémol en le hurlant le plus fort possible, de façon à détruire l'effet suspendu de la transition et à détourner l'attention de la très belle l'entrée simultanée des deux thèmes. Des gorets glottiques.

high e callas aida

J'aime au demeurant beaucoup ce que fait Olivero de Fabritiis, dramatiquement, dans cet enregistrement ; très vivant, avec un vrai sens du grain rugueux, mais pour ce qui est de tenir les chanteurs, on sent clairement que ce n'était pas inscrit dans le contrat.

On glose souvent sur les mérites comparés des époques, mais en matière d'orchestre, on n'accepterait pas ce degré d'imprécision de la part d'un orchestre professionnel de petite ville, aujourd'hui. (Bien sûr la précision n'est pas tout, mais l'opéra italien d'alors, jusque dans les grandes maisons, est quand même assez impressionnant de ce point de vue.)



En tout état de cause, ce découpage de piste qui m'horrifie (et que j'ai voulu partager avec vous) ne m'empêche pas de bien aimer la posture du label MYTO : lorsqu'il vous vend de la glotte, il ne fait pas plus semblant de croire que vous aimez la musique que Playboy ne prétend concurrencer Nature.

À bientôt pour Suggeritore superstar et autres aventures au pays merveilleux des amygdales surexposées !

samedi 30 mars 2019

Une décennie, un disque – 1770 – C.P.E. Bach : l'invention de la sonate classique


1770


cpe bach christopher hinterhuber

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Premier des deux mouvements de la Sonate en ut de 1775 (Wq. 65/47, H. 248).

    Nous arrivons à une période où les genres commencent à se multiplier : il va devenir de plus en plus cruel d'arbitrer entre de davantage de genres (musique de chambre ambitieuse, lied…) et d'écoles nationales (opéras de langue allemande, éclosion du répertoire russe…). Je tâcherai de diversifier au maximum, quitte à laisser de côté des corpus essentiels. Le but restant de dresser une histoire de la musique sous un maximum d'aspects… et de vous surprendre aussi (donc en laissant de côté les titres que vous avez / allez forcément entendre, voire ceux dont j'ai déjà beaucoup parlé dans ces pages).
    Privilégiant en général la densité musicale (ou le rapport au texte) sur la virtuosité, il risque de manquer de piano prioritaire dans la portion XIXe (surtout en excluant Chopin qui n'a pas besoin d'être aidé…) ; aussi, en cette décennie capitale pour l'histoire de l'opéra (imposition du langage classique dans le seria en Europe, réforme gluckiste en France…), je propose un peu de musique pour clavier.

Un peu de contexte : 1770 et C.P.E. Bach :
    Deuxième fils du premier mariage de J.S. Bach, C.P.E. Bach s'est illustré également dans la musique sacrée avec de fort nombreux Motets, Cantates, Oratorios, Passions, mais son rayonnement reste surtout lié à la musique pour clavier – claveciniste et clavicordiste émérite. Il est l'auteur d'une méthode importante sur le jeu au clavier (Essai sur l'art véritable de jouer du clavier) incluant aussi bien les doigtés (par accord et par enchaînement d'accord) que l'ornementation et l'improvisation. Sa musique instrumentale solo ne fut pas particulièrement fêtée par les commanditaires, pour ce que j'en ai lu, mais admirée des autres compositeurs, dont Haydn.
    Second sujet d'admiration, dont il ne sera pas question dans cette notule : Emanuel Bach est le premier compositeur (célèbre) à avoir écrit ce qui s'apparente à des lieder au sens du XIXe siècle (voix accompagnée au clavier). Son œuvre la plus célèbre dans ce domaine a même la particularité d'être écrite sur des poèmes d'édification religieuse (les Odes du philosophe Gellert) – mis en musique à son tour par Beethoven. Point de départ d'un genre entier.

Compositeur : (Carl Philip) Emanuel BACH (1714-1788)
Œuvre : Sonate en ut H.248 (1775, publication posthume) + Sonate en la H.146 (1765, publication 1779)
Commentaire 1 : Les Sonates d'Emanuel Bach peuvent s'expliquer comme des héritières de celles de Domenico Scarlatti, souvent une idée mélodique / rythmique répétée, et réexposée dans une seconde tonalité avec des modifications mineures. Elles sont en revanche en plusieurs mouvements (deux ou trois), dans un style de plus en plus clairement lié à l'écriture classique (nature des rythmes et de la virtuosité, patrons harmoniques…).
    La Sonate en ut se distingue par un caractère profusif, presque errant (on songe, toute distance stylistique bue, à l'esprit des Fantaisies de Mozart, à certaines Sonates de Mendelssohn), ses tentations du silence (énoncés nus comme un départ de fugue…), au sein d'un langage qui demeure formellement assez austère, une étonnante rencontre, l'une de ses sonates les plus surprenantes et nourrissantes. Celle en la est plus simplement séduisante, mais là aussi une grande réussite dans l'union de mélodies immédiatement séduisantes et d'un sens de la poussée (notamment en agilant les rythmes par des triolets ou sextolets), de l'harmonie aussi (qu'on sent dû par endroit à l'influence de la pensée harmonique riche de son père-professeur).
    Dans le cadre de la sonate (pré)classique, le corpus de C.P.E. Bach contient un peu ce qu'on peut trouver de plus varié et marquant (par rapport à Galuppi par exemple). De surcroît, on n'y souffre pas encore des sommaires basses d'Alberti et autres platissimes accords brisés dont abusent Haydn et Mozart…

Interprètes : Christopher Hinterhuber
Label : Naxos (2004)
Commentaire 2 : Le choix est vaste au disque, mais contraint par les pièces que je souhaitais inclure. J'aurais volontiers recommandé le revigorant mouvement liminaire de la Sonate en la H.133, pas exclusivement engistrée par les organistes, mais elle n'était pas dans la bonne décennie, et aucun disque ne contenait simultanément la H.248, d'un intérêt musical supérieur si je mets de côté mes inclinations intimes et mes madeleines santeuillées.
    J'aurais évidemment été ravi de suggérer un enregistrement sur pianoforte, mais il se trouve que le gigantesque Hinterhuber (qui réapparaîtra en fin de parcours, dans un classique du dernier quart du XXe siècle) prête son goût très sûr à ses doigts d'airain : malgré le piano moderne surdimensionné, il offre une lecture d'une limpidité et d'une netteté remarquables, au discours très clairement organisé, sans fondu de pédale forte, sans rubato hors de saison, un diamant qui va droit au but. Et la sélection des pièces est très avisée.

Complément discographique :
    Pourquoi ne pas aller voir du côté de l'orgue ?  Il existe une superbe intégrale de Jorg-Hannes Hahn (chez Cantate), sur des orgues historiques chaleureux et parfaitement adaptés, dont le volume II contient mouvements de danse (Menuet, Marche, Polonaise…), pièces isolées (Prélude, Fantaisie, Allegros, Adagios), fugues et la fameuse sonate H.133.

jeudi 21 mars 2019

Les chaînes vidéo (gratuites) des orchestres


Aujourd'hui, pour les amateurs de musique en vidéo, l'offre donne le vertige – le problème est plutôt d'imaginer que telle maison qu'on aime met tout à disposition, que de trouver de quoi s'occuper… Je parlerai prochainement des opéras rarissimes sous-titrés disponibles en ligne, mais pour l'heure, un petit tour de ce qu'on trouve aisément en musique symphonique. De très grands orchestres, parmi les meilleurs du monde, se sont prêtés à l'exercice, et sans organiser de paywall à la façon du Philharmonique de Berlin – je suppose qu'ils sont les seuls à disposer de la notoriété suffisante pour faire payer sur leur seul nom, mais j'avouerai que cela me paraît presque indécent, considérant le prix très élevé (et sans réduction pour catégories sociales spécifiques) alors qu'on trouve sans peine gratuitement des concerts en HD d'orchestres sensiblement aussi passionnants.

