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Une genèse d’Erlkönig (Herder, Goethe, Schubert, Zelter, Loewe et les autres)

Suite à une suggestion de Sylvie Eusèbe, je propose un petit billet imprévu sur Erlkönig, le roi des Aulnes.

Vous noterez inévitablement que le ton en est distinct de celui que j’affecte d’habitude dans ces notules – la cause en est simple, je l’avais d’abord rédigée comme un commentaire plus informel, en guise de réponse simple.

C’est pour plus de clarté dans la présentation et la conversation (notamment autour d’une nouvelle traduction…), que je le propose en tant qu’article.

J’en ai profité pour faire un peu de mise en forme.

Erlkönig
je n’imaginais pas que l’on puisse trouver couramment des interprétations pédophiles du Roi des Aulnes. Si j’osais in petto cette pensée, j’hésitais en revanche à l’exposer au grand jour, d’où ma discrète allusion que vous avez pourtant saisie sans problème. Goethe s’est-il exprimé là-dessus, et pouvez-vous, sans trop prendre sur votre temps, me dire quelques mots de ce Roi des Aulnes dont je n’ai guère en mémoire que le roman de M. Tournier ?
C’est assez simple. C’est bien Goethe qui insinue cette légende dans la mémoire collective allemande, comme cette Cloche qui terrifiant tous les enfants buissonniers, et qui fait que Goethe est aussi bien l’objet d’une admiration que d’un certain ressentiment chez les allemands.

Au passage, c’est là un phénomène que nous ignorons à peu près complètement en France, il me semble. La poésie y est trop égotiste, trop liée à un individu précis, à des circonstances précises, parfois à la condition de l’Artiste, pour qu’on puisse aisément se l’approprier – c’est-à-dire peu ou prou s’y identifier. Erlkönig, Die wandelnde Glocke, Willkommen und Abschied, Memnon, Prometheus… ont une dimension généralisable, elles ne sont pas tant un reflet sublimé de l’affect du poète qu’une incarnation poétisée de sentiments généraux, propres à tous les humains. Une différence de point de vue assez fondamentale, qui rend la poésie allemande si familière – et la française si technique, si altière.
Je trace là des traits à grands coups de barre à mine, bien entendu, mais la distinction me semble tout à fait valable, même si on pourra, ici ou là, discuter le détail.

Revenons-en à nos moutons. Goethe insinue cela, certes, l’institue même, mais il n’a pas intégralement inventé la chose. En réalité, l’originalité du poème de Goethe repose sur le jeu de mots involontaire de Herder, qu’il exploite autant que possible, et sur le changement de statut de celui qui porte la mort (tiens, tiens).

Voyons cela de plus près.



Pour clarifier pour nos lecteurs, je donne ici le poème, et afin de gagner un peu de temps, je propose une traduction ancienne (sachant qu’on peut en trouver la traduction partout, mon intervention n’aurait qu’un intérêt limité, et j’aurai l’occasion de mettre ci-après à profit le temps gagné).

Je mets en gras ce qui nous intéressera prochainement.

Texte original de Goethe
Traduction J. Porchat (1861)
Wer reitet so spät durch Nacht und Wind ?
Es ist der Vater mit seinem Kind ;
Er hat den Knaben wohl in dem Arm,
Er faßt ihn sicher, er hält ihn warm.

Mein Sohn, was birgst du
 so bang dein Gesicht ?-
Siehst Vater, du den Erlkönig nicht ?
Den Erlenkönig mit Kron und Schweif ?-
Mein Sohn, es ist ein Nebelstreif. -

"Du liebes Kind, komm, geh mit mir !
Gar schöne Spiele spiel ich mit dir ;
Manch bunte Blumen sind an dem Strand,
Meine Mutter hat manch gülden Gewand."

Mein Vater, mein Vater, und hörest du nicht,
Was Erlenkönig mir leise verspricht ?-
Sei ruhig, bleibe ruhig, mein Kind !
In dürren Blättern säuselt der Wind.-

"Willst, feiner Knabe, du mit mir gehn ?
Meine Töchter sollen dich warten schon ;
Meine Töchter führen den nächtlichen Reihn
Und wiegen und tanzen
 und singen dich ein."

