Carnets sur sol

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dimanche 29 novembre 2015

Henrik IBSEN – John Gabriel Borkman – Compagnie du Tourtour


ibsen borkman
La joie naïve de Foldal, dans l'édition originale.

1. Le projet

Poursuivant l'exploration intégrale des Ibsen – de maturité, car j'abandonne peu à peu l'espérance de voir, je ne dis même pas Catilina ou Le Tertre des Guerriers, œuvres de prime jeunesse, mais un haut chef-d'œuvre comme Les Prétendants à la Couronne, sorte de pastiche du Hakon hin Rige d'Oehlenschläger, mais posant les questions de dévoilement et d'identité propres à Ibsen –, je saute sur l'opportunité de voir à la scène John Gabriel Borkman, son drame pénultième.

Vous pouvez retrouver quelques pistes de lecture autour du redéploiement des thèmes principaux d'Ibsen dans ses diverses pièces de Hærmædene paa Helgeland (1858) à Når vi døde vaagner (1899)  dans le chapitre qui y est consacré (pour les plus anciennes, il faut les parcourir par mois, en bas de la colonne de droite). Beaucoup de choses y sont déjà dites, auxquelles il sera fait référence, ne pouvant tout redévelopper à chaque nouvelle entrée.


2. Un emplacement

Je vois deux façons commodes de classer la production d'Ibsen.

Par matière.

D'abord historique, légendaire, épique. Par exemple  :
  • Catilina (1850) ;
  • Le Tertre des Guerriers (1850) ;
  • Les Guerriers à Helgeland (1858), qui met en scène Sigurd le Fort ;
  • Les Prétendants à la Couronne (1863), pastiche d'Oehlenschläger et un quasi-Macbeth norvégien
  • Peer Gynt (1867), qui marque une inflexion vers la fable ;
  • Empereur et Galiléen (1873), très libre réinterprétation de Julien l'Apostat (dans un goût assez proche de la Tentation de saint Antoine).
Dans un second temps, tournée vers l'espace domestique (toutes ses pièces à partir de 1877, sans exception) :
  • Les Pilliers de la société (1877) ;
  • Une Maison de poupée (1879) ;
  • Les Revenants (1881), qui ne sont pas des fantômes (même si le titre norvégien Gengangere peut le suggérer) mais des « retournants » au sein du foyer ;
  • Un Ennemi du Peuple (1882) ;
  • Le Canard sauvage (1884) ;
  • Rosmersholm / La Maison Rosmer (1886) ;
  • La Dame de la mer (1888), avec une figure certes étrange, évidente référence à une sorte de Hollandais volant qui fait retour, mais qui n'est que le cœur d'une intrigue familiale et domestique ;
  • Hedda Gabler (1890) ;
  • Solness le constructeur (1892) ;
  • Petit Eyolf (1894) ;
  • John Gabriel Borkman (1896) ;
  • Quand nous nous réveillerons d'entre les morts (1899), simple dialogue d'un couple, sorte de bilan d'une relation.
Entre les deux groupes, Brand (1866) fait la jointure, drame domestique ouvert sur l'extérieur avec la figure du prêcheur, aux accents très épiques.


¶ Plus intéressant à mon sens, par logique dramaturgique – et si la segmentation n'est plus aussi nette, on sent bien les lignes de force qui évoluent au fil du temps.

Drames profusifs, multipliant les lieux, les personnages, les effets :
  • Les Guerriers à Helgeland (1858) ;
  • Les Prétendants à la Couronne (1863), où l'on parcourt la Norvège en compagnie de souverains historiques de la Norvège ; 
  • Brand (1866), où l'on se rend dans le grand Nord en multipliant les cadres : les étendues neigeuses, la traversée de fleuves, la demeure de Brand, le village dans le fjord, le sommet du fjeld… C'est d'ailleurs, comme Peer Gynt, un lesedrama, qui contient de nombreux événéments difficiles à représenter (la foule des partisans, l'ascension du fjeld…). Le tout dans un ton hautement épique, malgré des scènes d'une grande intimité (le terrible acte III, l'un des plus éprouvants de tout Ibsen) ; 
  • Peer Gynt (1867), l'exemple le plus frappant de l'explosion des lieux, des scènes, des personnages impossibles (le Courbe !), un Faust à la norvégienne ;
  • Empereur et Galiléen (1873), se déroulant aussi dans de très nombreux lieux, mettant en scène des personnages historiques, des apparitions mystiques…
Drames sociétaux, qui mêlent les grandes interrogations d'Ibsen de façon très dense, multipliant les enjeux sans que le propos, la direction de l'ensemble soit clairement explicitée :
  • Brand (1866), la foi, la faute, l'absolu, la vérité, la famille et même l'au-delà ;
  • Les Piliers de la société (1877), respectabilité et artifice, dissimulation et révélation, famille, responsabilité et absolution, enfermement et mondes nouveaux ;
  • Une Maison de poupée (1879), dissimulation et révélation, loyauté et identité, famille et individu ;
  • La Maison Rosmer (1886), dissimulation et révélation, enthousiasme et illusion, morale et vérité, mensonge et authenticité, abattement et accomplissement ; 
  • La Dame de la mer (1888), amour, attente, transaction, maladie, engagement.
Drames familiaux, sortes de microdrames, sous-catégorie des drames sociétaux où l'accent est mis sur un ou deux aspects plus précis, où toute la vie n'est pas embrassée en un seul drame, où le propos est plus lisible.
  • Les Revenants (1881) : syphilis, inceste et suicide assisté (évidemment, ça a un peu fait scandale) ;
  • Le Canard sauvage (1884) : secrets de famille ;
  • Hedda Gabler (1890) : secrets de couple ;
  • Solness le constructeur (1892) : ambition et accomplissement ;
  • Petit Eyolf (1894) : handicap et deuil d'un enfant, culpabilité des parents ; 
  • John Gabriel Borkman (1896) : le vieil âge, le déshonneur, l'abandon par ses enfants ;
  • Quand nous nous réveillerons d'entre les morts (1899, littéralement « Quand morts nous nous éveillons ») : bilan désabusé d'un couple.
Pour ma part, à l'exception de Kongs-Emnerne (Les Prétendants, qui contient déjà beaucoup de ces aspects ultérieurs), c'est la partie centrale des drames psychologiques étendus (« drames sociétaux ») qui contient les œuvres qui me touchent le plus : ce pourrait aussi bien être la liste de mes goûts.

John Gabriel Borkman entre donc dans la catégorie des derniers drames d'Ibsen, plus ascétiques, plus prévisibles, qui explorent plus en détail un aspect de thématiques déjà familières.


3. Lignes de forces dans
John Gabriel Borkman

3.1. Récurrences

On retrouve à plusieurs niveaux des invariants du théâtre d'Ibsen, bien sûr.

3.1.1 Récurrences de décors

Parmi les nombreux éléments de décor communs, on retrouve en particulier les questions de climat (le climat hostile du Nord est déjà décisif dans Brand, et largement évoqué par touches dans nombre de pièces) et de santé (ici, la nourrice mourante revient récupérer son fils adoptif ; ailleurs, par exemple dans La Dame de la Mer, la maladie devient partie intégrante d'une personnalité et justifie ses attentes, voire son chantage).

Le Sud paraît toujours (et pas seulement le vrai Sud comme dans Peer Gynt ou l'Amérique extraordinairement moderne comme dans Rosmersholm ou Les Piliers de la Société, le Sud de la Norvège suffit, comme pour Brand ou La Dame de la Mer) comme un lieu infiniment accueillant, vu par contraste avec le Nord stérile, un lieu de culture et de douceur de vivre, loin de l'autarcie rugueuse et vaine du Nord – où se passe pourtant l'essentiel de ses pièces.

3.1.2 Récurrences psychologiques

Ibsen aime mettre en lumière des relations asymétriques, ici matérialisé par le mépris de Borkman envers l'ami qu'il a ruiné et qui continue de lui vouer un culte (au prix de quelques compliments insincères sur sa tragédie de jeunesse). Inévitablement, pour cette relation comme pour les autres à l'intérieur de la famille Borkman, les comptes se règlent, sorte de façon mélancolique de mettre à distance son passé.

De même pour les chantages affectifs odieux (ici un trio d'accapareurs, voulant chacun gouverner l'âme du fils, chargé de donner un sens aux échecs de chacun de ses trois parents – la question du sens donné est capitale pour les personnages d'Ibsen) et les volontés soudaines, les délires d'invincibilité qui précèdent les ailes brisées, la réalité de la médiocrité et de l'impuissance, et que chaque (anti-)héros d'Ibsen vit à son tour : Skule (Les Prétendant à la Couronne), Brand, Peer Gynt, Julien l'Apostat (Empereur et Galiléen), Karsten Bernick (Les Piliers de la Société), Oswald Alving (Les Revenants), Hjalmar Ekdal (Le Canard sauvage), Rosmer, Ulrik Brendel (Rosmersholm), Hedda Gabler, Solness, ou bien des personnages moins centraux comme Dr Rank (Une Maison de poupée), Lyngstrand (La Dame de la Mer)…
Ces changements brutaux d'humeur peuvent être liés à un complexe enfoui (Solness), à un projet bancal (le prêcheur intransigeant Brand, le photographe Ekdal, le philosophe Brendel, l'épouse Gabler) ou quelquefois, comme pour Rank ou Alving, aux maladies vénériennes (du père, pour Rank !). 

Borkman, lui, du fond de l'étage de sa maison où sa femme même ne lui adresse plus la parole (après la faillite provoquée par des placements faits sur des fonds non autorisés, tout s'effondrant une fois la révélation faite), attend le jour où il sera rappelé car indispensable, et où l'on reconnaîtra sa pénétration visionnaire de la finance. La découverte de la réalité le conduit au même délire posé cette fois sur la personne de son fils.

3.1.3 Récurrences de formules

L'exposition, de forme très classique (questions-réponses, même si habillées d'une touche d'animosité entre les deux vieilles jumelles), contient d'emblée les paroles magiques de l'univers d'Ibsen : si on fait une chose, le fait-on « de plein gré, tout entier » ?  Et alors que tout s'exprime à l'aune de l'individu (« il me semble » est une formule assez caractéristique également), les décisions doivent être prises « indissolublement, irrévocablement, de plein gré » – et cela ne se limite pas au mariage prochain du fils. Ce processus d'absolu, sorte d'écho mal digéré de lectures religieuses, répercuté sans fin à l'intérieur de personnalités obsessionnelles, est très minutieusement approfondi dans Brand (jusqu'au crime impensable d'un père), mais se retrouve partout, aussi bien sous forme de pactes (les rencontres dans Empereur et Galiléen, les chantages de La Maison de poupée, l'engagement politique ou la mort dans Rosmersholm, les liens de l'amour et du sang dans Les Revenants, l'attente dans La Dame de la mer) que de recherche personnelle (la folie de la vérité qui saisit Skule dans Les Prétendants à la Couronne, l'absurde fascination pour le canard sauvage, l'état du mariage dans Quand morts nous nous éveillons).

À chaque moment, l'absolu, le besoin de pousser un acte, voire un simple principe abstrait, jusqu'à son terme, dévore les personnages, qui doivent se jeter dans l'abîme pour vérifier son existence ou sa possibilité. 

L'amour délaissé d'Ella et le choix de vie d'Erhart vont laisser, dans Borkman, libre cours à ce genre d'élaborations.

3.1.4 Récurrences de structures

Même si Borkman est moins nettement un drame du dévoilement que la plupart des autres pièces d'Ibsen, où le cheminement irrésistible vers la vérité aboutit à la révélation de l'impuissance et à la déchéance, une bonne partie de l'action reste tout de même liée à l'exhumation du passé – les relations véritables entre Ella et John, la rupture avec Foldal (la vérité les rendant immédiatement ennemis).