Je propos donc un petit tour de quelques chaînes vidéos testées par mes soins.


http://operacritiques.free.fr/css/images/goteborg_orchestra.png


FRANCE
National de France
L'orchestre « de prestige » de la Radio, dévolu au patrimoine français (oui, c'est marqué dans les statuts même si…), au grand répertoire, à l'accompagnement de productions vocales extérieures de prestige. Site de France Musique.
Philharmonique de Radio-France
Possiblement l'orchestre le plus virtuose de France. La présentation des vidéos dans le site de France Musique rend à peu près impossible une recherche cohérente, mais on peut retrouver au fil du temps les derniers concerts (du moins ceux captés, ou diffusés, ou laissés en ligne).
National de Lille
Avec l'arrivée d'Alexandre Bloch, l'orchestre entreprend de vidéodiffuser ses concerts (dont la qualité a vertigineusement augmenté, comme en témoignent les récents Pêcheurs de Perles et Poème de l'Amour et de la Mer, de grands, grands concerts & disques). Pas encore beaucoup de chose, mais il y a au moins une intégrale de Mahler en cours (certes, ça ne va pas changer la face du répertoire si on joue du Mahler, mais d'autres choses sont susceptibles d'apparaître désormais). Merci Eusèbe.

ESPAGNE
Sinfonica de Galicía (Youtube)
Énormément de choix depuis des années, et interprété avec un entrain et un professionalisme qu'on pourrait par préjugé ne pas attribuer à un petit orchestre. Une des meilleures chaînes d'orchestre. Et les chefs ne sont anodins : Slobodeniuk, Skrowaczewski, Orozco-Estrada, Maazel, Segerstam…

ROYAUME-UNI
London Symphony
Beaucoup de vidéos pédagogiques remarquablement conçues, et le grand répertoire vu sous des jours très différents selon les chefs.
London Philharmonic
Essentiellement des vidéos à la fois promotionnelles et pédagogiques très courtes, avec partition.

IRLANDE
RTÉ
Des extraits de tout genre. La chaîne est finalement moins riche qu'il m'avait semblé (peu d'intégrales). Mais on peut entendre Pirates des Caraïbes joué proprement par un orchestre de haut niveau. Pourquoi pas.

ALLEMAGNE
Radio de Francfort (YouTube)
Ou sous son nom actuel hr-Sinfonieorchester, je vous renvoie à cette vaste notule pour l'histoire (contorsionnée) du nom et le répertoire de la formation. Beaucoup de vidéos, surtout du grand répertoire très bien joué (orchestre pas très coloré, mais très discipliné et engagé, toujours un plaisir), mais aussi pas mal de XXe siècle et de contemporain de diverses obédiences (Walton, Blacher, Macmillan, Eötvös, Widmann, Hillborg, Say…). Essentiellement des concerts des directeurs musicaux P. Järvi (assez exceptionnels, comme leur Huitième de Mahler) et Orozco-Estrada (toujours très bons).
Gürzenich de Cologne
L'orchestre « de concert » de la ville, par opposition à la WDR (l'orchestre de radio). Sur sa chaîne, essentiellement du grand répertoire, mais le niveau s'est beaucoup élevé sous Kitayenko (et surtout Stenz), donc de belles versions. Beaucoup de concerts récents dirigés par Roth.
Herford, Nordwestdeutsche Philharmonie

PAYS-BAS
Concertgebouworkest (YouTube, Bachtrack)
Seulement des extraits ces dernières années, mais dans les archives de la chaîne, on peut trouver leurs Mahler entiers, par exemple. Un mot sur l'orchestre et sa place dans le paysage néerlandais.
Chambre des Pays-Bas
Philharmonique des Pays-Bas
Deux orchestres couplés au fil des fusions, à retrouver dans le premier volet de notre série (trois notules pour l'instant) autour des orchestres des Pays-Bas, de leur onomastique complexe, de leur histoire extrêmement tournmentée – une des explorations les plus stimulantes de CSS et aussi un de ses plus gros bides.
Des œuvres moins issues du grand répertoire.

DANEMARK
Radio Danoise
Pas l'orchestre le plus virtuose ni le plus incisif du monde, mais très dynamique, répertoire original (Nielsen, vastes suites de concert de films, dont la plus complète jamais diffusée pour Star Wars – mais aussi les grands westerns, le Parrain, Avatar, etc.). Hélas, il semble qu'on ne trouve plus que des extraits.

NORVÈGE
Tronhdeim SO
Le plus bel orchestre du monde. Le compte est moins alimenté désormais, mais on peut y retrouver les étincelles produites lors de l'ère Urbański sur les quelques vidéos intégrales diffusées pendant son mandat. Des Beethoven 3 ou Carmina Burana qui sont des références absolues pour moi.
Bergen PO (ou Bachtrack)
L'autre prétendant au titre. Un peu moins typé depuis l'ère Litton, dont on peut voir tout de même mainte merveille, et à présent le mirifique Gardner. Fonds assez varié, pas de raretés absolues mais des standards à  l'opéra et la musique de film, il y a de quoi se faire plaisir, dans des lectures qui, là aussi, sont peu ou prou les plus grisante qu'on puisse trouver.
Chambre Norvégienne
Les classiques pour petit orchestre par cet ensemble de haut niveau. (Merci Iskender.)

SUÈDE
Göteborg SO (ou Bachtrack)
Intéressant pour suivre le jeune prodige Rouvali qui y rode ses Symphonies de Sibelius avant enregistrement chez Alpha : des Sibelius complètement atypiques, où les transitions deviennent les parties thématiques, très frémissants et panthéistes, pas du tout dans la veine lyrique ou mélodique habituelles, une sorte de vie étale et profusive, très agitée, mais en souterrain, voilà qui renouvelle beaucoup l'écoute !  (au disque, c'est Saraste qui s'en approche le plus, mais ce n'est pas à ce point différent)
Pour le reste, le niveau actuel de l'orchestre m'a paru en deçà de ce dont témoignent les nombreux disques N. Järvi, mais je n'ai pas encore bien exploré le fonds. (Merci Ptitof.)
Stockholm, Philharmonique Royal (ou Bachtrack)
Le Royal Philharmonic local était, comme l'anglais, un peu à la traîne dans une nation aux orchestres de très haut niveau, plutôt opaque, un peu mou. Sous Oramo cela a complètement changé et, prises de son BIS aidant, sans être devenu le plus mordant de la discographie, il se pare de couleurs extraordinairement variées, chaleureuses et transparentes, plus proche du Berlin de Rattle que du Philharmonia de Klemperer, disons.

RUSSIE
orchestres de la Philharmonie de Moscou
Site en russe uniquement. Beaucoup d'audio exaltant, mais aussi de vidéos.

--

Il en manque évidemment. Je n'ai pas trouvé grand'chose du côté américain : que des extraits brefs chez New York, Boston, quelques rares concerts déjà anciens chez Chicago (de toute façon l'ère Muti reste un mauvais moment à passer), même les dynamiques San Francisco et Buffalo ne proposent rien. Mais si vous avez de bonnes adresses, n'hésitez pas à les partager !

Les chaînes les plus stimulantes sont à mon sens celles de Bergen (vraiment une expérience sonore !), du Symphonique de Galice (vaste choix et grands chefs moins bien documentés), le dépaysant site de la Philharmonie de Moscou et pour le grand répertoire Francfort, LSO, Gürzenich.

Belles balades sonores à vous !

Suite de la notule.

mercredi 20 mars 2019

Rimski-Korsakov – La Pskovitaine / La Jeune Fille de Pskov / Ivan le Terrible – Sokhiev, Bolchoï 2019


Comme il est question d'une œuvre rare, autant mettre le commentaire du concert en évidence – pardon, contrairement à l'usage, je n'ai pas le temps d'inclure des extraits sonores et des bouts de partition, il faudrait vraiment un temps de travail supplémentaire non négligeable pour écrire une véritable notule sur le sujet, en me replongeant dans le détail… Voyez-le comme une incitation à aller écouter, ou même simplement un témoignage sur certaines propriétés des opéras russes (usage du folklore, des chœurs et des cors…).

http://operacritiques.free.fr/css/images/pskovitaine_bolchoi.png

#ConcertSurSol #109

La Pskovitaine de Rimski-Korsakov par le Bolchoï (troupe, orchestre, chœur), direction Sokhiev.
Le concert portait le titre de la création, Ivan Le Terrible, pour des raisons de remplissage, je suppose – je n'ai pas lu qu'il ait été question de proposer une version musicologique d'origine, mais peut-être était-ce également le cas.

