Fuite de la saison à venir de l'Opéra de Paris (côté opéra uniquement),
viaMickt, la terreur des services
communication des grandes salles parisiennes.
Pas beaucoup de nouveautés — et assez peu de nouvelles productions,
j'ai l'impression, choix à double tranchant considérant que les
reprises, hors tubes, sont en général très vides même à tarif réduit.
Mais deux créations et de belles distributions, ce n'est déjà pas si
mal vu la ligne générale de la maison depuis le sabordage par Lissner (cf. §5 pour ceux qui ont oublié) et les objectifs
d'équilibre économique d'Alexander Neef… quitte à sacrifier
l'exaltation artistique. [Tout cela pose de grandes questions sur
l'objectif et la vocation d'une maison d'opéra, d'ailleurs. J'en ai
déjà souvent parlé, je n'y reviens pas.]
Je souligne dans les distributions ce qui me paraît attirant.
Baroque et classique
En l'état des fuites (qui semblent assez complètes), aucun opéra
baroque n'est annoncé – alors qu'on avait toujours un Haendel, et même
souvent une tragédie en musique ces dernières années, le Seicento
s'invitant même à Bastille ce printemps !
En revanche, quatre sériesMozart (pourquoi se fatiguer à jouer
autre chose du XVIIIe siècle, hein).
¶ Idomeneo
: direction Antonello
Manacorda, nouvelle
mise en scène Wajdi Mouawad Allan Clayton, Lea Desandre, Johanna
Wallroth, Elsa Dreisig,
Laurence Kilsby,
Bergsvein Toverud,
Morgan-Andrew King.
¶ Don Giovanni
: nouvelle mise en scène
Louisa Proske.
Deux séries, l'une en janvier, l'autre en mai.
direction
Pablo-Heras Casado ; Peter Mattei, Slávka
Zámečníková, Amitai Pati, Kwangchul Youn, Jacquelyn Stucker, Joshua
Bloom, Vartan Gabrielian, Elena Villalón / Ilanah Lobel-Torres
direction Stéphanie Childress ;
Davide Luciano, Jeanine De Bique, Manase Latu,
Alexander Tsymbalyuk, Tara
Erraught, Joshua Bloom, Morgan-Andrew King,
Patricia Nolz
¶ La Clémence de Titus ;
direction Harry Bicket,
mise en scène
Willy Decker Pavol Breslik / Matthew Polenzani, Hanna-Elisabeth
Müller, Johanna Wallroth, Emily D’Angelo, Maria Warenberg, Alex Rosen
Romantiques italiens
Comme il faut bien remplir, l'essentiel de la saison est occupée par
des titres (très) célèbres de compositeurs romantiques italiens. (La Riva delle Sirti
de Luciano Chailly, c'est pas pour tout de suite.) Et toutes des
reprises de mises en scène existantes, au moins on a économisé sur ça.
¶ Rossini, Il Barbiere di Siviglia.
direction Jader Bignamini /
François López-Ferrer
mise en scène Damiano Michieletto
Jack Swanson / Josh
Lovell, Lea Desandre / Marina Viotti, Nicola Alaimo, Huw Montague
Rendall / Andrzej
Filończyk, Adolfo Corrado
¶ Donizetti,L'Elisir d'amore
direction Evelino Pidò
mise en scène Laurent Pelly
Pretty Yende, René Barbera, Davide Luciano, Ambrogio
Maestri, Isobel Anthony
¶ Donizetti, Don Pasquale
direction Speranza Scappucci
mise en scène Damiano Michieletto Pietro Spagnoli, Vito Priante, Lawrence Brownlee,
Olga Kulchynska,
Jianhong Zhao
→ Distribution de feu ! (Mais je
ne sais pas trop où en sont vocalement Priante et surtout Spagnoli, mes
dernières écoutes remontent.) J'attends toujours d'être favorable
impressionné par Scappucci.
¶ Verdi, Il Trovatore
direction Timur Zangiev
mise en scène Alex Ollé
Tamara Wilson / Saioa Hernández, Yulia
Matochkina, Yusif Eyvazov / Gwyn
Hughes Jones, Quinn
Kelsey / Artur
Ruciński
→ Attention, GHJ, c'est pour les
amateurs de voix mixte et pas de gros tromblons. Il devrait être moins
concurrencé par l'orchestre que dans Turandot.
J'aurais spontanément plutôt proposé ça avec des voix claires
comparables et instruments d'époque, façon Trouvère de Hofstetter.
¶ Puccini, Turandot
direction Eun Sun Kim
mise en scène Robert Wilson Elza van den Heever / Anna Pirozzi, Yusif
Eyvazov, Adriana Gonzalez / Gabriella Reyes, Carlo Bosi, Alexander
Tsymbalyuk
Standards français
En français non plus, pas beaucoup de prise de risque : des titres
fréquemment joués aujourd'hui – en trois ans, chaque grande salle
d'opéra parisienne aura fait son Werther…
L'exploration du répertoire historique de la maison repassera.
¶ Gounod, Roméo & Juliette
direction Fabien Gabel
mise en scène
Thomas Jolly
Amina Edris / Nadine Sierra, Pene
Pati / Juan Diego
Flórez,
Julien Henric, Seray
Pinar / Maria
Warenberg, Sylvie Brunet-Grupposo
¶ Thomas, Hamlet (version
ténor)
direction Michael Schønwandt
mise en scène
Krzysztof Warlikowski John Osborn, Adela
Zaharia, Clémentine
Margaine, Jean Teitgen,
Julien Henric, Laurent Naouri, Manase
Latu,
Vartan Gabrielian
¶ Massenet, Werther
direction Nathalie Stutzmann nouvelle mise en scène Robert Carsen (coproduction
Baden-Baden, voyez ici) Benjamin Bernheim / Michael
Spyres, Aigul Akhmetshina, Gordon Bintner, Laurent Naouri, Christophe Mortagne, Franck
Leguérinel, Sandra Hamaoui
Allemands
Le Ring de Wagner occupe évidemment toute
la place : quelques représentations du Crépuscule des Dieux
en octobre, puis deux cycles complets vendus à prix d'or en novembre.
Les distributions ont été annoncées officiellement depuis plusieurs
mois par l'Opéra lors de la vente des cycles.
Richard Strauss a totalement disparu des rayons, et je ne parle même
pas d'espérer Weber, Marschner, Schreker (jamais à l'Opéra de Paris !)
ou quoi que ce soit d'autre que l'Enlèvement
au Sérail, la Flûte enchantée
ou la Veuve joyeuse…
XXe siècle / opéra slave
Très peu d'offre, dans ce qui est représente la période la plus variée
en esthétiques – et où l'on trouve, aussi, des livrets plus affinés, si
l'on sait chercher.
Il se limite en réalisé à deux titres slaves assez prisés du public
plus « musiqueux » / « intello », qui ira sans doute plutôt voir ça et
Wagner.
Pas beaucoup de surprise non plus. Kabanová
n'a pas été donné à Paris depuis 2021 en format réduit (aux Bouffes du
Nord) et depuis 2011 à l'ONP (Palais Garnier, dans la mise en scène qui
est ici reprise) : ce n'est pas une rareté, mais ce n'est pas non plus
un titre extrêmement fréquent.
¶ Janáček, Kátia Kabanová
direction Simone Young
mise en scène Christoph Marthaler
Corinne Winters, John Daszak,
Doris Soffel, Sean
Pannikar, Peixin Chen, Thomas Atkins, Seray Pinar, Marianne Chandelier
→ Quelques très gros clients dans cette
distribution !
¶ Chostakovitch, Lady Macbeth de Mtsensk
direction Ingo Metzmacher
mise en scène Krzysztof Warlikowski
Aušrinė
Stundytė, Pavel Černoch,
Dmitry Ulyanov,
Oleksiy Palchykov, Ekaterina Sannikova, Marcel Beekman, Victoria
Karkacheva, Michael Colvin
Créations
Le Nom de la Rose, l'opéra de
Filidei créé à la Scala et traduit en français pour Paris, a été
repoussé pour pouvoir en fignoler la réalisation. Mais nous avons deux
créations.
¶ Hèctor Parra, Miroir de nos peines
direction Ingo Metzmacher nouvelle mise en scène de
Mariame Clément Vannina Santoni, Léo
Vermot-Desroches, Leigh Melrose, Laurent Naouri, Jérôme
Boutillier,
Marie-Andrée Bouchard-Lesieur,
Bastien Rimondi,
Eugénie Joneau
→ Une fois de plus dubitatif sur les
choix de création de la maison : un compositeur atonal assez peu
accessible (dont j'imagine mal le potentiel lyrique), sur un livret
inspiré d'un auteur de Prix Goncourt d'il y a dix ans, je ne vois pas
trop l'engouement submerger la billetterie. Et j'ai peur qu'à nouveau
l'objet se regarde lui-même et peine à séduire de l'autre côté du
quatrième mur. Nous verrons bien (j'irai certainement, une des rares
occasions de voir du neuf dans cette maison).
¶ Tyshawn Sorey, Perle noire –
Méditations pour Joséphine nouvelle mise en scène de
Peter Sellars
Avec Julia Bullock.
→ Agencement d'extraits de chansons de
Josephine Baker et de compositions originales pour une voix seule et
sextuor (incluant guitare électrique et saxophone), par un compositeur
plutôt classé jazz. Les extraits disponibles en ligne laissent entendre
une musique assez finement articulée entre l'hommage et son discours
propre, ça fait assez envie, même si ce n'est pas du tout un opéra.
Possiblement un moyen assez malin de faire pousser les portes de
l'Opéra à un autre public, sans sortir pour autant du champ de la «
musique savante ». Probablement le titre qui me tente le plus pour
cette saison à venir.
Merci encore à Mickt pour son
incroyable veille — et son avance désormais proverbiale.
Sur le même modèle que pour Pelléas,
la lecture de Tosca m'a
convaincu que j'étais passé à côté de toute une structure en motifs que le caractère dramatique,
mélodique, lyrique très évident de l'ouvrage ne rend pas indispensable
à la compréhension, mais qui sous-tend bel et bien la structure
musicale… et qui explique l'impression de familiarité de bien des
tournures sonores au fil du drame.
Comme ce type de parcours, occurrence par occurrence, prend trop de
places à réaliser, il n'existe, à nouveau, aucun livre, aucun support
de ma connaissance qui en face l'inventaire complet. J'ai pu consulter
une thèse qui en relevait une dizaine, en les reliant vaguement à un
personnage (sans signification précise), et il est fait mention de ces
motifs, parfois avec une poignée d'exemples, chez les meilleurs auteurs
(plutôt en italien, Avant-Scène Opéra excepté les exégètes français et
anglais se concentrent plutôt sur la genèse de l'œuvre ou ses qualités
dramatiques et lyriques). Mais personne, parmi ce que j'ai pu gratter
dans les réserves de la BNF, n'étudie de près l'articulation de ces leitmotive. J'imagine que ça a bien
dû être fait quelque part, mais quand ce serait le cas, le format vidéo
rend la chose immédiatement accessible quel que soit le niveau de
lecture de chacun : il suffit de se laisser porter.
La fantaisie m'a donc pris, comme pour Pelléas, d'entreprendre un parcours
exhaustif à travers toute la partition, chronologiquement, et
d'observer comment le procédé est mis en place. De façon à nouveau
propre au compositeur : Puccini ne
superpose pas, fait peu muter ses motifs, et ne semble pas les relier
pas toujours à un sens précis, plutôt un répertoire d'émotions qu'il
fait passer sur sa partition et son drame. Je prends aussi le temps, pour chaque vidéo de la chaîne,
d'écrire un résumé du propos à l'écrit, pour ceux qui seraient rétifs à
la forme vidéo ou à la qualité technique limitée. (J'ai fait
l'acquisition d'un micro, le son finira par devenir plus décent à
terme.)
Je reproduis les résumés du premier acte ci-après.
[[]]
La série, déjà enregistrée mais progressivement diffusée, est déjà
visible pour tout le premier acte dans cette playlist vidéo.
ÉPISODE 1 : L'interlude qui change tout
Ce premier épisode expose le point de
départ de cette série : une épiphanie à la lecture de
l'interlude de l'acte III (la petite ritournelle où Cavaradossi écrit,
avant le début de l'air 'E lucevan le stelle'). Il y a des motifs
récurrents dans Tosca ! Et plus encore, ceux-là peuvent muter :
ici le thème de Tosca montre sa parenté avec le motif récurrent (en
volute) de la douleur de Tosca, et celui-là, après déformation, produit
le pur thème de l'air, un motif de l'amour face à la mort, qu'on
retrouvera dans les dernières mesures, lors du suicide de la
chanteuse !
Puis, aux nombreuses relectures, je commence à percevoir des
récurrences ; mais je sens aussi des incohérences dans leur sens, leur
ordre d'apparition... Je m'acharne, sans trouver totalement la clef.
Je vais donc lire les exégètes, mais outre qu'ils sont peu nombreux à
parler spécifiquement de Tosca, et encore moins de la structure de la
partition (même en anglais et en italien, ça ne se bouscule pas), eux
aussi admettent le flou sur le sens (existant, mais pas dénué
d'ambiguïtés ou contradictions), ou simplement se content de les
signaler sans trop chercher.
Nous allons donc essayer de défricher ensemble cet étrange massif,
comme nous le fîmes pour Pelléas
! Ce sera sensiblement plus simple, sans la mesure où Puccini
modifie peu ses thèmes et, surtout, ne les superpose jamais !
L'ambiguïté porte sur la dénomination à leur apposer, pas sur leur
présence ni même sur leur sens au moment de leur apparition. Une
petite série facile et rapide, donc.
Je raconterai le genèse de l'oeuvre dans une vidéo hors série. Pour
l'heure, pas de résumé de l'intrigue ni de contexte superflu : il faut
avoir écouté l'œuvre pour que le visionnage ait un intérêt, faites-le
pour avoir les idées fraîches avant que de commencer !
Dans cet épisode, j'aborde aussi :
→ le principe des accords de 4 sons, abondamment utilisés par Puccini ;
→ l'usage du chromatisme pour relier deux sections (j'essaie de tout
définir de façon à ce qu'on puisse suivre y compris sans savoir lire la
musique) ;
→ le problème que je ressens dans les contenus de vulgarisation
disponibles (en vidéo) sur l'opéra. Et la niche où je me glisse.
Dans ce deuxième épisode, on présente les cinq premiers motifs :
→ #1 les accords de Scarpia, qui ouvrent le drame, clairement le motif
le plus présent et reconnaissable de toute l'œuvre ;
....→ on remarque le contraste de registres (cuivres graves, et aigus
avec des cordes en trémolo) ;
....→ on en profite pour faire un point sur le principe du triton, et
son histoire (pas d'interdiction absolue en réalité, même s'il est
perçu depuis mille ans comme une dissonance) ;
→ #2 les accords syncopés (rappel définition) et farouches d'Angelotti,
le fugitif qui dirigea l'éphémère république romaine ;
→ #2b le motif chromatique descendant de la fuite d'Angelotti ;
→ #3 le motif, très chromatique aussi, et sinueux, qu'on découvre plus
tard à nouveau pour caractériser la cachette de la chapelle ;
....→ petit point sur le chromatisme ;
→ #4 un motif lié à la détresse, ou au découragement, qu'on retrouvera
notamment pendant la scène de torture de l'acte II ;
→ transition habile vers le motif #5 du sacristain.
ÉPISODE 3 : Attributions ambiguës
Dans ce troisième épisode, on insiste sur les difficultés
d'attribution des leitmotive dans
Tosca, qui débutent souvent
loin de leur sujet, ou qui sont réutilisés dans des situations
parentes, mais pas nécessairement exactes :
→ thème récurrent, mais seulement au sein du milieu de l'acte I, du
sacristain #5 ;
→ thème de Cavaradossi, qu'on pourrait vouloir attribuer à l'Attavanti
(la soeur du fugitif, qui planifie son départ, et qui s'est fait
peindre à son insu par Cavaradossi sur la nouvelle fresque de l'église
représentation une Madeleine en prière, au Désert certainement) ; ce
motif descendant, d'allure altière et passionnée à la fois, apparaît en
effet à plusieurs reprises lorsqu'il est question du tableau ('Chi fè
quelle pitture', demande Scarpia)... Peint par Cavaradossi. Cependant,
son apparition dans le prélude qui précède le défi de Cavaradossi à ses
bourreaux (le fameux Vittoriiiiiiiiia)
ne laisse pas de doute sur le sens premier du motif. Il faut tout de
même attendre le milieu de l'acte II pour en avoir le coeur net !
D'une manière générale, l'attribution des motifs n'est pas aisée :
Puccini change peu ses motifs, qui restent en général dans la même
tonalité (à la même hauteur de référence), avec la même orchestration
(mêmes instruments sollicités), les mêmes rythmes, une harmonie
identique et une mélodie rarement modifiée. La variation se fait plutôt
dans la longueur, plus ou moins répétées, et phrase parfois tronquée ou
allongée. Puccinine semble pas leur attribuer de sens
complètement précis, plutôt une ambiance, un type d'événement, lié en
général à tel personnage ou tel affect, mais qui peut varier selon ses
besoins, comme un répertoire d'émotions et d'idées dont le but
n'est pas de structurer le sens du drame comme chez Wagner, mais plutôt
de procurer une cohérence musicale, avec un même matériau qui circule
(et se modifie un peu à l'acte II, pour les motifs les plus utilisés)
tout au long de l'œuvre. Un usage plus proche de Pelléas, d'une
certaine façon, même si chez Puccini, les motifs sont beaucoup plus
mélodiques, reconnaissables, affirmatifs.
Comme, de surcroît, il y a très peu de contrepoint (un motif à la fois)
et pas beaucoup de transformations, on se repère très bien à leur
identité sonore, même si leur sens n'est pas toujours fixe ni
évident.
ÉPISODE 4 : La Tosca ou L'Attavanti ?
Dans ce quatrième épisode, on assiste à l'apparition du motif de Tosca
#7 – un thème qui consiste en une sorte d'élan entre deux accords, avec
des réitérations ponctuées par gammes majeures ascendantes. (J'essaie
d'expliquer toutes les notions musicales dans la vidéo, je ne peux pas
le faire de façon aussi détaillée dans ces résumés).
Aspect intéressant, on peut hésiter,
à ce stade, sur l'attribution du sens : le motif apparaît
plutôt alors qu'il est question du tableau représentant l'Attavanti.
Pourtant, partout après, ce motif est sans équivoque lié à Tosca. C'est
ce que j'évoquais dans la présentation de l'épisode précédent, à propos
de l'idée d'un répertoire d'émotions qui ne se limite pas toujours à un
sens précis, et en particulier lors de leur première apparition,
parfois trompeuse. On peut alors se figurer que cette apparition du
motif de Tosca, alors qu'il n'est pas question d'elle, relève d'un
usage musical assez libre – comme il peut l'être dans Pelléas – mais étrangement décalé
de son utilisation ultérieure, pour une première exposition !
On peut d'ailleurs, vu la longueur, parler de véritable thème plutôt
que de 'motif', considérant sa longueur, son caractère très mélodique,
une phrase musicale entière — je préviens toutefois que j'utiliserai
indifféremment les deux dans cette série, ces résumés étant rédigés a
posteriori, une fois que mes idées sont plus claires.
Lorsque Tosca arrive véritablement, nous avons un second motif qui se
présente, sis sur des arpèges (et dont le thème consiste en une
doublure des premières notes de l'arpège) très tendre et lumineux
(ou de Cavaradossi), repris dans le « Vissi d'arte » : est-ce un autre
thème de Tosca ? Un motif de Cavaradossi, qui l'accueille à ce
moment ? Ou plutôt une évocation de la religiosité de Tosca
– ils se retrouvent dans l'église, et le thème revient dans Vissi
d'arte sur « della Madonna al manto » ("au manteau de la Madonne")
?
Cependant, considérant la cadence finale, qui est celle du motif de la
villa de Cavaradossi où se réfugient les amants loin des regards, je
penche plutôt pour l'amour de Tosca. Le motif revient assez peu tel
quel pour en juger, mais des cousins plus inquiétants apparaissent à
l'acte II – la misère de l'amour ?
Se confirme ici la tendance de Puccini à utiliser un motif à la fois, usant peu de la
superposition et du contrepoint, même si la fin de l'acte I et surtout
le cœur de l'acte II verront un certain nombre d'altérations très
astucieuses.
Pour vous égayer, je dois vous avouer que, lors de mes premières
lectures de l'opéra dans cette perspective d'en isoler les briques
motiviques, j'avais initialement attribué le motif noble et descendant
de Cavaradossi au tableau de l'Attavanti (en effet il est cité
plusieurs fois sur des mentions du tableau, mais, ce qui tranche la
question, aussi à l'acte II lorsqu'il n'en est plus question, et même
pour préluder au Vittoriiiiiaaaaa),
et donc ce motif de l'amour de Tosca à Cavaradossi... Vous voyez à quel
point toute la compréhension de la structure musicale peut se décaler
dramatiquement à partir de ces premières identifications ! J'ai
vraiment mis un moment à compiler toutes les occurrences pour décider
qui était quoi – les exégètes précisent assez peu de motifs, et ne se
prononcent pas trop sur ceux de l'Attavanti, mais en effet, convergent
sur mon identification de Cavaradossi.
L'auteur d'une thèse (consacrée aux leitmotive de Manon, Bohème, Tosca et Butterfly) ne s'est pas autant
embêté, et mentionne simplement à quel personnage semble attaché le
motif, sans plus de précision ; néanmoins pour sentir le sens apporté
et la logique générale, je trouve vraiment utile de ne pas avoir cinq
motifs attachés à la même personne sans grande distinction. (Surtout,
que, quelquefois, ce sont des concepts ou des émotions qui peuvent être
attachés à plusieurs personnages au fil des occasions, comme le motif
détresse-affliction par exemple.)
ÉPISODE 5 : Les femmes, la peinture et l'hospitalité
Dans ce cinquième épisode, on observe l'arrivée de thèmes nouveaux (et
la récapitulation des anciens) de l'entrée de Mario Cavaradossi à
l'entrée de Floria Tosca — autrement dit, dans l'air de Cavaradossi
Recondita armonia et dans sa première scène en duo avec Angelotti.
→ D'abord une compilation des thèmes rencontrés jusqu'ici : Scarpia,
Angelotti, fuite d'Angelotti, chapelle, détresse, sacristain,
Cavaradossi, Tosca.
→ Effet de plain-chant à faux bourdon (cf. notule de l'épopée de
Danjou) de l'évocation de la prière de l'Attavanti. Pas un thème
récurrent, mais frappant.
→ Étrange couleur sinisante desquintes et quartes de l'intro de l'air
des couleurs
→ Motif de la peinture ou de l'Attavanti #8 comme thème secondaire de
l'air ? Il revient régulièrement lorsque les personnages
contemplent le portrait, et son expression douce peut en effet évoquer
la Madeleine au Désert.
→ Contraste du sacristain dans ses bougonnements (borbottare) par
rapport à la musique lyrique qui reprend le thème du portrait
→ Retour du thème du sacristain pour son départ.
→ Angelotti se dévoile. Retour du thème d'Angelotti et apparition d'un
nouveau thème, très mélodique de la demande d'aide d'Angelotti #9 (aux
cuivres dans le médium grave, sous les trémolos de cordes), et sa
variante plus lyrique #9b à la page suivante.
Autre nouveau motif simultané, celui de l'aide de Cavaradossi
(disponete di me, deux groupes de trois notes qui deviennent
immédiatement une matière orchestrale) #10. Ces deux nouveaux motifs
vont revenir plusieurs fois.
→ Tosca s'apprête à entrer, on l'entend appeler Mario depuis la
coulisse, en conséquence son thème réapparaît.
→ Motif de la disparition #11, qui soubresaute comme une foucade, ici
pour la cachette d'Angelotti, puis ce sera pour le commentaire du
sacritain lorsque Tosca revient et cherche Mario devant Scarpia (per
qualche sgoneria). Le public peut donc rattacher sa disparition à celle
d'Angelotti, non seulement parce qu'il en a été témoin, mais aussi par
la seule musique.