Au milieu de pactes (liés aux formules précédemment mentionnées), Ibsen explore des spirales de responsabilités – la déchéance du banquier tient de ses agissements, certes, mais la révélation (avant, pense Borkman, la réussite de son entreprise, qui aurait profité même aux épargnants d'abord volés) de son forfait provient d'un amant éconduit pour son bénéfice. Aussi, la tentation d'effectuer la généalogie des événements et de reporter ailleurs le blâme surgit sans fin chez les trois protagonistes mûrs (Borkman, son épouse et la jumelle de celle-ci).

Ibsen a d'ailleurs une façon bien particulière de traiter les discours de ses personnages : leurs argumentations ne répondent jamais directement aux questions posées, mais partent ailleurs soulever d'autres préoccupations, si bien que les mécaniques argumentatives ne sont jamais prévisibles, jamais achevées, mais s'échappent sans cesse pour soulever de nouveaux sujets, de nouveaux aspects. En cela John Gabriel Borkman est bien au centre de sa pièce.

3.2. Particularités

Comme les autres drames tardifs, John Gabriel Borkman, au lieu d'embrasser tout l'univers d'Ibsen, explore une dominante précise. En effet, contrairement à tous les autres drames qui explorent la trajectoire d'un homme seul ou d'un couple, jeune ou encore dans la force de l'âge, Borkman s'intéresse en priorité aux ascendants et à la vieillesse. Ce n'est plus tant la question du dévoilement que de l'aveuglement, de l'enfermement dans ses propres projets, même lorsqu'ils ont rendu l'âme depuis longtemps : une épouse qui souhaite réparer son nom en se reposant sur le sacrifice de son fils, un escroc déchu qui attend d'être supplié pour revenir à son poste, une mourante qui espère que son fils adoptif qu'elle n'a plus vu depuis des années sacrifiera sa jeunesse pour accompagner ses derniers mois…

Le tout s'achève dans une déchéance assez joyeuse et soulagée, qui n'est pas la norme non plus (Rosmerholm en est l'exemple le plus spectaculaire).

Le plus étonnant et réussi réside dans la triple fin : tout pourrait s'arrêter après que le fils s'envole vers le Sud, lieu lumineux de culture, contre l'étouffement terrible de leur maison coincée dans un village du Nord. Mais deux autres épisodes viennent à leur tour clore l'histoire. Le suicide des vieilles gens au froid n'est pas particulièrement réussi (et parcouru de délires un peu sententieux, qui évoquent ceux de Skule dans Kongs-Emnerne, mais semble vraiment chercher à énoncer une leçon, ce qui est non seulement toujours un peu décevant, mais surtout absurde venant de telles gens), en revanche l'épisode qui précède, le retour de Foldal, l'ami ruiné puis rejeté par son propre bourreau, est un petit bijou d'ironie qui devrait être amère mais apporte une clarté inattendue, une forme de joie dénuée de fondement dans cet univers glacé. Quasiment renversé par la voiture qui lui enlève sa fille, partie étudier dans le Sud, blessé sans que les occupants ne s'arrêtent, il continue à s'extasier de la grâce qu'on lui a fait de lui passer dessus dans un si bel équipage, et pour aller réussir dans les hauts lieux de la civilisation. Cet épisode cruel est comme illuminé par la simplicité béate du personnage, au demeurant le seul de tout le plateau qui ne soit pas un repoussoir – même s'il est bien un peu naïf.

Le perdant bienheureux Foldal est, comme Lyngstrand (le jeune malade sophistiqué de Fruen fra Havet), l'une des créations les plus drôles et attachantes du théâtre d'Ibsen.

Borkman n'est donc pas, et de très loin, le drame le plus complet ni le plus touchant d'Ibsen, mais il apporte un angle différent, davantage centré sur le destin d'une famille après le vieillissement des déchus.


4. Dernières représentations

Représentations en octobre au Théâtre de Ménilmontant par la Compagnie du Tourtour (dirigée depuis sa création en 1986 par Claudine Gabay, qui signe également la mise en scène).

Les conditions n'étaient pas idéales : dix personnes dans la salle (je n'exagère pas, j'ai compté, cela m'inclut) – dont le metteur en scène, un retardataire et un dormeur. 
Scéniquement non plus : ce n'est pas un problème de décor (il n'y en a pas vraiment, seulement quelques meubles absolument pas typés), mais plutôt de direction d'acteurs. L'exposition est réalisée sur un rythme totalement égal, qui rend les questions mécaniques et exalte les coutures de ce qui n'est déjà pas l'entrée en matière la plus fine d'Ibsen. De même pour le trio d'accapareurs, scène suspendue digne d'un opéra rossinien, où chaque personnage tient simultanément un discours parfaitement idiosyncrasique.

Côté acteurs, les mérites étaient très disparates.

Mme Borkman => Martine Grinberg, doit l'état de la voix, très ternie et abaissée, empêche toute variation expressive. Tonalité adéquate à cette épouse et cette mère fort peu sensible, au demeurant. Mais en l'absence de direction forte, la monotonie primait.
Ella Rentheim, sa sœur jumelle => Julie Vion-Broussailles, dont l'intonation trahissait régulièrement la récitation, ce qui n'est jamais plaisant.
John Gabriel Borkman => Jean-Louis Besnard. Rien que le visage raconte tellement d'avanies, l'expression est fascinante à regarder, quoi qu'il dise.
Erhart, fils de Borkman => Antoine Perez. Convaincu et allant, ces jeunes premiers ne sont pas si faciles à camper pourtant.
Vilhelm Foldal, ami ruiné de Borkman  => Michel Milkovitch. Son fort accent slave (serbe ?) et sa voix ronde concourent au caractère dérisoire du personnage avec bonheur : peut-être n'en irait-il pas ainsi dans un autre rôle, mais la concomitance se révèle parfaitement adéquate.
La jeune veuve Wilton => Julia Sauveur. Très impressionnante : voix d'une fermeté remarquable, mais au grain de velours… Sa composition de la jeune veuve très décidée, peut-être passionnée mais surtout d'une grande conscience d'elle-même et de ses projets, est remarquable. C'est bien le portrait qui ressort du texte, vis-à-vis d'un personnage qui a peu l'occasion de laisser percevoir ses émotions, et qui mêle la séduction un peu inquiétante d'une femme capable de priver une mère de son fils à une apparence sociale un peu opaque, quelque part entre le parfum de scandale qu'apporte la liberté d'une jeune veuve autonome et la beauté naïve d'une jeune femme qui va découvrir le monde avec celui qu'elle aime.
La femme de chambre et Frida Foldal => Outre que Pénélope Driant joue très bien du violon (habilement intégré aux épisodes où il est question de la jeune fille, qui a peu l'occasion de parle), ses compositions de Bécassine belge, puis la pupille ingénue, font preuve d'une réelle virtuosité en quelques mots – l'illusion est complète à chaque fois.

En somme, l'impression de petits moyens, pas forcément dérisoires d'ailleurs, mais qui se justifient par le petit public… C'est un peu dommage, il y a fort à parier que les ibsenomanes ont manqué l'annonce d'une pièce rare – ou que ledit club contient trop de snobs, ce qui serait mal.

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Vous trouverez d'autres considérations en parcourant les autres entrées consacrées à Ibsen (liens directs placés dans les listes en début de notule). Un chapitre de CSS y est même consacré (notules ayant pour sujet Ibsen), et l'on peut retrouver toutes les allusions et jeux divers par ici.

Franz SCHMIDT – Symphonie n°4 – WDR, Kirill Petrenko


schmidt 4

Une bande radio de 2000, et pourtant les qualités de lyrisme intense (et de lisibilité des plans sonores) caractéristiques de Petrenko sont déjà totalement présentes. Cette symphonie qui est pourtant de loin la plus crépusculaire (et même franchement décadente) de Schmidt se pare d'une généreuse lumière insoupçonnée.

La bande peut s'écouter en ligne grâce à un collectionneur.

CSS contient quelques autres présentations recommandations discographiques (symphonies 3 & 4, symphonie n°2).

Paul DUKAS – Musiques pour le Prix de Rome – Brussels Philharmonic, Niquet


rome dukas

Un volume supplémentaire pour la série menée par Bru Zane avec Hervé Niquet et le Philharmonique de Bruxelles (qu'on écrit désormais de façon standardisée, même en français ou en flamand : Brussels Philharmonic – inélégant, mais commode pour les recherches dans les bases de données). Après Saint-Saëns, Debussy, G. Charpentier, d'Ollone, tous de grandes réussites (Debussy et Charpentier particulièrement étonnants, d'Ollone excellent), voici Dukas.

Il faut souligner que la cantate Velléda avait déjà été gravée, il y a peu, par les couleurs chaleureuses de l'orchestre sur instruments anciens Les Siècles (dirigés par Roth) et avec une distribution difficile à surpasser : Santon, Dran, Candenot. Vous voyez le tableau.
L'œuvre avait déjà été introduite à l'époque (il y a un an et demi) sur Carnets sur sol, assortie d'extraits. Je confesse, d'une voix feutrée, ne pas avoir encore écouté la version de Niquet pour comparer – c'est en projet.

Les pièces secondaires (pour voix et/ou chœur, et orchestre, avec notamment une mise en musique de l'Hymne au soleil de Casimir Delavigne) sont dignes d'intérêt, même si elle documentent elles aussi un Dukas d'avant le Debussy – en revanche, la Villanelle pour cor (déjà documentée au disque, et que j'ai d'ailleurs, si vous voulez tout savoir, moi-même jouée en compagnie d'un ancien lecteur de CSS…) utilise les lumineux modes archaïsants qu'affectionne Koechlin dans ses finals (de la Sonate pour violon, du Quintette pour piano et cordes, de nombreuses pièces pour violoncelle…), et malgré toute sa simplicité, se rapproche déjà davantage des recherches de coloris de l'école d'avant-garde, là où les autres œuvres demeurent abouties, pas dénuées de complexité, mais très liées à l'esthétique académique. (L'histoire du concours montre de toute façon qu'il n'est pas possible, dans ces années, de le remporter sans se conformer à une forme de simplicité harmonique et de conception dramatique qui se situe même en deçà de Gounod, Saint-Saëns et Massenet. La cantate est de toute façon le test d'un opéra miniature, à écrire dans le format stylistique attendu pour être représenté à l'Opéra de Paris, en réalité.)

La cantate Sémélé est dans ce cas : elle n'a vraiment rien de Dukas, et semble une Cantate pour Rome comme toutes les autres, dans une sorte de Saint-Saëns ou Massenet sans la moindre touche de pittoresque, et sans la personnalité qui point chez ses contemporains (L. Boulanger et Ravel, au premier chef, mais aussi Laparra, Caplet, d'Ollone, Debussy ou G. Charpentier). Néanmoins, la fin impressionne, culminant sur un trio tétanisant de lyrisme – là aussi, plutôt de l'excellent Gounod ou Saint-Saëns (on songe aux ensembles de la fin de Faust, aux duos d'Henry VIII) que du proto-Debussy.
Velléda m'avait paru plus aboutie, avec davantage de recherche de couleurs, de climats, une écriture vocale plus déclamatoire qui correspond mieux à mon goût également, mais il faut attendre la réécoute, d'autant qu'on dispose d'une version par le même chef désormais.

Un bel ensemble (et passionnant d'un point de vue documentaire, bien sûr), mais qui me paraît le moins urgent à découvrir des cinq volumes parus à ce jour.

Pour prolonger, et peut-être avant même de se lancer dans la série Bru Zane (chez Glossa pour Saint-Saëns, Debussy et Charpentier, chez Singulares pour d'Ollone et Dukas), on peut se tourner du côté d'autres cantates.
  •  D'abord les réussites autonomes et majeures :
    • celles de Ravel (Alyssa surtout), par Plasson ;
    • Andromède de Lekeu (pour le Prix de Rome belge, reposant sur le même principe),  par Bartholomée ;
    • Faust et Hélène de Lili Boulanger par Tortelier ;
  • Puis les cantates romantiques de la première moitié du XIXe siècle, réunies par David Stern et interprétées par Opera Fuoco et Karine Deshayes : Circé de Cherubini, Ariane d'Hérold (1,2,3,4), Velléda de Boisselot.
  • Puis, davantage pour la documentation (réussie mais moyennement enregistrée), Caplet chez Naxos.

