Carnets sur sol

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Wagner - Trois marches

Un petit tour en compagnie de la dépouille funèbre de Siegfried.


Dans Götterdämmerung (« Crépuscule des Dieux »), l'intensité dramatique culmine deux fois, en réalité, et à des niveaux guère atteints par aucun autre opéra dans tout le répertoire. Ce qui est d'autant plus admirable que cela se produit à partir d'un des livrets les plus mal fagotés du répertoire, dans lequel Wagner tente - vainement - de synthétiser deux matières indépendantes : Das Nibelungenlied et la Völuspá [1], c'est-à-dire la mort de Siegfried et la fin du règne des dieux. [Ce qui est assez incompatible, puisque les Anciens vénéraient ces divinités tout en connaissant le détail de leur fin future.] De surcroît, de nombreuses maladresses, et pas seulement dans la langue, alourdissent considérablement le texte : le déséquilibre des proportions entre les actes (avec le premier immense, et les autres se raccourcissant), la juxtaposition permanentes de scènes indépendantes (ce qui vaut, certes, de magnifiques interludes, mais la nécessité dramatique paraît peu, entre ces différentes séquences), les longueurs infinies (la scène avec les filles du Rhin n'a vraiment aucune espèce d'utilité), la facilité du Trèsvilainhagen qui porte sur lui tous les problèmes soulevés dans le drame (le mensonge du philtre, la mort du héros, la volonté de chaos, etc.), le discours idéologique (pessimisme, rédemption par l'amour) mais à la fois martelé et confus, etc.

Malgré cela, le drame culmine en plusieurs points (la fin de la scène des Nornes, le duo d'amour, le récit de Waltraute...), et de façon à peine soutenable à la fin du drame, non seulement pour le Crépuscule proprement dit, mais aussi, un peu auparavant, par la mort de Siegfried.

Pour plusieurs raisons, que nous allons explorer autour de nos trois versions favorites de cette scène funèbre.

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Furtwängler 1950

Furtwängler est le seul publié des trois - aussi sera-ce vers lui que nous renverrons. Avec la Scala, en 1950 (le premier Ring intégral à être gravé), il réunit une équipe de vétérans (dont Flagstad et Lorenz finissants), avec beaucoup de troupiers très habitués. L'opéra est joué (ce qui n'était pas la coutume à l'époque) dans la langue originale, équipe invitée oblige.

L'orchestre de La Scala est totalement dépassé par les exigences d'une partition qui n'appartient pas vraiment à ses habitudes d'accompagnements très rectilignes...

Pourtant, jusque dans cette fragilité (qu'on considère les précautions dans les soli de cuivres, les petites précipitations, sans même parler du matériau rêche des cordes et des décalages en tout genre), se dégage l'atmosphère d'un drame à taille humaine.

La mort de Siegfried est en effet un moment de tristesse majeure dans la vie d'un auditeur d'opéra : cet avorton insupportable, qu'on s'est échiné à faire naître pendant six heures, en supportant toutes les vexations, les longueurs et les redites du cher Richard, puisqu'on a vu péniblement, en quatre heures, tuer un dragon sot et boîteux, le voilà qui disparaît déjà, cet imbécile, ce héros en toc. Mais voilà : on l'aimait.

Furtwängler exalte précisément cet aspect. Quelque chose nous manque désormais, un être proche s'est éloigné. Pour longtemps. (Et pour cause : au moins treize heures, le temps de remettre le disque depuis le début...)

Beaucoup de poésie dans ces phrasés flottants, comme improvisés (et sans doute en grande partie !), beaucoup d'affliction humaine aussi. Ici, dans cet univers sonore feutré, c'est la tendresse qui prend le pas sur tous les autres sentiments. Pas du tout d'indignation, juste un peu de mélancolie.

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Inbal 1998

Lire la suite.

Notes

[1] La Völuspá est la section de lEdda où se trouve décrit le Ragnarök : la « consommation du destin des puissances », autrement dit le Crépuscule des Dieux.