Mein Vater, mein Vater, und siehst du nicht dort
Erlkönigs Töchter am düstern Ort ?-
Mein Sohn, mein Sohn, ich seh es genau :
Es scheinen die alten Weiden so grau.-

"Ich liebe dich, mich reizt deine schöne Gestalt ;
Und bist du nicht willig, so brauch ich Gewalt."
Mein Vater, mein Vater, jetzt faßt er mich an !
Erlkönig hat mir ein Leids getan !

Dem Vater grauset's, er reitet geschwind,
Er hält in den Armen das ächzende Kind,
Erreicht den Hof mit Mühe und Not ;
In seinen Armen das Kind war tot.
Qui chevauche si tard à travers la nuit et le vent ?
C'est le père avec son enfant.
Il porte l'enfant dans ses bras,
Il le tient ferme, il le réchauffe.

« Mon fils, pourquoi cette peur, pourquoi
te cacher ainsi le visage ?
Père, ne vois-tu pas le roi des Aulnes,
Le roi des Aulnes, avec sa couronne et ses longs cheveux ?
- Mon fils, c'est un brouillard qui traîne.

- Viens, cher enfant, viens avec moi !
Nous jouerons ensemble à de si jolis jeux !
Maintes fleurs émaillées brillent sur la rive ;
Ma mère a maintes robes d'or.

- Mon père, mon père, et tu n'entends pas
Ce que le roi des Aulnes doucement me promet ?
- Sois tranquille, reste tranquille, mon enfant :
C'est le vent qui murmure dans les feuilles sèches.

- Gentil enfant, veux-tu me suivre ?
Mes filles auront grand soin de toi ;
Mes filles mènent la danse nocturne.
Elles te berceront, elles t'endormiront,
à leur danse, à leur chant.

- Mon père, mon père, et ne vois-tu pas là-bas
Les filles du roi des aulnes à cette place sombre ?
- Mon fils, mon fils, je le vois bien :
Ce sont les vieux saules qui paraissent grisâtres.

- Je t'aime, ta beauté me charme,
Et, si tu ne veux pas céder, j'userai de violence.
- Mon père, mon père, voilà qu'il me saisit !
Le roi des aulnes m'a fait mal ! »

Le père frémit, il presse son cheval,
Il tient dans ses bras l'enfant qui gémit ;
Il arrive à sa maison avec peine, avec angoisse :
L'enfant dans ses bras était mort.

Traduction qui a le mérite de sa littéralité, à défaut d'en avoir beaucoup d'autres. Mais le but étant de gagner un peu de temps, je me suis contenté de reprendre un texte proposé par Gallica.



L’Erlkönig apparaît déjà chez Johann Gottfried von Herder, philosophe qui l’a beaucoup influencé à ses débuts, notamment pour Les souffrances du jeune Werther. Les poèmes de Herder n’ont à ma connaissance jamais été mis en musique, mais Herder avait déjà écrit Erlkönigs Tochter (« La fille du roi des Aulnes »). Il le tenait lui-même du danois Ellerkonge/Elverkonge (plusieurs formes, car on utilisait encore des formes archaïques du danois au début du XIXe siècle, en grand nombre et qu’on ne trouve pas dans les dictionnaires modernes).
Mais ce danois ambigu – qui donne décidément du fil à retordre à tout le monde – a entraîné une traduction biaisée. Normalement, Eller devait donner Erlen, c’est-à-dire « Elfes ».



Avant d’aller plus avant, il faut lire le poème de Herder, parce que Goethe en reprend totalement l’idée et la structure. Je voulais vous en proposer une traduction impromptue pour clarifier la lecture, mais le temps me fait défaut et je suis déjà en retard.

Je crois que le texte est tout de même très lisible, et je vous le propose en grassant les traits communs les plus frappants.

Poème de Herder
Traduction DLM

Notre service de traduction est
 actuellement débordé.

Veuillez réessayer ultérieurement.
Herr Oluf reitet spät und weit,
Zu bieten auf seine Hochzeitsleut;

Da tanzen die Elfen auf grünem Land,
Erlkönigs Tochter reicht ihm die Hand.