Une œuvre dans la veine des grands opéras historiques où la musique est moins sophistiquée que dans les orientalismes mystérieux et les contes comme Sadko, Le Coq d'or… Par exemple La Fiancée du Tsar, déjà avec Ivan. Ici, un aspect légendaire de la vie d'Ivan Le Terrible – avec comme réel sujet principal les massacres qu'il commet régulièrement dans les grandes villes de Russie (cet homme avait de très graves désordres mentaux, il n'était pas terrible dans le sens de grand et redoutable, mais plutôt de quelqu'un qui tue n'importe qui sous n'importe quel prétexte, ses propres amis, les notables, des villes entières…). L'intrigue, tirée d'un drame contemporain de la composition, le présente sous un jour plus positif (et assez fantaisiste) de père de la nation presque sage, sévère mais juste.

J'avais méjugé l'œuvre au disque : les quelques versions disponibles, même les plus récentes, placent les voix très en avant et l'orchestre en retrait, si bien que l'on n'entend bien les détails… Or, malgré son aspect un peu simple de drame romantique sans fantaisie excessive, de prime abord, j'étais passé à côté de la matière de l'accompagnement des récitatifs, très variée, toujours des contrechants (très beaux ; dans les scènes d'amour, on reprend le premier thème des amants au hautbois tandis qu'ils en énoncent un autre), des effets d'orchestrationles cors, en particulier, travaillent à temps plein pour doubler les cordes ou même tenir seul des notes qui apportent de l'atmosphère ou de la tension ! 
On y entend des procédés d'accompagnement (palpitations vives des flûtes et hautbois comme dans les jeux des princesses aux pommes, au début de l'Oiseau de feu), des touches instrumentales (flûte alto sur la chanson satirique chantée par Ivan), des alliages qui font dresser l'oreille.

À ce titre, l'interlude du toscin, entre les deux tableaux de l'acte I, est complètement dément, étendant progressivement la sonnerie à tout l'orchestre (avec la même texture que les scènes du couronnement et de l'horloge dans Boris Godunov, dont cet opéra de 1872 s'inspire vraisemblablement). L'effet de résonance est obtenu par l'écho de deux accords, l'un médium avec pizzicatos de violoncelle, cors et tam-tam chinois, le second avec un pizz plus grave, clarinette basse et timbale.

Le plus hallucinant se trouve probablement dans les scènes de foule assez délirantes : tel le grand accord chargé du chœur, qui s'étage progressivement par entrées successives à la fin de l'œuvre, ou la surenchère effrayée du peuple à la fin de l'acte I, et même les nombreux chœurs folkloriques, dont les thèmes (tirés de chansons traditionnelles célèbres, comme chez Tchaïkovski et Moussorgski) irriguent ensuite toute l'œuvre.

On note la présence de quelques motifs récurrents (parternité d'Ivan, par exemple), mais cela réclamerait réécoute attentive ou ouverture de partition pour préciser leur nombre, leur ampleur et leur usage.

Le drame aussi se tient bien, étonnamment : alors que le dénouement est assez frustrant (se passe ce qu'on avait deviné, et assez platement), toute l'attente qui précède l'arrivée d'Ivan est très réussie : la moitié de l'opéra, trois tableaux sur six, se déroule hors de sa présence, à commenter ses destructions et à redouter son arrivée. Pskov en paix, Pskov effrayée, Pskov combattive, Pskov abattue… Chaque fois l'occasion de changements de climats assez aboutis.
Même l'entrée tardive d'Ivan au second tableau de l'acte II, pourtant chichement spectaculaire en musique et en mots, atteint pleinement son objectif glaçant : ce quasi-silence, cette courtoisie du tsar qui demande l'autorisation de prendre une chaise dans une ville conquise, tout épouvante en comparant l'explicite avec la réputation, laissant pressentir tout en la niant l'ampleur du malheur qui frappera les habitants.

Un opéra très réussi, dont on pourrait faire bien des choses en scène.

Les musiciens du Bolchoï m'ont paru plus typés qu'en 2017, en particulier les bois (hautbois un peu acide, plus clair, et superbe), mais quoi qu'il en soit, le niveau est toujours aussi exceptionnel, magnifié par Sokhiev tout en rondeur et en densité.
Ce sont évidemment les chanteurs qui marquent le plus de différence avec les habitudes occidentales, remplissant la Philharmonie défavorable, comme rien, et avec des techniques vocales qui sont très, très loin de l'orthodoxie italienne et des écoles affiliées. Particulièrement admiré Denis Makarov (le père de la jeune fille éponyme), dont le timbre est peut-être un peu gris, mais dont la projection et la diction se diffusent, encore plus que l'abyssal Stanislas Trofimov (moins sonore dans ce rôle qui sollicite davantage l'aigu que dans l'archevêque de la Pucelle d'Orléans), planant toujours au-dessus de l'orchestre et à proximité du public. Moins convaincu par Dinara Alieva, qui fait une belle carrière hors de Russie (Cio-Cio San la saison prochaine à Bastille !), mais qui est vraiment, vraiment émise très en arrière, compromettant totalement la diction – je suis admiratif qu'elle puisse tenir une tessiture de soprano avec une émission aussi basse (on aurait dit qu'elle chantait un rôle une quarte plus bas que la réalité !), mais je n'aime pas beaucoup cette posture qui la rend mécaniquement monochrome (et floue verbalement à faire passer Netrebko pour Gérard Souzay).
Plus que tout, c'est le chœur qui me cueille encore une fois : le niveau individuel est hallucinant (tous potentiellement de très grands solistes) et la rondeur du résultat, inconnue des chœurs d'opéra ailleurs dans le monde (toujours un peu bruts) semble atteindre le meilleur des deux mondes, entre la puissance épique de leur volume et un moelleux, une discipline des nuances qui évoquent plutôt les meilleurs chœurs d'oratorio.

Très grande expérience. Ils reviennent pour Mazeppa la saison prochaine, avec une de leurs très grandes basses dramatiques, Azizov (un impact très impressionnant là aussi, et une véhémence remarquable – je ne puis plus écouter d'autre Prince Igor…).

Suite de la notule.

dimanche 17 mars 2019

Une décennie, un disque – 1760 – symphonie classique mais concerto grosso (Haydn)


1760


quichotte duchesse

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Premier mouvement de la symphonie par The English Concert.

Compositeur : Joseph HAYDN (1732-1809)
Œuvre : Symphonie n°6 (1761)
Commentaire 1 : Cette symphonie constitue une étape importante à plusieurs titres.
♦ Elle marque un tournant assez flagrant entre deux styles.
La forme générale est celle de la symphonie classique : en quatre mouvements, menuet avec trio, usage du développement de forme sonate dans les mouvements I et IV – c'es-à-dire que deux thèmes s'enchaînent reliés par des ponts, avant de se déformer et de se mélanger, base de toute la musique instrumentale de Haydn jusqu'au post-postromantisme du milieu du XXe siècle, par opposition aux juxtapositions ou aux variations de l'époque baroque…
Dans le même temps, la nomenclature est celle d'un concerto grosso baroque : 1 flûte, 2 hautbois, 1 basson, 2 cors en ré, qui prennent fréquemment le devant de la scène dans des traits exposés quand ce n'est pas dans de véritables solos, comme dans le trio du menuet (solos simultanés de basson et de contrebasse !). Le violon et le violoncelle solos occupent aussi beaucoup d'espace, renvoyant à la forme du concerto multiple très prisé du premier XVIIIe italien. Il reste même une ligne de basse continue.
♦ À l'échelle de la carrière de Haydn, elle marque le début de la résidence chez les Erterházy. Le thème donné par le Prince était lié aux heures du jour, et l'effet d'illumination du début (entrées en tuilages des vents sur une batterie lente de cordes) évoque immanquablement un lever de soleil – procédé repris au début de La Création, à l'autre extrémité de sa carrière créatrice.
Par ailleurs, tout simplement, cette œuvre est un bijou – outre la surprise des solos osés, d'une générosité qui n'est pas commune dans le baroque, et encore moins dans la symphonie classique, la veine mélodique s'y montre particulièrement prégnante et roborative. Et, déjà, à l'aube de son corpus symphonique, on admire la science des jeux de réponse, des effets de couleur en alternant les interventions de bois, les doublures ponctuelle de la même ligne, les effets tuilés d'entrées en contrepoint… On est frappé par le fait qu'au sein de cette forme assez contrainte, Haydn ne laisse jamais courir la plume en laissant la même disposition d'orchestration durer pendant le thème entier, il apporte toujours une touche de couleur, interrompt le soutien ou renforce l'effectif, si bien qu'un thème n'est jamais présenté en lui-même, toujours enrichi d'apports, de touches, de clins d'œil… et évolue dans des développements déjà assez joueurs pour une époque aussi précoce.