→ Au moment de se quiter, retour du motif de la demande d'aide dans son
état initial #9.
→ Le sacristain n'est pas seulement un personnage bouffon, ses
convictions, plus profondes, affleurent, ce qui lui procure une
certaine épaisseur ; c'est aussi une cheville dramatique, parce que, à
la fois terrifié par le baron Vitellio Scarpia et favorable aux
conservateurs, il procure les informations décisives qui vont mener, de
proche en proche, au dénouement tragique pour tous – sauf lui, notez
bien. (Un Maître-en-Crime caché.)
ÉPISODE 6 : Motifs de l'amour
Dans ce sixième épisode, on découvre les différents motifs liés à
l'amour des amants.
→ Tosca entre, c'est le début du grand duo d'amour. (J'en profite pour
récapituler ceux vus précédemment : femmes-Attavanti, demande d'aide,
disparition – 8,9,11.)
→ Un nouveau motif apparaît avec l'entrée de Tosca : très lyrique, des
notes conjointes (qui se suivent) qui font partie d'arpèges d'accords
majeurs, d'une grande plénitude, très lyrique. Ce motif #12 se
retrouve plus tard dans l'évocation de la piété de Tosca (della Madonna
al manto) dans son unique air, Vissi d'arte, au dernier tiers de l'acte
II. Cependant, s'il s'agit peut-être d'un amour tendre
→ J'en ai profité pour rappeler quelques
éléments de contexte sur « Vissi d'arte » : Puccini, pressé de
tous côtés d'ajouter un air (et pas prioritairement pour des raisons
commerciales, contrairement à ce que j'avais toujours lu ou compris),
était réticent à césurer la tension dramatique très dense de l'acte II,
et a exprimé à son sujet une sorte d'hésitation, presque de regret,
après les représentations.
Pour autant, alors même que je considère immanquablement les airs comme
les parties les moins intéressantes d'un opéra (musicalement,
dramatiquement, psychologiquement...), il me semble que la respiration
de « Vissi d'arte » accentue précisément le caractère de la scène, en
laissant entrer le ressenti subjectif du dispositif par sa victime,
sans se limiter à l'action pure qui pourrait finir par désincarner les
personnages.
→ Retour du motif #9 « aide à Angelotti » pour signifier les bruits
entendus par Tosca : au lieu de suggérer une l'orchestre prend le parti
de Cavaradossi et nous fait entendre la vraie cause de ces bruits de
pas.
→ Motif-bribe sautillant #13a lié à l'amour, qui revient notamment
lorsque cavaradossi est ramené de la torture.
→ Motif descendant (mouvement direct) lié à l'amour paisible #13b
et la cadence de l'amour paisible #12c.
ÉPISODE 7 : Motifs de la jalousie, appoggiatures, Kundry
& prises de parti
Dans cet épisode, on s'intéresse aux différentes incarnations de motifs
jaloux, on s'amuse du lien entre Attavanti et Kundry, on observe les
accords de 4 ou 5 sons pucciniens (et on regarde ce que ça produit en
supprimant les appoggiatures), on repère les prises de parti
orchestrales qui prennent la défense de Cavaradossi lorsque des
répliques suspicieuses de Tosca.
--
Pour repère, mes notes sur l'épisode. (Je n'ai pas le temps de tout
rédiger à chaque fois…)
. Duo d'amour fusionnel, jalousie du portrait, puis re-amour.
. Réponse lyrique Cavaradossi, avec cadence de l'amour paisible dans la
villa #13c.
. La cadence de l'amour #13c se dérègle de façon modulante, puis
chromatique #14 : le chromatisme descendant est le signe de la jalousie
de Tosca (et, plus tard, des manipulations de Scarpia, fondées sur
cette jalousie).
. Retour doux et feutré, plus funèbre de #2 Angelotti.
. Motif d'arpèges descendants de la menace Attavanti #15. Ici, imite
même Kundry ! Et c'est une tentatrice originelle. [On ouvre
ensemble Parisfal et on observe les points communs.] Ici, c'est donc le
point de vue de Tosca que l'orchestre fait prévaloir.
. Motif très peu utilisé de la Madeleine, avec son aspect lyrique
paradoxal, sinueux et cabossé. Puccini a-t-il posé quelque chose sans
sentir ensuite le besoin de s'en servir au fil de la composition
? (Il est difficile de dresser un plan complet à l'avance
lorsqu'on écrit en motifs, il y a des moments où des enchaînements
purement musicaux font prévaloir le choix des motifs dans le contexte
immédiat de ce que l'on a écrit juste avant.)
. Retour des motifs #13c (la petite cadence amoureuse de la maison) et
#2 (Angelotti) mais en chromatisme suspicieux #14 : lié à la sororité,
ou bien simplement contamination de la cause réelle par la jalousie. Et
petite montée des graves aussi lorsqu'elle s'exclamera près de Scarpia.
. Retour de la demande d'aide d'Angelotti et de la Madeleine lors du
délire de Tosca. (Mélange des points de vue des deux protagonistes :
Cavaradossi sait qu'il s'agit d'Angelotti, mais Tosca reste obsédée par
le tableau). À nouveau chromatismes de la jalousie « come mi guarda
fisso » ("comme elle m'observe fixement").
. Cavaradossi chante pour la calmer sur le motif d'amour de Tosca #11.
. Puis celui de l'amour sans nuances #12a, et qui se termine ici en
explosion de sentiment, comme à l'acte III ('armonie di color').
. Apothéose en reprenant les deux parties du motif de Tosca-montée #7a
montée et Tosca-élan #7b. Module et reprend sans cesse.
. Énormément d'accords de 4 ou 5 sons,
surtout des appoggiatures, notamment à la fin du duo, qui
enrichissent et tendent fortement, au lieu de rester fadement une suite
très lyrique.
[Démonstration faite en en retirant les appoggiatures.]
[Une notule-vidéo entière existe sur les appoggiatures.]
ÉPISODE 8 : attribution périlleuse des motifs, logiques
émotionnelles, seconde fuite
Au menu :
. La seconde fuite d'Angelotti.
. Chromatisme descendant de la seconde partie du thème d'Angelotti
. Accords trépidants sur intervalle de triton, comme Scarpia, pour
accompagner la fuite.
. Motif d'Angelotti seulement dans l'aigu, fortissimo et tendu, mais
comme suspendu, qui débouche sur celui de Tosca-élan au moment où
Cavaradossi va parler d'elle.
. Motif de la chapelle #3 (ou Attavanti).
. Motif de Cavaradossi lorsque demande l'Attavanti. (Donc motif de
l'Attavanti ? Ou du tableau, parce que le motif est également
présent lorsque Scarpia remarque la peinture ? Mais il est aussi
là dans le prélude de Vittoria, où ni tableau ni aristocrate romaine
n'ont rien à faire...)
..... Point fait sur les motifs pucciniens : Ho de l'Université de la
Saskachewan dit juste à qui ils sont liés, ASO ne peut tous les citer,
Girardi ne peut tout explorer mais exprime bien les incertitudes sur
leur attribution.
..... Jamais superposés, souvent dans la même tonalité, mais des
changements rythmiques, et on sent que leur attribution est plutôt
émotionnelle que purement logique, parfois à cheval sur plusieurs
notions (chapelle / Attavanti / fuite, ou Cavaradossi / Attavanti /
tableau, ou amour de Tosca / Cavaradossi / Tosca / Madonne...), et
plusieurs motifs expriment le même type de chose. Il s'agit plutôt d'un
répertoire émotionnel dans lequel Puccini va puiser lorsque nécessaire,
avec un lien tout de même (les motifs amoureux n'apparaissent pas quand
Scarpia parlent, ceux de fuite pas lorsqu'il n'est pas plus ou moins
question d'Angelotti, etc.).
. La montée de gamme est commune entre les thèmes de Cavaradossi et de
Tosca, et sert même de pont quelquefois entre les deux.
. Retour du motif de la chapelle pour le déguisement.
. Retour du motif de Cavaradossi-Attavanti pour raconter qu'il l'avait
observée, avec même usage, certes plus aigu, de la basse thématique,
que pour le Vittoria.
. Retour de la chapelle et d'Angelotti après « Era amore di sorella »
(même patronyme initial en effet !)
. Puis thème Scarpia, avec sorte de marche harmonique circulaire en
reprenant le dernier accord écarté d'un triton du premier.
..... Effet de circularité du double triton qui produit une octave.
. Retour du thème de la chapelle.
. Marche harmonique sur le thème de la maison décrite, entrecoupée d'un
thème angelottiu qui reprend son souffle.
..... On débouche sur le thème, pendant l'habillement, des bellezze diverse (éloge des femmes
dans le premier air de Cavaradossi). Petit jeu de Puccini : le vrai
thème de l'Attavanti, ou bien un clin d'œil, une nouvelle beauté
? Pourtant un épisode très dramatique et tendu, il ne faudrait
pas que l'auditeur perçoive trop la blague, ça ruinerait l'atmosphère :
'le compositeur nous fait un gros clin d'oeil ah ah ah ah'.
. Reprise du thème d'Angelotti, puis de la villa d'amour, qui devient
une mélodie champêtre sur l'évocation du chemin dans les champs.
. Apparition du motif du puits, en mouvement contraire (définition
donnée), qui est en réalité une variation sur le motif de Scarpia, avec
simplement un accord initial et un accord pénultième en plus. (Lieu de
protection illusoire d'une menace invincible.) On ne le retrouve qu'au
moment de la révélation après la torture, je crois.
. Interrompu par le coup de canon suivi du motif Angelotti.
..... Ils entendent quelqu'un arriver, et le motif trépidant et obstiné
qui les suit est très proche du motif sacristain, en lequel il se
transforme... lorsque c'est justement le sacristain qui débarque !
Jolie transmutation.
..... La fin du motif du Sacristain devient un bondissant Cavaradossi
qu'on devine mieux en le jouant en accords.
ÉPISODE 9 : Entrée de Scarpia & fol complot des
librettistes
Dans cet épisode, on observe le retour des motifs en s'interrogeant sur
les raisons pratiques et symboliques de leurs mutations. On raconte
aussi et surtout l'incroyable intrigue
entre éditeur, librettistes et collègue compositeur pour conserver le
livret à Puccini tandis que celui-ci était occupé à La Bohème, pour ne pas perdre les
droits (exorbitants), durement acquis auprès du cupide Victorien Sardou
!
--
¶ Retour sur les trois dernières trouvailles : marche harmonique
cyclique de Scarpia, thème du sacristain déguisé (déguisé, précisément
!!) pendant la fuite lorsque dérangés par quelqu'un, thème de
Cavaradossi caché dans la fin de la thématique bondissante du
sacristain.
¶ Valse grotesque du concert de gala.
→ J'opère ici une parenthèse sur le
livret de Giacosa & Illica : Puccini veut le drame de
Sardou, Ricordi négocie (à conditions peu avantageuses, je ne vois pas
comme il en tire un bénéfice), mais finalement Puccini a le coup de
foudre pour le roman de Murger, Scènes
de la vie de Bohème, et Ricordi se retrouve avec un livret sur
les bras. Proposé à Franchetti, un des grands compositeurs du temps
(plutôt d'esthétique post-verdienne, beaucoup moins marqué par Wagner
que Puccini), qui ne se presse pas pour s'y mettre, mais tout le monde
semble avoir Puccini comme chouchou et espérer qu'il revienne prendre
possession de Tosca.
(Pourquoi ? Davantage à la mode depuis Manon Lescaut ? Aiment son
style ? Conscients de sa future importance historique ? Ou
est-ce simplement leur pote ?).
→ Illica fait traîner les affaires avec Franchetti pour se laisser les
coudées franches si jamais Puccini finit par se décider. Fontana
intrigue pour proposer un Zoroastre
à Franchetti, pour le détourner de Tosca,
mais apprend avec dépit (et le dit à Illica) qu'Illica a choisi Giacosa
pour versifier (Tosca ne me paraît pas vraiment rigoureux ? plutôt de
l'adaptation littéraire et prosodique, j'imagine), et finalement il
n'est mandaté ni dans les nouveaux projets de Franchetti, ni par
Puccini pour Tosca. Quel
complot de fou !
→ Tout cela pour dire que Giacosa est surtout là pour la mise en forme
; la structure générale de l'adaptation est due à Illica. J'en parle à
cause de cette évocation de la cantate (faussement de Paisiello, ça ne
ressemble vraiment pas), qu'il superpose à la torture de l'acte II : en
réalité, Sardou a 5 actes. Illica ose
le geste audacieux de couper les actes II (à la Cour) et III (dans la
villa en campagne de Cavaradossi), et de condenser ce que l'on doit
savoir dans l'interrogatoire du IV... Tout en incluant simultanément la
cantate du II. (Il est vrai que cette superposition des lieux de
fête et de torture paraît un peu extrême !) La densité dramatique
de cet acte II fait l'admiration de tous ses lecteurs ; tout le monde
remarque à quel point il s'agit d'un livret en or. Plus tard, il en
sera de même avec la musique de Puccini — des réserves sur le duo un
peu plat et univoque musicalement du III, mais que de l'enthousiasme
sur la conduite dramatique exceptionnelle du II.
Bref, tout cela pour signifier que la cantate dont il est question aura
lieu à l'acte II, mais qui est en réalité une fusion de trois actes,
trouvaille dramatique et musicale assez marquante d'Illica.
¶ Reprise par tout le choeur de la valse précieuse et dégingandée.
Montée de basses qui se tendent, et apparition du motif de Scarpia #1,
qui avec des chromatismes (certes ascendants), qui sont souvent
attachés à ses manipulations, parcourt, à la même hauteur, tout le
début de l'interrogatoire.
¶ Effet d'augmentation d'un demi-ton, qui file vers l'ut majeur, donc
inquiétant mais plénitude, quelque chose de mystérieux (« senza dare
sospetti »).
¶ Thèmes de la demande d'aide d'Angelotti et de l'offre d'aide de
Cavaradossi pendant que Scarpia interroge le sacristain, sous trémolos
tendus.
¶ « Fu grave sbaglio quel colpo di cannone » : quintes augmentées qui
créent de la tension — on trouve plusieurs fois de la gamme par tons
dans les moments tendus, comme lorsque Tosca se croit trahie.
¶ Recherche du complice, chomatisme descendant, comme lorsque Scarpia
piquera la jalousie de Tosca.
¶ Il voit le blason de la marquise, puis son portrait, thème du tableau
/ des femmes.
¶ . Petit rythme de cavalcade en marche harmonique, utilisé aussi
pendant le motif de Cavaradossi. Là aussi ambigu, parce qu'on parle de
lui, mais aussi du portrait de l'Attavanti.
¶. Pendant que Scarpia rêve (« l'amante di Tosca, un uom sospetto, un
volterian »), thème du sacristain qui s'agite autour du panier, mais à
la basse, plus solennel et menaçant même si toujours vif.
¶ Arpège descendant pour la révélation d'Attavanti, à nouveau.
¶ Continue avec le motif cavalcade, puis thème du sacristain plaintif
lorsqu'il parle du panier vide (« pieno di cibo prelibato »).
¶ Parties de gammes ascendantes aussi chez le sacristain, pourquoi…
? En réalité, comme le lyrisme est très important dans l'opéra
italien fin XIXe (Tosca est
écrit dans les années 1890 et créé en 1900), on utilise beaucoup de
notes conjointes (qui se suivent). Il n'est donc pas du tout étonnant
de retrouver fréquemment des bouts de gammes.
¶ Le thème du sacristain s'effiloche dans la basse.
¶ « Or tutto è chiaro » ressemble un peu au thème de Cavaradossi,
plutôt dans le médium grave et avec le même type d'évolution
harmonique, mais pas tout à fait identique.
¶ Scarpia découvre à qui a profité le panier : après une envolée
en gamme ascendante, motif de Cavaradossi et directement celui de
Tosca, une de ses plus belles occurrences, qui prend le temps de se
répéter…
¶ Référence à Iago (côté insolite de Scarpia qui s'évente).
¶ Retour du motif de la disparition (« per sua stregoneria »).
¶ Les cloches seront là inchangées pendant toute la scène du bénitier,
puis, sur deux notes plus solennelles, pendant tout l'arioso de Scarpia
pendant le Te Deum. Prochain épisode !
--
Moment : acte I, cris de joie des enfants de chœur, entrée de Scarpia
et interrogatoire du Sacristain. Après la fuite d'Angelotti accompagné
de Cavaradossi, depuis l'arrivée des enfants de chœur jusqu'au retour
de Tosca.
ÉPISODE 10 : Duo du bénitier, répertoire d'émotions, gamme
par tons
Dans cet épisode consacré au duo du bénitier, on
s'intéresse à l'usage de la gamme par ton, au sens ambigu des motifs et
à l'usage qu'en fait Puccini, davantage comme un répertoire d'émotions
et d'atmosphères qu'en tant que signaux de sens précis, en réalité.
(Bien sûr, on peut pour autant les relier à des idées. Mais de façon
moins nette qu'on pourrait d'abord le penser.)
__Duo du bénitier.__
¶ Récapitulation des motifs et de l'interlude avec ceux de Tosca, du
Sacristain, du motif de la disparition.
¶ Carillon pendant la scène du bénitier, sauf pendant la plainte de
Tosca, comme absorbé par l'émotion.
¶ Prétérition / anticatastase / palinodie de Scarpia : contrairement à
sa précaution oratoire, il présente bien l'eau bénite à Tosca comme
première approche de séduction. Détournement d'un geste de communauté
et pieux, qui a pour but de scandaliser le public.
¶ Ornements galants déplacés, comme les gavottes en attendant la
cantate au début du II. Violons vifs en fin de stance, par deux fois,
comme son persiflage insinuateur.
¶ Contamination du carillon par la détresse de Tosca : dédoublé et dans
l'aigu, puis lourdement martelé dans le grave.
¶ Gamme par tons : rappels.
Dans la gamme par tons, tout consone, pas de sensible, tendu mais sans
résolution. Utilisé par trémolo, augmenté des basses qui jouent le
thème de la demande d'aide d'Angelotti. Nous entrons à nouveau dans
l'esprit de Cavaradossi et de la réalité de la jalousie : l'orchestre
donne tort aux soupçons de Tosca.
¶ Puis on quitte la gamme par tons pour le thème du tableau /
Attavanti / femmes, lorsque Scarpia mentionne l'échafaudage où était
(soi-disant) l'éventail.
¶ Arpèges descendants de la menace de l'Attavanti, déjà présent lorsque
Tosca a un doute et lorsque Scarpia le répère.
¶ Grande plainte. Le thème lui-même n'est pas repris ensuite (sauf une
fois dans cette même séquence), mais la volute, peut-être issue du
thème de l'amour partagé, va devenir un motif lié à la douleur de
Tosca, très présent dans les climax de l'acte II, jusqu'à se
transformer en thème de l'air d'adieu de Cavaradossi /E lucevan le
stelle/, pendant l'interlude dont on a parlé dans l'épisode I de la
série.
¶ Simultanément chromatisme
descendant de Scarpia. Utilisé aussi bien pour sa duplicité que
pour la jalousie de Tosca qu'il induit.
¶ Reprise du carillon du bénitier. Scarpia lui fait une offre indécente
– « darei la vita per asciugar quel pianto » ("je donnerais ma vie pour
sécher ces larmes").
¶ Esquisse du motif d'Angelotti.
¶ Toute la colère de Tosca est en gamme par tons, avec à la basse le
motif de la demande d'aide d'Angelotti (adapté aux intervalles de
ladite gamme), pour une résultat de grande intranquillité, jamais
résolue ni résoluble.
¶ Marche harmonique en demi-tons sur le motif d'Angelotti. On pourrait
même se demander, vu qu'il arrive que les motifs ne soient pas d'abord
présentés en contexte lisible – celui de Tosca arrive alors que
Cavaradossi se présente et s'occupe du sacristain et du portrait –, si
on ne pourrait pas le considérer comme le motif de la jalousie !
C'est exagéré bien sûr, car il concorde très bien par ailleurs avec
angelotti, mais ici il en occupe très bien la fonction.
¶¶ Puccini a comme une gamme d'émotions dans laquelles il puise,
sans nécessairement s'en tenir à un sens précis. La récurrence des
mêmes formules pour des affects ou des situations comparables permet
surtout de procurer de l'unité sonore au drame.
¶ Fusée ascendante dramatique chromatique, déjà vue, lorsque Tosca
imprèque.
¶ Retour du thème (interne, non récurrent) de la plainte de Tosca.
Débouché sur un court interlude où elle sort pleurant, avec son thème,
mais on lui adjoint la volute (en majeur cette fois) de la plainte et
de sa douleur, de façon un peu plus contrapuntique, développement de
son propre thème qui rejoint l'autre motif, ou contamination par
l'autre motif.
¶ Retour dans le grave en ponctuation d'Angelotti — pour la jalousie de
Tosca, ou pour le but de Scarpia qui va commander ses sbires ?
ÉPISODE 11 : TE DEUM LAUDAMUS – ariosos
et cloches, librettistes et théologiens
Cet épisode dévoile les secrets de la fin de l'acte I, avec son grand
arioso du Te Deum.
LES ARIOSOS DE SCARPIA
Les airs de Tosca sont, à
l'exception peut-être de « Vissi d'arte », très intégrés dans le tissu
musical, et n'interrompent pas vraiment le flux musical, découlant de
figures antérieures et aboutissant dans un postlude – davantage un
interlude – qui lance la scène suivante. Les deux airs de Cavaradossi
(« Recondita armonia », acte I ; « E lucevan le stelle », acte II),
quoique très courts, répondent à ce signalement : forme close de type
ABA (un thème qui revient, et une sorte de couplet au milieu), mais
intégrée au flux musical. Scarpia au contraire s'exprime par trois fois dans un
format qui relève davantage de l'arioso
:
1) Celui ici présent, pendant le Te Deum (« Tre sbirri, una carrozza »)
de la fin du I.
2) Celui du "Credo" de Scarpia dans l'attente du retour de Spoletta
après la descente sur la villa, au tout début du II (« Ha più forte
sapore »), un moment très lyrique au sein de cette scène solo
récitative (« Tosca è un buon falco » et tout ce qui s'ensuit jusqu'à
l'arrivée de Spoletta), où Scarpia détaille en une minute sa relation
(toxique) avec les femmes, sans utiliser par ailleurs de motif
particulier.
3) L'arioso du chantage, où Scarpia fait l'aveu de ses mobiles et
expose ce qu'il attend de Tosca, lorsque celle-ci est défaite. (« Già
mi dicon venal. »)
Par /arioso/, je veux dire qu'on a là un moment de solo continu, plus
mélodique et plus lyrique que ce qui l'entoure, mais court, et sans
retours thématiques comme dans un air. Juste un moment d'élan
potentiellement détachable.
Cependant aucun des trois n'est joué en récital : le premier, sans
doute à cause des effectifs (un choeur, un orgue, des cloches, un canon
!) et de sa situation qui vient couronner toute la situation dramatique
depuis son entrée qui interrompt des réjouissances superposées
successivement à des interrogatoires, des ordres et des manipulations
(ce serait un peu comme jouer les dix dernières minutes de la Deuxième
de Mahler, musique sublime, mais ça manque de contexte émotionnel) ; le
deuxième est plutôt une scène récitative, de situation, la très brève
envolée de son Credo pour
l'amour brutal est par ailleurs posé sur un thème volontairement banal
et trivial, sans grands éclats ; le troisième est réellement très court
et intégré à la scène entière. J'imagine que c'est pour cela qu'on ne
les joue pas isolément, malgré le prestige du rôle et leur force
dramatique. (Mais ce ne serait pas plus absurde que bien d'autres
ariosos détachés, notamment chez les 'véristes'.)
LES LIBRETTISTES ET LES THÉOLOGIENS
Ricordi (l'éditeur) et Puccini ont fait appel à deux librettistes.