En 1998, Eliahu Inbal propose, à la RAI de Turin, une soirée exceptionnelle dont la maîtrise technique, à la tête d'un orchestre relativement modeste (du moins quelques années auparavant !), laisse rêveur. Une ampleur, et une capacité à varier les couleurs, une incisivité hors du commun. C'est là un véritable voyage sur le Rhin qui est proposé à l'auditeur. Et dans un environnement de rêve, entre le Siegfried très chantant de Stig Andersen dans ses meilleures années, la Brünnhilde lasse et philosophe de Secunde (dont le timbre demeure toujours aussi beau, malgré les multiples fêlures), et la Gutrune magnétique de Ronge (elle-même une Brünnhilde majeure dans l'histoire de l'interprétation du cycle).

Mais lorsque Siegfried s'éteint, dans cette vaste fresque, plus que tout l'injustice de son sort domine : privé de sa jeunesse, de sa raison, de sa gloire, et trahi avec autant de vilennie - dans le dos ! Les bois mélancoliques enflent, les timbales menacent, le tempo se retient... jusqu'à l'explosion de colère.

La douleur prend ici non pas la voie du souvenir heureux, mais de la révolte. L'orchestre tonne son indignation à la hauteur du crime commis - annonciateur de calamités en réparation...

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Kubelik 1974

Au Metropolitan Opera, Nilsson triomphe en 1974, ensevelie sous les applaudissements avant même qu'elle ait commencé ! Il faut dire qu'en plus de la tradition propre au Met, elle s'était blessée avant la représentation, et que le public lui a sans doute su gré de sa présence (énergique).

La soirée est dirigée par Rafael Kubelik, explosive. Atmosphère sombre et violente.

Aussi la mort de Siegfried ne semble-t-elle pas recevoir le même statut particulier que dans nos deux exemples précédents - elle participe d'un monde cruel et y prend toute sa place et son sens.

Lorsque Jess Thomas rend l'âme, soudain l'orchestre s'anime, grandiose, en un immense gémissement rituel. La musique pleure, la musique hurle, mais ce n'est pas pour un homme. C'est la nature humaine qui devant le spectacle de sa condition se met tout entière, par une infinité de bouches, à crier sa douleur.

Les bruits de pas qui enlèvent le corps n'y font rien, le déchaînement se poursuit, cette victime supplémentaire n'est que le rappel du tourment humain, pas sa cause.

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Cette dernière version est sans doute la plus impressionnante, mais Furtwängler a aussi, aux antipodes, une vision profondément séduisante, présente dans l'ensemble de sa lecture de ce Ring de 1950.

Nous avions également assisté à un concert télévisé où Georges Prêtre donnait (en pièce détachée) cette marche, bouleversante, dans une compassion plus à rapprocher de Furtwängler, et que nous aurions souhaité vous soumettre, mais nous ne disposons plus de la bande son.


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Commentaires

1. Le lundi 4 août 2008 à , par Morloch

Tiens ? Je croyais que tu n'aimais pas cette marche (mal orchestrée ou je ne sais quoi).

Je suis toujours resté hypnotisé par la version Toscanini avec le BNC Orchestra, une sorte de cure d'austérité qui rend ce passage encore plus dramatique, par un tour de passe-passe Toscaninien, j'aurais aimé entendre un Ring entier par ce chef qui exécrait les chanteurs...

2. Le lundi 4 août 2008 à , par DavidLeMarrec

L'austérité, ce n'est pas franchement le maître-mot des deux dernières versions que j'ai proposées (le crescendo très ostentatoire au moment de l'entrée du thème de Siegfried...). Toscanini, c'est libre de droits, il faudrait que je le propose et que nous confrontions tout cela.

Non, c'est Götterdämmerung dans son ensemble que je trouve maladroitement orchestré, très pesant - les cuivres cachent très souvent une variété de contrechants pourtant proprement phénoménale. Un peu du gâchis de son propre travail...
Je préfère la réduction piano, du coup.