Interprètes : The English Concert, Trevor Pinnock
Label : Archiv (1996)
Commentaire 2 : Dans la discographie qui déborde de propositions, et quelquefois exaltantes, il fallait choisir un seul disque. J'en ai réécouté (et découvert) beaucoup pour préparer (parmi lesquelles des propositions aussi diverses que Leitner, Marriner, Hogwood, Müllejans, Haselböck…), et la sélection ne reflète évidemment que mon goût personnel.
    J'ai beaucoup aimé Kuijken avec la Petite Bande d'une part, mais le traitement en est vraiment baroque, très mince et incisif, avec un spectre sonore aéré (ou troué, si l'on n'aime pas) ; par ailleurs les soli sont un peu rudes si l'on n'a pas une grande tolérance au jeu sur boyaux sans vibrato.
    Autre proposition exaltante, Thomas Fey avec les Heidelberger Sinfoniker (son intégrale sans doute à jamais interrompue par sa grave chute d'escalier contient à mon sens les meilleures symphonies de Haydn jamais gravées), sur orchestre traditionnel (me semble-t-il à l'oreille, mais comme il a été fondé par Fey pour jouer de façon « informée », je me trompe peut-être), en conséquance sans la même netteté de trait, mais avec un esprit incroyable : chaque motif, chaque détail d'orchestration est mis en valeur et prend sens au sein de la grande architecture. [Évidemment, on peut détester ça et le trouver trop intrusif si on veut du Haydn majestueux plutôt que joueur. Dans ce cas, Leitner est un choix vraiment attachant.]
    Pinnock et l'English Concert, plus apaisé sans doute, a l'avantage de présenter à la fois un fondu agréable qui laisse sentir la distance par rapport au style baroque, et un grain instrumental assez extraordinaire (la saveur généreusement fruitée des flûtes et des hautbois n'a que peu d'exemple !), le tout dans une belle cohérence d'ensemble et une véritable vivacité. Le tout autorise la poésie sans se priver de la vie ou des couleurs des versions « informées », le meilleur de tous les mondes en quelque sorte – et certainement pas poli ou terne, comme on accuse parfois très abusivement Pinnock de l'être.
    Du côté des intégrales, Hogwood et l'Academy for Ancient Music, enfin réédités il y a peu, apportent une conscience musicologique et un investissement dans chaque recoin, une grande valeur sûre –  même si, pour ces trois symphonies des heures en particulier, j'ai suggéré d'autres références qui me paraissent encore plus abouties.

mardi 5 mars 2019

Choses vues


Un mot pour indiquer que les commentaires de concerts vus en février ont été mis à jour en commentaires de l'annonce du planning : invendus de Sondheim, Quatuors de Gassmann & Pleyel, le crépuscule énigmatique de Maurizio Pollini, Victor Hugo, Star Wars…

Pour les concerts à partir de mars, ils figureront également sous la notule d'annonce.

Je poursuis aussi l'alimentation régulière du survol des nouvelles parutions (dernièrement Perbost, Chédeville, Camboulas…).

Mais il m'en reste beaucoup d'écoutés à commenter :

Le Dernier Sorcier de Viardot & Tourgueniev, les variations berlioziennes de Braunfels, le récital original de Harpe de Gaudemard, les derniers Haydn d'Antonini, la première discographique de Das Schloß Dürande de Schoeck (même bidouillé, ce reste le disque de la décennie), Herminie d'Arriaga, lieder par Hasselhorn, récital original de piano par Ghraichy, Penelope de Liebermann (réédition), L'École des Femmes de Liebermann, les Schubert de Gardner, Roll Over Beethoven d'Adams, nouveaux liederspiele de Schumann chez Naxos, l'intégrale pianistique Tansman du multi-spécialite Koukl, Fauré & Poulenc par Aedes, Symphonie du brésilien Alberto Nepomuceno, l'intégrale pianistique Bernstein de Tozzetti, la Troisième Symphonie de Liatochynsky par Bournemouth & Karabits…
(Quasiment que des disques complètement enthousiasmants, d'ailleurs !)

… et de pas encore écoutés à découvrir (puis commenter éventuellement)
:
la délirante Herbstsymphonie de Marx dans une captation CPO, l'album Sirènes de Stéphanie d'Oustrac, Chausson par Gens, Cendrillon de Prokofiev pour piano par Latchoumia, transcriptions d'opéras de Rameau par Mélisande McNabney, une nouvelle version de Prometeo de Nono, Suite pour orchestre de Lundquist, intégrale du piano de Röntgen en cours par Mark Anderson, Passion selon Jean par le mirifique Dijkstra et la Radio Bavaroise (en mode HIP), Au Long de la Loire par l'ensemble Jacques Moderne, le bouleversant Via Crucis de Liszt par le Collegium Vocale Gent, Mahler 7 par le Festival de Budapest, Erlkönigs Tochter de Gade, Imaginées d'Ibert (réédition), Les Heures dolentes de Dupont pour la première fois en version orchestrale, ballets français d'Ibert et Sauguet par N. Järvi, Caccini vocal par Le Nuove Musiche, récital Kermes, Dussek par Sofronitzky (une demoiselle, pas le fou qui met des pains partout), Concerto pour violon n°1 de Szymanowski par Vahala, Concertos pour orgue et cordes de Bach par les Muffati, récital Peretyatko, I Cherusci de Mayr (courage…), récital Heimweh d'Anna Lucia Richter, une vérification de pépites éventuellement manquées dans le coffret Berlioz intégral de Warner (très dubitatif sur le caractère intégral de la chose, en regardant rapidement…), Missa 1660 de Cavalli, 1001 Nuits de Say, Minnesang de Nunes…

Oui, avec la quinzaine qui s'ajoute chaque vendredi, même en allant très vite, ça va être difficile de tenir le défi… Je n'avais pas l'impression d'autant de nouveautés grisantes l'année dernière.

dimanche 3 mars 2019

Printemps 2019 – Les concerts franciliens que le Guoanbu ne veut pas que vous voyiez


Afin de dégager du temps pour d'autres sujets plus exaltants, le planning est publié dans ce PDF . Les commentaires des spectacles seront placés en commentaires, sauf entrée spécifique, et ceux de janvier-février se trouvent sous cette notule (ou bien sur le compte Twitter de CSS).

♦ En violet, les événéments qui me paraissent considérables, immanquables (en général œuvre rare et très intéressante, avec exécution prometteuse).
♦ En bleu, ceux qui me paraissent importants, à tenter vraiment de voir.
♦ En vert, diverses propositions séduisantes (tubes par des interprètes stimulants, œuvres rares qui ont potentiellement moins ma faveur…).

Mais à peu près tout ce qui est relevé ici est attirant.



J'insiste sur quelques événements.

Hervé, Le Retour d'Ulysse (version comique). À partir du 13 mars, relecture offenbachien du mythe.

La Finta Pazza de Sacrati (16-17 mars), par Alarcón, qui revient chargée de critiques enthousiastes, une œuvre fondatrice dans l'histoire de la diffusion de l'opéra en France.

¶ Le Quatuor vocal à un par partie Bonelli (15 & 17 mars), constitué de chanteurs époustouflants individuellement et collectivement, dans des programmes originaux et jubilatoires.

Symphonie n°10 Chostakovitch par l'ONDIF et Kaszpczyk… un très grand chef (meilleurs Szymanowski de tous les temps) et l'orchestre le plus engagé qu'on puisse trouver… dans la meilleure symphonie de Chostakovitch, ce devrait être très impressionnant. (Mais on a aussi le droit d'aimer roupiller sur les tapis moelleux des R. Strauss du Concertgebouworkest.). 22 mars.

Symphonie n°2 de Howard Hanson, et à l'orgue encore, par Cameron Carpenter (23 mars).