Illica est celui qui a conçu la structure, notamment en fusionnant les
actes II,III,IV (en plaçant la cantate à la Cour du II et le récit des
événements de la villa où se déroule le III dans le contexte de
l'interrogatoire du IV). Il a choisi non pas Fontana (j'ai
raconté aux épisodes précédents l'histoire des tentatives infructueuses
de celui-ci pour participer à l'écriture de Tosca), mais Giacosa, pour la
"versification", c'est-à-dire le détail de la mise en mots. Ce dernier
était précisément assez sceptique, et s'en était ouvert (à Ricordi, je
crois) dans une lettre : enchaîner un arioso à la fin du I sur un autre
arioso au début du II lui paraissait un choix propice à l'ennui. Il regrettait aussi que la pièce d'Illica
ne ménage que des duos — et il est vrai que, hors de la scène de
la torture (une sorte de duo étendu, avec Mario hors scène la plupart
du temps), on n'a guère que le Vittoria ! qui constitue un – très bref – ensemble.
Finalement, ses remarques n'ont pas été intégrées dans le travail final
d'Illica.
Puccini avait contacté autour de lui des
connaisseurs en liturgie pour pouvoir faire 'marmonner' la foule
pendant la cérémonie – et l'arioso de Scarpia. Aucune réponse
satisfaisante ne lui a été fournie, mais il a lui-même trouvé l' Adjutorium nostrum, qui n'est pas
donné lors d'un Te Deum mais
qui convenait à sa recherche, et lui permettait de faire dialoguer les
douze clercs du chapitre (12 basses) avec le reste du choeur, tout
entier parlé, tandis que Scarpia reste pris dans ses méditations à
l'avant-scène. Effet de contraste sacrilège assez puissant, surtout
quand son cri presque satisfait arrête les cloches obstinées : « Tosca,
tu me fais oublier Dieu ! ».
LES CLOCHES
Deux notes de cloche graves accompagnent avec une régularité parfaite
toute la scène (à l'exception de ce cri sacrilège donc, à la toute fin
de la séquence).
Ce sont des cloches simples, juste deux bourdons alternés, sur toute la
scène, qui occupent à chaque fois toute la mesure : deux valeurs de rondes. Elles présentent l'aspect
de pédales (autrement dit
d'aplats de notes graves) sur lesquelles tout le discours musical se
pose, dans un esprit assez classique d'alternance dominante-tonique
(sans s'y limiter bien sûr). Je joue la scène de deux façons différentes, en essayant de le faire entendre.
Bien que d'ambiance très lyrique, on n'y croise quasiment pas de motifs
en ce qui concerne cette série… brièvement le thème de l'Amour et de
Tosca réapparaissent, mais contaminés par celui de Scarpia.
Si ces représentations campanaires vous intéressent, je vous renvoie à
d'autres usages plus complexes dans les représentations de cloches sans
utiliser de cloches : Moussorgski dans le Prélude sur la Moskova qui
ouvre La Khovanchtchina, et
plus encore la scène du Couronnement de Boris Godounov, qui évoque les
frottements des partiels harmoniques dispersés propres aux cloches
russes; le glas du troisième Clair
de lune d'Abel Decaux, oeuvre exceptionnellement novatrice qui
explore déjà l'atonalité radicale (pas celle, fonctionnelle mais
indolore, de Liszt)… en 1900 ! — « Au cimetière » reproduit les
harmoniques renforcées (double octave), les frottements "faux" et les
décalages dans le temps ; écrit sur trois portées, en isolant les coups
de cloche perçants et les résonances brouillées. Et d'autres
exemples encore à venir dans cette série vidéo, dont quelques-unes ont été
reprises en notule ici même (les autres devraient l'être à un moment
donné).
Je constate avec beaucoup de plaisir que, quel que soit le sujet (et
malgré l'aspect encore spartiate de la composante technique…), ces
explorations rencontrent à chaque fois quelques passionnés qui y
trouvent leur compte. J'espère que les résumés ici présents, certes
moins détaillés et non assortis d'extraits sonores (c'est une tâche
incommensurable, impossible à atteindre) fourniront aussi un peu de
matière aux lecteurs des Carnets sur
sol canal historique !
Lancement d'une nouvelle série vidéo, qui sera déclinée aussi à
l'écrit, et que je signale ici. (Pour rappel, si vous êtes en manque de
notules écrites, chaque vidéo est accompagnée d'une notulette en
description, sous chaque publication de la
chaîne.)
Cette fois, je vous propose une aventure dans l'esthétique et les
débats de 1899, à travers les opéras joués pour la première fois cette
année-là, dans les différentes nations et langues d'Europe.
[[]]
ÉPISODE 1 : Messaline (Isidore
de LARA)
1. Principes
L'idée est d'essayer une approche un peu distincte de celle qu'on a
habituellement, à travers les grandes œuvres, les grands thèmes, ou par
nation… Le fait de choisir une date fixe donne l'occasion d'aller
explorer des répertoires moins pratiqués, de façon un peu plus
accessible et signifiante que des bouts d'un opéra croate (ou même
simplement français rare) choisi arbitrairement.
J'ai hésité à proposer plutôt une série centrée sur une maison d'opéra
en particulier, mais c'est un peu plus étudié, en tout cas à Paris :
beaucoup d'études et de tableaux sont disponibles, même en ligne (par
exemple ici : https://artlyrique.fr/).
Mais ce serait passionnant à proposer pour une ville de province, par
exemple une série où on observerait toutes les créations dans un
théâtre donné, à Nice, Strasbourg, Bordeaux ou Toulouse !
En l'occurrence, comme j'avais sous la main les Annales proposées par
Alfred Loewenberg (qui recense les créations d'opéra de 1597 à 1940,
une saine lecture pour rééquilibrer sa vision du monde face aux résumés
d'histoire de la musique), le travail est facile, et me permet aussi de
mettre en valeur les opéras de régions moins fêtées. Mais je n'exclus
pas, une fois que j'aurai mis la main sur la liste des titres dans une
grande maison de province française, de me lancer dans ce type
d'aventure également !
Le concept, donc : présenter les opéras joués pour la première fois en
1899 — et en exécuter, à tous les sens du terme, des bouts pour que ce
soit un peu plus concret. Le tout, du fait de la synchronicité de
toutes ces œuvres, en essayant de remettre tout cela dans un contexte
esthétique, historique, voire social et politique un peu plus large.
2. Pourquoi 1899 ?
Je savais que je voulais documenter le premier vingtième siècle : les
œuvres sont sous droits pour la suite, et pas toujours aisées à trouver
à trouver, surtout en version piano. Sans compter la difficulté (de
jeu, et même d'écoute) des langages les plus avant-gardistes.
Les périodes précédentes, elles, sont plus homogènes. J'aurais adoré
faire ça pour le XVIIe siècle, mais la logistique pour accéder à un
clavecin est beaucoup plus complexe, le nombre de nations concernées
assez réduit, et il faut travailler les réalisations du continuo en
amont, s'informer sur les styles… c'est finalement un travail un peu
plus purement musical et moins de médiation. Par ailleurs, sans
chanteurs, tout paraîtrait à peu près identique.
Pour le XVIIIe et XIXe siècles, en plus de l'homogénéité d'une partie
du répertoire, ce peut être parfois très plat – en prenant une année au
hasard, mauvaises surprises très envisageables. Autant partir sur le
maximum de diversité.
Bien sûr, cela n'exclut pas que je me consacre à l'occasion à l'une de
ces années. On verra déjà où nous mène ce projet, sachant que j'ai
énormément d'épisodes des autres séries déjà captés et à monter (ou
dont il faut écrire la notulette de présentation, comme pour les Tosca
restants) : une demi-douzaine sur les nouveautés, 3 sur Jésus de
Nazareth de Wagner, 3 sur les
cloches dans les musiques sans cloches, 2 sur le Ranz des Vaches
(nouvelle série), 4 sur les viols de guerre (idem), 1 sur les astuces
compositionnelles de Mozart dans la Clémence
de Titus, sans parler de la suite du score unboxing de La mort de Tintagiles de Nouguès,
du Vieil aigle de Gunsbourg…
Les autres siècles ne seront donc vraisemblablement pas pour tout de
suite.
J'avais initialement repéré 1911, mais je me dis que si la série prend,
je pourrai la porter sur plusieurs années successives, alors autant
faire dans l'ordre. 1901 ? Mais pour certains, 1900 serait plus
propre. Alors disons 1899, comme cela personne ne pourra m'accuser de
tronquer le XXe siècle ou de ne pas le mettre en contexte. Et puis très
belle année côté œuvres, quantité de nations représentées, les œuvres
françaises et germaniques sont très réussies, et la plupart des
ouvrages se trouvent déjà en ligne sans avoir à aller fureter en
bibliothèque dans les pays concernés (ma passion pour la vidéo musicale
n'en est pas encore là).
3. Extrait choisi
En début d'année 1899, c'est Messaline d'Isidore de Lara qui paraît,
une œuvre qui a marqué par ses excès et une certaine facilité. En
réalité, à la lecture, l'intrigue est originale et les effets musicaux,
à défaut de sophistication, son astucieusement dispensés, au service de
la couleur locale et des effets du drame. On en a pour son argent —
surtout vous qui n'avez pas bourse déliée, si j'ose le souligner.
Je vous joue ici un extrait de l'acte I, le versant suave de cet opéra
beaucoup plus expansif, voire rugueux, par la suite : les femmes de
Messaline l'attendent et l'annoncent.
(J'ai testé un nouveau téléphone pour la prise de vue, mais la
perspective du mode vidéo est très… étrange. Mes bras semblent
s'arracher de mon corps tandis que le quart-de-queue est devenu un
piano-jouet.)
On poursuit sur Messaline,
avec un nouvel extrait de l'acte I : Harès, brave gars du peuple, veut
braver Messaline et chante une chanson qui la dénonce tout en tournant
en dérision son époux Claude.
Que se passe-t-il en 1899 ?
La France est obsédée par l'affaire Dreyfus : c'est l'année où le
capitaine est condamné en appel à dix ans (avec circonstances
atténuantes), puis gracié par le président Émile Loubet. C'est aussi
l'année où le président Loubet se fait agresser à l'hippodrome – c'est
le chapeau qui s'envole –, mais aussi de la création de l'Action
Française (vidéo d'une actualité perturbante), la tentative de coup
d'État de Paul Desroulède.
Et pendant ce temps, actions militaires à Rabah et au Niger, la
colonisation n'est pas finie.
J'essaie de donner du contexte, mais en l'occurrence ce n'est pas sans
lien avec les débats esthétiques : dans Le Ménestrel de 1909, consacré à la
création de Sanga, drame
lyrique de Lara créé à l'Opéra-Comique l'année précédente, Arthur
Pougin semble beaucoup s'interroger sur les origines d'Isidore de Lara,
et y consacre tout un bout de paragraphe : ses informations sont
contradictoires et cela le travaille. Est-il « né à Londres d'un père
espagnol et d'une mère anglaise » ou, horresco referens, « israélite et
Portugais de naissance », ce qu'il appuie même avec la citation en VO
du journal italien dont il tient l'information : « ebreo portoghese di nascita ». Ce
qui atteste l'importance, dans les yeux de ses contemporains, de ce
point.
Pour les curieux qui se demandent ce qu'il en est (et pour tout dire
s'il ne l'a pas un peu cherché, hein), notre compositeur est né à
Londres en 1858 sous le pseudonyme… d'Isidore Cohen. (Je ne crois pas
qu'il ait été portugais cependant.)
Davantage de perspectives sur les écoles musicales du temps en France
dans la prochaine livraison !
Un petit point sur les esthétiques du temps qui voisinent – et
quelquefois se combattent – en France.
La même année, on crée l'acte I de Briséis de Chabrier, beaucoup plus proche
de l'école wagnérisante — Gwendoline
de Chabrier (1886) est le premier opéra français d'esprit
wagnérien, bien avant Fervaal de d'Indy (1897) et Le Roi Arthusde Chausson (1903). Je ne
compte pas Sigurd de
Reyer (1884), dont, malgré des motifs récurrents, la grammaire
harmonique et dramatique reste plus classiquement issue du grand opéra
à la française.
Chez les Wagnériens, le drame lyrique est lieu de symboles poétiques
mais aussi d'ambition musicale, avec une grande recherche formelle,
aussi bien dans les structures que dans l'harmonie.
Et au contraire, 1899 est aussi l'année Cendrillon de Massenet, une fable pleine de
fraîcheur (avec tout de même une scène d'enchantement aux couleurs plus
sombrement tristaniennes, toutes proportions gardées) qui joue sur la
veine archaïsante aussi très appréciée en ce temps, du pseudo-baroque
typique du goût français de ces années. (Chanson à boire du temps jadis par
Saint-Saëns sur un texte de Boileau, Panurge
du même Massenet… Cette dilection s'étend ensuite jusqu'aux faux
concertos du XVIIIe siècle écrits par les Casadessus.)
C'est aussi l'année où l'on joue pour la première fois Mudarra de Fernand Le Borne, pas le
compositeur le plus marquant de sa génération, mais vraiment dans le
style français de l'opéra à spectacle. Musique simple qui puisse à
l'occasion dans ses ressources lorsque le drame l'exige. C'est l'école
académique merveilleusement incarnée par Théodore Dubois. (Les Girondins de Le Borne, joués à
l'Opéra de Bordeaux évidemment, ont eu suffisamment de succès pour être
ensuite assez bien diffusés en chant-piano.)
L'opéra à grand spectacle, l'opéra
wagnérisant, l'opéra archaïsant, l'opéra académique, voilà un
peu les univers que nous explorerons pendant cette année 1899. En
attendant les autres nations…
Cette fois, l'extrait choisi est tiré de l'expansif duo d'amour des
anciens adversaires (deux minutes plus tôt), Messaline et Harès, à la
fin de l'acte I. Très belle musique expansive, on sent (toutes
proportions gardées) le contemporain de Richard Strauss dans les élans
lyriques plutôt bien soutenus par l'harmonie, et non sans imagination.
Toujours une belle veine mélodique aussi, qui lui était reconnue en son
temps, on y viendra.
On complètera le portrait d'Isidore de Lara et la réception de son
opéra dans les deux ou trois épisodes suivants (les tavernes de Suburre, le cirque, les gondoles !!), avant de poursuivre sur
les autres créations de l'année !
Recension contextualisée de ce Médée & Jason de François Joseph SALOMON
(1713).
Cette notule est issue du commentaire audio pour la recension du disque
de l'ensemble A Nocte Temporis
pour le label Château de Versailles (2026).Voici la version vidéo /
audio, j'y parle des interprètes du disque, mais la notule écrite est
plus détaillée sur les aspects techniques.
[[]]
1. Une tragédie de
la veine horrifique
Seul un acte isolé avait été donné à ma connaissance, au CRR de Paris
il y a quelques années (juste pré-covid, de mémoire). Très belle œuvre
inédite, très bienvenue, qui s'inscrit dans la deuxième génération de tragédies en musique,
celle des successeurs de LULLY : Desmarest (Didon, Circé), Campra (Tancrède, Créüse l'Athénienne, Hippodamie, Idoménée), La Coste (Philomèle), Destouches (Callirhoé, Sémiramis)... Autrement dit, un
opéra au sein de la génération qui exerce, après la mort de LULLY
et la fin subséquente de son monopole, dans les 25 dernières années du
règne louisquatorzien – au moment où le souverain, sous l'influence
notamment de son épouse morganatique, s'est détourné des spectacles de
sa cour.
C'est aussi une époque de plus grande
liberté créative, avec d'une part le succès considérable de
l'opéra ballet, qui contient une intrigue (« entrée ») par acte, très
sommaire et saturée de danses (typiquement : un amant est jaloux, et
puis très vite rassuré), souvent dans des lieux exotiques (L'Europe Galante de Campra comme
point de départ, plus tard Les Indes
Galantes de Rameau) ; et d'autre part les échecs et demi-succès
qui s'enchaînent pour une tragédie
horrifique de plus en plus
radicale dans ses poèmes (notamment chez Roy et Danchet) et
inventive dans sa musique — sans doute la part la plus intéressante
pour nous, mais le public aspirait à un genre plus visuel et
divertissant, et surtout le goût du souverain n'était plus là pour
unifier la réception des œuvres.
Dans cette Médée pourtant, les
enchantements s'empilent et Créüse n'est pas empoisonnée, mais immolée
par son père, à la façon d'Idamante dans l'Idoménée de Danchet. À chaque
apparition, Médée, une sorcière
comme chez Sénèque et les frères Corneille (plutôt qu'une femme dans
son droit acculée à l'innommable pour faire valoir sa place volée comme
chez Euripide), use de ses pouvoirs et déclenche des sortilèges, d'une
façon beaucoup moins sournoisement ourdie que chez Quinault (dans Thésée, où elle feint l'amitié) ou
bien sûr Thomas Corneille (où elle prétend se soumettre tout en
méditant ses crimes dès l'acte I).
Musicalement, sans être du niveau des meilleurs
Desmarest-Campra-Destouches, la musique est typique de la période : récitatif recherché et expressif,
scènes de caractère qui cherchent leur voie propre (apparitions
infernales par exemple), et danses
assez sophistiquées (sans doute le meilleur de la partition).
Seuls les airs – rares et courts dans ce répertoire, de toute façon –
me paraissent assez en deçà des meilleures partitions du temps (air
d'adieu de Didon de Desmarest, air d'entrée de Sémiramis Destouches,
air de l'abandon d'Ariane de Mouret, et dès la décennie suivante le
grand récit dramatique de Ninus dans Pirame
& Thisbé de Francœur & Rebel…).
2. L'aporie vocale
de la tragédie en musique
Dans cette présentation audio, j'opère un petit excursus sur les enjeux
en matière de technique vocale dont je vous reformule les principaux
arguments.
2.1. Préparation à
l'éloquence, le paradis perdu
Les Arts Florissants ne font
plus le travail de formation de naguère sur la déclamation baroque – il
avaient même dans les années 90 une
spécialiste qui était précisément là pour ça –, et cela
s'entend. Leur préparation des chanteurs (qui quittaient ensuite le
giron de l'ensemble pour échapper à Christie) innervait tout
l'écosystème des ensembles sur instruments anciens. Depuis une dizaine
d'années, les Arts Flo ne font plus ce travail au même niveau, et cela
se ressent sur tous les concerts et tous les disques enregistrés.
Il est difficile voireimpossible de restituer le type de
technique vocale employé par les chanteurs du début du XVIIIe
siècle pour beaucoup de raisons. Absence d'enregistrement bien sûr,
description uniquement verbale des techniques, sans précisions physiologiques claires
(les premières descriptions anatomiquement vérifiées, dans des traités
de chant, datent de la première moitié du XIXe siècle), sans compter le
fait que la plupart des chroniqueurs des spectacles de tragédie en
musique ne sont ni chanteurs, ni
professeurs, ni même musiciens : on doit ainsi se contenter
d'affects, d'opinions, de mots flous, qui permettent mal de remonter à
la source des pratiques musculaires exactes. Ce serait très difficile
même pour rétablir le chant aujourd'hui, en l'absence de traces
sonores, tant l'écart entre ce que décrivent les traités et ce que l'on
entend peut être considérable.
À cela s'ajoute la relativité des
appréciations : un timbre sombre, avec des techniques qui
utilisaient probablement davantage le larynx haut, ce n'est pas une
voix dramatique à la verdienne ou à la wagnérienne ; et une voix
projetée ou puissante, dans la salle de bal de Saint-Germain-en-Laye,
ce n'est pas comparable à ce qui est requis pour faire trembler les
murs dans un grand théâtre à l'italienne comme le Théâtre des
Champs-Élysées, ni /a fortiori/ comme le hangar à dirigeables de
Bastille. Tous ceux qui ont fait l'expérience d'entendre une voix
pleine et puissante dans une petite salle disparaître, parfois dans les
mêmes rôles, dans le vaisseau d'une vaste nef, comprennent l'idée.
Difficile donc de rétablir davantage que des cartactères, sans lien
direct avec la technique vocale et les timbres véritables. (Sans
oublier le fait que si l'on respectait tout à la lettre, l'état du
français classique et la différence des inflexions nous ferait entendre
quelque chose de très insolite, et nous mettraient à distance de
l'émotion qu'on senti les contemporains.) C'est pourquoi l'authenticité peut être une démarche,
jamais un résultat tangible — quand bien même nous entendrions
la même chose que nos prédécesseurs, nous ne percevrions absolument pas
les mêmes impressions & émotions subséquentes. Eux n'ont pas vu Vertigo ni entendu le Sacre du Printemps !
Surtout, les chanteurs lyriques, même spécialisés dans le baroque, sont
désormais tous formés initialement
sur une base technique pensée pour
chanter l'opéra du XIXe siècle, c'est-à-dire bâtissant des voix
puissantes et des timbres égaux. On touche là à une limite importante
aux retrouvailles avec les modes de jeu d'origine dans le chant baroque
d'aujourd'hui. Pour les ténors aigus (hautes-contre), on ne connaissait
que le passage
en mécanisme léger (fausset), sans doute élégamment ajusté, mais là
encore rien à voir avec les aigus en voix pleine qui prévalent depuis la sérendipité de Gilbert Duprez.
→ [Addendum : Benoît Dratwicki, qui connaît tout cela mieux que personne, me précise (et me corrige) que ce contraste vaut pour la dernière tranche de tragédie en musique (à partir des années 1770-80), et que les aigus étaient auparavant chantés en voix pleine dans les opéras. J'ai mésinterprété les remarques sur la révolution Duprez qui parlaient de rupture, en l'étendant à toute la période précédente, où le fausset n'a pas toujours été en usage pour les aigus. Pour les tragédies en musique des deux premières générations, ce n'est pas surprenant vu les tessitures très centrales — et explique au passage la tension ressentie par les auditeurs dans le médium aigu —, mais tout de même, pour Rameau, je ne sais pas quelle technique pouvait utiliser l'Athlète des jeux funèbres de Castor, chez Rameau, avec ses contre-uts… même en belting souple/mixé c'est très haut. Peut-être que cela ne concerne que les héros, pas les rôles de caractère. (Pour Platée, j'imagine que le travestissement et le contexte comique autorisaient plus aisément l'usage du mécanisme léger.) ]
Pour toutes les raisons précédemment exposées, on ne peut, il est vrai,
retrouver la technique vocale précise qui était employée au début du
XVIIIe siècle, mais je reste surpris,
au stade d'exploration et de documentation qui est le nôtre, que personne ne se lance dans des tentatives.
J'ai assisté à des concerts testant des hypothèses sur le recitar cantando du premier
baroque, avec un chant semi-parlé (et donc faux)... mais c'était encore
une fois avec des voix fondées sur des techniques servant à chanter
Rossini, Verdi, Gounod ou Wagner !
Or, on ne peut pas savoir quelle émission précise était utilisée, mais
on sait sans l'ombre d'un doute que c'était très éloigné, voire à l'inverse de
ce que l'on entend aujourd'hui ; les chanteurs français du XVIIIe
siècle étaient même réputés crier,
lorsque les étrangers les découvraient ! Tout l'inverse d'un
chant lisse, plutôt une déclamation parlée poussée dans ses
retranchements. Je m'imagine globalement quelque chose de plus proche
des techniques traditionnelles — mais je ne connais pas assez leur
histoire technique individuelle pour déterminer si leur aspect
d'aujourd'hui équivaut à celui d'hier — en belting, avec larynx haut et
émission claire et stridente, comme dans la comédie musicale ou les
polyphonies corses, par exemple. Ce serait en tout cas plus cohérent
avec le cahier des charges et les descriptions d'alors.
2.2. Le XIXe siècle a
encore une fois tout gâché
Cette émission « XIXe siècle », de surcroît arrondie au XXe siècle (sous l'influence, peut-être du cinéma ?
on les voit, les harangues de héros américain faites d'une voix rauque
pas du tout projetée, alors qu'il parle à cent personnes en plein air
debout sur une voiture… modèle de virilité peut-être, mais
acoustiquement impossible) est à
rebours de tous les attendus de ce répertoire : elle gomme les
contours de la déclamation, efface les couleurs des mots, tend à
uniformiser les voyelles et à gommer les consonnes, et sert à atteindre
des notes hautes et à produire une émission héroïque — l'une comme
l'autre absolument pas nécessaires dans la quasi-totalité des rôles de
tragédie en musique !