"Willkommen, Herr Oluf! Was eilst von hier?
Tritt her in den Reihen und tanz mit mir."

"Ich darf nicht tanzen, nicht tanzen ich mag,
Frühmorgen ist mein Hochzeittag."

"Hör an, Herr Oluf, tritt tanzen mit mir,
Zwei güldne Sporne schenk ich dir.

Ein Hemd von Seide so weiß und fein,
Meine Mutter bleicht's mit Mondenschein."

"Ich darf nicht tanzen, nicht tanzen ich mag,
Frühmorgen ist mein Hochzeitstag."

"Hör an, Herr Oluf, tritt tanzen mit mir,
Einen Haufen Goldes schenk ich dir."

"Einen Haufen Goldes nähm ich wohl;
Doch tanzen ich nicht darf noch soll."

"Und willt, Herr Oluf, nicht tanzen mit mir,
Soll Seuch und Krankheit folgen dir."

Sie tät einen Schalg ihm auf sein Herz,
Noch nimmer fühlt er solchen Schmerz.

Sie hob ihn bleichend auf sein Pferd.
"Reit heim nun zu deine'm Fräulein wert."

Und als er kam vor Hauses Tür,
Seine Mutter zitternd stand dafür.

"Hör an, mein Sohn, sag an mir gleich,
Wie ist dein' Farbe blaß und bleich?"

"Und sollt sie nicht sein blaß und bleich,
Ich traf in Erlenkönigs Reich."

"Hör an, mein Sohn, so lieb und traut,
Was soll ich nun sagen deiner Braut?"

"Sagt ihr, ich sei im Wald zur Stund,
Zu proben da mein Pferd und Hund."

Frühmorgen und als es Tag kaum war,
Da kam die Braut mit der Hochzeitschar.

"Sie schenkten Met, sie schenkten Wein;
Wo ist Herr Oluf, der Bräutigam mein?"

"Herr Oluf, er ritt in Wald zur Stund,
Er probt allda sein Pferd und Hund."

Die Braut hob auf den Scharlach rot,
Da lag Herr Oluf, und er war tot.
L'ouverture de Goethe en est le décalque.







Herder utilise déjà l'ambiguïté de
sa traduction,
qui rythmera le poème goethéen.
































Le jeu des questions se retrouve ici,
mais avec la mère. Un grand classique
des contes, et notamment de
l'Altenschottische Ballade
d'après Walter Scott
que mit en musique Schubert.
















Chute tout à fait semblable,
quoique moins frappante : "lag" et "und
er" préparent trop le "tot"
pour surprendre réellement.


Vous le voyez, il y a là un parfum de Willis dans l’air. Mais c’est seulement l’homme pris dans la forêt comme par la Lorelei, comme par les Willis, comme par les Trèves et autres ondines vengeresses, incarnations imaginaires des marais.
L'ensemble est plus conventionnel, moins saisissant ; manquent les dialogues violents, l'implication du narrateur... et bien sûr le dédoublement du cavalier en un père (qui pose les questions de la mère et la fiancée) et un enfant. Bien plus de concision et de force chez Goethe, en effet.

Goethe ajoute donc la dimension terrifiante de l’enfant, d’autant plus terrifiante qu’il n’est pas seul mais faussement protégé par le père.
Il ajoute aussi la présence du Roi lui-même, ce qui à ma connaissance, n’arrive que bien rarement dans la littérature, que ce soit chez Heine, chez Pouchkine, chez Kvapil, chez Gautier ou chez Mistral (et bien sûr Carré). Il y apparaît régulièrement, mais jamais pour porter lui-même les coups. On peut placer là une ambiguïté choisie par Goethe, en effet. Au lieu d’un homme entraîné par une jeune fille (une tricherie pour incarner une Mort féminine, vous voyez bien que ça leur manque ;-), et dans ces cas il s'agit souvent de son ancien fiancé ou de son ennemi, nous avons l'enfant non consentant enlevé par cet être ambigu.