Oberto de VERDI par Hofstetter (et l'Opéra de Giessen)


oberto hofstetter

Comme son Trouvère, tout à fait fulgurant. Dirigé avec une netteté au cordeau, les accompagnements palpitent, toute cette petite mécanique d'orchestre s'entend immédiatement, mais pas du tout comme un canevas répétitif ou un squelette, car sa vitalité et sa poésie surprennent à chaque instant !

Pour ne rien gâcher, excellente distribution, en particulier le ténor Norman Reinhardt, une copie conforme de Gregory Kunde !  Attention, Francesca Lombardi Mazzulli, sans être du format-plume Kermes, est assez claire malgré son impact, plutôt un lyrique qu'un lyrico-dramatique – cela peut peut-être frustrer les glottophiles du grand véhicule.

Par ailleurs, il s'agit tout de même de l'un des tout meilleurs opéras de jeunesse de Verdi. Déjà au delà du belcantisme, et dans cette veine encore « simple », probablement son meilleur – évidemment, Nabucco et Il Corsaro sont déjà un peu autre chose de plus élaboré.

Un superbe disque Oehms que je me verse à petits traits.

Scylla & Glaucus de LECLAIR – Les Nouveaux Caractères, Sébastien d'Hérin


Glaucus Alpha

Il n'existait à ce jour que la version Gardiner (chez Erato d'avant la fusion EMI Classics-Warner, c'est-à-dire épuisée depuis des lustres), la version d'Hérin apporte donc un renouveau appréciable, aussi bien musicalement (une nouvelle vision assez réussie) que tout simplement en termes de disponibilité.

L'œuvre a déjà été présentée dans ces pages à l'occasion du concert versaillais, il y a un an. Après écoute, à l'exception de Caroline Mutel, plus intelligible captée de près que lors du concert, les caractéristiques de l'interprétations restent identiques (cordes extraordinairement agiles et phrasées, distribution un rien frustrante).

Puccini – TURANDOT – J. Wilson, Nuccio, Bocelli, Tsymbalyuk – Valence, Mehta


turandot bocelli

Comme beaucoup d'autres intégrales gravées autour de Bocelli (Roméo de Gounod par Luisi extraordinaire, avec une équipe très soudée et vivante), une véritable réussie. Magnifique prise de son, qui ménage un espace vaste (mais une belle définition des timbres), Bocelli évidemment court mais très correct (pas du tout dépassé comme dans le Trovatore), et surtout Jessica Nuccio en Liù, miraculeuse : voix très dense et focalisée, qui sonne avec beaucoup de clarté, mais dotée d'une rondeur, combinant toutes les qualités de la légèreté et de la largeur à la fois !  (De loin la meilleure Liù qu'il m'ait été donné d'entendre.)

Évidemment, si l'on veut un ensemble plus équilibré ou une direction plus subtile, on peut, selon les critères, écouter Stokowski, Serafin, Erede, Downes 63, Karajan, Lombard 77, Maazel 84, Levine 88, R. Abbado…  (versions alternatives aux grosses versions glottophiles baveuses couramment distinguées)

mardi 24 novembre 2015

Bedřich SMETANA – Dalibor – version Bělohlávek (2015) & discographie exhaustive


La présentation de la version qui vient de sortir chez Onyx a été ajoutée à la discographie (toujours exhaustive) de Dalibor.

Antonín DVOŘÁK – Requiem – versions Wit & Herreweghe – discographie exhaustive


Les deux dernières versions parues (2014 & 2015) sont présentées au sein de la discographie intégrale mise à jour pour l'occasion.

samedi 21 novembre 2015

A. Le Roy, D. Le Blanc, Guédron… airs de cour – Lefilliâtre, Mauillon, Dumestre (Cortot)


Fondé sur le programme de l'album Cœur, déjà loué dans ces pages, un concert à la salle Cortot, dans l'acoustique parfaite pour les programmes intimes (on y voit et entend à la perfection de partout, merci le capitonnage bois !).
Évidemment, le programme était un peu différent, tout n'y figurait pas – et d'autres pièces étaient au contraire incluses, en particulier des Guédron, avec la conclusion adroite « Qu'on ne me parle plus d'amour » et le leste hit « À Paris sur petit pont ».

Au concert, trois détails frappent avec plus d'acuité.

¶ Le travail sur la diversité des accompagnements, témoignant comme toujours d'un soin de premier ordre apporté aux développements / arrangements.
– Quatre violes (du petit soprano à la grande basse), d'une harpe et du petit luth théorbé – je suppose, car Vincent Dumestre était largement tourné vers l'intérieur de la scène, pour diriger l'ensemble, ce qui rendait l'instrument largement invisible et inaudible (au son, on aurait plutôt dit un petit théorbe, mais la forme générale évoque davantage un petit archiluth). À partir de cette base, toutes les configurations sont possibles : a cappella, ou avec telle ou telle partie de l'accompagnement.
– L'air de cour étant par nature l'exploration d'une forme strophique, et le choix fait étant celui de la sobriété des ornements, le renouvellement des accompagnements (outre l'excellence expressive des chanteurs) permettait l'impression d'une progression constante, sans faire sentir le moins du monde la lassitude de la répétition. [Essayez de chanter chez vous les dix strophes musicalement identiques de ces airs, vous verrez si vous n'en percevez pas le ressassement !]

¶ La réalisation du français restitué m'a paru (encore) plus incertaine qu'à l'ordinaire.
– Manifestement sans préparation précise sur la question, les mêmes sons sont aléatoirement réalisés de façon moderne ou classique, et dans une vision très archaïsante (dans le disque Aux Marches du palais, les marins de Surcouf expriment leur « Au trente-et-un du mois d'août » comme des émigrés aristocrates, avec la prononciation pré-révolutionnaire, voire pré-classique !) du français classique, si bien que la cohabitation forme un attelage tout à fait bizarre.
– Il s'agit manifestement avant tout d'apporter une couleur dépaysante, une forme d'étrangeté galante, qui est assez plaisante, certes, mais qui diminue de beaucoup l'intelligibilité du texte. On peut se le permettre vu le niveau exceptionnel de diction des interprètes, mais l'intérêt d'avoir un texte dans sa propre langue chanté par des compatriotes, s'il doit être malaxé selon des règles qui nous sont non seulement assez étrangères, mais mal réalisées, paraît un peu dévalué. Dire que l'un des arguments initiaux du mouvement était d'ajouter à la compréhension du texte grâce à l'articulation des finales muettes ! Autrement dit : je veux bien le concéder au Poème Harmonique vu le profil intransigeant des interprètes-diseurs auxquels il s'associe, mais les autres peuvent vraiment s'en dispenser. [Pour la déclamation parlée, c'est déjà un peu différent, le changement influe aussi sur l'équilibre vocal, plus « chanté », ce qui offre tout simplement d'autres possibilités.]

¶ L'équilibre extraordinaire des chanteurs.
Serge Goubioud et Marc Mauillon, avec leur timbre franc et leur diction immaculée, sont bien sûr tout désignés pour servir ce répertoire. Le renouvellement constant de leur expression permet aux airs strophiques de s'épanouir non seulement dans leur répétition musicale, mais aussi dans leur progression textuelle. Rien ne tombe à plat.
Bruno Le Levreur complète le trio des trois meilleurs spécialistes de ce répertoire aujourd'hui (donc de tous les temps, considérant la sinistrose discographique en la matière), en alto discret mais souple (d'un français excellent rare chez les falsettistes). La plupart du temps, la mélodie principale est tenue par une autre voix que la sienne, même dans les trios masculins, ce qui lui permet de colorer délicatement en laissant la conduite narrative au ténor ou à la basse-taille.
– La voix étrange (très laryngée et pharyngée) de Claire Lefilliâtre a toujours beaucoup d'impact en vrai ; si elle ne s'inscrit absolument pas dans le registre de simplicité et d'émission très antérieure des hommes, elle plane avec une forme de bizarrerie assez charmante (même si le texte, articulé plus en arrière, est moins intelligible). Les petites notes de goût, pas très nombreuses dans ce programme, sont comme toujours suprêmement réalisées.

Et bien sûr, ce qui ne se voit pas au disque mais s'y entend très bien, l'abattage hors du commun de Serge Goubioud et Marc Mauillon. Impressionné également par la capacité de Mélanie Flahaut (aux flûtes également) à exprimer des émotions en contrepoints des chanteurs… avec son basson !  Produire de l'expression fine à la basse est une chose particulièrement délicate, et remarquable ici.

Sinon, j'ai déjà insisté sur la beauté intrinsèque des œuvres retenues et du programme (Ô combien est heureuse d'Adrian Le Roy, Bien qu'un cruel martyre de Guédron…), tout était donc réuni pour un grand concert.

[En revanche, eu le pire voisin de tous les temps : consulte son téléphone pendant la représentation, dirige ostensiblement avec ses mains, croise et décroise ses jambes en faisant crisser au maximum son pantalon de toile, double les lignes de soprano à la basse en grommelant plus ou moins juste dès que tous les chanteurs sont réunis, part dès le début des saluts… et bien sûr se trouvait trop loin et trop absorbé pour percevoir les signes de mécontentement.]

Repassez nous voir, un extrait sonore faisant foi sera adjoint dans le week-end.

Leevi Madetoja (1887-1947) – les trois Symphonies


Comme son compatriote Aarre Merikanto auteur d'un Juha pour la scène, comme son autre compatriote Sibelius à la recherche d'équilibres symphoniques singuliers (avec notamment la part thématique prépondérante des bois, les réminiscences folkloriques, les motifs tournoyants).

Pour m'en tenir aux symphonies dans ces brefs carnets d'écoute, il existe au moins quatre intégrales (assorties d'une généreuse portion, voire de l'intégralité de la musique orchestrale) :

¶ une intégrale par trois chefs (chez Finlandia)
– Leif Segerstam avec la Radio Finlandaise (n°1)
– Paavo Rautio avec le Philharmonique de Tampere (n°2)
– Juka-Pekka Saraste avec la Radio Finlandaise (n°3)
¶ Petri Sakari avec le Symphonique d'Islande (chez Chandos)
¶ Arvo Volmer avec le Symphonique d'Oulu, ville natale du compositeur (chez Alba)
¶ John Storgårds avec le Philharmonique d'Helsinki (chez Ondine)

Je ne suis plus sûr de celles avec lesquelles j'ai commencé ma découverte, mais j'écoute en ce moment, fort des succès foudroyants de ses Sibelius et Nielsen (en particulier Sibelius, parmi les trois ou quatre meilleures intégrales enregistrées), l'intégrale Storgårds, toujours remarquable par sa directionnalité immédiate et sa limpidité absolue des plans – secondé par une prise de son encore plus superlative que ses Chandos : tout aussi détaillée et généreuse, mais de surcroît particulièrement directe.
[Je testerai les autres (que des gens que j'aime beaucoup) et en toucherai un mot, mais je doute que la largeur d'épaules de Segerstam, les moyens plus courts chez les participants d'Alba ni surtout la prise de son du Chandos de cette période puissent atteindre ce degré de satisfaction, même si toutes ces intégrales font terriblement envie sur le papier.]

Les œuvres elles-mêmes ont tout pour ravir les amateurs de Sibelius : grands plans évocateurs, circulation de motifs évolutifs à travers tous les pupitres (prédominance des bois, les cordes créant le plus souvent des trames ou des réponses, sans que rien soit prévisible ou systématisé au demeurant), harmonie raffinée, atmosphère légèrement tendue et pourtant d'une grande paix lumineuse. Quand on en a assez de parcourir l'un, on peut sans dommage courir fréquenter l'autre !

Réputations : Argerich, Lucerne, Nelsons


Grâce à une gracieuse invitation, j'ai pu m'y faufiler, et entendre pour la première fois en personne deux légendes et un chef très en vogue.