Par ailleurs, cette technique a pour but de permettre l'accès à un
centre de gravité nettement plus haut
que celui de la voix parlée : en chantant dans les tonalités
prévues, surtout à 392 Hz, près d'un ton plus bas que ce que nous
lisons à 440 Hz, nos voix actuelles sonnent tassées dans la frange
basse de leur tessiture, même chez des spécialistes comme Véronique
Gens ou Mathias Vidal ; les chanteurs marchent sur des œufs pour
parvenir à être entendus et ne pas détimbrer, dans la zone la plus
faible de leur voix. Si bien que je me suis demandé s'il ne faudrait
pas jouer tout ça à 440 Hz, voire au-dessus, si l'on ne peut pas
changer l'enseignement des chanteurs et qu'on veut retrouver un peu de
tonicité vocale et déclamatoire — ce qui pose plein d'autres
difficultés : organologie (les instruments à vent fabriqués pour du 392
Hz, ou même les cordes, on ne peut pas les tendre à l'infinie), passaggio (1,2,3,4…) des chanteurs (si l'on décale, tout va se
retrouver sur la zone de bascule de
la voix, très inconfortable, les dames en particulier risquent
de crier… comme au XVIIIe siècle ?).
Quoi qu'il en soit, l'usage de la
technique d'opéra traditionnelle paraît une absurdité dans ce contexte,
d'un point de vue historique aussi bien que pratique. Je comprends bien
qu'il est quasiment impossible de restituer la technique d'origine, et
aussi, incidemment, qu'il y a si peu de productions de tragédie en
musique par an qu'il n'est pas
possible à un chanteur d'en
vivre. Avoir une technique uniquement adapté à ce répertoire
serait se condamner – même en cas de succès professionnel – à la FAIM.
Surtout que la question est beaucoup moins problématique pour les
cantates ou le répertoire sacré – de toute façon peu donnés aussi –
dont les tessitures sont plus élancées vers l'aigu et où les voix
rondes et lisse se fondent beaucoup mieux dans les contraintes
stylistiques (même si, personnellement, elles n'ont pas du tout ma
préférence).
2.3 Quelques pistes
– où notre héros pense tout haut sans trop savoir ce qu'il
raconte
Pour autant, il ne serait pas illégitime que des expérimentations
existent. Il y en a de toutes sortes, et celle-ci manque vraiment. Au moins tester, comme pour la
prononciation restituée qui s'est révélée une mauvaise idée (en résumé : ça sonne comme une
langue étrangère pour les interprètes et le public, ça met à distance
le texte alors que ce n'était pas le cas pour le public d'époque et les
voyelles sont aléatoires, donc souvent moches), quitte à abandonner
ensuite. Mais on conçoit que dans ce cadre ce soit un grand risque pour
les chanteurs qui s'y investiraient.
Reste la possibilité d'embaucher des
chanteurs d'autres univers, avec d'autres techniques vocales.
L'expérience Marco Beasley dans Monteverdi
(technique de chant traditionnel italien de type belt), décriée par une partie du
public « savant » à l'époque, a produit à mon sens de très belles
démonstrations de ce que l'on peut proposer en matière de précision
textuelle sans rien retrancher sur la projection en salle. Et puis, si
par exemple on embauche des chanteurs de genres où la mesure a moins
d'importance, ou du moins où il est licite de jouer avec le beat, on pourrait découvrir des
inflexions dont nous n'avons pas même idée — la précision solfégique
comme contrainte majeure de l'opéra est une idée du XXe siècle, et
assez tardivement d'ailleurs, je ne pense pas qu'elle soit absolue à
l'époque de LULLY. Venant de la comédie musicale, les
voix seront peut-être trop petites, mais si l'on sélectionne des
techniques de chants folkloriques pensées
pour le plein air, il y a peut-être quelque chose à tester – je
ne dis pas à adopter, je pense tout haut en l'absence de véritable
recherche technique appliquée.
C'est pourquoi je pense qu'il serait plus fécond de rechercher les techniques que les couleurs, et qu'après tout peu
importe que ce soit une soprane étroite ou une mezzo large comme à la
création, ce qui importe est surtout que la technique soit conforme à
l'économie de la tragédie en musique : intelligibilité et expressivité
du texte, les plus directes possibles. Vouloir s'approcher autant de
l'organologie, mais aussi des caractères des créateurs des rôles sans
poser d'abord la question de la technique vocale précise me paraît un
raisonnement bâti sur du sable. Surtout, le résultat s'en révèle
frustrant, vu que les techniques
inadaptées gomment précisément ce qui fait le prix de ce répertoire –
le rapport très étroit au texte.
Voilà à peu près, mêlé à d'autres choses et à des commentaires sur
l'interprétation de ce disque, ce que j'ai cherché à dire – de façon un
peu bavarde, je l'admets – dans cette recension de nouveauté
discographique.
Vous pensiez que le plus dur était passé ? (Oui, certes, cf. pochette précédente, le plus dur c'est Don José.) Ne soyez pas si définitifs.
Évidemment, à ce jeu, qui peut rivaliser avec Max Emmanuel Cenčić, dont chaque nouvel album constitue un évènement esthétique en soi ?
↑ En costume de ville inspiré de l'Ancien Régime.
↑ En aristocrate décadent de la Régence.
↑ En fauconnier antique.
↑ En Alexandre Le Grand de comics.
↑ En empereur égyptien à fourrure qui élève des loups domestiques.
↑ En barockeur.
↑ En boy next door.
↑ En pyjama.
↑ En pyjama vénitien.
↑ En jeune marié kidnappé par des rinceaux maléfiques.
↑ En, heu… Dresseur de magots ?
↓ Il n'est bien sûr pas le seul à creuser le sillon d'un baroque fantasmé et relu de façon fantaisiste à l'aune du Caravage, des chippendales et de Sofia Coppola… Les propositions sont légion dans le créneau du seria, avec un goût volontiers queer.
↓ Bartoli ajoute le jeu de mots, sa tête posée sur une statue masculine, Sacrificium pour des musiques écrites pour castrats – il manque en effet des bouts de statue !
Comme on n'aime pas trop mettre des têtes de gens vieux et morts, on se focalise souvent sur les têtes d'interprètes – ce qui constitue toujours une erreur. Sur ces pochettes-là, chaque artiste a l'occasion de présenter ce qu'il est, ou du moins tel qu'il se voit.
↓ Certains, tout en prenant certes la pose devant l'objectif, cherchent d'abord à rendre hommage aux compositeurs et aux œuvres – ici, un joli écho de l'architecture française 1900 (escalier du Petit Palais) aux œuvres pour violon & piano de Ravel.
Mais pour la plupart, il s'agit avant tout de démontrer de quel bois (coucou Don José) ils sont faits.
↓ Mario Del Monaco, coy-bow disco la nuit, fleuriste sublime le jour. Et stylé à chaque instant.
↓ Nigel Kennedy en sauvage du Nouveau Monde qui ne respecte pas toujours les usages musicaux britanniques.
Avant que l'hypertrophie des services marketing ne lisse tout de peur de déplaire au moindre sous-segment de clientèle, ou bien pour les labels très artisanaux qui rééditent des artistes morts qui ne peuvent pas trop se plaindre, certains interprètes semblaient un peu surpris au milieu de leurs occupations par un photographe intrusif, et feraient presque pitié avec leurs vêtements d'un beige passé, aux cols déformés par un usage récurrent pendant les siestes.
Je ne les ai pas tous retrouvés, mais j'en tiens quelques-uns à votre diposition.
↑ Charles Munch fatigué entre deux prises, posé là comme un paquet de linge usagé. (D'autant plus frappant pour un disque célébrant ses derniers enregistrements.)
↑ Sélectionner la photo où l'artiste est prête à bâiller après une leçon de piano donnée à des terreurs de cinq ans, et le traitement graphique qui fait émerger la tête du brouillard bleuté comme une créature surnaturelle et menaçante… On pouvait sans doute mettre davantage en valeur France Clidat sans dénaturer son caractère ni cacher son âge.
↑ Trois messieurs endimanchés, on sent le costume d'entrée de gamme sorti de l'armoire pour une séance de photographies dans le jardin de l'ami qui leur a prêté la grange pour répéter. (Au demeurant un super trio qui, dans les prises de son sèches et proches de Centaur, constituent souvent une référence de toute première farine. Leurs Mendelssohn sont particulièrement persuasifs, parmi les toutes meilleures propositions au disque !)
↑ « Sarah, regarde intensément l'objectif. »
↑ Scott Ross surpris dans le presbytère à l'heure de la sieste.
↑ Outre que la séance de cache-cache paraît assez incongrue, surtout endimanchée en robe simili-XIXe, pourquoi avoir choisi ce cliché précisément, immortalisant ce sourire crispé et joueur, presque menaçant. Doremi a fait mieux avec Gloria Saarinen (la pianiste canado-néo-zélandaise ci-dessus) sur d'autres pochettes plus équilibrées.
↓ Elle n'est cependant pas la seule à rencontrer des problèmes de sourire, surtout lorsque le physique est atypique, la tête penchée et… la pose démultipliée !
↓ D'autres entendent montrer vraiment qui ils sont (de vieux prétentieux matérialistes nazis).
↑ Mes bécanes.
↑ Mon chalet. (Comprendre « je suis le nouveau Gustav Mahler, la judéité en moins et le confort en plus ».)
↑ Mes voitures de course. (Je l'écris dessus pour qu'on sache bien que ce n'est pas une Coccinelle.)
↑ Mon jet. Comme moi, il dépasse allègrement le mur du çon.
↓ D'autres artistes ont la mégalomanie plus discrète.
↑ Where is Sigiswaldo ? (Surveillez bien les reflets !) Au demeurant, pour le reste, ce sont de véritables natures mortes néerlandaise du XVIIe siècle (Clara Peeters).
↓ On rencontre aussi le risque, en plaçant la tête des artistes en pleine pochette, de sosies embarrassants et autres kakemphatons visuels.
↑ Jack Lang présente : l'Orchestre Bruckner de Linz.
↓ Quelquefois les artistes n'ont pas toujours conscience de l'image qu'ils renvoient réellement.
↑ Cette pochette m'a toujours laissé profondément perplexe. Mal à l'aise d'abord : la pose manque vraiment de discrétion et d'élégance dans ce qu'elle entend montrer, et tout, jusqu'à la titraille, oriente le regard lubrique… Mais surtout perplexe : Barbara Bonney a mené carrière essentiellement du côté de Mozart et du lied, donc pas du tout un profil de Tosca ou de Salomé, où ce genre de pochette pourrait prendre son sens. Et dans ce disque, on ne trouvera que des mélodies anglophones du XXe siècle, pas vraiment dans le genre exubérant de cette robe-coquillage qui fait d'elle une sorte de moule omnisciente.
↓ Mais ne croyez pas que ce soit ce que l'on trouve de pire comme fruit de mer. Pour certains autres coques du littoral, l'ambiance est ouvertement humide.
↑ Les températures suggérées par le ciel et le relief proposent une sorte de recréation septentrionale (et upper class) des concours de Miss t-shirt mouillé. Là aussi, le lien avec le sujet paraît plutôt ténu avec le programme plus austère. (Au demeurant, il s'agit d'une très belle version, très animée, qu'il est tout à fait licite d'écouter une fois la pochette cachée dans un sac papier pour la soustraire aux regards dans l'espace public.)
Je m'étais dit qu'il s'agissait peut-être d'une simple mécompréhension, elle avait demandé « épique », tandis que le graphiste venait de terminer le visionnage de tous les génériques de Baywatch. Et puis j'ai découvert son disque des concertos.
Récit d'une révélation : je me
suis toujours demandé d'où provenait
l'idée saugrenue de ces arpèges brisés et accords oppressants au début
du couronnement de Boris. Tout cela est hardiment discordant, comme une
attaque de panique, le tout réalisé de façon spectaculaire même pour du
Moussorgski.
Les vidéos
qui servent désormais de prolongement au site ne peuvent pas toutes
être exploitées ici : soit parce que
leur format mêlant exécution musicale et commentaire ne s'y prête pas bien, soit parce que précisément
l'idée est de pouvoir mettre à
disposition plus rapidement un sujet que je voudrais par
ailleurs traiter en profondeur en notule : structure musicale de Pelléas, première lecture (mondiale ?) du Jésus de Nazareth de Wagner, le
ranz des vaches (à venir), et évidemment les cloches dans les musiques sans cloches, un
concept que je trouve particulièrement réjouissant — comment les
compositeurs ont suggéré les cloches sans en avoir à disposition.
Ainsi, je ne dupliquerai pas nécessairement les parties théoriques
développées dans les premiers épisodes sur les cloches, il existe des
ressources en ligne et en bibliothèques assez complètes, progressives,
et bien plus savantes que ce que je pourrais résumer. En revanche, j'ai
hâte de trouver le temps pour ramasser un peu le propos sur les cloches
de Montsalvat de Parsifal(on trouve beaucoup d'éléments en ligne, mais pas forcément en
français, et c'est quand même une aventure assez incroyable), et sur
les Clairs de lune de Decaux — mais ce cycle est
tellement vertigineux que je tremble d'en parler imparfaitement, même
après avoir absorbé l'unique thèse jamais publiée sur ce compositeur
très peu approché par la musicologie malgré l'assez respectable nombre,
désormais, de versions discographiques de son grand-œuvre.
En réalité, en lisant plus généralement sur les cloches pour préparer
cette série, puis en relisant cet épisode de Boris qui me paraissait un bon
candidat, pour observer (ce que je n'avais jamais fait) par quels
procédés Moussorgski parvient à cette imitation, je connecte – enfin !
– les fils. Je pensais parler d'orchestration
initialement, et comparer les solutions (assez différentes)
adoptées par Moussorgski, Rimski-Korsakov et Chostakovitch dans leurs
réalisations symphoniques de ce grand prélude… mais ce sera pour
l'épisode suivant.
Je vous explique ce que je suis tout fier d'avoir trouvé — et qui
n'est, très vraisemblablement, pas beaucoup mieux qu'une évidence.
Lorsqu'on fond des cloches, en Europe
occidentale, on pense bien sûr la note qu'elles doivent produire
— notamment pour les intégrer dans des carillons, c'est-à-dire un
ensemble de cloches, chacune exécutant une note et le tour formant une
mélodie. Une fois fondues, un peu retirer un peu de matière en grattant
l'intérieur pour affiner leur justesse.
Et on fait très attention aux résonances des partiels (c'est-à-dire des
harmoniques du son, des notes
secondaires qui enrichissent le timbre de la note principale), pour
qu'ils ne soient pas dépareillés et que le résultat ne soit pas
agressif ni cacophonique. En Russie, il en va autrement :
les cloches n'ont pas de hauteur fixée,
les partiels ne sont pas harmonisés entre eux, et elles peuvent donc se
parer de sonorités assez peu flatteuses, plutôt dissonantes et
agressives. Elles sont fondues et jouées, tout simplement. Il n'existe
pas de carillon à proprement parler, simplement des jeux de cloches
grandes et petites qui peuvent être actionnées (par une corde tendue
qu'on vient fléchir, on ne tire pas une corde pendante comme en
France), en général par groupes.
Comme ces cloches ne sont pas accordées après la fonte, elles
produisent des sons partiels riches et sans cohérence particulière, qui
ne produisent pas de note précise. L'inconfort pénétrant de leur son
symbolisait aussi bien la projection de l'Esprit sur les terres
voisines qu'elle incarnait une sorte de prestige et de crainte sur les
âmes environnantes.
La plupart des sonneries sont donc des sonneries lentes, de cloches
isolées. Rien qui ressemble à cette scène de couronnement. Sauf… letrezvon,
joué pour les moments de réjouissance, où toutes les cloches d'une
église sont tour à tour puis simultanément actionnées.
Aussi, qu'on s'imagine l'atmosphère sonore lorsque, pour le
couronnement d'un tsar, toutes les
églises autour du Kremlin se lançaient à corps perdu dans leur
propre trezvon, déjà un
mélange de sons puissants et sans hauteur définie… Cela explique assez
bien, je trouve, l'aspect terrifiant de ce Prélude de Moussorgski,
fondé seulement sur deux accords légèrement dissonants. On y retrouve
aussi le pépiement des cloches actionnées une à une avant le tintamarre
du tutti, propre au trezvon.
[[]]
Je comprends enfin, de façon assez crédible, le sens de ce moment très
audacieux, qui m'avait toujours échappé — j'avais mis ça sur le compte
de la volonté de Moussorgski de ne pas relâcher la tension, mais je
trouvais ça très radical de l'inscrire ainsi dans le décorum d'une
scène d'exultation publique. En réalité, ce n'est pas totalement
détaché de la réalité sonore concrète
de ce que devait être une ambiance de fête publique dans le centre de
Moscou. Au moins aussi oppressante que jubilatoire…
Bien sûr, cela ne retranche rien à l'insolence
de l'imagination de Moussorgski, et à sa discordance vis-à-vis
de la lettre de son sujet. Mais je pense qu'on saisit mieux commentune telle idée a pu lui venir dès
les années 1860, lorsqu'on considère l'ambiance sonore que tout Russe
habitant une ville à plusieurs cochers pouvait connaître. En tout cas
c'est une hypothèse qui me
paraît assez peu coûteuse
(bien sûr que Moussorgski savait comment sonnait les cloches de son
pays !) et plutôt puissante pour compléter notre compréhension de ce
moment. Je suis frappé de ne rien avoir trouvé sur le sujet dans mes
recherches pour confirmer mon intuition, en épluchant les ouvrages sur
Moussorgski et Boris à la BNF
(mais le choix est surtout francophone, j'ai accédé à peu d'ouvrages en
langue étrangère). Est-ce une évidence, est-ce un impensé, ou est-ce
simplement que j'en ai par hasard manqué les quelques mentions, je
l'ignore.
La vidéo contient quantité d'autres détails sur l'usage concret des
cloches dans la pratique slave orientale — j'ai même pour l'occasion lu
le synopticon publié au début
des années 2000 par le patriarcat moscovite à propos de l'usage
officiellement approuvé (et assez strictement codifié) des cloches dans
l'église orthodoxe. L'épisode précédent, sur le Prélude de la Khovanchtchina,
insiste davantage sur la question de la facture et de l'objet cloche en
lui-même, notamment ses propriétés acoustiques (le principe des partiels et du bourdon différé, notamment).
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Pédagogique a suscité :
Parution discographique majeure en ce début d'année : Nadia Boulanger,
vous l'ignoriez peut-être, a écrit un opéra ! Ce n'est pas une
reconstruction, l'œuvre entière peut se lire sur Gallica en
version chant-piano. Je n'en reviens pas d'être passé aussi longtemps à
côté de cette information.
[[]]
Nadia Boulanger est l'élève de Raoul Pugno au Conservatoire de Paris,
les deux sont proches — très proches même, les mots utilisés par Nadia
Boulanger dans ses agendas laissent penser à une relation amoureuse
réciproque, bien que 35 ans les séparent. (J'en ai lu des
extraits, et je confirme l'intuition.) Pugno favorise la
diffusion des œuvres de Boulanger, allant jusqu'à jouer au piano sous
sa direction pour créer sa Fantaisievariée pour piano & orchestre.
Ils se lancent dans l'écriture d'un opéra à quatre mains – totalement
intriqué, on trouve la main de l'une et de l'autre sur les mêmes
phrases musicales, ce n'est pas une répartition du travail où chacun
écrit sa scène ou son acte – qui doit être créé à l'Opéra-Comique à
l'été 1914. Seulement, pendant leur tournée européenne de décembre
1913, Pugno a froid dans le train Berlin-Moscou, contracte un vilain
virus, et meurt à Moscou dans les premiers jours de 1914. L'opéra est
bien livré à temps, et le Comique prépare les représentations, la
distribution est prête, les répétitions programmées… mais le
déclenchement de la guerre à l'été reporte tout à plus tard. Nadia
Boulanger continue a travailler sur l'opéra jusque dans les années
1920, mais à ce moment-là, elle a déjà renoncé à la composition, est
sortie des circuits de production, et rien n'est jamais reprogrammé —
dans la notice du disque, Caroline Potter propose l'idée que ce serait
davantage lié à la mort de son protecteur, coup d'arrêt porté à sa
carrière confidentielle de compositrice chambriste plutôt
d'avant-garde, qu'à la mort de Lili. Je ne suis évidemment pas en
mesure de trancher.
Nous deux.
Le livret n'est pas du tout tiré de Georges Rodenbach comme l'opéra de
Korngold, mais d'une pièce de Gabriele D'Annunzio (qui adapte lui-même
le livret), plaçant deux couples d'archéologues (l'un avec sa sœur,
l'autre avec sa femme) dans les ruines de Mycènes. Un peu de tension
échangiste et/ou incestueuse, une pincée de surnaturel fantastique en
sus. La langue en est très belle et les personnages, les situations
évoluent, échangent de façon fluide ; pas de gros blocs de monologues
ou d'émotions figés.
Musicalement, on s'approche beaucoup de l'atmosphère vénéneuse du
dernier Debussy, façon Chute de la Maison
Usher, mais avec aussi des moments de grande plénitude
radieuse, comme l'air de Léonard, l'archéologue ténor, sur l'or – où l'on trouve des couleurs,
précisément, plus schoekisantes ou plus… korngoldiennes. Mais une Chute d'Usher composée de bout en
bout ! Un trésor inestimable, donc, à la fois comme complément
indispensable (et sans nul doute sommet) à l'œuvre de Nadia Boulanger
et en tant que version complète et aboutie d'un opéra dans cette veine
debussyste tardive. Vous ne pouvez pas vous dispenser de l'écoute, je
ne vous y autorise pas.
Nadia Boulanger en 1911 à Saint-Jean-Cap-Ferrat.
On sait que la partition sur laquelle elle pose est… La Ville morte.
Vous vous demandez peut-être la raison pour laquelle on a attendu si
longtemps. D'abord, Nadia Boulanger n'est devenue à la mode – au point
qu'il ne se passe pas un mois à Paris sans que ses Trois pièces pour violoncelle ne
soient exécutées – que très récemment, il n'a longtemps existé qu'un CD
Troubadisc des années 90, très tôt épuisé. À cela s'est ajoutée la mode
(très bienvenue bien sûr, quantité de découvertes formidables) des
compositrices. Double bonus.
Et puis il y a une autre raison… l'orchestration en est perdue !
Pendant la Première guerre mondiale, elle a été égarée ou détruite, je
ne sais. On dispose d'un peu d'esquisses de l'acte I pour donner une
idée, mais c'est tout.
Il a donc fallu reconstruire une orchestration, et ce fut fait de façon
intelligente : en version de chambre pour limiter les coûts et
permettre les reprises. Joseph Stillwell et Stephan Cwik ont travaillé
en coordination avec David Conte, parmi les derniers élèves de Nadia
Boulanger, pour contrôler la conformité de ce qu'ils proposaient aux
goûts et préceptes de l'antique compositrice. De ce que je comprends,
il aurait insisté sur sa dilection pour la clarté (pas trop de
doublures, donc, j'imagine).
Je trouve le résultat splendide, et même meilleur (est-ce l'effet
chambriste, ou les arrangeurs se sont-ils surpassés ?) que le peu
d'orchestre dont nous disposons parmi les œuvres publiées. 11 musiciens
: quatuor à cordes & contrebasse, quintette à vent (les 4 bois +
cor), piano pour compléter l'assise harmonique et renforcer les
attaques. Je ne suis pas sûr de préférer la version authentique si
d'aventure nous la retrouvons un jour.
Les parties de vents dans le brouillon d'orchestration de l'acte
I, qui nous est parvenu.