Je vous disais également qu’il relance autant que possible le jeu de mot fondamental qui crée l’ondulation du poème, sa dynamique. Erlenkönig est en réalité le roi des Elfes, mais la traduction erronée propose les Aulnes. Goethe s’empare de cette ambiguïté, et fait sans cesse jouer son poème entre les deux univers (ce que j'ai grassé dans le poème initial). Le père propose en écho au roi des Elfes une interprétation liée aux fourrés, aux Aulnes, ce qui suppose une symétrie intéressante, puisque l'incompréhension du père aussi bien que l'intervention du roi portent la mort à l'enfant.

La traduction française du terme par Charles Nodier - "le Roi des Aulnes" que nous connaissons bien - parachève la confusion, puisqu'on perd la référence aux Elfes, qui sont tout de même la composante centrale de la ballade. Mais nous renvoie au marécages de toutes les petites créatures que nous évoquions précédemment.



A savoir, Erlkönig est à l'origine, comme Der König in Thule, part d'un drame, à savoir le singspiel Die Fischerin ("La Pêcheuse").

Pour couronner le tout, savez-vous comment on traduit aujourd'hui Erlkönig en danois ?  Ellerkonge ou Elverkonge, assurément, pour revenir à la source, me répondrez-vous !   Eh non... il y en a encore un autre... Ellekongen !  (l'article défini se trouve dans le suffixe "-en")  Ellekongen, qui, cette fois-ci, signifie bien le Roi des Aulnes. Avec quelques chefs-d'oeuvre un peu hors sujet dans l'intervalle !

C'est décidément là un sac de noeuds sans fin...


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Commentaires

1. Le mercredi 23 août 2006 à , par Bra :: site

Mon Lied préféré de Schubert... Je pense travailler dessus cette année avec mes élèves de troisième... Je verrai !

2. Le mercredi 23 août 2006 à , par DavidLeMarrec

Je serais bien en peine d'en avoir un de préféré parmi les quelques centaines que j'ai pu fréquenter - à partir de D.300, le déchet se fait très rare, et à partir de D.800, on ne trouve à peu près plus que des chefs-d'oeuvre !

Mais c'est incontestablement une réussite éclatante.

Avec des élèves de troisième, tu es courageux. Remarque, il existe sans doute des versions remixées, ça peut les amuser si tu fais alterner. Mais lyrique + allemand + classique, ça fait beaucoup !

Cela dit, ce serait merveilleux de pouvoir les intoxiquer un peu. :D

3. Le mercredi 23 août 2006 à , par Bra :: site

C'est sûr, il y en a d'autres très beaux. Mais j'ai toujours eu une affectionparticulière pour celui-ci, si théâtral avec ses différents personnages si "audibles", pour son écriture... Et je crois que ça peut bien passer avec les élèves dans un domaine d'étude sur le romantisme. Ils l'entendront dans sa version originale (Fischer-Dieskau et Moore) et dans les orchestrations de Reger et Berlioz (CD Abbado, Van Otter et Quasthoff)... Mais pas de remix !

4. Le mercredi 23 août 2006 à , par DavidLeMarrec

J'aime aussi beaucoup le raptus dramatique de cette pièce !

Fischer-Dieskau et Moore, quelle année ? Il existe aussi la vidéo de 59, assez saisissante.

DFD est inapprochable dans cette pièce, de toute façon, mais particulièrement jeune.

J'ai déjà entendu une version cabaret allemand, très lente, un peu vulgaire (raucités complaisantes), mais c'est toujours amusant.


Oui, je suis d'accord, c'est un des lieder les plus accessibles (ou alors il faut en prendre un très mélodique comme Der König in Thule, Im Frühling, Der Jüngling am Bache II...). Et le faire entendre en plusieurs versions est vivifiant (et idéal pour faire approcher le problème de l'orchestration).

Pour le domaine d'étude du romantisme, ça semble bien, oui ! Si on l'inocule tôt, ce sera moins difficile d'accès ensuite.


Tu leur proposera quoi d'autre, pendant cette année ?

5. Le mercredi 23 août 2006 à , par Bra :: site

Je ne connais pas la vidée de 59... Côté disque, j'ai 70 ; y a-t-il mieux ?
Une version cabaret allemed, ça me dirait bien de trouver ça, pour voir...