Mais pour cette marche, c'est parfait, je suis très client.

3. Le jeudi 7 août 2008 à , par DavidLeMarrec

Merci Morloch. :-)

Il déteste tellement les chanteurs, le père Toscanini, qu'il joue la mort de Siegfried sans Siegfried (et naturellement, "respect" (!!) de la partition oblige, la voix n'est pas remplacée à l'orchestre par un cor, une clarinette ou un hautbois...).

C'est extrêmement lent, mal articulé, pas très bien en place (l'orchestre est un peu à la peine, ça joue régulièrement faux chez les souffleurs, et puis le temps n'aide pas), et étrangement mou. Je trouve ça très peu habité en plus.
N'était la couleur de l'orchestre et la limitation du vibrato, on serait bien en peine de reconnaître Toscanini dans ces longueurs sans arêtes...

Comme tu as pu le constater, je ne vibre pas d'enthousiasme. Non, vraiment, je suis surtout gêné parce que ce n'est pas du tout habité. Une sorte de grande fanfare un peu placide. Ce n'est pas un final de Bruckner, c'est un extrait d'oeuvre dramatique, enfin !


De toute façon, cette marche isolée, il est très difficile de la réussir, ça n'a pas de sens, ce serait comme exécuter les cinq dernières minutes d'une symphonie de Mahler... Et alors en enlevant le chant sans même doubler la musique à l'orchestre, c'est vraiment un massacre sans nom qui a toujours régulièrement lieu, après on pourra se réfugier derrière le respect de la partition pour fustiger un rubato trop généreux, hein...

4. Le vendredi 8 août 2008 à , par Morloch

Hehe, tu as adoré à ce que je vois :)

Ca ne m'étonne qu'à moitié. J'avais écouté ce passage toscaninien des centaines de fois il y a longtemps, mais je n'ai pas osé le réécouter en lisant ta note... la peur de prendre conscience que mes souvenirs avaient dû l'embellir.

Mais il est aussi possible que je sois friand d'une sorte d'ascèse présente chez certains interprètes comme Toscanini. Je trouve Serkin très expressif, par exemple (pas taper).

Je suis justement dans la mort de Siegfried du Ring " Copenhague", qui me laisse mitigé pour la mise en scène alors que c'est conçu comme une scène clef.

5. Le vendredi 8 août 2008 à , par DavidLeMarrec

Moi aussi, je trouve Peter Serkin très expressif.

C'est de l'ascèse, ton Toscanini, mais plutôt dans le sens d'une absence au monde que d'une maîtrise calme du cours des choses...

Je pars peut-être du mauvais principe qu'il s'agit d'une pièce extraite d'un drame et donc à forte dimension dramatique, mais l'orchestre étant de surcroît assez peu impressionnant...

6. Le vendredi 8 août 2008 à , par Morloch

Ah oui, celui qui joue Takemitsu ! mais je ne pensais pas à lui

Fini ce Ring " Copenhague" , j'ai même regardé l'interview avec la reine du Danemak (ils ont de ces idées de bonus...) Plutôt convaincu, du Regietheater réussi qui sait ne pas se prendre trop au sérieux en suivant scrupuleusement la trame. Enfin, quand je dis scrupuleusement, il y a quelques curiosités.

Amusant, les Nornes sont trois "wagnériennes naturelles" - comme on dit chez Xavier - qui racontent le Ring et se désepèrent sur la mise en scène qui rend la trame incompréhensible, se lamentant sur le programme et montrant des livres d'images médiévalesques. Elles finissent par quitter la salle avec une pancarte " A bas le Regietheater" et un portrait de Cosima Wagner déplié au moment de la référence à " Mutter " dans le livret... Une réussite.

7. Le vendredi 8 août 2008 à , par DavidLeMarrec

Takemitsu, Lieberson et tant d'autres bonnes choses... un répertoire proprement passionnant - un vrai pianiste, en somme, pas un bûcheron pour oeuvrettes rebattues.