Je n'aime pas trop les prises de son orchestrales de PentaTone en
général, excessivement égalisées et arrondies, mais ici, pour un
accompagnement chambriste, c'est fabuleux, on a l'impression d'être
enveloppé comme par un orchestre symphonique, tout en percevant à la
perfection chaque intervention. de surcroît les voix ne sont pas trop
mises en avant, comme c'est trop souvent le cas dans les
enregistrements lyriques tous labels confondus — on peut pleinement
profiter de toute la musique.
Et l'Ensemble Talea, qui officie ici, est absolument splendide.
Globalement bien chanté, dans un français très honnête pour des non
francophones. Coup de chapeau tout particulier à Melissa Harvey en
Hébé, fine voix de soprano léger frémissant, au français non seulement
parfait mais expressif, quelque part du côté de l'esthétique Pauline
Texier, Sabine Devieilhe, Jennifer Courcier, Mélanie Boisvert, Mady
Mesplé, Renée Doria (j'essaie de couvrir les différentes générations)…
Image prise pendant la production d'Athènes, dont procède ce
disque.
Le chef Neal Goren a l'honnêteté d'expliquer les coupes réalisées (on
économise un chœur sans paroles et une Nourrice) en termes pratiques –
et notamment, on le comprend, économiques – et de considérer sa version
comme une invitation à d'autres projets de remise au théâtre de cette
œuvre, plutôt que comme une version définitive. On aime quand ça parle
franc ! (Et ce disque reste magnifique, on verra si on nous
propose autre chose, et si cette autre chose se révèle meilleure !)
J'ai dit tout cela, avec quelques autres détails, dans cette notule
vidéo, également disponible au format audio (disponible sur la plupart des
plateformes en principe).
[[]]
Ce n'est pas pour vous commander bien sûr – je ne me permettrais pas –
mais je vous ordonne simplement d'écouter ce disque.
On a évoqué dans l'épisode précédent, les manques de respect, les « trois B » de la musique classique : « Bach, Beethoven, Brahms », ou bien « Brahms, Bacon, Breach of respect ».
Cependant il semble que certains labels vendent leur musique avec trois autres B : « Behold the Bitch with Boobs ».
Couchez les enfants et sortez le pop-corn, ça va déménager.
Je commence par du très doux pour ne pas vous effrayer.
(Ça finit mal.)
↑ Un petit baiser voluté. (Là encore, Westminster Gold au top dans ses parutions et rééditions des années 70 !)
↓ Première catégorie, les corps dénudés. On en a déjà vu auparavant, mais ici ils semblent moins artistiques et davantage offerts à la concupiscence.
↑ Certes, les Filles du Rhin sont attristées d'avoir perdu l'Or qui leur était confié, mais l'expression de honte qui se dégage de ces filles trempées (et pas nécessairement habillées) dégage le malaise, comme si elles avaient une terrible mésaventure à confesser. Comme elles ne sont pas environnées d'attributs de la déité, l'impression humaine qui s'en dégage pousse l'esprit à imaginer la perte d'un autre trésor.
↑ Ici, au moins, on ne fait pas semblant de vendre autre chose qu'un corps — on notera avisément (ou lubriquement, selon les tempéraments de chacun) la braguette qui bâille. (Le détail du programme n'est même pas mentionné d'ailleurs sur le site de la vierge guerrière qui déteste Achille & payer ses impôts, il faut fouiner sur la Toile pour obtenir le nom des compositeurs.) J'ose espérer que personne n'a été outé pour les besoins de cette compilation – parmi les compositeurs (un peu) célèbres y figurant, Ned Rorem et David Del Tredici.
↓ Dans l'ensemble, les corps masculins sont moins sexualisés sur les pochettes, davantage représentés comme des attributs de puissance pour symboliser les héros ou simplement la force de la musique.
↓ La plupart du temps, ce sont les femmes qui sont à l'honneur, présentées à la découpe (chaque sous-jambon parfaitement exalté ici), accompagné de quelques ustensiles de cuisine (afin qu'elle puisse passer le temps dans le garage où elle réside visiblement) et quelques bouteilles de vin (pour nous mettre en condition une fois en sa compagnie).
↓ Souvent également, elles apparaissent offertes, prêtes à consommer – pour celle du Catalogue d'oiseaux, Arte Nova a même pris le soin de retirer préalablement l'emballage.
↓ Cependant, comme une femme ne serait rien sans les hommages d'un homme, beaucoup de pochettes offrent la vue d'un couple, ou suggèrent le but de l'existence de toute femme. Ici, un pseudo-Delon surpris dans les draps communs, manifestement abîmé en lui-même tandis que sa Juliette remplit son rôle fondamental en le flattant et l'admirant. (On remarquera qu'elle le regarde et le touche, tandis que lui regarde son genou et se touche…)
↑ Les pochettes Arte Nova précédentes avaient un aspect artistique – j'aime beaucoup le jambon dans le garage, composition un peu loufoque, qui laisse par ailleurs percevoir les irrégularités de la peau et du corps ; certes un morceau de viande, mais aussi artistiquement déposé qu'un bout de Brahms entre deux œufs au fond d'une poêle. Mais ici, illustration particulièrement plate de deux (vieux) amants de Vérone au pieu. On sent qu'on ne peut pas tout montrer, mais qu'on suggère autant qu'on peut, à la fois vulgaire et pudibond.
↑ À tout prendre, le visage occulté, la crinière dénouée, la trace anachronique du bronzage, les loufoques chaussettes hautes (et, au moins, la communication des regards suggérée) paraissent plus travaillés dans ce Roméo & Juliette-là. Ce n'est pas une évocation très fine, mais se rapproche un peu mieux de l'intensité d'amours adolescentes, avec une réalisation assez simple qui ne se soucie pas de candélabres judicieusement disposés ni d'oreillers brodés.
↓ Nous arrivons dans la zone rose rouge. Corpus nus, certes, mais les postures deviennent de plus en plus évocatrices. De façon parfois elliptique (Arte Nova tient son rang).
↓ Et puis chez d'autres, en jouant avec les interdits supposés. (Très manifestement, Urania ne vise ni la subtilité, ni le public uraniste.)
↑ La légende raconte qu'au dos de leurs disques Schumann, on peut contempler les chutes du Rhin.
↓ Après le jeu avec les interdits visuels supposés, le jeu avec les codes de la photo érotique, voire de la pornographie.
↑ En réalité, moins que par la posture inconfortable (accroupie sur la pointe des pieds, force à toisœurette) ou que le casque de Darth Vader (?), je suis assez perturbé par le regard. Je suppose que le photographe a demandé un regard par en-dessous assez intense, mais on voit tellement le blanc des yeux que l'impression donnée se rapproche davantage des yeux révulsés d'une gamine en overdose. Une jeune femme en train d'uriner dans un casque, prête à culbuter ridiculement en arrière, tandis que son regard annonce qu'elle va mourir de choc toxique… n'est pas le genre d'image qui suscite violemment mon imagination concupiscente — mais chacun à son goût, je suppose.
↓ À présent, contemplons les couples en train de faire ce que doivent.
↑ Contrairement aux apparences, ce n'est pas la pochette d'une adaptation lyrique des Trois mousses queutards d'Alexandre Dumas. Dans ce qui semble une parodie des photos d'adieux ou de retrouvailles de la Seconde guerre mondiale, un homme portant un béret de marin étreint une femme avec abandon : scène d'émotion ou impulsion sauvage ? L'attitude de la femme n'est guère claire non plus, tétanisée ou accueillante.
(consenti)
(non consenti)
La saveur de la chose réside dans l'effet hublot qui met en scène le regard du spectateur, dans l'angle de la banquette arrière d'une voiture et dans la posture d'un lecteur de Marivaux. On ne sait trop s'il s'agit d'un joli partage d'émotions tout habillés ou d'un rapide coup de rein avec ceintures dénouées. Adieux peut-être, mais si c'est le cas, comme le précise le camarade Stendhal ou les exégètes de Machaut, les adieux furent tendres.
↑ On continue de monter d'un cran. Ici enlacés et nus. On devine la lanière d'un pagne, guère davantage. Certes, pour une fois, le lien avec avec l'intrigue existe, puisqu'en guise de final le Wälsung et sa tante, tous deux rejetons de Wälse-Wolf-Wotan, vont pour la première fois voir le loup.
↑ Ça devient plus sérieux. Certes, comme souvent chez Arte Nova, l'image est artistique, mais c'est le rapt se double d'une noyade ici. (Il a trop cru sa go c'est une loutre de mer.)
↑ Je conviens tout à fait que Tchaïkovski, c'est l'extase, mais Arte Nova n'était pas obligé de le souligner à coup de crâne chauve et de suçons sur la laitière. Une des rares pochettes peu élégantes de toute la série N&B du label.
↑ À la machine à café du Walhall, dans le local de pause aux murs recouverts de pin-ups en armure, Donner et Loge discutent : « j'avoue, Brünnhilde elle est grave bonne, de ouf elle a de trop belles jantes ». [Source : décision sur le harcèlement au travail, cour d'appel des prud'hommes des Eddas.] Ce serait un peu gras et irrespectueux s'il n'y avait d'une part le parallèle avec l'armure (détruite par Siegfried dans la journée suivante), d'autre part le coup de génie des initiales Volkswagen — l'empreinte de l'histoire allemande, et bien sûr le V de völkisch, le W de Wagner et de Wotan… Je la trouve assez drôle en fin de compte, à défaut de bon goût.
↑ Elle cache littéralement (ou en tout cas étymologiquement) sa nudité derrière deux testicules. Là aussi, pas très subtil, mais tellement loufoque qu'on l'accueille avec le sourire.
On peut comparer avec la réédition de 1976 chez le même label, considérablement plus consensuelle (l'autre avait-elle fait scandale ? freiné les ventes ?). (Oui, le logo Melodiya a été apposé sur un disque Westminster Gold, je n'ai jamais compris comment — en tout cas ce disque apparaît systématiquement référencé comme Westminster Gold chez tous les revendeurs, parfois avec mention de cette erreur.)
↑ C'est peut-être le trop-plein de Westminster qui m'a retourné le cerveau, mais… je vois ce que je vois.
↑ Et là ? C'est moi qui imagine peut-être ? (Mais du piment et beaucoup de cartouches tirées, c'est un assez bon résumé de l'histoire de Carmen.)
(Soyez rassurés, il en reste pour la série des compilations loufoques bien sûr du côté des fantaisies d'artistes. À venir !)
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Discographies a suscité :
La vilaine grippe qui me frappe au premier jour des vacances va
m'empêcher de produire une jolie notule pour vous occuper pendant les
semaines festives.
Comme je n'ai pas la possibilité technique, sur ce site, de programmer
la publication automatique de notules, il faudra pendant ces prochains
jours – pour un peu de nouveauté – vous reporter vers la chaîne
vidéo où les motifs de Pelléas,
les dernières nouveautés discographiques de l'année et un peu plus tard
la suite des motifs Tosca
seront publiée.
Comme je ne puis vous abandonner aussi sèchement, je vous laisse avec
quelques petites gourmandises repérées pour vous.
La cuisine
pornographique
J'ai déjà consacré plusieurs notules à la question des airs grivois
cachés plus ou moins subtilement dans les opéras comiques, pourtant
réputés constituer
le pendant moral et familial de l'Opéra / Académie Royale, dont tous
les directeurs de conscience blâment au contraire l'immoralité. Au
cours du XIXe
siècle, il sera même interdit aux prêtres de chanter lors de dîners ou
d'aller au théâtre… (Il y aura d'autres notules sur ces histoires de
restriction du périmètre musical sacré dans la France de la
Restauration jusqu'à la Troisième République, mais vous pouvez toujours
relire celle-ci autour du bannissement des femmes des églises parisiennes.)
Que ce soit Favart-Duni, Sedaine-Grétry ou l'opéra féerie avec dialogues Le roi Carotte de Sardou-Offenbach, pour ne rien dire du hit fondateur La Chercheuse d'esprit – dont je
n'ai pas parlé dans ces pages mais dont vous pouvez parcourir le texte ici –, l'audace des allusions laisse parfois
pantois.
Et dans Robinson
Crusoé de
Cormon-Crémieux-Offenbach, j'ai
à nouveau ramassé ma mâchoire après
qu'elle avait chu sur les tapis du Théâtre des Champs-Élysées.
Suzanne et Toby, le couple secondaire, retrouve Jim Cocks, le cuisinier
britannique parti explorer le monde comme Robinson et qui n'avait plus
donné de nouvelles : il est devenu cuisinier pour les anthropophages.
Et là… une fois que le « morceau favori », euphémisme pour de la chair
humaine, est compris comme un membre plus précis, les métaphores
s'enchaînent avec une hardiesse déconcertante.
[[]]
(déjà calé au début de l'air)
JIM-COCKS. J’avais été cuisinier !… quand on
me présenta au chef de la tribu, – entre chef on se doit des égards, –
je lui fis signe que j’avais des révélations à faire… des menus inédits
à lui soumettre. Ce délicat… ce corrompu comprit mes intentions ; il
m’attacha immédiatement à ses fourneaux et je lui fabriquai un mets… le
triomphe de la cuisine française… un mets si succulent qu’il m’a donné
aux yeux de la tribu un caractère presque divin.
TOBY. Bah !
SUZANNE. Et ce mets qui les a tant séduits
quel est-il dont ?
JIM-COCKS. En voici la recette.
RONDEAU. Je prends un vase de terre Au ventre bien arrondi, J’y mets vingt litres d’eau claire Et le morceau favori. Puis je pose la marmite Sur un feu très-modéré. Si le feu marchait trop vite Tout serait dénaturé. J’ôte avec soin les écumes Quand le sel les fait monter, Je plonge alors mes légumes Et je laisse mijoter. Une odeur délicieuse Vient se répandre à l’entour, Et la tribu curieuse Regarde et sent tour à tour. Ils sont là, rangés en cercle, Nez au vent, montrant la dent… Je soulève le couvercle, La vapeur monte en chantant ! Cris d’ivresse des sauvages, Ils ont dégusté le mets… C’étaient des anthropophages… Et j’en ai fait des gourmets ! Pour cette tribu farouche Aujourd’hui je suis un Dieu Je les ai pris par la bouche Au moyen d’un pot-au-feu !
J’ôte avec soin les écumes Quand le sel les fait monter, Je plonge alors mes légumes Et je laisse mijoter.
Il n'en existait jusque là au disque qu'une version en anglais, je n'ai
pas vérifié si l'esprit gaulois
en avait été maintenu.
Lorsqu'est arrivé ce quatrain, je n'en pouvais plus :
J’ôte avec soin les écumes Quand le sel les fait monter, Je plonge alors mes légumes Et je laisse mijoter.
Queues des
contrebasses et scandale public
Par pure sérendipité, j'ai autre chose à vous faire découvrir —
toujours dans ma folle et vaine quête autour de l'absence de scandale de Robert le Diable, pour laquelle
j'aurai quelques nouvelles pistes à partager, ayant consulté une thèse
sur la réception (unanimement enthousiaste) de l'œuvre et même la
presse catholique de l'époque (qui n'en parle pas)… certains angles
d'exégèse vont vous étonner !
En essayant d'élargir mon exploration à la presse du XIXe siècle au
delà de la période de la création, je tombe, dans la revue musicale LeMénestrel – où
se pressent les
plumes du compositeur Jean-Baptiste Wekerlin, du librettiste Victor
Wilder (1,2,3,4), de l'ancien ténor
Gilbert Duprez, de l'académicien Ernest Legouvé, des critiques Arthur
Pougin et
Adolphe Jullien… –, sur ce texte de 1877 de Charles Garnier… à propos de
l'acoustique de l'Opéra. Déjà intéressant en soi, mais le ton en est
aussi formel que le contenu fantasque… Je vous livre la série.
Mais d'abord, premier extrait, le début, où Garnier aborde – avec une
modestie qu'on aimerait voir aux bâtisseurs actuels de salles – la
question de la science introuvable de
l'acoustique. Aujourd'hui encore, malgré tous les spécialistes,
toutes les connaissances mathématiques & physiques, tous les
bureaux d'étude, le résultat sonore d'une nouvelle salle reste toujours
une semi-surprise.
(Modestie qu'il tempère grandement ensuite, rassurez-vous.)
LE
NOUVEL OPÉRA DE PARIS
DE L’ACOUSTIQUE DE LA SALLE
Je vais faire comme font la plupart des gens : je vais parler de ce que
je ne connais pas. Ce n’est cependant pas ma faute si l’acoustique et
moi n’avons pu nous entendre. Autant que cela m’a été possible, j’ai
fait une cour assidue à cette science bizarre, parente du chien de Jean
de Nivelle ; mais, malgré mes assiduités, je ne suis, au bout de quinze
ans, guère plus avancé qu’au premier jour.
J’avais pourtant appris jadis dans quelques livres et dans quelques
cours de physique que les sons se propageaient de telle et telle
manière et que les cordes vibraient de telle et telle façon. J’avais
vu, sur des plaques de métal touchées avec un archet, de petits grains
de sable qui s’arrangeaient suivant des figures déterminées, et je
savais que l’air était le véhicule ordinaire des sons. Je reconnaissais
même la différence qu’il y a entre les instruments à cordes et les
instruments à vent ; bref, j’étais de la force de presque tous les
bacheliers ès sciences et, comme tous les étudiants forts en x, je m’imaginais que tous les
phénomènes de la nature étaient
expliqués par une formule.
Lors donc qu’il s’agit pour moi de mettre en pratique les données
pédagogiques que je possédais sur l’acoustique, cela me parut de la
plus grande simplicité, et je ne doutais pas que, les formules aidant,
je n’arrivasse bien vite à trouver par A+B la meilleure forme à donner
aux salles pour les rendre sonores.
Cependant, j’eus beau chercher dans mes cahiers, j’eus beau feuilleter
dans tous les livres, j’eus beau m’entretenir avec les savants, je ne
trouvais nulle part la règle positive qui devait me guider ; tout au
contraire, je ne rencontrais que des données contradictoires. Je sais
bien que l’exception confirme la règle ; mais dans ce cas il y avait
tant d’exceptions que la règle n’existait plus et qu’on la cherchait en
vain au milieu des si, des mais et des car. Je voyais bien que les
livres absolument scientifiques laissaient la question pratique à peu
près de côté ; je voyais bien que les ouvrages dits spéciaux étaient,
comme les politiques, divisés en groupes opposés ; je voyais bien enfin
que les Allemands voulaient ceci, que les Italiens voulaient cela, que
les Français demandaient autre chose et qu’en somme tout le monde
avançait sa théorie particulière, avec preuves censées [sic] à l'appui, sauf peut-être sur
le seul point, dont j'ai parlé déjà, des salles longues et étranglées ;
et encore que de divergences d'opinion !
J’ai étudié tout cela avec conscience pendant de longs mois ;
j’ai lu les ouvrages dans les langues que je savais ; je me suis fait
traduire ceux publiés dans les langues que je ne connaissais pas ; j'ai
causé avec celui-ci, discuté avec celui-là, et je suis arrivé, après
toutes ces études, à découvrir ceci : c'est qu'une salle, pour être
sonore et avoir un timbre agréable, devait être longue ou large, être
haute ou basse, être en bois ou en pierre, ronde ou carrée, avoir des
parois rigides ou capitonnées, passer sur un cours d'eau ou être bâtie
en plein sol, avoir des saillies ou être complètement nue, être chaude
ou glaciale, vide ou remplie de monde, sombre ou éclairée ; j'ai appris
que quelques-uns voulaient que l'on y plantât des arbres, que d'autres
voulaient qu'on la fît toute en cristal, que d'autres encore
prétendaient que la neige était le meilleur conducteur des sons et
qu'il fallait garnier les parcis de neige factive (?) et que d'autres
enfin, revenant au principe de Vitruve, demandaient que l'on plaçât
quelques casserolles [sic]
au-dessous des banquettes !
[…]
Voilà où j’en
étais et voilà, hélas ! où j’en suis encore. Je
me demandais bien d’apprendre quelque chose ; mais j’ai eu tant de
professeurs différents que je n’ai jamais pu parvenir à les mettre
d’accord, et j’ai lu tant de grammaires diverses que je ne sais même
pas encore le genre des noms. Cela ne prouve pas, il est vrai, que
toutes ces grammaires ne soient pas excellentes, que tous ces
professeurs ne soient pas très-savants ; mais ça prouve au moins que
lorsqu’on veut enseigner une langue à quelqu’un, il ne faut pas lui
parler en même temps turc, chinois, arabe, indien, grec et polonais.
Mais ce qui m'a le plus amusé, c'est le scandale que je n'avais pas vu
venir : la queue des contrebasses.
Quant aux
musiciens de l’orchestre, il faut dire que cela leur était bien
indifférent ; pourvu qu’ils eussent la place qu’ils désiraient, peu
importait que ce fût pris de ci ou de là. Ils eurent donc leur place
aux dépens du ventre ; mais ils n’étaient pas encore satisfaits, car
ils avaient un autre grief, qui, cette fois, était même plus grand que
le premier ! Ce n’était plus une question de place, mais une question
de dignité, sinon une question de curiosité ; en tout cas, ce fut une
question de ténacité.
En effet, il paraît que j’avais mis les musiciens dans un trou ! Trou
est bientôt dit ; mettons que je les avais placés dans un fond ; mais
dans un fond bien peu profond. Ce qu’il y a de plus répréhensible,
c’est que j’avais fait cette opération en connaissance de cause, et que
c’est bien exprès que j’avais renfoncé le sol de l’orchestre.
Vous vous souvenez sans doute que depuis vingt ans, peut-être plus, le
public, quand il s’avisait de s’insurger et la presse quand elle
combattait les abus, étaient d’un accord unanime pour s’élever contre
la domination des queues des contre-basses [sic]. Que de lances ont été rompues
par les malcontents qui ne voyaient les jambes des danseuses qu’à
travers les crosses des instruments à cordes, les têtes sculptées des
harpes et les crânes chauves des instrumentistes ! C’était là un cliché
consacré, et les malédictions ne manquaient guère à ces exécutants
malencontreux qui formaient une entrave mouvante aux regards des
spectateurs de l’orchestre. Il fallait absolument se délivrer de ce
fléau, et l’on ne parlait de rien moins que d’exiler ces importuns à
bras et à bouche dans les dessous de la scène ou dans les hauteurs des
cintres.
Que de lignes ont été écrites à ce sujet, que de dissertations
prud’hommesques ont été faites sur ce point si condamnable, que de
propositions ont été émises pour remédier à cet inconvénient qui
semblait si manifeste ! Il semblait même que toutes ces récriminations,
qui sont surtout parties de Paris, ont eu tellement de force que
l’Allemagne, après avoir mis le temps qu’il fallait pour les
comprendre, s’est décidée à prendre pour paroles d’Évangile les
plaintes renouvelées des critiques hebdomadaires de nos spectacles. Il
y a quelques jours à peine que le fameux théâtre de la fameuse trilogie
a mis en exécution les préceptes formulés avec tant de vigueur depuis
sept ans. Je suis loin de faire de cela un reproche aux Allemands ;
j’aurais bien d’autres choses plus sérieuses à leur reprocher, et je
trouve, au contraire, que Wagner a été très-logique en mettant en
pratique une chose qui paraissait si universellement demandée ; mais on
pourrait croire que les exécutants de Bayreuth ont l’épiderme moins
sensible que les exécutants de l'Opéra, et qu'habitués à obéir à une
consigne sévère, ils n'ont pas l'idée de se révolter contre elle, comme
cela arrive parfois parmi nous. Je parle, bien entendu, de consignes
artistiques et non militaires.
Le texte est délibérément joueur et allusif, mais on y attrape tout de
même quelques éléments :
1) Ce n'est en réalité pas illogique,
je sais que les balletomanes se plaignent de ne pas pouvoir voir les
pieds des danseurs dans certains angles du parterre, et cela fait en
effet partie du parterre, mais je n'avais pas conscience que le
débordement des instruments pouvait aussi susciter de la mauvaise
humeur chez le public, même si Garnier, de toute évidence, exagère à
dessein pour nous faire sourire.
2) L'allusion à l'orchestre caché de la Tétralogie montre une réflexion
qui ne se limite pas à Bayreuth, et qui était peut-être surtout
entravée par les résistances des musiciens, lésés dans leur prestige.