On doit aussi travailler sur Carmen avec les collègues de français et d'art plastique.
Je vais aussi proposer à mes 3e une séquence autour du Thrène de Penderecki.
Pour la musique de film j'hésite, je ne sais pes encore... L'an passé je leur avais proposé un travail sur La Liste de Schindler.
Pour le jazz, certainement Take Five...

Tout n'est pas décidé... Je suis en plein dedans en ce moment !

PS : question indiscrete... Monsieur DLM travaille aussi dans la musique ? comme prof ? ou pas du tout ?

6. Le vendredi 25 août 2006 à , par Sylvie Eusèbe

Je suis impressionnée par la rapidité et la précision avec lesquelles vous avez répondu à ma demande, et je vous remercie pour ces « quelques mots » :-) !

Comme je n’y connais rien en poésie, je ne discuterai pas « le détail » (je vois que vous prenez vos précautions… ;-) ). Sérieusement, j’apprécie particulièrement Goethe, mais je ne suis pas encore très sensible à la poésie en général, ni à la sienne en particulier. Je n’aime pas me priver des bonnes choses, alors j’espère que cela viendra, et je sens que le lied est un accès privilégié vers la poésie pour une inconditionnelle comme moi de ce genre musical !

L’erreur de traduction qui est à l’origine de ces aulnes m’a beaucoup amusé (j’en souris encore ))) ). Je viens de réécouter ce lied, et en pensant au Roi des Elfes, j’ai trouvé qu’il était (le Roi pas le lied) peut-être moins poétique que celui des Aulnes, mais plus « imaginable ».

Un peu comme pour Bra, ce Erlkönig mis en musique par Schubert est dans mon Top 10 des lieder de ce compositeur. Je l’ai découvert avec la version de DFD (avec G. Moore, 02/1968). Et depuis, j’ai beaucoup de mal à l’apprécier par un autre chanteur. Par exemple, je trouve Ch. Prégardien ou T. Quasthoff (avec C. Abbado) peu à l’aise dans les forte, ou M Price ne chantant pas assez différemment les 4 rôles. D'ailleurs, à mon avis, aucun ne réussit vraiment à jouer les 3 personnages et le narrateur. Et c’est bien dommage, puisque justement ce qui nous plait tant dans ce lied c’est cette mini-pièce de théâtre, ce drame réduit à l’essentiel, avec sa présentation, son développement et sa terrible chute, le tout en même pas 5 minutes. J’attends donc ici du chanteur une parfaite « caractérisation », un traitement différent dans les timbres et l’expression, qui indique clairement qui parle (ou chante). C’est évidemment la difficulté puisque d’une seconde à l’autre, le chanteur doit être capable non seulement de faire varier ces paramètres, mais aussi de marquer l’évolution psychologique des personnages : le narrateur distant puis froidement compatissant, le père rassurant puis obstinément inconscient du danger, l’enfant apeuré puis terrifié, le Roi des Aulnes, caressant puis avide. De ce point de vue, c’est beaucoup plus subtil que « Der Tod und das Mädchen », où ne s’opposent que 2 personnages, et avec une seule réplique chacun.

Des quelques interprétations que je connais du Erlkönig, celle qui me semble le mieux répondre à « mes exigences dramatiques et musicales », c’est incontestablement celle de DFD. Je trouve ses différentes incarnations parfaites, et il est bien le seul qui me fasse dresser les cheveux sur la tête lorsqu’il chante « Erlkönig hat mir ein Leids getan ! ». Son « Leids » légèrement tremblant et faiblissant est spécialement bouleversant.

Et encore merci pour votre « genèse d’Erlkönig » :-).
;-S

7. Le vendredi 25 août 2006 à , par DavidLeMarrec

Je ne connais pas la vidée de 59...
Côté disque, j'ai 70 ; y a-t-il mieux ?

C'est la mauvaise période de DFD, lorsqu'il nasalise et histrionise beaucoup. Son intégrale des années 70 avec Moore est même difficile à écouter par moments. Il vaut mieux soit l'entendre à la toute fin de sa carrière, après 85, soit avant 70.

Par chance, on peut le trouver sur YouTube :
ici. Apparemment, ils ne proposent pas son Winterreise filmé des années 50, mais c'est toujours ça.