Programme Donna par l'ensemble Il Festino. Excellent programme, mais prévoyez d'investir dans les tout premiers rangs de la première catégorie, si vous voulez entendre quelque chose dans la Cathédrale des Invalides. (28 mars).

L'Orestie d'Eschyle à la BNF. (30 mars) Je n'ai pas vérifié sous quel format la chose était donnée.

Le Château de Barbe-Bleue de Béla Bartók, joué et chanté par des Hongrois – ce qui advient fort rarement.

Refonte XVIIIe d'Armide de LULLY (1er avril).

Tchaïkovski, Symphonie n°6 par l'Orchestre Ut Cinquième. Amateurs de très (très) haut niveau… Sibelius 2 comme je ne l'avais jamais entendue, même au disque… et excellents dans Cavalleria Rusticana, La Bohème, etc. Ce devrait être une grande lecture. (4,6,7 avril)

Ravel, L'Enfant et les Sortilèges dans une version de chambre (de Nemoto, qui avait joliment instrumenté le Voyage d'hiver il y a quelques années), avec une distribution épatante : Masset, Poupard, Boisvert, Sargsyan. À Herblay le 9 avril.

Legrenzi, La Divisione del mondo, Rousset (13-14 avril). Le meilleur compositeur italien du XVIIe siècle, l'une de ses figures les plus inventives également, dans cet opéra inédit.

¶ Récital d'Andrea Pichanik avec guitare baroque / théorbe. Premier XVIIe italien (15 avril). Voix extraordinairement généreuse et véritable diseuse, avec le luthiste spécialiste Egüez (partenaire de Bárbara Kusa au sein de La Chimera, explorations semi-populaires hispanohablantes, notamment).

¶ Le Quatuor Quiroga (ce fruité un brin acide, inimitable, très grands musiciens d'une saveur rare) dans Ginastera 1, Turina, Chosta 8. Le 15 avril.

Leçons de Ténèbres de Gesualdo par les spécialistes de Graindelavoix. Pas aussi aventureux que ses madrigaux, mais plutôt rare (18 avril).

Leçons de Ténèbres de Lambert par Marc Mauillon (20 avril), mais hors de prix en ce qui me concerne, 90€ minimum pour moins d'une heure de musique, si j'ai bien lu les tarifs en début de saison.

Ibsen, Un ennemi du peuple. Pièce très peu donnée d'Ibsen, mise en scène Sivadier à l'Odéon, pendant le mois de mai.

Un opéra (contemporain) de Barry d'après The Importance to Be Earnest, pas si fréquent d'oser des textes un peu légers désormais. À partir du 16 mai.

Perrault par d'Estalenx et Aboulker, pour chœur d'enfants. (28 mai et 11 juin)

Roussel, Le Testament de tante Caroline (à partir du 6 juin), un Roussel léger !

Hervé, Mam'zelle Nitouche (à partir du 7 juin). Servi par les Frivolités Parisiennes, même si la musique en est vraisemblablement peu dense, ce sera un régal (quel entrain scénique !  quels chanteurs !  et surtout quel orchestre !).

Berlioz, cantates (dont l'immortelle aux Chemins de fer) et Symphonie Funèbre & Triomphale, par un très gros effectif (24 juin).

Stockhausen, Samstag aus Licht (28 et 29 juin). Moins marquant que Donnerstag donné par l'Opéra-Comique à l'automne, mais toujours assez étonnant, pas exactement un opéra (beaucoup de parties purement instrumentales qui tournent sur elles-mêmes sans que leur dimension dramatique soit tout à fait évidente), mais une très belle expérience, de la musique bien faite et étonnamment polarisée et accessible.



Bien sûr, en s'approchant des échéances, quantité de petits concerts très originaux surgissent… Je les posterai en commentaires, ainsi que mes éventuelles impressions sur les spectacles que j'aurai moi-même tentés.

Bon printemps à vous !

Suite de la notule.

samedi 2 mars 2019

[pré-annonce] Saison définitive de l'Opéra de Paris 2019-2020


Si vous êtes agité par la perspective de ne pas savoir encore ce que vous ferez en décembre 2020, cette notule est pour vous.

À la suite d'une avance délibérée ou d'une maladresse involontaire, la saison officielle de l'Opéra de Paris, attendue fiévreusement par les amateurs d'opéra (la plus étendue de France en nombre de titres, de dates, et en prestige des chanteurs et metteurs en scène invités), est connue : les premières brochures ont été envoyées et reçues – tandis que la présentation officielle n'a lieu qu'à la mi-mars.

Pour les plus impatients donc :

ITALIEN (11)
¶ Mozart, Don Giovanni – Van Hove & Jordan – J. Wagner, d'Oustrac, Barbeyrac, Sly, Pisaroni
¶ Mozart, Così fan tutte – De Keersmaeker & Manacorda – J. Wagner, Lauricella, Costello, Sly, Szot
¶ Rossini, Il Barbiere di Siviglia – Michieletto, Montanaro – Oropesa, Anduaga, Lepore, Sempey / Filonczyk, Baczyk
¶ Bellini, Il Pirata (version de concert)  – Frizza – Radvanovsky, Spyres, Tézier
¶ Bellini, I Puritani – Pelly & Frizza – Dreisig, Camarena / Demuro, Bertin-Hugaut
¶ Verdi, Rigoletto – Guth & Scappucci – Dreisig, Antoun, Lučić, Siwek
¶ Verdi, La Traviata – Stone & Mariotti / Montanaro – Yende / Machaidze, Bernheim / Ayan, Tézier / Lapointe
¶ Verdi, Don Carlo (5 actes « Modène ») – Warlikowski & Luisi – Kurzak / Car, Rachvelishvili, Alagna / Fabiano, Pape
¶ Puccini, La Bohème – Guth & Viotti – Jaho / Stikhina / Costa-Jachson, Fuchs / Tsallagova, Demuro / Grigolo / Bernheim
¶ Puccini, Madama Butterfly – Wilson & Sagripanti – Martínez / Alieva, Lemieux / Hubeaux, Berrugi / D. Popov
¶ Cilea, Adriana Lecouvreur – McVicar & Sagripanti – Netrebko / Stikhina, Semenchuk, Eyvasov,  Lučić

ALLEMAND (5)
¶ Wagner, Das Rheingold – Bieito & Jordan – Gabler, Gubanova, Vasar, Paterson
¶ Wagner, Die Walküre – Bieito & Jordan – Westbroek, Serafin, Gubanova, Kaufmann, Paterson (Wotan), Relyea
¶ Wagner, Siegfried – Bieito & Jordan – Fuchs, Serafin (Brünnhilde), Lehmkuhl, Schager, Paterson
¶ Wagner, Der Götterdämmerung – Bieito & Jordan – Gabler, Merbeth (Brünnhilde), Connolly, Kränzle, Schmeckenbecher (il me manque Hagen)
¶ Reimann, Lear – Bieito & Luisi – Herlitzius, Skovhus, Saks

FRANÇAIS (4)
¶ Rameau, Les Indes Galantes (à Bastille) – Cogitore & García-Alarcón– Devieilhe, Devos, Fuchs, Vidal, Barbeyrac, Duhamel, Crossley-Mercer, Sempey
¶ Offenbach, Les Contes d'Hoffmann – Carsen & Elder / Vallet – Devos, Gens, Arquez, Fabiano, Briand (il me manque les Diables)
¶ Massenet, Manon – Huguet & Ettinger – Yende / Fomina, Bernheim / Costello, Tézier, Tagliavini
¶ Boesmans, Yvonne princesse de Bourgogne – Bondy & Mälkki – Lyssewski, Uria-Monzon, Naouri

RUSSE (2)
¶ Moussorgski, Boris Godounov – Van Hove  & Schønwandt – Malevskaya, Conrad, Pape…
¶ Borodine, Le Prince Igor – Kosky & Jordan – Stikhina, Rachvelishvili, Černoch, Nikitin

Hors Traviata, Indes, Manon, Igor et le Ring, uniquement des reprises de productions existantes récentes (Don Giovanni est donné en juin de cette saison !) ou anciennes (Yvonne a 10 ans, les Contes davantage mais très régulièrement repris).