Je m'explique très bien la fascination pour Martha Argerich : le naturel incroyable avec lequel elle déroule chaque trait, la qualité permanente du timbre (toujours plein, même si dans une aussi grande salle, on perçoit avant tout la froideur du Steinway de concert). Il y a un parti pris de continuité (comme si chaque phrasé était lissé en un perpétuel glissando tendu vers la fin de l'œuvre !) qui frappe jusque dans le Scarlatti du bis, et qui ne m'avait jamais frappé à ce point, mais les phrasés révèlent toujours un soin musical très sûr – j'ai finalement trouvé ça plus typé qu'il ne m'avait paru jusqu'ici (où je la percevais davantage comme le meilleur choix de départ pour éviter les trop grands parti pris). Et m'explique assez bien la vénération qui l'entoure, vu l'énergie incroyable qui se dégage de son exécution – une énergie qui n'a rien à voir avec l'effort, bien au contraire.

Frappé par la sobriété de la gestique d'Andris Nelsons, très économe en gestes expressifs (essentiellement les entrées principales, parfois l'évolution des dynamiques) et d'une battue très claire. Étrangement, je trouve que son profil musical, peut-être au fil de sa carrière de chef symphonique, change beaucoup par rapport à ses débuts dans le monde des célébrités – en tant que chef d'opéra (et même au concert, à cette époque), il me paraissait privilégier l'élan de la ligne mélodique, ce qui fonctionne en général très bien pour la scène. Je suppose que les développements symphoniques l'ont incité à élargir son savoir-faire.

Enfin, l'Orchestre du Festival de Lucerne récolte un accueil chaleureux devant un public conquis d'avance. J'espère ne pas tomber dans la facilité d'une prédiction du passé, mais je remarque avant tout qu'il s'agit d'un orchestre de solistes – même si, à l'heure actuelle, les Capuçon, les Hagen (hors Clemens), Natalia Gutman ne participent plus aux sessions, la formation est toujours essentiellement constituée:
  • de membres du Mahler Chamber Orchestra et de l'Orchestre Mozart (deux créations d'Abbado, même si le premier a depuis passé par d'autres mains très différentes),
  • de premières chaises d'orchestres européens (Philharmonique de Berlin, Concertgebouw, Radio Bavaroise, DSO Berlin, Gewandhaus de Leipzig, SWR Baden-Baden, Staatskapelle Berlin, NDR de Hambourg, Santa Cecilia de Rome, Gürzenich, Tonhalle Zürich, Philharmonique des Pays-Bas, Chambre d'Europe, Radio de Sarrebrück, Konzerthaus, Deutsche Oper, Philharmonique de Munich, Jeunes Mahler, Royal Philharmonic, Philharmonique de Strasbourg, Mozart de Bologne, Nuremberg, Théâtre de Sarrebrück, Comunidad de Madrid, Bochum… et Boston),
  • de professeurs prestigieux,
  • et tout de même de quelques chambristes (membres du Leipziger Streichquartett, du quatuor Engegård) et solistes.
On se retrouve donc avec les chefs de pupitre suivants : Mahler / Leipzig (c'était Leipzig ce soir-là), Mozart-Bochum (R. Christ fait les deux), professeur Fribourg / professeur Detmold, professeur Berlin, Philharmonique Munich pour les cordes ; professeur (ancien Concertgebouw, Boston et Chambre d'Europe) Concertgebouw, Santa Cecilia, Tonhalle pour les bois ; Santa Cecilia, professeur Karlsruhe, Concergebouw, deux principaux opéras berlinois pour les cuivres ; Radio Bavaroise pour les timbales.

Rien d'étonnant, donc, à cette impression :
¶ niveau individuel exceptionnel, avec un grain très individualisé (sans sonner disparate) ; on a vraiment l'impression que des solistes (avec quasiment le son d'un concerto pour violon) s'assemblent, faisant fusionner des timbres individuels très denses et personnels ;
¶ résultat collectif de très haut niveau, mais qui n'atteint pas la discipline des plus grands orchestres – même le vibrato n'est pas toujours homogène au sein du même pupitre (ni le même type, ni la même quantité) ; ce qui est logique, il n'ont pas l'habitude de jouer ensemble comme les plus grands orchestres (dont le niveau individuel est déjà suffisamment superlatif).

C'est donc (inévitablement !) superbe, mais sans l'identité ni la vision collective des meilleures formations. Il faut dire (en plus de l'absence d'Abbado, fulgurant dans ses dernières années) que sa constitution a beaucoup changé au fil du temps : même en retransmission, l'ardeur des premières saisons n'était pas équivalente (mais qui peut jouer continûment à ce degré d'exception ?).

La longueur d'archet et l'intensité d'attaque des cordes est toujours assez révélatrice sur ces matières : Sebastian Breuninger (violon solo au Gewandhaus) donnait de tout l'archet avec un emportement hors du commun, tandis que dans le pupitre, d'autres jouaient avec une maîtrise plus composée. Cela ne peut sembler qu'une apparence, mais non, pour les cordes, le geste est très révélateur du son : un musicien qui joue tranquillement au fond de son siège, ça se voit et s'entend immédiatement – personne n'était dans ce cas, mais tous n'étaient pas au même niveau d'implication (on parcourait le spectre de l'implication réelle jusqu'à la transe, disons).

Je ne veux pas avoir l'air de mégoter, c'était superlatif, bien sûr – je relève simplement que par rapport à sa première période où il était peut-être, oui, le meilleur orchestre du monde, je ne le trouve pas supérieur aujourd'hui au LSO, au Concertgebouw, et même à la Radio de Munich ou à quelques orchestres français (ONF, OPRF, Capitole), justement parce que le son n'est pas très typé et que le geste collectif n'est pas comparable. Quoi qu'il en soit, une expérience impressionnante (ces hypersolistes dotés de leur son de concert jusque dans les derniers rangs !).

dimanche 15 novembre 2015

Vladimir CHTCHERBATCHOV, génie obscur – Leon Botstein & l'American SO, messies des génies obscurs


[Ci-gît un prologue non écrit sur le mode un peu de CSS dans un monde de brutes. Chacun le rétablira à son gré avec la nuance souhaitée.]

Pour accompagner votre lecture, la Deuxième Symphonie est audible gratuitement en flux légal par ici.

Vladimir Vladimirovitch Chtcherbatchov selon la graphie française, mais on trouve plutôt Shcherbachov sur les disques (ou Shcherbachev, ou pour se conformer à la prononciation Shcherbachyov). En russes, c'est Щербачёв, ce qui se prononcerait plus ou moins Ch'erbatchiof (avec un chuitement sifflant du [ch], un peu comme les « -ich » allemands). Bref, non seulement il n'y a pas beaucoup de disques (de publiés, et encore moins de disponibles), mais alors il va vous falloir une sacrée patience pour mettre la main dessus ! 
Pour ne rien arranger, son oncle Nikolaï (lui, c'est Vladimir) était aussi compositeur – mais je ne crois pas qu'on ait grand'chose de lui au disque, peut-être quelques pièces pour piano dans un coin.

1889-1952. Compositeur futuriste, puis soviétique, il a traversé à peu près toutes les configurations possibles à cette époque : élève de Liadov, gagnant sa vie comme accompagnateur pour Diaghilev, il est soldat en 14-17, puis chef du département musical du Commissariat à l'Éducation, et finit professeur au Conservatoire de Leningrad (et Tbilissi), où il enseigne notamment à Popov et Mravinski.

Sa biographie explique assez bien les écarts immenses qu'il existe selon ses périodes et ses œuvres. Au disque, on trouve très peu de choses, mais l'écart est immédiatement perceptible.

¶ La Seconde Sonate pour piano (1914) est encore très romantique, parcourue d'audaces qui ne sont pas encore du futurisme : du Scriabine de la fin de la première période, disons.

¶ Le Nonette (1919) pour soprano, flûte, quatuor à cordes, harpe, piano et mime est un bijou absolu, un sommet de l'art futuriste, d'une liberté extrême tout en restant d'une perception très intuitive. À la fois inouï et immédiatement beau – si je ne devais sauver que dix œuvres dans le patrimoine musical, il y a fort à parier qu'il n'y figurerait pas dans les dernières places !

¶ L'opérette Capitaine Tabac (1943), dont la suite orchestrale a été enregistrée, utilise un langage léger et sommaire, visant le pur divertissement – à côté, Moscou quartier des Cerises (de Chostakovitch), ce seraient les Gurrelieder.

¶ La Symphonie n°5 « Russe », créée en 1948 dans un but de propagande (exaltant les luttes et  la victoire de 1945), marque par son soviétisme sommaire : grandes lignes « blanches », très pures, sur une harmonie assez sinistre, avec les mélodies déceptives et cabossées assez caractéristiques de la musique soviétique.
Plutôt du sous-Khrennikov (dont cette symphonie n'a ni les jolis frottements, ni l'instinct populaire), très frustrant.

Il existe aussi un opéra inachevé sur Anna Karénine (1939) et de la musique de film, pas mal de musique de chambre également.

Entre les deux groupes, la Deuxième Symphonie « Blokovskaya » (1925) n'a paru que fort discrètement, dans les publications dématérialisées de l'American Symphony Orchestra (voir ci-après).
C'est la première œuvre réellement essentielle parue depuis le Nonette (qui devait être le premier disque comportant du Chtcherbatchov, à moins que ce ne soit la Sonate – la première monographie au CD, parue chez BIS dans la collection des symphonies de guerre soviétiques, n'a pas dix ans), et elle confirme qu'à travers les périodes, il faut creuser le legs de Chtcherbatchov, qui a de toute évidence beaucoup à dire, et de façon très personnelle.

La Deuxième Symphonie inclut une soprano, un ténor solos et des chœurs, pas permanents, mais très présents dans le vaste dernier mouvement, le plus dense musicalement – qui dure la moitié d'une symphonie d'une heure.

Le résultat est étonnant : l'œuvre ne sonne vraiment pas typiquement russe, et tire plutôt vers de la musique décadente germanique de la toute meilleure farine, d'où seule semble se distinguer une forme d'expansion, de générosité moins formelle, plus slave en effet. On pourrait la décrire comme une Sixième de Tichtchenko (ou une Troisième de Szymanowski) récrite dans le style du Poème de l'Extase et de la Deuxième de Mahler, pour situer sa forme particulièrement libre et son ton pas du tout russe, plus proche de l'oratorio allemand – enfin, l'hypothétique oratorio écrit par (Joseph) Marx dans le style de sa Herbstsymphonie.
Autrement dit, une expansion formidable dans une forme libre mais sophistiquée, une harmonie chatoyante, des effets de masse impressionnants sur une musique raffinée – combinant lyrisme et complexité. Assez jubilatoire, voilà qui changerait d'autres symphonies chorales du répertoire, et rencontrerait un succès équivalent (ça coûte moins cher que la Huitième de Mahler, en plus).

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Leon Botstein et l'American Symphony Orchestra servent avec une grande facilité et une réelle implication cette œuvre techniquement exigeante (aidés de très bons chanteurs : Concert Chorale of New York, Michael Wade Lee et Marina Poplavskaya, qui se montre particulièrement magnifique ce soir-là).

L'orchestre est très peu connu en France, alors qu'il est en réalité l'un des principaux pourvoyeurs de musique symphonique à New York. Fondé en 1962 par Leopold Stokowski alors qu'il avait 80 ans, il a enchaîné les directeurs musicaux à un rythme assez élevé dans les années 80, mais Leon Botstein en tient la direction depuis 1992, une longévité rare désormais à la tête des orchestres prestigieux.
Ils sont en résidence à Annandale-on-Hudson (État de New York), au Richard B Fisher Center for the Performing Arts au Bard College, mais se produisent très régulièrement à New York, au Symphony Space et surtout au Carnegie Hall lors des Vanguard Series (où se concentrent les raretés).