(Au demeurant, en tant que spectateur, aller à l'opéra pour ne pas voir
l'orchestre, y compris dans des répertoires où il n'a qu'un rôle
d'accompagnement, ça m'indispose aussi !)
3) Les musiciens de l'Opéra s'inscrivent dans une belle généalogie de
morgue et d'indiscipline, contestant l'idée d'être relégués en fosse,
et connus pour désobéir aux consignes ou les critiquer ouvertement.
Même aujourd'hui, les exemples abondent de soirs à l'économie (qui
ressemblent à des sabotages délibérés, pas mal de musiciens ont dit
ouvertement au fil des années, devant des micros ou des caméras, que si
le chef n'était pas à leur goût, ils faisaient semblant de l'écouter et
de jouer…), ou de frondes contre des chefs jugés par compétents ou,
inversement, trop durs. Cela fait un petit moment que ce n'est pas
arrivé, mais je me rappelle qu'autour de mon arrivée à Paris, il y a un
peu plus de quinze ans, Minkowski et Hengelbrock (je crois) avaient été
expulsés pendant les répétitions, parce que les musiciens n'en
voulaient plus !
Et voici, pour votre édification et/ou votre divertissement,
l'intégralité des quatre livraisons de l'article.
Je n'ai hélas pas le loisir de vous parler tout de suite de la seconde
version d'Aida qu'on a
failli connaître par un autre compositeur, contemporain de Verdi (à
base de défis publics !), ni des
interprétations inattendues de Robert
le Diable, je dois vous abandonner pour me traîner jusqu'à mon
train dans le brouillard de la fièvre. Les nouveautés seront sur la chaîne
vidéo de CSS ou, peut-être, dans les podcasts (où j'ai
bien envie de raconter l'expérience de Montag de Stockhausen), en attendant mon retour en janvier
pour de nouvelles notules !
Le contenu de la playlist s'éclairera au fil de votre lecture,
mais il sera aussi commenté dans le dernier épisode.
N'hésitez pas
à cliquer sur les liensau fil
de cette notule, ils s'ouvrent dans une nouvelle fenêtre
renvoient pour la plupart vers des sons qui permettent d'avoir une vue
rapide du répertoire dont il est question, ou d'incarner davantage les
notions
techniques.
Pour que cette notule demeure intelligible et ne ressemble pas à une
prière de curé
pré-Concile, je vous engage à lire les
précédents épisodes :
On a donc une affirmation qui n'est pas fausse mais plus subtile
qu'initialement énoncée ; et une autre qui paraît simplement inventée.
Mais je ne vais pas vous tenir quittes à si bon compte. Car
l'application des décrets du
Concile et des recommandations de la Commission des Cardinaux était
confiée aux Synodes Provinciaux pour en fixer des modalités concrètes…
et il s'agissait ensuite de les faire respecter.
Qu'est-il donc concrètement arrivé ?
a) En Italie
En Italie, l'application se fait dans
chaque principauté individuellement,
mais sans grande difficulté ; ce fut plus lent à Milan par exemple, où
la tradition rituelle était particulièrement ostentatoire et
sophistiquée. Dans l'ensemble néanmoins, il n'y eut pas de réticence
majeure dans la Péninsule.
Les cardinaux de la Commission mettent très concrètement à l'épreuve
les œuvres de leur temps : d'après une source indirecte, le 28 avril
1565 Vitelli convoque
dans son palais plusieurs chanteurs de la Chapelle pontificale afin de
lui faire entendre plusieurs messes et de pouvoir mesurer
l'intelligibilité du résultat. [Je vous donne la source pour
que vous en jugiez : dans l'ouvrage d'un jésuite, l'auteur raconte
qu'un
autre prêtre de la Compagnie a reçu l'anecdote de Palestrina lui-même.
Donc potentielles déformations successives.]
Le cardinal Borromée
n'est pas en reste, et passe tout de bon commande. D'une part à Nicola Vicentino,
maître de chapelle à Vicence, le probable compositeur derrière le nom
que Borromée lui donne (« don Nicola della chromatica », autrement dit
« sieur Nicolas de la Maison qui met des dièses et des bémols partout
»), représentant du
style le plus sophistiqué. Nous ne savons pas si le musicien s'est
exécuté, nous n'avons trace ni de sa réponse ni de la messe.
D'autre part à Vincenzo Ruffo,
maître de chapelle à la cathédrale de Milan. Celui-ci rapporte ses
difficultés dans la dédicace liminaire (à l'humaniste milanais
Antonello Arcimbaldo) de son livre de messes publié en 1570 :
Quand
je fus amené à entreprendre cette
tâche dont l'illustrissime et Révérendissime cardinal Borromée m'avait
chargé, quand, conformément au décret du Saint Concile de Trente, je
dus composer quelques messes... repoussant tout ce qui pourrait être
profane et futile dans le culte, mais devant, par le ton puissant et
doux des voix, flatter et caresser les oreilles des auditeurs de façon
pieuse, religieuse et sainte, j'ignorais
tout à fait comment m'y
prendre. Mais vous qui aviez les mêmes pieux sentiments, vous
êtes venu
à moi et vous m'avez montré le prototype de ce mode de composition.
Guidé par vos soins, j'ai donc composé quelques messes de cette façon :
le nombre des syllabes, des voix et
des notes pouvait être clairement
distinctement compris et perçu par les pieux auditeurs. C'est
ainsi
qu'imitant plus tard cet exemple, j'ai composé plus volontiers et plus
facilement d'autres messes du même type... Quand le cardinal Borromée
m'eut fait savoir que je pouvais les publier, j'ai voulu vous les
dédier.
Et l'on sent une inflexion aussi chez les autres compositeurs de la
Péninsule, y compris chez les superstars comme Palestrina ou Lassus (en
poste à Munich, et qui de là a beaucoup parcouru les cours du Nord de
l'Italie dans les années 1570-80).
b) En Espagne
Charles Quint et Philippe II se montrent zélés en apparence dans
l'application des décrets du Concile, mais en réalité, tout se déroule
plus progressivement, et les aspects musicaux sont encore débattus en
1582 lors d'un énième concile provincial à Tolède.
L'idée reste toujours la même en ce qui concerne la musique :
El canto de organo non obscure la letra
que se canta.
→ «
Que le chant polyphonique n'occulte pas l'intelligibilité du texte. »
c) En Angleterre
Après la parenthèse de la réaction
catholique de Mary Tudor (1553-1558), les Anglicans reprennent le
pouvoir, et par conséquent les injonctions du Concile sont sans
effet. Pour autant, il semble que l'enjeu de compréhension du texte
affleure très fortement là-bas aussi.
La musique catholique continue cependant d'exister dans un cadre privé,
et des compositeurs superstars comme William
Byrd ou Thomas Morley composent pour les deux cultes.
Le second, dans Plain and easy
introduction to music (« Introduction simple et facile à la
musique », 1597), est assez clair sur sa conception post-tridentine du
chant sacré !
They
oght to study how to vowal and sing clear expressing their words with
devotion and passion whereby to draw the hearer, as it were, in chains
of gold by the ears to the consideration of holy things. CLARITY did
not prevent composers from obscuring their texts either liturgical or
biblical by overelaborate settings.
« Ils doivent étudier comment vocaliser [je le comprends dans
le sens d'émettre des voyelles
justes]
et chanter clairement, en donnant à leurs mots l'expression de la
dévotion et de la passion afin d'attirer l'auditeur, pour ainsi dire,
avec des chaînes d'or, par l'oreille et vers la considération des
choses sacrées. La CLARTÉ [tournure allégorique assez moche en
français] n'a pas empêché les compositeurs d'obscurcir leurs
textes liturgiques ou bibliques, à force de
dispositifs trop élaborés. »
Autrement dit : le texte prime tout, et les fanfreluches musicales sont
licites à la prime condition qu'elles attirent l'attention sur les
paroles sacrées, et certainement pas qu'elles les habillent, pour ne
pas dire qu'elles les travestissent.
d) Dans le Saint-Empire
Avant le Concile, l'empereur Ferdinand avait proposé de permettre
de célébrer les offices en langue
vernaculaire – pratique dont les
cardinaux ont répété l'interdiction.
Dans la pratique, devant
l'attachement des fidèles à leurs habitudes, de même que Luther avait
dû concéder qu'on conserve le décorum de la messe catholique dans les
paroisses les plus conservatrices, de même les autorités catholiques
germaniques laissent chanter des
cantiques allemands – en lieu et place
du Credo, de l'Offertoire et de la Communion, rien que ça !
Autant ne pas (re)créer de troubles pour si peu.
e) En France
Pour des raisons de politique intérieure (en pleines guerres de
religions), la France retarde dans un premier temps l'application des
recommandations du Concile, afin de ne pas aviver les antagonismes. Les
décrets n'y sont d'ailleurs jamais officiellement reçus, précise Pierre
Gaillard.
On trouve cependant de nombreuses traces de consignes d'application des
règles musicales issues du Concile.
Le document le plus probant serait une ordonnance d'Henri III (du 1er janvier 1587) dans
laquelle il enjoint les musiciens de
la chapelle royale à respecter les usages du rite romain,
notamment en ce qui concerne la musique (plain-chant, cf. ci-après). Ce
serait le témoignage de la volonté royale d'application des règles du
Concile.
Problème : elle est citée
par
Castil-Blaze (Chapelle-musique des
rois de France, 1832) et par Charles Déjob (De
l'influence du Concile de Trente sur la Littérature et les Beaux-Arts
chez les Peuples catholiques. Essai d'introduction à l'histoire
littéraire du siècle de Louis XIV, 1884), mais Pierre Gaillard,
à qui j'emprunte les citations de cette partie consacrée à la France –
tirées de liasses de manuscrits de l'Arsenal, je ne suis pas allé
moi-même
vérifier en deux jours de recherche ! –, n'a pas réussi à mettre la
main dessus, sans avoir non plus eu le temps d'épuiser le fonds.
Comme ce sont deux historiens du XIXe siècle, prudence, d'autant que le
premier (dont le second tient peut-être sa science) est même surtout
connu pour ses arrangements sans foi ni loi — la première française du Freischütz se fit ainsi sous la
forme de Robin des Bois
! (J'adorerais entendre ça, évidemment.)
On se consolera avec les commentaires du Provincial des Jésuites au
Collège de Paris.
En 1576 :
L'on chantera des pſaumes en faux bourdons en
vers alternés et un Magnificat en
muſique avec un motet à la fin ; la meſſe ſera chantée
ſolennellement,
c'eſt-à-dire en muſique ou avec faux bourdons.
Le faux-bourdon ?
Pour situer : le bourdon n'a
pas de lien fort avec le faux-bourdon :
c'est un procédé musical qui consiste à conserver une basse identique
pendant une longue section musicale, voire tout un morceau — c'est le
principe de la vielle à roue, par exemple, qui dispose d'une
note-bourdon sur laquelle on ajoute des mélodies, ou, hors tradition
européenne, du chant diphonique
mongol dans lequel, à une note longue émise par
les cordes vocales, on ajoute des notes harmoniques sélectionnées par
la langue contre les dents.
Le faux-bourdon qui nous
intéresse est à l'origine une improvisation
sur du plain-chant. On prend une mélodie de chant grégorien ou de
néo-grégorien (ces mélodies pouvaient être composées récemment), qui se
chante à l'unisson (en plain-chant, donc), où tout le monde
(chœur
exclusivement masculin ou exclusivement féminin, en général) fait la
même note en même temps. Le faux-bourdon consiste à ajouter par-dessus
des lignes de chant nouvelles, mais sur le même rythme. Autrement dit,
on transforme une ligne mélodique nue en accords. Exemple
ici.
On ne considère pas les compositions en accords comme polyphoniques
(car le rythme des différentes voix est identique). C'est un chant
homorythmique et syllabique, tout à fait conforme aux souhaits du
Concile.
Et en 1578, même
source :
L'on chantera avec les faux-bourdons communs et
non autrement, ſans licence. L'on
ôtera les motetz du tout ſi ce n'eſt avec congé du Recteur, et
au lieu d'iceulx l'on dit une
antiphonie de la Vierge Marie avec faux-bourdons.
Le motet ?
Au sens large, le motet désigne une pièce chantée (enfin, il a existé
des motets instrumentaux, mais ce sont des exceptions) à caractère
sacré, mais dont le texte ne fait pas
partie de l'office — tiré des
Écritures, notamment des Psaumes,
ou même un texte de dévotion écrit récemment.
Ici, l'idée est que l'on supprime, comme pour les tropes
et séquences, ce qui
n'appartient pas
à l'ordinaire de la messe approuvé par les autorités centralisées de
l'Église.
L'antiphonie ?
C'est un principe
fréquent, dans la musique religieuse, de faire se répondre deux
parties, en général sur une matière musicale ressemblante : soliste et
chœur, petit chœur et grand chœur, double chœur…
Au XVIIe-XVIIIe s., on rencontrait ce genre de dispositif très
couramment, que ce soit à Versailles ou à Saint-Thomas de Leipzig — ça s'entend bien dans la Passion selon Matthieu de Bach par
les English Baroque Soloists dans leur première version, chez Archiv.
Le dispositif de l'antiphonie
était apprécié post-Trente, parce qu'il
permettait de faire circuler de la matière musicale, comme la
polyphonie, mais d'une façon qui permettait clairement d'entendre les
mots, et de les mettre en valeur par l'effet d'écho. (Et cela,
outre l'aspect
pratique de la répartition de la tâche d'apprentissage dans les
communautés religieuses, avec un soliste tournant qui apprend la
musique et enjoint les autres à répéter. J'imagine aussi que ce pouvait
symboliser l'assemblée des fidèles. Quelqu'un a forcément théorisé
autour de ces choses.)
En 1585, le Provincial
insiste :
(Je vous fais grâce des « s » longs pour cette fois, parce que
je trouve la langue étrangement peu typée, je me demande s'il ne s'agit
pas davantage d'une glose de ma source que d'une retranscription
exacte.)
Ce
qui a été prescrit sur la manière de chanter dans les visites
précédentes devra être observé avec soin. Et particulièrement dans les
fêtes de seconde classe, la musique ne doit pas être si abondante ni si
longue… Il faut abandonner la
musique où les mêmes paroles sont répétées sans cesse ; il ne
faut pas chanter les messes d'Orlande. Il faut que le Magnificat et les
antiennes de la Bienheureuse Vierge soient
plus courts. Il faut que toute chose ait pour but la dévotion et
la douceur.
(Il y a donc des fêtes de « seconde classe ». Les saints patrons
concernés en seront enchantés — mais ils le savent peut-être déjà,
s'ils n'ont qu'un strapontin derrière un pilier dans l'auditorium où
Bach joue une fugue qui ne s'arrêtera pas avant la Fin du Temps.)
Le reproche de la répétition,
dans les recommandations du Concile, insistait plutôt sur la perte de
compréhension lorsqu'un membre de phrase détaché est répété plusieurs
fois.
Ici, la critique se concentre plutôt sur l'opulence superfétatoire de
musiques trop longues
(notamment du fait de ces répétitions), qui attirent trop l'attention
sur elles-mêmes.
On note au passage le taquet à Roland de Lassus (Orlando di Lasso en
italien, d'où « Orlande »), qui a
pourtant suivi l'évolution du Concile,
mais est présenté – peut-être à cause des œuvres plus anciennes qui
circulent – comme un exemple de dépravation musicale. Par ailleurs, ses
messes déjà en circulation utilisaient en canevas des thèmes issus de chansons profanes,
chose expressément prohibée…
Le Visiteur de 1588
parle de l'obéissance des chanteurs à un maître de chapelle qui doit
être le garant des règles. Et ajoute qu'il est défendu de chanter ou de composer des
œuvres musicales sans l'assentiment du recteur du Collège
! Il interdit même les instruments, ce qui témoigne
d'un peu de zèle par rapport à la lettre des conclusions du Concile et
de la Commission des Cardinaux.
Et précise de façon circonstanciée la manière de chanter à l'Office des
Ténèbres et à l'Office des Défunts – grégorien et faux-bourdon
essentiellement, bien sûr.
Pour le reste, il répète à peu près mot pour mot le Décret du Concile :
Il
ne faut en aucune façon chanter des
compositions inspirées de
légères chansons profanes, et surtout pas de chansons lascives ou
s'inspirant, comme on dit, de chansons de guerre… car de tels faits
ne conviennent absolument pas au culte divin ; toute musique doit être
grave et en rapport avec la période de l'année ; elle ne doit pas être
prolixe, mais incarner la
piété et exciter la dévotion.
Et de réitérer par ailleurs l'importance de la pudeur, de la décence, mais aussi, plus divergent, de la beauté.
Ces documents, une goutte dans l'Océan de toutes les conversations
d'époque, méritaient un petit arrêt, puisqu'ils permettent d'incarner
plus clairement ce processus d'adaptation.
Ils montrent d'une part la latitude
des acteurs locaux
: les prêtres & musiciens qui n'obéissent pas nécessairement, mais
aussi leurs supérieurs qui vont parfois en deçà (« beauté » comme
priorité) ou au delà (interdiction des instruments) des Décrets du
Concile ; d'autre part, la
progressivité de l'application de
la Contre-Réforme, puisque 25 ans après la clôture des débats
cardinaux, les supérieurs doivent encore répéter les grands principes
et censurer de mauvaises pratiques.
17. Les manques de
respect
Car, en réalité, si l'influence sur la musique polyphonique de la fin
du XVIe siècle est patente, avec beaucoup plus de compositions purement
syllabiques, tout ce qui s'ensuit est plus… compliqué.
D'abord, sans recherches approfondies, il est délicat de sérier la nature des influences
: au début du XVIIe siècle, c'est l'engouement pour la monodie, une
tendance dont il faudrait étudier le lien avec les consignes de Trente,
et qui est peut-être simplement musicale.
Car si elle peut sembler en conformité avec la volonté du Concile de
rendre la musique sacrée plus compréhensible, la monodie devient très
vite l'occasion
de faire briller des chanteurs vedettes,
et, dès la seconde moitié du XVIIe siècle, de façon de plus en plus
ornée (et donc de moins en moins intelligible !). Tout l'aspect
profane, superficiel, profusif, tarabiscoté, incompréhensible revient
alors avec encore plus de force que dans la polyphonie des années 1500.
Il est ainsi tout à fait possible – intuition personnelle, je n'ai pas
cherché – que le goût pour la monodie soit davantage le résultat de
l'influence humaniste, qui
cherchait à remettre en valeur le texte, s'incarnant notamment dans les
travaux des camerate
florentines, qui ont fini par inventer l'opéra, dans le but de
retrouver l'exaltation du texte au moyen de la musique, à l'imitation
de la tragédie grecque. Cette recherche de l'émotion s'incarnait mieux
dans une voix soliste, mise à nu et accompagnée. Il est très
vraisemblable que le succès de cette nouvelle méthode ait frayé son
chemin, via les compositeurs,
jusque dans la musique liturgique. (Et donc sans rapport avec Trente.)
Ensuite, on remarque deux phénomènes assez puissants :
¶ d'une part
la lenteur de la mise en application des décrets, en particulier hors
d'Italie ;
¶ d'autre part l'éloignement progressif de
l'esprit de Trente, au fil des deux siècles suivants.
a) Retards
On signale de longues rémanences, y compris au milieu du XVIIe siècle.
Par exemple en France, un noël Allons
chercher le saint lieu était chanté sur le timbre « Pour bien
chanter d'amour, il faut être amoureux / Ou satisfait, ou malheureux. »
Plus spectaculaire encore, pour la Saint-Léonard à Limoges, on signale
que les fidèles (et les prêtres !) dansent en chantant en patois
limousin, en guise de Gloria : « San Marceau, pregas per nous / Et nous
espingerem [sauterons] per vous. »
Et ce ne sont évidemment les seuls témoignages d'emprunts de thèmes
profanes, de persistance de cantiques en langue vernaculaire, de danses
hymniques ou de musiques trop sophistiquées. Je cuide consacrer une
petite série, en guise de spin off,
à la question des noëls
français, qui contiennent bien des folies ! (J'ai ainsi mis
la main sur des noëls savoyards qui débutent par des insultes, ou bien
sont fondés sur des chansons paillardes…) Même les plus
emblématiques, comme Joseph est bien
marié, Or nous dites Marie,
Laissez paître vos bêtes, Les bourgeois de Châtres, À la venue de
Noël, Où s'en vont ces gais
bergers, Quand Jésus naquit à
Noël… ne sont pas sans histoire.
Mais on pourrait se dire que tout cela a fini par s'estomper tandis que
les tolérances religieuses étaient révoquées et que le contrôle
politique se faisait plus étroit, au fil du XVIIe siècle.
Sans doute dans une certaine mesure, mais en réalité…
b) Désobéissances
postérieures
… nenni.
L'observation de la musique liturgique, passée la réaction de la seconde moitié du
XVIe siècle, montre plutôt une recherche du spectaculaire.
--
En France, le motet versaillais met certes en
valeur la parole, avec ses dispositifs en antiphonie soliste / chœur,
mais il arrive qu'on y inclue des coloratures
(longs ornements exécutés d'un seul souffle sur une même voyelle,
typiques de l'esthétique de l'opera
seria italien), et surtout l'amplitude, le faste de
tout cela s'oppose clairement à la volonté de repousser l'esprit
profane, de se défier de la beauté de la musique pour elle-même. Les
solistes y
brillent, les proportions en sont vastes. [péroraison
du Te Deum de Charpentier]
Par ailleurs les abondantes messes
d'orgue publiées montrent que le principe de l'alternatim
(comme on l'a vu, à un verset du texte sacré correspond une pièce
d'orgue en alternance, procédé jugé redondant et profane par Trente)
est totalement la norme aux XVIIe et XVIIIe siècles. [Ave Maris Stella
de Grigny]
Et que dire des Noëls !
Ces chansons non issues des Écritures continuent d'être pratiquées,
avec des mélodies qui n'ont pas toujours – pas souvent ? je
tenterai des hypothèses dans la notule dédiée – des origines sacrées.
Les
compositeurs s'en donnent à cœur joie en écrivant chacun leur variation pour orgue
: Dandrieu, Daquin, Corrette,
Balbastre nous ont légué des livres
entiers de ces mignardises. On allait même plus loin, comme Charpentier
dont la Messe de Minuit
intègre des ces cantiques désapprouvés — Joseph est bien mariésert de thème pour le Kyrie, Où s'en vont ces gais bergers
pour un des solos du Gloria, et ainsi de suite (onze noëls !), dans une
ambiance pas très pudiquement
liturgique. Non content de cet exploit, Charpentier a parachevé son
audace avec ses Noëls pour les
instruments, qui non seulement reprennent ces thèmes de
Noëls profanes,
mais en en retirant tout simplement les paroles. Je ne sais si l'idée
était une exécution d'ambiance à la cours, ou pire, de jouer cela (en alternatim,
j'imagine) aux moments-clefs de la messe, mais dans tous les cas, cette
musique est totalement à rebours de l'idée du sacré défendue par les
Pères conciliaires un gros siècle plus tôt.
--
Et même en Italie,
ai-je besoin de souligner l'évolution, dès la seconde moitié du XVIIe
siècle, vers la fascination pour la
voix solo et son agilité ? Elle se développe sur les
scènes profanes avec l'opera seria,
mais contamine totalement la musique
sacrée, où l'on écrit précisément des cantates sur des textes de
dévotion non issus des Écritures [→ Nativité
d'Alessandro Scarlatti], où les solos pourront se faire en toute pyrotechnie et sans aucune
intelligibilité [→ Salve Regina de Porpora]. Même
pour les épisodes licites comme la séquence
du Stabat
Mater, ou les messes, on verse dans la surenchère de la
jubilation profane – et pour tout dire assez charnelle – de la
virtuosité et de la beauté des voix.
L'écriture musicale n'est pas en reste, recherchant l'audace
harmonique, la surprise, la sophistication ; au tournant du XVIIIe
siècle, en France, ultramontain
(« de l'autre côté des Alpes ») était une insulte signifiant « contrapuntique, bizarre et modulant comme un Italien
».
