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Le Sette Chiese de Bruno MANTOVANI et Rituel de Pierre BOULEZ à la Cité de la Musique


Voir à la fin de la notule pour une liste de liens sur CSS autour des deux compositeurs.

Je reproduis ici le commentaire que je laisse sur chaque concert, sous cette notule, puisqu'il y est plus question que de coutume des oeuvres, et qu'on lira peut-être moins de commentaires à ce sujet que pour tel autre spectacle.

Soirée 23 : Le Sette Chiese de Bruno Mantovani et Rituel de Pierre Boulez

Première oeuvre par l'Ensemble Intercontemporain, seconde par l'Orchestre du Conservatoire de Paris, le tout à la Cité de la Musique.

(Samedi 23 janvier 2010.)

Un concert dont le programme semblait conçu à mon intention, et que je ne voulais absolument pas manquer.

Dans les faits, j'y ai vu un point d'orgue à mon progressif détournement de la musique contemporaine : que de complexités, que de moyens, que d'efforts de concentration pour un résultat tellement moins exaltant qu'une danse simple, qu'un chant dépouillé.

Il n'empêche, cela dit, que c'était un très beau concert, et Le Sette Chiese valaient vraiment d'être entendues, l'exécution était vraiment aussi réussie que la création par Jonathan Nott (l'un des dédicataires de l'oeuvre) à Strasbourg en 2002. (Je n'aime pas trop la sècheresse un peu rectiligne de la version Mälkki parue au disque.)
Les notes de programme permettent de mettre un programme assez précis sur cette musique, qui ôte à sa force poétique (les embouteillages stylisés du début), mais lui donne aussi du sens et du relief.
J'ai été frappé, comme j'ai déjà pu le dire, par la qualité des transitions timbrales, et par une variété, une poésie des textures. De beaux motifs très peu mélodiques mais très mémorisables, également : en particulier pour la première moitié de la quatrième section, l'évocation de la Basilique du Sépulcre, avec ses motifs descendants à grands intervalles consonants, distribués aux pianos en antiphonie.
Mantovani tire toujours aussi de très beaux effets de l'infratonalité (quarts de ton pour la deuxième section consacrée à l'église de saint Jean-Baptiste) et de l'usage des clarinettes.

La seconde partie de l'oeuvre connaît un certain nombre de longueurs, et aussi de duretés (les tutti sont assez bruyants à cause de la générosité en percussions), mais on entend tout de même une longue cadence pour trois percussionnistes (en grande partie sur les woodblocks qu'adore Mantovani, et moi aussi) à l'aspect déhanché, frénétique et invocatoire qui fait assez penser à un final de la Quatrième Symphonie de Nielsen... à la longueur décuplée.
La récapitulation finale des idées des sections précédentes est également réussie, on senti d'ailleurs très bien venir la fin, preuve que la construction en reste relativement intelligible - et le tout s'éteint avec une pulsation décalée entre violoncelle et alto, à la façon du souvenir s'effaçant de cloches.

L'effectif est assez limité (un instrument de chaque, à peu près, plus six instrumentistes surélevés en arc de cercle - et les trois percussionnistes au fond), et remarquablement utilisé ; clairement, quelqu'un qui sait écrire. Je serais très curieux d'entendre ses pastiches, parce qu'avec une telle maîtrise du matériau, il pourrait peut-être bien dépasser les originaux - en tout cas en matière d'orchestration !