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Informations généreusement partagées par Adalbéron et Xavier (qui en plus d'être bien informés écrivent immanquablement des choses intéressantes !).

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Pas de grande éditorialisation à faire ici. Je ne puis dire que je sois déçu, puisque j'ai fini par accepter que la tendance Lissner (qui fut pourtant le grand promoteur de Janaček en France dans les années 90, contribuant aussi à faire d'Aix un lieu d'essais théâtraux plus tournés vers la mise en scène et le répertoire du vingtième siècle qu'un  simple festival Mozart) s'inscrit probablement un projet de fond, voulu par la tutelle, de faire de la maison un lieu de prestige – plutôt fondé sur des noms de metteurs en scène à la mode et de chanteurs-vedettes, pas destiné avant tout à servir la musique, le patrimoine, l'ouverture à des horizons variés et / ou nouveau.

Lorsqu'on a accepté que l'Opéra de Paris a décidé d'entrer dans un modèle de théâtre de répertoire type Vienne, où l'on rejoue en circuit fermé les mêmes titres dans les mêmes productions, en attirant les vedettes les plus en vue, on cesse d'être bougon et d'attendre de l'institution ce qu'elle (devrait peut-être mais) ne souhaite pas nous donner.
Les distributions vocales sont splendides et font toutes très, très envie, incontestablement.

J'ai déjà formulé mille fois ma frustration de ce que la maison qui a le plus de moyens (et un public captif, puisque les opéras de grand format ne sont donnés que par elle, que son prestige est tel que la province, les touristes accourent et remplissent les derniers sièges libres) ne propose pas des parcours qui permettent aussi d'élargir ses horizons, dans des œuvres, des langues, des adaptations, des traductions – que sais-je ! – qui fassent voir l'opéra sous un jour nouveau. Qu'il est beau d'entrer dans une salle et d'en ressortir en se rendant compte qu'en réalité il existait tout un pan artistique dont on ignorait l'existence !

À ce titre, même dans le cadre d'une programmation ultra-conservatrice comme ici, il est dommage que l'horizon linguistique et géographique soit aussi réduit : italien, français, allemand, russe. Rien en anglais (où le choix est pourtant vastissime, et justement du côté de genres hybrides, d'œuvres récentes et accessibles inspirées du cinéma ou de la culture populaire…), rien dans des langues plus rares.

Bien sûr, on peut se sentir floué dans la mesure où l'Opéra National de Paris est la seule maison de la région qui puisse proposer des saisons aussi vastes et monter certains ouvrages – le Comique et l'Athénée, même les Champs-Élysées peuvent difficilement monter des opéras de Schreker en version scénique (rien que les coûts fixes les mettraient en faillite, je suppose). Néanmoins, considérant l'offre démentielle dans la région, il est possible d'aller se consoler dans quantité d'autres endroits : en combinant Champs-Élysées, Favart, Jouvet, Versailles, CRR, Massy, Bouffes, Frivolités Parisiennes, Herblay, Saint-Quentin et les productions itinérantes, on trouve largement de quoi saturer son calendrier, même si l'on ne va voir qu'exclusivement de l'opéra mis en scène !

J'ose à peine ajouter que, si c'est pour entendre coincé au fond de Bastille un orchestre qui joue à l'économie et qui ne devient vaguement en place qu'en fin de série, on se console d'autant mieux d'aller voir ailleurs. (J'ai vraiment du mal à m'expliquer cette désinvolture, connue par quantité d'anecdotes, mais qui se voit et surtout s'entend tout au long de la saison, alors que le recrutement est probablement le plus exigeant de France… qu'est-ce qui peut se passer entre l'instrumentiste fulgurant qui entre et le gars qui s'ennuie ostensiblement, le groupe qui refuse d'écouter les chefs invités ?)


Cela n'empêche pas évidemment de passer d'excellentes soirées sur place – ma plus belle expérience de la saison 2018-2019 a sans doute été d'entendre Les Huguenots en action !  (mais c'était et une œuvre un minimum originale, et l'avant-dernière représentation – on entend clairement dans les vidéos officielles que ce n'était pas pareil les autres jours…)

lundi 25 février 2019

Une décennie, un disque – 1750 – Mondonville, le grand motet figuratif


1750


quichotte duchesse

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Cœli enarrant : « In sole posuit tabernaculum suum ».
Solo suspendu de basse-taille, à la lente colorature, miraculeusement articulé par Jérôme Correas.

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Venite exultemus : « Quoniam ipsius est mare » (Jérôme Correas).
Cette fois, vocalisation rapide, avec un contrechant de hautbois concertant et des cordes palpitantes typiques de la manière italienne… et des orages à la française.



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Venite exultemus : « Hodie si vocem » (Catherine Padaut).
La voix juvénile de Catherine Padaut mêle sa sobre prière à un chœur d'hommes, dispositif très inhabituel dans le répertoire français documenté (on songe plutôt à la Passion selon saint Jean de Bach)
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Cœli enarrant gloriam Dei, chœur liminaire.
Grand début en majesté, typique du genre.


Compositeur : Jean-Joseph CASSANÉA de MONDONVILLE (1711-1772)
Œuvre : Cœli enarrant gloriam Dei (1750) et autres grands motets
Commentaire 1 : Bien que défenseur du style français aux côtés de Rameau dans la Querelle des Bouffons (contre Rousseau et tous les philosophes – qui n'entendaient manifestement  rien à la musique et voulaient de jolies ritournelles), Mondonville illustre, pour l'auditeur du XXe siècle, un tournant spectaculaire dans le style français, en réalité amorté dès la fin du XVIIe siècle avec la vogue de l'opéra-ballet, tandis que toutes les les tragédies, pourtant jamais aussi travaillées, tombaient les unes après les autres devant un public instatisfait.
    En effet, quittant le hiératisme et la primauté prosodique des genres lyriques français, Rameau et Mondonville adoptent un style beaucoup plus mélodique et souple, qui fait la part belle aux coloratures (vocalisations sur une seule voyelle à l'intérieur d'un mot) et à une orchestration généreuse et volontiers spectaculaire. Un style plus purement musical, plus brillant et généreux, que l'auditeur d'aujourd'hui qualifierait volontiers… d'italien. Mais ce n'était pas du tout ainsi qu'on le percevait alors – la notion d'italianisme varie considérablement selon les périodes (à la fin du XVIIe cela désigne le contrepoint et la surprise harmonique, au milieu du XVIIIe l'imitation d'ariettes simples à la façon des intermèdes bouffe, au début du XIXe l'influence du bel canto et donc la mise en valeur de la voix devant tous les autres paramètres musicaux).

Interprètes : Catherine Padaut, Guillemette Laurens, Rodrigo del Pozo, Jérôme Correas ; Les Chantres de la Chapelle, Ensemble Baroque de Limoges, Christophe Coin
Label : Astrée – Auvidis (1997)
Commentaire 2 : Les meilleurs représentants historiques du renouveau baroque français sont présents, en particulier la saveur capiteuse de Guillemette Laurens et le verbe de Jérôme Correas, imperturbablement posé sur un timbre mordant et résonant… L'Ensemble Baroque de Limoges, comme toujours, et dans ce disque plus encore que dans les autres, n'a rien d'un ensemble de niveau provincial et sert avec chaleur et beaucoup de style ce qui est, après l'opéra, le genre matériellement le plus exigeant de la musique du XVIIIe siècle.
    Une merveille de chaque instant, des voix fines et calibrées pour ce répertoire, des phrasés intelligibles et expressifs, un orchestre très coloré et tout à fait précis… le meilleur de tous les mondes à la fois.