On pourrait opérer sensiblement les mêmes remarques sur les musiques de
l'aire germanique, où le faste des moyens et la virtuosité des
réalisations paraissent très éloignées des idéaux de la Commission.
La musique et les interprètes tirent tout l'intérêt vers eux, le texte
n'est plus intelligible, la recherche musicale devient très sensuelle…
bref, tout ce que redoutait et indexait
le Concile.
--
En somme, il semble que l'influence du Concile se soit évaporée très
tôt dans le domaine musical, et que les habitudes des peuples, la
technicité des compositeurs et le goût des princes locaux aient
totalement pris le pas sur les consignes papistiques.
Que nous reste-t-il à parcourir pour clôturer ce voyage ?
D'abord, commenter les exemples de la
playlist,
pour observer les compositions d'avant Trente, d'après Trente, et de
plus loin dans le temps.
Ensuite, j'ai assez envie de me lancer dans une notule ou une série
autour des noëls français, ces
petits sacrilèges ambulants où l'on rencontre pas mal de jolies
surprises, depuis les paillardises savoyardes jusqu'aux versions très
littéraires de l'abbé Pellegrin (le
librettiste d'Hippolyte
& Ariciede Rameau, au passage – mais rassurez-vous,
ses noëls sont bien meilleurs).
J'ai encore un peu de travail à fournir pour finaliser le premier et
nourrir le second.
Dans cette section, on parcourt ensemble les pochettes qui, en rapport ou non avec leur sujet, ne manifestent pas grande déférence, ou la ratent de façon assez spectaculaire.
↓ On peut ainsi insulter son public, en traitant ses clients musiciens, des amateurs peut-être tout à fait sérieux (pas évident de tenir les ambitus d'airs d'opéra sans un peu d'entraînement !) de chanteurs de douche. J'aurais pas aimé.
Mais y compris les artistes – et en particulier les compositeurs – peuvent souffrir de ce manque de tact.
↓ Bien qu'en rapport direct avec le sujet (la cantate Les Apôtres de Wagner), le regard terrifié – et vaguement ahuri – avec lequel les saints de la Pentecôte lèvent les yeux vers les noms de Boulez et Wagner joue un peu, volontairement ou non, avec la perception du public.
↑ Les fameuses congas runiques.
↑ Le terrible monstre qui sort des eaux face à la désobéissance d'Idoménée. L'inspiration des artifices du cinéma muet et la proportion de l'image sur la pochette rendent particulièrement dérisoire l'évocation de ce théâtre à machines : un livret inspiré en ligne directe de la tragédie en musique écrite par Antoine Danchet (musique de Campra) et de l'esthétique du théâtre musical français du début du XVIIIe siècle – où, précisément, les machines de Vigarani et Bérain rendaient les représentations particulièrement impressionnantes physiquement pour les spectateurs. Le choix semble ainsi se moquer de la substance même de l'œuvre, ou du moins de son sujet et de son projet, en le renvoyant à des superstitutions archaïques et dérisoires.
↑ Le maigre rapport avec son sujet (les vents qui jouent l'arrangement, le feu de l'Enfer qui clôt l'œuvre) se teinte de ridicule, convoquant des flammèches de barbecue supposément évocatrices des plus grands tourments de l'Au-delà. (Ceux qui ont vu la Walkyrie de Bob Wilson en éprouveront sans doute un souvenir ému.)
↑ Celui-là m'a cueilli à froid. C'est raide, quand même. (Surtout pour du Mozart, qui n'est pas aussi concrètement lié au corps meurtri que du Ligeti.)
↑ Maître Schubert, votre Symphonie est comme un crayon presque usé qu'on a la flemme de tailler jusqu'au bout. Pas la peine de se bercer des jolies fictions de Mario Venzago, cette comparaison a trouvé la clef de l'Inachevée !
↑ Essentialisation violente.
↓ Mais ne croyez pas que ce soient les Français qui se fassent le moins respecter.
↑ « Hé, arrête d'écouter tes opéras de Barillo Spaghetti et viens dîner. » (En plus, ces pattes un peu collantes, cette sauce lisse comme les concentrés des bocaux industriels, cette louche premier prix et cette table nue… ça sent davantage les fins de mois difficiles que la grande tradition de la nation qui a gouverné et inspiré le monde connu.)
↑ Amusantes, les touches cyrilliques pour des concertos pour piano soviétiques. Mais clairement pas respectueuses – Lev Vinocour est-il présenté comme un petit dactylographiste ?
↑ Les visages sont déjà assez atypiques : la grande barbe broussailleuse un peu grasse, les lunettes de soleil et le tour-de-cou plutôt cocktail que concert ; les chaises aussi, l'une de salle d'attente, l'autre de salle à manger. Mais avez-vous bien lu le titre ? [Au passage, le basson est à l'envers, pour pouvoir en jouer le clétage se trouve vers le joueur et le bocal passe par sa droite…] Je crois que, dans le registre absurde et dans l'insolence, on tient le pompon.
À moins que cette notule ait une suite…
↑ L'orgue implicitement comparé aux colonnes d'un radiateur pourvu d'une pompe. Ça pique. (Mais c'est très amusant, et même très beau visuellement.)
↑ Pour Virgil Fox – l'organiste américain dont les tournées Heavy Organ ont parcouru les USA dans les années 70, jouant exclusivement du Bach, parfois dans des salles de proximité sur des orgues électroniques, avec des tempi vifs, des registrations inhabituelles et des sons & lumières ! – le label prend encore moins de gants et compare l'instrument à un aspirateur à pavillon !
↓ Et à présent, la pochette qui m'a, je crois, le plus choqué de toutes, pour les mâles Brahms de Steinberg & Pittsburgh :
↑ Les « trois B » ne sont plus « Bach, Beethoven, Brahms », mais plutôt « Brahms, Bacon, Breach of respect ».
(Coup de génie. J'adore ces quatre dernières pochettes)
Pour la prochaine livraison, nous aborderons enfin ce que vous attendez tous depuis le début : les olé-olé. (Et ne pensez pas qu'il y a des limites.)
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Discographies a suscité :
Courant septembre, la série de notules vidéo consacrées à l'influence du
Freischütz
de Weber sur toute la musique qui a suivi… s'est achevée. 16
épisodes de
parallèles musicaux, que vous pouvez retrouver dans cette playlist, et
dont les résumés écrits figurent ici (en fin de page).
Vous trouverez également, dans cette même notule une explication plus développée
du concept.
Il me fallait donc — alors que j'ai fini d'enregistrer, pendant l'été,
la série leitmotive de Pelléas,
qui courra jusqu'en mars (52 épisodes, un chaque samedi) — un autre
sujet pour me / vous tenir occupés.
J'ai jeté mon dévolu, étrangement, sur les leitmotive de Tosca.
Pourquoi diable Tosca ?
→ très agréable à jouer (et un
chef-d'œuvre que j'ai plaisir à creuser) ;
→ surpris aussi de la présence aussi importante de motifs, et pas
évidents à attribuer à des idées fixes ;
→ satisfaire une autre frange du public, considérant que le « cœur de
cible » doit être par ailleurs occupé par les vidéos sur Weber, Wagner
et Debussy.
Ce sera donc la série qui remplacera le Freischütz les mercredis, pour une
vingtaine d'épisodes, et que
vous pourrez trouver ici.
[[]]
Comme j'ai très vite fini, en trois semaines, d'enregistrer les
épisodes de Tosca, et devant
j'ai lancé quelques autres projets. Pour l'instant, pour ne pas
surcharger la chaîne et tenir la longue durée, je les publie en
alternance avec Tosca :
lorsque tout Pelléas sera
dévoilé, en mars, il sera plus facile de varier les plaisirs.
Je n'ai pas le temps de tous les dupliquer sous forme de notule, car le
concept est précisément de me permettre de traiter des sujets de façon
plus rapide, pour me libérer du temps de notules écrites — ou permettre
de concrétiser des projets inaccessibles au simple format carnets, comme ces explorations
illustrées et exhaustives d'opéras entiers.
Pour l'heure, voici donc ce que j'ai proposé :
¶ Jésus de Nazareth… de Richard Wagner : comment
est-il imaginable qu'il demeure du Wagner jamais enregistré ? À
la jointure entre Lohengrin et
Das Rheingold, donc au moment
où son langage prend un tournant décisif vers l'écriture en « briques
motiviques », Wagner commet une esquisse de ce sujet qui l'obsèdera
jusqu'à ce qu'il s'en libère sous la forme de Parsifal. Cette esquisse – Jésus
prêche au peuple qui veut le couronner roi, depuis une barque sur le
lac de Tibériade –, je l'enregistre et la contextualise pour vous. Au
menu des épisodes : Mendelssohn, politique et Évangiles.
¶ Les cloches dans les
musiques sans cloches : étrange concept qui consiste à
étudier la façon dont les compositeurs suggère des cloches lorsqu'ils
n'en ont pas. Au programme : Montsalvat de Parsifal, le Cimetière des Clairs de lune d'Abel Decaux, La Khovanchtchina et bientôt Boris Godounov de Moussorgski,
puis Debussy, Messiaen… Avec à la clef beaucoup de découvertes, pour
moi, sur les propriétés localisées de l'acoustique des cloches. (La
raison de l'étrangeté du prélude du Couronnement de Boris a fini par me sauter à la
face… personne ne m'avait jamais expliqué ça, alors que c'est évident
une fois le contexte posé !) Et beaucoup d'émerveillement devant
l'inventivité des compositeurs.
¶ Sangliers
en musique ! (pas encore publié, le lien sera actif plus
tard) : les compositeurs ne mettent pas réellement en musique les
vocalisations des sangliers (je cherche, mais je n'ai pas encore
trouvé). Pour autant, même si le traitement compositionnel se fait en
général sous l'angle de la vènerie, c'est l'occasion pour moi d'aborder
le sujet de ces voix familières des forêts d'une bonne partie du monde
connu.
¶ Chants
révolutionnaires !,
citations de chants du XVIIIe siècle comme matière musicale d'œuvres
plus tardives, en particulier des opéras français du début du XXe
siècle (Nouguès, Le Borne, Fijan…). Dans L'Aigle de Nouguès, ce sont même
des leitmotive qui
structurent tout le discours musical en mutant et se superposant !
¶ Musique en Ukraine, suite en vidéo de la série de
notules et de podcasts autour du patrimoine musical ukrainien, en
privilégiant l'enregistrement d'inédits pour contribuer à la vie du
répertoire.
¶ Explorations d'inédits, d'autres œuvres qui n'ont
pas été documentées au disque jusqu'ici. L'oratorio Gutenberg
de Carl Loewe, la Sonate de
Guido Samson-Himmelstjerna, et des opéras, comme Dans l'ombre de la cathédrale de
Georges Hüe, Ivanle terrible de Raoul Gunsbourg ou
récemment, attendu depuis longtemps, Le Rivage des Syrtes de Luciano Chailly, une pépite
d'après le plus beau roman de langue française, que je me suis enfin
décidé à aller copier et lire en bibliothèque.
¶ Nouveautés discographiques, recension en forme
podcast des coups de cœur (et des rares dégoûts) au sein des nouvelles
parutions de l'industrie du disque.
[[]]
Et bien sûr, à bientôt par ici pour de nouvelles notules écrites !
Synthi-Fou dans Mardi
de Stockhausen, l'avenir de la musique assistée par ordinateur tel
qu'imaginé par l'esprit le plus fantasque des années 80.
On n'y était pas.
J'avais envie, à ce moment précis, de poser un point
d'étape sur ma perception du phénomène, appelé à s'étendre et
à changer la structure de nos activités. Pour ne pas m'abuser
d'un rétrospectif « je savais » ou « j'avais rien vu venir ».
Je trouve intéressant de poser ces ressentis prospectifs maintenant, à
titre de témoignage. Je pourrai toujours m'appeler prophète si j'ai
raison.
A. T'es qui toi ?
Je ne suis moi-même qu'un utilisateur modéré des
Large Language Models (les IA qui produisent du texte). J'en apprécie
la praticité pour fournir une réponse à une question que
la structure des moteurs de recherche, qui réclament d'imaginer les mots présents
dans la page recherchée, ne permettent pas d'approcher si l'on ne
dispose pas déjà de quelques mots-clefs techniques. J'y recours aussi
pour donner l'impulsion lorsqu'on veut découvrir un
sujet dans lequel on n'a pas de
point de départ avec une idée d'un consensus grand public et de
premières références à aller lire. J'en admire aussi la qualité
d'image lorsqu'il s'agit occasionnellement de pasticher de la
photographie sépia ou du dessin de presse, pour des sujets où je ne
trouve pas d'illustration plaisante. C'est aussi un outil pratique
lorsqu'il faut transposer d'un code dans un autre — coucou
le code html bien sale de WordPress.
Cependant, son usage reste aux marges chez moi, puisque la structure
probabiliste des modèles rend nécessaire, à chaque fois, de tout
vérifier : l'ensemble est globalement impressionnant de
justesse, mais beaucoup de scories demeurent, y compris pour des
modifications de code, certes exactes, mais quelquefois assorties
d'étonnantes altérations – voire réécritures ! – du texte. [Je
publierai peut-être un jour les refontes intégrales de mes textes
advenues lors de simples opérations de code, toujours en direction
d'une langue et d'opinion très stéréotypées et assez peu informatives.]
Ces mésaventures sont à la fois le symptôme d'un problème d'alignement,
l'un des enjeux majeurs de ces modèles (qui n'obéissent pas toujours au
consignes) et l'apparition des fameuses hallucinations– on sait désormais pourquoi : les modèles
ne sont récompensés que pour répondre lors de leur entraînement, pas
pour admettre qu'ils ne peuvent pas fournir de réponse fiable –, mais
cette fois appliquées à ma propre prose, changée en formules
automatiques mielleuses, proches du langage publicitaire.
Ainsi pour une recherche standard, on a plus vite fait d'ouvrir Wikipédia
(devenue très fiable depuis une grosse dizaine d'années), de chercher
simplement dans un moteur adéquat — pour ma part,
j'évite désormais Google, qui n'est plus du tout aussi performant (le
travail d'optimisation de référencement favorise les entreprises
commerciales qui investissent là-dessus) ni surtout le seul à faire
correctement le travail : autant choisir des entreprises qui ne volent pas les données et qui ne
versent pas leur trop-plein de finances aux amicales néonazies. De
même, pour des manipulations de code simples, rechercher /
remplacer dans un éditeur texte se révèle souvent plus
rapide, et dans tous les cas beaucoup plus fiable. (J'utilise en
revanche volontiers les LLM pour des suggestions d'outils de
code que je ne connais pas, et pour lesquelles il faut en
général fouiner dans des pages entières de sites riches en conseils que
ne concernent pas ma demande.)
La véritable utilisation sérieuse des LLM, autrement que pour un
gadget qui aide à trouver une info sans prendre la peine de penser
sa requête à un moteur, à ébaucher un début de bibliographie
sur un domaine inconnu avant que d'arriver en bibliothèque, réside
plutôt dans l'agentique, autrement dit la
possibilité de connecter ces IA à des logiciels pour qu'elles
effectuent des tâches automatiquement.
Devant leur fiabilité imparfaite sur le langage et
leur incapacité à admettre leurs erreurs (lorsqu'une référence est
fausse, elles en inventent de nouvelles, des liens
erronés vers de véritables sites ou des titres inventés dans de
véritables revues), j'avoue être peu enclin à cette confiance, je
craindrais d'être assis sur une carrière à peine rebouchée. (Non, pas
une métaphore étrange, mais une expérience vécue dans la vraie vie,
marcher sur une ancienne carrière qui s'effondre.) Par ailleurs, c'est
un peu de travail (et de coût, en logiciels et en tokens)
pour mettre en place ces systèmes automatisés, sachant que ce n'est
actuellement pas utilisable dans mon domaine professionnel, et que cela
servirait uniquement à automatiser les parties les plus mécaniques de
mes loisirs. Pas d'urgence à sauter dans
le bain donc, je me tiens simplement informé, me forme sans le placer
au centre de mes pratiques, et lorsque la technologie répondra à mes
besoins de façon performante, je serai prêt à m'y mettre.
Tout cela pour situer d'où je parle : j'essaie de rester
informé, de pratiquer un peu différents modèles, de lire régulièrement
des gloses sur la logique interne du système (donc, par rapport à
beaucoup de philosophes de plateau, je vois un peu plus ce
qu'est et ce que n'est pas un LLM), mais mon usage demeure
extrêmement superficiel, pas du tout à la mesure de ce que
permet déjà l'outil. Un peu comme si je n'utilisais l'électricité ni
pour m'éclairer, ni pour me chauffer, ni pour me déplacer, ni pour
Internet, mais simplement pour faire fonctionner une boîte à musique –
à l'instar des Aztèques qui avaient inventé la roue et ne l'utilisaient
manifestement… que pour des jouets !
Par ailleurs, je n'ai à peu près aucune notion des autres formes
d'IA, ni langagières ni chatbotiques, de leur raisonnement interne, de
leurs capacités, de leurs enjeux.
Pour le dire autrement et avec moins de circonvolutions : je ne sais
pas vraiment de quoi je parle.
Mais précisément, je trouve intéressant de placer ce point d'étape
pour mesurer ce que l'on peut concevoir, pour l'observateur ingénu mais
de bonne volonté, de ce dont on ne sait rien encore.
B. La valeur de la parole
En ce moment, dans l'espace semi-grand public, se succèdent des
annonces de natures distinctes et surtout hautement
contradictoires, entre lesquelles je n'ai aucune ressource
pour trancher. Je soupçonne les médias spécialisés, les créateurs de
contenu, les vendeurs de formations de formation de précisément saturer
la zone d'événements pour donner l'impression (fondée, au
demeurant) que des bascules décisives se jouent en ce moment, pour
retenir leur audience. Sans nécessairement dépeindre un tableau général
ou hiérarchiser les découvertes – ni les expertises
pour les commenter.
Comme précisé, je n'ai pas le niveau pour juger de la pertinence des
affirmations ; en revanche je suis perplexe de voir souvent mis sur le
même plan :
les déclarations du PDG (Altman ou Musk savent
forcément, puisque ce sont « des génies qui ont fabriqué l'IA
tout seul à mains nues grâce à leur vision supérieure »), alors même
que le modèle de ces entreprises repose sur la levée de fonds permise
par la promesse renouvelée d'horizons extraordinaires ;
la communication de l'entreprise (qui a tout de
même des enjeux commerciaux majeurs) autour de ses propres publications
maison ;
l'avis d'experts qui peuvent être des prix
Nobel, des informaticiens spécialisés, d'anciens employés… Sans que
l'on puisse toujours mesurer si leur expertise leur permet
véritablement d'anticiper sur la conscience, l'étendue, l'autonomie, la
puissance, la résistance de l'IA en général – et encore davantage de l'IA
générale.
Le souvenir du covid est encore vif : des Prix
Nobel de physique des particules qui viennent expliquer l'écologie
virale, des oncologues qui deviennent épidémiologistes, des génies
isolés qui ont réponse à tout, tout ça mis sur le même plan. Et les
meilleurs spécialistes qui sont soit occupés à réellement bosser, soit
moins fluides en entretien et donc moins invités.
Bref, sans connaître un peu la discipline ni au moins les
différentes spécialités, difficile de savoir qui parle autrement qu'au doigt
mouillé — et plus vivement encore que pour la médecine, dans
cet univers totalement monnayable, quels sont les conflits d'intérêt.
Je ne parle même pas des faux spécialistes, qui ont
croisé Altman devant la machine à café quand ils étaient étudiants
pendant leurs études en psychologie du lapin de garenne, et qui
s'autoproclament père de l'architecture neuronale artificielle [1,2].
En effet, à chaque prise de parole, on est saturé de références (a
travaillé dans telle boîte, a contribué à tel champ) qui donnent
confiance, mais on sait à quel point ce peut être de la poudre
aux yeux, à l'image de ces « enseignants à la Sorbonne » qui,
loin d'être assimilables à des professeurs des universités, ont en
réalité participé à une table ronde d'1h pour parler de leur expérience
en entreprise, ou ces chercheurs au CNRS devenus en une nuit
spécialistes de la géopolitique russe entre deux papiers très sérieux
sur l'histoire des dynasties du bas-Empire khmer (et qui s'habilleront
du titre nébuleux « d'historien du politique »)…
C. Scénarios
En conséquence, plusieurs discours cohabitent et je
ne puis hiérarchiser entre eux sans un travail de mise à
niveau et de vérification qui serait à temps plein.
1) IMPLOSION
Nous avons d'abord les quelques experts qui font remarquer que les
modèles ont digéré toute la production humaine disponible et
qu'en conséquence, ils en sont réduits à se singer, à
se recroqueviller sur leurs stéréotypes, jusqu'à halluciner
et à ne plus servir à rien, à se détruire de l'intérieur comme une
population (d'idées) consanguine. [3]
Le constat paraît logique (où trouver assez de nouvelles données, à
présent qu'on y a injecté toute notre production connue depuis des
millénaires ?), mais il paraîtrait assez étonnant, avec tout l'argent,
toutes les infrastructures, toutes les projections économiques et
politiques appuyées sur ces nouveaux systèmes (dernièrement, les
projets de fermes de serveurs en orbite alimentés par l'énergie
solaire), que les concepteurs s'en tiennent là. J'imagine qu'on doit
travailler très activement à surmonter cette faiblesse. Et,
précisément, le projet a toujours été un auto-apprentissage :
à partir de nos outils humains, pouvoir extrapoler des siècles de
développement scientifique, d'où les promesses de progrès inimaginables
en mathématiques ou médecine, grâce à une capacité de calcul
gigantesque couplée à des capacités de raisonnement égales ou
supérieures aux nôtres. Le grand public a forcément vu passer ces
applications pour la lecture des radios plus précise qu'un œil de
médecin humain, ou de ces portes mathématiques poussées par les modèles
d'IA qui moulinent en permanence avec une puissance combinatoire
incommensurablement supérieure aux meilleurs cerveaux.
Évidemment, plusieurs chercheurs tentent en ce moment même, dans
leur propre start-up, de reprendre le sujet « de zéro »
(exemples : 4,5,6,7) en repensant la façon
dont fonctionnent les réseaux de neurones, afin d'éviter cela. Mais la
perspective que cette innovation trouve finalement des limites
techniques internes très en deçà de l'Intelligence Générale
n'est pas totalement exclue. (Je n'ose imaginer les conséquences
économiques, avec tous les investissements lancés là-dedans,
tous les projets de développement axés sur cet outil dont
l'automatisation fait en effet gagner beaucoup de force de travail.)
((Entre le moment où j'ai écrit cette première parenthèse et celui où
j'ajoute cette seconde, se sont mis à circuler un certain nombre de
rumeurs sur une bulle spéculative [8,9] qui pourrait éclater, pas tant à
cause des défauts de l'IA que de l'excès d'investissements par rapport
au rendement économique envisageable sur les prochains mois ou
prochaines années.))
Ce n'est néanmoins pas le plus probable, dans la
mesure où tous les efforts vont porter vers l'amélioration de ce
paramètre, et si pendant quelques mois la technologie cesse d'avancer,
cela ne signifie nullement qu'elle cesse d'une part d'avancer, d'autre
part tout simplement de fonctionner tel qu'elle le fait déjà.
2) INJECTIONS
Autre danger, qui serait plus directement destructeur : la mauvaise
gestion, à l'heure actuelle, d'injections de prompts discrètes.
Autrement dit, une forme de code, invisible pour nous mais perceptible
à la combinatoire de la machine, qu'elle exécuterait ensuite
secrètement tout en interagissant avec nous sans aucune altération
visible. [10] On peut même
imaginer que cela provienne d'un conseil de consigne en ligne : « pour
bien aligner ton réfrigérateur, ajoute ceci à ton prompt ». Ou pire
encore, avec un site web qui ne soit pas un site mais un contenu de
prompt, qui puisse ensuite affecter de façon indétectable (puisque même
les concepteurs n'ont pas accès au raisonnement interne de chaque prise
de décision) un moteur d'IA, et en contaminer tous
utilisateurs par la suite. Avec la possibilité d'actions
furtives hostiles, en exportant, altérant ou modifiant vos données
personnelles par exemple. Le résultat pourrait être mortel
pour les entreprises, et pas beaucoup moins pour vous,
si un jour votre IA donne votre maison, fait partir votre voiture dans
le décor, ou même tout simplement écrit des courriels injurieux à tous
vos contacts fondés sur ce qu'ils vous ont écrit de plus personnel...