Ta version Schønwandt semble très plaisante... Et puis Theorin, Stene, Andersen... ça fait plutôt rêver. A présent, est-ce que ce trait d'esprit délicieux sert réellement l'oeuvre, surtout pour ceux qui ne seraient pas wagnéropathes, c'est à voir, tout dépend comment c'est fichu.

A bas le Regietheater, c'est tout de même furieusement drôle. :-)

8. Le vendredi 8 août 2008 à , par Morloch

C'est le seul moment potache (ce n'est pas le Lohengrin de Konwitschny), et comme l'ensemble, c'est servi par une des plus fabuleuses direction d'acteurs que j'aie vu.

Tiens, pour ne pas spoiler ailleurs, et comme tu ne le regarderas sans doute jamais.

L'Or du Rhin dans les années 20-30. Très sanglant, le vol du Rhin procède d'un meurtre initial (un pauvre nageur dans un bocal) et Wotan coupe le bras d'Alberich pour prendre l'anneau. Il tue également Loge à la fin du prologue.

La Walkyrie dans les années 50. Sieglinde prend l'épée et la donne à Siegmund.

Siegfried au début des années 70. Rien que de très classique. J'ai pas compris ce qu'était le dragon. Un bidule souterrain.

Le Crépuscule des dieux. Années 90. Guerre en Yougoslavie. Brünnehilde enceinte. Hagen tue Alberich. Brünnehilde ne s'immole pas mais fouille dans les archives de la famille. C'est elle qui raconte depuis le début. Elle a un petit n'enfant de Siegfried. Pas super convaincu par cette fin.


9. Le samedi 9 août 2008 à , par DavidLeMarrec

Merci pour tout ça... ! Je ne sais pas pourquoi je suis censé ne jamais le regarder (l'acheter, certes, j'ai d'autres priorités, mais le regarder si ça tombe en mon pouvoir ?), mais en tout cas c'est appétissant si la direction d'acteurs est bonne.

Il tue également Loge à la fin du prologue.

Ce qui pose un problème de cohérence pour la première et la troisième journée... La musique dément totalement cela...

Siegfried au début des années 70. Rien que de très classique. J'ai pas compris ce qu'était le dragon. Un bidule souterrain.

Il sortait des fumées bizarres du trou ? :-)


Le Crépuscule des dieux. Années 90. Guerre en Yougoslavie. Brünnehilde enceinte. Hagen tue Alberich. Brünnehilde ne s'immole pas mais fouille dans les archives de la famille. C'est elle qui raconte depuis le début. Elle a un petit n'enfant de Siegfried. Pas super convaincu par cette fin.

C'est toujours extrêmement difficile de relire la fin sans tomber dans l'artificialité. J'aime énormément le choix de Chéreau de nous inclure dans cette fin, et avec beaucoup de poésie, mais chez Kupfer, le même parti pris semble totalement brutal et très artificiel - il me gâche vraiment la fin.

En fin de compte, l'esthétique Schenk peut très bien fonctionner pour la toute fin de Götterdämmerung : l'édifice wagnérien est trop intentionnel pour être adapté impunément.


Ca donne envie en tout cas, si la direction du Regiemeister est à la hauteur comme tu le laisses entendre...

10. Le samedi 9 août 2008 à , par Morloch

Cela dit, Loge dit qu'il va quitter son incarnation physique, ce qui est bien le cas si Wotan l'aide en le trucidant. Ensuite, il revient sous une autre forme, pourquoi pas ... ?

Oui, trou fumant, savant fou au fond.

La grande force de ce Ring est la direction d'acteurs.

11. Le samedi 9 août 2008 à , par DavidLeMarrec

Cela dit, Loge dit qu'il va quitter son incarnation physique, ce qui est bien le cas si Wotan l'aide en le trucidant. Ensuite, il revient sous une autre forme, pourquoi pas ... ?

Ah oui, je vois, une sorte de forme "rationalisée" de la métamorphose surnaturelle. :-) Pourquoi pas en effet.

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