Un peu de contexte : Mondonville
    Mondonville est un autre exemple (Boismortier pour la décennie précédente) de provincial (né à Narbonne) dont la fortune s'est faite à Paris : d'abord violiniste & chef à Lille, puis au Concert Spirituel à Paris, il épouse une claveciniste, se lie avec Rameau. Il est celui qui crée le label « Pièces de clavecin en concert », plusieurs années avant Rameau. Il est aussi le premier, à ma connaissance (je n'ai pas trouvé d'éléments sur le sujet, je livre simplement un constat personnel sur la petite partie du répertoire qui m'est accessible), à être publié de façon méthodique en numéros d'opus.
    Sa musique de chambre, en grande quantité, jouit d'une belle réputation – mais demeure essentiellement décorative, comme à peu près tout le répertoire instrumental baroque, à l'exception de quelques Germains fanatisés. Ses opéras se caractérisent aussi par leur rondeur, leur moelleux, dans une veine où l'intrigue est devenue complètement secondaire et essentiellement le prétexte à ballets et ariettes.
    Ce sont donc ses grands motets (compositions sur les psaumes avec orchestre, solistes et chœurs, contrairemnet aux petits motets qui sont écrits pour un à trois chanteurs, basse continue et parfois un ou deux instruments mélodiques) qui lui valent cette belle notoriété, en raison de leur grande variété au sein d'une même mise en musique, de leur orchestration brillante, de leurs effets inédits ou saisissants, de leur veine mélodique immédiate. Sur les 17 attestés, il ne nous en reste que 9.

Complément discographique :
    … ce qui nous amène à la recommandation complémentaire.  Le disque standard, recommandé par tous (et à bon droit), est celui des Arts Florissants, avec trois autres grands motets : le majestueux Dominus regnavit, le très figuratif In exitu Israel (avec les flots en furie de « Super flumina Babylonis »), et le De profundis. Attaques fines, mobilité, c'est un univers différent de la recherche de l'atmosphère et de la couleur du disque de l'Ensemble Baroque de Limoges – dans les deux cas, le soin apporté à la déclamation est très réel, témoin d'une forme d'âge d'or dans l'intérêt pour la rhétorique des interprétations baroques. Complément absolument évident au présent disque.

   


Suite de la notule.

mercredi 20 février 2019

Premières indiscrétions Philharmonie : Orchestre de Paris 2019-2020


Pour ceux qui ne lisent pas assez souvent l'excellent et mirifique forum Classik, on y trouve déjà les programmes de l'Orchestre de Paris saison 2019-2020.

mardi 19 février 2019

Une décennie, un disque – 1740 – Don Quichotte chez la Duchesse : ballet, comédie et tragédie en musique


1740


quichotte duchesse

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Première scène : Sancho est poursuivi par un monstre. Voyez plutôt la prodigalité de cette exposition de deux minutes !  Et précisons que tous les effets orchestraux, bruit du monstre excepté (mais la tradition comprenait assurément des bruitages), sont notés par Boismortier, ces cors furieux, ces trilles…

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Acte II : Venus délivrer Dulcinée de la Grotte de Montésinos, les deux héros croisent un hostile nanique qui se change soudain en géant.

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Acte III : Devant l'acharnement de l'enchanteresse jalouse Altisidore (qui les a prétendument transformés en ours et en sapajou – la cour du Duc fait semblant de les percevoir sous cette forme), don Quichotte chante un air espagnol.

Compositeur : Joseph BODIN de BOISMORTIER (1689-1755)
Œuvre : Don Quichotte chez la Duchesse (1743)
Commentaire 1 : Ballet comique en III actes mais qui tient tout entier en 1 heure (il servait d'intermède au Pouvoir de l'Amour de Pancrace Royer et avait été donné à la Cour le même soir que la Ragonde de Mouret), et qui est, quoique parcouru de courtes danses (souvent chantées !), clairement à classer parmi ce que nous appelons opéra, cette œuvre est sans doute le plus grand bijou de concision et de drôlerie que recèle tout le répertoire.
    Le livret de Favart fusionne de façon assez fidèle deux épisodes du Quichotte (Favart va jusqu'à conserver la manie des proverbes de Sancho !), l'épisode de la Grotte de Montésinos étant fondu dans la mystification organisée par le Duc (qui fait croire à des prodiges aux deux crédules), mais avec une concentration en action assez incroyable. Les actions se succèdent d'autant plus rapidement que les airs et danses font entre 1 et 2  minutes (!), et la veine mélodique superlative de Boismortier peut ainsi s'écouler sans jamais se répéter, les fulgurances se succédant à un rythme proprement étourdissant.
    Le style vocal (souvent orné, quoique très ciselé sur les récitatifs qui sont presque des ariosos) et orchestral tire clairement sur Rameau, mais avec une rondeur et une grâce qui empêchent toute confusion – Rameau a quelque chose de plus tranchant et élancé, là où Boismortier ne se départit jamais d'une beauté mélodique instantanée et d'accompagnements colorés.
    Si je ne devais, pour faire aimer l'opéra, ne citer qu'un titre sans rien connaître des goûts de mon interlocuteur, ce serait assurément, sans hésiter, Don Quichotte chez la Duchesse. Je n'ai jamais rien rencontré de tel, et je suis à la vérité assez triste que le rythme dramatique et musical de la plupart des opéras ressemble davantage aux Reines Tudor ou à Tristan qu'à ce Boismortier-ci !

Interprètes : Stephan Van Dyck (Don Quichotte), Richard Biren (Sancho), Meredith Hall (Altisidore), Paul Gay (Le Duc, Merlin, un Japonais), Marie-Pierre Wattiez (une paysanne), Patrick Ardagh-Walter (Montésinos), Paul Médioni (un traducteur), Akiko Toda, Brigitte Le Baron, Nicole Dubrovitch, Anne Mopin ; Chœurs et Orchestre du Concert Spirituel, Hervé Niquet
Label : Naxos (1996)
Commentaire 2 : Distribution au sommet, le meilleur du chant baroque est là. Stephan Van Dyck possède la grâce élancée des meilleurs haute-contre, avec cette excellente gestion de l'équilibre entre l'héroïsme, la galanterie et le second degré, sans prêter lui-même à rire (et splendide français). Richard Biren, baryton aussi clair que possible, joue lui aussi des poses sans façon de son personnage. Tandis que la substance même des voix d'Ardagh-Walter et Médioni impressionne. Seul point noir, Meredith Hall, voix beaucoup plus mûre et opaque, au français moyen, qui sans être réellement déplaisante dépare ce plateau parfait. (Mais elle chante avec beaucoup de conviction la méchante et cela fonctionne très bien.)
    Très beau chœur intelligible, orchestre toujours aussi rond et coloré, direction haletante qui ne relâche jamais cette course permanente à l'action, à travers géants menaçants, magiciennes furieux, coups de bâtons, métamorphoses et princesses lointaines. Un modèle pour tous.

Un peu de contexte : Boismortier
    Boismortier mérite un mot, car il est un personnage. Un ambitieux talentueux qui semble avoir produit ce chef-d'œuvre un peu par hasard, au sein d'un catalogue (parmi les plus importants du XVIIIe français, ai-je lu sous des plumes sérieuses – sans avoir le temps de le vérifier dans le cadre de cette très courte notule) qui se caractérise davantage par son abondance que par son exigence ou sa sophistication.
    Quittant Metz pour Perpignan (il y voit manifestement un marché prometteur) comme confiseur, comme son père, il fait un beau mariage avec l'héritière d'un orfèvre (qui meurt bientôt, leur léguant de beaux biens), envoie ses airs à Ballard, « monte » vers la capitale et fréquente Bernier, Gervais, Mouret à la Cour de Sceaux… Bientôt très à la mode dans les salons parisiens, prisé pour sa séduction immédiate et son talent à improviser des vers, il écrit beaucoup de musique de chambre (lui-même grand flûtiste), mais aussi un assez grand nombre de motets. Face aux critiques, il avouait volontiers qu'il écrivait pour l'argent.
    Lorsqu'il compose Don Quichotte, c'est un vieux compositeur (55 ans) qui rencontre un librettiste qui vient de connaître la gloire (33 ans, Favart a écrit la fondatrice Chercheuse d'esprit deux ans plus tôt). Boismortier avait beaucoup composé pour les théâtres de la Foire, en avait dirigé des représentations, là où Favart exerçait aussi ses talents de librettiste. Mais comme on le voit ici, sur des scènes plus officielles, leurs talents se sont combinés et nourris de façon tout à fait exceptionnelle.