Chose amusante, le but de l'orchestre était à l'origine de rendre la musique accessible à tous (notamment en matière de prix), et c'est aujourd'hui l'orchestre le plus exigeant en matière de répertoire nouveau – donc peut-être un peu plus un orchestre de spécialistes, tandis que les néophytes iront entendre Beethoven ou Dvořák par le Philharmonique ?

En effet la politique de Leon Botstein est de travailler sur des thématiques lors de ses concerts (historiques, artistiques, etc.), et surtout de faire entendre des chefs-d'œuvre qui ne sont plus joués. Et, de même que pour Lui, je n'emploie pas le mot en vain : son goût est véritablement infaillible. Point d'œuvrettes sympathiques de compositeurs célèbres, ou de jolies pièces agréablement décoratives d'inconnus qui brossent l'oreille peu avertie dans le sens de la cochlée, non, non : du vrai chef-d'œuvre exigeant, difficile à exécuter et différent, enrichissant pour le public.

C'était déjà le cas au disque : Die Ägyptische Helena, Der Liebe der Danae, deux des meilleurs Strauss peu célèbres (auxquels j'ajouterais Intermezzo et surtout Friedenstag) et une anthologie américaine (Copland-Sessions-Perle-Rands) avec l'American SO, mais aussi Le Roi Arthus de Chausson, Ariane et Barbe-Bleue de Dukas, A World Requiem de John Foulds avec le BBCSO, une monographie Joachim avec le London Philharmonic, la Troisième Symphonie de Glière avec le LSO et la Première Symphonie de Bruno Walter avec la NDR. La faillite de Telarc l'a empêché de poursuivre ses investigations lyriques… dans un premier temps.

Car, avec la possibilité de la dématérialisation et de la vente directe au consommateur (pour un coût minime : seulement la prise de son, vu qu'il n'y a pas d'objet ni de visuel individualisé, et que la distribution est assurée par les sites spécialistes eMusic, Amazon, iTunes, Deezer, qui peuvent stocker sans difficulté des disques à faible tirage), Botstein et l'American SO ont multiplié les publications (150 volumes, dit le site – et pour avoir parcouru la liste, ce n'est pas une exagération). Quelques œuvres du répertoire (la Trente-Huitième de Mozart, Sixième et Huitième de Beethoven, la Neuvième de Schubert, le Prélude de Tristan, le Cinquième Concerto de Saint-Saëns le Sacre de Stravinski…) pour ceux qui veulent entendre leur orchestre dans les standards, mais l'écrasante majorité sont des pièces extrêmement rares (et, pour la plupart, au minimum très intéressantes), dont quelques premières mondiales (et beaucoup d'autres très difficiles à trouver).

Ce fonds exceptionnel regroupe des œuvres d'une difficulté hallucinante que seul un grand orchestre peut porter sans dénaturer, et traverse les époques avec un éclectisme impressionnant – car le style reste toujours très informé et respectueux, avec une souplesse assez confondante.

Que publient-ils ?

Des compositeurs patrimoniaux des Amériques :
R. Thompson – Symphonie n°2
V. Thomson – Symphony on a Hymn Tune
Barber – First Essay
Cowell – Atlantis
Cowell – Variations pour orchestre
Cowell – Symphonie n°2
Chávez – Symphonie n°1, « Sinfonia de Antigona »
Chávez – Sinfonia India
Crumb – Variazioni

Beaucoup de patrimoine allemand, en particulier chez les décadents début-de-siècle :
Spohr – Le Jugement Dernier (oratorio)
Czerny – Psaume 130
Schubert – Die Verschworenen
Liszt – Hunnenschlacht
Liszt – Psaume 13
Wagner – Das Liebesmahl der Apostel
Bruckner – Psaume 150
Brahms – Rinaldo (très belle version)
Raff – Ouverture pour La Tempête
R. Strauss – Symphonie n°2 (opus 12)
R. Strauss – Bardengesang
R. Strauss – Hymne olympique
R. Strauss – Austria
R. Strauss – Die Tageszeiten – la grande fresque chorale (difficile à trouver en intégralité), et superbement rendue
Hausegger – Wieland der Schmidt – un beau poème symphonique (première mondiale)
Zemlinsky – Psaume 23
Schreker – Der ferne Klang
Schoech – Nachhall
J. Marx – Eine Herbstsymphonie l'une des symphonie les plus démesurées, décadentes et contrapuntiques de tout le répertoire (qui ne se trouvait déjà qu'en dématérialisé, dans des versions moins virtuoses)
F. Schmitt – Psaume 47
Wellesz – Symphonie n°2
Braunfels – Don Juan (poème symphonique)
Antheil – Ballet mécanique
Hindemith – Le long dîner de Noël
Dessau – In memoriam Bertolt Brecht
Dessau – Haggadah shel Pesah
K. A. Hartmann – Hymne symphonique

Plus étonnant, du répertoire russe et surtout soviétique :
Tchaïkovski – Le Voïévode
Taneïev – L'Orestie
Lourié – Chant funèbre sur la mort d'un poète
Chtcherbatchov – Symphonie n°2
Popov – Suite symphonique n°1
Miaskovski – Silentium, d'après un poème de Poe
Chostakovitch – La Puce
Weinberg/Vainberg – Concerto pour trompette
Tichtchenko – Symphonie n°5

Ou les jeunes italiens modernes :
Malipiero – Pause del Silenzio I
Pizzetti (Trois Préludes à Œdipe de Sophocle – lequel ?)
Casella – Italia
Petrassi – Coro di morti
Dallapiccola – Volo di notte
Dallapiccola – Canti di prigionia, Canti di liberazione

Et pêle-mêle :
Stanford (Symphonie n°3, Variations de concert sur un air anglais), Enescu (Symphonie n°1), Martin (Les Quatre Éléments), Chadwick (Ouvertue Rip van Winkle), Sessions (Symphonie n°1), Carpenter (Concerto pour violon, Skyscrapers), Still (Africa, Symphonie n°2), Ben-Haïm (Symphonie n°2), Tal (Symphonie n°2), Panufnik (Sinfoni di Sfere), Tuille (Ouverture romantique), Klenau (Ouverture Klein Idas Blümen), Suk (Scherzo fantastique), Piston (Symphonies n°2 & 4, Concerto pour violon n°1), Matthus (Responso), M. Steinberg (Suite pour Les Métamorphoses), Siegmeister (American Holiday), Takemitsu (Cassiopeia), Achron (Épitaphe à la mémoire d'Alexandre Scriabine), Berio (Rendering), Bantock (Prélude aux Bacchanales), Brüll (Ouverture de the Golden Cross), Janáček (Le Fils du Flûtiste), Seter (Midnight Vigil), Kajanus (Aino), Gerhard (Don Quixote), Nielsen (Symphonie n°3), Raitio (Les Cygnes), Saint-Saëns (Orient et Occident), Fuchs (Sérénade n°1, Symphonie n°3), Rubin (Symphonie n°4), Holmboe (Symphonie n°8), R. Wilson (Triple concerto pour cor, marimba et clarinette basse)…

On trouve même une collection assez développée d'opéra (quasiment que des bijoux, très bien interprétés de surcroît, même les opéras français sont chantés dans une langue respectueuse et un style orchestral adéquat) :
Weber – Euryanthe, avec William Burden l'œuvre ne devient pas passionnante pour autant, seul disque dont je vois sorti mitigé ; il faudrait vraiment des instruments d'époque et beaucoup d'énergie pour rendre ça ingestible sur la durée
Spohr – Le Jugement Dernier (oratorio)
Meyerbeer – Les Huguenots
Schumann – Szenen aus Goethes « Faust » avec Andrew Shroeder et Michael Spyres !
Saint-Saëns – Le Déluge (oratorio)
Saint-Saëns – Henry VIII
Suppé – Franz Schubert œuvre présentée ici
Chabrier – Le roi malgré lui avec Frédéric Goncalves
R. Strauss – Die Liebe der Danae – une nouvelle version avec d'autres chanteurs !
Schreker – Der ferne Klang
Dallapiccola – Volo di notte


Vous remarquerez que les œuvres sont toujours présentées seules, courtes ou longues, l'enregistrement n'en concerne qu'une à la fois – ce qui nous extirpe des contraintes du disque format concert.

Je ne les ai pas toutes citées. Dans l'ensemble, toutefois, les raretés sont légion. Leur site ne mentionne que cinq premières mondiales (Czerny, Hausegger, Lourié, Braunfels, Rubin), mais il me semble qu'on en a beaucoup d'autres – sans parler de tous ceux où l'enregistrement est seul disponible.
Étrangement, le catalogue n'est pas disponible sur le site officiel de l'orchestre, c'est pourquoi j'ai pris un peu de temps pour les chercher dans les sites de vente dématérilisés et les classer.

À l'heure actuelle, le seul site de flux qui contienne une large part de la publication semble être Deezer.

Le jeu en vaut la chandelle : il n'est pas toujours facile de déterminer ce qui vaut la peine d'être entendu (même si, chez Timpani par exemple, et même chez les décadents de CPO, le déchet est rare), et cette collection constitue un guide hautement fiable. Aussi bien par l'intérêt des œuvres abordées que par la qualité constante de l'exécution. La virtuosité et la cohésion de l'orchestre, bien sûr, mais aussi et surtout la capacité à se conformer au style – il est rarissime que des spécialistes des grosses machines du postpostromantisme germanique arrivent à se fondre dans les contraintes du classicisme et de l'opéra français.

En somme, ne vous limitez pas à Chtcherbatchov !


dimanche 8 novembre 2015

La légende urbaine du diminuendo de « Celeste Aida » : on vous a menti


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domingokaufmann
L'élégance native des grands interprètes.



Pour yeux autorisés – et oreilles glottophiles – seulement.


1. Le rapport à la partition – configuration variable

On lit, souvent, de la part de mélomanes (parfois éclairés, mais un peu désinvoltes en l'occurrence), des reproches envers les musiciens « qui ne respectent pas la partition ». Dans la plupart des cas, c'est un petit canard, une entorse longuement soupesée, une nouvelle édition critique ou une illusion suivant le placement ou l'ouïe du spectateur (dans certaines œuvres, des mélodies déceptives peuvent faire croire qu'on détonne, par exemple) ; quelquefois, certes, il arrive que les interprètes aillent délibérément à rebours des vœux du compositeur, mais vu la déférence extrême vis-à-vis de l'écrit dans l'univers de la musique classique, c'est plutôt rarement le cas.

Et, régulièrement, on entend ainsi des récriminations contre des choses qui n'existent pas, particulièrement dans la musique vocale où les traditions sont légion – tout le monde connaît l'histoire de l'ut de « Di quella pira » : un sol sur la partition, qui a l'originalité de ne pas être la tonique de l'accord, et qui produit un effet suspensif parfaitement en situation… mais que les ténors changent systématiquement en contre-ut, voire en si, quitte à baisser l'air d'un demi-ton pour pouvoir chanter une note non écrite. Bref.
Mais il y a d'autres cas moins célèbres où les mêmes jugements péremptoires s'appliquent sur la « vérité de la partition », par ceux qui ne l'ont pas lue. Comme, récemment, le reproche à Klaus Florian Vogt de ne pas faire le premier aigu de Bacchus (qui n'est pas écrit, il ne double pas l'orchestre la première fois), et donc de tricher avec la partition quand Jonas Kaufmann, lui, la respectait (en changeant la ligne écrite et l'économie de la partition, donc !).

Dans le même temps, on coupe allègrement dans Elektra et même dans le sacro-saint duo d'amour de Tristan, sans indigner particulièrement les foules. Je n'ai réussi à trouver aucun enregistrement officiel qui exécute « Nessun dorma » tel qu'écrit, par exemple.


2. Mythologie de « Celeste Aida »
: Franco Corelli

Le problème advient surtout lorsque, forts de l'envie d'admirer quelqu'un, tout le monde se met à répéter qu'il respecte seul la partition, alors que ce n'est pas le cas.

Et dans le cas de « Celeste Aida », l'air du ténor au début de l'opéra, on ne peut qu'entendre chanter les louanges de Franco Corelli qui dans son studio avec Mehta (ce n'est pas le cas avec Questa) est « le seul à faire le diminuendo / morendo demandé par Verdi ». Voici ce à quoi cela ressemble.