Une version cabaret allemed, ça me dirait bien de trouver ça, pour voir...

J'aime beaucoup les transcriptions, mais ce n'était pas franchement réussi. Le texte était assez mal dit, surtout.


Je vais aussi proposer à mes 3e une séquence autour du Thrène de Penderecki.

Ourgh ! Quand je dis que tu n'y vas pas avec le dos de la cuillière !
Tu ne vas pas leur faire écouter en entier, quand même ? Même pour un habitué, c'est d'une tension insoutenable. A moins de le coupler avec le Requiem de Ligeti. :-)


On doit aussi travailler sur Carmen avec les collègues de français et d'art plastique.

J'ai même connu des grandes sections de maternelle qui passaient l'année sur Carmen ! Là, tu es battu.


Pour la musique de film j'hésite, je ne sais pes encore... L'an passé je leur avais proposé un travail sur La Liste de Schindler.
Pour le jazz, certainement Take Five...

Tu leur donnes un panorama bien varié. Ils ont de la chance d'avoir un prof qui structure son cours, c'est si rare !


Tout n'est pas décidé... Je suis en plein dedans en ce moment !

Tu me diras...


PS : question indiscrete... Monsieur DLM travaille aussi dans la musique ? comme prof ? ou pas du tout ?

Tu veux me faire perdre le peu de mystère qu'il me reste en partage. ;-) C'est volontairement que je n'en dis pas trop sur moi publiquement, pour ne pas être étiqueté. Ca arrive si vite...

8. Le vendredi 25 août 2006 à , par DavidLeMarrec


Sérieusement, j’apprécie particulièrement Goethe, mais je ne suis pas encore très sensible à la poésie en général, ni à la sienne en particulier. Je n’aime pas me priver des bonnes choses, alors j’espère que cela viendra, et je sens que le lied est un accès privilégié vers la poésie pour une inconditionnelle comme moi de ce genre musical !

Je le crois. Il y a quelques lieder que vous connaissez et qui me paraissent de bonnes portes d’entrées : le Liederkreis Op.39 de Schumann, pour Eichendorff, Prometheus vu par Schubert pour Goethe, la deuxième des trois versions (celle strophique) de Der Jüngling am Bache pour Schiller… Ces mises en musique sont véritablement de grandes réussites qui exaltent le texte.

Il y a en règle générale des mises en musique plus ou moins profonde, mais assez peu de ratages (le Schatzgräber de Schumann, par exemple, dénature assez le poème).


L’erreur de traduction qui est à l’origine de ces aulnes m’a beaucoup amusé (j’en souris encore ))) ). Je viens de réécouter ce lied, et en pensant au Roi des Elfes, j’ai trouvé qu’il était (le Roi pas le lied) peut-être moins poétique que celui des Aulnes, mais plus « imaginable ».

N’est-ce pas ? Le plus intéressant est que Herder joue déjà de l’ambiguïté, alors même qu’il n’a pas conscience de son erreur !
Ces danois sont terriblement retors, je ne vous dis pas tous les maux qu’ils sont capables de causer ! Surtout que le danois de l’époque est du vieux danois, avec pas mal de vocabulaire qui n’existe plus aujourd’hui, y compris dans les dictionnaires les plus complets. Il ne faut pas se demander pourquoi aussi peu d’auteurs majeurs danois sont traduits !
En outre, pour un germanophone, les racines sont amollies, parfois gommées au point de pouvoir réaliser des confusions comme… entre Elle (pluriel d’« aulne ») et Eller (pluriel d’« elfe »). (aujourd’hui, on ne mettrait plus la majuscule au nom commun)


Un peu comme pour Bra, ce Erlkönig mis en musique par Schubert est dans mon Top 10 des lieder de ce compositeur.

[La foule : ] Le top ! Le top !


Je l’ai découvert avec la version de DFD (avec G. Moore, 02/1968). Et depuis, j’ai beaucoup de mal à l’apprécier par un autre chanteur.