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Venait ensuite Rituel de Boulez.
Une oeuvre que j'avais beaucoup aimée lors de ma découverte du compositeur, parce que sa pulsation obstinée, en plus d'être évocatrice de son sujet déploratoire, rendait plus intelligibles et préhensibles les circonvolutions abstractantes de ces oeuvres à la génialité amorphe.
Néanmoins, en essayant de l'écouter attentivement dans une salle de concert, on découvre que l'oeuvre est infiniment plus répétitive que n'importe quelle oeuvre de John Adams (enfin, pas Nixon in China tout de même).
Car :
- on entend toujours le même motif, la série est très identifiable et pas franchement variée lors des innombrables réitérations ; c'est joli au hautbois au tout début, après on se lasse ;
- la pulsation à peu près régulière sur tous les temps des percussions est fatigante ;
- les percussions dans les huit groupes (avec deux percussionnistes dans le huitième, usant de force gongs et tam-tams chinois, ce qui fait un potin du diable), c'est agressif lorsque ça joue ensemble et fort ;
- les variations de tempo entre les sections 'très lentes' et 'modérées' ne sont pas audibles, ni de façon nette les transitions entre parties (on perçoit juste que l'effectif gonfle puis dégonfle) ;
- la spatialisation est une mauvaise idée lorsqu'il y a autant de groupes (ça fonctionnait très bien pour le concerto pour percussion de Toshio Hosokawa, parce qu'on avait trois trompettes aux trois points cardinaux manquants, c'était identifiable), du coup on entend des choses en décalé même lorsque c'est parfaitement en place ;
- les contrechants intérieurs sont beaucoup trop touffus, on a l'impression que la série est un spaghetto et qu'on en empile chaque exemplaire jusqu'à ce que l'oreille ne puisse plus sentir d'harmonie, mais un plat certes reconnaissable, mais emberlificoté.

La note d'intention fait sourire, avec la description d'un dispositif purement théorique reposant sur l'alternance entre section paires et impaires ainsi qu'une part relative de 'musique ouverte', avec des entrées gérées par le chef (qui ne bat pas la mesure mais indique le début des interventions pour chaque groupe). On imagine bien que les musiciens se sont entendus avant...
Il faut un tout petit peu se concentrer pour digérer le dispositif, mais c'est expliqué clairement par Dominique Jameux et pas si complexe au fond, sans mots creux et ronflants en tout cas. Juste un côté mathématicien / théoricien obsessionnel qui fait sourire.

L'oeuvre m'a en somme assez peu intéressé, une déception. Je n'ai même pas trouvé ça bien orchestré comme c'est d'habitude le cas (mais plutôt pour des oeuvres plus tardives) chez Boulez. La pièce durait 26 minutes (contre 36 pour Mantovani) et j'avais au moins l'impression de l'inverse... Il faut dire que le caractère 'minimaliste à gros moyens' avait quelque chose de long.

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Le public était extraordinairement attentif (très peu de bruit avant le concert et à l'entracte, pas un murmure pendant le concert). Et assez tiède aussi. Plus chaleureux cependant pour la pièce de Boulez (Le Sette Chiese ont été applaudies à la limite de la froideur).

Bref, un concert tout à fait très bon. Mais heureusement que la première oeuvre était du premier choix.


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Commentaires

1. Le dimanche 24 janvier 2010 à , par DavidLeMarrec

Une vraie différence de qualité d'exécution aussi entre les deux pièces, l'Intercontemporain étant incomparable et le Conservatoire plus attentif et plus terne, mais il faut dire que l'orchestration ne les aidait pas...

Je ne suis pas certain d'avoir cité le nom de Pascal Rophé, le chef, grand spécialiste de Mantovani - alors que je viens de louer ses mérites dans Le Sette Chiese...

2. Le dimanche 24 janvier 2010 à , par Insula dulcamara :: site

Les Sette Chiese est une oeuvre très attachante, à l'orchestration inventive et qui "sonne" remarquablement, ce que j'ai entendu de meilleur de Mantovani jusqu'à présent. Mais, dans mon souvenir, sans commune mesure avec la force de "Rituel". Ce que vous dîtes me trouble : je vais réécouter la pièce de Boulez de ce pas !

3. Le dimanche 24 janvier 2010 à , par DavidLeMarrec

Bonsoir, cher Palimpseste,

Dans le même genre, il y a les Six pièces pour orchestre et le Concerto pour clarinette basse (Mit Ausdruck) qui sont sensiblement d'esthétique comparable. Effectivement, Le Sette Chiese sont le sommet à mon sens, c'est aussi la pièce qu'il a passé le plus de temps à composer (après son opéra), six mois pour lui qui est si prolifique.

Quant à Rituel, j'aimais beaucoup avant, mais en salle, ce n'est pas pareil, on entend les choses de façon trouble et décalée à cause de cette spatialisation excessive et lourde, et surtout la pulsation qui permet de se repérer au disque est totalement redondante en vrai.
On dirait vraiment du minimalisme complexifié, ce qui n'était sans nul doute pas le projet de l'auteur. :)

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