Première remarque, inévitable : oui, l'aigu est magnifique, attaqué en pleine voix (gros aperto-coperto sur coup de glotte, pas discret mais impressionnant de musculature), puis diminué jusqu'à passer, sans la moindre rupture, à une émission plus légère, sans changer le timbre, avec un effet « potentiomètre » très impressionnant.
Et tout le monde de dire que seul Corelli fait le morendo (qui implique de tendre vers la disparition du son, contrairement au diminuendo qui n'indique qu'une direction décroissante) demandé par Verdi. À peu près infaisable pour le commun des mortels, donc de toute façon, ça ne pourrait pas constituer un modèle dans l'absolu, mais si l'on regarde un peu la partition :

aida diminuendo
aida diminuendo
aida diminuendo

… il n'existe pas de morendo sur le si bémol final !  C'est tout le phrasé, jusqu'au si bémol, qui doit aller s'éteignant. Et toute la section est écrite dans des nuances extrêmement délicates, à l'exception du premier si bémol « ergerti » (« t'ériger [un trône] »), qui n'est qu'un forte simple au demeurant.
Cela signifie que Corelli, chantant tout à pleine voix, est on ne peut plus à rebours de l'esprit attendu par Verdi, tout sussurré sur le fil de la voix.

On peut supposer, de là, qu'il était nécessaire de chanter tout l'air en voix mixte (à rebours de toutes les habitudes des ténors), voire en quasi-fausset sur le dernier aigu, pour un air qui devrait davantage tenir de la Barcarolle de Nadir que des duels de La Force du Destin.

On peut en profiter, manière d'achever d'enterrer le mythe du Corelli philologique, pour souligner la gestion pas très nette des rythmes (son petit récitatif au début de l'extrait), ses portamenti (ports de voix) extrêmement appuyés (les ascendants au début de l'air sont assez mammouthisants) et d'une manière générale son tropisme vers les nuances très puissantes, qui font de son Radames un guerrier très crédible et un objet vocal assez enthousiasmant… auquel on ne peut cependant pas prêter le souci du respect du texte.

Bref, cette nuance finale est une coquetterie délicieuse, mais sans rapport avec la partition (voire à rebours de son esprit).


3. Quelle est la bonne façon ?

La seule version que j'aie entendu qui s'en rapproche (mais n'aimant guère cet air, peut-être parce qu'il est toujours lourdement chanté, je n'ai écouté que les versions contenues dans des intégrales, il existe peut-être des « ténors demi-caractère » à la française qui ont fait ça en récital…) est la plus récente, celle de Jonas Kaufmann dans le studio de Pappano.


Ce n'est pas la panacée, il émet en voix pleine et assez fort, mais en essayant de maîtriser la puissance (sauf pour « ergerti » en triple forte). Le dernier phrasé tend vraiment vers le morendo, et l'échelonnement des nuances (notamment le quadruple piano) tend à être respecté. Cela au prix de cette forme de détimbrage caractéristique chez lui (toujours prêt à sacrifier le timbre pour servir la nuance et l'esprit), qu'on peut trouver diversement plaisante, mais qui tâche, à défaut d'émission mixte, de respecter ce qui est prévu par le compositeur.


4. Et les autres ?

Oh, c'est assez simple : la plupart ne peut pas faire comme Corelli, et aucun n'essaie de faire comme Kaufmann.

Par exemple Jon Vickers, au faîte de sa gloire (1960, à San Francisco avec Molinari-Pradelli) :

les quadruples piani sont superbes, mais Vickers choisit au contraire le crescendo à la fin de l'air (superbe au demeurant, l'un des plus réussis à mon avis).

Même les voix plus légères, par exemple Josep Carreras, n'essaient même pas et montrent au contraire les muscles (studio Karajan II) :

le début du phrasé est doux, mais l'aigu part en force. Il y a peut-être une part de limitation technique aussi, parce que Carreras ou La Scola, malgré leur matière plus légère, n'étaient pas précisément des princes des aigus pppp.

Le plus insolent négateur est forcément Luciano Pavarotti, extraordinairement doté et domestiqué, capable de produire les sons à volonté, mais qui cherche au contraire (chez Levine) à émettre le plus de décibels qu'il lui est possible :


Ensuite, il y a ceux qui voudraient peut-être, mais qui ne peuvent pas : Carlo Bergonzi (chez Karajan), malgré sa rondeur légèrement mixée, n'est pas capable d'alléger son mécanisme et reste surtout tendu vers l'émission de la note juste, sans pouvoir vraiment maîtriser le volume.


Enfin, une tendresse pour Plácido Domingo (chez Abbado), pas du tout ce que j'aime dans ce rôle, mais qui cherche manifestement à brider un instrument difficile, à masquer le métal (très intense en vrai, remplissant aujourd'hui encore une salle comme rien) pour ne pas faire des notes trop brillantes – résultat, cela paraît très contraint et poussé (alors qu'il pouvait faire beaucoup plus glorieux).


Bref, ça n'intéresse personne, et si jamais c'était le cas, ceux-là ne sont pas en mesure techniquement d'honorer le contrat – ou, du moins, ne sont pas prêts à concéder le sacrifice de l'ire du public, dès le début de l'opéra, dans leur seul air…  Car une note en voix de tête, dans le milieu glottophile italien, équivaut à de la haute trahison. On en siffle pour des aigus un peu blancs, un peu bas ou un peu poussés, alors en fausset, renforcé ou pas, ce serait du suicide !
Pourtant, tous ces ténors  pourraient parfaitement le chanter Alagna style, en opérant une transition vers le fausset (un peu plus dense que lui quand même, la plupart savent très bien faire ça).

Ou bien on pourrait distribuer le rôle à des ténors moins glorieux mais plus souples. Là encore, gros risque pour le programmateur et surtout (car ça ferait salle comble quelle que soit la distribution) pour le chanteur.


5. Moralité

Avant de porter des jugements sur le sérieux des musiciens, ouvrir la partition n'est pas un luxe superfétatoire. Parce que, qu'on les aime ou non, qu'ils soient impressionnants ou en difficulté, ils l'ont tous fait, eux. À défaut, on peut toujours se contenter de commenter le résultat, même avec sévérité – mais sans feindre d'évaluer leur sérieux.

Seront uniquement excusés les titulaires d'une Carte d'Invalidité Glottophile, dûment tamponnée.

Pour les autres, ce sera le Goulag des Glottes – où des haut-parleurs diffusent en boucle les anthologies Andrade-Jenkins-Anfuso-Middleton, ainsi que l'intégrale des symphonies de Stamitz. Personne n'a pu vivre assez longtemps pour en rapporter une description fidèle.


6. Prolonger

Quelques autres notules où l'on s'interroge sur l'effet contenu dans la partition ou sur la façon de l'exécuter, dans le répertoire vocal italien et au delà :


samedi 7 novembre 2015

[Carnet d'écoutes n°92] – Marathon : les orchestres parisiens


Intéressante expérience ces derniers jours. En deux semaines, entendu les principaux orchestres parisiens en concert : Orchestre de l'Opéra, Orchestre National de France, Orchestre de Paris, Orchestre de chambre de Paris, Orchestre Colonne. Épuisé, quasiment agonisant, j'ai renoncé à finir le cycle avec le Philharmonique de Radio-France, de toute façon entendu il y a peu.

Il manquait donc le National d'Île-de-France et les deux autres municipaux, Lamoureux et Pasdeloup. Et la juxtaposition est très intéressante, parce qu'elle révèle pas mal de détails qui passent peut-être inaperçus sur la longue durée.

À ceux-là, s'ajoutent depuis septembre le Philharmonique de Strasbourg, la Radio de Hambourg (NDR), l'Opéra de Munich (BayStO), le Symphonique de Londres (LSO) et le Symphonique de Cleveland, mais ce sera pour d'autres fois.


L'Orchestre Colonne – Première Symphonie de Walton
(lundi 2 novembre)

De la série, Colonne est clairement le plus modestement doté techniquement – je l'aime beaucoup d'ordinaire, mais dans ce programme particulièrement peu rebattu (une œuvre du XXIe siècle, le Burleske de R. Strauss et la Première Symphonie de Walton), les fragilités étaient plus saillantes :  il n'y avait pas de fondu d'orchestre, les pupitres semblaient émerger assez aléatoirement de la masse sonore, et (je ne voudrais pas en jurer) le Burleske m'a paru vraiment mal en place. Certes, on s'en moque, cette pièce ne vaut pas un złoty, mais entre les violons très aigres et l'impression de décalages récurrents (dont j'attribuais la cause principale à la précipitation du pianiste, sans plus de certitude…), ce n'était pas le beau visage de l'orchestre engagé dans Gould, Rangström ou Tchaïkovski.

L'œuvre de Patrick Burgan (Le Lac, avec le texte de Lamartine) n'était au demeurant pas passionnante : le début instrumental intéresse, avec ses vagues consonantes qui se superposent en dissonances, avec ses aplats d'agrégats qui, sur des flûtes ascendantes, semble mimer la brume humide qui s'élève… mais le traitement textuel est une parodie de semi-mélodies en escalier mille fois entendues (refus des mélodies conjointes, tout en restant néo-, donc parfaitement gris et plat sans même être radical pour autant).

À l'opposé, la Première Symphonie de Walton, pour laquelle je m'infligeais tout cela, mériterait de devenir un standard des salles, pour changer un peu de Mahler. Véritablement haletante pendant ses 45 minutes, parcourue d'un motif cyclique en mutation perpétuelle, elle cumule les avantages de son genre (très riche en couleurs, grande sollicitation de chaque pupitre, forme particulièrement développée) et l'immédiateté d'une œuvre de caractère – il suffit de considérer cet ostinato aux contrebasses (presque toujours divisées par deux, chose plutôt rare – c'est dire le niveau de complexité contrapuntique de la partition !) pendant le plus clair du premier mouvement. Un motif très déhanché, qui procure une assise en mouvement perpétuel à l'ensemble – exactement ce que Nielsen a du mal à réussir, avec un propos original et passionnant mais des basses un peu molles, qui manquent de rebond. Bref, savamment arachnéen mais tirant vers la félibrée… Imparable.
Au demeurant, Colonne s'en tirait fort bien (un programme énorme et totalement nouveau en combien de services) ; il ne fallait pas y chercher l'hédonisme sonores des plus grands orchestres, mais l'œuvre fonctionnait aussi bien qu'au disque, justice lui fut vraiment rendue – et malgré sa structure assez didactique, je me figure qu'il est aisé de se perdre dans ce grand ensemble. Grâce à cette seconde partie, l'un des concerts les plus enthousiasmants de ce début de saison.


L'Orchestre de Chambre de Paris – Serenade de Britten
(mardi 3 novembre)

L'Orchestre de Chambre de Paris, plusieurs fois loué ici, n'était pas tout à fait à son meilleur niveau ce soir-là (petites imprécisions), ni dans son meilleur répertoire. Quelle étrange chose, aussi, de faire jouer du consort de violes de Purcell par un orchestre à cordes moderne (et de culture romantique, même si leur souci stylistique est important). Pour Corelli non plus, clavecin ou pas, ça ne fonctionne pas bien. Comme avec Norrington, les basses sont trop lourdes et régulières, les irrégularités de phrasés un peu systématiques pour ce répertoire. À tout prendre, je crois que j'aime d'avantage l'option grassement hors-style (Monteverdi façon Maderna ou Lully façon Rosenthal) plutôt que ce compromis sec mais peu dansant.

Contrairement à la Fantaisie sur Tallis de Ralph Vaughan Williams avec Norrington, sur un parti pris audacieux, dépaysant et réussi de refus (exotique dans cette musique) du vibrato, pas très séduit non plus par la Fantaisie sur Corelli de Michael Tippett, qui crincrinne un peu sans vibrato – les dernières minutes, où il intervient enfin, sont beaucoup plus convaincantes. Les Variations sur un thème de Bridge de Benjamin Britten démontraient mieux la versatilité du l'orchestre, mais l'œuvre n'est pas un sommet non plus, même si le pittoresque des sections centrales (marche, romance, air italien, bourrée, valse viennoie, perpetuum mobile) demeure particulièrement roboratif en concert.