Vous devriez essayer DFD un peu plus tôt. Pas ses enregistrements des années 40, mais disons 50, voire 60. C’est encore bien plus stupéfiant. Hélas, ce sont ses enregistrements des années 70 qui se trouvent le plus aisément, DG a tapé plus fort d’EMI (dommage, parce que la prise de son est moins bonne, piano en retrait, presque inaudible).
Le Winterreise de Prades, ses deux premiers avec Moore (53 et 62), et tous ses enregistrements de cette époque en règle générale sont des merveilles ; à part peut-être ceux avec Herta Klust (Klaus Billing est, lui, tout à fait écoutable).
On ne peut qu’être désaçonné par la maturité exceptionnelle, inconcevable, de ces interprétations.


Par exemple, je trouve Ch. Prégardien ou T. Quasthoff (avec C. Abbado) peu à l’aise dans les forte, ou M Price ne chantant pas assez différemment les 4 rôles. D'ailleurs, à mon avis, aucun ne réussit vraiment à jouer les 3 personnages et le narrateur.


Difficile de passer après Fischer-Dieskau. Même Matthias Goerne, que je révère pourtant pour diverses raisons artistiques, techniques et personnelles, paraît très pâle dans ce lied. [remplacez par N*** pour deviner à quel point cet aveu me coûte]


Et c’est bien dommage, puisque justement ce qui nous plait tant dans ce lied c’est cette mini-pièce de théâtre, ce drame réduit à l’essentiel, avec sa présentation, son développement et sa terrible chute, le tout en même pas 5 minutes.


Lorsqu’on a Fischer-Dieskau dans l’oreille, on ne peut qu’être déçu par les suivants. L’écriture de Schubert (idem pour Zelter et Loewe) caractérise suffisamment, pas besoin d’en ajouter, ce que fait notre DFD international est du pur luxe. Et quelle envergure !


J’attends donc ici du chanteur une parfaite « caractérisation », un traitement différent dans les timbres et l’expression, qui indique clairement qui parle (ou chante).


On peut en effet, à défaut de varier aussi bien le timbre, varier le point de vue, l’expression.


C’est évidemment la difficulté puisque d’une seconde à l’autre, le chanteur doit être capable non seulement de faire varier ces paramètres, mais aussi de marquer l’évolution psychologique des personnages : le narrateur distant puis froidement compatissant, le père rassurant puis obstinément inconscient du danger, l’enfant apeuré puis terrifié, le Roi des Aulnes, caressant puis avide. De ce point de vue, c’est beaucoup plus subtil que « Der Tod und das Mädchen », où ne s’opposent que 2 personnages, et avec une seule réplique chacun.

Subtil, je ne sais, mais plus complexe à maîtriser, surtout qu’il est facile de grossir simplement la voix et de la rendre calme pour der Tod.


Des quelques interprétations que je connais du Erlkönig, celle qui me semble le mieux répondre à « mes exigences dramatiques et musicales », c’est incontestablement celle de DFD. Je trouve ses différentes incarnations parfaites, et il est bien le seul qui me fasse dresser les cheveux sur la tête lorsqu’il chante « Erlkönig hat mir ein Leids getan ! ». Son « Leids » légèrement tremblant et faiblissant est spécialement bouleversant.

Y a-t-il sur cette terre de pauvres fous qui pensent le contraire ? :-) Un rare cas d’unanimité esthétique, c’est significatif.

;-S

On ne vous arrête plus ! Puisque c’est ça… +-<] :o{D}

Prochaine étape, le souriard façon nô, bien plus à la mode chez les jeunes, qui a laissé aux vieux croûtons les souriards traditionnels.

9. Le lundi 28 août 2006 à , par Sylvie Eusèbe

Merci de vos précisions linguistiques et musicales. Je mets de côté vos suggestions poétiques, car je pense que j’y reviendrai :-) !

J’attends avec impatience le souriard façon nô…

=)8‹:(S)

10. Le lundi 28 août 2006 à , par DavidLeMarrec

Oh, il est tout simple :

^^ sert à figurer un rire (oui, il est à l'endroit), ce sont les sourcils plissés - qui évoquent joliment, par synecdoque, l'ensemble du visage animé par le rire. Vous comprenez, c'est encore plus rapide à réaliser...

