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"Brand" (Ibsen) et ses effets

__ { Ceci n'est pas un compte-rendu circonstancié et commenté du contenu de la pièce d'Ibsen. J'aurai peut-être l'occasion de revenir plus précisément sur les moyens employés par le dramaturge, de détailler plus à loisir les constructions à l'oeuvre ;
ici, il ne s'agit que d'exposer ce à quoi Brand nous renvoie sans cesse. } __

"Je n'aurais pas dû aller voir Brand (Ibsen) la semaine passée... Déjà qu'on est pétri de..."

Je n'aurais pas dû aller voir Brand (Ibsen) la semaine passée... Déjà qu'on est pétri de ces réflexes quasiment dualistes (la dialectique de Hegel me semble en être l'héritage direct, en tentant de rationnaliser un réflexe de la pensée occidentale), alors s'infliger quatre heures de torture, qui nous met sans cesse le nez dans les contradictions de cet héritage, dans les corollaires épouvantables de cette tournure d'esprit... On a beau jeu de montrer du doigt les religions pour se garder de ce qu'elles nous transmettraient de figé, nous sommes inévitablement imbibés de ces systèmes.
Pour ceux qui n'y avaient jamais songé, ce peut être un choc de se trouver accusé, en toute innocence. Surtout avec la légitimité spontanée que prend un texte "en action".


Car Brand, pour vivre la conviction qui rayonne en lui, dont il est spontanément pétri, va immoler tour à tour tout ce qui est cher à ceux qui lui sont chers, immolant du même coup ceux qui lui sont chers, se condamnant lui-même, et pour quoi ? Pour l'incertitude, pour l'absurdité. Pour l'ingratitude et peut-être pour le crime. Même pas pour avoir sauvé son âme à lui.
En se plongeant dans la quête d'absolu, il se plonge dans l'absurdité. Ce qu'il voit partout, ce à quoi il obéit, ce qui lui promet le meilleur produisent les effets les plus abominables.
Pourquoi, en plus, Dieu qu'il sert avec tant de zèle, ajoute-t-il à tous les sacrifices qu'il lui fait, au contraire de ses contemporains dépravés, le malheur ?
Plus qu'une réflexion sur la bonté présumée de Dieu et le mal, plus qu'une réflexion sur la démesure (à laquelle aujourd'hui on substitue, dans le sens inverse, le fanatisme), c'est véritablement un questionnement ontologique, non pas théorique, mais ancré dans le réel de ces réflexes de pensée dont on reçoit l'errance en plein visage, à tout moment, sans pitié.

Le plus terrifiant ? Ibsen a déclaré que Brand, c'était lui-même lorsqu'il était à son meilleur. L'auteur se sent proche de son personnage, malgré toute son horreur, comme nous, malgré nos efforts, sommes trop souvent englués dans une culture pré-acquise dont nous ne sommes pas maîtres, que nous suivons trop souvent en dépit de notre défiance.
Terrassant.

Après avoir ainsi éprouvé plus d'écoeurement et d'anéantissement que la catharsis peut-être voulue, les spectateurs que j'ai croisés ont eu comme moi besoin d'une bonne catharsis de la catharsis, eux aussi.
Et, finalement, on a beau ressortir perplexe et gêné, voire déçu et meurtri, d'un texte à la présence stylistique assez relâchée, à l'expression commune, bien peu captivante, qui attire le dégoût par son sujet mais jamais l'admiration par son expression ; on a beau en sortir sans enthousiasme, ce texte finit par habiter, par donner des clefs, par rétablir le sens véritable de tous ces objets qui nous entourent et que l'acculturation a recouvert d'un voile erronné, finit par éclairer notre place, qui n'est pas d'attendre.
Qui eût cru que le rigorisme du pasteur Brand aboutît à nourrir les Lumières ?

Finalement, j'ai bien fait d'y aller.

David - âmesensible


P.S. : Brand serait un fameux sujet d'opéra ! Une telle tension, qui ménage des situations aux paroxysmes d'une durée infinie, avec pour une fois des monologues tout autant épanchement qu'argumentation. On peut penser à l'Elektra de Hofmannsthal, même si l'écriture d'Ibsen en elle-même n'est pas véritablement captivante et en tout cas très loin de cette qualité littéraire-là. Sans doute un très grand sujet. Et puis la musique rendrait plus digeste la complaisante gifflée qui est sans cesse administrée, avec beaucoup de générosité, au spectateur.
Niels Rosing-Schow, grand compositeur danois vivant, a déjà écrit un Brand, mais il est indisponible (une création et hop!) et traite de l'histoire d'un pompier... (Brand signifie "feu".)
Ses Sonnets de Borges, donné au Festival Présences 2004, ou Archipel Solitudes, publié par Naxos, font valoir sa grande maîtrise de la prosodie, son langage musical libre, varié, mais intelligible... il aurait pu ! (quoique la variété ne soit pas indispensable à ce genre d'oeuvre)