Ils avaient manifestement beaucoup mieux préparé (ou joué plus souvent ?) la Sérénade pour ténor, cor et cordes de Britten, où l'on retrouve leurs qualités proverbiales : finesse du trait, agilité, délicatesse… Vraiment calibré pour alléger les romantiques et les modernes, pour en donner des interprétations particulièrement lisibles et débarrassées des épaisseurs superflues.
Par ailleurs, Andrew Staples (ténor solo dans les Scènes de Faust de Schumann par Harding et la Radio Bavaroise – une référence – et dans le Messie de Haendel par Haïm, très bon dans tout cela) se révèle un petit miracle sonore en vrai : grâce à une émission haute, claire et sonore, il peut se mouvoir dans des configurations légères, suspendues, délicates ou glorieuses. L'agilité est très bonne et l'anglais parfaitement articulé (ce n'est pas un attribut automatique chez ses confrères britanniques !), d'une émotion pudique. En réalité, toute la voix est fondée sur un équilibre très soigné entre l'efficacité d'émission (presque nasale) et la beauté du timbre (avec une rondeur qui s'obtient au contraire plus en arrière de la bouche), avec une émission mixte très souple, qui permet aussi bien le confort dans les parties longtemps très aiguës (en élargissant la voix de tête) que la voix pleine glorieuse (mais agréablement timbrée). Particulièrement impressionnant.
À leurs côtés, Stefan Dohr, premier cor solo au Philharmonique de Berlin, aux caractéristiques très allemandes (son particulièrement rond, d'un éclat sombre).


L'Orchestre de Paris – Saint-Saëns
(jeudi 29 octobre)

Saint-Saëns (Concerto pour violoncelle avec Sol Gabetta – d'ailleurs une sacrée projection très timbrée, qui explique un succès qui ne me paraissait pas évident, au disque – et Symphonie avec orgue) ne flatte pas les qualités du tandem OP-Järvi, au demeurant très bon ce soir-là, avec une grande lisibilité logique dans la progression structurelle.

D'une manière générale, à l'Orchestre de Paris, j'aime surtout leur grande plasticité – c'est à rebours de leur caractère (exécrable pour certains chefs d'attaque et de pupitre) et de leur réputation (d'indiscipline) –, mais en concert, c'est l'un des orchestres qui adapte le mieux son profil sonore au chef et au répertoire. Avec Järvi, en conséquence, on obtient un résultat beaucoup moins standardisé (que ce soit par rapport aux normes internationales ou par rapport au son habituel de tel orchestre d'un concert à l'autre) qu'avec n'importe quelle autre formation parisienne.

Il a mauvaise réputation chez les mélomanes concertivores, le considérant souvent comme un orchestre de seconde zone, manquant de cohésion ; c'est non seulement injuste (le niveau individuel est très élevé, même s'il n'est pas celui des orchestres de Radio-France ou de l'Opéra) mais aussi biaisé, si l'on ne prend pas en compte la sensibilité au style, justement. Par rapport à tous ces orchestres qui jouent tout, peut-être avec une meilleure fusion collective, mais avec la même pâte quel que soit le répertoire. Par exemple le Philharmonique de Radio-France (finalement dû revendre ma place de cette semaine, mais entendu il y a peu de toute façon), qui est fulgurant dans Wagner, R. Strauss ou Rachmaninov, mais joue la musique française avec le son du Philharmonique de Berlin des années Karajan – et ça, c'est mal.

L'Orchestre de l'Opéra de Paris – Moses und Aron
(lundi 26 octobre)

Déjà commenté le spectacle deux fois (vidéo et représentation) ; concernant l'Orchestre de l'Opéra, on ne peut qu'admirer le niveau de virtuosité superlatif, peut-être le plus élevé de France (et en tout cas l'un des plus prestigieux, même pour les musiciens – tiens, comme à Francfort). Étrangement, je ne lui trouve pas un profil sonore très personnel… il peut varier selon les productions, et surtout reste assez neutre, ne recherchant pas la typicité. C'est une valeur sûre pour servir toutes les musiques, de ce point de vue, avec quelque chose de peut-être un peu froid – mais rarement peu engagé, en tout cas dans le répertoire où je vais majoritairement le voir – raretés, donc plutôt XXe siècle vu leur répertoire (car dans Mozart ou pour le ballet, ce n'est pas exactement ardent en général…).
Leurs concerts symphoniques sont en général très beaux, du niveau des meilleures formations.


L'Orchestre National de France – Tchaïkovski & Britten
(jeudi 5 novembre)

Voilà un cas amusant… Le National était à l'origine l'orchestre de radio français le plus prestigieux, chargé du patrimoine français et des créations (tandis que le Philharmonique devait être à configuration variable, pour servir le XVIIIe allégé ou à l'inverse les grandes machines du XXe).

Mais le vent a tourné, et les amateurs éclairés, le prestige regardent désormais le Philharmonique comme le sommet de l'excellence symphonique française. Les attributions aussi : le National joue essentiellement le grand répertoire du XIXe, que ce soit l'accompagnement d'opéras (suivre des chanteurs dans Donizetti ou Verdi, voilà qui n'est pas follement prestigieux) ou les symphonies de Mendelssohn, Dvořák, etc. Comme on ne propose plus guère de répertoire français dans cette maison, ils se font plus rares (et sont même parfois confiés au Philharmonique, qui programme volontiers Debussy et Dukas). Le Philharmonique joue certes toujours les formats semi-chambristes du XVIIIe et du début du XIXe (assez bien d'ailleurs, considérant sa culture de départ), mais se trouve surtout dévolu au vingtième siècle, et à la création.

Bien que le Philharmonique soit toujours très peu représenté au disque (une dizaine de titres !), le National est ainsi regardé avec une forme de mépris plus ou moins discret – l'orchestre-pour-Verdi, l'orchestre-pour-programmes-grand-public, etc. Pourtant, je lui trouve un niveau exceptionnel : le grain des cordes est particulièrement impressionnant (rarement entendu un si beau pupitre d'altos, à la fois tranchant et profond !), très dense, légèrement dur, mais avec une profondeur de résonance très grande, tandis que la petite harmonie dispense des couleurs chaleureuses inhabituelles en France (où les timbre sont en général plus clairs et froids). Non seulement cela se vérifie quel que soit le programme, mais surtout cela s'adapte très bien à n'importe quel type de musique : la fermeté et la couleur, tout le monde peut en bénéficier ! 

Par ailleurs, la discipline d'ensemble est impressionnante : on voit rarement en France les pupitres s'élancer comme un seul homme – même visuellement, le moindre orchestre allemand paraît immédiatement une caserne lorsqu'on est habitué aux orchestres français. Beau travail collectif.

Très agréablement surpris par Edward Gardner (ancien chef principal à l'ENO), qui ne m'avait pas laissé cette impression d'énergie et de netteté dans ses précédentes fonctions (mais il faut dire que j'ai surtout dû l'entendre dans le flou des prises Chandos, que ce soit pour de l'opéra ou du symphonique). Quant au violoniste James Ehnes, pas vraiment starisé, on est confondu par la puissance de la projection, la qualité de timbre (même dans les passages rapides, toujours une rondeur extrême, façon Hilary Hahn), le goût des phrasés. Ce ne sont pas les grands violonistes qui manquent, mais celui-ci en est vraiment l'un des meilleurs. En bis, son mâle Bach tradi était à couper le souffle.

Voilà pour ce petit bilan, assez différent des hiérarchies habituellement prêchées, qui permettra – je l'espère – de se poser la question, précisément, sur les critères d'une hiérarchie.


Notule ouverte à Radio-France

Pour terminer, un petit message personnel.

Radio-France, vous avez un problème.

Pour le concert Britten-Tchaïkovski-ONF-Gardner, le système de réservation annonçait une salle quasiment pleine – dans les faits, plus du tiers était libre. Ce n'est pas pour laisser cours à mes instincts poujadistes, mais considérant que les déficits de billetterie sont directement financés par les contribuables (même les poitevins et franc-comtois, même ceux qui écoutent Drake ou n'aiment pas la musique), au delà de mon confort personnel de n'avoir aucun voisin sur mon rang, pourrait-on essayer de tout vendre ?

J'ai quelques hypothèses, et je ne crois pas que le positionnement peu clair des orchestres (qui jouent tous deux Wagner, Mahler et Debussy) en soit responsable :
¶ identité de la salle (quel est son projet, au juste ?) ;
¶ tarifs (peu de places pas chères comparé à la concurrence, qui propose pour moins cher des orchestres étrangers ou des solistes superstars : qui va payer 40€ pour être de côté pour entendre un orchestre de radio, indépendamment de l'intérêt du programme et de la qualité de l'exécution ?) ;
¶ accueil du public (l'accueil dans le hall est passablement suspicieux et brutal, sans être toujours rigoureux pour autant : outre le contrôle, souvent à la limite de l'impolitesse, les espaces intérieurs sont mal délimités, ce qui conduit le personnel à courir après les gens pour leur demander où ils vont, ce qui n'est agréable pour aucune des deux parties). On sent bien que le lieu n'est pas conçu pour le public comme une salle de spectacle standard, et que l'on y est, billet en poche ou pas, tout juste toléré au creux d'un plus vaste dessein.

Bref, aller dans une salle peu prestigieuse en payant plus cher pour voir des artistes moins célèbres depuis des places qui ne paient pas de mine (même si le son est bon), forcément que ça peine un peu à remplir, tandis que la Philharmonie a si bien saisi l'air du temps (le contrat est diversement rempli, mais ça donne envie d'aller découvrir – personne ne m'a dit ça pour Radio-France).

Je conçois bien qu'un certain nombre de ces paramètres sont difficiles à amender, mais au minimum… mettez les places en vente, ça aidera. 


dimanche 1 novembre 2015

[Carnet d'écoutes n°91] – Un opéra français de Mozart, un opéra biographique sur Schubert, le Sacre par Currentzis…


Et le nouvel orgue de la Philharmonie de Paris, Moses par Castellucci et Ph. Jordan…






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Lachnith-Mozart – Les Mystères d'Isis (1801)


Une petite douceur, tirée du concert, vient de paraître…

lachnith

Au début du XIXe siècle, on n'avait rien joué de la Flûte Enchantée, grand succès outre-Rhin, en France – en dehors de quelques airs, dont le premier air de la Reine de la Nuit… en italien !  La version originale n'est donnée qu'en 1829 (à l'Opéra-Comique, par une troupe allemande), mais l'essentiel de l'œuvre est donné dès 1801 (exactement comme pour le Freischütz d'abord joué, avant l'adaptation de Berlioz, sous la forme du Robin des Bois de Castil-Blaze) dans un nouveau livret de Morel de Chédeville (qui reprend l'essentiel de l'argument).

Les personnages et les situations demeurent sensiblement les mêmes (leurs noms sont surtout hellénisés : la Reine de la Nuit devient Myrrène, Tamino devient Isménor, et plus fort encore, Papageno transmute en Bochoris) ; en revanche la musique est redistribuée (les numéros n'arrivent pas du tout au même moment), pas toujours attribuée aux mêmes situations (la musique de Monotatos attribuée à Mona-Papagena et Pamina, par exemple).

L'œuvre devant être présentée à l'Opéra, il fallait écrire des récitatifs, que Ludwig Wenzel Lachnith fournit dans le style en vigueur, d'une sobriété gluckiste assouplie (on est très proche de l'esthétique de ceux de Sémiramis de Catel, voire des différents Grétry sérieux [voir les liens au début de cette notule], du Thésée de Gossec, etc.). Il arrange aussi la musique elle-même (suppression, ajouts de mesures dans tel ou tel phrasé), changeant des ensembles en airs et des airs en ensembles…  Le tout devient, en y ajoutant son nouveau texte français, très conforme au style du temps – la Flûte mozartienne s'échappant déjà du classicisme standard tout en en conservant l'essentiel des codes, sa concordance avec le goût révolutionnaire est assez parfaite.