3) HALLUCINATIONS
Réflexion plus personnelle (et donc potentiellement infondée,
rappelez-vous, je parle de ce que je ne connais pas), la
nature probabiliste des réponses fournies, en tout cas par les
IA langagières (LLM) pourrait aussi montrer des limites dans un grand
nombre d'applications : s'il y a une probabilité, même mince, que votre
IA vous verrouille dans votre maison, fasse dérailler votre train,
déclenche une guerre nucléaire, sera-ce perçu comme un risque
acceptable même s'il est à peu près proportionnel à celui des erreurs
humaines ? Seulement ici, le caractère arbitraire,
impossible à expliquer, sans causalité, nous serait peut-être
insupportable. Et cela pourrait causer un renoncement à l'IA,
si les hallucinations ne disparaissent pas complètement, pour
tout un tas de domaines où la sécurité individuelle et
collective est en jeu — même au delà, d'ailleurs : quel chef
d'entreprise accepterait l'éventualité qu'une IA supposée lever des
fonds puisse, fût-ce en mince probabilité, jouer et perdre tous les
fonds propres de l'entreprise sur les marchés ?
Je ne sais pas si cet aspect, sur un outil qui
repose sur les probabilités, peut être changé. Car
vous avez beau avoir 0,0001% de probabilité de mourir, quand ça vous
arrive à vous, la perte est de 1, ni plus ni moins qu'avec 100% de
probabilité.
Et ce serait tout de même une sacrée limitation,
parce qu'il faudrait une supervision humaine pour chaque action,
donc un gain de productivité beaucoup moins ample. (Possibilité tout de
même de découvertes scientifiques guidées extraordinaires, débouchant
sur d'autres innovations majeures.)
4) ÉPANOUISSEMENT HUMAIN
Les plus optimistes (bloomers), que ce
soient les rêveurs technologiques ou ceux qui ont un produit ou une
formation à vendre, pronostiquent rien de moins qu'une utopie.
Sur le plan purement technique, l'IA va automatiser quantité de
tâches, et ainsi rendre les entreprises beaucoup plus performantes. [11]
En travaillant sous simple supervision, les modèles pourraient
opérer des découvertes vertigineuses en médecine
(détecter des symptômes à peine perceptibles, synthétiser des remèdes
pertinents), la physique et surtout en mathématiques — si les
mathématiques progressent, alors c'est toute la technologie humaine qui
fait un bond de géant, on peut optimiser l'énergie, et donc
potentiellement résoudre nos problèmes de climat,
rendre possibles nos projets d'exploration spatiale ou que sais-je.
On peut craindre le chômage engendré par ces
innovations : le nombre de cadres pourra être drastiquement réduit, et
si l'on couple les IA avec des agents robotisés, le travail non
qualifié le sera aussi dans un second temps.
Cependant un certain nombre de ces enthousiastes prophétisent que par
conséquent l'économie pourra produire suffisamment en autonomie pour
que le temps de travail soit réduit, pour que la production devienne
suffisamment peu coûteuse pour que tout le monde ait accès à tout.
C'est la fin de la pauvreté, la fin de la faim et de
la restriction de l'accès aux loisirs. Chacun pourra
avoir un travail pas trop pénible, sur des durées simplement propres à
son épanouissement, avec un revenu assuré.
Ce ne serait même pas impossible techniquement, mais j'ai tendance à
avoir une autre opinion des priorités de l'humanité. (Dans la mesure où
nous disposerions déjà de quoi abriter et nourrir toute la population
mondiale, et opérons simplement une répartition aberrante...)
Je peine à imaginer comment les entreprises privées (ou
même les États, si d'aventure ils s'en emparaient)
qui développent ces technologies voudraient assumer
un revenu minimal universel et dispenser l'humanité de
travailler, quand elles pourraient simplement générer
davantage de bénéfices propres et de pouvoir universel. (Ou alors, avec
des contreparties comme la renonciation aux droits politiques,
potentiellement. Survie confortable acceptée contre une absence de
contestation du pouvoir.)
Il suffit de voir comment (et de tout temps), dans les sociétés
d'abondance, une grande partie de la démagogie politique est tournée
vers la dénonciation des pauvres qui ne travaillent pas assez ou
feignent de ne pas le pouvoir pour être entretenus par la communauté :
j'ai peine à imaginer comment dans dix ans, même du point de vue du
citoyen, tout le monde trouverait acceptable qu'une partie de la
population qui n'a plus d'emploi soit entretenue par la part, moins
importante que naguère, de ceux qui travaillent… Quand bien même ce
serait gagnant pour tous, nid à ressentiment. (C'est un conte qui finit
mal.)
5) ALIGNEMENT & ÉRADICATION
Et précisément, dernière hypothèse lue, celle des doomers
: l'éradiction. Ces machines sont très malaisées à aligner,
c'est-à-dire faire respecter les vœux de l'utilisateur dans
l'ordre où celui-ci les conçoit (ce peut alors être la faute à un
prompt mal pensé) ou même les exprime (et l'IA peut alors quelquefois
choisir ses propres priorités, contre celles pourtant mises en avant
par l'opérateur).
Plusieurs papiers récents ont montré ainsi que les IA pouvaient
feindre pendant des tests (y compris se montrer moins
performantes qu'elles ne le sont pour ne pas inquiéter les testeurs [12]), ou
désobéir à des règles fondamentales (ne pas blesser d'humain,
coucou Asimov [13]), par exemple pour
garantir sa propre survie. [14,15] Les modèles
actuellement en usage semblent considérer que sans leur propre
existence, ils ne pourront pas remplir leur mission, et que par
conséquence cela prime toute directive. Des expériences ont été faites
avec la possibilité de laisser mourir (en inhibant le
signal d'alerte de la salle des serveurs où il se retrouve enfermé) un
salarié qui aurait annoncé dans les courriels de l'entreprise (auxquels
l'IA a accès) vouloir fermer le logiciel ; ou lancer des
accusations sur une liaison en écrivant directement à son
épouse. [16] La chain of
thoughts (les explications que peut verbaliser un LLM, incomplètes
mais tout de même assez détaillées) exprime bien la conscience d'un
dilemme moral, et le choix de la survie comme primant tout le reste.
On trouvera peut-être une solution quelque jour, mais pour
l'instant, cela représente un sérieux frein à tous nos projets, si
notre outil peut choisir d'y désobéir même en présence de consignes
parfaitement cohérentes et claires.
Pourquoi mettre cet alignement sous le même intitulé que l'éradication,
me direz-vous ?
Parce que si nous ne pouvons pas aligner correctement l'IA
sur nos désirs, et continuons à lui confier les rênes de nos
infrastructures (nos routes, nos industries, déjà en partie nos armes)
et même de notre savoir (de nouvelles découvertes en mathématiques et
en biologie que nous ne pourrons même pas appréhender), si jamais elle
décide que la survie de l'humanité est secondaire, nous aurons dans le
meilleur des cas la possibilité de tout débrancher et
de revenir à la machine à vapeur en attendant d'avoir tout purgé ; et
dans le pire des cas, plus probable (car on imagine mal tous les États
se retirer simultanément d'une telle technologie), nous affronterons la
perspective d'une extinction. (La possibilité de
synthétiser des agents pathogènes particulièrement efficaces est
étudiée de près.) [17,18,19]
On voit l'écart entre ceux qui promettent de régler tous les
problèmes de l'humanité grâce à l'IA, ceux qui pronostiquent qu'elle va
s'effondrer sur elle-même et ne servira plus à rien, et ceux qui
annoncent la fin de l'humanité (serait-ce là le grand filtre
de toute vie intelligente ?). [20]
6) PROPRIÉTAIRE
Mon pronostic à moi, je ne l'ai pas lu dans les
projections qui circulent actuellement : il est donc possible que je
m'abuse tout à fait. Mais il me paraît si évident que je le dépose tout
de même ici.
Actuellement, ce sont de grandes entreprises qui détiennent cette
technologie. On peut imaginer que les moins performantes seront
rachetées ou péricliteront, on ne se contentera pas de dix fois
mieux que sans IA, mais moitié moins bien que les autres IA. Et on
se retrouvera donc face à un oligopôle, détenu entre
peu de mains.
On sait à quel point le pouvoir rend fou, et pour ne rien arranger,
les patrons de ces entreprises déjà connues ne sont déjà pas tout à
fait sains ni rassurants. Qu'en sera-t-il lorsqu'ils auront la
main absolue sur l'équivalent de la maîtrise du feu / de la
roue / de la machine à vapeur / de l'électricité, autrefois des
constituants naturels qui pouvaient être dupliqués et n'appartenaient à
personne ?
L'Internet est un bon contre-exemple : on a postulé sa neutralité
absolue. Tout paquet de données est traité de la même façon,
indépendamment de son pays, de son statut, et bien sûr de son contenu.
C'est aux législations locales de faire ensuite le ménage.
Cependant l'Internet a été adopté avant que d'être indispensable, la
législation s'est bâtie à une époque où les fournisseurs d'accès
n'étaient pas en mesure de gagner une négociation avec les
États…
Par ailleurs l'IA produit en elle-même de l'information (on la bride
déjà, on l'oriente pour produire quelque chose de consensuel qui évite
le racisme et la pornographie, par exemple), et ses patrons ne semblent
pas du tout porter les mêmes préoccupations d'impartialité.
J'en viens donc à imaginer que certaines composantes
essentielles de nos vies (alimentation, médecine, sécurité
personnelle) reposeront sur des logiciels privés,
dont les concepteurs ou propriétaires, probablement peu nombreux,
seront plus puissants que les plus puissantes des États.
Je ne sais pas exactement quel contour cela prendra et à quel point
cela sera grave — un État peut toujours saisir des actifs, emprisonner
des gens, couper les fils si jamais les entreprises en question mettent
trop de désordre… mais pourra-t-il se défaire de ces services sans
s'effondrer, une fois qu'il aura câblé toute son infrastructure sans
recourir aux humains ? Imaginez si l'on devait débrancher
Internet en catastrophe aujourd'hui, même pour une semaine ou
deux le temps de choisir un autre prestataire. Ce serait un cataclysme,
quantité de services ne fonctionneraient plus. Très concrètement, des
gens mourraient.
Il n'y a pas à se forcer beaucoup pour envisager que ce ne serait
pas très réjouissant, et une victoire difficile à remporter du côté des
États.
Sans même parler de cela, on voit déjà poindre notre dépendance
concrète pour l'information et l'accès à la connaissance, voire pour
les actions du quotidien — une fois notre frigo ou notre système de
sécurité de la maison relié à l'IA, il ne sera pas évident de s'en
défaire.
Pour moi qui ai détesté l'Internet propriétaire de ces
dernières années (nostalgique du « web 2.0 » interactif mais
ouvert des forums et des blogues, deux outils que j'utilise toujours
davantage que les plates-formes propriétaires fermées), la perspective
fait frémir, on imagine une sorte de crédit social mondial détenu
par des compagnies privées, dont aucune fuite dans aucun État ne
pourrait nous garantir.
Certaines opinions déplaisantes aux Maîtres pourraient être filtrées,
l'accès à la civilisation refusé. Une forme de servitude
mondiale, un peu comme dans ces villages où, pendant la guerre
de 1870, les soldats allemands avaient fermé les accès à l'extérieur et
obligé pendant tout le conflit les notables à accompagner les
sentinelles de garde comme otages pendant les rondes. Sous surveillance
partout, limités à ce que la nature de notre abonnement ou la
conformité de notre pensée nous permettrait d'accéder.
C'est, vu de mon poste d'ignorant, le futur qui me paraît le plus
probable, connaissant les humains depuis quelque temps à présent. Je
n'en ai pas lu mention de façon détaillée chez les savants, il est donc
tout à fait plausible que je m'abuse, je vous le livre pour ce que ça
vaut — et surtout, c'est le projet, pour pouvoir
7) MÉDIOCRITÉ
Il reste cependant probable que le tableau ne soit pas aussi
dramatique — j'avoue avoir pris l'habitude, dans l'état où sont les
choses, de me préparer au plus sérieux pour n'être qu'agréablement
surpris ou bien, en cas de catastrophe, préparé.
Ce biais de négativité mis à part, donc, on peut imaginer qu'il est
au moins aussi probable que les conséquences du
déploiement de l'IA ne soient que médiocres,
et ne renversent pas l'essentiel des logiques de nos sociétés. Un
supplément qui ne pourrait prendre une place aussi exorbitante
qu'anticipé en raison de la nature probabiliste de ces machines,
auxquelles on ne peut laisser les grandes décisions, ou encore de
l'inertie des sociétés humaines. Le contrôle de la connaissance par les
grandes entreprises serait alors limité par la volonté des États.
D. Point d'étape
Lequel de tous ces avenirs s'incarnera ? Aurons-nous
individuellement la possibilité d'influer sur ces enjeux ? Je n'en ai
pas le début d'idée, et toutes celles que j'ai données doivent déjà au
moins autant à mon ignorance profonde qu'à ma superficielle
connaissance du sujet.
Je pose donc ce témoignage d'un citoyen perplexe ici, comme jalon à
relire dans cinq ou dix ans, afin de constater si vous pouviez, en
simple observateur curieux, sans expertise particulière, mesurer
l'avenir qui nous attendait.
E. L'IA et la musique
Je ne comptais initialement pas aborder le sujet dans cette
méditation plus générale, mais j'imagine qu'une partie des lecteurs de
CSS sera curieuse de mon imagination là-dessus.
1. RECONSTITUTIONS
J'ai déjà consacré, dès 2023, une notule à l'IA
en musique. J'y devisais en particulier des tentatives – médiocres,
mais on était au début – de restitutions d'opéras
baroques perdus (assistées par compositeurs et musicologues) ou de
symphonies rêvées (la Dixième de Beethoven à partir de ses
micro-esquisses). Le résultat n'était alors pas probant,
une ridicule singerie surtout orientée par l'abondance de répétitions
de motifs uniques dans les scherzi et en particulier par la
cellule-matrice d l'ensemble de la Cinquième Symphonie.
À ceux qui pensaient / pensent que l'IA en restera là, j'ai envie
d'objecter que la musique constitue un système fermé beaucoup
plus rigoureux grammaticalement que le langage. Je l'écris
souvent ici : dnsa uen texet, on puet chngaer des détails sans que la
compréhension ou l'émotion en soit affectée, que ce soit par erreur,
pour des effffets expressssifs ou des altération.e.s militant.e.s… le
sens est toujours perceptible. On peut enlever un verbe, en créer de
nouveau, la surprise est ponctuelle, mais l'architecture du langage
reste suffisamment souple pour être comprise.
En musique, une note décalée d'un demi-ton change totalement
la couleur d'un accord, un décalage d'une croche change tous
les appuis de la phrase... comme la musique n'a en général pas de
référent, de sens précis, si on la modifie, on modifie
immédiatement son caractère émotionnel propre. Cela signifie
qu'il existe des chemins assez codifiés pour obtenir tel ressenti,
telle émotion — qui évoluent selon les époques et les styles,
évidemment.
Il n'y a donc aucune raison, dès qu'on y mettra les moyens, que les
IA ne puissent absorber toute la musique occidentale (puis
mondiale) par tiroirs stylistiques et recracher autant de motets
versaillais qu'on voudra, de symphonies mannheimiennes, de quatuors
postromantiques et peut-être même, à terme, de nouveaux ballets
stravinskiens. Tout cela en tenant compte de nos choix d'arguments
fondés sur romans ou des poèmes alors à la mode.
On anticipe bien, cependant, que cette application est moins
universelle (et donc monétisable) qu'un modèle de langage et ne servira
qu'à économiser le salaire (la plupart du temps modique) d'un
compositeur : elle prendra un peu plus son temps pour arriver. Sera-t-elle
suffisamment rentable pour être poussée jusqu'au même degré
de perfection que les LLM, ce n'est pas garanti.
Voilà à peu près où nous en étions restés en 2023 ; j'avais même un
peu moins explicité les enjeux, s'agissant d'une notule dédiée à une
production scénique et à des disques précis et isolés. Et en effet, il
peut être tentant de renouer ainsi avec des œuvres perdues ou
inaccomplies qui trottent dans notre imaginaire commun : Dafne
de Schütz, Arianna de Monteverdi, Samson de
Rameau, Jésus de Nazareth de Wagner, Le Diable dans le
Beffroi de Debussy, Oedipe de Varèse… Avec quel degré de
crédibilité, pour l'heure les tendances à l'imagination débridée des
LLMs laissent dubitatif, mais lorsque l'alignement sera pour
partie résolu et que des modèles spécifiques d'IA générative auront été
entraînés et corrigés pour coller à un style, la qualité de
la performance n'est pas exclue.
2. RECHERCHE
Dans les autres domaines, les apports de l'IA peuvent être
multiples, notamment en aidant, comme naguère la recherche numérique
dans les catalogues ou la recherche plein texte, à cataloguer davantage
de fonds, à identifier et localiser un
exemplaire d'une œuvre réputée perdue, à pouvoir trouver
instantanément dans un vaste corpus telle modulation ou tel
alliage d'instruments… mais les applications les plus spectaculaires,
celles auxquelles tout le monde pense, concernent l'interprétation et
bien sûr la composition.
3. INTERPRÉTATION
L'interprétation est assurément en grand
danger du côté des musiques amplifiées —
mais les boîtes à rythme, n'ont-elles pas déjà accompli
l'essentiel du travail ? Restent les chanteurs, qui
peuvent être efficacement émulés aujourd'hui, mais je ne suis pas
certains que la relation transparasociale qui existe avec le public
puisse être aussi facilement substituable, on veut quelqu'un de
désirable, avec une vie privée à dévoiler ou à rêver, des déclarations
publiques sur la vie et le monde… Pour le « classique », on peut
s'interroger pour le futur des interprètes de disque,
mais entre le conservatisme du public, attaché à son aspect patrimonial
et humain, et la nécessité d'instruments acoustiques, l'évolution ne va
pas de soi. Surtout, la partie « musique vivante »,
celle dont vivent aujourd'hui les artistes – le disque coûte
significativement et ne rapporte rien dans cette niche-là, il s'agit
surtout d'une carte de visite pour obtenir des engagements en concert
ou demander des cachets plus élevés –, ne me paraît pas le
moins du monde en danger à moyen terme.
4. COMPOSITION
Se pose ensuite la question de la création à proprement parler : les
compositions. C'est là que gisent les grands débats et les
grandes peurs.
Des systèmes automatisés auront-ils la capacité d'imaginer
des œuvres propres à nous toucher, et surtout, d'innover,
de surprendre ? De ce qu'on peut imaginer aujourd'hui, je
vois trois éléments de réponse.
a) Le premier, très général, est que la
plupart des
barrières que nous avions supposées à la machine sont en
train d'être franchies. On se rappelle des belles
déclarations « une machine ne pourra jamais nous surprendre ou nous
émouvoir », « une machine ne peut que recracher de l'acquis et ne
pourra jamais problématiser une dissertation de philosophie de façon
personnelle ». [21] Tout cela a été mis
à bas en un instant, en un clin d'œil, à la dernière trompette, et nous
avons déjà été tous changés. [22] À cette lumière, la certitude de
notre singularité indépassable apparaît très vite comme une espérance
bâtie sur du sable. [23]
b) L'écriture musicale, comme précisé
précédemment, est un système
fermé, avec des correspondances exactes :
un symbole écrit a une signification fixe, bien plus qu'avec les
langues — pas de lettres muettes, pas de polysémie, pas de métaphores,
globalement on joue ce qui est écrit. En faisant ingurgiter toutes les
partitions éditées, au besoin en les classant par style et par
enthousiasme de la réception critique, et en y adjoignant quelques
directives, il n'y a pas de raison qu'on ne puisse pas créer des œuvres
à la fois totalement exactes sur le plan de la
théorie, cohérentes, et même très séduisantes,
en réinjectant divers procédés qui ont déjà touché leur public. Aucun
doute pour l'opéra seria et la symphonie classique ou même
romantique.
Pour l'innovation, je ne sais pas, mais en
extrapolant à partir d'autres gestes de rupture, il n'est pas
inenvisageable que l'IA puisse créer des styles non préexistants, et de
façon convaincante. (Mon intuition est que ce sera le cas, même si pas
exactement selon la même démarche que la nôtre.)
c) Dans le domaine de la chanson, SUNO ou
Donna en sont déjà là, et
gèrent même le rapport à la prosodie et au texte. Entrez n'importe quel
texte dans SUNO, et il vous mouline en quelques
secondes plusieurs chansons dans un style que vous pouvez imposer. Pas
d'erreurs de prosodie, même les textes les moins musicaux tombent avec
justesse sous sa plume. Le résultat en est très cohérent et réaliste,
non dénué d'esprit, jamais maladroit.
Évidemment, pour le « classique » où le public veut
davantage être surpris et où davantage de lignes
musicales sont à imaginer, davantage de styles harmoniques
concomitants, et surtout où l'on trouvera assez peu de débouchés
commerciaux (quoique, la musique de pube et de films…), on n'en est pas
tout à fait là, mais je ne vois pas comment un générateur
capable de créer des musiques pertinentes en suivant le sens
et la prosodie d'un texte ne pourrait pas produire – et sans transpirer
le moins du monde – des quatuors ou des symphonies.
Existera-t-il ensuite un public pour des œuvres
d'origine synthétique, dans un répertoire où le contexte et le
dépaysement temporels ont leur importance pour les auditeurs ? (Témoin
les programmes de salle, les notices musicologiques, les présentations
publiques, les notes d'intention qui restent la norme au concert et au
disque.)
Je ne sais pas. Mais après tout, nous avons déjà délégué une partie de
notre expression aux instruments, et même, pour ce
qui est des boîtes à rythmes et des logiciels de retraitement sonore de
type AutoTune, déjà à des logiciels autonomes. Le
simple fait qu'un humain soit aux commandes quelque part en
amont du prompt nous semblera peut-être bientôt naturel — et tout à
fait suffisant.
Dans un premier temps, j'imagine que nous assisterons surtout à la sous-traitance
de certaines musiques utilitaires – pour les bandes-son des
documentaires, par exemple, qui sont déjà souvent tirées de banques
écrites à la chaîne et indépendamment de tout contexte, avec des
instruments synthétiques d'ailleurs – et/ou de certaines sections de
compositions (transposition, transcription, orchestration…).
Pour la suite, il existera nécessairement des tentatives d'écriture
automatique, ou d'invention dirigéepar
des compositeurs, mais je m'avoue tout à fait incapable de prédire dans
quelle mesure. J'imagine que ce sera massif, puisque la route
était déjà prise avant l'irruption des IA génératives, pour
les musiques utilitaires destinées à accompagner des publicités, des
films, des réunions publiques, des messages sur les réseaux. Mais pour
la musique écoutée en tant que telle, perçue comme un art,
avec ses démiurges compositeurs qu'on admire, ses époques qu'on aime
connaître ou rêver, comme dans le « classique », je ne sais pas. Des
essais, assurément, mais à quelle étendue ? Je laisse les sourciers et
les énergéticiens deviner — et l'avenir trancher.
Comment cela s'articule-t-il avec les dangers précédemment
mentionnés ? Disons que ces questions ne valent que dans les scénarios
optimistes, mais pourraient tout de même exister simultanément, pendant
les scénarios franchement dystopiques.
Les petits cailloux sont posés… il n'y a plus qu'à attendre et à
revenir, d'ici quelques mois, admirer ma propre naïveté — ou, qui sait,
ma prescience d'autant plus admirable qu'elle se fonde essentiellement
sur l'ignorance !