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Commentaires

1. Le vendredi 27 mai 2005 à , par Philippe[s] :: site

Je ne suis pas d'accord avec le jugement que tu portes sur la qualité du texte d'Ibsen. Comme tu as pu le voir sur mon blog, Brand (comme Peer Gynt) est un lesedrama, et je crois qu'il faut prendre cela au pied de la lettre, et lire le texte, qui me semble littérairement très intéressant (pour ce que j'ai pu en lire jusqu'à présent)

2. Le jeudi 2 juin 2005 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Philippe[s],

Je ne porte pas de jugement (surtout pas sur la qualité!), j'exprimais un rien de perplexité.
Il est très probable que je révise ce sentiment à la lecture de l'oeuvre - que j'ai commandée, et que je vais étudier. La traduction peut avoir sa part, aussi. Parmi les langues germaniques et scandinaves, Oehlenschläger "passe" merveilleusement en traduction, tandis que les romantiques allemands sont très affaiblis et mièvrifiés. Je vais peut-être me procurer le texte en norvégien, alors. C'est en bokmål, au moins ?

Pour ce qui est du pied de la lettre, oui, j'avais bien compris que c'était le but recherché, mais ce n'est pas véritablement ce qui m'a parlé. C'est plutôt ce que cela révèle de nous, de notre bagage de valeurs dont la conscience est souvent enfouie.


David - pourvuquecenesoitpasennynorsk!

3. Le mercredi 8 juin 2005 à , par Philippe[s] :: site

Vous locutez les langues scandinaves?

4. Le jeudi 9 juin 2005 à , par DavidLeMarrec

Non, je ne les locute pas. Mais avec un brin de d'allemand et d'anglais, le bokmål est très compréhensible, et surtout si l'on dispose d'une traduction à laquelle se référer !
Pour le danois, c'est plus compliqué, tout y est mouillé et voisé, engorgé autant que possible, donc les racines sont plus difficiles à saisir. Quant au nynorsk, c'est nettement plus ardu puisque ce sont les racines archaïques qui sont employées.

Avec quelques minutes d'attention, on se rend compte qu'Ibsen a écrit en bokmål, ce qui constitue une excellente nouvelle. :-)

Mais vous, vous les lisez, ces langues-là ?


David - languissant

5. Le jeudi 9 juin 2005 à , par DavidLeMarrec

Re-bonjour Philippe[s],

Je suis en train de me replonger dans Brand et je m'aperçois en effet que l'impression de malaise en est amoindrie. Non pas que le questionnement que j'évoquais se taise, puisqu'il intervient autant face aux valeurs de l'auteur que face à celles de ses personnages, mais l'organisation dramaturgique est plus sensible, la beauté intrinsèque du texte aussi.

Et puis, en l'éclairant à la lumière de _Quand nous nous réveillons d'entre les morts_ ou en le comparant à l'exceptionnelle maîtrise de la construction théâtrale et de sa dérision subtile des _Prétendants à la couronne_, on saisit mieux les enjeux voulus par Ibsen - ceux que j'avais choisi de ne pas évoquer, et que vous aviez manifestement appréhendés bien avant moi. Surtout dans les Prétendants, on prend conscience à quel point la fréquentation de Scribe et d'Oehlenschläger a eu une influence considérable sur la maîtrise technique du matériau dramaturgique - et aussi, dans une moindre mesure, sur l'usage spécial du second degré propre à Scribe, l'usage saisissant du souffle épique propre à Oehlenschläger.

En revanche, je n'arrive toujours pas à relier pertinemment Brand à Peer Gynt, comme le faisaient les exégètes du programme. Si vous avez des lumières à m'apporter, je suis preneur. ;)


David - soufflé

6. Le samedi 22 décembre 2007 à , par DavidLeMarrec :: site

Plusieurs années ont passé depuis ce qui fut l'une des toutes premières entrées de Carnets sur sol.
Et les lutins ont depuis assez amplement mariné dans lesdites langues scandinaves.

Signalons que le Théâtre National de Strasbourg propose sur son site des vidéos de spectacles de Stephan Braunschweig, dont Brand. Sans doute pas le même impact que sur scène, mais un plaisir - ou une secousse - à ne pas manquer.

Nous préparons le sticker :

Nouveau ! Recommandé par les lutins de CSS.

7. Le samedi 22 décembre 2007 à , par DavidLeMarrec :: site

A la relecture de la notule, il convient bien sûr de préciser que cette langue prosaïque tient pour partie au style très direct du théâtre dano-norvégien (qu'on pense à Holberg ou Oehlenschläger, par exemple), encore plus dépouillé lorsqu'Ibsen s'émancipe de l'héritage d'Oehlenschläger et Scribe - très sensible dans Les Prétendants à la Couronne, un rifacimento de Håkon hin Rige où la trame et le fantastique d'Oehlenschläger se mêlent avec l'humour diabolique proche de Scribe. Mais aussi à la traduction qui affaiblit nécessairement les sonorités de la langue initiale. (A moins de s'appeler Markowicz.)

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