Puis nous avons toutes sortes de variations que, je dois le confesser, je maîtrise assez mal.
On peut mettre toutes sortes de choses entre, pour un résultat qui vire souvent à l'esthétique proto-pokemon :
^o^ ("allez, je t'embrasse quand même"), [o-o] (sans expression, abattu), [o^o] (binoclard), [^o-o^] (fantôme), etc.
Je n'en maîtrise vraiment pas bien les nuances offertes, mais elles me semblent moins variées et surtout moins naïvement esthétiques. On a beau tout faire pour jouer le jeune, on est toujours rattrapé...


Parmi la catégorie des horizontaux, on trouve aussi celui-ci que j'aime bien, triomphal :

oué tro for lol me paran son dac je v alé vwar nat a bx \o/

Attention, il est le plus souvent employé avec un sens ironique.


P.S. : La prochaine fois, nous devions étudier les souriards composites, mais je note que vous parlez déjà couramment.

P.P.S. : A défaut, on pourra toujours lister les différents noms en vogue pour souriards, et qui sont pour la plupart franchement fendards.

11. Le mardi 29 août 2006 à , par Sylvie Eusèbe

chr DvD
(ne le prenez pas mal, je ne vous traite pas de DVD)

j v osi ecout ns a bx lol mè j nè pa bsoin q mè paran soa dac
(parce qu’ils ont toujours eu raison de me faire confiance)

^ ^ {o+o} ^ ^
(je ris beaucoup, je porte des lunettes, et je ris encore)

12. Le mardi 29 août 2006 à , par DavidLeMarrec

j v osi ecout ns a bx lol mè j nè pa bsoin q mè paran soa dac
(parce qu’ils ont toujours eu raison de me faire confiance)

D'aller écouter des mezzo-sopranes qui font du contralto frauduleux ? Je ne suis pas sûr que vous leur ayez tout dit, ne niez pas !


^ ^ {o+o} ^ ^
(je ris beaucoup, je porte des lunettes, et je ris encore)

Ce pourrait aussi être un mégafantom !

13. Le samedi 22 mars 2008 à , par Angèle

Très intéressant ma foi ce billet. J'ai conscience que j'arrive un peu tard dans la discussion, mais j'ai qques précisions pour vous, si ça vous intéresse.
La Fille du roi des Aulnes a été mis(e) en musique (même s'il n'a pas l'efficacité goethéenne, c'est un texte tout à fait honorable). C'est un des meilleurs lieder... de Loewe, que vous citez en titre justement ! (Très bonne version avec Josef Grindl chez Deutsche Grammophon, si je ne m'abuse)
Herder a d'ailleurs été emprunté un certain nombre de fois par les compositeurs, notamment Brahms et Mendelssohn, qui ont été attirés par sa maîtrise du Volkston, le ton populaire. Une recherche internet vous donnera quelques titres.
Cordialement

14. Le samedi 22 mars 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

Bonsoir Angèle, et merci pour ces précisions. (Merci aussi pour "goethéen". :-)

Oui, ce Loewe a été publié sous le titre Herr Oluf, il était question de ce lied tout récemment dans un petit jeu sur CSS. L'un de ses plus célèbres (très belle version de Quasthoff, notamment). Le même poème a aussi été mis en musique, une quinzaine d'années auparavant, par le duc d'Altenburg sous le titre Herr Olof.

Je suis ravi si cette petite notule a pu vous intéresser. Bonne soirée !

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David Le Marrec


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divers badinages :
opéra, lied,
théâtres & musiques
interlopes,
questions de langue
ou de voix...
en discrètes notules,
parfois constituées
en séries.

Beaucoup de requêtes de moteur de recherche aboutissent ici à propos de questions pas encore traitées. N'hésitez pas à réclamer.



Invitations à lire :

1 => L'italianisme dans la France baroque
2 => Le livre et la Toile, l'aventure de deux hiérarchies
3 => Leçons des Morts & Leçons de Ténèbres
4 => Arabelle et Didon
5 => Woyzeck le Chourineur
6 => Nasal ou engorgé ?
7 => Voix de poitrine, de tête & mixte
8 => Les trois vertus cardinales de la mise en scène
9 => Feuilleton sériel




Recueil de notes :
Diaire sur sol


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