Le disque lui-même est excellent, puisque servi par les meilleurs spécialistes de l'Univers de la musique française de la période : Le Concert Spirituel, Diego Fasolis, Chantal Santon-Jeffery, Marie Lenormand, Renata Pokupić, Sébastien Droy, Tassis Christoyannis, Jean Teitgen (et quand même Camille Poul, Jennifer Borghi, Mathias Vidal et Marc Labonnette dans Dames, Suitvantes, Prêtres, Ministres, Gardien !). Outre le fait que Vidal parvient à impressionner dans ses courtes interventions (maître absolu du récitatif), c'est Christoyannis qui ébaubit le plus, d'une distinction (et d'une articulation française !) à peu près sans exemple.
La diction générale est bonne, mais ne permet pas toujours, chez les dames, de se dispenser du livret.

Petit reproche, la notice de Glossa, passionnante au demeurant sur le cahier des charges et les conditions de la création, ne détaille pas clairement les correspondances entre numéros (l'essentiel est dit dans un coin de paragraphe). Certes, le disque s'adresse à un public déjà un peu informé et curieux, qui n'aura aucun mal à vaindre ce blind test – puisque se mêlent à la Flûte des numéros des Noces de Figaro (dernier air de Figaro, les cors solos du final du IV), de Don Giovanni (premier air d'Anna, air « du champagne »), de la Clémence de Titus (strette de Sextus, dernier air de Vitellia), l'adagio de la Symphonie n°103 de Haydn et quelques sources anonymes.
J'ai même cru y percevoir (première scène de l'acte II) le Quatuor de l'acte I de L'Amant jaloux (« Plus d'égards, plus de prudence »), mais à la réécoute, il s'agit en réalité des avances de Monostatos (« Du feines Täubchen »), très proche effectivement, et arrangé avec une fin d'un grand élan lyrique (qui se trouve chez Grétry et pas chez Mozart). C'est ce genre de détail qui permet d'adapter l'œuvre au goût français, avec un certain bonheur.

Voyez par exemple (cliquez pour le son) comment la comptine « Ein Mädchen oder Weibchen » devient (IV,2) à la fois galante :

La vie est un voyage,
Tâchons de l'embellir ;
Jetons sur ce passage
Les roses du plaisir.

et philosophisante :

À la ville, au village,
On est content de rien ;
Pensons comme le sage
Qui dit que tout est bien.

Le vrai bien n'est qu'imaginaire,
Chacun jouit de sa chimère ;

pour finir sur l'inévitable éloge bachique :

Chantons, célébronts tour à tour,
Bacchus, le plaisir et l'amour
Que sous la treille
Le plaisir veille :
Tenant le flambeau de l'amour,
Bacchus sera le Dieu du jour.

Si l'on n'est pas en France avec ça !

Autre beau moment, la strette de l'air de bravoure de Sextus (Parto), qui devient un duo pour ténor et baryton (avec clarinette obligée) – acte I, scène 7 (« Ô Ciel, quelle injustice »).

Du fait de l'usage d'autres sources, il manque quelques tubes (Der Hölle Rache, quand même !), mais il y eut plusieurs états de la partition, peut-être l'inclusion eut-elle lieu à un autre moment. En tout cas, je trouve pour ma part le résultat infiniment plus convaincant que les îlots de musique très mélodique au milieu de babillage terne comme c'est le cas dans l'original (où la rupture entre le parlé et le chanté est vraiment abrupte) – ici, on passe progressivement du récitatif assez nu aux airs très mélodiques, avec beaucoup plus de souplesse. Sans parler du plaisir d'avoir du Mozart en français, bien sûr !

On peut jeter une oreille et consulter le livret (avec des indications sur les sources musicales – incomplètes et vagues, mais tout de même).

Vous pouvez trouver d'autres œuvres du même genre dans ce chapitre de CSS.

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Franz von Suppé – Franz Schubert

Largement fondée sur des lieder de la Meunière de Schubert (Das Wandern, Morgengruß, Ungeduld) – mais on y retrouve aussi Marguerite au Rouet, Heidenröslein, La Truite ou la strophe majeure de Gute Nacht, par exemple – cette opérette égrène sous forme réarrangée un certain nombre de lieder-cultes… Il faut entendre ce Morgengruß en trio avec ses jolis contrechants, entrecoupé de récitatifs alternativement schubertisants et johannstraussiens !

suppé schubert

Très bien servi par l'omniprésent et omnipotent American Symphony Orchestra (le plus large répertoire du monde ?) sous la direction du visionnaire Leon Botstein – on reparlera d'eux prochainement.

Se trouve dans leur collection de téléchargements numériques officiels.

Dans le genre des adaptations insolites, il y a bien sûr Pagnol-Rossi.

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Le nouvel orgue Rieger de la Philharmonie de Paris

(Entrée commandée par le tout nouveau carnet collectif Battement(s).)

rieger

Mercredi et jeudi, inauguration de l'orgue de la Philharmonie de Paris, que les spectateurs avaient déjà pu découvrir, de façon inattendue, dans le concert d'opéra français de Minkowski (l'air inédit de Poniatowski se déroule dans une cathédrale).

La disparité des salles de concert permet sans doute d'anticiper moins facilement le rendu d'un tel instrument, et la firme Rieger était donc face à un véritable défi.

L'orgue n'est pas entièrement prêt (tous les tuyaux sont là, bien sûr, mais deux tiers des jeux seulement sont harmonisés), mais on pouvait déjà percevoir quelques constantes :
¶ les timbres, pour un orgue néo-classique de concert, ne sont pas trop froids ni métalliques, principal écueil pour la plupart des proto-Klais en circulation ;
¶ les jeux de fond sont même d'une rondeur et d'une fermeté rares, pas souvent entendu d'aussi beaux ;
¶ la réverbération plutôt généreuse de la Cathédrale Œcuménique de la Porte de Pantin évite la trop grande sécheresse, et gère assez bien la surpuissance de l'instrument (capable d'engloutir un orchestre entier en plein tutti !). Pas de flou, pas d'aspiration du son… l'instrument et la salle sont mutuellement parfaitement calibrés.

Le jeudi, l'improvisation de Thierry Escaich, nettement moins vaporeuse et sophistiquée que le mercredi, était un bout de patrimoine : répétitions sur différents registres (et à traverse force marches harmoniques) d'un thème de toute évidence inspiré de Widor (ou du Chasseur maudit de Franck),  avec une partie centrale où l'on sent poindre le Bartók de Barbe-Bleue. Le tout s'achève avec des accords typiques du style organistique (grands aplats triomphants) enrichis de notes étrangères, très impressionnants.

Curieux d'entendre les quatre improvisateurs sur l'orgue complet, au début de l'année prochaine.

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Schönberg – Moses und Aron – Castellucci, Ph. Jordan

moses_castellucci.jpg

Déjà touché un mot à l'occasion de la retransmission (toujours visible), mais depuis vu en salle.

Quelques précisions : très bons solistes, en particulier Thomas Johannes Mayer (Moïse), bien sûr, mais aussi John Graham-Hall (Aaron) dont on peut lire plutôt du mal un peu partout, et qui passe très bien dans Bastille – le grain n'est pas aussi pur et juvénile que Langridge en studio, forcément, mais on n'entendrait pas forcément Langridge au font de Bastille !  Il joue adroitement d'un mécanisme léger très puissant (sorte de voix mixte légère ou de fausset renforcé, mais qui a encore plus de largeur que sa voix de poitrine standard) et assène tout son rôle avec assurance et nuances, de quoi mériter de meilleurs commentaires que ceux soulignant un timbre fatigué (en réalité, c'est surtout que le métal est assez apparent, ce qui lui permet d'être entendu).

Pas mal de doutes sur la sonorisation, je m'explique vraiment mal comment la voix parlée, même d'un chanteur aussi aguerri que Mayer (par ailleurs pas la plus grosse projection du monde, quand même), peut être aussi sonore qu'une voix chantée (et sembler provenir de toute la scène). Ce n'est pas honteux du tout, mais ça confirme ce qu'on peut supposer sur la sonorisation de confort (remarquablement faite d'ailleurs, puisqu'on ne peut jamais en jurer et que ça paraît toujours naturel).

J'avais dit du mal du Chœur de l'Opéra à partir de la retransmission, mais en salle, cette pâte lourde et cet impact brutal correspondent assez bien au sujet. Bien sûr, j'aurais volontiers échangé contre les demi-teintes de n'importe quel chœur allemand, mais ce n'était pas indigne du tout, en tout cas pas braillé comme c'est quelquefois le cas à l'ONP, et très conforme au climat archaïsant campé par le livret et Castellucci.

Sinon, visuellement, ce que fait Castellucci est assez joli – pas du tout dramatique, mais vu le vague néoplatonisme visqueux du livret pseudo-talmudique, on ne peut pas forcément faire mieux. L'œuvre elle-même fonctionne moins bien sur scène qu'au disque pour cette raison : la musique, malgré les nombreuses formes exploitées, ne sonne pas avec beaucoup de variété (tout le temps pleine, pléthorique, légèrement tendue), et il ne se passe à peu près rien – de l'Égype au Veau, tout peut être résumé par « avoir l'idée de Dieu, n'est-ce pas déjà une représentation de Dieu ? ». Sacré pitch pour un thriller.

Agréable (à défaut d'être profond, puisque ce sont finalement de grands aplats visuels), la mise en scène finit par se répéter assez pendant la seconde moitié de l'acte II (après l'avertissement du Jeune Homme – Nicky Spence y est assez marquant, d'ailleurs), surtout que le goudronnage et la piscine à double fond ne sont pas les trouvailles les plus vertigineuses de la soirée.
Rien de très hardi ni choquant en tout cas – à part pour les choristes souillés et les femmes de ménage surmenées, sans doute (ils doivent moins rigoler).

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Stravinski – Le Sacre du Printemps – Musica Æterna, Currentzis

currentzis sacre

Écouté avec curiosité la toute neuve version de Teodor Currentzis dirigeant son orchestre MusicAeterna (je crois que c'est la graphie officielle…). Après avoir trouvé sa Dido chichiteuse, ses Noces magnifiques, son Rameau décoratif, agréablement translucide et étrangement planant, son Così très pâle… je ne suis pas très surpris de son Sacre.

On retrouve en réalité exactement la même ligne stylistique dans tous ses enregistrements (sa Quatorzième Symphonie de Chostakovitch incluse : sèche, claire, méditative), et ce Sacre ne fait pas exception.

Pour Currentzis, la musique est clairement première, et il semble surtout passionné par le naturel du résultat, la qualité du flux sonore… Aucune recherche dramatique, par exemple. Cela fonctionnait magnifiquement dans les Noces où le livret et la musique sont déjà très virevoltants, et pas pour Così qui se transformait en une suite d'ensembles vocaux sans grand enjeu ; pareil pour sa Didon contemplative et apprêtée, que je n'ai pas vénéré pour ma part, mais qui en a séduit beaucoup d'autres ; ou pour son Rameau qu'on peut trouver superficiel (très lisse) ou très séduisant (de très beaux climats suspendus, une lumière crue, une vivacité froide).

Et pour le Sacre, il en va de même : net, limpide, dans un son d'orchestre très fin, très simple, aucune boursouflure, aucune recherche de violence. Currentzis ne prête attention qu'à la musique, absolument rien de dramatique ici – la danse, elle, est plus présente dans la légèreté de la touche que dans la pulsation sauvage. L'œuvre s'écoute d'un flux unique, avec une évidence étonnante considérant la variété des épisodes très typés, sur la partition.

J'aime vraiment beaucoup, mais ça ne plaira pas à ceux qui veulent avoir le goût du sang, assurément.


David Le Marrec


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