Compléments discographiques :
    Il existe de beaux extraits de danses du Quichotte par l'ensemble Les Boréades de Montréal (couplé avec la cantate L'Hyver des Saisons avec la jeune Karina Gauvin), très bien interprétés, pour renouveler le plaisir. (Ces Cantates, gravées avec un accompagnement plus prudent par Isabelle Desrochers, méritent tout à fait le détour.)
    Ne surtout pas débuter avec la version vidéo de Niquet (mise en scène des époux Benizio), faite à 20 ans d'écart : la partition est « remplie » pour tenir une soirée et « rendre accessible » par diverses pitreries qui auraient été bienvenues dans un opéra italien à numéros (je verrais très bien des saltimbanques au milieu d'un opéra un peu mineur de Porpora ou Jommelli), mais qui ici distendent complètement une action dont la densité est précisément le point fort de toute l'œuvre. Pitreries pas tellement plus drôles, à mon sens, que le livret lui-même (qui en contient grande quantité).
    À cela s'ajoute que le plateau vocal n'est pas du tout aussi exaltant que dans le studio, et que le Concert Spirituel, moins souvent réuni alors que la carrière de chef romantique d'Hervé Niquet a déjà décollé, n'a pas du tout la même ardeur, la même griserie de jouer cette musique.
    J'ai beau adorer l'œuvre, je ne parviens pas à être intéressé par cet objet.
    En revanche, n'hésitez pas à écouter Daphnis & Chloé également chez Naxos par le Concert Spirituel, dans les mêmes années : une grande réussite dans cette pastorale vraiment inspirée (culminant notamment dans sa rare chaconne à quatre temps). C'est à mon sens le plus intéressant du legs de Boismortier, les motets et la musique de chambre étant d'essence beaucoup plus galante et, comme le laissent supposer les commentaires du temps, peut-être délibérément plus superficiels.
   


vendredi 15 février 2019

Nouveautés discographiques, suite


Faute de temps pour achever une des notules plus ambitieuses en préparation, quelques présentations supplémentaires des nouveautés 2019 sous l'article concerné.

(Il m'en reste une demi-douzaine à commenter et une bonne dizaine à écouter… sans parler de ceux qui ont dû paraître ce vendredi. Le fil devrait continuer à être alimenté, donc.)

samedi 9 février 2019

Une décennie, un disque – 1730 – joie de la mort & promesse de résurrection[s]


1730


singet_scholars.png

[[]] [[]]
Requiem en ré ZWV 46 : Tuba mirum et Recordare.

[[]] [[]]
Reprise du Kyrie et Christe Eleison.

Compositeur : Jan Dismas ZELENKA (1679-1745)
Œuvre : Requiem en ré majeur ZWV 46 pour le Prince-Électeur Friedrich August Ier (1733)
Commentaire 1 : Couplé avec un Office pour les Défunts complet (constitué de 3 Leçons et 9 Répons – les 6 autres leçons étant, sauf erreur, simplement lues), ce Requiem (on en a au moins retrouvé 4, dont un seul en mineur) présente de nombreux traits originaux qui justifient sa mise en avant pour cette décennie 1730.
    Sa lumière d'abord, une vision réellement radieuse de la mort, clairement inspirée par l'idée de Résurrection… le faste de Contre-Réforme dans ses chatoyances les plus expansives. Plus largement ensuite, on est frappé par le nombre de solos instrumentaux, d'airs lumineux, de contrepoints très mélodiques, d'effets orchestraux.
    Et pourtant, cela ne se transforme pas en opéra déguisé, en prétexte à virtuosité… la forme en est singulière, aussi éloignée de l'opera seria que possible : chaque section dispose de son caractère, sans répétitions systématiques ni formes réellement closes. En revanche, débauche musicale qui a peu d'exemple, comme ce Tuba mirum pour deux basses solo, dont les tuilages sont augmentés de sonneries de trompette, comme grand solo de clarinette, rare pour l'époque, en contrepoint de l'alto et du ténor dans le Recordare (de même pour le soprano solo du Christe eleison et l'alto solo de l'Agnus Dei), ou comme cette fugue pour la reprise du Kyrie, interrompue par des échos de la section de vents, comme si un concerto grosso de plein air venait interrompre la fugue finale du Messie. Le style harmonique et mélodique n'est par ailleurs pas sans parentés avec celui de Bach (qui appréciait ce confrère), que ce soit pour les chœurs avec trompettes (façon oratorios de Noël ou de Pâques), pour les airs ornés ou pour les chromatismes choraux (tels ceux, ascendants, du Lacrimosa, qui évoque les chœurs d'action des Passions).
    Une sorte de réservoir d'idées assez originales, qui couvre une bonne partie des pratiques du temps et les outrepasse – tout à fait jubilatoire à l'écoute.

Interprètes : Hana Blažíková, Markéta Cukrová, Sébastian Monti, Tomáš Král, Marián Krejčík – Collegium Vocale 1704, Collegium 1704, Václav Luks
Label : Accent
Commentaire 2 : Luks et son ensemble me paraissent tout simplement les meilleurs interprètes de la musique de cette période – du moins pour la zone d'influence germano-anglaise. Animation et sobriété, grand soin de la rhétorique verbale, tout claque mais sans à-coups ni discontinuités, et sans chercher à multiplier, comme beaucoup d'ensembles spécialistes, les effets. Tout est au cordeau, mais pensé pour la musique elle-même, sans recherche de la surprise, mais toujours dans une forme d'équilibre sophistiqué qui profite à l'éloquence.
    Par ailleurs, il n'a pas été chercher ici des chanteurs de seconde zone : outre le chœur excellent, Hana Blažíková (exemple-type du soprano finement focalisé à la tchèque) est souvent recrutée pour des solos d'oratorio ou des parties de madrigal par les plus grands (Lassus et Gesualdo de Herreweghe dernièrement, mais ses enregistrements sont nombreux !), Sébastian Monti (découvert dans le plain-chant de la Messe de Boutry remontée par Martin Robidoux, et présent dans plusieurs productions importantes de tragédie en musique), Tomáš Král… Les deux basses tchèques mêlent verticalité de l'assise et clarté du timbre d'une façon absolument délectable.
    Une belle version animée et interprétée à très haut niveau, donc, qui parachève l'expérience.

Un peu de contexte : Zelenka
    Zelenka est une redécouverte récente de la musicologie. Depuis les années 1980, il est passé d'inconnu à pilier du répertoire discographique, abondamment documenté. Né en Bohême, formé à Prague et à Vienne, il a exercé à Prague et surtout à Dresde, dont il constitue la grande figure musicale du début du XVIIIe siècle, en particulier sacrée (mais aussi instrumentale). Catalogue extrêmement riche, explorant des styles assez variés, qui reflètent largement les tendances de son temps. Zelenka a la particularité d'avoir écrit hors des contingences des services liturgiques réels : ses dernières messes, beaucoup plus longues et exigeantes en effectifs, paraissent fantaisistes pour l'insertion dans une célébration, et, nommées Missæ ultimæ par lui-même, on soupçonne qu'elles constituent une sorte de testament-démonstration plus qu'une réponse à un besoin concret de commanditaires.
    Ses Répons pour l'office des Ténèbres, ou bien ses œuvres instrumentales parfois d'une assez grande liberté, donnent une image de son originalité et de son talent, aussi bien dans l'instrumentation que dans le contrepoint, le tout servi par une veine mélodique qui, sans être la plus forte de son temps, soutient immanquablement l'intérêt. (Mais je crois vous avoir sélectionné son plus beau disque disponible à ce jour. Contre-propositions acceptées en commentaires…)

Alternative discographique :
    Il existe une autre version, sur instruments modernes avec l'Orchestre de Chambre de Berne, parue chez Claves en 1985, dirigée par Dähler dans une distribution de grands chanteurs (Brigitte Fournier, Balleys, Ishi, Tüller), évidemment beaucoup moins affûtée stylistiquement (quoique tout à fait opérante).
  

lundi 21 janvier 2019

Nouveautés discographiques 2019


Du fait de ma (grosse) consommation discographique, et des commentaires que je peux en faire çà ou là, autant centraliser… (Et puis on pourra jouer à la remise des prix à la fin… je ne sais jamais ce qui est sorti dans l'année.)

Je sèmerai donc ici, en commentaires, des impressions (souvent d'abord jetées sur le mirifique forum Classik) sur ce qui vient de sortir. À chaud et sans apprêt, pardon, mais cela laisse toujours une trace en attendant que vos magazines préférés en disent d'autres sottises que les miennes !

Cliquez ici pour accéder aux commentaires de l'ensemble des disques.



David Le Marrec


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5 => Woyzeck le Chourineur
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